//img.uscri.be/pth/0f2f791b5b6deceea3d2afbf1fbddb79ca0d18a7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Que cachent nos émotions ?

De
229 pages
Ces contributions se proposent de mettre en évidence le processus émotionnel et de découvrir les nombreuses interactions que nos émotions engendrent avec de multiples sujets et débats qui intéressent autant la personne physique que la vie en société. Inhérentes à notre humanité, les émotions nous plongent aussi dans la diversité des cultures et des civilisations.
Voir plus Voir moins

QUE CACHENT NOS ÉMOTIONS?

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-02889-0 EAN : 9782296028890

Les Rendez- VODSd rArchimède
Collection dirigée par Nabil EI-Haggar Université des Sciences et Technologies de Lille

QUE CACHENT NOS ÉMOTIONS?

Sous la direction de Jean-Marie Breuvart

Jean-Marie Beaurent Philippe Braud Natalie Depraz Bernard Forthomme David Le Breton Michel Maffesoli Pascale Molinier Jean-Luc Petit Serge Tisseron

L'Harmattan

Remerciements à : - la Direction de l'Enseignement Supérieur, Ministère de l'Éducation Nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche - la Direction Régionale des Mfaires Culturelles du Nord-Pas de Calais (DRAC), Ministère de la Culture et de la Communication - le Conseil Régional Nord-Pas de Calais - la Ville de Villeneuve d'Ascq qui subventionnent les activités organisées par l'Espace Culture. - L'agent comptable de l'Université des Sciences et Technologies de Lille - l'équipe de l'Espace Culture de l'USTL : Nabil EI-Haggar, Vice-président de l'USTL, chargé de la culture Françoise Pointard, directrice Communication/Editions: Delphine Poirette, chargée de communication Edith Delbarge, chargée des éditions Julien Lapasset, infographiste Audrey Bosquette, assistante aux éditions Administration: Annick Lecerf, responsable administrative Johanne Waquet, secrétaire de direction Michèle Duthillieux, secrétaire administrative Relations jeunesse/ étudiants: Mourad Sebbat, chargé des relations jeunesse/étudiants Martine Delattre, assistante projets étudiants Régie technique: Jacques Signabou, régisseur Café culturel: Joëlle Mavet L'ensemble des textes a été rassemblé par Edith Dei barge, chargée des éditions et Audrey Bosquette, son assistante.

Collection
« Les Rendez- VODSd'Archimède
«

»

questions de développement:

nouvelles approches et enjeux» sous la direction d'André Guichaoua - 1996
«

le géographe et les frontières»

sous la direction de Jean-Pierre Renard - 1997 « environnement: représentations et concepts de la nature» sous la direction de Jean-Marc Besse et Isabelle Roussel - 1998
«

la Méditerranée

des femmes»

sous la direction de Nabil EI-Haggar - 1998
«

altérités:

entre visible et invisible»
Rey - 1998

sous la direction de Jean-François

« spiritualités du temps présent: fragments d'une analyse, jalons pour une recherche» sous la direction de Jean-François Rey - 1999
«

emploi et travail: regards croisés»
«

sous la direction de Jean Gadrey - 2000

l'école entre utopie et réalité»

sous la direction de Rudolf Bkouche et Jacques Dufresnes - 2000

« le temps et ses représentations» sous la direction de Bernard Piettre - 2001
« politique et responsabilité: enjeux partagés» sous la direction de Nabil EI-Haggar et Jean-François Rey - 2003

«

les dons de l'image»

sous la direction d'Alain Cambier - 2003
« l'infini dans les sciences, l'art et la philosophie» sous la direction de Mohamed Bouazaoui, lean-Paul Delahaye et Georges Wlodarczark - 2003 « la ville en débat» sous la direction de Nabil EI-Haggar, Didier Paris et Isam Shahrour - 2003
«

Art et savoir

de la connaissance à la connivence» sous la direction d'Isabelle Kustosz - 2004
«

le vivant

enjeux: éthique et développement» Sous la direction de Nabil EI-Haggar et Maurice Porchet - 2005
«

Le hasard:

une idée, un concept, un outil»

Sous la direction de lean-Paul Delahaye - 2005

À paraître prochainement:
«

À propos de la culture»
« le cerveau»

