Quand les jeunes s'engagent

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Les contributions de chercheurs et d'experts d'horizons différents montrent que l'engagement des jeunes perdure, même s'il évolue fortement. Loin de se replier dans la sphère privée, les jeunes adoptent des formes de participation ancrées au quotidien, davantage individualisées et limitées dans le temps, moins utopiques aussi. Face à un monde incertain, ils tentent de répondre aux bouleversements que connaît leur génération. Ces modalités d'engagement sont autant d'expérimentations permettant aux jeunes de se construire comme sujets.
Publié le : mardi 1 novembre 2005
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EAN13 : 9782336256788
Nombre de pages : 188
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Quand les jeunes s’engagent
Entre expérimentations et constructions identitaires

Collection Débats Jeunesses dirigée par Bernard Roudet Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire
La collection « Débats Jeunesses » a été créée en appui à AGORA Débats/Jeunesse, revue de l’INJEP, éditée par L’Harmattan. Le comité de rédaction de la revue constitue le comité éditorial de la collection. Le secrétariat de rédaction est assuré par Apolline de Lassus.
Jean-Pierre AUGUSTIN, Jean-Claude GILLET, L’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux. Manuel BOUCHER, Alain VULBEAU (sous la direction de), Émergences culturelles et jeunesse populaire. Turbulences ou médiations ? Olivier DOUARD (sous la direction de), Dire son métier. Les écrits des animateurs. Olivier DOUARD, Gisèle FICHE
(sous la direction de),

Éric MARLIÈRE, Jeunes en cité. Diversité des trajectoires ou destin commun ? Pierre MAYOL, Les enfants de la liberté. Études sur l’autonomie sociale et culturelle des jeunes en France. Geneviève POUJOL (sous la direction de), Éducation populaire : le tournant des années soixante-dix. François PURSEIGLE, Les sillons de l’engagement. Jeunes agriculteurs et action collective. Patrick RAYOU, La Cité des lycéens. Bernard ROUDET (sous la direction de), Des jeunes et des associations. Maxime TRAVERT, L’envers du stade. Le football, la cité et l’école. Alain VULBEAU, Les inscriptions de la jeunesse.

Les jeunes et leur rapport au droit. Olivier GALLAND, Bernard ROUDET
(sous la direction de),

Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans. Geneviève JACQUINOT, Groupe de recherche sur la relation enfants médias, Les jeunes et les médias. Perspectives de la recherche dans le monde. Yannick LEMEL, Bernard ROUDET (sous la direction de), Filles et garçons jusqu’à l’adolescence. Socialisations différentielles.

© L’Harmattan, 2005 ISBN : 2-7475-9267-7

Sous la direction de

Valérie Becquet et Chantal de Linares

Quand les jeunes s’engagent
Entre expérimentations et constructions identitaires

C

ET ouvrage collectif rassemble certaines contributions présentées lors de l’université d’été du ministère de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche intitulée Comprendre, accompagner et favoriser l’engagement des jeunes, proposée dans le cadre du programme ministériel Envie d’agir. Ces journées ont été organisées par l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire et se sont déroulées du 25 au 29 août 2003. Les textes présentés ici reprennent les communications de chercheurs et d’experts ; les chapitres V et X rendent compte des travaux réalisés au cours de deux ateliers dont l’objectif était de formaliser une réflexion à partir d’expériences pratiques.

TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos par Jean-Claude Richez . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 Introduction par Valérie Becquet et Chantal de Linares . . . . . . . . . . . . . . . . 13

PREMIÈRE PARTIE L’ENGAGEMENT QUESTIONNÉ : ENJEUX, ÉVOLUTIONS, REDÉFINITIONS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
CHAPITRE I Quand se transforment les modes d’engagement dans l’espace public, par Jacques Ion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 CHAPITRE II L’engagement à venir, par Didier Lapeyronnie . . . . . . . . . . . . . . . . 35 CHAPITRE III Modernité et engagement des jeunes, par Francine Labadie . . . . 55 CHAPITRE IV Le dégagement : notes sur le côté obscur de l’engagement, par Alain Vulbeau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69

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CHAPITRE V Jeunes « en difficulté » : les malentendus de l’engagement, par Chantal de Linares . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79

DEUXIÈME PARTIE LIEUX ET CONTEXTES DE L’ENGAGEMENT : ÉCOLES, ASSOCIATIONS, CONSEILS DE JEUNES… . . . . . . . . . . 93
CHAPITRE VI Les jeunes, les valeurs de la démocratie et l’école, par Bernard Roudet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95 CHAPITRE VII Dialoguer avec les jeunes : un engagement réciproque ? Les conseils de la vie lycéenne et les conseils de la jeunesse, par Valérie Becquet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107 CHAPITRE VIII L’engagement bénévole des jeunes et des étudiants, par Nadia Bellaoui . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127 CHAPITRE IX Les jeunes engagés dans les conseils locaux : des acteurs à part entière ? par Nathalie Rossini . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 CHAPITRE X L’information jeunesse : un maillon essentiel dans la construction d’un projet, par Gérard Marquié . . . . . . 155 CHAPITRE XI La pratique associative des jeunes mineurs : l’exemple du Réseau national des juniors associations, par Dan Ferrand-Bechmann . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 Orientations bibliographiques, par Valérie Becquet . . . . . . . . . . . 183

AVANT-PROPOS

Jean-Claude RICHEZ1

I

L y a, dans le discours que tient notre société autour de l’en-

gagement des jeunes, un véritable paradoxe. D’un côté, le discours sur les jeunes qui ne veulent plus militer, qui ne s’engagent plus, qui refusent de prendre des responsabilités dans les associations, de l’autre, de fortes mobilisations des jeunes sur des sujets les plus variés : des Journées mondiales de la jeunesse2 au mouvement altermondialiste3, pour ne retenir que les deux formes les plus spectaculaires de ces dernières années. C’est à la déconstruction de ce paradoxe que nous voudrions ici nous attacher. Aujourd’hui les jeunes s’engagent, mais autrement. Cette nouvelle donne est difficile à saisir, notamment parce que nous restons très largement prisonniers d’une conception de l’engagement qui réduit celui-ci à l’engagement politique et, de façon déjà plus accessoire, à l’engagement syndical et associatif, au détriment d’autres formes d’engagement. Rappelons pour mémoire que s’engager, c’est se lier par une promesse ou une convention.Avant de s’engager en politique, on s’engageait dans l’armée ou dans les ordres religieux. Le
Responsable de l’unité de la Recherche, des Études et de la Formation, INJEP. DE LINARES C., KEBAÏLI C., MAYOl P., « Entretiens avec Monseigneur Dubost », AGORA Débats/Jeunesse, n° 9, 3e trimestre 1997. 3 PLEYERS G., « De Gênes à Évian, les jeunes dans la mouvance altermondialiste » in BÉROUD S., MOURIAUX R. (dir.), L’année sociale 2003-2004, Syllepse, Paris, 2004.
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mariage, lui aussi, était considéré comme un engagement. On notera que cette confusion généralisée en France entre engagement politique et engagement en général, sur lequel nous ne portons par ailleurs aucun jugement de valeur, n’est pas valable dans d’autres pays, en particulier dans les pays anglosaxons, qui accordent une grande place au bénévolat. On pourrait au passage faire l’hypothèse que cette surdétermination de la référence au politique en France est la conséquence de notre organisation républicaine qui privilégie, dans la recherche du bien commun, le rôle de l’État. À ce sujet, les sondages d’opinion et les enquêtes livrent des résultats convergents mettant en évidence la désaffection des jeunes vis-à-vis des formes classiques de l’engagement politique. Les jeunes s’intéressent inégalement à la politique et éprouvent de plus en plus de difficultés à se positionner sur l’axe gauche-droite. Ils portent un regard plutôt négatif sur le personnel politique, mais restent attachés au vote. Pour finir, ils privilégient nettement les actions protestataires4. Tout le monde a d’ailleurs en mémoire la très forte mobilisation des jeunes entre les deux tours des dernières élections présidentielles. Le désintérêt prononcé pour l’engagement politique dans ses formes classiques n’est pas nécessairement un désintérêt pour le politique. Ces éléments sont à rapprocher d’autres phénomènes, très spectaculaires comme le mouvement altermondialiste, qui est essentiellement un mouvement de jeunes, ou plus discrets comme la multiplication des instances de participation des jeunes sous des dénominations variées et dans des logiques institutionnelles différentes. Faible est le nombre des jeunes qui se disent prêts à adhérer à des associations mais nombreuses sont celles qui vérifient chaque jour la capacité qu’ont les jeunes de s’engager ponctuellement aussi bien dans des associations à caractère très local qu’autour d’initiatives de structures plus lourdes. Ils adhèrent également fortement aux associations sportives et culturelles. « Jeunes et adultes, écrit Bernard Roudet, adhèrent aujourd’hui essentiellement à des associations sportives et culturelles, tandis que l’appartenance à des associations de défense d’intérêts collectifs diminue. Le militantisme cède la

