Que reste-t-il de l'amour après Freud ?

De
Publié par

Ce livre s’adresse à tous les êtres humains que l’amour interroge. Il pose d’emblée la question de sa disparition prochaine dans notre culture. D’un côté, littérature, cinéma ou chansons continuent à témoigner de l’omniprésence de l’amour ; de l’autre, les sciences analysent ses composantes biologiques, éthologiques et philosophiques. Quant à la psychanalyse, elle conduit à un paradoxe : elle montre que l’amour détermine un climat sécurisant d’une part, et qu’il obéit à une logique inconsciente, infantile et illusoire. Ainsi, la mode des nouvelles pathologies est interrogée, l’apport lacanien exposé et décortiqué à l’aune des textes freudiens.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 97
EAN13 : 9782296342750
Nombre de pages : 240
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

QUE RESTE-T-IL DE L'AMOUR APRÈS FREUD?

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5528-X

Jean-Tristan

RICHARD

QUE RESTE- T -IL DE L'AMOUR
...

APRES FREUD?
Questions aux sciences humaines et à la psychanalyse: des philosophes à J. Lacan, en passant par S. Freud

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

A Nicole et à lise; En souvenir de Blanche, Catherine, Claude, Danielle, Evelyne, Françoise, Hélène, Janice, Michèle, Rosie, Sara, Thérèse: Avec mes remerciements à mes parents, frères, amis (ils se reconnaîtront!) et à Céline.

TABLE DES CHAPITRES
INTRODUCTION GENERALE 11 17 1 : LE MYTHE 2 : LA CROYANCE 19 35 43 57 60 64 69 79 1 : LA PSYCHANALYSE d'Oedipe? 81 86 100 107

PARTIE I
CHAPITRE CHAPITRE

CHAPITRE 3: L'ILLUSION
CHAPITRE 4 : LA LIBERTE

- Que - Que

-

nous apprend la biologie? nous apprend l'éthologie? Que nous apprend la sociologie?

PARTIE 2
CHAPITRE

- Quel est le rôle du complexe - Quelle image aime-t-on?
CHAPITRE 2 : LE DESIR

- Quelle différence doit-on établir entre désir et besoin? - Que demande l'amour? CHAPITRE 3 : LES CHIFFRES DE L'AMOUR

109 114 121 122 128 134

- Quelle place tient le narcissisme? - Que deviennent les stades de développement? - Comment se structure le « tomber amoureux»?
9

CHAPITRE

4 : LA SEPARATION

139 141 149 156 161

- Pourquoi se séparer est-il si difficile?
- Comment passe-t-on de l'ambivalence au deuil? - Qu'est-ce-que le travail d'amour?

PARTIE 3
CHAPITRE 1 : AIMANCE ET SEXE

163 164 167 173 174 178 185 193

- Qu'est-ce-que la jouissance? - Quel amant était S. FREUD?
CHAPITRE 2 : LA CURE ANALYTIQUE

- Qu'est-ce-que le transfert? - Comment se produit le transfert amoureux? - Qui revient dans nos regards?
CHAPITRE 3 : LE TRANSFERT DE L'AMOUR

- Existe-t-il une différence entre transfert et amour de transfert? - Comment aller du trait unaire au désêtre?
EXTRODUCTION BIBLIOGRAPHIE GENERALE ET NOTES

195 199 211 217

10

INTRODUCTION GENERALE
« Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau, la disposition des matières est nouvelle. » (B. PASCAL) Loin de toute amourologie, en tâchant d'éviter clichés sophistes et digressions sophistiquées, nous entendons dire l'impossible et l'imposture. Même si, depuis la préhistoire jusqu'à aujourd'hui, dessins, récits, légendes, romans, photos, films et autres téléfilms, répétent le contraire, l'amour n'a pas d'existence évidente. Exit le "on ne sait de quoi de plus et de différent" chanté par les troubadours? Evidemment, nous ne nous situerons pas sur le plan de la provocation, encore moins sur celui de la révélation. Encore que ces dimensions fassent partie du langage amoureux. En fait, notre position sera plus paradoxale; elle soutiendra, en effet, que l'amour existe et n'existe pas. Partout et nulle part. Entre répétition et nouveauté, absence et présence. Juste un discours totalitaire comblant le néant, soit un lien nécessairement teinté de perversion et d'anti-dépression. Que l'on soit homme ou femme ou transsexuel, hétérosexuel, homosexuel ou bisexuel, chacun éprouve, a éprouvé, voudrait éprouver le sentiment amoureux. Comme l'a noté le sociologue italien F. ALBERONI, si on peut aimer plusieurs personnes à la fois, on ne peut tomber amoureux que d'une seule1. C'est l'énamoration, moment exquis où tout s'intensifie, bonheur transitoire mêlé d'inquiétude, ouverture à soi et à autrui sur fond de grisaille quotidienne. Cette étincelle émotionnelle qui a fait dire à M. PROUST qu"'on aime plus personne dès qu'on aime" est le coeur même de l'amour. C'est lui que nous viserons dans la présente étude génétique des mécanismes et composantes de l'amour.

