Quand la vie s'allonge

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Au-delà des changements économiques, l'allongement de la durée de vie entraîne des bouleversements beaucoup plus importants : reconsidération des modèles de carrière, modification des rôles sociaux, création de nouveaux rapports entre les générations, formation de nouvelles activités dites du troisième âge,… La comparaison de nations connaissant le même choc démographique rend visible ces bouleversements. Mais face au même phénomène, ces sociétés réagissent diversement. Ces comparaisons invitent le lecteur à s'interroger sur l'adaptation et les inadaptations des politiques publiques face à ce sujet devenu fondamental.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
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EAN13 : 9782296378148
Nombre de pages : 290
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QUAND LA VIE S'ALLONGE 0 L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-7351-6
EAN : 9782747573511 Sous la direction de
Pierre ANSART, Aime-Marie GUILLEMARD,
Monique LEGRAND, Michel MESSU,
Koken SASAKI
QUAND LA VIE S'ALLONGE
France - Japon
L'Harmattan Harmattan Ktinyvesbolt L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 1053 Budapest, Via Degli Artisti, 15
75005 Paris Kossuth L.u. 14-16 10124 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même
Logiques Sociales si la dominante reste universitaire, la collection
entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.
Déjà parus
La chanson réaliste, Sociologie Catherine DUTHEIL PESSIN,
d'un genre, 2004.
Les cadres. Grandeur et incertitude, 2004. Olivier COUSIN,
2004. Philippe CARDON, Des femmes et des fermes,
Soigner les Mal Soignés : Ethnologie Jacqueline FERREIRA,
2004. d'un centre de soins gratuits de Médecins du Monde,
Jacques LE BOHEC, Les interactions entre les journalistes et
J.-M. Le Pen, 2004.
La critique vinicole en France, 2004. Jean-Luc FERNANDEZ,
Arts du cirque, esthétique et évaluation, Julien ROSEMBERG,
2004.
L'implication des journalistes dans le Jacques LE BOHEC,
phénomène Le Pen, 2004.
L'individu, la famille et l'emploi, 2004. Alain THALINEAU,
Sociologie des fédérations Denis BERNARDEAU MOREAU,
sportives, 2004.
Muriel GUIGOU, La nouvelle danse française. Création et
organisation du pouvoir dans les centres chorégraphiques
nationaux, 2004.
Les passagers de la Catherine ESPINASSE et Peggy BUHAGIAR,
2004. nuit. Vie nocturne des jeunes : motivations et pratiques,
Olivier NOËL, Jeunesses en voie de désaffiliation : Une sociologie
l'action publique, 2004. politique de et dans
L'enseignement agricole en France :éléments de François CARDI,
sociologie, 2004. SOMMAIRE
PREAMBULE, Pierre Ansart P. 7
PREMIERE PARTIE p. 13
LONGE VITE ET TEMPS SOCIAUX
Présentation p. 15
La ueillesse en Franc e : contraintes et likertés, Pierre Ansart p. 17
La perception du terres à notre époque de loreité de misse est-elle p. 39
modifik par l'allongera-nt de la durée de la zie ? Jun'ichiIshimaru
Trois propositions à propos du « Tenps de la Longézité de p. 57
Masse », Haruhico Hamaguchi
DEUXIEME PARTIE p. 71
IKIGAI ET LE SENS DU VIEILLIR
Présentatior4 Monique Legrand p. 73
Sentiment d'inutilité et engagenynt associatif : la retraite utile, p. 7'9
Monique Legrand
Suicide et "ikigli" chez les personnes âgées, Koken Sasaki p. 99
Quelle solidarité pour quel zieillissement ? Michel Messu p. 125
Soutien aux personnes âgées : nrours à la lande ou à l'aide p. 149
sociale ? Satomi Tanaka.
TROISIEME PARTIE p. 165
MEDICALISATION DE LA VIEILLESSE
Présentation, Michel Messu p. 167
Médcalisation de la zieillesse et qualité de zie chez les personnes p. 171
4gées, Flide- ichiro Nakano,
Problèmes des personnes âgeies dépendantes, Setsuko Takakura p. 191
Planifier sa propre nen : amant orgzniser « l'après mort » p. 203
dans une société zieillissante, Katsumi Shimane
QUATRIEME PARTIE p. 223
AVANCEE EN AGE : APPROCHES COMPAREES
Présentation, Anne-Marie Guillemard p. 225
Configurations de politiques publiques et cultures de l'âge: une p. 229
perspertize conparé de l'actizité en seconde moitié de carrière, Arme-
Marie Guillemard
Le budget des ce. Ett—A- con -paratne entre k Japon et la p. 261
France, Sachiko Matsumura
Les .9stèrms de tutelle pour adultes : conparaison entre le Japon, p. 271
l'A llernigre et l'A ngleterre, Mariko Kamada
CONCLUSION p. 283
Monique Legrand, Sachiko Matsumura, Michel Messu
Ont participé à cet ouvrage :
Pierre Ansart, Université Paris 7 - Denis Diderot
Anne-Marie Guillemard, Université de Paris V - Sorbonne
Haruhiko Hamaguchi, Université Waseda - Tokyo
Jun'ichi Ishirnaru, Université Meisei - Iwaki Mariko Kamada,
Monique Legrand, Université Nancy 2 - LASTES
Sachiko Matsumara, Université des Ondes - Chiba
Université de Nantes - GRASS Michel Messu,
Hide-ichiro Nakano, Université Kokusai Gakuin de Hiroshima
Koken Sasaki, Université Soka - Tokyo
Université Senshu, Tokyo Katsumi Shimane,
Setsuko Takakura, Université catholique, Nagasaki Junshin
Satomi Tanaka, PREAMBUT.F;
Pierre ANSART
Ce volume qui rassemble des travaux de sociologues
japonais et français sur les conséquences de l'allongement
de la vie, au Japon et en France, se situe dans le
prolongement d'échanges franco-japonais poursuivis depuis
plus de vingt ans.
