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Qu'est-ce qu'un fait clinique ?

289 pages
En clinique, comme dans toute discipline élaborée, les faits ne se présentent pas à nous spontanément. Ils sont tributaires du discours qui les décrit, même et surtout lorsqu'on prétend les décrire indépendamment de toute théorie et de tout point de vue. Pas de faits cliniques sans cliniciens, donc. Et pas de cliniciens désengagés des liens transférentiels, ignorants de la fonction subjective, ou dissociés des situations cliniques dont ils sont responsables. Les textes ici rassemblés témoignent, chacun à sa manière, des nécessités et de la responsabilité dont le clinicien a la charge.
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@L'Harmatlan,2004 ISBN: 2-7475-6783-4 EAN 9782747567831

PSYCHOLOGIE CLINIQUE

Nouvelle série n° 17 été 2004

Qu'est-ce qu'un fait clinique?

Sous la direction de Stéphane Thibierge, de Christian Hoffmann et d'Olivier Douville

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Psychologie Clinique Nouvelle série n° 17, 2004/1
(revue de l'Association "Psychologie Clinique") Revue publiée avec le concours du Centre National du Livre (CNL)
Directeur de publication et rédacteur en chef: Olivier Douville (Paris X). Secrétaire de rédaction: Claude Wacjman (Paris).

Rédaction: Olivier Douville (Paris X), Serge G. Raymond (EPS de Ville-Evrard), Robert Samacher (Paris 7), Claude Wacjman. Comité de lecture: Paul-Laurent Assoun (Paris VII), Jacqueline Barus-Michel (Paris VII), Fethi Benslama (Paris VII), Michèle Bertrand (Besançon), Sylvain Bouyer (Nancy), Jacqueline Carroy (EHESS), Françoise Couchard (Paris X), Michèle Emmanuelli (Paris V), Alvaro Escobar-Molina (Amiens), Marie-Claude Fourment (Paris XIII), Alain Giami (INSERM), Florence Giust-Desprairies (Paris VIII), Jean-Michel Hirt (Paris XIII), t Michèle Huguet, Serge Lesourd (Strasbourg), Edmond Marc Lipiansky (Paris X), Okba Natahi (Paris VII et Paris XIII), Max Pagès (Paris VII), Edwige Pasquier (Nantes), Michèle Porte (Université de Bretagne Occidentale, Brest), Jean-Jacques Rassial (Aix-Marseille), Serge Raymond (Ville Évrard), t Claude Revault d'Allonnes, Luc Ride} (Paris VII), Karl-Leo Schwering (Paris VII), t Claude Veil, Claude Wacjman (Paris), Annick Weil-Barais (Angers). Comité scientifique: Alain Abelhauser (Rennes II), Michel Audisio (Hôpital Esquirol), Hervé Beauchesne (Université de Bretagne Occidentale), Patrice Bidou (Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Paris), Yvon Brès (Paris), Michelle Cadoret (Paris-Orsay) Christophe Dejours (CNAM), Marie-José DeI Volgo (Aix-Marseille II), Jean Galap (Paris EHESS), Christian Hoffmann (Poitiers), René Kaës (Lyon II), André Lévy (Paris XIII), Jean Claude Maleval (Rennes II), François Marty (Paris V), Jean Sebastien Morvan (Paris V), Laurent Ottavi (Rennes II), Gérard Pommier (Nantes), Monique Sélim (IRD), Daniel Raichvarg (Dijon), François Richard (Paris VII), Robert Samacher (Paris VII), François Sauvagnat (Rennes II), Geneviève Vermes (Paris VIII), Loick M. Villerbu (Rennes II). Correspondants internationaux: José Newton Garcia de Araujo (Belo Horizonte, Brésil), Lina Balestrière (Bruxelles, Belgique), Jalil Bennani (Rabat, Maroc), Teresa Cristina Carreitero (Rio de Janeiro, Brésil), Ellen Corin (Montréal), Abdelsam Dachmi (Rabat, Maroc), Pham Huy Dung (Hanoï, Vietnam), Yolanda Gampel (Tel-Aviv, Israël), Yolande Govindama (La Réunion), Nianguiry Kante (Bamako, Mali), Lucette Labache (La Réunion), Jaak le Roy (Maastricht, Pays-Bas), Livia Lésel (Fort de France, Martinique), ProMendehlson (Berkeley, U.S.A.), Klimis Navridis (Athènes, Grèce), Omar Ndoye (Dakar, Sénégal), Adelin N'Situ (Kinshasa, République démocratique du Congo), Shigeyoshi Okamoto (Kyoto, Japon), Arouna Ouedraogo (Ouagadougou, Burkina-Fasso), Jacques Réhaume (Québec, Canada), Joa Salvado Ribeiro (Lisbone, Portugal), Olga Tchijdenko (Minsk, Belarus), Chris Dode Von Troodwijk (Luxembourg), Mohamed Zitouni (Meknès, Maroc). Toute correspondance relative à la rédaction doit être adressée à Olivier Douville, Psychologie Clinique, 22, rue de la Tour d'Auvergne 75009 Paris e-mail: psychologie.clinique@noos.fr L'abonnement: 2004 (2 numéros) France: 36,60 Euros Etranger, DOM TOM: 39,65 Euros

Ventes et abonnement: L' Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris

SOMMAIRE

Qu'est-ce qu'un fait clinique?
Sous la direction de Stéphane Thibierge, de Christian Hoffmann et d'Olivier Douville
Présentation, Stéphane Thibierge, Christian Hoffmann, Olivier Douville ............ Le fait clinique Vendredi de Sainte-Anne, le 6 février 2004, Marcel Czermak ............................. Qu'est-ce qu'un fait clinique? Giovanni Guerra .................................................... Quelques remarques sur les conditions d'une clinique psychanalytique, P eter Müller......................................................................................................................... Savoir et altérité dans l'épistémologie psychanalytique, Fethi Benslama ...... L'invention de la clinique Aliénistes contre psychiatres La médecine mentale en crise (1890-1914), Aude Fa uvel ..... Qu'éclaire la lampe de Psyché? Annick Ohayon ................................................... La naissance d'une psychologie clinique « d'inspiration psychanalytique », Alej andro Dagfal................................................................................................................. Faits et dispositifs cliniques La voix, le lettre et le signifiant, Christian Hoffmann ........................................... Sur les entretiens préliminaires, Stéphane Thibierge............................................. On m'a changé mon appellation, Cyril Veken......................................................... Présentation de malade Hôpital Henri-Rousselle, décembre 1982, entretien du Dr. Marcel Czermak avec M. G. ............................................................................... Naître-Peur et sa doctrine. Étude clinique d'une psychose chronique, David Frank Allen.............................................................................................................. « On ne mange pas sans s'habiller» ou l'incidence réelle de l'écriture, Kazuhiko Aneha ................................................................................................................. Le fait clinique, le social et le politique Richard Durn ou la tragédie d'un enfant de Personne, Jean-Pierre Lebrun... Le fait clinique, révélateur d'une interrogation politique? À propos de l'abandon de la demande de soin chez des personnes vivant en situation chronique de désocialisation, Sylvie Quesemand-Zucca, Olivier Douville ....... Tribune libre À propos du rapport sur les psychothérapies remis aux membres du Sénat (janvier 2004), Stéphane Thibierge, Christian Hoffmann Pour la psychanalyse, Franck Chaumon, Roger Ferreri, Vincent Perdigon, suivi des réactions de Alice Cherki, Guy le Gaufey, Guy Lérès et René Major Hommage Michèle Huguet, une clinique de la singularité? Molina-Escobar, Anne Bourgain

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Paul-Laurent Assoun, Alvaro 237

