Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Publications similaires

Gao, je t'aime

de harmattan

Carnets d'ailleurs

de harmattan

UNE VIE PLUS LOIN

de harmattan

Collection 'Voyages ZELLIDJA'

Etienne JURIE Prix Je an-Walter 2004
« Donner aux meilleurs des jeunes Français le moyen de compléter leurs études par des connaissances qu'ils n'ont pas acquises dans les établissements scolaires et n'acquerront pas davantage dans les grandes écoles ou en faculté ». Jean WALTER (1883-1957) Architecte, voyageur, passionné de géologie, Jean WALTER mit à jour un très important gisement de cuivre et de plomb à Zellidja au Maroc. Il voulut contribuer à la formation des jeunes. C'est dans ce but qu'il fonda en 1939 les bourses ZELLIDJA en accord avec le Ministre de l'Education nationale de l'époque, Jean ZAY. Tous les ans, à la suite d'un concours retenant les projets les plus valables, la FONDATION ZELLIDJA, sous l'égide de la Fondation de France, attribue à des jeunes de 16 à 20 ans des bourses de voyages selon les critères suivants: durée 1 mois minimunl voyage en.solitaire remise au retour d'un rapport comprenant l'étude du sujet proposé dans le projet, un journal de route et un carnet de comptes.
.

Les meilleurs travaux autorisent l'obtention d' IDle bourse pour un 2ème voyage dont le rapport peut permettre à son auteur l'accession au titre de LAUREAT ZELLIDJA. Il arrive que certains rapports présentent un intérêt exceptionnel tant par la valeur de l'étude que par la qualité littéraire dont fait état le journal de route. «En rédigeant le journal, écrit Etienne JURIE, j'ai eu le sentiment d'être investi d'une grande responsabilité: écrire avec honnêteté cette part de mémoire que j'avais volée à ceux que j'ai rencontrés. Comme si j'avais un devoir impérieux de ne pas tral1ir ce que j'avais vécu. » Association des Lauréats Zellidja
5 bis Cité Popincourt

-75011

Paris

Tél/fax: 01 40 21 75 32 Mail: infor£7zeHidja.com Site interne: '"vvw.zellidia.com

Etienne JURIE

QASHQA'I Derniers nomades d'Iran

Editions L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique

F - 75005-

Paris

Copyright L'Hannatlan 2005 www.librairieharmattan.com harmattan] wanadoo.

l'

ISBN: 2-7475-8504-2 EAN : 978 2747 585 040

A Reza Sheikhi,

REMERCIEMENTS

Nombreux sont ceux qui devraient figurer dans ces remerciements, et de l'avis de beaucoup, c'est d'abord à Allah que je devrais rendre grâce du très bon déroulement de ce voyage, souvent à une chance qui m'étonne encore! Voilà qui est fait! Mais d'autres ont pris une part beaucoup plus concrète et certaine dans celui-ci. Reza Sheikhi et sa famille, sans qui ce voyage n'aurait sans doute pas été possible. L'amitié est un don rare: je l'ai accepté bien volontiers, dans ces faubourgs de Téhéran. Abolfalz et sa famille aussi, mes maîtres en culture persanes. Sans eux, Rafez et Saadi seraient encore un mystère pour moi! Mes pensées vont aussi vers Aziz, Amid et Ali Rahnemi, que vous retrouverez dans le récit. Ce ne sont pas leurs vrais noms, que je ne peux dévoiler pour des questions de sécurité, mais leurs noms d'emprunt pour le reste du livre. Ils m'ont initié avec patience et humour à leur vie nomade: que leurs pas soient ceux de la chance. Merci également à l'aide précieuse de Monsieur Mohammad Bahmanbegui, et tout spécialement pour son accueil. Merci à la foule des rencontres d'un instant, petit peuple du voyage. Merci à Jalal Bahrami et ses collaborateurs d'Atacom, pour les litres de thé que j'ai bu en leur compagnie! Merci à mes parents, pour leur soutien et leur confiance, à mes grands-parents, à ma sœur Sarah. Merci à Carolyne et à ses parents. Enfin, les derniers mais non les moindres, merci à l'association Zellidja pour avoir permis cette aventure extra ordinaire. Merci en particulier à Jean-Marc Bouvier, pour son amitié et son soutien. 6

La route se poursuit sans fin Descendant de la porte où elle commença. Maintenant, loin en avant, la route s'étire Et je dois la suivre, si je le puis, la parcourant d'un pied [avide Jusqu'à ce qu'elle rejoigne quelque voie plus grande Où se joignent maints chemins et maintes courses.