4

Voir MUXEL A., L’expérience politique des jeunes, Presses de Science-Po, Paris, 2001.

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AVANT-PROPOS

place à d’autres formes de participation active, dont témoigne le développement de l’action bénévole. Marquée par le renforcement des valeurs d’individualisation, l’appartenance associative, qui d’ailleurs ne s’accroît plus en France depuis une dizaine d’années, apparaît davantage centrée sur l’accomplissement personnel, voire les relations interpersonnelles et la sociabilité amicale5. » Nous sommes là en partie au cœur du débat : comment réintégrer du collectif dans une société de plus en plus individualiste ? Pour reprendre une interrogation du sociologue Michel Wieviorka : « Comment concilier ces trois aspects distinctifs que sont l’appartenance, la référence à une identité collective, la participation à la vie moderne et la construction de soi comme sujet de sa propre existence6 ? » Toujours dans le même ordre d’idée, un certain nombre d’enquêtes mettent en évidence une forte demande de la part des jeunes en termes de compréhension du monde dans lequel ils vivent, pour mieux comprendre les événements dont parle l’actualité ainsi que pour débattre des problèmes de société qui les préoccupent. L’ensemble de ces manifestations relève d’un nouveau régime d’engagement dans notre société caractérisé par des formes d’adhésion plus labiles : Jacques Ion parle à ce sujet d’adhésion « Post it ». L’association est au mieux considérée comme un moyen, mais jamais comme une finalité7. Dans un contexte de brouillage des grands marqueurs idéologiques, de disparition de « réserves de sens collectif » dans lequel s’inscrivait le processus de socialisation, c’est le principe d’expérimentation qui domine, en quelque sorte, par défaut. La socialisation se fait à travers l’expérimentation. Chaque individu se trouve conduit à élaborer ses propres définitions, à énoncer des responsabilités qui ne lui sont plus dictées, devenant ainsi l’unité de reproduction de la sphère sociale8. Cette individualisation généralisée ne signifie pas isolement et atomisation, mais favorise l’institutionnalisation et la standardisation des
5 ROUDET B., « Entre responsabilisation et individualisation. Les évolutions de l’engagement associatif », Lien social et politiques, n° 51, 2004. 6 WIEVIORKA M., « Actualité et futur de l’engagement », in WIEVIORKA M. (dir.), Raison et conviction. L’engagement, Textuel, Paris, 1998. 7 ION J., La fin des militants ?, coll. « Enjeux de société », L’Atelier, Paris, 1997. 8 BECK U., La société du risque, coll. « Alto », Aubier, Paris, 2000, cité dans LABADIE F., RAGI T., « Les jeunes et la politique », AGORA Débats/Jeunesse, n° 30, 4e trimestre 2002.

