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QU'EST-CE QUE L'INSERTION ?

167 pages
Sans chercher à imposer de façon prématurée une définition académique de l'insertion, les différents auteurs de cet ouvrage tentent de répondre, en s'appuyant sur leur propre expérience de recherche, à cette même question : " Qu'est-ce que l'insertion pour ceux qui - décideurs politiques ou acteurs de terrain - cherchent à développer ce type de dispositifs, et quel type de travail sur soi représente-t-elle pour ceux à qui elle s'adresse ? "
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QU'EST-CE QUE L'INSERTION?
Entre pratiques institutionnelles et représentations sociales

Collection Dossiers Sciences Humaines et Sociales dirigée par Sophie Taponier
Cette collection est créée pour donner la parole aux étudiants, qui ont en général peu l'occasion de publier. Son ambition est de fournir un panorama de la recherche en Sciences Humaines et Sociales aujourd'hui, et l'idée de ce qu'elle sera demain. Les travaux publiés à partir d'enquêtes et de recherches de terrain sont l'expression de ce qui est en train d' émerger, en France et à l'étranger. Les éventuelles limites théoriques et descriptives des travaux d'étudiants ne signifient pas absence de qualité et d'originalité. Dossiers Sciences humaines et Sociales a pour but de combler l'isolement des étudiants pour favoriser une dynamique et un échange entre les recherches en cours. Les publications, réductions de maîtrise, DEA ou travaux intermédiaires de thèse, sont réunies autour d'un thème, soit par un enseignant qui anime le Dossier, soit à l'initiative d'un étudiant qui appelle à communication. Chaque fascicule thématique regroupe de deux à dix communications, présentées par]' animateur du Dossier dans une introduction de synthèse.

Dernières parutions
H. BERGERON, Soigner la toxicomanie. Les dispositifs de virus entre idéologie et action, 1996. M. CROS, Terrains de passage. Rites de jeunesse, 1996. J.-P. WARNIER, C. ROSSELIN (éd.), Authentifier la marchandise. Anthropologie critique de la quête d'authenticité, 1996. P. PARLEBAS (coord.), Education, langage et sociétés. Approches plurielles, 1997. F. STANKIEWIECZ, Travail, compétences et adaptabilité, 1997. P. PARLEBAS (éd), Territoires et regards croisés, 1998.

Série Premières Recherches P. BEZES, L'action publique volontariste. Analyse des politiques de délocalisation.

Sous la direction de

Marc Loriol

QU'EST-CE

QUE L'INSERTION?

Entre pratiques institutionnelles et représentations sociales

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

1999 ISBN: 2-7384-7499-3

@ L'Harmattan,

Les Auteurs Isabelle Astier, maître de conférence en sciences de l'éducation à l'université de Lyon II, a publié en 1997 : Revenu minimum et souci d'insertion. Didier Auriol, docteur en sociologie, est directeur associé de l'association FAIRE (Niort). Hervé Dumat est éducateur spécialisé dans les Hauts-de-Seine, il termine actuellement un mémoire de recherche pour l'obtention du Diplôme supérieur en travail social. Sarah Fleury, agrégée de sciences sociales, sociologie à l'université de Montpelier III. enseigne la

Marc Loriol, agrégé de sciences sociales, enseigne la sociologie à l'université de Paris I. Alexandre Pages enseigne la sociologie à l'IUT du Havre. Laurent Rémondi, laboratoire G. Friedmann, CNAM CNRS, enseigne la sociologie au CNAM.