Cabinet de lectures, Dolorès Albarracin-Manzi, Anne Bourgain, Françoise Couchard, Lisa Dalstein, Olivier Douville, Michèle Frémontier-Lagneau, Bernard Hours, Marie-Madeleine Jacquet, Claire Joncret, Guy JeW, Victor Girard, Patricia Goralezyk, Sophie de Mijolla-Mellor, Aghakani Nader, Claude Wacjman 245 Compte-rendus des Entretiens de la psychologie, à Boulogne, Serge G. Raymond 281

Présentation
Stéphane Thibiergel, Christian Hoffmann2, Olivier Douville3 Nous posons la question du fait clinique: qu'est-ce qui lui donne valeur et statut de fait? Et qu'entendons-nous par là? En clinique, comme dans toute discipline élaborée, les faits ne se présentent pas à nous spontanément. Ils ne nous attendent pas déjà tout prêts, comme s'il suffisait de les enregistrer tels qu'ils sont. Il peut certes sembler banal de rappeler une telle évidence: les faits dépendent toujours du filet avec lequel on les attrape. Ils sont tributaires du discours qui les décrit, même et surtout lorsqu'on prétend les décrire indépendamment de toute théorie ou de tout point de vue. Pas de faits cliniques sans cliniciens, donc. Et pas de cliniciens désengagés des liens transférentiels, ignorants de la fonction subjective, ou dissociés des situations cliniques dont il sont responsables. Il n'est pas inutile de le rappeler aujourd'hui où tend à prévaloir mondialement une classification habillée en manuel clinique, soi-disant a-théorique et consensuelle, se présentant comme dégagée de toute référence langagière comme de tout discours, et dont les standards seraient censés valoir comme une mesure internationale, confondue avec une dimension universelle. Comme on le sait, ces standards sont ceux, passés aujourd'hui dans l'usage, en dépit de bien de résistances, que met en application les DSM et les CIM sous leurs différentes versions. Ils sont essentiellement statistiques et comportementaux, c'est-à-dire portés par un discours dont l'idéal est une mesure sans sujet. Qu'importe alors si on y injecte des traits issus de la clinique psychanalytique, comme cela le fut récemment évoqué, s'il s'agit de réduire la construction du fait clinique à la collection d'items d'observation recensés dans la plus stricte

1 Psychanalyste, Paris, Maître de conférences en psychopathologie à l'Université de Poitiers. Ancien élève de l'ENS. Agrégé de philosophie. 2 Psychanalyste, Professeur de psychopathologie à l'Université de Poitiers. 3 Psychanalyste, Psychologue clinicien, Directeur de publication de la revue. Maître de conférences, Université Paris lü-Nanterre, Unité de recherche Médecine, Sciences du vivant, psychanalyse, Université Paris 7 (pr. D. Brun)

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objectivation des patients. Cette norme nouvelle, en même temps qu'elle se passe de référence au sujet, délie le praticien de toute responsabilité dans l'établissement et le compte rendu des faits dont il a pourtant à connaître et à répondre dans l'exercice de sa pratique. C'est dans ce contexte qu'il nous a P4ru utile de rappeler que la clinique engage toujours la responsabilité du clinicien: chaque clinicien établit de façon singulière les faits dont il part, et dont il est seul en mesure d'établir pour lui-même un relevé correct - ce qui n'exclut pas pour autant la controverse, et la rend bien plutôt possible et stimulante. Nous n'avons guère le choix sur ce point, et se décharger de cette responsabilité se paye toujours cher, de quelque manière que ce soit, du côté du patient comme du praticien. Mais c'est justement de cette responsabilité que nos classifications contemporaines, détachées de tout langage concret, sans énonciation ni lieu ni adresse, prétendent pouvoir nous délier. Pense-t-on pouvoir le faire longtemps sans dommage, alors que l'on constate tous les jours un peu plus le fracas qui résulte de ce nettoyage systématique, qui est en même temps la méconnaissance systématique du réel ordinaire de la clinique? Ce n'est pas que nous tenions pour négligeables les apports de l'imagerie et de l'analyse des fonctions cérébrales ou de la neurobiologie. C'est que nous ne misons sur aucune chance d'avancée de la clinique si s'opère la réduction du psychisme au cerveau. Ce relevé, cette appréciation des faits toujours indispensables à effectuer, nous ne les abordons pourtant pas sans de solides appuis laissés par une tradition clinique, à cet égard éminente. Nous trouvons en effet, chez les psychiatres et généralement les praticiens de la tradition classique, le fll toujours tenu d'une référence constante à la clinique et tout spécialement aux propos du malade. Il reste que ces propos, nous n'avons pas de meilleurs moyens, ni de plus fins à notre disposition pour établir ce qu'il y a, comme le disait Lacan, que le langage et partir ensuite de là, chacun de son pas singulier, mais respectueux de cette nécessité. Avant Freud et Lacan, nous pourrions mentionner entre beaucoup d'autres Séglas, qui nous a laissé le mode de départ qui était le sien: Les troubles du langage chez les aliénés, comme il l'intitula sobrement. Ce que la psychanalyse a nommé et articulé quelques années à peine plus tard au titre du transfert trouve ses assises et son efficace dans les lois et l'analyse de cette interlocution, davantage que dans un registre de sommaire répétition affective auquel on le réduit trop souvent. Les textes ici rassemblés témoignent chacun à sa manière des nécessités et de la responsabilité dont le clinicien a la charge. Nous souhaitons qu'ils l'aient fait de manière stimulante pour la curiosité et le travail des étudiants, des enseignants, des chercheurs et des praticiens. Nous avons réservé

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également une place à des études sur l'histoire l'invention clinique en psychiatrie et en psychologie clinique, en mettant en avant une analyse de notre actualité et, en particulier, des contextes généralisés de ségrégation et d'exclusion que nous connaissons, ainsi que de leurs incidences subjectives.

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Vendredi de Sainte-Anne, le 6 février 2004*
Marcel Czermak 1

Résumé L'auteur souligne l'absence d'évidence de départ de ce qu'est un fait clinique. Il en interroge et en articule la notion à partir de ce que furent certains embarras de Freud, notamment dans la métapsychologie. Il montre ce faisant comment l'établissement de ces faits peut nécessiter une subversion complète de notre appréhension spontanée. Mots clés Fait clinique; mélancolie; psychose maniaco-dépressive.

métapsychologie ; méthode freudienne;

objet;

Summary The author emphasizes the lack of any evidence what a clinical fact is about. He tries to define this notion, taking in account the embarassements of Freud, especially in his Metapsychology. Meanwhile, he points out how the establishment of these facts needs a complete subeversion of our spontaneous comprehension Key-words: Clinical facts; maniaco-depressive object.

psyhosis ; metapsychologye ; method;

Puisqu'il s'agit de questions de méthode, la fois précédente, j'avais essayé d'aborder, avec précaution, la question que Stéphane Thibierge m'avait suggérée pour un numéro de la revue P.!JchologieClinique "Qu'estce qu'un fait clinique ? J'avais donc essayé d'aborder ce problème délicat, d'apprécier ce que c'est qu'un fait. Le spécifier de clinique, ça suppose évidemment qu'il y ait du clinicien: il fait partie du tableau. De même que, pour parler d'un fait physique, il faut qu'il y ait du physicien. Ça n'a,
*

Ce texte est la reprise d'un enseignement oral (NDR). 1 Psychanalyste, Paris, responsable de l'enseignement à l'Association Lacanienne

Internationale, Psychiatre des' Hôpitaux, CHS Sainte-Anne, 75014 Paris. Co-rédacteur en chef du Journalfrançais de Psychiatrie.