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modes de vie. Autrefois, la socialisation conduisait l’individu vers la case qui lui était assignée. Dominaient les formes communautaires de socialisation qui visaient à faire assimiler la tradition, à produire des individus conformes à des normes imposées par le groupe, normes de leur milieu, de leur classe d’origine, de leur classe sociale, de leur culture. Aujourd’hui il n’y a plus de transmission de l’héritage dans sa forme traditionnelle. Il ne s’impose plus comme allant de soi, mais passe par une mise en débat, en discussion, en expérimentation. L’acquisition d’une capacité à délibérer, à juger, à choisir, à négocier devient essentielle. C’est une capacité de mise à distance critique vis-à-vis des cadres sociaux, des groupes d’appartenance et des rôles assignés à l’individu, capacité qui s’ancre dans une évaluation de l’environnement. Cette nouvelle donne crée de nouvelles responsabilités pour tous ceux qui sont en position de transmission d’un héritage. L’accompagnement des jeunes dans leurs expérimentations devient un enjeu décisif, inséparable du travail de reconnaissance de ces formes nouvelles d’engagement. La multiplication depuis une dizaine d’années des dispositifs publics, portés aussi bien par l’État que par les collectivités territoriales, témoigne de cette conjoncture nouvelle.

INTRODUCTION

Valérie BECQUET et Chantal de LINARES

R

ÉFLÉCHIR à ce qu’est l’engagement des jeunes aujourd’hui ressemble à une gageure. En effet, les responsables politiques, les militants, les éducateurs ou encore les parents évoquent plutôt le désengagement des jeunes que leur engagement. Combien de fois entend-on des discours alarmistes sur l’apathie et l’individualisme des jeunes ? Ces discours sont souvent relayés par les médias, qui s’étonnent régulièrement lorsque les jeunes déferlent dans la rue, investissent les rendez-vous altermondialistes ou se saisissent d’une cause. Ils contribuent d’ailleurs au passage à la construction d’un sens commun qui prend davantage appui sur des témoignages de circonstances que sur une connaissance fine des formes actuelles d’engagement des jeunes. De tels discours font souvent écho aux descriptions des violences urbaines dont les jeunes sont les auteurs et parfois les victimes, laissant entendre que l’engagement des jeunes prendrait plutôt la forme d’une menace pour la société que d’une contribution à son avenir. Jeunes absents des isoloirs, jeunes présents dans les halls d’immeubles ou dans les manifestations pour casser, jeunes décrocheurs de l’institution scolaire, mais aussi jeunes happés par la société de consommation, préoccupés de porter des vêtements de marque et de télécharger illégalement des fichiers de musique, autant de regards qui dessinent une vision négative

