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PSYCHOTHERAPIE BOUDDHIQUE

De
226 pages
La question de la souffrance est centrale dans les difficultés des personnes à affirmer leurs identités et à répondre aux frustrations. Il est question d’atteindre la quiétude et de vaincre l’ignorance et le doute. Cân-Liêm Luong pense qu’un même fonds traverse la relation psychothérapique et l’entretien bouddhique par la manière d’approcher la souffrance. Par ailleurs, rapprocher ici l’Orient et l’Occident ce n’est pas uniformiser pour mondialiser une pensée unique triomphante.
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PSYCHOTHERAPIE
BOUDDHIQUE
MEDITATION, ETHIQUE, LIBERTE

Collection Psycho-Logiques dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques. Dernières parutions Eric AURIACOMBE, Les deuils infantiles, 2001. Viviane KOSTRUBIEC, La mémoire émergente: vers une approche dynamique de la mémorisation, 2001. Marie-Line FELONNEAU, Stéphanie BUSQUETS, Tags et graft, 2001. Constantin XYPAS, Les stades du développement affectif selon Piaget, 2001. Elisabeth MERCIER, Le rêve éveillé dirigé revisité. Une thérapie de l'imaginaction, 2001. Gérard PIRLOT, Violences et souffrances à l'adolescence, 2001. Yves RANTY, Le corps en psychothérapie de relaxation, 2001. Kristel DESMEDT, les sectes, image d'une société sans réponses, 2001. Alfred MBUYI MIZEKA, L'intelligence cognitive du jeune enfant d 'Afrique Noire, 2001. Charles BAILLARD, La Relaxation psychothérapique, 2001. Jean-Claude REINHARDT et Jean BOUISSON (dir.), Le désir de vieillir, 2001. Serge MINET, Lajoueuse, 2001. Riadh BEN REJED, Intelligence, test et culture: le contexte tunisien, 2001. Gilles SEBAN, Création artistique etfiguration délirante,2002. Alfred ADLER, Un idéal pour la vie, traduction de Régis VIGUIER, 2002. Anne CASTEL, Destruction Inachevée... Récit de vie, 2002. Cân Liêm LUONG, Psychologie politique de la citoyenneté, du patriotisme, de la mondialisation. Sept études cliniques, 2002. Gérard TIRY, Approches du réel, 2002. P.A RAOULT (éd.), Passage à l'acte: entre perversion et psychopatie, 2002. Nathalie TAUZIA, Rire contre la démence: essai d'une théorie par le rire dans un groupe de déments séniles de type Alzheimer, 2002 Magdolna MERAI, Grands-parents, charmeurs d'enfants: étude des mécanismes transgénérationnels de la maltraitance, 2002.

Dr LUONG Cân-Liêm

PSYCHOTHERAPIE BOUDDHIQUE
MEDITATION, ETHIQUE, LIBERTE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGIDE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:

Bouddhisme et Psychiatrie. Editions L'Harmattan, Paris 1992. Psychologie politique de la citoyenneté, mondialisation. Editions L'Harmattan, Paris 2002. Ouvrage collectif: Colloque INSERM-Autisme, Vol 146, Paris, 1987. du patriotisme, de la

Enfance, état des lieux. Le Vietnam au cœur de la francophonie. Editions L'Harmattan, 1998. Dictionnaire des thérapeutiques médicopsychologiques psychiatriques. Sous la direction du Prof. H-Nhi Barte. Editions Ellipses, Paris, 2001. et

@ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3114-7

À mon épouse Nguyên Thành Châu, À nos deux enfants Liêm-Binh & Châu Minh.

Aux hommes et aux femmes de bonne volonté.

Quand je danse, je danse; quand je dors, je dors. . . Montaigne.