Et vers quel lieu , alors? Je ne saurais le dire.
J.R.R. Tolkien

7

-\..

..{ ~i~~~\;jA~
'"

"..... ..'..

1'1(.('" c.A~f~e~"\t..

:
t

....

t

t.. Aa{}~;"if . .. . ""..

:

--

r 't , f,......-

.'

\, .

,

. .,
T..hc.t'oo.Y\

~AG(

.fSÇ"'~~t\

KeC'8\CI."

,.

ill<..L' -

,,",1\It'o.L

.A~A8if SAotXJ); tt

onAtJ

Iran et Moyen-Orient
8

Qashqa'i, Derniers nomades d'Iran

Koutch ! Regards sur les Qashqa'i

1

I Koutch (farsi) : terme désignant le départ des migrations saisonnières 9

A l'origine de cette étude, il y a une photo. En parcourant le livre de Jean et Annie Crozat Mathé, « IRAN, aux sources de la civilisation », je tombe en arrêt devant le portrait d'une vieille femme, avec un commentaire simple et concis. Cela semble tellement différent de l'Iran que j'ai connu l'an passé. La curiosité s'aiguise: qui sont ces Qashqa'i dont parle le petit texte? Quel est ce peuple au nom imprononçable? Je fais quelques recherches, pour avoir plus de détails, mais les éléments auxquels j'ai accès sont peu précis, et vraiment loin d'être exhaustifs. Sur Internet, on ne parle que de leur tapis, très chers paraît-il. L'opacité qui règne autour d'eux suscite encore plus d'intérêt: quoi de plus excitant que de se rendre sur place pour voir ce qu'il en est, que de se lancer dans une enquête, sur leurs traces? Jusqu'à ce que j'arrive là-bas, les éléments étaient bien maigres, j'avais même peur de ne pas pouvoir en venir à bout. Mais si les Qashqa 'i furent à une période tous nomades, leurs traces aujourd'hui mènent vers des chemins bien différents... Le peuple Qashqa 'i (prononcez «racheraille ») répond à plusieurs caractéristiques qui permettent de le définir. Tout d'abord, ce peuplement correspond à une aire géographique plus ou moins précise: la province du Fars, dont la capitale est Shiraz. Le peuplement qashqa'i déborde toutefois des limites administratives de la province, notamment au nord, près d' Esfahan, aux environs de Semirom. On les retrouve également plus au sud, dans la province de Busher, sur le Golfe Persique. La province du Fars est traversée par la chaîne des montagne de Zagross, dont les plus hauts sommets se situent dans le nord-est. Le peuplement Qashqa 'i entre en concurrence avec d'autres populations: Les Lurs, les Kuhgiluye, les Bakhtiyari, et des groupes plus petits comme les Mamassani et les Boêr Ahmadi, ainsi que les Khamsé. Ces trois derniers groupes sont souvent assimilés aux Qashqa 'i, sans que la situation soit très claire. Ces différents peuples appartiennent aux 11