Lorsque, en 1980, la Sociétéfranco-japonaise de Sociologie, de
Tokyo, et des chercheurs français, envisagèrent d'organiser
des échanges réguliers, la question majeure, pour les
sociologues français, était de mieux comprendre ce que l'on
considérait alors comme le "miracle japonais". La question
se posait, en effet, de comprendre et d'expliquer pourquoi,
après la fin de la seconde guerre mondiale, la société
japonaise avait pu effectuer une reconstruction
exceptionnellement rapide, maintenir, dans les entreprises
industrielles les plus dynamiques, des formes de
coopération et de solidarité, réaliser ce que l'on considérait
alors comme un "consensus" social unique parmi les
nations industrialisées.
Sans écarter cette interrogation, les sociologues japonais
et français furent très rapidement amenés à élargir le
champ de leurs interrogations au delà de cette
préoccupation pragmatique et à s'intéresser avec intensité à
tous les aspects essentiels de la société japonaise. C'est ainsi
qu'à partir du Colloque de 1982, tenu à Tokyo sous l'égide de la Maison franco-japonaise, les échanges de questions,
d'informations, les organisations de séjours, se
développèrent, prenant des formes diverses, individuelles
ou collectives, répondant aux projets de recherche de
chacun. Au Japon, ces activités de coopération ont trouvé
un appui permanent grâce à la Société francolaponaise de
Sociologie, actuellement dirigée par M. Koken Sasaki ; en
France, le réseau de chercheurs qui lui correspond ne cesse
de se renouveler en fonction des objets de recherche.
La permanence et la vitalité de ces échanges
scientifiques (malgré les difficultés financières
incessamment renouvelées...) s'expliquent par bien des
raisons. Pour les sociologues français, quel que soit leur
domaine particulier de recherche, la société japonaise, dans
la pluralité de ses dimensions, est une source inépuisable de
questionnements et de réflexions. La question des rapports
sociaux dans l'entreprise est rapidement devenue un
prétexte introduisant à une réflexion totalisante sur toutes
les questions générales qui hantent la recherche
sociologique : la famille japonaise, l'éducation, les
organisations, les rapports de classes et de genres, les
croyances, les rapports entre traditions et changements...
Toutes ces questions familières à la culture sociologique
semblent recevoir d'autres réponses que celles qui sont
attendues dans les cultures occidentales. Cependant cette
étrangeté est, aussi, une illusion.
Dès que l'on dépasse la fascination de l'étonnement,
dès que l'on s'engage dans une recherche particulière, dès
que l'on poursuit une investigation avec un collègue de
_Tokyo ou de Yokohama, on ne manque pas de découvrir
jusqu'à quel point la société japonaise rencontre des
problèmes identiques, répond différemment aux mêmes
problèmes selon son passé et ses cultures. D'où l'intérêt
extrême des investigations et des informations, où ne
cessent de se renouveler les questions sur le prévu et
l'imprévu, le connu et l'inconnu, le familier et le surprenant.
8 Ces attitudes sont réciproques : le chercheur japonais
d'aujourd'hui ne se trouve pas, en France, en terre
radicalement étrangère ; non seulement sa formation l'a
amené à rencontrer les sociologies françaises et leurs
traditions de recherche, mais, comme le chercheur français,
il trouve en France des institutions, des formes de vie qu'il
peut comparer, rapprocher ou distinguer des structures
japonaises selon les lieux ou les aspects particuliers.
Cette complexité des recherches et des connaissances
s'est accrue au delà des années 80 du fait des crises et des
changements socio-économiques et sociaux. Loin de
décourager la recherche, les changements survenus en
France comme au Japon dans tous les domaines,
économiques, sociaux, culturels, changements imposant
souvent l'abandon de certaines illusions (sur, par exemple,
la résistance insurmontable des habitudes et des traditions,
au Japon comme en France). Ces changements qui ne
peuvent être éludés posent de nouvelles questions et
imposent de nouvelles recherches.
Cette situation particulière de familiarité et d'étrangeté, de
compréhension et d'incompréhension initiale, dans un
contexte de changements, conduit aussi le chercheur à
repenser sa propre culture, ses propres habitudes mentales,
et à percevoir autrement les formes de vie, les attitudes qui
lui sont familières dans son propre milieu Le sociologue
français qui s'est proposé, en ethnographe, de comprendre
les pratiques d'enseignement dans les classes primaires au
Japon, apprend non seulement quelles sont ces pratiques,
mais il apprend simultanément à interpréter différemment
les pratiques françaises et leur originalité communément
oubliée. Il en est de même pour tous les domaines
d'investigation, comme il en est de même pour le chercheur
de Tokyo venant étudier les pratiques françaises.
Entraîné dans ce travail de comparaison et de révision de
ses propres modes de pensée, on est parfois tenté de croire
que toutes les recherches peuvent être entreprises et
9 qu'elles conduiront toutes à des conclusions riches de
réflexions neuves. Toutefois, les domaines de recherche
répondent plus ou moins à une de-mande sociale,
rencontrent des problèmes plus ou moins importants pour
les collectivités nationales, sont plus ou moins propices à
l'organisation de recherches collectives. La question s'est
posée en ces termes en 1995, alors que, par ailleurs, les
difficultés de financement exigeaient de concentrer les
travaux en raison de la diminution des moyens financiers.