11

Certes, nous avons choisi ici d'accentuer la dimension négative de l'amour, c'est à dire celle où il apparaît, au pire, comme pseudo-affect, au mieux, comme désir ritualisé. Ce sont même ces aspects qui nous paraissent au coeur de la soidisant moderne crise des liens humains, de la multiplication des divorces, des ruptures, de l'absence de communication. Plutôt que d"'un nouveau désordre amoureux"z, nous parlerions volontiers d'éternel chaos amoureux. En d'autres termes, ce ne serait pas seulement en vertu des modifications de notre civilisation - vers plus d'anonymat, d'urbanisation, de solitude, de violence, etc mais parce qu'elle commencerait à éprouver la vacuité de ce qu'elle a idolâtré comme sentiment magique que cette crise occurerait aujourd'hui. Nous avons beau accumuler et consommer, l'existence n'est « qu'une éloise (un éclair) dans le cours infini d'une nuit éternelle », ainsi que le disait déjà MONTAIGNE. A Y regarder de près, l'Histoire est surtout constituée des exacerbations et des ratés des amours de la Nation, de Dieu, des mères, des pères, des enfants, ce qui annule toute velléité de voir dans l'amour une machine subversive, un combat anti-conformisme et anti-institution, comme le croient M. BENASA y AG et D. SCAVIN03. Il est vrai que ces philosophes ont opté pour l'idée d'une crise à la fois individuelle et sociale et pour celle, tout aussi romantique, d'une passion salvatrice. Ils sont oublieux de ce que si l'amour rend l'homme meilleur, cela ne dure qu'un moment très court. Ainsi, dirons-nous que plus la pensée humaine avance, plus elle devine, pressent, approche que l'amour, comme tout ce que nous vivons, n'est qu'un épiphénomène passager obéissant à un pluridéterminisme. En effet, la science contemporaine analyse ses composantes biologiques (perpétuation de l'espèce, neuromédiateurs, hormones, etc...), éthologiques (schèmes comportementaux, rites d'attachement, etc...), sociologiques (formation, organisation et vie des groupes humains, etc...), philosophiques (oublis de la solitude et de la mort, besoin de la 12

rencontre avec l'Autre, etc...), psychanalytiques (répétition d'émois infantiles, etc...). Ces approches, que nous rappellerons chemin faisant, et la dernière, sur laquelle nous insisterons, ne réduisent pas le phénomène amoureux, même si se pose la question de son reste. Car, si finalement, à la crête de cette perspective, l'amour disparaît, on sera conduit à penser que sa crise n'existe pas davantage et à prédire la disparition .des

agencesmatrimonialeset des thérapies de couple!

Dans un premier temps, nous placerons l'amour du côté du mythe, de la croyance, de l'illusion, débouchant sur la question de la liberté. Dans un deuxième temps, nous nous pencherons sur le noyau de l'amour, le désir, et son arithmétique psychique. Dans un troisième temps, nous l'étudierons dans~e cadre du transfert au sein de la cure analytique. En effet, au-delà des indéniables plaisirs octroyés par le sentiment amoureux, il n'est évidemment pas sans importance de considérer la répercussion d'un « rien» originaire sur la relation thérapeutique, sur l'analyse du transfert et du contre-transfert. Ce développement sera traversé par un exposé didactique et critique des thèses de S. FREUD et de ses disciples, y compris de celles de J. LACAN, un LACAN qui apparaîtra souvent comme répétant en le simplifiant le créateur viennois, nonobstant une écriture réputée difficile, pour ne pas dire un style abscons. Mais pour lui, comme pour les autres auteurs, le lecteur devra, parfois, accomplir un effort afin de pénétrer sa représentation, de la même manière que nous nous sommes ingéniés à la résumer! Au passage, il prendra la mesure d'une psychanalyse bien vivante, constituée de discours plus ou moins hétérogènes entre eux et renouant avec diverses traditions philosophiques, même si la psychanalyse constitue moins une vision du monde qu'une recherche rationnelle, quoiqu'elle ne prétende pas à un savoir scientifique puisque le savoir de l'inconscient est toujours un savoir partiel, caché, insu, plus proche de celui des poètes que de celui des savants de laboratoire. Au-delà de cette petite encyclopédie psychanalytique de l'amour, il appartiendra donc à chacun de relier ces 13