minorités ethniques de l'Iran, aux même titre que les Kurdes ou les Baloutches. Mais dans le Fars, les Qashqa'i forment le groupe le plus important, et on le verra, le plus influent. Le dénominateur commun de ce peuple est avant tout la langue: leur langue maternelle est le turc, plus proche de la forme azéri que de celle pratiquée en Turquie. Les origines de leur implantation dans cette région, éloignée de l'influence turque, sont l'objet de spéculations nombreuses, sans que l'on possède de réelles explications: venus de Mongolie pour les uns, avec Gengis Khan ou Tamerlan, descendant des monts du Caucase pour les autres, le seul réel élément dont on dispose est leur apparition dans la province du Fars il y a environ cinq siècles. Les Qashqa'i sont originellement, on l'a dit, des pasteurs nomades. Leurs déplacements sont conditionnés par le climat, et divisent leurs années en pâturages d'été et d'hiver pour leurs troupeaux de chèvres et de moutons. En effet, en été, le sud de la province du Fars est soumis à des chaleurs incroyables, ce qui oblige les bergers à mener leurs troupeaux vers les montagnes, où les températures sont plus fraîches, et où les pâturages sont riches. Quand vient l'hiver, les troupeaux descendent vers le sud, pour rejoindre les zones chaudes du Golfe Persique. Ainsi, les périodes de migrations sont respectivement en avril et en septembre-octobre. Avant la Seconde Guerre Mondiale, l'ensemble de la population Qashqa'i se déplaçait. Les estimations de la population sont très vagues. En effet, l'opacité qui règne autour d'eux contraint l'administration iranienne à prendre ses sources auprès des chefs de tribus. Ceux-ci ont toujours tendance à gonfler considérablement le nombre de leurs membres. Ainsi, le chiffre de 860 000 personnes a été avancé, mais le nombre de 300 000 paraît beaucoup plus près de la réalité.

12

Par ailleurs, on qualifie les Qashqa'i de tribu, mais il existe en son sein même une multitude de tribus de différentes importances: Les Amaleh, de loin la tribu la plus importante de toutes. Celle-ci donnait aux Qashqa'i l'élite dirigeante. Les Darre-Shuri Les Shesh Boluki Les Kashkuli Bozorg Les Farsi Maden (littéralement Ceux-qui-neparlent -pas- farsi) On trouve ensuite d'autres tribus plus petites: Qarâchei, Igdar, Ja 'far-Beg-Iu, Namadi, Rahimi, Bozorg, Kashkuli Kutchek, Safi-Khâni, Bol-lu, etc... Chaque tribu est divisée en clans appelés Tiryeh. Je n'en ferais pas l'énumération fastidieuse, car les Darre-shuri en ont 36, tandis que les Amaleh en possèdent 44, et les Kashkuli Kutchek 12. Ainsi, la population est divisée en tribus et en tiryeh. Une autre division se fait enfin par familles, ou plutôt par foyers, car chaque famille possède son feu (atash). Par exemple, lorsque je rencontre Raham Bahrami, son nom complet est Raham, de la famille Bahrami, du tiryeh Kermani de la tribu Kashkuli Kutchek, appartenant au peuple Qashqa'i. D'un point de vue institutionnel, avant les grands bouleversements qui affecteront plus tard les Qashqa'i, il faut expliquer précisément l'organisation hiérarchique pour bien comprendre ce qu'il en est aujourd'hui. A la tête des Qashqa'i se trouvait l 'Il-khân : il règne sur toutes les tribus Qashqa'i, sur la Confédération Qashqa'i. Il est automatiquement issu de la grande tribu Amaleh. Son autorité repose sur les Kalântar (les Anciens) : ils sont les chefs des tribus, chacune en a un, hormis les Amaleh dont l'Il-khân assume aussi cette fonction. Eux-même dépendent des KadKhuda qui sont les chefs de clans. Ainsi la hiérarchie est-elle constituée. Tous ont un rôle judiciaire selon l'importance de 13

"(.'1''5>

Es ç~\.~V\

Ab~Je.h . ..

'.

........ ,

£,l.,;f

.

...

'

I
I

t

.
\

"

Yo..su\
..

...;J P...$
...J

,...

{e,(~

t K'hol('CM't\-"II\o.'r

I" ..

,,

.~~'"
.!>c GO\\ ~.À ...:.;;

'" '"
..

..~ .",
'i ..," '"

_. _,,"

",

.J ,

No(")Ak",,~

,

:
I

,. " ,f

,/"

"'~(Kfol"$

,

I

'..
:!ze~Q~

\,

~~tQ
u..::0
t11A".~
I ft
t

"iD.t' '\

~t.q.c.. fQ.fO\"r ;.
" \
I

~ ..

.... t '

- -..

,
...

...

...

r:. __0 't"H'\1Z- _~ A ..
~

.

+o-~toJ... bo...J

I(

+

"1&.. "
't;

'..

...

e."

Î'"je.l_'" !\OmUi:!.I\'\L

<.:;;'

~

,.
.:Dc.{."

.....
\.

'. ..

...)" _
....

..

'.

I

~
A:) ~,..

:..

...