AVANT-PROPOS entre parler et dire
L'énoncé des Quatre Nobles Vérités bouddhiques est classique: la vie est douloureuse, l'origine vient de la permanence du désir et du désir de la permanence, il est possible de quitter ce cycle et ceci, par l'extinction du désir. Le but de l'enseignement de Bouddha est d'identifier les situations de souffrance, et de s'en émanciper. C'est pourquoi dans le Canon pâli (Théravada), le Bouddha est appelé le médecin (bhisakka). Cette démarche ressemble en effet, à une procédure médicale: signes, diagnostic, S0Ï11et rétablissement. On pense que la source du mot thérapeute se trouve dans le pali « thera putta »: le ftls de l'ancien, théra étant le nom donné aux moines dans la tradition classique. Je propose un essai de psychologie humaine. Dans la mesure où en vivant intimement sa souffrance, on veut s'en délivrer, je parle de l'emprise de soi-même sur soi-même, et du plaisir de liberté. Un jour, j'avais entendu un journaliste très attentionné Ï11terviewer le Dalaï-lama, le pressant de résumer en quelques formules l'enseignement de Bouddha. Le grand moine tout en politesse, lui dit d'exposer cet enseignement au rayon d'un supermarché parmi les autres enseignements et bien d'autres marchandises encore. Les clients choisiront et apprécieront. Est-ce un nouvel ouvrage sur le bouddhisme? Cet écrit sera rangé sur je ne sais quel rayon de nos supermarchés du savoir: psychologie, religion, ésotérisme, nouveauté ou curiosité? Cela dépendra du marchand car déjà, ce que j'écris m'échappe. Je m'en remets anonymement aux savoirs (et supposés savoirs) des uns et des autres dans cette chaîne humaine qui transmet et vend des choses, parfois sans trop s'en rendre compte du bienfait (ou du n1alfait) jusqu'à la personne qui le prendra pour elle. La réponse du grand moine est une image instantanée de notre mode de vie. Pour posséder, il faudrait accéder le plus rapidement au catalogue (zapper et cliquer) et faire comme si nous avions tous, les mêmes moyens de payer le prix qu'il faut. Dans beaucoup de situations, le mot « produit» satisfait la confusion entre les n10yens et les buts. Nous croyons en plus, que la compréhension intellectuelle suffit à calmer n'importe quelle interrogation, dissoudre le doute et combler la 9

curiosité. Faut-il prendre la vie comme une logique et la vivre comme un investissement? La scientification de l'existence nous rassure par le comment qui expliquerait le pourquoi des évènements. TIy a aussi cette commodité moderne de voir en le Dalaï-Iama~ un Bouddha-Dieu vivant qui dispense ses paroles de sagesse accessible au n1icrophone. Et nOllS serons branchés sur l'éternel et surferons sur et avec le sacré. Cet enseignement parle de notre implication personnelle d'observer la vie sans précipitation~ de réfléchir et choisir nous-mêmes nos chemins pour laisser~ sur le bord de la route, les difficultés. Découvrir~ trier puis décider~ cela se fait en nous qui sommes responsables dans et avec le n1onde. Nous en avons la méthode, souvent sans le savoir. La Vérité surgira tellement évidente en nous parce qu'elle est d'abord la nôtre, et par rapport à nous, que nous allions dans le monde avec elle sans l'utiliser. Et c'est tout aussi vrai que d'accepter le monde compliqué ou complexe~ sans que cela nous décourage! Alors~ la Vérité ne tient plus à celui qui l'a prononcée~ ni aux étiquettes, ni aux emballages. Il n'y a pas une leçon, une information, un message qui puissent avoir la valeur d'une Vérité absolue fixée une fois pour toutes, ni celle d'une vérité des hommes leur donnant les recettes pour profiter de la vie et supprimer le chagrin. La position bouddhique essentielle est de croire en ce qui est perfectible. Dit autrement, croire au meilleur de nous et l'Illumination vient de par nous. Que nous restera-t-il quand, à tout désirer~ nous aurons visité (tout) le monde et (presque tout) saisi, si ce n'est une angoisse résiduelle, une frustration du détail qui échappe, et des pulsions à vouloir d'avantage et toujours du nouveau, encore et toujours plus nouveau~ plus loin? Que nous restera-t-il en effet quand nous aurons pensé avoir tout prévu? Pour le temps qui reste devant nous? Un sentiment d'éternité ou de grandeur? Ou une nouvelle modestie? Quel est cet appétit? Est-ce que nous pouvons effectivement nous contenter des images anciennes, rester dans le paysage et parmi le monde, et faire vivre notre mémoire? La mode (se) renouvelle pour nous rappeler que le temps avance. Un vieux proverbe asiatique dit que le sage voyage sans bouger. Faudra-t-il alors attendre la mort pour s'arrêter, ou qu'elle nous tue avant que nous sachions décider de nos pauses pour des instants c11aque fois plus exquis? Nous voulons et en même temps nous ne pourrons jamais tout manger, ni tout obtenir, ni tout visiter, sauf à être dans le très superficiel mondain. Pourtant, le besoin d'une vérité apaisante nous poursuit par des détours des chemins escarpés. Ce qui est 10