Après une concertation attentive, il est apparu opportun de
choisir un thème commun de recherche, de faire
converger les travaux sur l'étude comparative des
au conditions de vie des personnes du « troisième âge »,
Japon et en France.
La date de ce choix n'est pas indifférente. Ce fut, en
effet, un moment où se cristallisait sur le thème du
« vieillissement de la population » un ensemble
d'inquiétudes et de prises de conscience, en France, et plus
encore au Japon. Alors que la conscience des nouveaux
problèmes dus à l'évolution de la population était familière
aux experts et aux démographes, et de longue date, ces
préoccupations atteignirent alors le grand public, faisant de
ce thème l'objet de multiples argumentations,
vulgarisations, et prises de positions.
En dehors de cette préoccupation que l'on peut
qualifier de civique, ce champ de recherche est notoirement
important, trop souvent négligé, aussi important au Japon
qu'en France, et susceptible de favoriser les échanges et
rencontres. L'allongement de la vie est un phénomène
massif, posant donc des problèmes communs aux deux
populations, transformant des relations sociales
fondamentales, imposant des réformes inéluctables et, en
France, souvent reportées. Les incidences politiques de
cette situation et de ces travaux n'est pas pour décourager
les sociologues qui peuvent penser que la distanciation qui
10 résulte du comparatisme est précisément désirable dans un
sujet complexe et, éventuellement, « sensible ».
Le domaine du « troisième âge » n'est pas, pour le
sociologue, un domaine réservé. Les démographes
l'étudient dans leurs travaux sur les populations. Les
économistes en étudient les conséquences sur la
consommation, sur les finances publiques et la gestion des
assurances. Les politologues notent les changements dans
la répartition des votes. Les spécialistes de la santé
individuelle et publique y sont, selon leur perspective
propre, attentifs.
Il reste, aux sociologues, un domaine considérable, et, par
bien des aspects, relativement nouveau, en France et au
Japon. Citons quelques questions dont il sera aisé de
souligner l'importance et les conséquences.
Que désignent, plus exactement, ces concepts flous de :
populations du « troisième âge », ou « âgées », ou encore
« aînées », en France et au Japon ? Ces expressions ne
désignent pas des critères d'âge. En France, la frontière
marquant l'entrée dans ce nouvel âge, est rendue
communément synonyme de fin de la vie de travail,
d'entrée dans la « retraite ». Cette seule question exige de
multiples travaux pour préciser, en France et au Japon,
quand, en quelles conditions, par quelles réglementations
ou choix personnels, les personnes sont — ou estiment
qu'elles sont — entrées dans ce troisième âge.
Se pose alors la question des modes de vie (ou, comme
préfèrent le dire nos collègues japonais, la question de la
qualité de la vie). Question considérable qui exige la
mobilisation de tous les instruments de la sociologie :
observation, questionnaires, entretiens, interprétations,
créations d'hypothèses sur les relations entre la vie active et
la vie de retraite, sur les activités et l'entretien de relations
familiales, de voisinage, locales, municipales, ou
associatives... De telles comparaisons précises entre les
deux cultures sont inépuisables et ne manquent pas de
11 requérir une connaissance intime et méthodique des
différences culturelles.
On trouvera donc, dans ce volume divisé en quatre
Parties, treize études qui se complètent, japonaises et
françaises :
introduit à la La première Partie (Longévité et temps sociaux)
question générale des changements dans la perception du
temps liés à l'allongement de la vie. Sur le long terme, en
effet, cet allongement se traduit par une nouvelle
construction de la durée perçue qui retentit sur l'ensemble
des groupes d'âge aujourd'hui. L'exemple japonais rejoint
étroitement, à ce niveau, l'expérience française.
(Iktgaï et conscience du vieillissement) La deuxième Partie
interroge les attitudes des personnes âgées, soit pour
souligner des régressions du niveau de satisfaction chez
certains, soit pour mettre en relief des réactions novatrices
au « vide social » en France comme au Japon.
La troisième Partie (La médicalisation de la vieillesse) attire
l'attention sur les personnes les plus âgées, sur les
situations de dépendance, sur l'emprise de la médicalisation,
sur les effets de ces situations et les attitudes qu'elles
suscitent.
Enfin, la quatrième Partie (L'avancée en âge, approches
comparées) précise les comparaisons sur deux points : sur la
participation des personnes âgées au marché du travail ou
leur éviction de ce marché, puis sur les revenus et les
budgets des ménages âgés au Japon et en France.
Ajoutons, en terminant, que ces contributions ont été
présentées en Octobre 2001 à Iwaki, ville portuaire au nord
de Tokyo, dans le cadre de l'Université qui tint à montrer
ce que peuvent être, au Japon, les arts de l'hospitalité.
Nous remercions particulièrement Dominique Boux qui a
réalisé avec patience et compétence le délicat travail de mise
en page et de mise en forme de ce volume.
12 Première partie
Longévité et temps sociaux PRESENTATION
Qu'en est-il au Japon de la perception actuelle du temps
et en quoi cette perception est-elle influencée par le
phénomène nouveau de l'allongement de la vie ? Jun'ichi
Ishimaru retrace une périodisation de ces changements en
trois phases.
