PSYCHOTHéRAPIES DE PSYCHOTIQUES

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La maladie mentale, la schizophrénie terrifient. Et la vie psychotique ne mériterait pas d'être vécue. La vraie vie, c'est le prosaïque, la tendresse, la spontanéité, le subjectif. C'est de là, plutôt que de la sèche théorie que jaillirent les pensées, réflexions de Claude Forzy. Presque cinquante années de pratique psy, de bricolage acharné, ont fait de ce soignant-artisan le témoin, l'avocat du mouvement de cette vraie vie dans le douloureux chaos psychotique.
Publié le : vendredi 1 décembre 2000
Lecture(s) : 79
EAN13 : 9782296425705
Nombre de pages : 220
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Psychothérapies

de psychotiques

La Source

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Dernières parutions
L'instinct et l'inconscient, W. H. R. RIVERS, 1999. Hallucinations et délire, Henri EY, 1999. La confusion mentale primitive, Philippe CHASLIN, 1999. La réception de Freud en France avant 1900, André BOLZINGER, 1999. Récits de vie et crises d'existence, Adolfo FERNANDEZ-ZOÏLA, 1999. Psychanalyste, où es-tu ?, Georges FAVEZ, 1999. Psychopathologie psychanalytique de l'enfant, Jean-Louis LANG, 1999. La figure de l'autre, étranger, en psychopathologie clinique, Zhor BENCHEMSI,Jacques FORTINEAU,Roland BEAUROY(eds), 1999. De la folie, Etienne GEORGET, 1999. Les mariées sont toujours belles, Robert Michel PALEM, 1999. Lafolie hystérique, A. MAIRET, E SALAGER, 1999. Suicides et crimes étranges, MOREAUDE TOURS, 2000. Les altérations de la personnalité, A. BINET, 2000. Chagrins d'amour et psychoses, C PASCAL, 2000. Cryptes et fantômes en psychanalyse, P HACHET, 2000. Vie mentale et organisation cérébrale, C. J. BLANC, 2000.

Claude FORZY

Psychothérapies de psychotiques

La Source

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2000

ISBN: 2-7384-9869-8

1 PREAMBULE

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Pendant presque cinquante ans, j'ai mêlé ma vie familiale aux soins de certains malades, leur dispensant à ma manière, le soin psychothérapique dans les maladies dites mentales. TIs souffraient, selon le vocabulaire commun tout autant que dans la nosographie psychiatrique, soit d'une névrose, (troubles psychiques dont les malades sont réputés avoir conscience) soit de psychose ( les personnes qui souffrent délirent et sont réputées n'avoir pas conscience d'être des malades); soit encore de perversions. (Ces dernières sont considérées par certains collègues comme un mode de guérison de la psychose. Les pervers ne souffrent pas de leur conduite mais font souffrir les autres et y prennent souvent un vif plaisir). Or ces névrosés, ces psychotiques et ces pervers ont en commun de n'être pas comme les autres. Qui diable sont les autres ? Vous, lecteurs!. J'espère pourtant que vous serez assez curieux de l'éventuelle part de folie en vous pour avoir la curiosité de me lire. N'ai- je pas découvert dans ma longue pratique de la psychiatrie que j'avais au plus profond de moi un noyau de psychose, sorte de cancer à bas bruit que le bonheur de vivre m'a permis de connaître sans qu'il m'envahisse et qui m'a conduit à comprendre ceux dont ce noyau a, à un moment de leur vie, dévoré tout l'être au point de les rendre, plus ou moins durablement, fous. Mon bon ami Emile Rogé, psychanalyste Jungien, qui s'est confronté beaucoup plus que d'autres psychiatres à la terrifiante réalité de la psychose, avait un jour dans un colloque évoqué ce fameux noyau psychotique: " Toute ma vie professionnelle", disait-il, " je me suis efforcé de le briser avec un marteau chez mes patients, Claude Forzy, cette andouille, a tenté de l'enfermer tendrement dans ses bras et de le dissoudre. " Depuis près d'un siècle, les générations successives de psychanalystes, dans leurs diverses obédiences, çonsidèrent que les troubles névrotiques, peuvent, si le "névrosé" veut plus profondément se débarrasser de sa névrose que de s'y complaire, disparaître dans le processus de la cure.

