Qu'est-ce que l'objectivation en psychanalyse

De
Publié par

Ce travail réunit une série de sept lectures de textes de Freud. Chaque lecture est aussi un parcours où sont mis en évidence les rapports établis par la recherche psychanalytique entre la vérité et l'amour, mais aussi entre la science et la poésie. Qu'en est-il de l'objectivité du savoir psychanalytique à la lumière des procédés effectivement à l'oeuvre dans la situation clinique ?
Publié le : jeudi 1 mai 2008
Lecture(s) : 77
EAN13 : 9782296194885
Nombre de pages : 248
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Qu'est-ce

que l'objectivation en psychanalyse?
Sept lectures de Freud

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus Bruno FALISSARD, Cerveau et psychanalyse. Tentative de réconciliation, 2008. Jean-Michel PORRET, Les narcissismes, 2008. Florence PLON, Vivre la perte. L'accompagnement des deuils, 2007. Franca MADIONI, La psychanalyse interroge la phénoménologie. Recherches freudiennes à partir de Brentano, 2007. Pascal HACHET, Promenades psychanalytiques, 2007. Georges ZIMRA, Penser l'hétérogène. Figures juives de l'altérité, 2007. Claude LORIN, Un nouveau regard sur l'anorexie. La danse comme solution possible, 2007. Jean-Paul DESCOMBEY, La psychiatrie sinistrée, 2007. Claude BRODEUR, L'inconscient collectif, 2007. Violaine DUCHEMIN, Le dénouement d'un secret defamille, 2007. Kéramat MOV ALLALI, Contribution à la clinique du rêve, 2007. Riadh BEN REJEB (sous la direction de), La dette à l'origine du symptôme, 2007. Pierre BALLANS, L'écriture blanche. Un effet du démenti pervers, 2007. Alain LEFEVRE, La blessure mélancolique kanak. Une psychanalyse de l'ombre mélancolique en Nouvelle-calédonie, 2007. Fabienne FRÉMEAUX, Comment se faire arnaquer par son psy, 2007. Pascal HACHET, Les toxicomanes et leurs secrets, 2007. Telma Corrêa da Nobrega Queiroz, Du sevrage au sujet, 2007.

N uno Miguel Proença

Qu'est-ce que l'objectivation

en psvchanalvse ?
Sept lectures de Freud

L'Harmattan

Ouvrages du même auteur lmitaçéio das Horas, Palimage, Viseu, 2005.

@

L'HARMATIAN,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05336-6 EAN : 9782296053366

À la mémoire de Fernando Oil, dont l'enseignement m'a inspiré le travail qui suit.

À commencer par mes parents, Otilia et Nuno Manuel Proença, pour leur générosité, que celles et ceux qui, à divers titres, m'ont rendu ce travail possible trouvent ici l'expression de ma reconnaissance. Je remercie en outre Paul-Laurent Assoun, Françoise Coblence, Vincent Descombes et Jean Petitot pour leur lecture attentive de la première version du texte ainsi que pour leurs commentaires détaillés. Mes remerciements aussi à Danièle Cohn pour son appui et ses encouragements. Ma sympathie à Jean Nadal pour l'intérêt qu'il a porté à mon manuscrit. Ma gratitude enfin à Katherine Sirois pour sa photo de couverture, ses plusieurs corrections et sa révision de la version finale de mon texte. J'ai pu bénéficier, pour la préparation de ce travail, d'une bourse du programme Praxis XXI de la FCT - Fundaçiio para a Ciência e Tecnologia du Ministère de la Science et de l'Enseignement Supérieur portugais, d'octobre 1998 à octobre 2001.

Introduction

Pourquoi s'interroger sur l'objectivation en situation psychanalytique? Praticiens et patients engagent le travail psychanalytique à des fins thérapeutiques, et c'est là, sans aucun doute, ce qu'il a de plus important. En situation psychanalytique, on travaille en portant l'attention aux dires, aux gestes, aux actes et aux silences des malades. On instaure, ce faisant, des conditions pour que soit transformé un matériau psychique pathogène, mais à première vue on n'y mène aucune démarche dont seraient issus des objets. Pourquoi s'interroger sur l' objectivation si, tout au plus, le travail mené en situation psychanalytique ne fait que renforcer la subjectivité des sujets par une amélioration de la connaissance qu'ils peuvent avoir d'eux-mêmes, par une compréhension des formations psychiques dont ils sont porteurs et par un savoir de leur désir et de ses productions? C'est que l' objectivation concerne les objets, il est vrai, mais elle concerne tout autant les sujets. Les objets adviennent au terme des procédures d'objectivation, mais les sujets aussi. L'objectivation a un revers de subjectivation. En situation psychanalytique, encore plus qu'ailleurs, les objets n'adviennent qu'au terme des travaux par lesquels les sujets se débattent avec eux-mêmes pour se débarrasser de la série d'entraves, d'erreurs, de méprises et d'illusions qui les privent du savoir des objets. Nous disons que c'est le cas en situation psychanalytique encore plus qu'ailleurs, parce que les sujets y font l'objet du savoir. C'est donc en euxmêmes et par eux-mêmes (c'est-à-dire par le travail mené en commun) qu'ils ont à trouver les objets qui les interrogent et qui motivent leurs questions. C'est aussi à mesure qu' ils se débarrassent de quantité d'entraves, d'erreurs, de méprises et d'illusions qui les empêcheraient de se rapporter à eux-mêmes et à cet autre avec lequel ils mènent le travail psychanalytique, que prennent forme les objets en situation psychanalytique. Ce que nous nommions à l'instant un renforcement de la subjectivité produit par la situation psychanalytique se révèle être l'un des effets de l' objectivation des procédures d'investigation et de traitement qui lui sont propres. Car, « psychanalyse est le nom: 1) d'un procédé d'investigation des