,.'t.:,~~'t" ,
,..
'

~

-r- t W\ ~ """
"

J\'''''.t \f"

,)<<\

.

tie.~......

Vus
L.eM"'

La province du F ars, et mon itinéraire en pointillé.

14

l'affaire et les personnes concernées. Si un problème survient entre deux membres d'une tribu mais de tiryeh différents, c'est le Kalântar qui doit prendre en charge l'affaire, et ainsi de suite. Les Qashqa'i possédaient ainsi leur propre système judiciaire, indépendant de celui de l'Etat, en circuit fermé. Aujourd'hui, les Qashqa'i n'ont plus d'Il-khân, ni de Kalântar. Seuls restent quelques Kad-Khuda, mais tous les tiryeh n'en ont pas. Eux-mêmes sont dépossédés de leurs attributions. Il ne s'agit plus que d'un rôle honorifique attribué par les chefs de famille du tiryeh. Virtuellement, n'importe qui peut être Kad-Khuda. Lorsque l'un d'eux n'est plus populaire, il est remplacé. Ce système est le même depuis un siècle. Mais qui voudrait être Kad-Khuda aujourd'hui? Lorsque je campais avec Ali Rahnemi, il m'a dit qu'il peut demander conseil à son Kad-Khuda, et que c'est une personne qu'il respecte beaucoup, et à qui il le doit. Je lui demandais s'il voulait le devenir. «Je pourrai, me dit-il, mais Je ne veux pas ». Par contre, la fonction de Kalântar est héréditaire, ce qui a donné lieu à de violents combats au sein d'une même famille, entraînant les gens de leur tribus dans des luttes sanglantes. C'est ce qui a fait la réputation des Qashqa'i pendant bien longtemps: des brigands sans scrupules, qui se battent perpétuellement. L' Il-khân est un véritable souverain, avec sa propre cour. Le père de Muhammad Bahmanbegui faisait partie de la cour de Solat-ed-Douleh, le dernier 11khân. Sa puissance est telle qu'il peut prétendre diriger tout l'Iran, au début du XXOsiècle. Elle repose sur le fait que tous les hommes Qashqa'i sont armés: par nécessité durant les migrations, mais surtout à cause des luttes incessantes qui troublent la province du Fars. Ainsi a-t-il le pouvoir de soulever virtuellement toutes ces forces à son profit. Par ailleurs, celle-ci est suffisamment importante pour être prise en compte dans les politiques internationales, notamment américaines et allemandes comme nous le verrons. 15

Il a été utile de revenir sur les fondements du peuple Qashqa'i, de constater leur importance dans une histoire récente, afin de réaliser la profondeur des bouleversements qui eurent lieu dans la deuxième moitié du )(XC siècle, et ainsi de comparer mes propres constatations à ce qu'ils furent auparavant. Leur histoire des cinquante dernières années s'articule en deux mouvements: les Qashqa'i face à la monarchie Pahlavi et l'importance de la Révolution Islamique dans leur évolution actuelle. Ces deux phases révèlent un repli presque permanent des Qashqa'i. La cohabitation entre le pouvoir Qashqa'i et le pouvoir officiel des Pahlavi se traduit par une confrontation constante, durant laquelle les libertés de la tribu ont été durement atteintes. Le Shah, qu'il s'agisse de Mohammed Reza ou de son père, vise la modernisation de l'Iran, à marche forcée, ainsi que la mise en place d'une culture persane, forte, régnant sans partage sur le territoire iranien, au dépend des autres minorités qui totalisent pourtant ensemble plus de 50% de la population. Le Shah souhaite aussi être tout puissant, sans concurrent. Ainsi, après avoir aboli la fonction de Il-khân, le gouvernement déclare rapidement illégal et non-existant le système des tribus: cela signifie que les autorités Qashqa'i n'ont plus de rôle à jouer, l'administration iranienne prenant les rênes en main. Cette première étape a permis de flouer les tribus d'un point de vue économique. En effet, le principal moyen de revenus est l'élevage de moutons et de chèvres qui nécessitent des pâturages importants et des relations saines avec les autres agriculteurs. Le gouvernement met en place dès 1962 un programme de réforme agraire qui donne les terres aux persans principalement: les migrations deviennent plus difficiles, et celles-ci sont mises sous contrôle de l'armée. Plusieurs places fortes militaires sont construites dans la région de Shiraz. Les hommes sont désarmés, ce qui 16