QU'EST-CE QUE L'INSERTION? PROPOSITIONS POUR LA FORMALISATION THEORIQUE D'UNE NOTION PRATIQUE
Marc LORIOL

L'insertion est une notion administrative qui sert de qualificatif à différents dispositifs de politique sociale mis en place depuis les années 1970. Avec l'adoption en 1988 du Revenu minimum d'insertion ce terme est largement passé dans le langage courant et fait l'objet d'une utilisation croissante dans les débats sur ce que certains ont qualifié, en référence au paupérisme du XIXe siècle, de "nouvelle question sociale" (Rosanvallon, 1995, Castel 1995a, Commaille, 1997). Ainsi, pour Pierre Rosanvallon la notion d'insertion serait une piste à explorer afin de dépasser les limites de l'aide sociale traditionnelle et trouver les bases d'un nouveau contrat social. Pourtant cette notion ne fait pas partie de l'outillage conceptuel classique du sociologue. Par exemple, nulle entrée "insertion" ne peut être trouvée dans les dictionnaires de sociologie et la distance critique est de règle lorsque ce terme est repris. De plus, si la notion d'insertion est parfois rapprochée du concept relativement bien défini d'intégration, il demeure nécessaire de souligner les différences importantes qui séparent ces deux termes. Le concept d'intégration est d'utilisation ancienne en sociologie puisque Durkheim en faisait déjà la clé de voûte de son analyse du taux de suicide; ce dernier variant en proportion inverse du degré d'intégration de la société considérée. Pour Durkheim, un groupe ou une société sont intégrés quand leurs membres se sentent liés les uns aux autres par des croyances, des valeurs, des objectifs communs, le sentiment de participer à un même ensemble sans cesse renforcé par des interactions régulières. L'intégration est donc une caractéristique collective et non pas individuelle. L'insertion, au contraire, vise des

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indi vidus qui seraient exclus, à un titre ou à un autre, de la participation à un système social intégré. Durkheim distinguait deux grands modes d'intégration typiques des sociétés traditionnelles et modernes. Dans les sociétés traditionnelles, les individus sont peu différenciés et adhèrent à un large ensemble de valeurs e~de croyances communes qui orientent en quelque sorte mécaniquement les rapports entre les hommes. Les sociétés modernes regroupent au contraire des individus différenciés par leur fonction. Comme dans un organisme vivant chaque fonction est nécessaire à la survie de l'ensemble. C'est le sentiment de cette complémentarité qui permet de lier ensemble les hommes. La solidarité organique, par opposition à la solidarité mécanique des sociétés traditionnelles, relève donc, pour une large part, de l'intégration par le travail. D'autant que les communautés de métiers sont les groupes les mieux placés, selon l'auteur du Suicide, pour proposer à leurs membres, dans une société différenciée par le travail, un ensemble fort de valeurs et de croyances communes et le sentiment d'une véritable utilité sociale. L'intégration dans les sociétés industrielles correspond à la concordance des modes de socialisation mis en oeuvre par l'école et la famille et les normes imposées par le marché du travail (Maclouf, 1991). L'entrée sur le marché du travail permet alors la réalisation pratique de normes intériorisées en matière de vie sociale et professionnelle. Quand un décalage apparaît pour un nombre important de personnes' et que la coordination entre les différentes instances de socialisation ne se fait plus automatiquement ou que le travail ne permet plus d'intégrer la très grande majorité de la population, l'insertion est susceptible de devenir une préoccupation collective. Le passage d'un besoin potentiel à l'action publique ne se fait pas de façon automatique. Trois conditions au moins doivent être signalées dans le cas des politiques d'insertion: tout d'abord l'action de groupes d'intérêt représentant des catégories exclues du marché du travail (associations d'adultes handicapés, associations caritatives, etc.) ; ensuite une évolution des mentalités vers une moindre acceptation des inégalités qui ne relèvent pas du mérite