12
processus psychiques, qui autrement sont à peine accessibles; 2) d'une méthode de traitement des troubles névrotiques, qui se fondent sur cette investigation; 3) d'une série de conceptions psychologiques acquises par ce moyen et qui fusionnent progressivement en une discipline scientifique nouvelle» 1. La particularité de la situation psychanalytique en tant que situation thérapeutique est sans doute le fait que le traitement y est le résultat de l'investigation et des connaissances qui sont le résultat d'investigations antérieures. Cette situation produit des objets de conceptions qui améliorent les procédés d'investigation ainsi que l'efficacité du traitement. Par ailleurs, et par cela que l'investigation menée pour chaque cas est avant tout ce qui détermine les avancées thérapeutiques, le savoir issu de cette investigation, la connaissance et la compréhension qu'elle suscite, sont accompagnés d'une disparition progressive des formes pathologiques. Les objets de cette investigation, les formations psychiques en question, sont transformés à mesure que progresse l'investigation et peuvent disparaître à la longue. La connaissance a un revers thérapeutique. Les procédures de l'une sont des procédures de l'autre. Elles sont celles de l' objectivation. S'interroger sur les procédés et les conditions d'objectivation en situation psychanalytique revient de la sorte à s'interroger sur la spécificité des démarches par le biais desquelles les sujets (s') investiguent en (se) guérissant ainsi que sur ce que ces démarches requièrent de leur part. Cela revient aussi à s'interroger sur la façon dont la situation psychanalytique est instaurée, comment elle est mise par le biais des rapports particuliers que des sujets entretiennent. Un ensemble au moins des conditions d'objectivation devrait équivaloir à ce qui détermine la mise en situation psychanalytique. L'autre ensemble de conditions devrait être déduit des hypothèses émises à propos des matériaux qui font l'objet des procédés d'investigation et des démarches thérapeutiques. Elles devraient relever, à leur tour, des conceptions psychologiques capables de fusionner en une discipline scientifique. Enfin, et puisque la situation psychanalytique (comme d'ailleurs l'ensemble des connaissances qui en sont issues) a une histoire, les procédures qui y sont mises à l' œuvre se modifient avec les changements des conditions qui en définissent la mise. S'interroger sur les conditions et les procédés d'objectivation en situation psychanalytique revient aussi à prendre en considération les étapes antérieures de l'histoire des méthodes qui la caractérisent. Chaque lecture a ainsi progressé dans l'effort d'articuler ensemble l'idée que le travail de formation de l'objet de connaissance est
1 Freud, « Psychanalyse» et « Théorie de la libido », trade de l'Allemand par 1. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet et A. Rauzy, in Résultats, Idées, Problèmes, tome II, Paris, 1985, PUF, p. 51.

13
indissociable des procédés qui définissent la situation psychanalytique en tant que situation thérapeutique. Cela nous permet de dégager un premier ensemble d'hypothèses à partir d'une approche des circonstances problématiques et cliniques de l'adoption de la règle fondamentale. Si notre approche a pu être historique, elle ne l'a été que pour porter attention au développement des opérateurs psychanalytiques en tant qu'ils répondent à des questions issues du champ de leur application. À quelles difficultés thérapeutiques répond cette règle? Quelles nouveautés permettrait-elle de dégager? À quels remaniements de la situation clinique amenait-elle? Qu'est-ce qu'elle a remplacé? Et quelles incidences sur les conditions du travail de l'objectivation des matériaux par les procédés qui en découlent? Voilà quelques-unes des questions qui nous ont guidés dans la lecture du passage du moment antérieur à celui où la règle structure le champ clinique proprement psychanalytique à celui où elle redéfinit les opérateurs et les procédures adoptées à la tâche thérapeutique. Pourquoi et à quelles conditions la connaissance de soi menée en commun avec un autre a-t-elle un revers thérapeutique et en quoi un travail mené en parlant est en mesure de remanier des matériaux psychiques et d'y produire des modifications durables? Ce sur quoi porte le travail d'investigation avec ses procédés particuliers fait l'objet de la connaissance que cette situation particulière rend possible. Or, pour qu'ils adviennent en tant qu'objets dont les porteurs sont ceux qui s'engagent en situation psychanalytique, parce que la compréhension semble leur échapper, il faut aussi que ces derniers adviennent comme sujets de ce qui motivait le travail et l'investigation thérapeutique, ainsi que comme sujets qui font l'objet du travail d'investigation. Mais il faut qu'ils adviennent enfin comme sujets du travail d'investigation. L'identification des procédés d'investigation aux procédés thérapeutiques nous a permis d'adopter l'hypothèse d'un revers thérapeutique de la connaissance et d'un revers cognitif des démarches thérapeutiques. C'est pourquoi nous croyons que la question de l' objectivation ou de l'élaboration en situation psychanalytique de ce sur quoi elle porte et la motive est une question à la fois gnoséologique et épistémique. Épistémique, il nous semble qu'elle l'est par cela que partout elle est travaillée par des interrogations qu'elle soulève et qui portent sur le savoir et sur ces modalités, sur la croyance et sa genèse, mais aussi sur la certitude et ses dynamiques en tant qu'elles ont rapport à la vérité et à son histoire ainsi qu'à la fausseté et à ses conséquences. Gnoséologique, elle l'est aussi, parce que les conditions de la connaissance vraie y sont en question en rapport avec les interrogations qui portent sur ses modalités. À chaque lecture, nous avons souhaité retrouver et reposer ces questions aux textes freudiens. À chaque lecture, nous pouvons remarquer que non