Au temps cyclique lié aux rythmes naturels et propre à
une société fondée sur l'exploitation du sol, la modernité a
fait succéder un temps uniforme, le temps linéaire des
horloges qui a pris, au Japon, les traits accusés de
l'uniformisation : mêmes rythmes éducatifs, mêmes normes
pour l'âge du mariage, mêmes conditions pour la fin
d'activité. L'allongement de la vie, en modifiant
profondément les rythmes temporels et les attentes de
chacun, ne remet-elle pas en question cette uniformité ?
Est-il aussi urgent qu'hier, par exemple, pour un adolescent,
de terminer ses études supérieures précipitamment ? Est-il
indispensable, aujourd'hui, que les hommes et les femmes
accèdent au mariage au même âge ? Et n'y a-t-il pas quelque
rapport entre ces situations nouvelles et la remise en cause
des figures de l'identité et le renforcement de la quête de
soi-même ?
Qu'en est-il, en France, de l'histoire du vieillissement et
est-elle comparable à cette même histoire au Japon ? Sans
prétendre traiter cette question dans toute son étendue,
15 Pierre Ansart rappelle que, dès le XVII ème siècle, a été mis
en place un système d'aide à certaines catégories de
personnes âgées : ce système était fondé sur une
représentation sociale attribuant à l'Etat la responsabilité de
subvenir aux besoins des citoyens ayant contribué, durant
leur vie active, au principales institutions. Modifié à travers
le temps, étendu progressivement à l'ensemble des citoyens,
ce régime est aujourd'hui confronté aux changements
induits par l'allongement de la vie et par les difficultés
économiques. I,'Etat se trouve, à nouveau, sollicité de
résoudre ces contradictions, non sans conflits sociaux,
insatisfactions et polémiques politiques.
Mais comment aborder ces questions et n'y a-t-il pas
des changements à repérer dans les épistémologies en
fonction de cet allongement de la vie ? Haruhoko
Hamaguchi rappelle les deux connotations opposées du
mot vieillissement : (comme usure, ou comme maturité) et
rapproche de cette dualité l'opposition entre les analyses
objectives des faits de vieillissement et la restitution des
expériences subjectives. Ces deux approches sont-elles
incompatibles ? Les recherches objectivantes et menées en
termes de causalité ont accumulé une documentation
considérable sur les conditions de vie. Et cependant, les
expériences personnelles demeurent vécues dans leur
complexité et leur obscurité. Une réflexion insistant moins
sur les conditions de vie, et davantage sur la qualité de la
vie, conduit à tenir compte à la fois des conditions
objectives et des expériences personnelles. On peut penser
qu'à mesure du développement des préoccupations de la
qualité de la vie, s'imposera la réflexion sur les priorités
existentielles qui n'écarte pas l'interrogation critique et
politique.
16 LA VIEILLESSE EN FRANCE :
CONTRAINTES ET LIBERTES
Pierre ANSART
Au cours des échanges qui ont précédé l'ouverture de
notre colloque, Monsieur Koken Sasaki nous a suggéré de
réfléchir sur les contraintes qui pèsent sur les personnes âgées
et sur les libertés qui sont les leurs. Il a souhaité que soient
comparées sur ce thème les situations japonaise et française.
Je vais m'efforcer de répondre à cette question en ce qui
concerne la France.
La question posée est claire. Au sujet des contraintes, il
ne s'agit pas ici d'insister sur les contraintes physiques qui
sont universelles, de santé, de maladie, mais sur les
contraintes sociales qui sont diverses et de niveaux
différents : contraintes découlant des règlements
1 Cette antinomie des contraintes et des libertés constitue un problème
traditionnel et permanent des recherches sociologiques. Les grandes
lignes de ces discussions ont été tracées dès la naissance de la sociologie
au XIXème siècle entre, d'une part, les tendances d'inspiration
scientiste (Marx, Durkheim) qui se sont proposés d'analyser les
structures déterminantes, les conditionnements des comportements, -
et, d'autre part, les tendances d'inspiration individualiste (A. de
Tocqueville, M. Weber) qui ont insisté, au contraire sur les marges de
liberté culturelle et individuelle. Ce débat continue de diviser les écoles
de sociologie, par exemple, en France : Cf. Pierre Ansart , Les Sociologies
contemporaines, Paris, Editions du Seuil ; 3 ° édit., 1995.
17 administratifs, interdictions de certaines activités,
obligations dépendant des coutumes et des moeurs, de
l'environnement immédiat, du milieu familial
éventuellement.
Pour les libertés, nous considérons ici les libertés
concrètes, la possibilité de faire choix entre différents
comportements et la marge de ces choix, la possibilité de se
comporter en acteur soit dans son milieu le plus proche,
soit dans la vie associative, municipale, politique. Possibilité
de satisfaire des aspirations, des exigences ; possibilité de
concevoir et de réaliser des projets. Possibilité aussi
d'accepter ou de refuser des sollicitations, des demandes
venues de l'environnement social et, éventuellement d'y
résister.
La question est donc sans ambiguïté. Par contre, la
réponse ne peut qu'être complexe, et pour, au moins, deux
raisons :
- la première raison de cette complexité tient aux
transformations des conditions sociales de la vieillesse :
conditions qui ont évolué au cours du temps, au cours de
l'histoire récente, et qui, aujourd'hui aussi, se transforment'.
- La seconde raison tient à la subjectivité des intéressés
qui peuvent, dans une certaine mesure, tolérer, par exemple,
une obligation administrative, alors que d'autres la
ressentent comme une atteinte à leur liberté. Il y a une
marge de subjectivité dans ces appréciations dont nous
devrons tenir compte.