Il Y a cinquante ans, en revanche, selon la grande majorité des psychanalystes, les malades présentant une pathologie psychotique et leurs familles qui souhaitaient qu'ils se soignent, ne pouvaient guère espérer tirer bénéfice du soin psychanalytique, d'autant plus que leur délire les prive de la conscience de leurs troubles. Qu'en est- il actuellement? Quel profit les patients atteints de troubles graves, les privant en partie de la lucidité sur l'origine de leur souffrance, peuvent-ils tirer d'un travail psychothérapeutique ? Ce travail peut-il trouver son inspiration et sa cohérence dans l'art et la science psychanalytique? Si oui, où ce travail peut-il se faire? Dans un lieu de vie où la différence est tolérée, sans ces redoutables psychiatres chargés par la société de normaliser les fous ou de les abrutir de drogues? Dans une institution psychiatrique? Ou dans le cabinet d'un psychiatre? Tantôt dans les uns, tantôt dans l'autre? Si oui, à quel moment dans une institution psychiatrique, à quel moment dans les soins dits "externes" ? Dans la panoplie des outils thérapeutiques, entre les divers médicaments psychotropes agissant sur les troubles psychiques, et les différentes psychothérapies, quels sont, selon mon expérience, les plus efficaces? Faut-il les opposer les uns aux autres ou les utiliser tous ensemble? Une seule personne, sans jouer à l'apprenti- sorcier, peut -elle utiliser la chimiothérapie et la psychothérapie, au bénéfice de son patient? Enfin, peut-on espérer de la prescription des médicaments et de la mise en place d'un cure psychothérapique quelque chose de plus qu'une simple prothèse permettant aux psychotiques de se supporter un peu mieux eux- mêmes, d'être plus supportables pour leur entourage et pour la société?

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Depuis plusieurs années est distillé à l'opinion publique un discours selon lequel les maladies coûtent cher. Les soins psychiatriques, il y a cinquante ans coûtaient peu à la société. Ce n'est plus le cas maintenant, et je m'en réjouis. J'ai participé suffisamment longtemps à la vie syndicale de ma profession pour savoir que nos partenaires responsables de la sécurité sociale dans les négociations prêtaient aux psychiatres libéraux et plus encore aux psychiatrespsychanalystes un désir de gagner leur vie sur le malheur des autres, s'installant dans les beaux quartiers pour y trouver une clientèle en mesure de les payer confortablement. Le lecteur voudra bien accepter l'approximation des chiffres suivants. Un mois de séjour dans un service de psychiatrie, public ou privé, coûte près de soixante mille francs. Les médicaments psychotropes coûtent, au minimum, cinq cent francs par mois. Dix consultations psychiatriques -deux par semaine- coûtent à la Sécurité Sociale, deux mille deux cent cinquante francs pour une psychothérapie soutenue. Et un mois d'allocations pour adultes handicapés, (les malades mentaux peuvent heureusement en bénéficier) représente une dépense de près de quatre mille francs. Alors ne vaut-il pas mieux héberger dans les maisons d'accueil spécialisées, lointaines descendantes des" asiles d'aliénés ", ces pauvres gens qui dérangent visiblement l'ordre social? N'est-on pas de plus en plus souvent en train de laisser errer dans les rues, rejoignant la cohorte des sans domicile fixe, ces malades mentaux qui nous font plutôt peur, s'ils ne font pas ricaner, et discrètement changer de trottoir quand nous les voyons. Enfin, puisque les soins sont généralement très coûteux pour le malade, souvent impécunieux, pour sa famille souvent lassée, après plusieurs tentati ves infructueuses de soins, et coûteux maintenant pour la société, peut-on légitimer, scientifiquement, un contrat psychothérapique aux résultats aléatoires avec un malade sur une durée assez imprévisible?