le plus réel, c'est de vivre pleinement chaque situation comme un événement dans le moment immédiat de son développement. Or c'est difficile voire impossible parce que nous sommes engagés immédiatement dans la durée, là où nous sommes, par notre mémoire et notre langage. Le désir et l'anticipation que nous fabriquons, nous encerclent et nous poussent à faire plus, toujours plus. C'est le « qu'estce qui se passe après »? Et le « et alors »? Le présent fait toujours parler. Le bouddhisme parle de l'Impermanence. Cela veut-il dire que rien n'existe? Qu'il faille renoncer à tout? Il faut que chaque homme se fasse son opinion authentique pour vivre pleinement son existence, et il ne s'accrochera plus aux paroles données ailleurs comme essentielles. D'abord, sans aucune possibilité de croire, nous serions tous des êtres instables et désespérés. Dans le même mouvement, notre opinion de nous-mêmes pour exister, est notre raison de vivre, et de ce que nous sommes devenus, notre opinion se fait une raison qu'elle est changeante, adaptative. Elle est impermanente, sans aucune consistance défmitive. Nous disons toujours à nous-mêmes pour résumer que tout cela, c'est ça. Et que tout ça, ça parle, ça bouge sous et hors de notre contrôle. Suffit-il de nous (faire) dire alors que tout cela est ou vient de l'Inconscient? Nous sommes dans le cycle humain de produire la joie et la peine, et de la séquence de rechercher les moyens pour rendre meilleur l'avenir. Le problème du mot « produit» pris comme moyen et finalité, masque la frustration par l'idée de la disponibilitél Le bouddhisme appelle le cycle de l'Existence Conditionnée qui produit de nouvelles choses conditionnées pour agir contre la frustration. Je préfère l'autre traduction de cycle de la Production Conditionnée. L'Impermanence est le vécu qui nous délivrera du mouvement des cycles répétitifs. Siddhârta Gautama (né entre 560 et 480 avant J .C.) était prince. Partageant la souffrance de son peuple, il décida d'aller sur les routes à la recherche d'un message de délivrance. Sa vie aura un caractère éthique et aussi politique. Bouddha veut dire l'Eveillé. Après avoir vécu et parcouru le monde, il transmettra son expérience qui servira de matières d'études: c'est l'enseignement bouddhique. Sa manière de poser la question de la Souffrance, ses conceptions de l'Impermanence relative et le cheminement vers l'apaisement libre du Nirvana ont quelque chose d'humain en nous. Sommes-nous pris dans le miroir de nos affects (ou trop tôt prisonniers) par l'image renvoyée et désirée par l'Autre? Il y a cela et aussi autres choses. De ce fait, nous sommes-nous nous-mêmes transformés, les uns envers les autres, en sources de doute infmies pour 11