2 L'histoire de la vieillesse a donné lieu à des recherches nombreuses qui
permettent de connaître avec précision ces évolutions au niveau socio-
politique, à celui des moeurs et des expériences individuelles. Cf.,
Paris, Odile exemplairement : Patrice Bourdelais, L!Age de la vieillesse,
Jacob, 1993. Ces travaux s'inscrivent dans le mouvement issu de 1'Ecole
des Annales et marqué par les travaux d'Ariès sur l'histoire des classes
d'âge et des mentalités. Cf. : Philippe Ariès, L'enfant et la vie familiale sous
l'Ancien Régime, Paris, Editions du Seuil, 1973.
18
Nous serons donc amenés à distinguer plusieurs niveaux
d'analyse : - examiner tout d'abord les lois, les normes
juridiques, les décisions qui sont imposées — d'autre part, les
usages, les habitudes et les moeurs qui désignent les
comportements acceptés — et enfin, nous devrons évoquer
les expériences vécues, les évaluations que font les
personnes âgées de leur propre situation, la façon dont ils la
jugent et, éventuelle-ment, comment ils en souffrent. Le
premier niveau d'analyse relève davantage de l'histoire des
institutions et des politiques publiques, le second et le
troisième relèvent de la sociologie, des enquêtes réalisées
auprès des personnes âgées, selon les diverses
méthodologies.
Pour dresser un tableau synthétique de ces situations et
de leurs transformations, il sera éclairant de rappeler les
grandes lignes de cette longue histoire ; car il fut un temps
où cette antinomie des contraintes et des libertés se posait
en de tout autres termes
1. Contraintes et libertés dans l'histoire.
En interrogeant le passé, on peut estimer que l'antinomie
des contraintes et des libertés s'est formulée en France dès
l'Ancien Régime. Jusqu'au XVIIIème siècle, on peut
distinguer trois formes de cette antinomie :
- les nobles échappent aux contraintes sociales en ce sens
que l'âge ne modifie pas leur statut. Le noble, quel que soit
son âge conserve le rang qui lui est prescrit par sa place
dans sa lignée'.
- à l'opposé de l'échelle sociale, les paysans propriétaires
de leurs terres, restent attachés à leurs biens, ils vieillissent
dans leur ferme, entourés de leurs enfants et y travaillent
aussi longtemps qu'ils le peuvent. Les pauvres, qui subissent
Ariès, op. cit. 3 Cf., Philippe
19 le maximum de contraintes, trouvent un accueil dans leur
paroisse et auprès des institutions religieuses'.
- une troisième forme apparaît au XVIIème siècle et
préfigure à grands traits les caractères actuels de
l'antinomie. C'est au cours du XVIIème siècle qu'est
organisée une protection des soldats blessés, âgés ou
invalides. C'est aussi à cette époque que se définit le mot
retraite dans son double sens actuel et qui désigne à la fois la
situation de non-travail : «être à la retraite, - prendre sa
retraite », - et la somme versée à des personnes âgées pour
subvenir à leurs besoins, « toucher sa retraite mensuelle ».
En 1771, une pension est versée à tous les soldats comptant
plus de 24 ans de service. Au cours du XVlIlème siècle, ce
régime est étendu à d'autres corps de l'Etat : aux juges, aux
ingénieurs de Ponts et Chaussées, aux fonctionnaires de
s . l'Imprimerie nationale
On peut dire que les très grandes lignes de la
problématique actuelle des contraintes et des libertés se
sont constituées à cette époque :
De quoi s'agit-il alors ? De prendre en compte les
contraintes naturelles (le vieillissement, l'incapacité de
travailler), et, d'autre part, de tenir compte des services que
le juge, le soldat, le fonctionnaire, ont rendus à la
collectivité. Implicitement, il s'agit de reconnaître une dette
collective à l'égard de ceux qui ont travaillé au service du
public, et donc de reconnaître à leur égard un devoir de
solidarité. Et, pour réaliser ces finalités, il revient à l'Etat,
aux finances royales, puis publiques, de protéger ces
personnes âgées contre les contraintes des besoins par le
moyen d'un revenu, d'une pension, qui leur sera
Cf., Patrice Bourdelais, op. cit.
5 David G. Troyansky, Old Age in the Old Regime : Image and E>,pelience in
Ithaca et Londres, Cornell University Press Eighteenth Century France,
1989.
20 régulièrement versée. Cette pension assure à chacune de ces
personnes la sécurité qui est une première forme de liberté,
la possibilité de subsister sans faire appel à la charité, et à la
dépendance que celle-ci implique. La retraite est dès lors
conçue comme un droit, le droit moral d'être protégé,
comme un droit positif impliquant des règles d'attribution,
une régularité de versements issus de la collecte des impôts.
- La Révolution de 1789 a suscité de multiples débats sur
les moyens de procurer aux citoyens non propriétaires une
assurance contre l'indigence. Notons que le débat entre les
deux solutions générales : retraite par « répartition » et retraite
qui se renouvelle encore aujourd'hui, se par «capitalisation »
formule dès cette époque. Les fonctionnaires (soldats,
répartition (sur les fonds juges) reçoivent une pension par
publics), mais des représentants du peuple proposaient déjà
de créer une « Caisse d'assurance » qui recueillerait les
placements d'épargne opérés au cours de la vie active et qui
verserait ensuite des secours pendant la vieillesse. C'était
déjà le programme d'une pension par capitalisation6.