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Je ne vais pas, dans les pages qui vont suivre, tenter d'entreprendre un traité sur la question mais tenter de dire, avec sincérité, ce qu'a été mon expérience. Grâce aux patients qui se sont confiés à moi, j'espère pouvoir le dire avec humour. Par exemple, pour faire ce métier, il faut savoir prendre son temps. Ainsi, j'ai le souvenir de cette question, posée en coup de vent, à travers la porte de sa chambre, dans une clinique psychiatrique à un patient qui présentait des troubles de la mémoire. Le psychiatre qui posait la question et que j'accompagnais ce jour là, se faisait un devoir de rendre visite, chaque matin aux cent personnes hospitalisées dans sa clinique: " Quel jour est-on?" a-t-il demandé en courant, sans attendre de réponse avant d'avancer dans le couloir vers une autre cellule d'isolement: " Vous avez trouvé?" lui a demandé, mettant le nez hors de sa chambre, quelques secondes après, le patient interpellé. L'autre histoire sera évoquée plus loin. J'ét.ais alors tout débutant. Une jeune femme, réputée schizophrène, emmurée dans l'autisme, se tenant à elle même des discours insensés, me dit tout à coup, me parlant pour la première fois, alors que je m'adressais à elle chaque jour depuis plusieurs semaines en tentant de la soigner pour une tuberculose pulmonaire. - " Veux- tu que je t'aide? " Depuis cette proposition de collaboration inattendue, je n'ai cessé, à aucun moment de ma vie et jusqu'à maintenant,

d'avoir une relation psychothérapique,avec l'une ou l'autre des
personnes, réputées psychotiques, qui m'ont été adressées par des collègues. Ces liens constants, avec deux ou trois personnes malades, m'ont empêché d'envoyer au diable, à plusieurs moments de ma vie, malgré mon très fort désir parfois, et mes longues années de formation, et ma vie de psychiatre. C'est cette longue familiarité, selon certains de mes collègues psychiatres, qui mérite d'être décrite. J'ai toujours rencontré chez eux une profonde résonance à l'émotion qui était la mienne lorsque j'évoque les heurs et les malheurs de mon métier.

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Chaque professionnel de la santé mentale, s'il ne s'est pas contenté de regarder ses patients en entomologiste, a connu avec l'un ou l'autre d'entre" ses" fous un moment d'intimité tendre et bouleversante. Ma vie professionnelle s'est d'abord accomplie dans les hôpitaux psychiatriques, et dans une clinique privée. Enfin dans un cabinet libéral où j'ai, avec et grâce à ma femme Geneviève Forzy - Dupont, tenté de mettre en place une petite structure de soins, seuls, d'abord, puis avec quelques camarades et bientôt au sein de l'Association la Source, qui a eu son temps de notoriété. Je l'ai terminée, seul, dans mon bureau. Mais ce bureau était toujours au cœur de mon appartement familial. J'y ai pratiqué, à ma façon, l'accueil, la convivialité, et par là même, la base du soin, vis à vis de patients que l'on dit "psychotiques" dont les troubles les conduisaient, à des degrés divers, hors de la société. J'y ai trouvé beaucoup de difficultés, beaucoup d'angoisse et beaucoup de plaisir partagés. J'ai pu le faire grâce à l'apprentissage dans un hôpital, avec deux camarades, de peu mes aînés, Michel Schweich et Pierre Margat. Ils m'ont permis d'expérimenter avec eux, il y a près de cinquante ans, une pratique de psychothérapie analytique dont l'inspiration et les grands axes n'ont pas changé, selon moi, dans les différentes conditions de travail que j'ai ensuite choisies. C'est cette méthode, plutôt cette aventure, que je me propose de confier au lecteur. Certains de mes patients y reconnaîtront- ils une partie de leur histoire commune avec moi? Ils y liront, je l'espère, tout le respect que je leur dois, et que j'ai toujours eu vis à vis d'eux. Ce sont eux en premier, qui m'ont permis de travailler, plus intelligemment que sottement, j'ose le penser, et ceci avec beaucoup plus de plaisir que d'aliénation. Ce, sont eux qui m'ont permis d'écrire ces lignes. Je les en remercie de tout cœur! !