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à vrai dire, rien d'évident, puisque ordinairement, chacun a une clinique spontanée qui viendrait calibrer les événements du monde en fonction de considérations interprétatives personnelles, ce qui au moins indique que spontanément chacun a un type de caractérisation de ce que serait ou de ce qui vaudrait pour fait clinique. Ce qui, certes, ne suffit pas à caractériser un fait clinique, puisque l'on pourrait attendre, au moins du côté de ce que seraient nos ambitions de transmission du rapport difficile que nous avons avec les faits scientifiques, qu'il y ait quelque chose dans l'ordre de la clinique qui soit transmissible. C'est-à-dire une certaine mise en ordre de faits, que nous essayons de cerner, avec cette question pour toute discipline toujours extrêmement difficile, de préciser ce qu'il en serait de sa spécificité. Nous ne connaissons aucune discipline dont la spécificité définie par son objet n'ait pas varié au fll du temps et de l'histoire. Il est d'une première approche, extrêmement difficile de considérer que ce que nous pourrions nous, au jour d'aujourd'hui, qualifier de fait clinique, soit identique à ce qu'il en était par exemple du temps de Freud. Vous n'ignorez pas les embarras de Freud. J'ai amené avec moi le petit volu~e de La métap.rychologie au fond, il n'est question que de et, cela: qu'est-ce que c'est qu'un fait clinique? D'ailleurs, lisez les premières pages, qui démarrent sur ce thème pour le moins serpigineux dans l'histoire du mouvement analytique, c'est-à-dire l'article "Pulsions et destins de pulsions". Freud sent bien qu'il s'avance sur un terrain déplaisant. Il va être amené à dire qu'il y a une poussée, il y a une source, il y un but, il y a un objet, mais avec ça, il est bien avancé! Il sent bien toute la difficulté de ce qu'il aborde et, dès les deux premières pages je ne vais pas vous lire tout le texte, ça vaudrait le coup de le relire en détail - mais enfin, il dit voilà, les faits viennent à portée, en ordre confus. Il ne sait pas très bien quoi en faire, je traduis Freud à ma façon, comment les organiser? Évidemment, il faut fabriquer quelques concepts pour mettre un peu d'ordre dans tout ce désordre. Mais enfm, nos concepts mêmes qui ne vivraient pas sans les faits qui viennent à portée, qui en sont dépendants, vont en retour les modifier. Enfm, bref, nos concepts sont éminemment déplaçables et ils ne valent que ce qu'ils valent. Puis, il dit bon, maintenant, je vais essayer de me débrouiller parce que, de toute façon, c'est le terrain sur lequel je m'avance, qui n'est pas très bien éclairé. Il y a quelque chose qui ne colle pas entre les besoins d'un organisme vivant et les faits relatifs aux êtres humains, ça ne colle pas tout à fait. Ça ne colle pas, même pas du tout! Plus tard, à propos de la mélancolie, il dira que c'est quand même curieux, la question de l'oralité: voilà des gens qui, au détriment de leurs besoins vitaux, ne bouffent plus. Donc, il y a quelque chose qui ne colle 12

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pas entre la satisfaction vitale des besoins et comment s'organise cette chose, assez étrange, appelée pulsion. Freud est, comme toujours, extrêmement gentil. Gentil, j'entends par là que, compte tenu de l'abord qui a été le sien, à savoir les faits de névrose, il pourrait donner le sentiment, si je pouvais m'exprimer ainsi, qu'ils tombent sous le sens. Mais Freud s'empresse, à chaque coup, de dire: mais oui, mais le problème, c'est que ça ne colle pas! N'oubliez pas dans tout ça, s'agissant de la question de ce qu'est un fait clinique, que Freud avait une formation de médecin, spécialement en neurologie, qui est une discipline spécialement géométrique. La neurologie, ça consiste à identifier des signes, qui vous donnent, par leur longitude et leur latitude, les coordonnées de quelque chose qui serait à distance et qui viendrait en signer un lieu d'origine. En d'autres termes, vous ne pouvez ignorer cette discipline fondamentale qui est celle anciennement appelée sémiologie. Un signe, c'est un signe de quelque chose, pour quelqu'un. Encore faut-il qu'il y ait ce quelqu'un, n'est-ce pas: le praticien. C'est-à-dire qu'il s'agitlà de l'individualisation d'un trait pertinent, à accorder avec d'autres traits pertinents. Lesquels faits pertinents seraient soit synchrones, soit coordonnés de façon concaténée, éventuellement consécutive, qui viendraient dans leur régularité permettre une forme groupée, que la médecine a appelé une nosologie: à savoir, qu'à partir du repérage de signes pertinents, leur organisation viendrait manifester une régularité qui permettrait d'autonomiser, au moins sur le plan descriptif, pas nécessairement sur le plan classificatoire, mais au moins sur le plan descriptif, quelque chose qui aurait une relative autonomie et régularité. Je dis bien relative, j'avance là à pas comptés. Il y a quinze jours, un certain nombre de nos amis organisaient à l'Hôpital de Ville Évrard, une réunion sur le thème de la psychose maniaco-dépressive, dont je dois dire que je serais très heureux si enfm nous parvenions à en nettoyer la question. Quand je dis nettoyer, je veux dire la remettre sur ses pieds parce que pour ce qui me concerne, depuis le temps que j'en lis tant et plus là-dessus, y compris depuis surtout les écrits du XIXo siècle, je trouve assez désagréables les empêtrements que nous pouvons avoir. Donc, je me suis permis, il y a quinze jours, de faire, sur le mode résumé, une intervention qui reprenait un travail un peu plus vaste qui est sorti dans le Journal Français de P.rychiatrieOFP), qui s'appelait, si je ne me trompe pas, "Notes inédites et cursives sur la psychose maniacodépressive". Inédites et cursives, parce que ça n'avait rien ni d'inédit ni de spécialement cursif, parce que les trucs ne nous viennent jamais tout armés en tête, mais, enfm, on a des indications. On peut procéder en partant de ce qu'a dit Lacan quand il a formulé que le mélancolique,

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comme objet, peut sortir du cadre d'une fenêtre; enfm, partons de Freud, cependant. Dans tout problème, on est toujours hypothéqué par le type de porte d'entrée qui s'est offerte. Au point que dans nombre cas, si la porte d'entrée n'a pas été tout à fait la bonne, ou qu'elle ne pouvait pas être la bonne, qu'il fallait approximer, dériver, on risque très souvent, c'est un fait fréquent dans l'histoire des sciences, de traîner cette problématique pendant un, deux ou trois siècles. Dans l'affaire de "Deuil et mélancolie", comment Freud est-il parti? Il démarre aussi sur la question de qu'est-ce que c'est qu'un fait clinique, ça je vais vous le lire. «Après nous être servis du rêve comme du modèle normal des troubles psychiques narcissiques, nous allons tenter d'éclairer l'essence de la mélancolie en la comparant avec l'affect normal du deuil ». Tac, voilà la porte d'entrée: l'affect normal du deuil. Je vous fais tout de suite remarquer, apparemment, c'est une réaction que nous pouvons qualifier de normale. Le type qui est triste. Bien oui, il a perdu quelque chose. Dès qu'on y regarde d'un peu plus près, on trouve des gens qui n'ont jamais vu le moindre rapport entre le deuil et la mélancolie. Un certain nombre des aliénistes, c'est une idée qui ne leur est même pas venue à la tête. Alors, on pourrait dire qu'ils ont une carence dans leur capacité associative, mais peut-être avaient-ils aussi l'aperception de quelque chose de tellement hétérogène avec le deuil, qu'après tout, pourquoi y mêler le deuil? Mais, enfin, voilà comment Freud ouvre sa porte. « Mais ici, nous sommes obligés de faire un aveu préalable, qui nous préservera de surestimer le résultat obtenu ». Prudence! «La mélancolie dont le concept est défmi, même dans la psychiatrie descriptive de façon variable, se présente sous des formes cliniques diverses dont il n'est pas certain qu'on puisse les rassembler en une unité, et parmi lesquelles certaines font penser plutôt à des affections somatiques qu'à des affections psychogènes ». Vous voyez déjà tout le foutoir! Il prend des précautions, ce ne sont pas des précautions oratoires, il ne sait pas très bien de quoi il va traiter. «Notre matériel se limite, en dehors des impressions dont tout observateur peut disposer, un petit nombre de cas dont la nature psychogène ne fait aucun doute ». « Petit nombre de cas », Freud n'en avait pas beaucoup, c'était surtout les cas d'Abraham, qui lui refilait du matériel. «Nous abandonnerons donc d'emblée toute prétention à ce que les résultats de ce travail aient une validité universelle, et nous nous consolerons en considérant qu'avec nos moyens de recherche actuels nous ne pouvons guère trouver quelque chose qui soit typique, sinon pour toute une classe d'affections, du moins pour un groupe plus restreint ». Voyez, c'est ce qu'on appelle une entrée chaloupée. Et puis là-dessus, il valide sa porte d'entrée: «Le 14