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personnel de chacunl et enfin, une médiatisation des problèmes liés au chômage et à la vie sociale dans les "quartiers difficiles". Plusieurs éléments importants distinguent alors l'insertion de l'intégration: l'insertion est généralement pensée au niveau de l'individu sur lequel les dispositifs publics ou associatifs cherchent à intervenir, ce qui en fait une notion pratique plus qu'un concept théorique. L'insertion en effet 'n'a pas, contrairement à l'intégration, été construite comme un outil scientifique dégagé des représentations de sens commun. Si l'intégration s'oppose à l'anomie, concept largement travaillé par les sciences sociales (Besnard, 1987), l'insertion est une stratégie adoptée par la collectivité pour lutter contre "l'exclusion", autre notion du sens commun que les sociologues utilisent avec prudence (Castel, 1995b, Paugam, 1996). L'insertion est donc une catégorie d'action publique visant à pallier les défaillances des mécanismes d'intégration à un niveau essentiellement individuel. Dans son principe, elle s'oppose à une forme d'action plus ancienne: l'aide sociale. L'aide sociale traditionnelle qui se développe parallèlement au salariat dès le milieu du XIVe siècle (Castel, 1995a) repose sur deux grands principes. Le premier, que Guy Perrin (1967) a qualifié d'assistance publique, est essentiellement répressif: celui qui ne peut subvenir à ses besoins représente une menace pour l'ordre social et doit être traité comme tel (enfermement, travail forcé, etc.). Le deuxième, qualifié d'assistance sociale, puise ses fondements théoriques dans les débats menés lors de la révolution française dans le cadre du Comité de mendicité de l'Assemblée constituante. Il s'appuie sur une distinction entre le pauvre valide et le pauvre invalide. Si ce dernier a le droit de recevoir de quoi vivre de la part de la collectivité, le premier a le devoir de travailler. Le premier principe traduit l'idée d'une obligation morale de travail et le deuxième celui d'un droit de l'individu. Celui qui ne travaille pas est un déviant, soit dans son corps comme l'invalide, en quel cas il ne peut être tenu pour responsable, soit de par ses choix moraux et il doit être traité comme un criminel. Cela suppose que l'invalidité est un état stable -dont l'individu ne peut sortir par la seule force de sa
1 Comme le montre François Ewald (1986) le développement de l'Etat providence est indissociable de la réduction de la sphère des situations et comportements perçus comme relevant de la responsabilité individuelle. 9

volonté et également un état aisément reconnaissable. Mais la différence entre le valide et l'invalide est trop relative pour donner lieu à un droit prévisible et indiscutable et l'invalide est toujours plus ou moins traité comme un délinquant. C'est cette indétermination qui rend nécessaire le passage progressif de la reconnaissance de principe d'un droit à l'aide à la revendication d'un droit au travail. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle les associations de victimes d'infirmités sensorielles, d'accidentés du travail, d'invalides de guerre ou d'anciens tuberculeux vont réclamer le droit à une participation économique. L'office national des mutilés et réformés ouvre ainsi, à partir de 1924 des écoles de reclassement professionnel. "Les termes de reclassement, de rééducation, puis de réadaptation ou de réhabilitation en contexte anglo-saxon, de ré-insertion et de ré-intégration expriment cette nouvelle orientation sociale à l'égard des infirmes" (Stiker, 1996, p. 313). L'idée de réinsertion est née historiquement des dispositifs cherchant à permettre un retour à l'emploi de catégories considérées comme "invalides". Les premières mesures d'insertion concernaient alors au premier chef l'insertion professionnelle. Durant les années 1960 la politique de la vieillesse plus centrée sur le maintien de la personne âgée dans la vie sociale (Guillemard, 1986) et les tentatives de désinstitutionnalisation de la maladie mentale contribuent au développement de l'usage des termes d'insertion et de réinsertion. L'insertion est alors moins professionnelle et plus sociale. Dans le même temps, la notion d'invalidité évolue vers les notions d'inadaptation et de handicap. L'école obligatoire avec ses cursus fortement normalisés, de même que la rationalisation des systèmes productifs, contribuent en effet à l'apparition d'un nombre croissant d'inadaptations. Si le quasi plein emploi des années 1950 et 1960 en limite la visibilité à des cas extrêmes, donnant ainsi l'impression qu'il s'agit bien de personnes à part et bien ciblées, la montée du chômage depuis les années 1970 vient à nouveau brouiller la frontière entre "normaux" et "inadaptés". Quand le nombre de ceux qui ne peuvent satisfaire aux exigences du système productif devient croissant, il est plus difficile de les considérer comme des anormaux. Mais l'insertion reste essentiellement une action sur les individus plutôt que sur les structures responsables de l'augmentation des 10