A partir de 1830, une nouvelle question se pose de façon
dramatique, liée au développement rapide de
l'industrialisation. Le nombre des ouvriers augmente
considérablement et, de même, le nombre des travailleurs
âgés sans ressources. Les journaux ouvriers des années 1840
dépeignent la condition misérable de ces anciens ouvriers
réduits à la misère, et demandent l'organisation de soutiens
pour ces ouvriers dépourvus de ressources. C'est la
«paupérisme » qui devient une question question du
politique. Deux camps s'affrontent alors, les conservateurs
d'une part et les républicains et socialistes de l'autre. Les
conservateurs, soutenus par le patronat et les grands
Patrice Bourdelais, Le seuil d'entrée dans la vieillesse : le poids de
l'histoire, in Anne-Marie Guillemard, Jacques Légaré, Pierre Ansart,
Entre travail, retraite et vieillesse, Le grand écart, Paris, Editions dir.,
L'Harmattan, 1995, p. 88-101.
21 propriétaires, s'opposent à la multiplication des retraites ; ils
redoutent l'alourdissement des charges de l'Etat et
l'accroissement des impôts. Les théoriciens du libéralisme
appuient cette position au nom du « laisser faire ». Les
socialistes, appuyés par les ouvriers des villes, accusent les
conservateurs de ne défendre que leurs intérêts mercantiles,
ils réclament des mesures étatiques rapides pour soutenir la
condition des travailleurs âgés ; des mouvements radicaux
en font un argument majeur dans leurs projets politiques.
Les dernières années du siècle connurent une forte
mobilisation sur ce thème'.
Les solutions qui vont peu à peu se dégager dans les
années 1880-1890 sont issues d'un compromis entre ces
positions extrêmes. Différents courants intellectuels y
participent. Durkheim notamment, dans sa thèse de 1893,
souligne la nécessité et la modernité de la solidarité organique,
et il expliquera ensuite l'urgence de combattre l'anomie
engendrée par le développement du capitalisme. La solidarité
organique, qui caractérise, selon Durkheim, les sociétés à
forte division du travail social, est l'objet d'un constat, mais
elle implique notamment qu'une partie de la société ne peut
être ni exclue ni dominée : le rejet par la société d'une partie
d'elle-même est un mal social qui doit être combattu. Dans
la même voie, des hommes politiques, des socialistes
modérés, socio-démocrates, démocrates chrétiens,
s'inspirent du solidarisme, défendent des solutions tendant à
créer, pour les ouvriers et employés, de nouveaux droits et
une nouvelle forme de propriété, une propriété sociale.
L'idée qui prévaut alors est de faire que le travailleur ne soit,
ni un exploité entre les mains du patronat, ni un assisté
entre les mains de l'Etat, mais un citoyen détenteur de
droits, et assuré contre la maladie et contre la misère.
7 Ces mutations sociales ne sont pas séparables du mouvement social
qui conduit alors les classes laborieuses à s'organiser et à développer
une forte conscience identitaire et revendicative.
22 L'expression «Assurance sociale » exprime bien cette idée
centrale qui, pour les travailleurs âgés, signifie la garantie
d'un revenu après la cessation de la période du travail. Il
s'agit essentiellement, dans cette conception, de lutter
contre les asservissements que sont l'indigence, la misère,
l'exclusion. Il s'agit de donner les moyens de lutter contre
l'oppression du paupérisme, de donner à la personne âgée
les moyens de n'être pas l'esclave de ses besoins essentiels 8 .
Les années 1935-1936, années du « Front Populaire »,
ajoutent à cette problématique de libération des contraintes,
l'idée fortement populaire du droit aux loisirs, le droit aux
« congés payés ». L'émergence de ce droit aux loisirs retentit
sur les représentations concernant l'utilisation des années de
retraite. On peut dire que les représentations communes qui
faisaient surtout de l'assurance sociale un moyen de résister
aux contraintes naturelles, un minimum vital contre le
dénuement, ces représentations se transforment
profondément à cette époque et ajoutent l'exigence d'un
élargissement des choix, notamment dans le domaine des
activités de loisirs. Ces idées et revendications sont
communément partagées aujourd'hui : un déplacement s'est
opéré, depuis une représentation des contraintes naturelles
vers l'idée d'un droit aux libertés, vers la préoccupation de
la vie bonne, de la vie où les choix personnels ont leur
place.
Terminons ce rappel historique en 1945, aux années qui
suivent la fin de la deuxième guerre mondiale. En 1945, le
gouvernement issu de la Libération généralise le régime de
la Sécurité Sociale à tous, étendant ainsi ce régime de
garantie sociale à tous les citoyens. Cependant, l'antinomie
de la contrainte et de la liberté, ou mieux, l'antinomie des
contraintes et des libertés, ne disparaît pas totalement ; elle
8 Cf., Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du
salariat, Paris, Fayard, 1995.
23 va revêtir de nouvelles formes que nous allons maintenant
considérer.
2. La condition actuelle des personnes âgées.
Comme nous venons de le voir, il y a bien une histoire de
la vieillesse, avec ses continuités, ses évolutions lentes, et
ses changements. Il faut aussi rappeler les transformations
fondamentales qu'a connues la situation des personnes du
troisième âge : allongement de l'espérance de vie, élévation
des conditions matérielles et du niveau de vie,
transformations économiques, sociales, et même politiques.