SOMMAIRE

SOMMAIRE

Avant-propos
Par Nabil EI-Haggar

p. 15

Introduction
Être ému~pourquoifaire Par Jean-Marie Breuvart ? p.17

Chapitre I Le corps ému: comment naissent les émotions?
Les émotions et le cerveau Par Jean-Luc Petit En deçà de l'empathie: transcendantale Par Nathalie Depraz pour une hyper-esthésie p.61 p.33

Chapitre II L'homme ému: comment les émotions habitent nos vies
Anthropologie et émotions Par David Le Breton Le bruit du monde: pour une théorie des humeurs postmodernes Par Michel Maffesoli p.89

p. 109

13

Les émotions dans le travail Par Pascale Molinier

p. 123

Chapitre III Les émotions dans l'espace public: du politique
Les émotions et les médias Par Serge Tisseron L~émotion en politique Par Philippe Braud

l'intention
p. 139

p. 159

Chapitre IV Les émotions spirituelle

dans

la

vie

personnelle

et
p. 175

L~art~ un chemin spirituel? Par Jean-Marie Beaurent

La facticité et la logique des émotions Par Bernard Forthomme
Bibiographie des auteurs

p. 191

p.225

14

Avant-propos

Par Nabil EI-Haggar

Ce livre est le dix-septième titre de la collection Les Rendezvous d'Archimède. Il traite des émotions, thème qui nous préoccupe tous. « Les émotions, comme le nom l'indique, nous 'meuvent' hors de nous-mêmes. En ce sens, elles ne peuvent être le fait que d'animaux supérieurs, ceux qui ont seuls la possi bilité d'avoir un 'soi' et d'en être délogés par quelque facteur externe. À ce titre, elles constituent sans doute l'un des facteurs essentiels de mise en relation d'un sujet avec son entourage. »1. Cet ouvrage a pour ambition, au fil de la lecture des textes proposés, de mettre en évidence le processus émotionnel et de découvrir les nombreuses interactions que nos émotions engendrent avec de multiples sujets et débats qui intéressent autant la personne physique que la vie en société. Les émotions sont inhérentes à notre humanité, son universalité et sa diversité. Elles permettent de plonger dans la diversité des cultures et des civilisations. C'est sans doute une illusion que de prétendre, à travers un cycle de conférences, cerner cette question qui passionne depuis toujours et continue à susciter un intense débat. Avoir abordé les émotions aux Rendez-vous d'Archimède nous a permis de visiter la philosophie, la biologie, les sciences sociales, la psychologie, la psychiatrie, les sciences politiques et l'art.
1 Que cachent nos émotions?, directeur de l'ouvrage. introduction, Jean-Marie Breuvart,

15

Cet ouvrage restitue en partie les exposés consacrés à ce thème. La multiplicité des intervenants et des champs disciplinaires lui donne une grande richesse.

Grand merci aux auteurs qui ont bien voulu s'associer à cette démarche dans son intégralité et tout particulièrement à Jean-Marie Breuvart qui a, en outre, accepté de diriger l'ouvrage. Merci aussi à Janick Naveteur, Jean-François Rey, Loris Tamara Schiaratura et Odile Viltard qui ont participé à l'élaboration de ce cycle. Je profite de cet avant-propos pour signaler aux lecteurs qui découvrent cette collection que nous travaillons depuis quinze ans pour que les Rendez-vous d'Archimède restent un espace de réflexion, de pensée, de rigueur et de liberté. La pensée a besoin d'espaces de liberté où échanges et rencontres trouvent vie en dehors de toute logique utilitaire. Les savoirs et les connaissances, fruits d'une construction lente et complexe des rapports que l'on peut avoir au monde, fondent l'ensemble des rencontres proposées lors de ces rendez-vous. Cet espace multiforme se veut un lien indissociable entre la culture et l'éducation. Je signale également aux lecteurs qu'ils peuvent découvrir sur notre site la revue culturelle Les Nouvelles d'Archimède, trimestriel gratuit qui traite de questions diverses à travers des approches multidisciplinaires. Vous pourrez y découvrir des articles relatifs aux thèmes de l'année. Vous découvrirez des rubriques telles que: Paradoxes, Mémoires de science, Humeurs, Repenser la politique, Jeux littéraires, Vivre les sciences, vivre le droit, À lire, L'art et la manière.. . Alors, si notre démarche et nos publications vous semblent intéressantes, n'hésitez pas à nous contacter et à en parler autour de vous. Le public est notre meilleur média !