Il

- Le très élégant dessin de la couverture représente l'auteur, tel que l'un de mes patients dont je parlerai plus loin se le représentait. "thérapeute- mère" - Au cours du texte, le lecteur trouvera des signes *, ces astérisques renvoient au vocabulaire enfin de livre.

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2 ELOGE DE L'INADVERTANCE Finalement, l'aventure d'une relation psychothérapique est bien plus le fait du hasard que d'une méthode. Depuis la date à laquelle j'ai décidé de ne plus prendre en psychothérapie de nouveaux patients à problématique schizophrénique, j'ai pu constater que je n'avais plus aucune raison valable pour ne pas tenter d'écrire un livre sur ma pratique de psychiatrepsychothérapeute. L'encouragement de quelques aimables collègues a fait le reste. Et, coïncidence! Presque chaque semaine depuis, m'arrivent un courrier ou un coup de téléphone inattendus et amicaux, de l'une ou l'autre des personnes auprès desquelles j'ai fait ce travail. Des personnes à qui je pense encore bien souvent et dont je m'étais fait, sans réfléchir alors, un devoir éthique, de ne pas les contacter pour savoir ce qu'ils étaient devenus et d'attendre d'eux d'éventuelles nouvelles. J'ai pu constater que l'apparition et la pérennisation de leurs troubles avaient été le résultat de successions d'évènements malheureux, coïncidences néfastes, et que ceux qui s'en étaient sortis le devaient beaucoup plus à des coïncidences heureuses dans le parcours thérapeutique que nous avions suivi ensemble qu'à mon art ou à leur volonté de s'en sortir. Coïncidences heureuses? Ces coups de téléphone très inattendus? Le plus souvent, ces clins d' œil du passé ont réveillé en moi des souvenirs très chargés en émotions. Et pas toujours des émotions agréables. Chacun de ces souvenirs m'a fait retravailler sur ce que je veux mettre dans le contenu de ce livre. Ainsi, la lettre de Paul, l'un des premiers de mes patients, et celle de Carine, la toute dernière, arrivée le même jour. Ainsi, le rêve de ma femme, une nuit dernière, alors que nous avions passé la soirée, penchés ensemble sur certains des documents de travail que j'avais conservés sur l'organisation économique de J'association LA SOURCE.