14
seulement les textes freudiens y répondent, comme ils permettent d'en réélaborer les notions. Au terme de la première lecture, nous avons pu remarquer que la particularité de la situation clinique de l'hystérie, telle qu'elle nous est présentée par Freud, met en rapport le savoir et la connaissance avec les transformations psychiques de ceux qui participent à l'élaboration de leurs objets et avec le dépliage des symptômes. Les questions de l'erreur, de la fausseté et de leur incidence thérapeutique, des moyens dont les psychanalystes disposeraient pour les discriminer et pour les vérifier nous apparaissent dès la lecture des textes qui définissent la clinique de l'hystérie. Nous pouvons ainsi constater que les questions du vrai et du faux sont sans cesse à l'œuvre et qu'elles travaillent la présentation freudienne des exigences thérapeutiques. Comment établir la vérité ou la fausseté à l'intérieur du cadre analytique? Quels critères de vérification y sont disponibles? Quels effets le vrai et le faux ont-ils sur les formes pathogènes? Ces questions vont souvent ensemble avec celles qui concernent le danger de suggestion, les interrogations que soulève la possibilité de mauvaise foi ou de cruauté à l' œuvre lors des interprétations. Un autre ensemble d'hypothèses qui s'y rapportent et qui s'est révélé intéressant pour rendre compte des conditions du travail psychanalytique concerne le corps historique du savoir. En situation psychanalytique, les questions qui concernent le savoir accompagnent de près la compréhension de I'histoire en tant que celle-ci est dynamiquement investie dans les rapports thérapeutiques. Nous avons voulu suivre les procédés de mise au propre de ce savoir et repérer les préoccupations qui accompagnent la lecture des textes de Freud en ce qui concerne le propre. L'appropriation d'un savoir qui se sait se fait par une histoire de rapports. Nous pourrions ainsi formuler un autre ensemble de questions auxquelles nous avons souhaité répondre par notre travail: en quoi le savoir objectivé, la connaissance mise au propre, équivaut à une transformation thérapeutique? Quelle est la part menée en commun du travail d'objectivation psychanalytique? Et en quoi l'objectivation aboutit à une reconnaissance du propre comme porteur des matériaux qui composent le symptôme ou la question qui a motivé la mise en situation psychanalytique? De ces questions qui s'adressent à la part commune du travail découlent celles qui portent sur la preuve de la vérité ou de la fausseté d'une hypothèse interprétative ou constructive, mais aussi les questions qui portent sur les modalités de l'acceptation de ces hypothèses compte tenu de la dynamique propre aux rapports qui définissent la situation psychanalytique et ses opérateurs. La répétition, le transfert, l'interprétation, la construction, vérifient-elles 1'hypothèse d'un enracinement « pulsionnel» de la connaissance et du savoir? Et quel rapport celui-là entretient-il avec les formes de la conviction, de la croyance et de la compréhension qui les accompagnent? Qu'est-ce qui peut bien attester de la satisfaction des

15
exigences explicatives des psychanalystes et des figures du remplissage des attentes propres à leur compréhension en tant qu'elles sont en rapport avec celles des patients 7 Ces questions sont d'ores et déjà thérapeutiques. Permettent-elles de vérifier l'hypothèse que le travail d'objectivation est celui qui fait apparaître ou réapparaître, avec le travail en commun des occurrences psychiques, une subjectivité là où était le symptôme comme matériau énigmatique qui barre au sujet la possibilité de s'y reconnaître 7 Est-ce que ce travail en commun suffit pour qu'il y ait objet de connaissance en situation psychanalytique 7 La possibilité d'y mener une mise au propre du savoir en découle. Les interrogations que cette mise au propre menée en commun soulève en découlent aussi. Les lectures capables de nous éclairer sur la mise au propre renvoient chaque fois à celles qui concernent l'histoire. Elles vont de pair avec un ensemble d'hypothèses qui mettent en évidence la remémoration comme effet du travail analytique. La première de ces hypothèses est celle de la possibilité de rétablir la mémoire par le savoir issu de la réunion (exhaustive 7) des matériaux qui la composent. La lecture des textes de Freud nous permet de souligner le rôle de l'histoire comme facteur explicatif. La restitution des matériaux refoulés et leur réinsertion dans une dynamique associative ouvrirait la possibilité de renforcement de la subjectivité, mais d'une subjectivité qui ne cesse de se mettre au propre, tellement la cessation des formations de symptôme n'est pas cessation de l'apparition des formes. Et l'histoire qui a de l'importance peut être fiction à valeur explicative mettant en évidence la part de l'invention dans la dynamique cognitive et thérapeutique à l' œuvre en psychanalyse. Les conditions d' objectivation sont aussi celles qui permettent à un sujet d'apparaître et de s'apparaître au lieu de formation des symptômes comme répondant d'une histoire mise au propre à partir de contenus mnésiques