exigences normatives à la source des nouvelles situations d'inadaptation. Ainsi, si l'individu mal adapté n'est plus considéré comme anormal il doit tout de même faire l'objet d'une intervention pour atteindre un état qui est jugé préférable et a le droit de réclamer cette intervention. Ce droit vient en quelque sorte pallier la faiblesse des actions sur les structures, mais entraîne l'obligation de la part de celui qui en bénéficie de participer à ce travail d'amélioration personnelle. Le lien historique qui vient d'être rapidement rappelé entre la constitution de la notion de handicap et celle d'insertion montre que l'insertion est essentiellement pensée comme un dispositif s'adressant à des personnes à normaliser en vue d'une adaptation à la vie professionnelle et sociale. Toutefois, l'invalide de guerre, le tuberculeux, le vieillard ou le malade mental ne doivent pas être perçus comme des délinquants responsables de leur situation mais au contraire comme des victimes ayant droit à l'aide de professionnels compétents pour chercher à rejoindre les rangs des normaux. Les personnes à insérer représentent donc une catégorie particulière de déviants qui n'est pas sans rappeler les remarques de Talcott Parsons sur le rôle de malade. C'est pourquoi, dans cette introduction, les réflexions de Parsons sur la régulation sociale de la maladie seront prises comme fil directeur pour la formalisation théorique de ce nouveau mode de gestion du social que représente l'insertion. L'idée qui sera défendue ici, en effet, est que non seulement l'insertion par le soin psychologique ou médical représente une forme typique des pratiques regroupées sous le vocable d'insertion, mais encore que toute pratique d'insertion centrée sur l'individu peut se comprendre sur le modèle général de la "thérapie" . DU SOIN MEDICAL COMME PRATIQUE D'INSERTION... Pour tenter d'avancer une analyse sociologique de l'insertion, deux grandes voies sont possibles. La première consiste à partir de l'étude des politiques concrètement menées sous le vocable de l'insertion afin de voir quels types de pratiques recouvre cette notion. Son sens n'est pas donné a priori mais se construit progressivement lors de la mise en place des dispositifs publics ou privés visant à "produire" de l'insertion. Les dispositifs et Il

ceux qui les mettent en oeuvre sont alors considérés comme premiers, pour l'analyse, par rapport aux personnes à qui ils s'appliquent, même si les réactions de ces derniers sont prises en compte. Les articles de Laurent Rémondi et de Sarah Fleury adoptent ce point de vue. Une deuxième façon de procéder est de s'appuyer sur des travaux théoriques de sociologie ou de psychologie sociale sur les concepts de socialisation, d'intégration, de trajectoire, etc. pour tenter de fonder un concept scientifique d'insertion capable de rendre compte du travail sur soi que doit effectuer l'individu en parcours d'insertion. C'est sur une démarche de ce type que repose le travail de Didier Auriol. Ces deux approches sont bien évidemment plus complémentaires qu'opposées car l'insertion constitue à la fois un ensemble de dispositifs particuliers relevant d'un certain type de gestion collective des problèmes sociaux et une tentative pour agir sur des individus afin de les adapter à un certain nombre de normes fonctionnelles. Il s'agit à la fois d'une pratique et d'un projet et ces deux dimensions renvoient à une même logique de réduction de problèmes collectifs nés de l'élévation des exigences normatives à un problème individuel: comment adapter les individus ne répondant pas aux nouvelles exigences, notamment celles du marché du travail? L'idée que l'individu doit faire l'objet d'une intervention correctrice est donc sous-jacente à la notion d'insertion. L'acceptation de cette intervention par l'intéressé devient alors le signe de l'inscription de l'individu dans l'ordre social. On retrouve ici un schéma du type de celui décrit par Parsons (1951) à propos du rôle de malade, structuré autour d'un ensemble d'obligations et de devoirs réciproques. La médecine représente un facteur de stabilité sociale en canalisant la déviance potentielle que constituent les maladies et les comportements qu'elle entraîne et en définissant un statut précis pour le malade. Celui qui est reconnu comme malade bénéficie tout d'abord de droits: le droit de ne pas satisfaire à tout ou partie de ses obligations traditionnelles, notamment celle de travailler; le droit de ne pas être tenu pour responsable de son état; et enfin, le droit de recevoir de l'aide. Ces droits ont pour contrepartie des obligations qui en limitent les dangers potentiels pour l'ordre social: il doit considérer sa maladie 12