nous tenir liés, en objets sexuellement utiles, ou bien pour l'économie, en un déchet humain licenciable car improductif et socialement un consommateur? Quand nous ne voyons aucune limite aux sollicitations et aux obligations, nous créons nous-mêmes notre enfermement à l'offre et à la demande. Que deviendra notre liberté intérieure? Resterons-nous encore des êtres humains? Sans un équilibre entre une vigilance interne et la reconnaissance externe, nous n'aurons aucune existence, et nous sommes devenus des non-êtres habités par la peur que personne ne nous aimera, ni n'aura un mot pour dire bonjour. Le sentiment d'inutilité annonce l'exclusion, puis la mort. Cette peur bloque une convivialité désintéressée de se faire des amis, qui devient une affaire organisée voire calculée. La spontanéité s'évapore. Elle laisse la place à la méfiance. La peur de perdre et de se perdre est identique, elle paralyse l'anticipation positive et on se prépare à échouer. On s'éloigne encore plus de l'éthique et de l'altruisme. On devient cynique, ou on se dit que la mort aura de toutes les façons le dernier mot. C'est la dépression. Cet état masque profondément la peur d'exister ou d'évoluer devant le monde inconnu, il révèle la peur de notre ignorance que le bouddhisme donne comme l'origine de notre souffrance. Nous sommes tirés en arrière à nous replier par ce qui est «déjà connu », palliant ainsi la peur de la méprise et de la perte d'attachement. « La Nature de Bouddha en soi» nous permettra d'avancer à tâtons vers l'autonomie psychique et la libération de l'Etre. La pleine liberté, en créant l'émancipation des limites, dépassera toutes les angoisses d'antan. Dans l'enfance, de simples mots de renvoi et des situations de séparation (et des moments de perte de vue) créaient la menace d'abandon et le stress de l'absence. La souffrance marquant le lien distendu ou rompu, puis renouvelé à chaque étape de l'existence, entretient l'attachement. Le couple infernal entre aimer et souffrir s'installe. Est-ce toujours vrai ainsi? Nous subissons la situati011 perverse d'être les victin1es de l'existence qui supportent la vie, la relation ou les autres, et qui voudraient s'en dégager en voulant savoir ce que les autres pensent. De plus, si l'on sait d'avance ce que l'autre pense, on va modifier ce que l'on pense. S'améliorer, ce n'est pas de faire toujours plaisir à tout le monde. Comment nous accorder à nous-mêmes cette autorisation d'agir dans l'existence, de devenir notre propre maître sans crainte, ni appréhension, sans être trop pris dans le regret et le remords, ou avec un minimum d'inquiétude et d'inhibition, sans se faire son propre geôlier? Bref, sortir d'une emprise d'influence et du masochisme qui consisterait 12

à croire que si quelqu'un pense à nous, c'est souvent en mal. Il nous faut donc (nous) connaître plus intimement la (notre) Nature humaine. Se forger un Moi très fort? Nous apprenons à séparer le sens de la responsabilité, du sentiment de la culpabilité pour sortir de ce couple de la souffrance lié à la dépendance soumise à l'autre (représentatif du contexte) et la peur de n1al faire (pour bonifier notre image). Le difficile problème est de se représenter sa place dans le monde. Il part du fait qu'on y est par la force des évènements: d'abord, on n'a pas demandé à naître, et par le même mouvement, on veut ensuite s'en dégager en vivant bien notre vie. Il y a souterrainement un transfert de sens et de plaisir. Nous réduisons nous-mên1es et réduisons ce qui nous entoure, en produits, en sujets IU1guistiques, en choses sémantiques, en concepts symboliques, pour les nommer et en parlant, les manipuler. Nous créons grâce à cette abstraction mentale, des états stables, non angoissants comme des points d'appui, pour avancer. Nous souhaitons aussi que la liberté des mots, la liberté d'expression tiennent lieu de liberté tout court. Nous traitons les questions du monde comme des problèmes d'aller de solution en solution. E11n1ettant des mots, des étiquettes et des concepts sur les situations, nous parvenons à les représenter, puis à les organiser pour contrôler l'environnement parce que nous les avons fixés ainsi, en objets de discours et en sujets de réflexion. La personne humaine, emprisonnée par les mots, est placée au second plan. Nous, sujets, avons déterminé les autres comme notre complément, l'objet de notre verbe d'action. L'existence devient une immense grammaire de la vie qui appartient à celui qui maîtrise la règle et le mode d'emploi. Avec les mots, nous avons les représentations des êtres et des choses à leur place qui ne bougeront plus. Le vécu devient un sujet de narration, une histoire que nous écrivons en collant les évènements différents et variés les uns après les autres pour disposer d'un sens continu. Nous bâtissons une constance et une permanence à une seule existence. Nous sommes plus ou moins envahis par l'affect. Cette nécessaire parole rassure et crée l'unité. Nous luttons ainsi contre le doute, l'angoisse et l'impermanence, et chacun se retrouve dans le reflet du discours de l'autre comme son miroir. Et nous sommes devenus ensemble, objet et sujet de reflets réciproques. Si nous en restons là, rassurés par cette relation en miroir au monde, nous sommes quand même rattrapés par l'idée de sens. Pourquoi sommes-nous dans la relation? Pourquoi parler? À qui parler? y a-t-il fmalement que de l'utilitaire quand il faut dire la chose? Après 13

