« Purification ethnique »

De

« Purification ethnique » : en pleine guerre yougoslave (1992), apparaît cette dénomination jusque-là inédite, aux côtés d’expressions comme « épuration ethnique » ou « nettoyer ethniquement ». Avec ce néologisme, les acteurs de l’espace public disposent d’une nouvelle catégorie pour décrire le monde et donner aux événements (yougoslaves ou non) un certain cadre. À quels discours politiques et médiatiques le conflit yougoslave a-t-il donné lieu ? De quelle manière ces discours ont-ils porté ? Pour répondre à ces questions, Alice Krieg-Planque étudie le récit de certains événements (découverte des camps, des viols...), puis analyse des slogans et des dénominations dont le rôle s’est avéré central dans la lecture du conflit : « Plus jamais ça ! », « Musulmans », « communauté internationale » et bien sûr la formule « purification ethnique », considérée comme un descripteur majeur de la guerre. L’auteur aborde aussi la place de certains textes dans la construction du discours (par exemple, le Mémorandum de 1986 attribué à l’Académie des sciences et des arts de Belgrade). L’analyse d’Alice Krieg-Planque apporte ici un éclairage original sur le conflit yougoslave, en montrant notamment, grâce à des méthodes applicables à d’autres corpus, comment les discours participent à l’histoire du conflit lui-même. Bien au-delà des sciences du langage, ce livre intéresse donc également la science politique, l’histoire, la sociologie et la philosophie politique.


Publié le : jeudi 16 juin 2016
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EAN13 : 9782271090904
Nombre de pages : 523
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« Purification ethnique »

Une formule et son histoire

Alice Krieg-Planque
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Lieu d'édition : Paris
  • Année d'édition : 2003
  • Date de mise en ligne : 16 juin 2016
  • Collection : Histoire
  • ISBN électronique : 9782271090904

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Édition imprimée
  • ISBN : 9782271060891
  • Nombre de pages : 523
 
Référence électronique

KRIEG-PLANQUE, Alice. « Purification ethnique » : Une formule et son histoire. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2003 (généré le 17 juin 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/5392>. ISBN : 9782271090904.

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« Purification ethnique » : en pleine guerre yougoslave (1992), apparaît cette dénomination jusque-là inédite, aux côtés d’expressions comme « épuration ethnique » ou « nettoyer ethniquement ». Avec ce néologisme, les acteurs de l’espace public disposent d’une nouvelle catégorie pour décrire le monde et donner aux événements (yougoslaves ou non) un certain cadre. À quels discours politiques et médiatiques le conflit yougoslave a-t-il donné lieu ? De quelle manière ces discours ont-ils porté ? Pour répondre à ces questions, Alice Krieg-Planque étudie le récit de certains événements (découverte des camps, des viols…), puis analyse des slogans et des dénominations dont le rôle s’est avéré central dans la lecture du conflit : « Plus jamais ça !  », « Musulmans », « communauté internationale » et bien sûr la formule « purification ethnique », considérée comme un descripteur majeur de la guerre. L’auteur aborde aussi la place de certains textes dans la construction du discours (par exemple, le Mémorandum de 1986 attribué à l’Académie des sciences et des arts de Belgrade). L’analyse d’Alice Krieg-Planque apporte ici un éclairage original sur le conflit yougoslave, en montrant notamment, grâce à des méthodes applicables à d’autres corpus, comment les discours participent à l’histoire du conflit lui-même. Bien au-delà des sciences du langage, ce livre intéresse donc également la science politique, l’histoire, la sociologie et la philosophie politique.