comme étant indésirable et doit chercher à améliorer son état. Pour cela, il doit rechercher l'aide d'une personne compétente, en l'occurrence le médecin, et suivre ses prescriptions. De cette façon, le malade peut déroger à un certain nombre de contraintes valables pour les biens portants sans que son acte puisse apparaître comme une remise en cause de l'ordre social. De plus, il reste intégré à la société globale, même si il ne pe'ut momentanément en satisfaire toutes les obligations. La neutralité affective et scientifique du médecin est la clé de voûte du système car elle vient légitimer le traitement dérogatoire et empêcher les abus. Cette description théorique du rôle de régulation sociale de la médecine a bien évidemment fait l'objet de critiques notamment de la part de sociologues interactionnistes - fondées sur de nombreuses observations empiriques. Tout d'abord, le domaine de ce qui est considéré comme une maladie n'est pas clairement délimité et ne fait pas toujours l'objet d'un consensus au sein du monde médical. La toxicomanie ou l'alcoolisme sont-elles des maladies, des. actes délinquants ou des choix privés sur lesquels autrui n'est fondé à intervenir que s'ils limitent sa propre libertél ? Ensuite, toutes les maladies ne donnent pas lieu au même regard et à la même mansuétude. La responsabilité du malade n'est pas toujours mise entre parenthèses. Dire que l'alcoolique ou plus encore le pédophile sont des malades n'empêche pas qu'ils soient considérés comme des délinquants. Le fumeur est considéré partiellement responsable de son cancer. De plus, l'origine sociale ou ethnique du malade, son âge, son sexe vont jouer un rôle important dans la façon dont seront considérées ses demandes de dérogations à l'ordre social. Certaines étiquettes de maladie ont même été créées expressément pour dénier le statut de véritable malade aux membres de groupes sociaux dominés. Ainsi, parler de la "sinistrose" de l'ouvrier puis de l'immigré constitue un moyen de disqualifier leurs demandes. Enfin, ce modèle est plus apte à représenter la situation de malades aigus

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Le psychiatre américain Thomas Szasz a ainsi constitué toute son oeuvre

scientifique autour de l'idée que toutes les maladies non-organiques ne constituent pas de véritables maladies. La maladie mentale n'est qu'une métaphore qui sert à gérer des problèmes que la société voudrait ignorer. 13

que celle de malades chroniques dont la guérison ne peut être envisagée. L'intérêt du modèle de Parsons n'est donc pas de décrire un fonctionnement réel mais plutôt de proposer une sorte de mythe de la gestion rationnelle et fonctionnelle des comportements déviants; mythe qui semble se développer dans nos sociétés contemporaines comme le montrent les tentatives de considérer le pédophile, celui qui se ruine dans des jeux d'argent, l'alcoolique, le toxicomane et bien d'autres comme des malades. L'extension continue du domaine de ce qui est considéré comme maladie, comme pathologie, est un signe du développement de ce mode de gestion du social1. Dans quelles mesures peut-on considérer que les pratiques qualifiées de "politiques d'insertion" s'inscrivent dans ce type de logique? L'insertion est d'abord perçue comme une insertion professionnelle permettant l'accès aux différentes dimensions de la vie sociale (revenu, reconnaissance...). Celui qui ne peut rapidement accéder à un emploi risque alors d'être jugé déficient et des mesures correctrices sont envisagées. Ces mesures sont censées être individualisées et adaptées à chaque cas personnel. Les travailleurs sociaux en charge de l'insertion doivent donc, à partir de connaissances théoriques, notamment psychologiques, et de leur expérience, proposer un traitement particulier. L'acceptation (et l'application) de ce trai~ement par le bénéficiaire constitue la preuve de sa bonne volonté. En requalifiant le problème d'insertion sous la forme d'une quasimaladie, voire d'une véritable maladie, le travailleur social trouve un schéma d'interprétation permettant en principe d'octroyer un statut relativement légitime à l'assisté. C'est pourquoi le statut de malade permet souvent de consolider le statut d'assisté en offrant une trame simple et relativement évidente pour le travail d'insertion: si la personne ne peut pas travailler parce qu'elle est malade sa situation devient compréhensible et légitime. Quant à son traitement social, il est évident: cette personne a le droit, mais aussi le devoir, d'être "soignée". Le cas extrême est .celui où la maladie physique devient un moyen pour le travailleur social d'avoir prise sur les
1 Pour un exemple d'utilisation des travaux de Parsons pour rendre compte du type de contrôle social spécifique à la "risk society", voir Turner (1994). 14