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Je lisais ce soir là, avec elle, les cahiers journaliers de " correspondance" de l'équipe soignante de 1981 à 1984. Dans son rêve, elle faisait les comptes de' l'association, au milieu de personnes inconnues d'elle. Chacune des personnes qui étaient là utilisait un système de comptabilité personnel, opaque aux autres et tout allait à la dérive. Autant de faits qui me confirment qu'il n'est pas possible d'évoquer l'évolution fâcheuse ou harmonieuse, au bout du chemin, d'une relation thérapeutique, ni d'évoquer les avatars de celle-ci sans réfléchir sur les concepts de coïncidence et d'inadvertance. Non seulement à l'occasion d'un acte manqué de l'un ou l'autre de mes patients et de la résonance que cet incident a provoqué en moi parce que cela se passait à un moment particulier et parfois étrange de mon histoire personnelle. Mais aussi l'événement fortuit, l'inadvertance dans "l'ici et maintenant "*, qui change sans que personne n'y puisse rien, le cours du travail de psychothérapie. Que faire alors, si ce n'est le constater, en parler à voix haute avec son patient. Si ce n'est tenter de définir à nouveau avec lui un amendement nouveau au contrat* et à l'alliance entre l'un et l' autre. La relation psychanalytique pourtant" encadrée ", dans le contrat que le psychanalyste s'est imposé à lui même, en fonction de son analyse personnelle, selon son éthique, et surtout dans le " contrat" qu'il tente de passer avec son patient n'est jamais tout à fait" neutre". L'analyste vieillit, a besoin de plus d'argent, il déménage fait des enfants, perd l'un ou l'autre de ses proches, change de conjoint, modifie ses convictions. Et tout ceci n'échappe pas, heureusement pas, à la personne engagée dans cette dépendance à lui qu'on appelle le transfert *. Transfert qui peut se liquider harmonieusement d'autant plus vite que les deux" parties" sont au clair, l'une vis à vis de l'autre et que leur relation n'a pas été perturbée par des avatars malencontreux et qu'enfin les inadvertances cocasses, douloureuses ou heureuses ont pu être évoquées entre eux dans l'humour.

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Pour décrire le cours de ces événements peu prévisibles qu'une cure psychanalytique avec des patients psychotiques rend probable - car la technique ne peut pas avoir l'asepsie d'une cure analytique dite" classique ", j'évoquerai d'abord en espérant distraire le lecteur, deux erreurs que j'ai commises et qui ont étés réparées par le talent propre de mes patients. Le père d'un de mes patients demeurait fort loin de la métropole. Venant à Paris pour quelques jours, il avait appris par la responsable du service où travaillait son fils, que celui-ci suivait, au sortir d'un hôpital psychiatrique, un parcours psychothérapique mouvementé avec moi. Sans en parler à son fils, il me téléphona pour prendre un rendez-vous. Je refusais de le recevoir seul. Mais j'en parlai avec mon patient qui m'avait confié au cours des séances ses griefs contre son père. Mon patient cependant ne fit aucune objection à la rencontre. Je m'efforçai de rendre l'entretien aussi anodin que possible, mais je n'échappai pas à la proposition de collaboration du Papa. Il souhaitait que nous travaillions, la main dans la main, pour le bien de son fils. Pour sceller cette alliance, qu'il disait souhaiter très fort, il me proposa même de m'offrir un voyage avec ma femme dans son eldorado natal que, disait- il, son fils n'aurait jamais dû quitter. Et, ensuite, à son fils, il proposa de mettre à sa disposition sans lésiner, tout l'argent nécessaire au rétablissement de sa santé. La visite du père eut un effet immédiat: mon patient m'informa aussitôt au téléphone qu'il partait en vacances à travers le monde pour une durée indéterminée. Il comptait sur moi pour adresser à son chef de service le certificat médical nécessaire à un congé de plusieurs mois et il comptait sur la promesse de son père pour payer son voyage. Il partit pour une assez longue errance à travers le monde, m'envoyant une cordiale carte postale à chaque étape. Il avait omis de payer quelques séances qu'il me devait. Je l'avais presque oublié. Il est revenu chez moi sans crier gare un an après pour régler sa dette et pour reprendre, me disait- il, "à sa façon, et non plus à la mienne" son travail avec moi.