Sommaire
  1. Introduction

    1. À l’origine de cette recherche : une guerre et un événement de discours
    2. Sur la notion de formule
    3. Sur le corpus utilisé
    4. Sur la présentation des références
  2. Première partie. La formule et ses contextes : les discours sur la guerre yougoslave

    1. Introduction à la première partie

    2. Introduction

      1. Remerciements
    3. Chapitre 2. Des lieux discursifs : la trame lexico-discursive du parcours de la formule

      1. Des textes
      2. Des mots d’ordre
      3. Des désignants
    1. Chapitre 3. Des contextes de la formule à la formule en contexte : bilan d’étape de l’analyse du récit de la guerre

      1. Premières observations
      2. Lieux discursifs et formules
  1. Seconde partie. Construire et déconstruire la formule : émergence et emplois de « purification ethnique »

    1. Introduction à la seconde partie

    2. Chapitre 4. Éléments de statistique lexicale

      1. Inventaire et quantification des variantes de la formule
      2. Fréquence d’emploi de la « formule » sur quinze ans (1980-1994) : de la proto-formule à la formule
      3. Fréquence d’emploi de la formule de 1992 à 1994 : l’utilisation de la formule dans la presse liée à l’événementialité
      4. Répartition des différentes variantes dans le temps. une distribution particulière dans la période 1980-mai 1992
      5. Rythme de diversification des variantes employées. Le tournant de mai-juin 1992
      6. Ordre d’apparition des variantes et inscription dans l’événementialité. Les variantes prototypiques et les « camps »
    3. Chapitre 5. Utiliser et commenter la formule « purification ethnique »

      1. La genèse
      2. La mise en circulation
      3. Les registres de problématisation : commentaires sur la formule
  1. Conclusion

    1. Destins de la formule « purification ethnique »
    2. Devenir de la notion de formule
    3. Ce qui reste à penser, à faire et à panser
  2. Références bibliographiques

  3. Index des noms de personnes

  4. Annexes

  5. Liste de faits et d’événements

Introduction

Chacun de nous a conscience du pouvoir de mobilisation émotionnelle qui peut s’attacher à certains termes ou à certains procédés argumentatifs. Les discours politiques n’échappent pas à cette faculté générale qu’a le langage de susciter l’émotion et de raviver, dans ce que l’histoire nous laisse en héritage, de blessures mal cicatrisées ou, au contraire, de souvenirs agréables des périodes plus heureuses. L’émotion fait pleinement partie de l’univers politique. Cette émotion passe entre autres par des mots. « Penser l’émotionnel en politique », ainsi qu’y invite Philippe Braud (1996, p. 10), implique donc notamment d’étudier ces mots par lesquels se disent la peur, la honte, la crainte de la répétition ou celle de l’inconnu, l’angoisse face à l’impuissance éprouvée, le ressentiment, la culpabilité, l’idéalisation ou le déni de réalité.

Nous proposons dans cet ouvrage la mise en œuvre de méthodes qui permettent d’aller au-delà de l’impression spontanée – mais bel et bien fondée – selon laquelle les mots peuvent fonctionner comme des points de ralliement ou comme des marques de rejet. Nous invitons le lecteur à vérifier, par des chemins qu’une analyse organisée rend praticables, cette intuition que le discours est, pour les sociétés humaines, à la fois l’instrument et le lieu de la division comme du rassemblement.

À l’origine de cette recherche : une guerre et un événement de discours

La guerre yougoslave de 1991-1995 a frappé tout à la fois le cœur, la raison et l’imagination de ceux qui en sont les contemporains dans l’espace public français, qu’ils en observent les faits sur le terrain ou qu’ils en lisent et écoutent les récits exposés dans les médias. Dans son immédiateté, la guerre yougoslave émeut, fait penser, fait parler et fait agir l’ensemble des acteurs de l’espace public français.