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de l’inscription des jeunes dans la société1. Mais il est fréquent d’oublier que l’attitude des jeunes à l’égard de la société répond probablement à l’insécurité sociale de la génération actuelle2 : jeunes en échec scolaire, jeunes peu diplômés3, jeunes en situation précaire4, jeunes au chômage5, jeunes coincés chez leurs parents à défaut de pouvoir accéder à un logement, jeunes sans droits sociaux car trop jeunes, jeunes déjà en fin de droits, jeunes Français surtout considérés comme des jeunes issus de l’immigration6. Le face-à-face entre ce que les jeunes font à la société et ce que la société fait aux jeunes est une machine, bien huilée, à produire des stigmates sociaux dont le renversement équivaut au châtiment de Sisyphe. Alors commence la quête des réussites jugées paradoxales, inattendues – scolaires, professionnelles, sociales, politiques7 –, la recherche d’un peu d’air dans une société qui attribue beaucoup de maux aux jeunes et qui produit de nombreux dispositifs publics pour leur trouver une place ou les remettre à leur place8. Si la jeunesse n’est qu’un mot9, elle est assurément un mot qui attire les qualificatifs et les jugements.
Par exemple, MUCCHIELLI L., Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, coll. « Sur le vif », La Découverte, Paris, 2001. 2 Pour une lecture générale de la situation des jeunes, voir : DUBET F., GALLAND O., DESCHAVANNE E. (dir.), « Comprendre les jeunes », Revue de philosophie et de sciences sociales, n° 5, 2004 ; GALLAND O., Sociologie de la jeunesse, coll. « U », Armand Colin, Paris, 2004 ; GALLAND O., Les jeunes, coll. « Repères », La Découverte, Paris, 2002 ; PUGEAULT-CICCHELLI C., CICCHELLI V., RAGI T., Ce que nous savons des jeunes, coll. « Sciences sociales et société », Presses universitaires de France, Paris, 2004. 3 Par exemple, BEAUD S., 80 % au bac et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, coll. « Sciences humaines et sociales », La Découverte/poche, Paris, 2003. 4 Par exemple, BEAUD S., PIALOUX M., Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Fayard, Paris, 2003. 5 Par exemple, NICOLE-DRANCOURT C., ROULLEAU-BERGER L., Les jeunes et le travail, 1950-2000, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », Presses universitaires de France, Paris, 2001 ; NICOLE-DRANCOURT C., ROULLEAU-BERGER L., L’insertion des jeunes en France, coll. « Que sais-je ? », Presses universitaires de France, Paris, 2002 ; ROSE J., Les jeunes face à l’emploi, coll. « Sociologie économique », Desclée de Brouwer, Paris, 1998. 6 Par exemple, DUBET F., LAPEYRONNIE D., Les quartiers d’exil, coll. « L’épreuve des faits », Le Seuil, Paris, 1992. 7 Par exemple, l’approche développée dans VULBEAU A. (dir.), La jeunesse comme ressource. Expérimentations et expérience dans l’espace public, coll. «Questions vives sur la banlieue », Obvies-Érès, Saint-Denis, 2001. 8 Par exemple, CALLU E., VULBEAU A. (dir.), La place des jeunes dans la cité, CNAM/PJJ, L’Harmattan, Paris, 2005, et LONCLE P., L’action publique malgré les jeunes. Les politiques de jeunesse en France de 1870 à 2000, coll. « Logiques politiques », L’Harmattan, Paris, 2003. 9 BOURDIEU P., «La jeunesse n’est qu’un mot», Questions de sociologie, Minuit, Paris, 1980.
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INTRODUCTION

L’engagement des jeunes relèverait-il alors de ces réussites paradoxales ou, plus précisément, de conduites sociales paradoxales ? Il est fort possible, au vu des contributions des auteurs, que la réponse soit positive. Avant d’en venir aux manières dont chacun aborde la question de l’engagement, il convient de rappeler que cet ouvrage collectif est issu d’une université d’été dont le thème était « Comprendre, accompagner et favoriser l’engagement des jeunes ». Dans la perspective adoptée, l’engagement se réfère en premier lieu aux pratiques sociales dans les champs politiques et civils. L’engagement consiste ici à se lier à une organisation politique, syndicale ou associative, à épouser une cause, au travers d’une contribution personnelle ou matérielle plus ou moins importante. Tel que ce terme est le plus souvent employé, il est associé à des formes organisées de participation comme le militantisme et le bénévolat, à un système de valeurs et à une éthique de la responsabilité qui en fait une activité sociale à part entière. Dans sa version la plus traditionnelle, il est également lié à l’idée de sacrifice, voire, dans sa forme la plus totalisante, à celle d’allégeance. L’engagement est celui d’une vie au nom d’une cause, d’une cause qui construit un destin individuel. L’engagement s’inscrit généralement au côté d’autres modes d’interventions politiques comme les participations électorale et protestataire. Parler de l’engagement des jeunes, c’est alors s’interroger sur le militantisme et le bénévolat des jeunes, et les mettre éventuellement en perspective avec leurs comportements politiques. C’est aussi en comprendre les contours et les évolutions. Pourtant, il apparaît nécessaire de ne pas se limiter à cette entrée et d’ouvrir la question de l’engagement à d’autres dimensions. S’engager, c’est aussi mettre en gage sa personne, pour une durée non déterminée, dans des champs divers comme la vie amicale, amoureuse, familiale, professionnelle, religieuse et ainsi se projeter par la promesse ou la convention dans un futur que l’engagement concourt à définir. Ainsi, l’engagement ne concerne pas seulement les sphères politiques, syndicales ou associatives, mais traverse la diversité des expériences sociales. Au sujet des jeunes, cette seconde approche de l’engagement a un réel intérêt. En effet, les images des jeunes décrites plus haut renvoient à des situations sociales qui témoignent des difficultés rencontrées par cette tranche de la population. Les jeunes
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QUAND LES JEUNES S’ENGAGENT

