Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

QUAND Y A PAPA Y A PAS MAMAN

De
109 pages
Ecartelée entre ses deux familles, la Brune et la Blonde, entre Genève et Paris, la petite Anaïs tient son journal et note avec la candeur et l’incomparable humour propre aux enfants les événements qui jalonnent sa vie brisée et recomposée. En y prêtant l’oreille, ces balbutiements maladroits renferment toute la souffrance que les adultes veulent bien ignorer. Ces vies s’écoulent sur un rythme en apparence de croisière, jusqu’au jour où l’accident vient bousculer ce nouvel ordre établi. Par l’auteur de « Ces chers petits qui nous pompent l’air » et qui ce place ici du côté des « Chers Petits » que l’on dit parfaitement adaptés à ces situations de rupture réaménagée.
Voir plus Voir moins

IRENE BLANC

Quand

y a Papa, y a pas Maman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlli

A tous les enfants recomposés.

@ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3230-5

Avant-Propos

Ils attendaient en ligne devant le comptoir d'enregistrement de Air France. Son visage collé à celui de son père, ses longues jambes grêles de fillette de cinq ans serrées autour de sa taille, elle semblait tranquille panni l'agitation ambiante. Pour se donner une contenance, Isabelle nettoya du revers de la main, les traces blanches que les chaussures de la fillette avaient laissées sur le bas du blouson de François. - Fais attention, dit-elle la voix étranglée, tu salis le blouson de papa. - Laisse! dit François en se tournant vers sa mère, le regard courroucé. Mais c'est dommage, elle salit ton blouson. Elle n'avait aucune envie de réprimander sa petite fille.Tout au contraire, elle aurait aimé lui dire: « Serre le plus fort encore pour qu'il sente ton amour et ta douleur de le quitter. » Elle avait mal pour son fils qui vivait cette déchirure à chaque départ.

-

François lui jeta un regard plein de reproche, comme pour lui dire : ce n'est vraiment pas le moment! Isabelle le savait bien, mais il fallait qu'elle cogne, que sa douleur s'exprime, fusse-t-elle sur la mauvaise cible. Elle continua d'effacer les traces d'une main discrète. Elle était énervée comme son fùs. Ces départs étaient à chaque fois une rude épreuve pour tous les deux et probablement pour Anaïs aussi, qui la manifestait en collant son visage à celui de son père, en pensant déjà, la joie au coeur, à sa mère qu'elle allait revoir bientôt. - Veux-tu faire pipi avant ton départ ?" demanda Isabelle inquiète à l'idée qu'Anaïs aurait pu le demander à l'hôtesse durant le vol. J'ai fait, Mamie, à la maison. - Tu es sûre? - Laisse-la, dit François. le vol ne dure que 50 minutes. - Je le saie mais il vaut mieux qu'elle n'ait pas à quitter son fauteuil. Anaïs serra encore plus fort son visage contre celui de son père.

-

- Papa...
- Oui, ma Princesse? - Tu m'appelles ce soir? - Bien sûr : ce soir et tous les soirs! Tu n'oublies pas? Oublier ma Princesse? Non, impossible. - Tu promets? - Oui! Je promet. Un sourire espiègle tendit les lèvres pâles de la petite. - Tu oublies pas d'embrasser Mickey avant d'aller au lit? J'oublie pas... - Et Mousse? François essaya de dégager son visage de celui de sa fille et la regarda droit dans les yeux. Tu oublies pas, toi, de brosser tes dents avant d'aller au lit? J'oublie pas.

-

-

-C'est
-

sûr?

C'était à eux. François la déposa doucement sur le comptoir et sortit le billet d'avion. - Cette demoiselle voyage seule? Oui, dit François, elle est grande à présent, elle a cinq ans. L 'hôtesse eut un regard compatissant vers la darne brune dont les yeux exprimaient toute la détresse que le jeune papa cachait sous

un sourire rassurant, puis sur la ravissante petite, toute blonde, toute frêle dans son collant rose finissant dans de lourdes baskets blanches, qui semblaient beaucoup trop grands pour elle. « Ces enfants ont tous l'air d'avoir les chaussures de Mickey avec ces baskets sans grâce! » se dit-elle. - Bon, dit I'hôtesse, voyons ça. Elle consulta le tableau de son ordinateur. puis griffonna rapidement sur une feuille de papier, le nom et la destination d'Anaïs. Elle tendit un coupon à François. - Mettez-le sur sa valise. François s'exécuta. L'hôtesse tendit à la petite ftIle, la pochette contenant son billet et son passeport. - Tu sais le mettre atour du cou? Anais s'executa en experte, ramassant d'une main ses longs cheveux blonds et enfilant avec l'autre la cordelette par-dessus sa tête. - C'est bien, lui dit l'hôtesse, tu es vraiment une grande ... - C'est déjà un an qu'elle voyage seule... Un an. L 'hôtesse cacha sa commisération sous un sourire forcé. - Tu as de la chance. Ca doit être beau Genève... - Paris c'est plus beau, dit Anaïs avec conviction. A Genève, Mamie Blonde m'emmène souvent, quand je suis sage, pour manger une glace et donner du pain aux cygnes. J'aime. Mais j'aime mieux donner du pain aux poissons du Luxembourg. - ... Tu as de la chance... Répéta l'hôtesse en se disant qu'elle était minable de faire pareille remarque à une petite ballotée entre deux familles, entre deux pays, entre deux vies et face surtout à ces deux adultes dont les regards trahissaient la tristesse de la situation. - Tiens, dit brusquement l'hôtesse en changeant de registre, tiens ma puce, tu vois là-bas trois autres enfants qui voyagent seuls eux-aussi? Tu les connais? Anaïs jeta un coup d'oeil vers le groupe désigné. - Je connais la grande fuIe, pas le garçon, ni l'autre fille. - Bon, c'est bien.Vous allez rester tous les quatre ensemble. Elle contourna son comptoir et tendit la main à la petite qui attrapa de l'autre celle de son père. - Viens, Papa. Ils se dirigèrent en groupe vers la banière, emmenant au passage les trois autres enfants. Isabelle fermait la marche, le coeur serré. Elle avait horreur des « au-revoir» à l'aéroport, mais elle s'était