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Par erreur, m'a t'il expliqué ensuite, et aussi pour ne pas me déranger dans mon travail, il a pris l'ascenseur pour le troisième étage et a sonné à la porte de mon appartement familial au lieu de venir au rez-de-chaussée où se trouvaient les locaux de l'Association La Source et où je l'avais reçu auparavant pour les séances de psychothérapie analytique pendant quelques mois. Ma fille aînée qui avait alors dix sept ans l'a accueilli d'autant plus aimablement qu'il était très souriant, sans s'apercevoir qu'il était surtout goguenard. - " Je viens apporter pour le docteur Forzy de l'argent que je lui dois depuis près d'un an ", lui dit mon patient. -" Ca tombe bien! Il adore l'argent! " lui a répondu ma fille. Je venais sans doute de tenir à celle-ci un discours moralisateur sur la valeur des choses qui ne lui avait pas plu. La reprise du travail, interrompu plusieurs mois, avec mon patient a pris, du fait de cette inadvertance, un cours tout à fait imprévu jusqu'à ce que mon patient trouve lui-même, poursuivant sa relation à moi sans que je sache en conserver le contrôle, le rapport de force et de sanction qu'il sollicitait. Il s'organisa dans des gestes de délinquance désordonnés, m'en faisait part, me laissant entendre qu'il me savait son complice. Il voulait échapper à son image de malade mental gentil à qui tout est pardonné parce qu'il n'a pas le sens commun d'un adulte malgré ses diplômes et son intelligence. Ni mes conseils de changer de thérapeute, ni ceux de demander tous deux ensemble l'avis d'un collègue sur l'utilité d'un traitement neuroleptique ou d'une énième hospitalisation ne surent le convaincre. Il venait me voir très ponctuellement pour me faire part de ses "fantaisies" dont il disait espérer qu'elles le conduisent enfin en prison et non pas à l'asile. Tous le considéraient depuis trop d'années, m'expliquait-il, comme un irresponsable; sa famille en premier, ses employeurs accusés d'une extrême tolérance, les psychiatres, et moi bien sûr, avec. Au commissariat de son quartier, personne non plus ne voulait le prendre en considération. C'est par ruse, après une plainte qu'il avait encouragé un voisin à y déposer contre lui, qu'il fut convoqué, non pas pour s'expliquer avec son voisin, mais pour vérifier si son permis de conduire était toujours valide.

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Il se présenta à la convocation avec une arme qu'il acheta pour l'occasion en souhaitant savoir des agents du commissariat si la gâchette était toujours en état de marche. Il fut enfin pris au sérieux. On lui cassa quelques côtes mais il se retrouva, non pas en prison "comme un homme" mais dans un régime d'internement d'office. Il y passa quelques mois satisfait de la fermeté des médecins et des infirmiers du service. J'y suis allé plusieurs fois le voir sur sa demande. Nous avons pu alors convenir de l'interruption de notre contrat, "pipé" par mon manque de rigueur, dans la meilleure intelligence. Jean-Jacques, un autre de mes patients, arrivait souvent en avance et se promenait dans les jardins au bord du Bois de Vincennes en attendant l'heure de ses rendez-vous. Il me fit part tout à coup, avec une grande angoisse de son désir compulsif de faire du mal aux bébés qu'il voyait dans leurs landaus. Je le connaissais depuis plusieurs mois. Ses idées délirantes, ses fantasmes partaient dans toutes les directions mais jamais il ne m'avait dit jusqu'alors vouloir crever les yeux d'un nourrisson, l'arracher à sa mère pour le piétiner au sol. Je lui ai proposé d'augmenter les doses de neuroleptiques et d'anxiolytiques mais j'étais désarmé, encombré, exaspéré par ses propos. Je le lui dis mais plusieurs semaines durant nous n'avancions ni l'un ni l'autre dans une compréhension mutuelle. Je m'ennuyais même très fort lors d'une séance. J'en vins à considérer que je serais bien plus heureux en raccourcissant sa durée pour aller voir ma deuxième fille, petit bébé ravissant et souriant de trois mois. C'est seulement alors que je compris le sens des propos de mon patient. Je l'invitai à interrompre la séance et à venir rendre visite deux étages au dessus à mon bébé. Il me suivit, stupéfait. Ma fille éveillée, dans son berceau, nous souriait à tous deux. Je la sortis de son lit et la lui mis dans les bras. Elle continua de sourire. -"Vous êtes fou!", me dit mon patient. -"Peut-être le suis-je autant que vous, mais ce bébé qui vous sourit malgré les fantasmes que vous évoquez depuis plusieurs semaines ne l'est pas. Elle comprend mieux que nous deux ce qui se passe réellement en vous."