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rapprochement de la mélancolie et du deuil paraît justifié dans le tableau d'ensemble de ces deux états ». Là, il réfère à Abraham qui lui fourguait le matériel et ça démarre là-dessus. Je vais vous faire une petite remarque. Comme vous voyez, en tout cas d'emblée, Freud donne là le sentiment, enfm d'une part, il aborde les choses, un mécanisme, un phénomène qui se laisserait comprendre de soi-même, comme si ça existait, à savoir le mécanisme du deuil, tout en disant très bien par la suite dans "Deuil et mélancolie" : oui, mais enfm, on sait qui Monsieur Untel a perdu. Il sait qui il a perdu, mais ne sait pas ce qu'il a perdu. Ah, oui. .. vous voyez le « ce ». Ille prend sous l'angle d'un mécanisme normal, la clinique de la mélancolie comme telle, en tout cas comme il l'évoque au titre de la psychiatrie descriptive, il ne dit pas d'ailleurs quelle va être sa source, sur quoi il va s'appuyer. Visiblement ça doit être un contemporain comme I<raepelin, qui a été la source d'Abraham. Donc, il considère d'une certaine façon, c'est extrêmement bienvenu, qu'il y aurait là une clinique constituée, dont il va essayer de rendre compte et qu'il va essayer de faire pivoter en s'appuyant sur le modèle normal du deuil. Dans ce chemin, Freud va rencontrer une grande difficulté. Ce qui va l'amener à s'appuyer par ci, par là, sur la clinique de l'hystérie, de la névrose obsessionnelle, etc. Il y a bien une question bizarre qui est quand même celle de l'objet. Qu'est-ce que c'est que ce truc que le mélancolique aurait perdu? Et si vous reprenez le texte avec un peu d'attention, vous verrez très bien comment la circonspection de Freud, la vraie énigme qu'il rencontre, qu'il indique, l'embarras qui est le sien dans la déf1nition de ce que serait l'objet en cause. Ce « ce » qui a été perdu. Parce que ce « ce », c'est quelque chose qui a été perdu momentanément, ponctuellement, ou c'est quelque chose de beaucoup plus initial, de plus primordial? Drôle de chose. Le texte Freud, qui balaie là des questions très vastes, pourquoi effectivement est-ce qu'un deuil se termine, la mélancolie aussi, et puis la manie ça l'embête un peu. Alors là, il nous lâche la question du triomphe maniaque, la coïncidence du moi et de l'idéal, il y a même en bas de page de l'édition française un renvoi du texte: "Psychologie collective et analyse du moi", les états toxiques y passent aussi, l'ivresse. . . Tout ça reste dans une certaine difficulté, celle de Freud, légitime, dont on peut dire que jusqu'à ce jour, cette hypothèque, cette difficulté a hypothéqué la réflexion même sur cette question: la psychose maniacodépressive; il n'est que de voir certains ouvrages récents qui, jusqu'à ce jour, s'interrogent sur le fait de savoir si la mélancolie, la psychose maniaco-dépressive, est-ce une psychose ou pas? Enfm, ce problème ne concerne pas uniquement d'ailleurs la psychose maniaco-dépressive comme telle, ça vaut aussi bien, j'en parlerai peut-être tout à l'heure, pour 15

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la question du transsexualisme, ou la question que j'ai retrouvée ce matin. En 97, un certain nombre de collègues ont fait un congrès sur les embarras des psychanalystes devant le cas de l'homme aux loups. L'histoire du doigt coupé, l'épisode psychotique, enfm, soigné par Ruth Mack Brunswick: l'homme aux loups est psychotique ou pas? V ous voyez, c'est une question qui transfile toute l'histoire du mouvement psychanalytique pour autant que la porte d'entrée, la voie d'abord à cette question a été la voie de la névrose et aussi bien celle d'un certain nombre de mécanismes. .. Quand on les dit normaux, on ne sait pas ce qu'on veut dire. Parce qu'on a l'impression d'avoir une petite idée de la causalité en cause, alors que dès qu'on y regarde d'un peu plus près, si on se demande pourquoi on aime les femmes qui louchent un peu, comme Descartes, ça devient plus difficile. Enfm, on voit là une première ébauche de ce que c'est qu'un fait clinique, en tout cas pour Freud dans la mesure où à partir de quelque chose qui se laisserait comprendre, pour autant que le terme vaille quelque chose, on essaie à partir d'un phénomène qui lui serait similaire, proche, ressemblant, adjacent, de voir ce qui colle et ce qui ne colle pas. Donc, cette histoire-là nous la traînons à nos basques jusqu'à ce jour, et avec, simultanément, une question corrélative, puisqu'il n'y a pas de fait clinique sans clinicien, c'est de savoir qu'est-ce que c'est qu'un bon clinicien? Ou un bon mathématicien, ou un bon physicien, ou enfin un marin ? Vous connaissez la réponse de Picasso, ou celle de Lacan: «Je ne cherche pas, je trouve! ». Parce qu'ils trouvaient qu'il y avait trop de chercheurs, quelle qu'en soit l'opinion actuelle. Je vais essayer donc là, vous voyez, je pars d'un peu loin. . . Il Y a quinze jours, j'avais essayé de mettre un peu les pieds dans le plat, à partir de cette remarque de Freud qui est si jolie, selon laquelle l'ombre de l'objet tombe sur le moi, qui soulève une question préjudicielle, à savoir une question qui pourrait donner lieu à quelque chose de préjudiciable. D'après vous, si c'est l'ombre de l'objet qui tombe sur le moi, c'est bien gentil, mais c'est quoi cet objet? En tout cas, rien qu'à le formuler comme ça, il y a une aperception de quelque chose qui serait appelé l'objet qui aurait aussi bien pu s'appeler, je ne sais pas, le facteur x ou le facteur léthal/vital, on pourrait lui donner. .. Enfm, nous fabriquons des objets. Donc, essayant de mettre un peu les pieds dans le plat, avec quand même, quelques biscuits, je m'étais trouvé à dire à un de mes amis, à faire un certain nombre de remarques liées à la façon dont le mouvement analytique était entré dans l'affaire. Je m'étais trouvé à leur faire remarquer que comme en général, c'est pas toujours le cas, nous sommes des névrosés, et donc nous avons une persona, un masque, nous supposons toujours chez l'autre, qu'il y aurait un au-delà de son masque.
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En tant que, en face de quiconque, nous sommes aspirés par une tendance interprétative qui voudrait que, soit nous puissions donner sens à ce qu'il y a derrière le masque, soit à tout simplement postuler que ce masque, ce voile, viendrait receler ce «ce », un objet X, une vérité X, quelque chose qui serait à repérer. Ce qui est la maladie interprétative ordinaire. On connaît cette maladie des gens en analyse qui passent leur temps à interpréter tout ce que les plus proches leur disent, ce qui rend la vie absolument infernale. Imaginez un couple qui se retrouve au lit et qu'alors l'un bombarde l'autre de ses interprétations. Vous en connaissez les incidences sexuelles. Il y a donc cette maladie interprétative, qui est une maladie normale, qui nous masque ceci: il y a un certain nombre d'années, Harly, à Poitiers, avait organisé un colloque sur le thème: "La grimace de l'objet". Le titre était très intéressant puisqu'il supposait que l'objet grimace. Problème du même coup, puisque nous avons dans le monde des objets des visages, des poteries, des trucs. .. Ils ont, évidemment leurs tronches, plus ou moins sympathiques, plus ou moins grimaçantes. En général, d'ailleurs, devant quiconque, on se demande: qu'est-ce qu'il me veut? Il me veut du bien? Il me veut du mal? Est-ce que c'est une peau de vache? Ou est-ce que c'est un type ou une nana sympa, enfill, bref... Donc, il n'y a pas d'objet pour nous qui ne se présente dans une espèce d'écrin, de petite boîte, de présentoir: son masque, sa toge, ce qu'on voudra. Et nous sommes incapables d'apprécier, ce fait, en soi révélateur, sur lequel Stéphane Thibierge a travaillé, à savoir que l'image enrobe toujours un objet. L'objet, en règle générale, y compris dans notre perception, se présente habillé. C'est un problème, voyez-vous, de méthode, qui nous met tout de suite devant un problème subjectif, propre au clinicien, qui serait la question suivante: est-il possible, par quelle discipline, par quel détour, par quelle gymnastique, par quelle ascèse, est-il possible de se rendre compte qu'après tout, il pourrait y avoir des objets qui n'ont pas d'écrin, qui ne sont pas habillés, qui sont, en somme, à poil? Des objets sans fard et sans grimace. C'est pourtant ce que la clinique ordinairement indique, parce que les voix d'un psychotique, ça cause et ça parle clair. Ils nous mettent tout de suite devant cette difficulté que, quand une voix dit à un psychotique: « charogne» ou «truie », on voudrait l'interpréter. Par exemple, à l'occasion, comme on est ordinairement peu soucieux des concaténations formelles, ce qui se présente dans une hallucination peut tout à fait être la section d'un segment de phrase, qui revient ailleurs et sans que nous puissions en faire l'enchaînement. Ce qui n'est pas une interprétation, c'est une remise d'aplomb. Mais nous sommes ainsi faits, j'en donne souvent l'exemple, que si je rentre chez moi le soir et que je fais le code 17