16

INTRODUCTION
" ETRE EMU, POUR QUOI FAIRE? ~

Par Jean-Marie Breuvart

Introduction Les émotions, pour quoi faire?

Par Jean-Marie Breuvart
Philosophe, ancien directeur de l'Institut de Philosophie, Université Catholique de Lille

Ce livre reprend, avec des mises à jour, un cycle de conférences organisé en 2003-2004 par l'Espace Culture de l'Université des Sciences et Techniques de Lille. Il aborde indirectement l'un des thèmes les plus importants de notre époque: celui des rapports que notre propre vie corporelle

entretient avec la société. Les émotions, comme le nom
l'indique, nous «meuvent» hors de nous-mêmes. En ce sens, elles ne peuvent être le fait que d'animaux supérieurs, ceux qui ont seuls la possibilité d'avoir un « soi» et d'en être délogés par quelque facteur externe. À ce titre, elles constituent sans doute l'un des facteurs essentiels de mise en relation d'un sujet avec son entourage. Notre propos n'a pas été, pour cette publication, de reprendre l'ordre chronologique des conférences, même si la première (celle de Jean-Luc Petit) et la dernière (celle de Bernard Forthomme) marquent les frontières conceptuelles à l'intérieur desquelles s'inscrit la problématique. Entre une approche neuro-physiologique de l'émotion et sa signification pour une nouvelle spiritualité se trament tous les liens de l'individu capable d'émotion avec son environnement, terme commode qui va d'une « assemblée de neurones» jusqu'au contexte social et politique leur conférant une existence publique. En fait, nous avons privilégié, pour le livre, un processus que j'appellerais «phénoménologique» au sens le plus large du terme. Nous avons voulu montrer comment une émotion, naissant dans le corps et le cerveau de quelqu'un, en rencontre d'autres, dans la vie quotidienne, et finalement dans l'ensemble de l'espace public et politique. L'émotion originelle acquiert ainsi ses lettres de noblesse, pour une nouvelle forme de 19

spiritualité personnelle, voire partagée par ce que l'un des conférenciers a appelé le «fonds commun» de l'humanité. On retrouve donc, à propos de l'émotion, le débat combien actuel du communautarisme, prétendument opposé à une laïcité qui serait universelle. Car l'émotion est à la fois ce qui est le plus personnel, au point que l'on pourrait définir la personne comme un foyer d'émotions qui la traversent en permanence, et ce qui est le plus universel, puisque, par exemple, les grandes œuvres théâtrales, celles d'un Sophocle, d'un Shakespeare, d'un Racine ou d'un Goethe, constituent autant de jeux d'émotions qui peuvent être appréciées dans le monde entier. La question est seulement de parvenir à situer les cultures multiples qui font la diversité de notre humanité planétaire. On peut dire à la fois que toutes sont différentes, et qu'elles pointent toutes vers ce que l'on pourrait appeler une « constante d'émotionalité », adoptant simplement des formes variables en fonction de 1'histoire et de la géographie. Autre question: comment situer l'individu au sein de ces formes variables de culture? Cet individu contribue-t-il à l'évolution de sa propre culture ou est-il entièrement modelé par elle? Peut-on même donner une réponse univoque à cette question sans tenir compte de l'époque historique? Entre l'âge de la pierre taillée et notre époque actuelle, la place réservée à l'individu, à ses initiatives est-elle identique? En réalité, ces deux questions ne peuvent être séparées. Mieux: elles ne prennent de sens que l'une par l'autre, sans que l'on puisse clairement assigner une fonction bien spécifique à I'humanité universelle, aux cultures particulières et aux individus qui composent celles-ci. Le lien qui court à travers les trois composantes est sans doute, comme l'avait vu R. Girard dans La violence et le sacré, celui d'un rituel, façonnant dans toutes les sociétés les individus qui la composent, pour les faire accéder à une certaine forme d'humanité, conçue comme conjuration de la violence. Il faudrait aussi évoquer ici un livre, qui n'était pas paru à l'époque où s'est déroulé ce cycle, et qui transforme la façon même de concevoir le rôle des cultures particulières, je veux dire le livre de Philippe Descola, Par-delà Nature et Culture (Gallimard, 2005). Certes, la vision ne se limite pas ici aux émotions. Mais leur rôle se manifeste au fil des pages.