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Jean-Jacques, soulagé, se mit à pleurer puis sourit à son tour au bébé. Je la remis au lit. Nous avons repris, Jean-Jacques et moi, le cours de notre analyse. Il ne m'était pas venu à l'idée d'informer Jean-Jacques de la naissance de mon quatrième enfant tant son désintérêt pour le monde extérieur, son narcissisme, étaient grands. Il avait fallu beaucoup d'énergie et beaucoup d'angoisse à mon patient, quelques semaines durant, pour me faire entendre qu'il était tout simplement jaloux. Mettre dans ses bras mon bébé s'est avéré beaucoup plus efficace que tout discours. Autre exemple! Une de mes patientes, très tendue, très hostile, venait me voir deux fois par semaine, de très loin. Elle s'était installée depuis plusieurs semaines dans un mutisme inquiet et inquiétant. Je ne savais plus comment m'y prendre: interrompre le traitement? Patienter, stoïque? Je lui dis mon embarras. Elle rompit alors le silence et, prenant dans la pièce un lourd cendrier de verre, elle me demanda: " Vous le voulez dans la gueule ou dans le carreau? " Surpris, je répondis sans réfléchir: " Dans le carreau! " Et la vitre de mon bureau partit en éclats. Dans la salle voisine, une autre jeune femme entendit le vacarme, et pénétra dans la pièce sans frapper: " C'est deux cent quatre vingt francs ", dit- elle à cette personne qu'elle ne connaissait pas, " soignée" comme elle, et lui expliqua: " Je le sais, j'ai cassé le même, il y a quinze jours dans un geste maladroit, dans la pièce à côté, il m'a obligée à payer" . Ma patiente s'est détendue tout à coup et a ajouté au prix de la séance, quelques minutes plus tard, le prix du carreau cassé. Et nous avons pu reprendre, grâce à la présence fortuite dans la salle voisine d'une autre de mes patientes joyeusement empathique, plus intelligemment, le cours de notre travail.

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Dans le passé cahotique de mes patients psychotiques, l'acharnements du mauvais sort, les coïncidences malheureuses avaient toujours créé, souvent peu à peu, parfois brutalement, les conditions de l'éclosion quelques années plus tard de leurs symptômes maladifs. Coïncidences heureuses ou malheureuses? Au nom de quoi leur donner une signification utilisable dans le processus des cures que j'ai vécues avec chacun de mes patients" psychotiques". Bien des fois le " sens" de l'histoire ne m'est apparu que longtemps après que tel ou tel événement se soit passé. Le processus dynamique du soin avec les patients psychotiques est l'ascension rude d'un escalier vermoulu, dont il faut gravir, une à une, les marches. Une maladresse, et tout s'effondre. Le malade en effet préfère malheureusement son état pathologique, qu'il connaît bien, et que la vie lui a aménagé peu à peu, à une situation nouvelle, dont il n'a pas de raison personnelle d'imaginer qu'elle sera plus confortable, que de faire les efforts pour y accéder. En fait, et c'est la seule chose dont je sois sûr chaque fois que le cours de la relation thérapeutique a conduit mes patients vers un mieux être plus profond et durable, c'est parce qu'ils m'ont appris plus de choses que je n'ai pu leur en apprendre.