,

travaillés en commun.Il ne cessera pas pour autant de répondrede ce lieu où
adviennent les occurrences psychiques qu'il reconnaît comme siennes, même si elles portent la marque du commun. Ce lieu est celui de la subjectivité. Mais en tant que lieu d'une dynamique, il s'investit dans la situation psychanalytique. Parce que le lieu psychique apparaît comme un lieu de rapports, il semble être le lieu de formation de la suite des constellations qui font la mémoire et que le transfert déroule. Le lieu analytique, qui est lieu psychique, est celui où l'être est en rapport. L'histoire qui répond du lieu où se forme le symptôme en question comme conflit nous montrerait en quoi nous sommes, avons été et avons chaque fois à être, par une constellation qui définit notre possible et qui s'investit dynamiquement en situation psychanalytique comme elle s'investit à la limite du dedans et du dehors. Cet investissement semble déterminer les moments transférentiels. Mais la situation psychanalytique nous montrerait aussi la possibilité de

16
transformation du possible par un renouvellement de la dynamique de composition des constellations relationnelles. Son efficace thérapeutique en serait la preuve, les procédures proprement psychanalytiques en seraient les moyens. La définition du lieu de l'analyse concerne un autre ensemble de conditions dont les couples de surface et de profondeur, de dehors et de dedans sont en mesure de rendre compte. La surface est celle de la situation psychanalytique relationnelle, qui est situation de parole. Une profondeur historique l'investit. En lisant les textes de Freud, nous comprenons comment la profondeur se prolonge à la surface par un passage hallucinatoire du dedans en dehors, qui est transfert, par exemple, ou répétition, qu'il faut replier en dedans et mettre au propre. Si l'objectivation fait advenir un objet, elle fait aussi advenir un sujet capable de répondre du lieu du pli du dehors en dedans et du dedans en dehors et de le réinvestir comme propre dans des rapports nouveaux qui prolongent son histoire. C'est en cela, nous semble-t-il, que la situation psychanalytique, telle que les textes de Freud nous permettent de la comprendre, met en évidence une mémoire en devenir. Ses contenus semblent réinvestir la surface relationnelle par un flux et un reflux de ce qui ne cesse d'avoir été. Les questions concernant la continuité et la discontinuité de la surface en profondeur et de celle-ci en surface nous sont apparues liées aux antérieures. Pour repérer les formes de continuité entre le dedans et le dehors, de la surface en profondeur, nous avons suivi le passage de la clinique de l'hystérie à l'instauration du champ par la règle fondamentale. À la lumière du couple peau et corps, nous avons essayé de montrer comment les opérateurs qui accompagnent la règle fondamentale ne sont plus de l'ordre de la prise et de la pression exercée en surface pour faire surgir des éléments enveloppés en profondeur, mais plutôt de l'ordre de la caresse et de la nonprise en rapport avec une peau renouvelable. La peau est surface relationnelle d'expression des formes. Elle enveloppe un corps mnésique qui en constitue l'épaisseur historique. Les opérateurs de la règle fondamentale qui sont le résultat de son application par les psychanalystes rendent possible la réunion des matériaux à partir desquels se forment les objets du travail par cette non-prise des formes qui s'inscrivent en situation analytique. Il semble en aller de même pour ceux qui sont le résultat de son application par les psychanalysants. Ces opérateurs nous ont semblé soulever aussi la question de l'infini comme condition, à la fois comme décrivant le caractère non achevé de la possibilité d'inscription significative en situation psychanalytique, avec lequel se trouvent en rapport les psychanalystes, mais aussi comme l'infini au-dedans qui est celui de la potentialité de formation de ce qui vient à l'idée et auquel sont ouverts les psychanalysants. La neutralité, le retrait des intentions de penser, la mise hors circuit de la