fait violence pour aider son fils et lui tenir compagnie sur le long chemin du retour où il n'avait que trop de temps pour broyer du noir en pensant à leurs vies déjà brisées... Ils étaient arrivés devant le guichet de la douane. L'hôtesse fit un signe au douanier puis se tournant vers François: Bien Monsieur, on y va ! François embrassa sa fille qui se colla à lui, le coeur battant.

-

- Papa...
Une vague de tendresse envahit celui-ci couvrant sa tristesse du départ. «Ca m'arrache le coeur chaque fois qu'elle part» avait-il confié à sa mère. Il affichait pourtant, un sourire radieux. - Oui, Anaïs, sois bien sage dans l'avion. Fais-moi un beau dessin et «à ce soir. » - A ce soir, dit la fillette ragaillardie. Puis, avec l'insouciance de l'enfance qui permettait le passage des lannes au sourire, elle tourna le dos, confia, sa menotte à la main professionnelle et tout en marchant la tête tournée vers son père, elle lui envoyait de la main restée libre des bisous qu'elle cueillait sur sa bouche en coeur, avant de les lui lancer. La foule lui bloqua la vue. Quand elle le localisa à nouveau, les, mots étaient devenus inaudibles. Il n'y avait plus que les genstes de l'amour, ces grands gestes qui se voulaient joyeux et ne pouvaient tromper qu'une enfant. Elle est déjà de l'autre côté, pensa François désabusé, lorsque Anaïs tourna la tête une fois de plus en cherchant le regard de son père. Les bras de François s'agitèrent. Là, là, semblait-il dire, je suis là... Isabelle, cachée par son fils, éclata en sanglots. C'était dur. Trop dur. Elle chercha ses lunettes de soleil dans son sac et couvrit ses yeux rougis, mais les lannes continuaient de couler de part et d'autre des verres marron, en deux sillons vers les commissures des lèvres. Elle tourna les talons et se dirigea vers la sortie. C'était stupide. A cause du trop plein de son coeur qui avait brusquement débordé, elle n'avait même pas dit: «au revoir» à la petite. Tant pis. Il valait mieux qu'elle ne la vit pas ainsi. Puis ses lannes tarirent enfin. La colère contre sa belle fille eut le dessus. « Celle-là... Oh celle-là... » François lui prit le bras.

- Maman...
- Oui mon chéri, excuse-moi, je me croyais plus forte! C'est rien. Je vais chercher la voiture. - Oui, prends ton temps.

-

François le prit effectivement. Lorsqu'elle remonta dans la voiture, elle vit le visage pâle de son fils dont l'oeil droit, le seul qu'elle pouvait entrevoir de profil était comme enfoncé dans son orbite ombragée d'un halo vert. Aurait-il pleuré dans la discrétion du parking? Elle l'aurait souhaité. Il fallait que son fils vide, lui-aussi, ce trop plein d'amertume, qu'il cachait vaillamment en présence de sa fille. Isabelle pensa à l'étrange sort de cet enfant dont les parents s'étaient séparés à sa naissance. Anais ne les avait jamais vus sous le même toit et n'imaginait pas encore le drame de cette séparation. Elle ne le fera que petit à petit et avec les années. Elle commençait juste à réaliser le bonheur de sa demi-soeur dont les parents étaient, eux, présents ensemble tous les jours... - Je vais au bureau; j'ai plein de rendez-vous. Ils se turent. La route était dégagée. - Tu as vu PPDA dans le dernier Paris Match? dit Isabelle au bout d'un moment. Oui, je l'ai vu, dit François sur un ton redevenu brusque. - Je disais ça pour te montrer que tu n'es pas le seut.. - Ca ne change rien au problème. Elle soupira. - Ce sont les années « quand il ya Papa, y a pas Maman... » - C'est probablement mieux que de vivre dans une famille qui se déchire! - Oui...peut-être... Je n'en sais rien.