avoir parcouru ces réflexions, nous atteignons une autre exigence éthique et altruiste de l'existence qui nous hissera enfm au-dessus du masque de l'hypocrisie, du cycle de la dépendance au matériel et de l'emprise des vocables produits. Le bouddhisme aide à dépasser la confusion entre l'idée et l'objet que nous représentons dans le miroir du langage. Parce que chaque personne se sent psychologue (se comprendre soi-même), la psychologie voudrait avoir un accès direct à la nature humaine. L'Homme s'étudiant lui-même comme son objet, érige cette science du fonctionnement mental et comportemental. Elle dispose de ses défmitions pour savoir de quoi l'on parle et à quelles représentations l'on a affaire. L'enseignement bouddhique, qui n'est pas une affaire scientifique, considère que la nature humaine n'est pas distincte de la représentation d'elle-même. Elle est (dans) la nature même. Son discours par détours laisse à chacun la découverte du sens de sa propre représentation au moment même où il en prend conscience comme une illumination. Cette approche épistémologique de la valeur intime du ressenti, explique que le bouddhisme se développe sans orthodoxie, ni hérésie. C'est l'adhésion des personnes à ce qu'elles considèrent comme valide, qui fonde la référence légitime des communautés de moines. Il n'y a pas une papauté, et les écoles ou les sous-écoles bouddhiques sont gages d'une liberté de pensée. Les bouddhistes, entre eux, se parlent sans forcément dire les mêmes choses, pourvu que la chose dite soit parlante et libératoire. On parle donc de notre vie vécue et de ce qui nous rapproche comme des êtres semblables. La culture est devenue une marchandise mondiale. Y a-t-il une universalité des objets de plaisir où fmalement la psychologie des hommes n'aura qu'un seul et vrai objectif louable, l'étude de la production et de la consommation de la jouissance? La psychologie cognitive, la psychologie du travail, les psyc110thérapies sont-elles fmalement des sublimes instruments d'accès au bonheur par la connaissance de soi? Et la psychanalyse de comptoir et le bouddhisme utilitaire ne seraient-ils que les deux derniers produits culturels de consommation? Il yale phénomène de la mode, de l'attrait de la nouveauté et de l'étrange étrangeté. L'Asie reste énigmatique. Le bouddhisme arrive comme une nouvelle marchandise exotique. Les mots «zen» et «karma» s'accommodent à toutes les sauces. Bref, le bouddhisme devenu un nouveau jouet d'un intellectualisme mondain?

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Ce livre prolonge la réflexion de mon premier ouvrage. Depuis, les personnes rencontrées en chemin m'ont apporté certaines paroles de ce texte. Elles m'ont fait travailler. Je suis persuadé qu'un même fonds traverse la relation psychothérapique et l'entretien bouddhique par la manière d'approcher la souffrance. Des entretiens à la n1anière des at1ciens tiennent un discours qui éclaire les choses apparues sur cette route prise ensemble pour la durée d'une thérapie. On palabre en se hissant au-dessus de la relation de soignant à soigné. L'échange entre deux personnes reste le bon moyen d'élaborer l'après-coup de chacun. J'appelle démarche psychothérapique, le soin qu'on porte à soi grâce à la parole qui prend à tén10in un autre. Rapprocher l'Orient et l'Occident, ce n'est pas uniformiser pour mondialiser une pensée unique triomphante. C'est comprendre que pour faire une entité, la différence est irréductible. On partage l'idée que la culture est un legs, la seule manière de réfléchir à notre place dans l'univers infmi. Est-ce déjà le Karma? L'Homme qui parle à voix haute, est celui qui dit pour être entendu sans en avoir l'air de le vouloir. Parler tout seul n'est pas en soi une maladie: c'est peut-être déjà une méditation. C'est comme penser très fort pour exprimer son dialogue intérieurl Qu'est-ce donc que parler et dire si ce n'est que, entre entendre et écouter, la parole fait partie de l'air. Le son est d'abord du vent, il crée l'atmosphère. Ensuite, la parole est agressive car elle pénètre et force à faire une interprétation dans un jugement. C'est pourquoi on peut redouter n'importe quelle parole autant par son sens qui oblige à réagir, que par sa manière d'être nécessairement intrusive. Elle apparaît encore plus agressive avec un contenu bouleversant ou quand on n'est pas assuré de l'intention de l'autre. Qu'elle fasse du bien ou qu'elle fasse mal ou du mal, la parole force à être. Elle s'accompagne du regard sur soi quand elle ne pousse pas déjà à avoir une réaction: répondre, agir, supporter. Mais avons-nous toujours quelque chose à dire? La parole crée le contact et signe la présence de l'Autre. TIn'y a, en vérité, jamais de paroles vraiment neutres comme il n'y a jamais de présence neutre ou de silence neutre. L'individualisme donne l'impression de pouvoir confondre neutralité, anonymat et indifférence. La notion de neutralité est une virtualité rendant l'idée d'équilibre (neutralisant) entre le transfert et le contretransfert, ce flux d'affect interactif entre deux personnes. Je préfère de loin la notion de lucidité. Le problème n'est donc pas tant la neutralité en tant qu'attitude mais bien le processus lucide de connaissance et