17
critique, l'abandon, accompagnés des effets de vigilance nouvelle et d'attention flottante portées sur le cours des occurrences psychiques nous permettent d'entendre que la situation analytique ouvre à un à venir des formes et que le temps apparaît comme l'une de ses conditions majeures. Un des éléments les plus importants du travail mené en situation psychanalytique ne consiste-t-il pas à apprendre celui-ci? Plusieurs modalités du temps nous apparaissent comme rapportées à la situation psychanalytique. Elles suscitent à leur tour une série de questions. Quel est le temps de la réunion des matériaux significatifs? Quel est celui donné à la mémoire? Quel est le temps de la compréhension et quel est le moment opportun pour l'interprétation? Quel est le temps propre à la vérification des hypothèses constructives concernant les pièces manquantes du puzzle mnésique? Qu'est-ce que le temps à contretemps du transfert ? Quelle est la temporalité spécifique de la répétition? Et comment se placer face à l'à venir des matériaux susceptibles de signification? Le temps est aussi présent dans la compréhension génétique des croyances en tant qu'elles sont intelligibles par le transfert. Elles caractérisent les constellations relationnelles dont la série compose I'histoire d'un sujet. L'entrelacs de la dynamique relationnelle - par ses formes apparemment irréductibles d'acceptation et de refus - et de la dynamique de la connaissance travaillant à la mise au propre des contenus psychiques enveloppés par les symptômes est partout manifeste lorsqu'il s'agit de la question de l'objectivation en psychanalyse. À chaque lecture, nous avons pu repérer des expressions de l'adhésion et du rejet par des formes logiques d'affirmation ou de négation. Les figures du conflit les prolongent et le travail de restitution des matériaux refoulés s'y inscrit. Guerre, paix, amour et haine, ne sont pas seulement des figures relationnelles, elles sont aussi des figures de la dynamique de la connaissance et en cela des parties de la dynamique de l'objectivation. Et quelles sont ces figures, notamment lorsqu'elles mettent en évidence le rapport entre combat des résistances, transformation des matériaux psychiques et gain mnésique? En y répondant nous garderons présente à l'esprit l'idée que l'une des conditions qui nous apparaissent comme émises par la mise en situation psychanalytique est celle d'une réunification possible du tissu mnésique. La possibilité d'un travail d' objectivation s'ordonne à l'idée (gardée de la lecture de la clinique de l'hystérie) d'une suppression des symptômes par la réunion exhaustive des matériaux de la mémoire qu'ils enveloppent et par leur mise au propre au moyen d'un travail mené en commun par la parole. La figure du puzzle, qui apparaît à divers moments dans les textes de Freud, laisserait entendre cette possibilité, même lorsqu'une part du travail de construction des analystes les invite à deviner les pièces manquantes par des procédés qui les approchent plus du poète que de l'archéologue. Comment conjuguera-t-on néanmoins

18
cette possibilité avec la reconnaissance de ce qu'il y a d'inachevable dans le travail de réunion des matériaux qui ont une valeur significative pour la compréhension et la résolution des questions que posent les symptômes? La possibilité de l' objectivation découle de la possibilité de résoudre cette question. En dépit de ces tensions, ou comme leur corrélat, le champ psychanalytique semble ouvert comme champ de raison suffisante. Ce qui n'est pas surprenant. Qu'un champ d'investigation soit ouvert par l'hypothèse que les phénomènes que l'on cherche à y rendre intelligibles sont susceptibles de raison est presque une tautologie. Mais que l'histoire et la singularité de ceux qui cherchent à savoir soit un élément décisif pour l'intelligibilité des phénomènes en question est déjà moins commun. Si à cela on ajoute que cette histoire semble déterminer l'occurrence des matériaux qui suscitent les questions et les procédés de vérification des hypothèses explicatives ou des interventions interprétatives, la tautologie se transforme en nouveauté et la part subjective du savoir en élément essentiel de la formation des objets et de la possibilité d'objectivation.

1. Quelles sont les procédés et les conditions d'objectivation l'œuvre par la psychothérapie de l'hystérie?

mises à

« L'histoire est révélatrice de sens authentiques dans la mesure où elle permet de retrouver les liens perdus, d'identifier d'abord comme tels automatismes et sédimentations, de les revivifier ensuite en les replongeant dans l'actualité consciente» 2.

En situation analytique, celle qui est instaurée par la psychothérapie freudienne de l'hystérie, objectiver consiste à rendre manifeste ce qui ne l'est que par conversion3. Le travail thérapeutique objective en cela qu'il parvient à transformer des contenus refoulés et signalés par des formations pathogènes en des matériaux qui ont été réadmis dans la vie consciente des sujets au terme d'une démarche qui est à la fois thérapeutique et cognitive. Pour le patient, outre la disparition des symptômes, cela a pour effet de rendre conscient et verbalement articulé un ensemble connu de représentations (<< matériel est connu de la même façon dont nous ce connaissons en général quelque chose »4) qui ne sera plus refusé. Pour les thérapeutes, le travail d'objectivation trouvera son terme dès lors qu'ils seront en présence des signes de cette absence de refus. L'objectivation rend objet, elle ne rend pas objectif. C'est à partir de matériaux de représentation, de matériaux mnémoniques et de signes externes (qui sont autant de manifestations des rapports des patients à leurs contenus de mémoire) qu'a lieu l'objectivation. Les questions concernant l'objectivité, en revanche, sont posées à la façon dont se constitue le savoir et la connaissance à partir des
2

3 « [J)'ai montré comment nous étions amenés, au cours du travail thérapeutique, à trouver que I'hystérie se formait par suite du refoulement d'une idée intolérable et en tant que mesure de défense; la représentation refoulée demeure sous la forme d'une trace mnémonique faible (peu intense) et l'affect concomitant qui lui avait été arraché sert ensuite à une innervation somatique, c'est-à-dire à une conversion de l'émoi. La représentation devient alors, du fait même de son refoulement, la cause des symptômes morbides, elle est donc pathogène ». Freud, « Psychothérapie de I'hystérie », in Études sur I 'hystérie, 1892-1899, trad. de l'Allemand par A. Berman, Paris, PUF, « Bibliothèque de Psychanalyse », p. 230. 4 Freud, Études sur I 'hystérie, op. cil., p.236. Mais aussi: « Je décidai d'utiliser comme point de départ l'hypothèse suivante: mes malades étaient au courant de ce qui pouvait avoir un importance pathogène, il s'agissait seulement de les forcer à le révéler». Ibid.