est au centre du problème. Le Shah ne pouvait accepter l'existence d'une force officieuse aussi importante, bien mieux entraînée que sa propre armée, et plus habituée au Fars que les forces militaires régulières. Une résistance s'est mise en place pendant deux ans, mais faute de coordination, la révolte est écrasée. La police secrète du shah, le SAVAK, devient très active au sein des Qashqa'i, afin de prévenir toute nouvelle révolte. Dès lors, le pouvoir entre dans un cercle vicieux, dans un système de brimades permanentes. Lors des célébrations du 2500 anniversaire de la Perse en 1971, le Shah bouleverse les migrations: les chemins de nomadisme passent près de Persépolis (Takht-e-Jamshid en farsi) : le départ est retardé de six semaines. Alors que nombre d'officiels de tous les pays participent aux festivités, des hommes et des animaux meurent de IToid dans les montagnes. Les nomades ne doivent pas rester plus de 48h au même endroit, et sont dénoncés par les villageois. Ce traitement, ajouté aux réformes agraires qui ne tiennent pas compte de la réalité du nomadisme, seront le ferment de l'hostilité des Qashqa'i vis-à-vis des Pahlavi. Mais, privés de leurs chefs, aucune coordination n'est possible... Ceux-ci se sont exilés, aux Etats-Unis ou en Allemagne. Dès la fin des années 60, les Qashqa'i sont mis à genoux, contraints de subir désormais toutes les brimades du régime. L'Etat iranien, après avoir pacifié la province du Fars, peut maintenant, dans une volonté d'intégration de toute la population dans une identité iranienne, utiliser la culture Qashqa'i comme une attraction folklorique. Le premier exemple se passe en 1966 : le Shah a invité le couple royal belge pour une visite d'Etat. Celui-ci souhaite voir les nomades, alors qu'ils sont considérés par les iraniens comme des bandits qui occupent les montagnes, et qui se livrent occasionnellement au pillage et au vol, attaquant régulièrement des convois. Les autorités prennent alors conscience de la possibilité d'exploiter l'image des Qashqa'i 17

au profit de l'Etat. On prépare pour eux des animations culturelles. Les migrations ayant déjà été faites, l'armée oblige les nomades Qashqa'i à revenir pour offrir le spectacle d'un peuple en mouvement au couple royal. Dès lors, l'exploitation de cette image se fait au niveau international dans les années 70. De nombreuses publications et expositions, ainsi que des films occidentaux présentent les Qashqa'i comme un peuple primitif, héritier anachronique des coutumes antiques. Ils offrent une image folklorique colorée, et deviennent un objet de marketing. Si l'intérêt est d'abord occidental, par imitation il déteint sur les iraniens. Des publications dénoncent dans ces années là un phénomène grave: les citadins iraniens prennent l'habitude de passer le week-end avec les nomades, profitant ainsi de leur hospitalité. D'ailleurs, ils ne cachent pas leur mépris ou leur condescendance pour ce peuple « primitif ». Par ailleurs, on considère qu'il faut en profiter, car on pense que les nomades vont bientôt disparaître, qu'ils n'ont pas leur place dans l'Iran moderne qui se construit. L'exploitation folklorique de la culture Qashqa'i se fait sans discernement, prenant un peu de tout pour constituer de vastes foires culturelles: on vient regarder, sans rien comprendre des significations de telle danse ou de telle musique. Les Qashqa'i deviennent un élément de décor dans la province du Fars. Ils n'ont aucun moyen de réagir, mais on semble alors enterrer trop vite la communauté Qashqa'i... Les tribus sont humiliées, écrasées par l'Etat persan. Car s'il ne fait aucun doute que les Qashqa'i sont iraniens, on fait bien la différence entre les persans et les autres, entre les Qashqa'i et les non Qashqa'i. La rancœur s'accumule, et l'on n'oublie pas rapidement les héros de jadis, les Il-khân. Lorsqu'en 1978 la monarchie Pahlavi commence à vaciller, les Qashqa'i prennent petit à petit part aux manifestations et aux actions politiques. Alors que leur nombre augmente, ils 18