Elle suscite des témoignages de responsables politiques et militaires, dont beaucoup, tels les généraux Philippe Morillon, Jean Cot, Bertrand de Lapresle, se disent atterrés non seulement par les situations humaines qu’ils observent, mais aussi et surtout par le rôle que les institutions qu’ils représentent accomplissent dans le conflit. Des appelés sous les drapeaux engagés volontaires en Yougoslavie publient eux aussi des témoignages. Dans ces récits, les jeunes casques bleus Jacques Lorentz, Marc Charuel, Marc Benda, François Crémieux, et d’autres encore, se montrent amers sur leur expérience de soldat mandaté par l’ONU. Certaines professions s’émeuvent des conséquences du conflit : les architectes François Chaslin et Ivan Straus, particulièrement sensibles à la destruction du patrimoine yougoslave, ont ainsi apporté leur point de vue. La guerre stimule aussi l’imagination d’auteurs de fiction, et devient le sujet principal de romans comme de bandes dessinées. Le conflit inspire également les photographes, dans des perspectives documentaires aussi bien qu’esthétiques. La guerre yougoslave incite à la recherche et à la publication – à l’intervention parfois aussi – dans plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales. La géopolitique et la science politique sont loin d’être les seules concernées : dans des perspectives psychologiques, psychanalytiques et / ou anthropologiques, des chercheurs sont amenés à s’interroger sur la violence ordinaire en temps de guerre.

Nombre de citoyens s’émeuvent, réfléchissent, agissent. À l’issue de son enquête menée en 1995 auprès du service qui prend en charge le courrier adressé au président de la République, Béatrice Fraenkel relève que les protestations furent particulièrement nombreuses pendant le conflit en ex-Yougoslavie, conduisant les rédacteurs des réponses à « fabriquer un argumentaire serré dans lequel ils expliquaient la position de la France » (Fraenkel, 1997, p. 258). L’émotion et la réflexion amènent certains citoyens à s’organiser collectivement, sous forme associative notamment. La mobilisation des citoyens est parfois accompagnée – soutenue ou trahie, selon différents points de vue exprimés par les acteurs – par celle d’« intellectuels », à l’occasion de manifestations de rue, de meetings, ou encore dans le cadre de la liste « L’Europe commence à Sarajevo », lancée en mai 1994 dans la perspective des élections au parlement européen.

La guerre yougoslave bouleverse les journalistes qui en font le récit, ainsi qu’on le comprend en lisant les témoignages que plusieurs d’entre eux publient1. Dans ces écrits, les journalistes racontent leurs pérégrinations en territoire balkanique, leurs séjours à l’hôtel Holiday Inn de Sarajevo. Ils décrivent, avec des degrés d’objectivation variés, leurs pratiques et celles de leurs confrères. Ils relatent des anecdotes, pathétiques, tragiques, burlesques, disent leur mépris pour telle personne rencontrée ici, leur admiration pour telle autre rencontrée là, leur grande pitié pour beaucoup rencontrées partout. Ils témoignent. Ils s’interrogent aussi – que faire du principe journalistique « Don’t get involved, don’t take sides » ? – et finalement se disent horrifiés et consternés par ce qu’ils ont vu, entendu, vécu. Ils disent souvent leur écœurement à l’égard de la politique européenne et de la politique américaine. Particulièrement dangereuse pour les journalistes qui la couvrent (de 1991 à 1995, au moins 58 journalistes sont tués du fait du conflit2), la guerre yougoslave génère une littérature professionnelle à usage pratique, dans laquelle se lit le souci, dans un contexte pour une part inédit, d’« avoir l’information » sans pour autant y perdre la vie (« how to survive and still get the story »)3. En 1994, dans un document appelant les journalistes à élire leurs représentants, la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) présente les « événements de Bosnie » comme l’événement type dont la couverture fait la grandeur du journalisme4. Ainsi, la guerre yougoslave marque les journalistes en tant que personnes, mais elle apporte aussi sa contribution à la construction d’une identité professionnelle.