1. Cavaillès, Sur la Logique et la théorie de la science, Paris, Vrin, 1976, p. 76.

22
objets formés ou en rapport avec les objets formés. C'est une question qui, dans ces conditions, ne se pose que dès lors qu'il y a eu objectivation. Gaston Bachelard dans la Formation de l'esprit scientifique propose une notion d'objectivation. Elle recouvre le travail qui consiste à connaître et à se débarrasser des erreurs subjectives du sujet de science pour qu'il advienne, très précisément, comme sujet de science. Par l'objectivation, sujet et objet prennent forme, donnent forme aussi à une dynamique qui est d'ores et déjà cognitive. Elle est faite d'erreurs et d'errances, de corrections, de ratures, d'indécisions... C'est presque une ascèse qui nous est présentée, une ascèse menée malgré le sujet qui apprend la science ou par le travail scientifique s'effectuant. En grande partie, nous semble-t-il, c'est l'élaboration du qualitatif en quantitatif, et non l'instauration du second au seul détriment du premier, qui ferait ici le corps même de l'objectivation. Pour ce qui est du travail psychanalytique, l'objectivation aurait lieu non comme passage, mais comme élaboration - aussi - d'un matériel particulier défini comme psychique. Mais l'élaboration de ce matériel en situation psychanalytique suit la logique qualitative des contenus en question et engage les sujets dans un travail de reconnaissance de soi et en soi de matériaux qui apparaissent comme étrangers et autres. Cette reconnaissance en fait les corrélats d'une activité subjective et élargit le domaine de conscience d'où se forme l'intentionnel. Comment se manifeste ce même matériel psychique en ce champ mis - très précisément - pour permettre son objectivation, son devenir objet? Ce par quoi et au terme de quoi il. y a objet est l'ensemble des procédures d'objectivation. En ce qui concerne la psychanalyse, comment savoir que cette objectivation a été menée? D'après ce que nous avons avancé, c'est lorsque thérapeute et patient sont en présence d'objets que le travail d'objectivation est parvenu à son terme. Mais comment, ou quand sauront-ils qu'il sont en présence d'objets, au sens que nous donnons ici à ce terme? L'objet sera satisfaisant, à la fois pour la démarche analytique et pour le travail thérapeutique. La démarche analytique, ici, est entendue comme l'activité cognitive d'analyse menée par le thérapeute selon des procédés particuliers. L'activité cognitive en question est faite d'exigences explicatives qui, en un sens, façonnent les attentes du thérapeute. Pour ce qui est des symptômes hystériques, ces attentes sont au nombre de deux. Le thérapeute attend d'avoir trouvé une aptitude à la détermination. Il attend ensuite d'avoir réuni la série des contenus mnésiques susceptibles d'avoir une force traumatique. La réunion des deux critères est satisfaisante en cela qu'elle remplirait entièrement les exigences explicatives. «Nous allons [...] nous rendre compte que le fait de ramener un symptôme hystérique à une scène traumatique n'entraîne un gain pour notre compréhension que si cette scène répond à deux conditions, si elle possède

23
l'aptitude déterminante en question et si la force traumatique nécessaire doit lui être attribuée» 5. Elle sera faite de curiosité, d'interrogations et d'hypothèses portant sur ce qui est porté par le patient, et qui n'est autre que le symptôme hystérique et les matériaux mnésiques qu'il enveloppe. La satisfaction thérapeutique est à entendre comme ce qui advient de l'efficace des procédures d'objectivation. Autrement dit, le terme de l'objectivation, ou la présence de l'objet de la démarche analytique se traduit par un silence du travail analytique redoublé d'un silence du symptôme hystérique. Les procédures d'objectivation en situation psychanalytique devraient élaborer cela dont la présence est attestée par la disparition des symptômes (hystériques, ici) et qui, ce faisant, vérifie l'hypothèse (et le constat) que les symptômes s'estompent et se défont dès lors que patient et thérapeute sont en présence de contenus mnémoniques précis verbalement agencés. C'est en ce sens aussi que les thérapeutes de l'hystérie « fû[rent] d'abord extrêmement surpris de constater que les divers symptômes hystériques disparaissent sans retour dès que nous réussissons à évoquer et à mettre en pleine lumière le souvenir des incidents qui les avaient provoqués et en même temps l'affect concomitant. Il fallait aussi que le malade décrivît, avec le plus de détails possibles, cet incident et qu'il donnât à l'affect une expression verbale» 6. Pour parvenir à l'objet, le travail d'objectivation devrait requérir des conditions et opérer selon des procédures. En ce qui concerne la thérapie freudienne de l'hystérie, il y aura une mise en situation opérée par une manœuvre, c'est-à-dire une technique, c'est-à-dire un artifice, qui permettra de réunir les matériaux qui ont une importance pour la résolution des questions posées par les symptômes et pour la disparition de ceux-ci. Cette manœuvre ira de pair avec un ensemble
5 Freud, «Étiologie de I'hystérie », 1896, trad. de l'Allemand par J. Altounian et A.