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d'entrée de ma baraque, si le lion de la place Denfert Rochereau se met à rugir, le commissariat du quartier ne va pas considérer que c'est parce que j'ai fait mon code! Et pourtant, il y a des affaires qui marchent comme ça. De la même façon que si, entrant dans mon escalier et tapant du pied, le métro de la station Denfert tombe en panne, il est peu probable qu'on m'en attribue la responsabilité, tout simplement parce que nous ne sommes pas ordinairement en mesure d'appréhender les faits qui se jouent dans des registres hétérogènes, même s'ils surviennent au même moment... Ça a à voir à la façon dont le réel, l'imaginaire, le symbolique se nouent, mais je ne veux pas entrer là-dedans tout de suite comme ça. Donc, j'avais fait remarquer, à mes camarades, que cette histoire de la mélancolie. .. ordinairement, spontanément, la mélancolie, on fait comme Freud d'ailleurs.,. Freud dit bien: je cale, ça ne va pas. Je peux bien dire à un mélancolique qu'il n'est pas si vache que ça, ça ne sert à rien, il se mettra en colère, donc il faut bien que je me résigne à. . . Alors, il ne le dit pas comme ça. Ce qu'il dit : c'est à prendre au pied de la lettre, c'est pas la peine de vouloir lui chercher un au-delà. Ce que j'avais fait remarquer à mes camarades, qui se préoccupent tellement de ce que serait l'éventuelle pertinence de cet objet que Lacan appelait l'objet petit a, qu'il appelait également l'abjet, l'abject. Comme toujours, plutôt que d'aller écouter un cours sur l'objet petit a, parce que ça laisse toujours quelque vertige, il suffit dans certain cas de faire confiance à un patient qui vous en fait le catalogue, sans aller chercher ailleurs. Quand on écoute le mélancolique, c'est déjà un petit forçage pour faire pivoter la question clinique. Quand on fait le catalogue des plaintes, des mécontentements, des remarques d'un mélancolique, une fois qu'on les a mis au tableau, et simplement, formellement, sans chercher quelque interprétation que ce soit, on y voit caractérisé, on y entend caractérisé ce que seraient les spécificités de l'objet qui fait danser les humains. C'est jamais le bon, il affecte tout le monde, on voudrait s'en débarrasser, mais on n'y parvient pas... EnErn, bref, tous les ratages ordinaires, les malfaçons de la vie amoureuse que nous n'arrivons jamais à identifier dans un objet précis, là, sont formulés en clair: «Je suis le plus éminent et le plus merdeux des objets, je viens vous empoisonner la vie. Essayez de vous débarrasser de moi, vous n'y arriverez pas». Donc, rien qu'à reprendre la clinique classique de la mélancolie, on a une caractérisation, ce qui déplace déjà la question de ce que serait l'objet appelé petit a en tant qu'il vient affecter. C'est-à-dire qu'il n'est pas affecté lui-même. Notre pente à attribuer toujours, à l'autre, dieu sait quelle subjectivité, fait que nous méconnaissons, dans une telle présentation, le fait que là où nous pensions qu'il y aurait un sujet affecté, il y a un objet qui vient affecter l'autre! Donc, en somme, les affects sont passés de l'autre côté:
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je vous fais honte, je vous rends malheureux, je vous casse les pieds, je vous affecte, etc, etc. VOUS voyez donc, rien qu'à prendre les choses comme ça, que nous décalons très sérieusement le tableau clinique. Est-ce intéressant sur le plan de la distribution de cartes? Si nous disons que ce qui nous vient du mélancolique, c'est le signe qu'étrangement, pour l'être parlant, il y a des objets qui parlent. Que l'objet petit a parle. Il peut même lui arriver de parler en clair. Il parle tellement en clair que nous sommes infoutus de l'accepter. Que cette cruauté nous impose de chercher, de prendre cette cruauté pour le voile de ce qui serait un au-delà plus bienveillant, de dire maintenant à cet objet, mais non, tu n'es pas si malfaisant que ça. Il y a une deuxième conséquence, qui est aussi un problème de porte d'entrée. Au mois de novembre, en Argentine, je débattais de ces questions avec quelques collègues argentins qui venaient de sortir un bouquin sur le surmoi. Et, évidemment, ils m'ont allumé sur ce point. «Mais enfm, pourquoi ne nous parles-tu pas du surmoi puisqu'après tout dans la mélancolie, c'est une question classique? ». La mélancolie serait le point de disjonction maximale du moi et de l'idéal et la manie serait le point de conjonction maximale. Je leur disais que pour aborder une question, toutes les portes ne se valent pas. Freud avait pris la porte qui se présentait à lui, dont nous pouvons d'ailleurs mesurer les effets jusqu'à ce jour. La preuve? Un livre sur le surmoi voudrait régler la question de la mélancolie? Ma pente était plutôt, dans un cas comme celui-ci, de prendre les choses non pas sous l'angle du surmoi, qui est déjà une question extrêmement intriquée, complexe parce qu'elle mobilise à la fois la question de l'œdipe, du surmoi normal ou normativant de l'œdipe, comme des questions plus primitives, préalables, plus sauvages, également qualifiées de surmoïques. .. mais plutôt sous l'angle de l'objet. Aborder les choses sous l'angle de l'objet comme tel, permet d'effectuer un certain nettoyage du terrain. Ça a le mérite d'une certaine

limpidité et d'apprécier le type de couple, le type de partenariat que nous entretenons avec ce type d'objet parlant qu'est le mélancolique. Ça a
évidemment ses implications thérapeutiques c'était un thème qui tracassait également mes collègues à Ville Évrard. Comment soigner cet objet puisque, question plus générale, est-ce qu'on soigne l'objet dans la

mesure où c'est lui qui s'occupe de vous? L'objet qui motive vos désirs, c'est lui qui s'occupe de vous aux petits oignons! Il ne vous lâche pas les
baskets. Quand on engage une opération dite thérapeutique, on soigne quoi? En tout cas, la question de l'objet n'y est impliquée qu'en tant qu'elle est articulée à la question du sujet et de toute une série: fantasmes, pulsions... Enfin, à ce moment-là on se met à tirer toute la pelote. Mais l'objet comme tel, pour autant qu'il y ait des conjectures