Pour tous ces acteurs, le conflit yougoslave est un événement qui fait date dans la vie personnelle et / ou professionnelle. Mais cette guerre a aussi, de fait, marqué ce qu’on appelle parfois la « vie des mots ». De ce point de vue, le conflit yougoslave n’est pas seulement un événement pour l’historien, le diplomate, le polémologue, le militaire, le journaliste, l’architecte, l’artiste, le citoyen, etc., mais aussi pour le lexicologue : la guerre yougoslave est le conflit qui voit surgir – ou plutôt qui fait surgir – ces néologismes que sont « purification ethnique », « nettoyage ethnique » et « épuration ethnique »5. Ces trois syntagmes représentent un lien, une passerelle, ou plutôt un objet partagé (mais regardé sous des angles distincts) entre les différents acteurs de l’espace public français se souciant de la guerre yougoslave et le chercheur que nous sommes : c’est en effet l’existence de ces expressions qui motive notre travail ; et c’est en partie l’existence de ces mêmes expressions qui engendre l’émotion et provoque l’engagement de certains acteurs. Dans un document personnel rédigé après la guerre, une militante de la cause bosniaque témoigne ainsi : « Les gens qui se sont engagés sur la Bosnie l’ont fait en général par horreur du concept de “purification ethnique”. »6 Une enquête effectuée par nos soins atteste, pour les années 1991 à 1995, la création enregistrée en préfecture de 71 associations ayant pour objet principal l’espace yougoslave. Or, sur ces 71 associations, 7 choisissent de promouvoir dans leur nom même la lutte « contre la purification ethnique ». Et c’est encore sans compter les associations qui inscrivent cette lutte dans leur objet sans pour autant l’afficher en toutes lettres dans leur nom, et sans compter les multiples antennes locales de collectifs contre la purification ethnique non déclarées en préfecture7.

Rarement on vit carrière de syntagme plus fulgurante : entré dans les discours de langue française au printemps 1992, « purification ethnique » est introduit dans les dictionnaires avant un an révolu8. « Le dictionnaire », dont les socio-linguistes ont observé qu’il est plutôt lent à enregistrer la nouveauté, a ici capturé le néologisme sans attendre : aux yeux des lexicographes, « purification ethnique » avait de droit place dans le lexique de la langue française. Il faut dire que l’expression, rapidement, s’est imposée dans des types de textes extrêmement variés : nous en avons trouvé des attestations dans des articles de presse, des documentaires audiovisuels, des publications à caractère savant (en géopolitique et en relations internationales bien sûr, mais aussi en sciences de l’éducation ou en psychiatrie par exemple), des chansons de rap, des bandes dessinées, des manuels scolaires, des banderoles de manifestations, des débats parlementaires, des slogans graffités sur les murs… Moins de six mois après leurs toutes premières apparitions dans la presse, les expressions « purification ethnique », « nettoyage ethnique » et « épuration ethnique » circulent pleinement dans l’espace public français.

Sur la notion de formule

Nous avons pris intérêt à ces expressions néologiques en tant qu’elles constituent une formule. Cette notion est centrale dans la recherche dont ce livre est issu, à savoir une thèse de doctorat en sciences du langage dans laquelle nous proposons d’analyser l’émergence et les emplois de la formule « purification ethnique » dans la presse française9. La place manque ici pour exposer dans le détail l’origine de cette notion, de même que pour donner une définition développée de ce qu’est, pour nous, une formule10. Nous pouvons cependant caractériser rapidement ce que nous entendons par là. À un moment du débat public, une séquence verbale, formellement repérable et relativement stable du point de vue de la description linguistique qu’on peut en faire, se met à fonctionner dans les discours produits dans l’espace public comme une séquence conjointement partagée et problématique. Portée par des usages qui l’investissent d’enjeux socio-politiques parfois contradictoires, cette séquence connaît alors un régime discursif qui fait d’elle une formule : un objet descriptible dans les catégories de la langue, et dont les pratiques langagières et l’état des rapports d’opinion et de pouvoir à un moment donné au sein de l’espace public déterminent le destin – à la fois envahissant et sans cesse questionné – à l’intérieur des discours.