Bourguignon,in Œuvrescomplètes,Psychanalyse,III, 1894- 1899,Textespsychanalytiques
divers, Paris, PUF, 1989, p. 152. «Mais bien plus fréquemment, incomparablement plus fréquemment, nous trouvons réalisée l'une des trois possibilités restantes qui sont si défavorables à la compréhension: ou bien la scène à laquelle nous sommes conduits par l'analyse, celle où le symptôme est tout d'abord survenu, nous semble inapte à la détermination du symptôme, son contenu ne montrant aucune relation avec la complexion du symptôme; ou bien l'expérience vécue prétendument traumatique, qui ne manque pas de relation quant au contenu, s'avère être une impression normalement inoffensive et habituellement incapable d'action; ou enfin la « scène traumatique» nous égare dans ces deux directions; elle semble être tout autant inoffensive que sans relation à la spécificité du symptôme hystérique ». Ibid., p. 153. 6 « A notre très grande surprise, nous découvrîmes, en effet, que chacun des symptômes hystériques disparaissait immédiatement et sans retour quand on réussissait à mettre en pleine lumière le souvenir de l'incident déclenchant, à éveiller l'affect lié à ce dernier et quand, ensuite, le malade décrivait ce qui lui était arrivé de façon fort détaillée et en donnant à son émotion une expression verbale ». Freud, « Psychothérapie de I'hystérie », 1892-1899, Études sur l 'hystérie, p. 205.

24
de formulations d'hypothèses concernant les séries mnésiques enveloppées par chaque symptôme et de vérification de la valeur de vérité de ces hypothèses et de leur incidence sur le travail de résolution des symptômes. Ainsi, les symptômes hystériques doivent pouvoir être objectivés par des procédures qui mettent en lumière chacun des éléments qu'ils enveloppent, c'est-à-dire, la série totale des contenus mnémoniques qui en sont les matériaux. Cette mise en lumière devra être exhaustive. La compréhension en adviendra. Lorsque, «parvenu à un stade plus avancé de l'analyse, on jette un coup d' œil en arrière, on s'étonne de constater que les idées, les scènes que l'on avait arrachées au malade à l'aide du procédé par pression étaient toutes tronquées. C'était justement l'essentiel qui faisait défaut et c'est pour cette raison que les rapports, les personnes, le thème ou l'image restaient incompréhensibles» 7. Ce travail d'objectivation requiert des conditions tout aussi particulières que l'objet en présence duquel se trouvent thérapeute et patient au terme de l'analyse. Cet objet, en effet, est d'un ordre tout particulier. Ce qui est visé, ce à partir de quoi s'instaure la situation analytique, ce à partir de quoi elle est mise, ce en présence de quoi sont rendus au silence et les symptômes hystériques et les questions du thérapeute, est absent. L'objectivation est menée à partir de ce qui a été, que ce soit perceptivement, judicativement (cela qui a été pensé, un jugement émis à partir d'une situation donnée) ou logiquement (ce qui a été dit). Ce qui, à être objectivé, devient ce dont on dit qu'il est là, la scène en souvenir, est absent par cela qu'il n'est pas (en tant qu'il n'est plus). C'est un "avoir-été". C'est pourtant en tant qu'absent, en absence, in absentia, que ce qui a été est rendu efficace. Il semble l'être, efficace, autant pour ce qui est de la résolution du symptôme que pour sa formation. Nous retenons pourtant que c'est le fait d'être admis comme ayant été qui en fait l'efficacité thérapeutique et qui équivaut à son objectivation. C'est de cette caractéristique de la mémoire d'être présente et absente, qu'est fait ce qui, de l'objet, est efficace au sens thérapeutique. Le travail d'objectivation devrait être mené sur ce lieu mnésique qui a cela de particulier qu'il est présent et absent (se retire et advient selon un ordre) et opèrerait aussi avec ce qu'il y a de forcément énergétique en ce lieu et qui est en mesure de défaire le symptôme hystérique en le rendant au silence. Les conditions d'objectivation accompagneraient la mise en situation propre aux procédures thérapeutiques analytiques en tant qu'elles opèrent. Quelles sont-elles en cela que, d'une part, elles sont présentes par la manœuvre analytique dès qu'elle est menée et que, d'autre part, elles sont également requises par le travail de formulation d'hypothèses concernant la formation des symptômes?
7

Ibid., pp. 227-228.