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d'interprétation qui la précède, puis la conscience de la représentation et de la conception de l'événement vécu. La première partie de cet écrit voudrait se présenter comme un lieu de questionnement pour débuter la réflexion. Et chaque point est autonome. Faut-il que l'écriture soit ésotérique, démonstrative et savante? J'ai voulu qu'elle soit accessible dans le quotidien que nous vivons, sans faire un livre de recettes. L'essentiel est de pouvoir se parler à soi-même (ré-fléchir) et c'est la condition préalable pour pouvoir parler aux autres sans être prisonnier, ni dupe des projections réciproques. S'il faut comprendre la signification des mots, il y a aussi la situation de ceux qui les prononcent et les allusions non dites suggérées. Et l'on pose déjà le premier pas de la méditation qui n'est pas réservée aux gens dits intelligents. Je crains le mythe de la communication à tout prix qui remplace l'effort de la réflexion. Le piège du voyeurisme, y compris du voyeurisme mental, consiste à rapporter encore plus joyeusement de ce qu'on entend dire, ici ou là. À l'autre extrémité, il faut éviter le complexe de se sentir ignare parce que les gens disent n'importe quoi et font n'importe comment pour avoir raison. Ils font du bruit avec du vent. Ne pas transformer sa modestie naturelle en un sentiment d'infériorité. La deuxième partie de ce travail apporte une autre compréhension de la psychologie bouddhique. Le pas à pas d'une méditation (niêm en vietnamien, sati en pali) qui est mienne, est un dialogue à voix haute avec moi-même que je partage. (plusieurs mots vietnamiens reprennent le suffixe niêm: y-niêm= la pensée, quan-niêm = la conception, tuong-niêm = la remémorisation). Si l'Inconscient se révèle à nous par les surprises qu'il nous réserve, il nous appartient comme la merveille de natte nature humaine et il est en nous comme notre « être », en rien redoutable à nous-mêmes. Il est incongru de (se) dire qu'on « a» un Inconscient pour le mettre à distance, sans la peur qu'il nous joue des tours nous révélant à nous-mêmes. Arriverons-nous à nous émerveiller en toute liberté sans la crainte de nous perdre entre l'Etre et l'Avoir? Bouddha veut dire l'Eveillé. C'était un jeune Prince orphelin de mère, et père lui-même d'un enfant. Après avoir vu la misère de son peuple et pris conscience de son devoir, il faisait sa propre révolution interne pour nommer la douleur de l'existence qui habite les hommes, et énoncer ensuite la question éthique de la délivrance. Après les contacts décevants avec les déistes puis les ascètes de l'Hindouisme, il décidait de fonder une première communauté (Sangha, tang-gia en vietnamien) pour 16