individus désinsérés. Par exemple, certains malades du sida qui étaient, avant la découverte de leur maladie, déjà extrêmement marginalisés (prostitution, absence de logement fixe, consommation de drogue, etc.) ont pu trouver un moyen, "grâce" à leur séropositivité, d'entrer dans différents dispositifs d'aide (appartements thérapeutiques, revenus compensatoires, etc.) et ainsi atteindre un certain statut qui ne leur était pas accessible auparavant (Rosmann, 1996). On comprend alors pourquoi les opérateurs du dispositif RMI interrogés par Laurent Rémondi, dans cet ouvrage, sont particulièrement enclins à faire de l'alcoolique ou du toxicomane l'archétype de l'exclu, pour lequel le processus d'insertion consiste en une action thérapeutique. Quand une insertion professionnelle semble trop difficile à envisager, l'action thérapeutique offre en effet une alternative toute trouvée comme le confirment certains entretiens menés auprès de travailleurs sociauxI. Une assistante sociale, à propos de la rédaction des contrats d'insertion, évoque l'histoire suivante: "Une fois, une personne travaillant en mairie m'appelle au sujet d'un cas qui lui semblait difficile. Un homme alcoolique venait de lui demander le RMI, mais elle ne savait pas trop quoi lui proposer comme contrat. On a fixé un rendezvous à trois lors d'une permanence que je tenais à la mairie. On a réussi à convaincre cet homme de suivre une cure de désintoxication, il a accepté de suivre un contrat consistant précisément à suivre cette cure"2. Une autre assistante sociale précise également à propos du contrat d'insertion: "Il y en a d'autres qui sont beaucoup plus dégradés, le contrat d'insertion va être basé sur la recherche d'un logement correct, va être basé sur des soins médicaux, des trucs comme ça, parce qu'il y
en a qui ne sont pas du tout au stade du travail"3.

Mais tous les bénéficiaires de dispositifs d'insertion ne présentent pas forcément des pathologies précises pour lesquelles la médecine propose des stratégies d'action venant se
1 Enquête sociologie 1995. 2 Entretien 3 Entretien sur "la crise des travailleurs du social" menée avec deux TD de en Maîtrise AES à l'université de Paris I, chaque année depuis réalisé par Céline Ferary, décembre 1996. réalisé par Florence Lepage, mars 1997. 15

substituer à une insertion professionnelle jugée inaccessible. La rationalisation, grâce à la référence à des savoirs théoriques empruntés à la psychologie, la médecine ou la sociologie, de l'incapacité, présentée comme individuelle, à trouver un emploi vient alors proposer des schémas pour la création de quasimaladies. Les occasions ne manquent pas dans une société concurrentielle et individualiste qui sélectionne et classe ses membres de façon croissante en fonction de critères de fonctionnalité physique et de plus en plus souvent psychologiquel. La situation actuelle doit être comprise à travers une analyse historique des transformations des formes d'inscription de l'individu dans la société. Reprenant les concepts de Gilles Deleuze dans L 'antiOedipe, Jacques Donzelot montre ainsi comment le passage des sociétés traditionnelles aux sociétés contemporaines se traduit par une transformation des modes d'ancrage de l'individu dans la société. Les sociétés anciennes sont caractérisées par le "codage" de l'individu à travers son inscription dans des "états", "c'est-à-dire les conditions de naissance, les appartenances de corps: clergé, noblesse, tiers état..." (Donzelot, 1996, p.70). Le "surcodage", dans les sociétés industrielles, "procède à un tri des normaux et des anormaux en fonction des aptitudes requises par la société industrielle. Il n'y a plus de corps, mais un corps social, une société qu'il faut défendre contre la dangerosité des anormaux et solidariser au nom de son unité. foncière, organique, abstraite, car reposant sur une division complexe des tâches qui permet une individuation à partir de cette même répartition du travail" (idem). "L'axiome du projet" apparaît dès lors que "la normalisation ne vaut plus garantie de socialisation" (idem). Appliquer docilement, mais sans engagement personnel supplémentaire, les programmes prévus par les institutions, notamment l'institution scolaire, ne suffit plus toujours pour réussir automatiquement son insertion professionnelle et sociale, sauf encore peut-être dans certaines grandes écoles et filières universitaires d'élite. La multiplication de stages et de petits boulots s'inscrivant dans le cadre d'une stratégie personnelle de formation et de qualification apparaît comme un moyen long mais relativement efficace d'insertion
1 Pour un exemple du rôle croissant des critères de fonctionnalité pour la sortie du marché du travail, voir Guillemard (1993). 16