Même rudimentaire, cette définition de ce qu’est à nos yeux une formule suggère déjà la diversité des savoirs qu’une telle notion est susceptible de mobiliser. La formule est en effet un objet qui, par lui-même, amène à l’ouverture disciplinaire : l’analyse des formules fait principalement appel à la linguistique, à la science politique, à l’histoire, à la sociologie, à la philosophie politique et aux sciences de l’information et de la communication11. Pourtant, l’ouvrage que le lecteur a entre les mains ne saurait être tout à la fois une recherche d’histoire, une recherche de philosophie politique, une recherche de sociologie, etc. Si l’on veut bien accepter qu’il existe une linguistique du discours (et non pas seulement une linguistique de la langue), on considérera que la présente étude est une recherche de linguistique. Mais nous préférons encore, plus adéquatement, inscrire notre travail dans le champ de l’analyse du discours : nous proposons de présenter cette étude comme une recherche d’analyse du discours, et plus spécialement comme une recherche pensée dans la continuité de ce qu’on a pu appeler l’« École française d’analyse du discours ».

Dressant l’état des lieux des recherches en analyse du discours, Dominique Maingueneau12 observe que l’« École française », dont on peut situer l’apparition dans le milieu des années 1960, n’existe plus en tant que telle. Il demeure en revanche un héritage, sous forme de points de vue et de concepts privilégiés. « L’“École française” au sens strict, écrit ainsi Dominique Maingueneau (1996, p. 10-11), a été marginalisée par le développement de nouvelles conceptions de la discursivité, le reflux du marxisme et la perte par la psychanalyse de sa position hégémonique. […] Mais il existe encore une manière de pratiquer l’analyse du discours, des “tendances françaises”, qui possèdent une certaine spécificité. Il ne s’agit en aucun cas d’une “école” mais de l’entrecroisement d’un certain nombre de références théoriques, de présupposés et de gestes méthodologiques. » Parmi les principaux traits qui caractérisent aujourd’hui ce champ de la recherche, l’auteur identifie la préférence donnée à des corpus contraints, la primauté de la matérialité linguistique, l’accent mis sur l’interdiscours, l’importance accordée aux problématiques de l’énonciation linguistique et l’intérêt pour les phénomènes d’hétérogénéité énonciative.

En progressant dans la présente étude, le lecteur pourra voir combien nos préoccupations inscrivent notre travail dans cet horizon de la recherche.

« On cite toujours cette phrase de Talleyrand, selon laquelle la langue serait là pour dissimuler les pensées du diplomate (ou de tout homme rusé et douteux en général). Mais, ici, c’est exactement le contraire qui est vrai. Ce que quelqu’un veut délibérément dissimuler, aux autres ou à soi-même, et aussi ce qu’il porte en lui inconsciemment, la langue le met au jour. »13 À l’instar de Victor Klemperer, auteur de ces lignes, nous tenons la matérialité linguistique pour révélatrice d’autre chose (outre qu’elle révèle déjà son ordre propre) : révélatrice des positions politiques des différents locuteurs, des béances de sens entre lesquelles il est possible de se faufiler, des couches de sens sous lesquelles il est possible de se protéger, révélatrice des ambiguïtés, qui sont pour un discours à la fois les conditions de sa viabilité et les possibilités de sa mise en péril.

Les matérialités linguistiques seront un souci permanent dans notre analyse, parce que nous pensons qu’elles ont à dire des choses qui les dépassent et que pourtant elles portent fidèlement – et, en tout cas, qu’elles ne portent en aucune manière de façon contingente. L’importance que nous accordons à l’interdiscours se manifestera à différentes reprises au cours du travail : c’est lui qui explique la sédimentation du sens que supportent les unités lexicales et les collocations, lui qui facilite l’emploi de certains arguments, lui encore que nous convoquerons à travers la notion de circulation, jugée plus pertinente que celle de reproduction. L’intérêt que nous portons aux phénomènes d’hétérogénéité énonciative se traduit par le fait que nous envisagerons ces phénomènes – et plus largement les faits de métadiscours – comme un des modes d’accès majeurs aux problèmes que la formule « purification ethnique » pose à ses utilisateurs, problèmes qui loin d’affaiblir la formule sont ce par quoi elle se tient durablement dans l’univers discursif.