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cliniques où il puisse apparaître dénudé et parlant comme tel est-il traitable? Comme vous le voyez, ça pose tout de suite la question de savoir qu'est-ce que c'est que de traiter un mélancolique? Aussi à l'aide de la question: qu'est-ce qu'un fait clinique, on saisit qu'il y a, bien entendu, clinique et clinique, et par-delà nos propres réticences et résistances à entrer dans des espaces auxquels nous ne sommes pas accoutumés, notre discrimination des faits est extrêmement hétérogène. Il y a ce paradoxe vertigineux, d'un objet parlant. Bien sûr, on a le téléphone portable, qui parle de temps en temps de façon intempestive. Enfm là, nous avons quelqu'un, un homme, une femme, et qui serait pur objet et qui ne ferait qu'énumérer des caractères qui, à être colligés, donneraient une porte d'entrée sur la question générale de l'objet pour l'homme. Pas mince comme truc! Et si on prend cette affaire sous l'angle de la manie? Mais avant, j'oubliais, vous n'ignorez pas qu'on parle toujours pour le mélancolique de l'auto-accusation. Alors là, nous répondons, en bons catholiques romains que nous sommes pour la plupart, parce que même les Juifs sont devenus catholiques romains sans le savoir: la culpabilité, on en connaît un rayon, celui de l'autoaccusation: «J'ai fauté, mon père ». Catégorie éminemment grossière, puisque quelle proximité entre celui qui est pris dans le rapport à l'autre et, dans l'échange, empêtré avec ses questions de filiation, ses camouflages, donc ses au-delà, et celui qui n'a, à cet égard, aucun empêtrement, c'est-à-dire qu'il n'est pas en train de s'auto-accuser et qu'il est en train de dire en clair au prochain: voilà ce dont vous pâtissez, vous vous empoisonnez par l'objet! Et moi, je vous déconcerte parce que je vous le dis et je viens l'incarner. Et donc, rien qu'à prendre les choses sous l'angle de cette auto-accusation qui traîne dans tous les livres et dans tous les manuels... quand je préparais les concours hospitaliers, si je n'avais pas écrit le mot « auto-accusation» pour le mélancolique, je suppose qu'on m'aurait descendu en flammes. Enfm, maintenant que cette période est passée, on peut faire remarquer que c'est une autoaccusation bien discutable. C'est un constat de ce qui vient empêtrer l'interlocuteur et dont il ne veut rien savoir. Prenez les choses sous l'angle de la manie, car on parlait de signes à propos de la mélancolie, puisque l'auto-accusation, serait l'un des signes: le mélancolique serait un auto-accusateur. Avec ça, on ne va pas bien loin. Prenez les choses sous l'angle maintenant de la manie. Tout le monde dit exactement le contraire: ils sont infects, ils s'agitent, ils sont obscènes, enfm... Et on met l'accent d'ailleurs, et Freud le fait lui-même, et ça traîne dans toute la littérature analytique, sur le sentiment de triomphe du maniaque. Il serait tellement triomphant qu'il aurait réussi à collaber le moi et l'idéal. Freud d'ailleurs est très prudent, il dit : quand 20

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on est un peu bourré, qu'on a un peu bu, évidemment, ça ne marche pas mal, quand il y a une fête... La question qu'on peut faire remarquer, le maniaque et la moindre expérience l'indique, c'est qu'il faut vraiment être névrosé pour trouver qu'un maniaque est triomphant. C'est vraiment une idée de névrosés! Je ne vais pas me livrer là encore à la critique par le menu de cette affaire du triomphe maniaque, mais enfm, je mettrais plutôt l'accent, puisqu'on parlait de signes, sur un trait maniaque. Dont d'ailleurs, les bons maîtres classiques, enseignaient très très justement que c'était l'un des très rares signes pathognomoniques. C'est-à-dire qu'il vient signer la manie: ils appelaient ça d'un terme allemand: fuite des idées. Comme toujours, nos formulations sont glissantes. Si vous avez un peu bu et que vous parliez avec un débit précipité, on dit: ah, il a un début de fuite des idées. «Il avait tellement bu qu'il était quasiment maniaque ». C'est-à-dire que la métaphore hydraulique est omniprésente et que nous avons une conception de notre articulation et donc de notre subjectivité qui serait vectorisée comme une rivière avec des vannes plus ou moins réglables pour ce qui concerne le « débit idéique ». Et donc, de temps en temps, les vannes s'ouvriraient en grand, de même qu'un enregistrement magnétophonique. Enfm, comme on a le débit en accéléré, on aurait une fuite des idées. Or, dès qu'on regarde les choses d'un peu plus près, on constate qu'il n'en est rien! Ce n'est pas comme une vanne du canal Saint-Martin qu'on ouvrirait en grand. Le discours qui se présente n'a strictement aucune vectorisation. En d'autres termes, ce qu'on a pris pour une « fuite des idées », c'est très exactement la destruction même de tout discours, et ce qui se passe plus précisément dans cette fuite des idées, c'est qu'on y voit, pour peu qu'on essaie de causer avec un maniaque, qui est quelqu'un d'impraticable, c'est qu'il est aspiré, il est bouffé, il est sucé par les bruits, les passages, les regards les plus aléatoires du monde. En d'autres termes, c'est lui qui, comme objet, est gobé par les manifestations les plus erratiques et les plus insignifiantes. Qu'en d'autres termes, dépourvu de lieu, c'est pour ça qu'il s'agite, qu'il court, qu'il va et vient, il est devenu, si je puis dire, un non lieu. À le prendre sous cet angle, on pourrait sans trop de difficultés apprécier comment il est devenu lui-même cet objet qui se prêterait, je reviens à la question de l'objet, à boucher tous les trous du monde, à réintégrer tout ce qui dans le monde se présente comme susceptible d'une coaptation: les regards, les voix, les gestes, et donc, se prêterait à boucher le monde. Comme vous le voyez, rien qu'à prendre là encore les choses sous l'angle de l'objet, je ne vais pas non plus m'étendre davantage là-dessus, on pourrait constater ceci: que ce monstre que le mélancolique dit être