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- L' HOPITAL

DE PREMONTRE

Il me semble très important d'inviter le lecteur à pénétrer dans l'uni vers où étaient hébergés les" aliénés", il y a une soixantaine d'années. Il me paraît très nécessaire aussi d'évoquer la vie avec eux de leurs gardiens religieux et laïcs, et de quelques médecins" aliénistes" qui étaient attachés à ces établissements asilaires gérés selon les normes de la loi de 1838. Dans chaque département devait se trouver un asile d'hébergement d' "aliénés ". L'ensemble représentait cent vingt mille lits à travers la France métropolitaine. La plupart des " aliénés" séjournaient des années durant dans ces établissements. On les avaient éloignés, autant qu'il était possible, à l'écart des villes, dans des campagnes peu accessibles par le train, sauf quelques rares exceptions comme l'hôpital Sainte Anne au cœur de Paris. Une grande partie d'entre les aliénés avaient perdu, du fait de leur" internement ", leur droits civils. Aux cours des deux guerres, ils furent affamés, décimés par la typhoïde et la cachexie. Les textes rédigés par des médecins des asiles, des directeurs, des infirmiers ou des historiens locaux, que j'ai eus sous la main, décrivent la misère dans les asiles de la France envahie, pendant la première guerre mondiale. Pourtant, d'une certaine façon, les "fous" ont bénéficié, pendant des décennies, face à l'urbanisation rejetante, d'un réel "droit d'asile". De 1940 à 1945 , les privations dont, avec les vieillards, ils étaient les premières victimes, avaient clairsemé leurs rangs, mais ils étaient bien nombreux encore en 1945. Survivants, ils avaient souvent bénéficié, dans une économie autarcique, du dévouement de leurs gardiens, des communautés religieuses infirmières, de l'isolement dans les campagnes, et des ressources des fermes attenantes propriétés des asiles et enfin de l'attachement à leur misère d'un certain nombre de médecins aliénistes, isolés avec eux dans des lieux que leur dévouement et la créativité de leur désir de soigner différemment a rendu, pour ma génération, souvent prestigieux.

Cette dynamique est à l'origine de la pratique de soins sociothérapiques de "Secteur". Le sort des résidents de ces établissements, s'il n'était pas bien heureux, était cependant, pour eux, pour leurs familles, pour leurs gardiens, pour la société enfin, par certains aspects rassurant parce que soigneusement codifié depuis plus d'un siècle. A l'exception de quelques rebelles, ceux qu'on appelle encore dans la presse écrite et parlée, les" forcenés", la plupart des aliénés s'accommodaient assez vite d'une vie asilaire dépersonnalisante. Cette dépersonnalisation était accentuée par les vêtements d'uniforme, l'entassement dans les quartiers asilaires, la vie grégaire, les distributions de sanctions et de récompenses et pour les hommes, la ration de cigarettes de "troupe" comme à la caserne. Les "aliénés" se fondaient dans un anonymat dans lequel pouvait survivre, à bas bruit, s'appauvrissant peu à peu, le tumulte de leur déraison. Les réactions des médecins aliénistes, à la lecture des chroniques des asiles, étaient très contrastées. Les uns s'accommodaient tranquillement de la "normalisation" derrière les murs, la solitude, dans la foule, de chacun des" aliénés" qui leur étaient confiés. D'autres en étaient profondément révoltés. Quelques-uns encore s'organisaient dans l'agressivité sadique vis-à-vis de la foule des fous qui leur étaient confiés. Certaines "techniques" folles de soin pratiquées alors illustrent malheureusement parfois l'organisation de quelques-uns de nos prédécesseurs aliénistes dans l'inventivité de l'inhumain. Pourquoi évoquer ici Prémontré, plutôt que tout autre des cent asiles disséminés dans l'ensemble des départements français? Les documents que j'ai pu lire sur la vie de ce bel asile m'ont montré qu'il avait été l'un des plus éprouvés par les deux guerres dans la forêt de Saint-Gobain, si près du Chemin des Dames. Et puis, c'était mon pays. Le village de Prémontré est très proche, à travers les bois, du village picard et de la ferme où je suis né il y a soixante-dix ans. C'était un lieu de promenade en famille dès ma plus tendre enfance. Le paysage, au cœur de la forêt de Saint-Gobain, y est très beau.

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