-

Quand y a Papa, y a pas Maman, sauf pour le jour où je suis née. Là, il Y avait tout le monde. Il y avait mes Mamies, mes Papis, mes Tontons et mes Taries. Il y avait même Mémé, mon anière-grand-mère. Il y avait surtout mon Papa qui prenait des photos de ma Maman qui me laissait sortir d'entre ses jambes. Ma Maman a dit qu'elle n'a pas eu mal di tout avec la piqure. Et la piqure ne lui a pas fait mal parce qu'elle avait mal avec les contrassions. Alors elle n'a même pas senti la piqure. Et puis, rien di tout... Je suis sortie et le docteur m'a fait mal à la tête. Il m'a tirée avec des forcecs et m'a fait un bobo au front. Mamie Blonde a dit que ça passera et qu'on ne verra rien di tout. Mamie Brune n'a rien dit, mais ça se voyait qu'elle n'était pas contente... Elle a dit que le docteur aurait pu faire attention. C'est vrai ça, elle a raison, Mamie Brune. Il ne faut pas attraper les enfants avec des forcecs, mais doucement, avec les mains. Papi Blond a apporté du champagne. Il apporte toujours du champagne car if a beaucoup beaucoup d'argent. Et tout le monde a bu dans de jolis verres en papier. Moi j'était très fatiguée, alors je gardais les yeux fermés mais j'entendais tout ce qu'ils disaient. Ils disaient que je suis pas encore belle mais que plus tard, je serai très très belle. Comme ma Maman. Oui, c'est Mamie Blonde qui est la Maman de ma Maman, qui a dit ça parce qu'elle se souvient de quand ma Maman était petite comme moi. Mamie Brune était très contente que je ressemble à ma Maman. Mon Papa il est très beau aussi. C'est le plus beau. Mais c'est un garçon. Alors on ne peut pas ressembler à un garçon, n'est-ce pas? Surtout quand on est une fille. Puis une dame tout en rose est venue et ID'a prise dans ses bras pour m'emmener à la nurserie où il y avait plein d'autres bébés. Ils hurlaient tous, alors je me suis mise à hurler moi aussi. Je n'était pas fâchée mais je voulais faire comme les autres. Il faut pas se singulariser dans la vie car alors on devient malheureux. Et moi je veux être très très très contente. J'ai donc hurlé tant que je suis devenue toute rouge comme une tomate et que j'avais un peu mal à la tête et à la gorge. A côté de moi, il y avait le berceau d'un petit garçon. Il est né cinq heures après moi. Alors c'est moi la plus grande. C'est un prince. Il s'appelle Hubertus. Il n'est pas beau di tout. Il a de grands cheveux noirs et il est tout rouge. Lui il crie le plus fort. 9

Nous, les bébés, on peut se voir même couchés dans nos berceaux car ils sont clairs comme des fenêtres. Mais Hubertus ne me regarde pas. Il est couché sur le dos. C'est comme ça qu'il faut coucher les bébés maintenant pour qu'ils ne meurent pas tout à coup. Moi je suis couchée un tout petit peu sur le côté. Un tout petit petit petit peu, alors je peux le voir. Peut-être que lorsque je serai grande, je marierai Hubertus avec moi. Je serai alors tout à fait princesse. A présent je le suis déja car Papa et Maman m'appellent: « Maprincesse ». Mais pas les autres... Hubertus est riche et moi aussi. Enfm, Maman, Mamie Blonde et Papi Blond. Pas tellement Mamie Brune. Elle c'est une artiste... Elle ne fait pas des cadeaux comme les autres. Cela s'appelle: « des cadeaux du coeur» qu'on ne peut pas acheter avec l'argent. La chemise de Papa-bébé, son gobelet, des photos, de très très beaux dessins. Papa a dit qu'il a acheté une nouvelle voiture, parce que je suis arrivée. Maman aussi a acheté une voiture parce que je suis arrivée. Et mon arrière-grand-mère Brune a acheté un landeau pour moi. Moi je ne sais pas qui va pousser mon landeau si Maman est dans sa nouvelle voiture et Papa dans sa nouvelle voiture aussi. Hein? Je vais voir et je te le dis alors. Je pleurais très fort quand je me suis réveillée car j'avais faim. La dame en rose m'a reprise dans les bras et portée dans la chambre de Maman et m'a mise dans son lit tout près d'elle. Maman a dit : « Qu'est-ce qui se passe? » - C'est pour la tétée... C'est bizarre de sucer mamaman et d'avoir du lait qui sort. Moi, alors, chaque fois qu'on m'approche d'elle je me mets à la sucer, mais elle se mche. Je n'ai le droit que de sucer un certain endroit bien particulier qu'elle me fourre elle-même dans la bouche. Avec le biberon je comprends ce que je dois faire car il y a une bouteille et une tétine. Mamaman est toute entière une tétine. Pas Papa. J'ai essayé mais rien ne sort quand je tète! Allez comprendre les adultes... Ils disent qu'un enfant a besoin de ses deux parents: de sa Maman et de son Papa. Je suis d'accord pour Maman: il y a du lait qui sort quand on la suce. Mais pourquoi Papa? Et encore une chose que je ne comprends pas: pourquoi si Maman est plus riche que Papa, Papa doit quand même lui donner de l'argent? 10