seraient nombreux à connaître des situations d’instabilité qui ne leur permettraient pas de passer les différents seuils classiques d’entrée dans la vie adulte et de dessiner les contours de leur avenir familial et professionnel. Derrière le constat d’un allongement de la jeunesse se révèle une impossibilité croissante à dessiner les contours de sa vie future. Dans son texte, Didier Lapeyronnie attire l’attention sur cette version de l’engagement. Avant même de s’intéresser à l’engagement politique, il nous invite à réfléchir au statut de ce terme. Il rappelle que l’engagement est généralement associé à la figure de l’adulte et à la possession d’une identité stabilisée. La jeunesse serait au contraire une période d’indécision, de flottement et d’expérimentation, oscillant entre apathie et excès. De ce fait, s’intéresser à l’engagement militant des jeunes devient incongru. L’enquête qu’il mobilise dans son texte met aussi en lumière que les jeunes développent une vision particulièrement exigeante de l’engagement, qui en limite l’accès. En cela, leurs propos informent sur l’absence d’engagement à laquelle cherchent à remédier les acteurs publics. Leurs réponses soulèvent également deux questions qui traversent plusieurs textes. La première porte sur la contribution de l’engagement à la construction d’une identité sociale stable, a priori nécessaire à l’entrée dans la vie adulte. Dans quelle mesure l’engagement dans une organisation, dans un conseil de jeunes ou dans un projet ne participe-t-il pas à ce processus ? Faut-il considérer que la possession d’une telle identité est la condition sine qua non de l’engagement dans un collectif ou pour une cause ? La seconde porte sur les formes d’engagement. Si les jeunes semblent avoir une vision très exigeante de l’engagement, les modalités actuelles du militantisme recouvrent-elles de telles exigences ? Les jeunes ne mettraient-ils pas la barre un peu haute, s’interdisant alors de participer à un projet ou de pousser la porte d’une association ? Si tel est le cas, où ont-ils puisé une telle idée de l’engagement ? Au sujet de la première question, Nathalie Rossini insiste dans son texte sur les effets induits par la participation aux conseils de jeunes. Elle souligne que ce cadre confère aux jeunes un rôle social qui contribue à faire d’eux des acteurs à part entière. En effet, leur intervention dans l’espace municipal et leur participation à l’élaboration de projets constituent des expériences dont ils tirent des bénéfices substantiels, que ce
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INTRODUCTION