Dans l’analyse de la formule « purification ethnique », nous n’avons pas avancé en solitaire : des linguistes, des analystes du discours, des historiens, des politistes et des spécialistes des médias avaient posé avant nous des bornes lumineuses qui ont éclairé notre parcours. Concernant la notion de formule, nous avons plus particulièrement puisé nos forces dans deux séries de travaux.

– Tout d’abord, la recherche de Jean-Pierre Faye sur la formule « État total » a été pour nous une base heuristique solide14. Repérant dans l’adjectif « totalitaire » (« volontà totalitaria ») utilisé par Mussolini dans un discours de juin 1925 ainsi que dans la « mobilisation totale » (« totale Mobilmachung ») énoncée et théorisée par l’écrivain Ernst Jünger en 1930 les prémisses d’un des syntagmes majeurs de la doctrine et du discours nazis – « État total » (« totale Staat ») – Jean-Pierre Faye insiste sur l’importance de la genèse des formules. La notion de circulation est également au cœur de la glose fayenne : le philosophe et poète met en évidence la capacité des termes porteurs d’enjeux à circuler d’une langue à l’autre (par la traduction), ou bien encore d’un groupe de locuteurs à un autre ou d’une formation discursive à une autre (ainsi de « Volksrevolution », « révolution du peuple », qui est utilisé comme slogan nazi avant d’être repris par le communiste allemand Heinz Neumann en 1931). La circulation, souligne l’auteur, implique toujours des transformations dans la forme et / ou dans les contenus du signe mis en circulation. Nous avons retenu également de Jean-Pierre Faye la notion de figement, déjà amplement explorée par les linguistes mais à laquelle Jean-Pierre Faye adjoint l’idée d’efficacité : c’est dans le figement, la soudure, la pétrification du signifiant, que la formule acquiert son caractère agissant (au sens où, dans la conception fayenne de l’histoire, l’histoire est récit et le récit est agissant). Enfin, on ne saurait s’appuyer sur l’œuvre de Jean-Pierre Faye sans tenir compte de la notion de procès d’acceptabilité : selon Jean-Pierre Faye, la formule engendre un procès d’acceptabilité, c’est-à-dire qu’elle a pour effet de rendre acceptable quelque chose (en l’occurrence, pour Jean-Pierre Faye, la formule « totale Staat » a pour effet de rendre acceptable la destruction des juifs d’Europe)15.

– En second lieu, nous avons mis à profit l’analyse de Pierre Fiala et Marianne Ebel se rapportant aux formules « Überfremdung »(ou « emprise et surpopulation étrangères ») et « xénophobie »16. Dans le prolongement explicite des propositions fayennes, Pierre Fiala et Marianne Ebel se penchent sur l’emploi de ces termes dans la suisse romande des décennies 1960-1970. L’objectif des auteurs est le suivant : analyser, par-delà la diversité des pratiques langagières, les unités lexicales « Überfremdung » et « xénophobie » en tant qu’elles cristallisent certains thèmes socio-politiques et accèdent à un fonctionnement polémique. La notion de référent social proposée par les auteurs apparaît comme une notion centrale, dont l’analyse des formules ne saurait faire l’économie. Une formule, disent Pierre Fiala et Marianne Ebel, est un référent social en ce sens qu’elle est un signe qui signifie quelque chose pour tous à un moment donné. En disant qu’« Überfremdung » et « xénophobie » sont des référents sociaux, écrivent les auteurs (1983, p. 174), « nous entendons par là que dans les années 1960-80 tout locuteur, individuel ou collectif, savait ou prétendait savoir ce que “signifiaient” ces formules ». Les phénomènes de paraphrase et de circulation attestent le fait que l’unité considérée fonctionne comme référent social dans l’univers discursif du moment. Pour autant, la formule n’est pas un objet consensuel : ce qui caractérise la formule comme référent social, ce n’est pas qu’elle fasse l’unanimité, mais bien plutôt qu’elle constitue, à un moment donné, un passage obligé. La notion de référent social, expliquent ainsi Pierre Ebel et Marianne Fiala (1983, p. 174), « n’en exprime nullement l’homogénéité. Elle exprime le fait que dans un certain état des rapports de forces sociaux, des formules surgissent dans le langage par rapport auxquelles l’ensemble des forces sociales, l’ensemble des locuteurs sont contraints de prendre position, de les définir, de les combattre ou de les approuver, mais en tout état de cause, de les faire circuler d’une manière ou d’une autre. » La formule est ainsi constitutivement polémique. La distinction référent social / polémique peut donc être vue comme un artifice au service de l’analyse, permettant de repérer les lieux d’installation ou au contraire de fragilisation de la formule. Mais, dans la masse des discours qui se répondent, construction de la formule comme référent social et construction de la formule comme objet polémique sont indissociables. Cette idée est centrale dans l’analyse que nous faisons de « purification ethnique » comme formule, comme objet tout à la fois dominant et perpétuellement questionné.