dispenser son enseignement qui était oral à l'origine. Ses continuateurs intégreront plus tard aux enseignements d'origine~ des écrits contenant les éléments culturels~ mystiques et religieux de l'époque. Le Bouddha est celui qui montre et démontre par son exemple de vie~ sans rien imposer aux autres~ une méthode de méditation selon la «Nature-deBouddha en soi»~ notre bonne nature spontanée y compris celle qui se trouve dans et au-delà de l'Inconscient~ l'Insaisissable. Bouddha montre son exemple sans se montrer en exemple. La Nature-de-Bouddha en Soi ne vient pas de nulle part~ ni de quelque part comme une révélation divine. Elle se constitue entre autres~ à partir d'un héritage anonyme, lointain et transgénérationnel: le Karn1a. On a tort de rendre le sens psyc110logique de ce processus par l'idée de la réincarnation, et cette notion~ par celle du destin. Le Karma renvoie à l'espace infmiment grand~ temporel~ perfectible~ mais non réductible à la notion d'étemité~ puisque pour l'Etre~ le Karma se transmet pour marquer le différent par sa bonification. . Le Kalma est le principe vital. Il n'y a donc pas un homme qui soit plus bouddhiste qu'un autre~ ni meilleur ni pire~ par cette Nature-de-Bouddha en lui. Qui pourra prétendre juger l'autre? Nous sommes devenus humains par notre propre vision du monde et nous sommes installés avec tous les autres~ dans ce monde qui n'est ni pur~ ni impur~ dans le cycle violent de la production de la naissance et de la douleur. La raison d'existence bouddhiste est cette nécessité~ in1.périeuse~de s'entendre en société, d'agir et de faire le bien~ de dissoudre cette prétention du jugement de valeur par la modestie tolérante~ et de vivre en composant avec le doute puis enfm de quitter ce cycle pour atteindre une (certaine) libération de soi. L'Etre est humain parce qu'il sait faire une synthèse obscure entre des éléments contradictoires~ entre le désir et le devoir de réaliser le bien, entre le nécessaire et le suffisant pour soi. Vis-à-vis des autres et de IU1même~ il (se) sollicite le meilleur: l'Etre est un « sollicitant» pour s'améliorer~ à chaque instant de vie~ au-delà d'être un sujet désirant. Et personne ne pourra s'améliorer en méditant tout le temps et tout seul~ dans son carré en se faisant les questions et les réponses. C'est pourquoi nous parlons et avons toujours des avis et des conseils, pour pouvoir en éc110,écouter les autres, parler. Nous sommes toujours entre amis. Là, se trouve le risque de mélanger complètement opinion et jugement, de confondre le fait d'être avec quelqu'un (qui implique une idée du partage) et d'avoir besoin de lui pour quelque chose, donc d'accaparer sa 17

présence (qui est une idée égocentrée). Nous créons du mouvement pour parler du bonheur toujours désiré mais utopique~ et supporter de vivre les vicissitudes de l'existence. On recherche le meilleur sans le dire. Chaque évènement de vie nous rend tout autre~ et nous transforme. Les manques se démasquent. Les à-coups, les erreurs, les grincements à cause des conflits psychiques et des résistances violentes surgissent justement parce qu'il y a eu des moments heureux que nous avions trop considérés comme allant de soi. On peut appeler cela, agressivité de la vie et intrusion des autres. C'est donc comme on le dit banalement, il y a des jours mieux et des jours moins bien~ que nous composons avec nos souvenirs. Il ne faudrait jamais oublier que l'un ne va pas sans l'autre. La tïn d'un état annonce le début d'un autre, voilà déjà un aspect de la question de l'Etre et du Non-être qui ne soit pas seulement liée au vide. C'est ainsi que je me dis: valait-il mieux rester tranquille et supporter, ou bien réagir pour sentir exister? Ces pensées ne relèvent-elles pas d'une sorte de défense ou de vanité? L'être humain est-il poussé à donner ses opinions? C'est vrai que parfois l'on parle trop, souvent pour remplir l'espace du vide de langage! Les homn1es sont des «boîtes à idées» bavards et imprévisibles. C'est ainsi que l'enseignement bouddhique recommande la méditation de se retenir pour accéder à l'espace silencieux et apaisant de l'Etre qui n'a pas à rechercher à tout prix, l'écho identique dans la parole pour calmer son angoisse. Cette question est si difficile que nous contournons en nous entourant d'objets forcément silencieux qui nous sécurisent. Puis, il y a des explosions de violence ou de mauvaises humeurs, des achats pour des objets qui entrent dans notre histoire comme un événement rassurant faisant date. Mon parcours de clinicien formé à la psychologie et la psychiatrie occidentales montrait un certain hiatus. Mes origines ne sont pas étrangères à cela. La psychologie est une discipline à caractère scientifique avec ses validités méthodologiques et ontologiques. Sa portée est-elle universelle comme la mathématique ou la physique? Comme activité de la mentalité humaine~ elle aura à intégrer aussi les codages spécifiques de chaque civilisation et à comprendre la diversité culturelle comme autant de manières qu'ont les hommes de concevoir le monde. Il y a une culture et une métapsychologie orientales à connaître qui appellent un éclairage occidental, et inversement. (Sans compter la question dite de la modernité en sciences humaines). Le Bouddha dit que derrière la pensée~ il n'y a pas de penseur. Peut-on juger une personne uniquement à travers ses paroles? La 18