soit au niveau de l’apprentissage de la citoyenneté ou au niveau de l’appréhension du travail collectif. De tels effets sont également mis en évidence par Dan Ferrand-Bechmann au sujet du Réseau national des juniors associations. Les mineurs qui s’engagent dans la réalisation d’un projet dans le cadre du label « Junior association » découvrent le fonctionnement associatif et les exigences inhérentes à la réalisation d’une action collective. Cette vie « pré-associative » constitue un engagement à part entière qui peut s’avérer être un tremplin pour un engagement futur. Dans le cas des conseils de jeunes et des juniors associations, les jeunes bénéficient d’un accompagnement pédagogique qui permet d’appréhender différemment, probablement de manière plus souple, l’engagement et d’en percevoir directement les apports. Cette idée d’accompagner l’engagement pour le favoriser et, éventuellement, l’inscrire dans la durée est également présente dans les propos de Gérard Marquié qui insiste sur la nécessité de mettre à la disposition des jeunes des espaces d’accueil et d’information animés par des professionnels désireux d’aider les jeunes à construire et à faire aboutir leurs projets. Ces contributions soulignent que l’existence de cadres identifiés peut faciliter l’engagement des jeunes et leur permettre d’en percevoir l’intérêt pour eux-mêmes et pour les autres. Cela signifie-t-il que l’engagement des jeunes doit nécessairement être accompagné, voire encadré par des adultes pour qu’il se réalise ? Pas nécessairement, serait-on tenté de répondre. Si l’on s’en tient à l’idée que l’engagement est un processus exigeant, de tels cadres permettent probablement que cette exigence ne devienne pas trop rapidement source de découragement. Accompagner les jeunes, c’est peut-être leur permettre de s’autoriser à s’engager et à expérimenter. La notion d’expérimentation traverse également les contributions des auteurs. Elle renvoie au second point abordé dans cet ouvrage, à savoir les formes actuelles d’engagement des jeunes, voire des plus âgés. Jacques Ion nous offre dans sa contribution une revue des modes d’engagement dans l’espace public. Sans entrer dans les détails de son propos, il attire notre attention sur le caractère labile de ces engagements, sur leur inscription dans des collectifs moins structurés et moins structurants, sur leur visée réformatrice et leur caractère concret. Il souligne également que ces engagements dessinent un autre
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rapport au politique. Cette modification de l’inscription dans le champ politique se rencontre bien évidemment chez les jeunes qui, comme le souligne Bernard Roudet, ont grandi dans un contexte de dénigrement de la vie politique et de montée de l’abstentionnisme. L’étude de leur rapport à la politique et à la démocratie que permet l’enquête Valeurs nourrit directement la compréhension qu’il est possible d’avoir de leur engagement. Les apports de ces deux auteurs sont à mettre en perspective avec ceux de Nadia Bellaoui, qui s’intéresse plus particulièrement aux étudiants, et avec ceux de Chantal de Linares, qui se préoccupe des jeunes « en difficulté ». L’une comme l’autre s’attachent à décrire et à qualifier la participation de ces populations aux situations sociales différenciées. Reste que si l’engagement apparaît aujourd’hui plus flottant, moins définitif et moins « politisé », son évolution est avant tout le reflet de transformations sociales profondes. Jacques Ion, Didier Lapeyronnie, Francine Labadie et Bernard Roudet attirent notre attention sur les processus de désinstitutionnalisation et d’individuation qui traversent notre société. La fragilisation des cadres institutionnels, des normes d’action et des idéologies aurait pour conséquence la montée en puissance des bricolages identitaires et la multiplication des expérimentations sociales. Cet éclatement des comportements sociaux changerait nécessairement les processus d’affiliation et d’agrégation des individus, et notamment leur mode d’engagement. S’il est possible de s’alarmer de telles évolutions et de s’inquiéter de leurs effets sur le fonctionnement social, il est tout autant nécessaire d’en considérer les enjeux. La pensée d’Ulrich Beck, telle que nous la rapporte Francine Labadie, donne des pistes pour comprendre l’émergence d’une autre configuration où l’individu devient une unité à part entière de production du social. Un tel déplacement fait peser sur lui une responsabilité sans commune mesure, et réclame une capacité à construire son avenir. Elle nécessite la mobilisation de compétences réflexives que l’individu doit s’attacher à acquérir. Délibérer, juger, choisir, négocier : telles seraient les capacités permettant à l’individu de s’inscrire dans la société actuelle. Pour revenir aux propos de Didier Lapeyronnie décrivant le rapport des jeunes à l’engagement, leur crainte et leur conception exigeante de l’engagement illustreraient-elles alors une
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