- Songeons brièvement aux transformations des relations
interindividuelles liées à l'allongement de la vie. Au
XVIIème siècle, au moment où l'espérance moyenne de vie
ne dépassait pas cinquante ans, une personne qui parvenait
à l'âge de soixante ans, âge estimé très élevé selon les
critères de cette époque, n'avait, autour d'elle, aucun
ascendant, et très peu de contemporains. Aujourd'hui, au
contraire, où l'espérance de vie dépasse quatre vingt ans
pour les femmes, des retraités de 60 ans peuvent encore
avoir leurs parents de 80 ans, ils peuvent avoir des enfants
qui ont alors 35 ans et qui sont eux-mêmes parents. Il est
donc fréquent aujourd'hui, que 4 générations successives
soient contemporaines. Et même s'il n'y a pas eu de
filiation, tous les retraités de 60 ans ont de fortes chances
d'avoir des collatéraux et un réseau potentiel de
contemporains, ce qui était inimaginable autrefois. C'est,
par rapport au passé, un changement radical. Ces retraités
de soixante ans ne sont plus isolés, dans leur grande
majorité. Ils constituent plut& une génération intermédiaire
vers laquelle se tourne la génération plus âgée qui a besoin
d'aide, et la génération plus jeune qui pourra apprécier les
services que pourront leur rendre ces jeunes retraités libérés
des obligations du travail. Ce phénomène de
chevauchement des générations est un phénomène général.
La personne parvenant à l'âge de soixante ans, n'est plus du
24 tout isolée démographiquement, elle ne fait plus partie
d'une catégorie exceptionnelle et rare. Elle fait partie d'une
catégorie sociale en bonne condition physique et apte à de
multiples activités`'.
- La seconde différence qui oppose radicalement la
situation d'aujourd'hui à celle d'autrefois concerne
l'extension des protections sociales et surtout, pour la
France, l'intervention des réglementations étatiques. Nous
avons là un exemple clair de cette mutation qui nous
éloigne radicalement de la situation d'autrefois. Alors qu'au
XVIIème siècle, les protections étaient essentiellement
issues des proches, du réseau de parenté, et, pour les
indigents, de la commune et des établissements religieux,
aujourd'hui, les protections sont issues de la collectivité
dans son ensemble, et, pour leur réglementation, des
politiques publiques. Ce qui fait fortement apparaître
combien le troisième âge est, plus que jamais, une
construction sociale. Etudier la situation des personnes
âgées aujourd'hui, c'est étudier les périodisations sociales,
l'âge de la retraite, les systèmes d'assurances, le rôle des
travailleurs sociaux... c'est-à-dire tous les fonctionnements
institués qui organisent et rendent possibles les activités des
personnes âgées. L'antinomie des contraintes et des libertés
a changé de contenu et doit désormais être analysée dans
cette configuration où interviennent de multiples acteurs
sociaux, les entreprises, les compagnies d'assurances et
d'épargne, les institutions publiques, l'Etat, mais aussi les
institutions locales comme les municipalités ; et il faut
ajouter aussi les syndicats, les organes de presse, les
9
Cf. Thomas R. Cole, David D. Van Tassel, Robert Kastenbaum,
New York, Springer, 1992. Handbook of the Humanities and Aging,
25 autorités morales et religieuses, qui peuvent influencer les
décisions et les personnes elles-mêmes dans leurs choix'.
On peut prévoir que, dans cette organisation sociale
complexe, les contraintes et les libertés seront diverses et
qu'elles n'atteindront pas les différentes catégories sociales
de façon identique. On le voit dans le premier point à
considérer : l'âge de la retraite.
Nous entendons par âge de la L'âge de la retraite.
retraite, l'âge légal de liquidation des dossiers à partir duquel
les Caisses de Retraite, les Assurances sociales, sont
autorisées à verser aux personnes concernées l'intégralité de
leur pension.
Cet âge est fixé aujourd'hui à 60 ans. Cette limite est, là
encore, un résultat de l'histoire . La loi de 1910 l'avait fixée
à 65 ans pour les salariés du secteur privé ; en 1971, la loi
avait précisé qu'à 65 ans, les salariés obtenaient le droit à la
« pension complète » s'ils avaient cotisé pendant 37 ansl /2.
Il y a là une réglementation tout à fait précise : chacun a
formellement le droit de prendre sa retraite avant l'âge légal
de 60 ans, mais il subit alors des amputations financières
pour les années « manquantes » par rapport aux 37ans1/2
de versements exigés.
C'est en 1983 que la règle a été modifiée et que l'âge du
droit à la retraite a été abaissé à 60 ans. Par qui, par quelles
instances, fut prise une telle décision ? Apparemment par
les instances politiques, mais, en fait, en réponse à des
pressions diverses : les dirigeants socialistes d'alors
souhaitaient prendre des mesures favorables aux salariés. Le
patronat souhaitait l'abaissement de l'âge pour alléger les
effectifs de la main d'oeuvre, et, éventuellement, pour
embaucher des salariés plus jeunes et moins bien
rémunérés ; c'était, d'autre part, une période d'extension du
" Dans l'abondante littérature consacrée à ces thèmes, retenons : 1
Travailjamilial, solidarité de voisinage et maintien à domicile Michel Frossard,
Cahiers de l'ENSP, 1988, n°3, 113 p. des personnes âgées,
26 chômage : sur 22 millions de population active, il y avait
alors 2 millions 1/2 de chômeurs. Et les syndicats appuyaient
cette réforme ll .
Du point de vue de l'antinomie des contraintes et des
libertés, cette réforme avait bien pour but et pour
signification d'alléger les contraintes du temps de travail et
d'accroître le temps de non-travail, d'accroître les temps de
liberté.