20

Ainsi est-il écrit p. 158 :
. .. Comme la psychanalyse et le roman nous l'ont appris, la part prise par les affects dans la stabilisation des schèmes n'est pas seulement manifeste dans les contextes rituels: tout événement remarquable par les émotions qu'il suscite contribue puissamment à l'apprentissage et au renforcement des modèles de relation et d'interaction.

Précisons encore que le rituel a une histoire, et qu'il est aujourd'hui beaucoup plus mouvant et imperceptible qu'à l'époque des premiers hommes. Il n'empêche: à toutes les époques, l'émotion opère à la fois comme un facteur important de solidarité des groupes et de construction des individus. *** On pourrait donc considérer l'émotion comme la première manifestation d'une vie sociale: c'est elle qui forge les premières relations avec notre entourage. En ce sens, elle est sans aucun doute facteur de socialité. Mais, en même temps, cette ouverture au social est également enracinée dans la vie de nos cellules, lesquelles pourraient même se définir par la réactivité à leur environnement. C'est le mérite de Jean-Luc Petit d'avoir, dès l'ouverture du cycle, clarifié le sens d'un tel enracinement. Professeur à l'Université de Strasbourg, et bien connu pour avoir réfléchi à la phénoménologie husserlienne et au rapport qu'elle entretient avec les neurosciences, il nous montre ici comment la vie organique du cerveau nous ouvre sur tout un ensemble de vécus émotionnels, lesquels, finalement, régissent notre rapport au monde. Il introduit sur ce thème le concept d'intentionnalité pulsionnelle, ou encore celui d'une phénoménologie des instincts, en regard de laquelle on ne saurait imaginer une intentionnalité qui soit complètement séparée de la vie organique. Encore faudrait-il préciser le sens d'une telle phénoménologie: elle ne saurait limiter l'émotion à ce que ressent physiologiquement le corps. En réalité, intervient ici un autre facteur, celui des réseaux neuronaux, qui donnent un 21

premier sens à ces phénomènes somatiques, en attendant que cela aboutisse à une formulation claire, utilisant alors les ressources habituelles du langage. Nous avons donc affaire ici à un ensemble complexe, aboutissant à ce que l'on appelle ordinairement l'expression d'une émotion. Les querelles passées sur la priorité à accorder à tel élément par rapport à tel autre (par ex. la vision d'un danger potentiel précède, ou suit-elle, l'émotion suscitée en moi par cette potentialité même) semblent aujourd'hui dépassées dans une conception à la fois plus simple, mais également plus complexe: plus simple, parce qu'elle se réfère à un vécu intentionnel parfaitement identifiable, celui d'une émotion, et plus complexe, parce que cette apparente simplicité est le produit d'une somme de processus mettant en œuvre aussi bien le fonctionnement des organes que le système émotionnel du cerveau, et par là leur ressenti personnel et leur expression publique. En fait, l'on se trouve ici à la jointure entre tous ces domaines, et dans une position très exemplaire pour la phénoménologie, obligée de se rendre à une réalité dernière échappant en dernier ressort au foyer de la conscience. C'est tout le travail d'un Descartes, mais finalement également d'un Husserl qui se trouve ainsi relativisé. Soudain, c'est toute la réalité de la vie physiologique qui se manifeste, ainsi d'ailleurs que celle d'une multiplicité des cultures sur l'émotion, en fonction de l'environnement physique et culturel régissant l'expression des émotions. C'est précisément à une telle jointure que se réfère la réflexion de Natalie Depraz, dont on sait à quel point elle connaît en profondeur la pensée husserlienne. Professeur à l'Université de Rouen, enseignant également à Paris-Sorbonne, elle nous montre comment notre intentionnalité humaine s'enracine dans une vie première qui échappe comme telle à l'investigation scientifique. Pour ce faire, elle part du processus selon lequel nous saisissons l'autre comme un analogue de nous-mêmes, selon un concept devenu courant, notamment en psychologie, celui d'empathie. Plus précisément, elle s'intéresse à la phase

première et physique d'un tel processus, avec le concept
husserlien de Paarung, que l'on a traduit heureusement par couplage, et développé pour l'essentiel dans les Méditations Cartésiennes de Husserl. Ce concept renvoie à cette expérience 22