neutralité vaut-elle par son caractère universel? C'est par une certaine lucidité que la limite commune entre une psychologie à visée thérapeutique (avec le transfert affectif comme vecteur inhérent à une entreprise saignante entre deux personnes) et une psychologie auto didactique, ouvre l'accès à la connaisSat1Ce de soi, à la méditation des routes de contoumement pour arriver au but. Il y aura un moment où l'on n'aura plus besoin d'un accompagnateur, d'un thérapeute ou d'un maître à penser. C'est pourquoi on se sent tous légitimement psyc110logues quand on se met à penser aux sentiments, les nôtres et ceux des autres. Descartes avait énoncé le principe identitaire du sujet pensant avec la formule: cogito, ergo SUffi.Nous disons que Vivre c'est être, et Etre c'est penser en être humain. Il n'y a aucun doute là-dessus. Nous avons tous ce sentiment de départ qui fait notre opinion sur l'être humain. Nous tous, avons notre philosophie d'existence et nous le pratiquons sans le savoir, sans trop admettre que nous soyons capables d'en imaginer. Nous fabriquons de la pensée et de l'action pour répondre aux questionnements posés, entre l'Etre et le Néant, le Trop et le Pasassez, le Temps et la Durée, l'Ordre et la Liberté. Cette « philosophie naturelle» évalue le mieux ou le moins mal, en toute chose vécue pour accéder à la modération puis la tranquillité. Finalement, ce quotidien pourrait suffire dans l'adaptation et le contentement. Comme l'arbre fait du « bruit» et de la « musique» par le vent pour remplir l'air, l'Homme fait ses gestes et parle en société. Il évolue simplement grâce à la représentation de lui-même, interprétant son ressenti qui interpelle l'entourage. Le non-dit, ou le sous-entendu qui exprime quand même, malgré tout et de toutes les façons quelque chose sans le vouloir vraiment, annonçait déjà ce qu'est le Non-être. La vraie quiétude se passe des mots pour le dire. Elle est au-delà du langage. Quand l'Homme n'a plus vrain1ent besoin de parler, et de faire parler les choses pour exister, alors il montre l'Etre Non-être bouddhique qui surgit du silence, sur le chemin de l'existence. C'est le ressenti venant d'une sensation ou d'une perception. Le non-dit nomme ce qui n'est pas exprimé, annonce l'inexprimable du Non-être qui est bien là. Ce sont ces expressions du « déjà », « quand-même », « malgré tout» ou des fOlmules comme « de toutes les n1anières » qui montrent un « je ne sais quoi », attestant la trace de ce Non-être venant côtoyer l'exprimable de l'Etre. Pour exister, ~e) Tout ne peut se dire. Après avoir énoncé puis dénoncé l'événement, l'Homme sait renoncer à en créer. C'est la vacuité. 19

Finalement, le Nirvana est une manière de dire et de vivre la liberté intime de l'Ette. Dans son cheminement, le bouddhiste se détachera de la puissance du sens des mots (des maux) dans un mouvement de «Lâcher-prise» qui le hisse au-dessus des symboles et des abstractions qu'il a fabriqués. Son «Détachement» n'est pas une indifférence mais un détachen1ent de l'emprise. Il n'est pas dupe de la duperie qui fait crier à l'hypocrisie. Personne, fmalement, n'est dupe de la scène de la condition humaine et chacun poursuit l'expérimentation de son existence. Il faut que chaque pièce jouée soit sincère et authentique, de plus en plus sU1cère et authentique. Les fms connaisseurs du bouddhisme observeront que seules quelques notions essentielles de cet enseignement sont abordées ici. Il ne s'agit pas d'un énième ouvrage sur le bouddhisme, du moins comme j'espère en exposer les contours. C'est une invitation à la méditation à travers .des formules imagées et des notions connues de la psychologie. L'enseignement du bouddhisfi1e ne devrait être, en dernière analyse, qu'un support. Ce qui sauvera les hommes de leurs conditions, c'est sûrement leur capacité à innover, à méditer les voies de la délivrance de leur peine et de leur souffrance, et à accéder à la liberté totale de leur être sans que cela touche en rien à la liberté d'autrui. Il ne s)agit pas, pour nous, de nous enfermer dans des rituels attirants car nouveaux d)un nouveau savotr.

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Première

partie

Que soit dit en passant
Des mots pour le dire et du silence pour le penser