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dans l'énumération de ses caractéristiques objectales, le maniaque, lui, il le réalise, il l'est. Ça change la face des chose de le dire ainsi. C'est une des raisons qui me faisait dire: voyez ça, ce sont des questions de méthode, puisque rien qu'à placer différemment, à resserrer cette question de l'objet, notamment sous l'angle de l'abjet, on réouvre le champ. Et que, s'agissant de l'ombre de l'objet qui tomberait sur le moi, on pourrait bien davantage se poser la question: à savoir, le moi où l'a-ton vu? C'est une simplification éclairante que de considérer qu'on a affaire à une problématique plutôt pure de l'objet en tant qu'affectant le monde. Si Freud évoque en passant la question de la paranoïa qu'il privilégie, si je me souviens bien, et la question de l'hystérie, de la névrose obsessionnelle, du rêve, etc. - « l'ombre de l'objet qui tombe sur le moi », est une formulation qui colle infiniment mieux avec la paranoïa. Quand un paranoïaque dit : on veut me faire passer pour une sale pute, pour un homo, on m'injurie, etc, c'est son moi qui s'insurge contre le fait qu'on veuille le réduire à l'état d'objet. C'est-à-dire qu'il redoute que l'ombre de l'objet ne fmisse par le réduire à l'état de cet objet, c'est-à-dire qu'il sent l'ombre de l'objet lui tomber dessus. À prendre les choses sous cet angle, loin qu'on soit amené à dire que la manie serait le contraire de la mélancolie, on serait plutôt conduit à considérer qu'il s'agirait-là d'un seul et même trouble sous ses deux aspects. Que l'opposé de la manie et de la mélancolie serait bien davantage du côté de la paranoïa, ce qui positionne le problème d'une façon bien différente, y compris dans ses abords thérapeutiques puisque il n'est pas rare de voir un médecin se plaindre qu'un patient mélancolique se mette à être un peu paranoïaque alors que c'est précisément là l'index même qu'il est en train d'en sortir. Vous voyez comment, avec l'auto-accusation et la fuite des idées, rien qu'avec ces deux petits signes et en les remettant d'aplomb à travers le recalibrage de la question dite de l'objet, on puisse vraisemblablement obtenir quelques résultats autres. Ce sont donc là aussi des questions de méthode, et qui ont au moins ce mérite de poser en clair la question: pourquoi veut-on absolument que la maniaco-dépressive soit une névrose, ou des névroses qui deviennent des psychoses, des psychoses qui deviennent des névroses, enfm cette espèce de gadoue théorico-clinique qui nous amène à méconnaître ce fait qu'il est quand même inouï qu'on puisse avoir des tableaux cliniques tellement éloquents et que notre propre psychologie nourrisse notre réticence, notre incapacité à aller nous balader dans des espaces autres que ceux qui nous sont familiers. C'est quelque chose d'assez essentiel. C'est un problème, cette formation des praticiens et des chercheurs. Ce problème, d'ailleurs, on le retrouve très bien autour du
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problème de l'Homme aux loups. VOUS n'ignorez pas que nombre de mes camarades, parce que Freud a dit voilà, l'hallucination du doigt coupé, c'est qu'il avait rejeté la castration, il n'en voulait rien savoir. Mais enfm, il présentait quand même des manifestations obsessionnelles. Certes, il y a eu l'épisode de paranoïa hypochondriaque traité par Mme Brunswick, mais, enfm. .. Et, à partir de là, on se met à fabriquer, à partir d'ailleurs de formulations de Freud lui-même, et de Lacan un peu approximatives, il y des moments où Lacan dit là, à ce moment-là, l'homme aux loups n'était pas psychotique et puis après... il y aurait un moment où il ne l'était pas et un moment après... ce sont des formulations qui sont effectuées évidemment dans la volée de l'exposition, mais enfin, qui méritent d'être reprises puisqu'elles posent une question majeure: de qu'est-ce que c'est que cette psychose pas bruyante. Qu'est-ce que c'est qu'un tableau d'une psychose en-dehors de toute manifestation psychotique académique, et ça il faut y revenir aussi. .. J'évoque ceci parce que, depuis un certain temps, j'entends revenir cette question de la forclusion du phallus et de ce qui serait une forclusion partielle, avec laquelleje suis, je vous le dis et je n'en parlerai pas en détail aujourd'hui, en désaccord radical. Et je vais prendre une façon plus extrême. Quand il y un certain nombre d'années, avec des amis, nous nous sommes réattaqués à la question du transsexualisme, on a été amené à en ré articuler la clinique. Il m'est même arrivé pour m'amuser, dans le Journal Françaisde P.!Jchiatrie de faire un petit papier qui s'appelait: "Petite clinique portable à l'usage du psychiatre contemporain à propos du transsexualisme". J'étais gentil: petite clinique portable ou portative, je ne m'en souviens plus, en une dizaine de points. Comme ça, pour pas que les types se cassent trop la tête; un catalogue qui était une ré articulation de la clinique, il suffisait de le suivre. Et là-dessus, nous étions alors en débat avec Mme Colette Chiland, qui a beaucoup écrit, et plutôt bien, sur ces questions, elle nous a sorti ceci d'absolument merveilleux, toujours du point de vue de la question des faits cliniques: « Vos malades ne sont pas les nôtres ». Elle était tout à fait d'accord avec le fait que tel que nous avions calibré les choses, nos patients étaient des transsexuels et des psychotiques, mais les siens n'étaient pas psychotiques: ils étaient autres. Vous voyez le débat: comment est-ce qu'on caractérise un fait clinique? Sachant qu'une clinique n'en vaut pas une autre, que c'est un problème de logique, de logique plus ou moins puissante dans ses rapport à une autre logique, qui mobilise des relations dans des chaînes causales hétérogènes, etc. Et donc, nous recevions l'hommage de Mme Chiland, qu'effectivement nous avions raison, nos patients étaient bien psychotiques, mais pas les siens. Il n'y avait qu'un ennui c'est que bien 23