Il faut préciser que cet accroissement de liberté n'est pas
aujourd'hui ressenti et vécu comme tel par toutes les
catégories sociales et particulièrement en deux cas :
- Premièrement, certaines professions estiment
aujourd'hui que l'âge de 60 ans est trop tardif. Des
dérogations existent déjà pour certaines professions, pour
les commissaires de police, par exemple, qui peuvent
prendre leur pleine retraite à 55 ans, sinon à 50 ans. Les
arguments évoqués pour ces dérogations portent sur le
caractère de dangerosité ou de pénibilité du travail. Or ces
arguments sont repris par d'autres syndicats professionnels
qui estiment que les 60 ans imposés sont excessifs et ne
tiennent pas compte des particularités de leurs professions.
C'est le cas bien connu en France des pompiers qui
estiment que leur travail est particulièrement fatiguant et
souvent dangereux, que certaines tâches de sauvetage ne
peuvent plus être confiées à des hommes ayant dépassé 50
ans. Cet abaissement de l'âge entraînerait nécessairement
une charge supplémentaire pour les finances publiques et le
gouvernement refuse d'accéder à cette revendication. Le
conflit demeure actuellement entre ces professions et les
pouvoirs publics. Il y a là débats, tensions, refus, et
imposition des règlements.
- Le deuxième problème, plus important, est celui des
pré-retraites et c'est un régime où apparaît clairement la
diversité des antinomies entre contrainte et liberté. Le statut
Il Ibidem.
27 des fonctionnaires est, sur ce point, totalement différent du
régime des entreprises privées. Pour les fonctionnaires, l'âge
de la retraite est fixe et non modifié (il est actuellement de
65 ans) ; mais pour les agents du privé, la date de la
cessation d'activité, ou de la diminution progressive de
l'activité, donnent lieu, pour environ la moitié des ouvriers,
employés et cadres, à des aménagements divers de pré-
retraite.
Mme Anne-Marie Guillemard a beaucoup étudié cette
question en France et hors de France 12 ; je serai donc bref
sur ce sujet. En un mot, il s'agit des politiques économiques
des entreprises françaises (et européennes) qui, soit pour
des raisons de surcharge d'effectifs, soit pour renouveler
une partie de leur personnel par des travailleurs plus jeunes,
obligent les travailleurs les plus âgés à quitter l'entreprise, ou
font pression sur eux, en ce sens. Ce peut être aussi le cas
dans une situation de faillite : les plans sociaux de
licenciement prévoient souvent que les travailleurs les plus
âgés seront placés en « pré-retraite », avec des
compensations qui s'éloignent plus ou moins du niveau de
salaire antérieur. Quelles que soient les raisons, les
travailleurs concernés sont obligés, contraints, de quitter
l'entreprise et sont placés dans une situation où ils ne sont
pas autorisés à profiter des avantages liés à l'obtention de
leur retraite définitive.
- Il faudrait aussi évoquer ici les cas où certains estiment
que, pour eux mêmes, le départ à 60 ans est prématuré ;
certains fonctionnaires estiment, par exemple, que le départ
à 65 ans est, pour eux-mêmes, trop précoce. Se trouve posé
ainsi le problème général de l'uniformisation de la limite
Les nouvelles formes de transition entre activité et 12 Anne-Marie Guillemard,
retraite. Bilan d'une comparaison internationale des dispositifs de sortie anticipée
d'activité. Rapport MIRE ; Paris, juin 1991 ; L'âge de l'emploi, les sociétés à
l'épreuve du vieillissement, Paris, A. Colin, 2003.
28 d'âge ; certains ressentent cette uniformisation comme une
intrusion de l'Etat dans la sphère privée.
L'action de PEtat. L'Etat intervient donc
considérablement dans l'organisation de la vie des retraités.
Il intervient en fixant les règles générales qui s'appliquent à
tous, il intervient pour accepter ou refuser les dérogations,
comme il intervient indirectement par ses interventions
dans la vie économique, même si l'essentiel des décisions lui
échappent. Ces interventions de l'Etat-Providence qui ont
des objectifs de protection sociale et d'intégration des
citoyens, ont néanmoins certains caractères négatifs :
complication des procédures, lenteur, lourdeur
bureaucratique, opacité des décisions, faiblesse des
allocations. Pour illustrer ces ambiguïtés, choisissons
d'évoquer la complexité des procédures qui ont mené à
l'instauration d'une allocation nouvelle destinée aux
personnes dépendantes, personnes qui sont dans
l'incapacité d'accomplir seules les actes de la vie
quotidienne'.
Ces principes simples et ces finalités approuvés par la
majorité des décideurs et des citoyens, exigent, en fait, un
considérable travail de préparation par des organismes
différents conduisant à une longue préparation et à une
réglementation nécessairement compliquée. Il faut, en effet,
moduler la prestation en fonction de l'état physique de
chaque personne susceptible d'être bénéficiaire. On peut,
sur ce seul exemple, constater combien l'intervention de
l'Etat, dont les moyens financiers sont limités, fait
intervenir des mécanismes lourds, des procédures
nécessairement lentes, inquisitoriales, qui suscitent, comme
13 « L'allocation Dépendance » destinée aux personnes « dépendantes »
c'est-à-dire incapables d'accomplir les gestes de la vie quotidienne, a
donné lieu à de laborieuses difficultés d'application. Pour une vue
:Les Retraites des d'ensembles de ces questions, Cf. Gérard Pellissier
Paris, La Documentation Français ; diversité et complexité des régimes,
française, 1986.
29

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