se souviennent des héritiers d'Isma'il Khan Soulat edDouleh, le dernier roi Qashqa'i. Ainsi, Naser Khan et Khosrow Khan reviennent de leurs exils en Iran, après 25 ans d'absence. A chaque fois que j'ai eu l'occasion de parler d'eux aux Qashqa'i que j'ai rencontrés, ces deux hommes font figures de héros, et leurs mémoires sont honorées. Les deux frères rendent visite à Khomeyni qui compte sur leurs soutiens: eux même n'ont alors plus rien, ils n'ont rien à perdre. Ils font un retour triomphal dans la province du Fars, où personne ne doute qu'ils vont rétablir la place des Qashqa'i et remettre en œuvre l'ancien système. Car si la hiérarchie ponctionne beaucoup de richesses à la population, cela est toujours préférable aux fonctionnaires véreux du Shah. Alors que la révolution islamique est en marche, tous deux caressent le rêve d'une nation Qashqa'i forte. Ils assurent dans un premier temps la sécurité dans le Fars, tandis que la révolution suit son cours à Qom et à Téhéran, dans le nord. Les désillusions sont grandes. Car les Qashqa'i ont rapidement à faire avec les gardiens de la révolution dès 1979, or les tribus considèrent qu'ils ne sont alliés qu'avec Khomeyni. De plus, les Qashqa'i sont des musulmans très modérés, nous y reviendrons, et voient d'un œil très hostile la création d'une République Islamique, bien loin des aspirations Qashqa'i. Le fossé se creuse rapidement au fil des mois, et des accrochages ont lieu entre les deux forces. Mais pour l'heure, rien n'est centralisé et les choses en restent là. On assiste alors, paraît-il, à une renaissance de la culture Qashqa'i : les caractéristiques vestimentaires, interdits sous le règne du Shah réapparaissent spontanément. Les problèmes s'accumulent, car Nasser et Khosrow Khan sont partisans de l'inaction, alors que la plupart des Qashqa'i souhaitent des décisions qui reviendraient sur les réformes agraires du Shah Pahlavi. Sans concertation, ils 19

prennent les armes et font justice eux même, jusqu'à expulser les gardiens de la révolution! Ils sentent qu'il faut rapidement statuer sur la place future des Qashqa'i dans la nouvelle République Islamique. Les mollahs ne souhaitent pour leur part aucune reconnaissance autonomiste des minorités, alors que celles-ci veulent la constitution d'une fédération iranienne. Un certain nombre de dissensions au sein même des Qashqa'i refait surface, les vieilles rancœurs ne sont pas oubliées, et les traditionnels conflits tribaux reprennent dans la violence: la province du Fars n'est plus sécurisée, les Qashqa'i sont alors fauteurs de troubles. Khomeyni n'accepte pas non plus les prétentions de domination des Qashqa'i. La rupture est consommée... Rapidement, le deux camps passent du stade d'alliés au statut d'ennemis. Les leaders sont poursuivis et arrêtés. Nombres d'entre eux prennent le maquis, la résistance s'organise. Un campement militaire est installé à Hengam, là où je me suis rendu avec la famille Rahnemi. Ils maintiennent leur position pendant deux ans, au début des années 80. Firuz Abad devient une ville clef dans la véritable guerre qui a lieu dans les montagnes, en même temps que la guerre Iran-Iraq. Mais le mouvement n'est pas suivi par tous. Par exemple, Aziz Rahnemi, qui a aujourd'hui 60 ans, ne s'est pas battu pour les Khans, mais pour la révolution sur le front iraqien. Je dois ajouter qu'il est très difficile de trouver des informations au sujet de ces événements auprès de la population ou de l'administration: souvenirs douloureux pour les Qashqa'i, et gênant pour l'Etat, car il s'agit bien d'une guerre civile dont on a peu parlée, occultée par la guerre en Iraq. Les Qashqa'i n'en parlent pas volontiers, et souvent, on m'a mis en garde de vouloir obtenir ces informations. Cela peut faire rejaillir les passions anciennes. En effet, quand j'aborde le sujet, ils deviennent nerveux et évasifs, faisant comprendre qu'ils ne souhaitent guère donner de détails.
20