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évidemment, nous n'avions jamais examiné le même malade ensemble pour en garder le verbarim, que par ailleurs quand bien même aurait-on eu le même document, sa lisibilité aurait été autre pour chacun. Par exemple, parlant de signes, ceux qui ont fait un peu de philo savent qu'il y a des traités du beau. Et puis, dans les ouvrages d'esthétique, ça gargouille de beau. Y a-t-il un statut clinique de la beauté? La beauté, estce un signe clinique? La plupart des gens répondraient non. Moi je répondrais oui. Pourquoi? Parce que vous entendez parler de beauté, sans que vous sachiez du tout de quoi il s'agit, par des psychotiques qui sont juste sur le point de faire un grand épisode, éventuellement un épisode délirant aigu et qui se sentent envahis par une « beauté» qui est tout à fait énigmatique, qui comporte une jouissance qui l'est tout autant, pourquoi ce terme même de beauté leur vient impérieusement sur la langue. D'où mon incitation à commencer sérieusement à s'alarmer et à dresser l'oreille quand des patients nous parlent de la beauté. Je passe sur la problématique de la beauté et de ce qu'en serait l'abord clinique, je me bornerai à ce qu'il en est des psychoses. Quand vous demandez à un transsexuel pourquoi il veut être femme: «parce que c'est plus beau! ». Pourquoi vous voulez des vêtements de femmes: «parce que c'est plus beau! ». Il y a de très beaux vêtements d'hommes! «Non, les femmes, c'est plus beau! ». Passant à travers ce signifiant «beau », qui a cette valeur de bord et d'indication, on arrive là, en tout cas, dans un temps préalable dont la consécution sera une fragmentation ou une pulvérisation corporelle, ou une demande de rectification chirurgicale. En d'autres termes, voyez le statut de ce terme « beau », est-ce un terme clinique ou pas? J'essaie là de lui donner un statut clinique et ce n'est pas dans la doxa. Enfin, peut-être que ça peut aider, si on l'articule à cette curieuse jouissance qui vient inonder ces sujets, dont il faudrait bien dire ce en quoi elle pourrait bien consister. J'ai le souvenir de Henry Ey vivant, qui avait une dent contre Gaétan Gatian de Clérambault. Grand mécaniciste devant l'éternel, cordialement haï par ses camarades, de plus, les congrès l'empoisonnaient, il n'y mettait jamais les pieds; bref, il avait tout pour plaire. Henry Ey donc, qui était plus jeune alors, beaucoup plus jeune, racontait qu'au temps de cette jeunesse, quand il examinait à Sainte-Anne un malade que peu avant Clérambault avait examiné et certifié à l'Infltmerie spéciale de la préfecture de police, il constatait en rigolant: «Oui, je lisais ce que Clérambault avait rédigé, puis, après avoir vu le malade, je ne voyais rien de ce qu'il avait décrit ! Vous voyez, de Clérambault inventait ». Un jour, je lui ai glissé genriment, parce qu'à l'époque je commençais à faire un peu de bateau, « mais Monsieur si je vous prends avec moi sur un bateau et que je vous dis de regarder l'horizon: vous ne verrez rien. Si je vous
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décris ce que je vois, vous allez me dire que je rêve. Si vous voulez voir ce que je vois, il vous faudra passer un mois sur le pont avec moi. » Il n'aimait pas beaucoup ce genre d'impertinence. Alors, il fallait changer de métaphore. Donc, Monsieur, vous êtes Catalan, c'est une zone de vignobles, vous voyez des couleurs de vins que moi, homme de l'Est, je suis incapable de voir. Ce que vous voyez, je ne le vois pas. Mais il était réticent parce que de Clérambault était peu intéressé par les questions de signification et les questions interprétatives. Il avait bien sûr ses théories, que Lacan a qualifiées de mécanicisme de métaphore, c'est-à-dire qu'il avait sa réflexologie à la noix. Mais ce qui l'intéressait c'était la description formelle des faits. En d'autres termes, il n'était pas trop handicapé par le souci de ce que serait l'au-delà compréhensible et supposé de chacun. Quant à Ey, lui, il était déjà pris par le souci commun qu'il pouvait avoir avec des gens comme Lacan; à savoir, qu'est-ce qu'on va faire avec la psychanalyse et il était en train de fabriquer sa petite machinerie de l'organo-dynamisme qui, du même coup, comme elle était extrêmement interprétative, l'écartait de Clérambault et du souci formel des phénomènes. D'ailleurs, je vous signale, et ce n'est pas dans les livres, que ces gens-là, Henri Ey et mon maître Daumezon étaient des gens qui n'ont jamais reculé à allonger des gens pour les analyser. En tout cas, ce sont des confidences que j'ai reçues. Alors, comme vous le voyez, la question de savoir qu'est-ce que c'est qu'un fait clinique, c'est extrêmement dépendant du type d'outillage qui est dégagé. Rien qu'à prendre ces questions sous l'angle de l'objet petit a - Lacan disait que c'était son invention - et de prendre ce quelque chose que Lacan appelait le phallus, ça a des effets tout à fait radicaux dans l'épinglage clinique. Tout de même, on peut pousser la chose puisque La métap.rychoiogie s'ouvre sur la question des pulsions. Je me suis toujours ébahi que les psychanalystes n'hésitent jamais, les psychiatres non plus à nous parler des pulsions des psychotiques, puisqu'un bon hypochondriaque vous dira toujours qu'il est bouché. Il y en a même qui vous disent que tout est bouché. Qu'ils sont tout ronds. D'autres, qu'ils sont complètement dispersés, c'est-à-dire que la spécification de la fonctionnalité orificielle, et Freud le frôle dans La métap.rychoiogie, la spécificité de l'oralité, le champ scopique, le champ olfactif, le champ auditif... Comme nous l'étudions, la spontanéité fonctionnelle de l'organisme est complètement subvertie, il n'y a que chez les animaux que ça marche bien et qu'ils ne se gourent pas pour savoir qui est leur maître. Les animaux ne se trompent jamais pour savoir quel est le bon aliment ou quelle est la bonne piste. On doit aux élèves de Freud la fabrication des objets dits partiels. Lacan faisait remarquer que certes, il y a des objets apparemment partiels, mais enfm ça signifie que la pulsion 25

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s'y partialise. Ça c'est une vacherie. Elle se partialise, ça veut dire qu'elle prend parti, comme on prendrait un parti politique. Je prends le parti que la bouche sert à parler, à respirer, à manger, que l'oreille soit faite pour entendre. C'est partialisé! Il Y a des psychotiques qui se font faire des gosses par les oreilles et qui chient par les yeux. Ils sont déspécifiés. Et Lacan a cette remarque fabuleuse, fabuleuse, et qui a été très mal exploitée, et avec quelques amis nous avons essayé de l'exploiter, que nos pulsions ne se raccordent à nos orifices dits naturels que par faveur anatomique. C'est quand même formidable! Si une dame m'accorde ses faveurs, ça veut dire que ce n'est pas une obligation! Et donc, il y a ce fait étrange où l'opération du langage viendrait dans certains cas tomber à peu près pile avec nos orifices naturels pour leur garantir une fonctionnalité somatique normale. Enfm, entre guillemets. Freud s'étonne, il disait: «Je ne sais pas si c'est même un problème psychanalytique ou bien un problème médical ». Mais c'est les deux, Docteur Watson, c'est les deux! C'est tout autant un problème analytique qu'un problème biologique. Nous connaissons parfaitement, effectivement, ces sujets pour lesquels le raccord entre l'hypothétique pulsion, à supposer qu'elle ait été là, et l'orifice anatomique ne s'est pas fait. Ou que ça s'est fait jusqu'à un certain point et puis ça s'est défait. Et donc, vous connaissez tous ces gens qui se suicident parce qu'ils se font des trous dans la peau, ils se coupent des doigts, et on dit qu'ils essaient de se suicider. Mais ce n'est pas la même chose que d'essayer de se suicider et de faire un trou! D'où, c'est toujours cette question de méthode, qu'est-ce que c'est qu'un fait clinique? Si je dis Monsieur Untel, en sautant par la fenêtre a essayé de se suicider, ce n'est pas la même chose que de dire qu'il y a eu une précipitation. Comme il était psychotique, il n'a peut-être pas du tout voulu se suicider! C'est un truc complètement automatique, réglé mécaniquement par une algèbre mécanique. Donc ça n'a rien à voir avec une intentionnalité quelconque; c'est l'automatisme même du langage. C'est l'épaisseur même du langage ou sa carence qui vient réaliser cette histoire stupéfiante de la coalescence entre ce que Freud appelait une pulsion et un organisme biologique en tant que c'est le langage qui viendrait en régler la fonctionnalité. Et on comprend très bien comment Freud a pu le subodorer, ce problème-là, d'autant qu'il était quand même mentionné par les classiques. Comment quelqu'un en allant très bien peut se cachexiser comme ça sur pied et crever comme un lumignon qui s'éteint. Ça reste une des grandes énigmes, un des grands problèmes, à l'égal pas seulement des morts subites en général, mais aussi chez les psychotiques: la catatonie aigüe mortelle a été décrite en 1932 par Stauber.

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QU'UN

FAIT CLINIQUE?

Voilà quelques remarques qui permettent de mettre l'accent sur le fait qu'il n'y a pas de fait clinique en soi et qu'il y faut du clinicien. Le clinicien, bien entendu, a à faire non seulement aux empêtrements de ses devanciers, mais à ses résistances propres, et nous sommes inexorablement pris, dans le champ de ce qui est une batterie clinique, pas seulement par les questions analytiques, mais aussi bien par celle du champs général de la médecine que nous modifions. Quoi d'autre? Quais, bon, c'est peut-être pas nécessaire que j'en dise davantage, mais enfm, tout ça c'était à partir de l'idée de l'ombre de l'objet qui serait tombée sur un pauvre moi. V ous avez déjà vu un mélancolique pleurer? Ça, c'est un signe clinique, pleurer ou pas! La problématique des larmes, ça a aussi une grande intimité avec la question de l'objet et c'est une problématique clinique peu abordée. Quand vous voyez quelqu'un pleurer, c'est qu'il y a des chances pour que ça aille mieux, condition qui n'opère pas tout le temps. Il faut que ça s'arrête à un moment. Voilà, mes amis, voilà, ce que je voulais vous dire aujourd'hui.

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