de l'autre comme ayant un corps semblable au mien, et rendu présent à moi, par exemple, dans l'expression même des émotions et les échanges d'expressions somatiques. N. Depraz s'intéresse essentiellement aux processus qu'engendre la Paarung, en partant du rapport général du vivant à son environnement, avant de s'ouvrir sur des perspectives psychologiques, touchant, par exemple, à l'érotisme ou au rapport au psychotique. Si l'on prend le thème de l'éros, il apparaît qu'un tel sentiment permet la rencontre de l'autre comme un invité dans notre vie. Certes, une telle relation n'est ici envisagée que sous l'angle d'une synthèse passive, en laquelle entrent seulement en jeu ce que j'appellerais des irruptions émotives de l'autre. Mais l'on voit tout de suite comment une telle approche « physique» de l'autre peut avoir des résonances morales, ou politiques, ou spirituelles, selon ce qu'elle appelle une éthique de l'éros, une expression qui la fait rentrer en conflit avec d'autres interprétations de l'éros, comme celles de J.L. Marion ou M. Henry, pour lesquels l'éros serait d'abord d'essence narcissique. Ici, au contraire, il apparaît que l'empathie husserlienne se définit essentiellement comme ce qu'elle appelle une résonance intersubjective. Ayant ainsi ouvert la voie à une approche phénoménologique du sol sur lequel commencent à se développer les émotions, comme mise en présence de l'autre, N. Depraz nous permet de mieux comprendre le sens des émotions dans le quotidien de nos vies. Car il Y a une anthropologie des émotions, étudiant la place qu'elles prennent au quotidien de chacun. Certes, l'expression d'anthropologie fait partie de ces concepts-valises en lesquels on peut faire entrer de gré ou de force toutes sortes d'expériences, fussent-elles complètement étrangères les unes aux autres. Mais, s'agissant des émotions, et si l'on se réfère à l'étymologie du terme d'anthropologie comme étude de l'être humain, une anthropologie des émotions est pour le moins justifiée, voire la plus justifiée de toutes. David Le Breton, lui aussi professeur à l'Université Marc Bloch de Strasbourg, étudie d'abord comment les émotions gouvernent nos vies. Car, nous dit-il en commençant, l'homme est relié au monde par un permanent tissu d'émotions et de sentiments. L'approche cognitive de l'être humain aboutissait, 23

même dans les philosophies les plus récentes de l'existentialisme, à interpréter la présence au monde comme étant simplement un pré-requis individuel à la création de concepts intelligibles, ensuite transmis à d'autres par le truchement des mots. Or, D. Le Breton, sans remettre en question l'importance de la cognition, inverse ce processus: nous sommes d'abord en relation à d'autres, au sein de cultures différentes de l'émotion, et c'est sur une telle base culturelle que se développent nos propres affects, comme le montre par exemple une culture particulière de l'émotion, comme celle de la culture japonaise. Ainsi en est-il, pour D. Le Breton, du comédien, lequel introduit une distance, dont il «joue », entre sa propre culture de l'émotion et celle du personnage qu'il est censé jouer. C'est bien parce que les cultures de l'émotion sont différentes que l'on peut en «jouer », passer dans la simulation du registre de l'une à celui de l'autre. Cela renvoie, bien évidemment, au «paradoxe du comédien» si bien décrit par Diderot, et s'oppose par le fait même à tous les tenants de ce que D. Le Breton appelle un naturalisme des émotions, dont le modèle serait simplement de type biologique et darwinien. On pourrait apparemment opposer cette approche culturaliste de l'émotion à celle de N. Depraz, d'ordre phénoménologique et mettant en jeu l'activité d'un sujet. Mais, en réalité, les deux approches convergent en ce qu'elles accordent une importance primordiale à ce qui se joue en nous sans nous, dans l'expression d'une émotion. On pourrait même dire, avec E. Levinas, que l'autre est déjà là au plus profond de notre identité morale, avant même que ne se manifeste quelque expression de l'émotion que ce soit. La seule différence tient au statut accordé à cet «autre », soit comme un autre universel présent à ma conscience chez Levinas, soit comme un autre particulier, lié à une culture communautaire de l'émotion. On peut alors considérer l'approche de Michel Maffesoli, professeur en Sorbonne, comme une sorte de synthèse entre ces deux courants d'une anthropologie des émotions. D'une part, il montre à quel point chacun est modelé par ce qu'il appelle le bruit du monde dans l'expression des émotions. De ce point de vue, l'on est plus pensé que l'on ne pense par soi-même.

24