connaissances acquises à partir d'une position analysante à ce qu'il entend de son propre fonctionnement. De plus, nous insisterons, ici ou là, sur ce qu'il est convenu de désigner par l'expression «nouvelles pathologies» : les organisations limites de la personnalité, avec leurs distorsions du narcissisme, du caractère, de la relation à autrui. De fait, les « belles névroses» du temps de S. FREUD ne sont plus ce qu'elles étaient; les patients d'aujourd'hui sont moins nets, moins purs, c'est-à-dire plus difficiles à classer et à définir. Ceci est sans doute à imputer aussi bien à l'approfondissement clinique de la connaissance du fonctionnement psychique, qui, grâce à la psychanalyse, apparaît toujours plus complexe qu'à la modification des moeurs: effacement du père, émancipation féminine, levée des tabous sexuels, délégation à l'extérieur de l'éducation familiale, société de comsommation, transformation de la mécanisation et de l'automatisation en computerisation, généralisation des images immédiates ou virtuelles, insécurité planétaire, mutation des intolérances locales en exclusion généralisée, etc... Ce triple abord participe peut-être de la déliquescence du lien social en notre fin de siècle. Disparition de l'amour et fractures sociales nous rappellent identiquement l'incontournable visage de la Mort. La misère, affective, sexuelle ou économique, en est un des masques. Ceci fait écho au propos de PROCLUS, le philosophe de l'école d'Alexandrie qui osa le

premier s'opposer au christiannisme au

iVIDe

siècle et qui fit

d'Eros l'enfant de Poros, l'Expédient et de Penia, la Pauvreté et surtout au mythe platonicien présenté dans "Le Banquet" et connu pour constituer le début des philosophies de l'Amour. On se souvient, en effet, que le bel Agathon, amoureux de SOCRATE, invite pour un festin celui-ci aux côtés de Pausanias, Phèdre, Aristophane et Eryximaque. Après que chacun ait exposé sa vision de l'amour, SOCRATE va s'évertuer à montrer que ses interlocuteurs ont tous tort. Se référant au discours entendu de la bouche de Diotime, une prêtresse d'Aphrodite, la déesse de la Beauté, il expliquera que l'amour est un intermédiaire entre les Dieux et les hommes. Puis, SOCRATE

14

montrera que l'amour est double, puisqu'il est né de l'union de l'abondance et de la misère. Un jour, raconte-t-il, en redoublant la situation du présent festin, les Dieux ont organisé un grand banquet pour célébrer Aphrodite. Parmi les convives, se trouvait le dieu Abondance. Or, à la fm du repas, surgit la déesse Misère. Affamée, elle était venue mendier quelque nourriture. Or, dès qu'elle aperçut son contraire, Abondance, elle désira obtenir un enfant de lui. Profitant que ce dernier était alourdi par l'ivresse et la satiété au point de dormir, elle se coucha sur lui et conçut le dieu Amour. Amour est beauté, poursuit PLATON par la bouche de SOCRATE, Car il a été créé sous la lumière d'Aphrodite. De plus, il est satisfaction, Car son père est Abondance, mais il est aussi chagrin, parce que sa mère est Misère. Telle vin, il peut faire du bien comme il peut détruire. Ces mots nous rappellent ceux de S. FREUD, dans ses "Contributions à la psychologie de la vie amoureuse,,4, où sont comparées la satisfaction alcoolique et la satisfaction érotique, même s'il s'avère en fin de compte pour le sobre fondateur de la psychanalyse que l'harmonie est plus facile et plus totale avec..Je vin! Pour finir, une note plus personnelle. Nous croyons, au contraire, que les plaisirs de l'amour sont plus complexes et plus complets que ceux tirés de l'alcool. Pour autant, nous ne sommes pas dupes des raisons qui ont motivé la rédaction du présent ouvrage. Il y a simplement dans notre prénom composé une partie qui renvoie à un Jean qui rit et à un Jean qui pleure! Ne peut-on dire mieux les sentiments auquel l'autre partie, Tristan, ou tout amoureux, est à la fois soumis et porté? Ainsi, même si nous exposerons de multiples manières de penser l'amour chez différents auteurs, cela s'effectuera inévitablement à travers le filtre de notre propre inconscient, sans oublier celui de nos aventures amoureuses ainsi que celui de nos expériences avec nos patients et patientes. Que ces derniers soient ici remerciés. 15

PARTIE 1

« L'Homme est la mesure de toutes choses, de l'être de celles qui sont, du non-être de celles qui ne sont pas» (PROTAGORAS)