25
Il nous semble que ces conditions sont: d'abord, l'unité de mémoire qu'il s'agit de restaurer et qui s'avère être un fonds mnémonique inaltérable; ensuite, l'existence d'une nécessité des passages entre les éléments des séries associatives et l'existence, chaque fois, d'une raison aux évènements qui se tissent en cette trame que tend la situation analytique entre patient et thérapeute; enfin, la levée des investissements moïques qui se manifestent par des critiques et des jugements. Cette levée accompagne l'effort qui consiste à apprendre au patient à considérer objectivement son tissu psychique. L'unité de mémoire est une hypothèse que la manœuvre thérapeutique réitère. Par le biais de celle-ci, le thérapeute réaffirme celle-là. Le travail analytique pose et requiert qu'il est possible de retrouver l'unité de mémoire après avoir défait ce qui empêche de la ressaisir. C'est la levée des investissements qui se font par le biais de critiques et de jugements qui permet de constater l'existence de ce fonds mnémonique inaltérable ainsi que l'existence de rapports nécessaires entre les éléments des séries qui en sont formées. C'est elle aussi qui semble permettre au patient d'avoir une vue objective sur son tissu psychique. Le travail d'objectivation qui y mène devra permettre, par ailleurs, de faire reconnaître non seulement la nécessité propre à l'entrelacs mnémonique mais aussi le rapport de raison entre les évènements de surface et ce fonds de mémoire. L'unité de la vue et l'unité de mémoire devraient se répondre l'une l'autre par l'unité du propre qui se reconnaît par la nécessité des fils mnémoniques et la raison de la trame qui les tend de surface en profondeur. La reconnaissance ne devrait pas seulement permettre d'identifier et d'unifier le vu, ainsi que d'unifier le voir, mais de voir à partir du vu, de voir la surface. (psychique) en profondeur (mnémonique), et même de voir de la surface en profondeur. Elles seront présentes tout au long de la démarche thérapeutique, c'est-à-dire chaque fois que patient et thérapeute seront en situation analytique. Ce travail thérapeutique a cela de particulier que les démarches d' objectivation, qui sont cognitives, sont chaque fois doublées de modifications énergétiques, et requiert aussi, de la part du thérapeute et de la part du patient, des conditions d'un autre ordre. Nous apprenons que « le procédé en question est fatiguant pour le médecin, lui prend un temps considérable et présuppose chez lui un grand intérêt pour les faits psychologiques et beaucoup de sympathie personnelle pour le malade qu'il traite. [Freud] ne saurai[t] [s]'imaginer étudiant, dans le détail, le mécanisme psychique d'une hystérie chez un sujet qui [lui] semblerait méprisable et répugnant et qui, une fois mieux connu, s'avèrerait incapable d'inspirer la moindre sympathie humaine. [Il] pourrai[t], au contraire, soigner n'importe quel tabétique, n'importe quel rhumatisant, sans [s]e soucier de sa

26 personnalité» 8. En revanche, « pour se livrer à ce travail le praticien doit
naturellement se débarrasser de toute opinion théorique préconçue et ne pas se dire qu'il a affaire aux cerveaux anormaux de dégénérés ou de déséquilibrés, chez qui, les lois psychologiques ordinaires régissant les liens représentatifs ne jouerait plus aucun rôle» 9. L'intérêt du médecin et sa sympathie à l'égard du patient seraient aussi requises pour la mise en situation analytique? L'adhésion du médecin est ici l'inverse du refus qu'il peut exprimer, lui aussi, par le mépris et la répugnance. Cette adhésion à l'égard du patient est requise pour mettre en situation analytique. Mais ce refus et cette adhésion chez le thérapeute, qui, comme nous le lisons, s'ajoutent au temps et à l'effort consacrés à l'étude d'un mécanisme hystérique, ne semblent pas être de l'ordre des autres conditions que nous avons essayé d'identifier. Celles-là sont requises et posées, ou instaurées, par la mise en situation analytique. Celles-ci sont requises pour qu'il y ait mise. Le cours du travail requiert et pose celles-là. Il ne saurait être motivé en l'absence de celles-ci. Les deux ensembles semblent, néanmoins, se faire écho. Ce temps qui est accordé, ainsi que l'effort du médecin sont le temps et l'effort propres au travail. Ils sont des éléments de la dynamique du travail. Mais, alors qu'ils sont doublés de sympathie et d'intérêt personnel, ils semblent faire signe vers l'amour. Et le psychothérapeute de l'hystérie sait que le ressort érotique est un élément essentiel à la cure. Nous apprenons que «[d]ans bien des cas et principalement chez des femmes, et lorsqu'il s'agit d'expliquer des associations de pensées érotiques, la collaboration des patients devient un sacrifice personnel qu'il faut compenser par quelque succédané d'amour. Les efforts du médecin, son attitude de bienveillante patience doivent constituer de suffisants succédanés» 10.Il s'agit néanmoins d'un travail difficile. « J'ai souvent mentalement comparé la psychothérapie cathartique aux interventions chirurgicales et je qualifie mes cures d'opérations psychothérapiques en les comparant à l'ouverture d'une cavité pleine de pus, au grattage d'une carie, etc. » Il . C'est pourtant ce grattage de carie qui, en ce qui concerne la situation analytique, dégage les matériaux mnémoniques par une dynamique qui fait nettement signe vers celle qui est propre à l'amour. Ce n'est pas seulement que les contenus puissent relever de ce qui caractérise la vie amoureuse de tel patient à un moment donné, c'est que les matériaux sont véhiculés d'après une dynamique érotique.

8

Ibid., pp. 213-214.

9

Ibid., p. 238.
Ibid., p. 244.

10

Il

Ibid., p. 247.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.