Même si cette étude revendique certains héritages et s’appuie sur des travaux déjà existants, nous attendons de notre recherche qu’elle ne se borne pas à être une défense et illustration des tendances françaises en analyse du discours, un prolongement – fût-il un prolongement « bifurquant » – des travaux de Jean-Pierre Faye ou de ceux de Pierre Fiala et Marianne Ebel, ou encore une monographie sur la formule « purification ethnique ». Nous espérons qu’elle soit également l’occasion de discuter ces tendances, travaux, concepts et points de vue. Nos propositions se jouent principalement sur deux fronts, en apparence contradictoires : d’une part, le front du maintien voire du durcissement de certains concepts, qu’ils soient ou non de provenance linguistique (maintien du concept saussurien de langue, tel que revu dans les problématiques énonciatives « à la française »17 ; soutien à une conception linguistique de l’ambiguïté ; ou encore durcissement du concept fayen de circulation) ; d’autre part, le front de la pluridisciplinarité et, au-delà, de l’ouverture aux savoirs de provenances diverses, de la disponibilité aux expériences variées et aux comptes rendus que des personnes en donnent, front de la liberté de méthode et d’expression à l’intérieur même de l’écriture scientifique.

Sur le corpus utilisé

Le corpus sur lequel cette étude repose est particulièrement complexe ; il comprend de nombreuses parties et sous-parties qui correspondent à différents types de relevés, chacun étant destiné à répondre à telle ou telle hypothèse développée dans la thèse. Nous devons ici simplifier considérablement les choses, renvoyant notre lecteur à ce travail antérieur pour plus de précisions, qu’elles soient théoriques ou techniques18.

Notre corpus, tout d’abord, est en tous points un « corpus d’archives » au sens où l’entend Jean-Jacques Courtine (1981, p. 37), c’est-à-dire un corpus constitué « à partir de matériaux préexistants », par opposition à un corpus expérimental qui serait constitué dans des conditions d’enquête, auprès de locuteurs sollicités. Dans l’analyse des formules, un corpus d’archives apparaît comme le seul type de corpus possible : il s’agit en effet de décrire le devenir d’une séquence verbale, devenir dont seuls les usages effectivement réalisés sont à même de donner à voir la nature.

Ensuite, notre corpus est principalement un corpus de discours médiatiques. Dans la multitude des énoncés existants, déjà là, nous avons en effet choisi ceux qui faisaient l’objet d’une publicisation au cœur de l’espace public, et qui par conséquent nous permettaient notamment d’attester que « purification ethnique » fonctionnait comme référent social : les énoncés produits et reproduits par les grands médias traditionnels et généralistes. À l’intérieur de cette production médiatique, nous avons privilégié le discours de presse écrite : à quelques exceptions près, notre corpus ne comprend pas d’énoncés diffusés par voie de radio ou de télévision (à moins que ceux-ci n’aient été repris par la presse, auquel cas ces énoncés prennent place dans le rang épais des citations représentées dans les colonnes du journal). L’exclusion de la radio et de la télévision résulte des limites matérielles du travail plus qu’elle n’est le résultat d’une option théorique19.

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