PARTIE 1
CHAPITRE 1 : LE MYTHE
« On ne devient homme qu'en se conformant à l'enseignement des mythes, en imitant les dieux. » (M. ELIADE) Les amoureux se racontent toujours des histoires. Ils reconstruisent la leur propre et écoutent celle de l'autre. Ils revisitent ensemble leurs enfances. Et même tous leurs projets leur servent à écrire une nouvelle histoire. On pourrait parler ici d'un travail psychique de Pénélope, remis sur le métier à chaque nouvelle étincelle, ou, si l'on est moins optimiste, de Sisyphe, lorsque l'amour devient un fardeau à pousser et ramasser sans cesse. Les journaux et les livres sont remplis des histoires d'amour de célébrités ou de héros fictifs. L'humanité semble n'avoir de cesse de se narrer les aventures sentimentales de Phèdre et Hyppolite, Othello et Desdémone, Héloïse et Abélard, Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Marianne et Coelio, Pelléas et Mélisande, Fabrice et Clélia, Mimi et Rodolphe, JeanChristophe et Minna, Hans Castorp et Clawdia Chauchat, etc..... Sans doute importe-t-il de refrayer ainsi les chemins de nos propres destinées. A aimer ces voyages, on doit convenir que ces histoires sont apparues relativement récemment, en fait, au XIIèmesiècle, en Occident. C'est l'amour dit courtois. Il semblerait que ce soit en pays occitan qu'on l'ait conçu sur le latin « amor » et qu'il eût fallu le distinguer du mot «ameur », créé comme douleur à partir de «dolor », ameur qui signifiait rut. Il s'agissait donc d'ajouter à l'attraction animale la dimension affective et érotique propre à l'espèce humaine!. Il ya plus. L'amour provençal ne fit que reprendre les histoires sentimentales inventées par les Arabes un siècle plus tôt 19

(la légende de Majnûn et Layla, celle de Wis et Ramin, les Contes des Mille et une nuits, etc...) et y intégra diverses légendes celtes et galloises2. Mais pour comprendre l'émergence de l'amour courtois occidental, il faudrait revenir avant le VIIème siècle, et même au thème de l'amour dans l'Antiquité: Ulysse et Pénélope dans l'Odyssée d'HOMERE, les «Métamorphoses» et «Les Fastes» du poète OVIDE, les «Ephèsiades» de XENOPHON, le «Satyricon» de PETRONE, les dessins et tableaux de PARRHASIOS (l'inventeur patenté de la pornographie), ceux de PAUSIAS de SICYONE et d'ARISTIDE de THEBES, les contes de la Gorgone, les orgies rituelles et les fêtes bacchanales, les guides- sur la sexualité de PHILAENIS ou de NIKO DE SAMOS, sans omettre l'omniprésence phallique du «linga» dans les temples hindous, la légende indienne de Rama et Sita et celle, babylonienne, de Pyrame et Thisbë. Il est admis que les valeurs occidentales attachées à l'amour ont surtout puisé dans le monde latin. C'est pourquoi nous rappellerons qu'il y avait aux débuts de Rome deux déesses nommées «Vénus ». La première, «sage », était la divinité de la beauté et de l'amour. Comme Aphrodite, son pendant grec, elle était née de l' écum~ des mers après que Chronos-Saturne, le maître du Temps, eût coupé les organes sexuels du dieu des eaux Ouranos-Uranus. Vénus, qui présidait à la fertilité, eût avec le dieu Hermès un fils aîlé, Eros. La seconde, « libertine », était surtout honorée en Sicile; elle était la déesse du plaisir et de la débauche. Servie par des esclaves et des prostitué( e)s, elle fut assimilée à la patronne des fêtes licencieuses, les Adonies, et des maladies vénériennes. Elle fut déclarée mère de divers enfants, des «sous-Eros» vraisemblablement inspirés par les mythes grecs relatifs aux « démons », êtres intermédiaires entre le monde des dieux et le monde des hommes selon PLATON. On mentionnera également les fêtes du dieu Liber, survivances de cultes phalliques celtes et égyptiens, qui étaient l'occasion d'une licence effrénée et d'une adoration du sexe masculin, ainsi que celles du MutunusTutunus, mélanges de rites étrusques et indo-européens basés sur des objets ithyphalliques censés éloigner le mauvais oeil et 20

protéger du mauvais sort. Ces fêtes étaient destinées à oublier la dureté du quotidien et étaient favorisées par la prise de boissons alcoolisées; elles s'accompagnaient souvent de propos et de gestes obscènes qui donnèrent naissance à des satires, les ancêtres de notre théâtre de boulevard! Elles furent aussi à l'origine d'autres fêtes, les « Floralia » et les « Vinalia », placées sous l'égide des patronnes des prostituées, avec défilés et mimes annonciateurs de nos strip-teases!4 Dans l'Antiquité, romaine et grecque, et jusque pendant le Moyen-Age occidental, les petits arrangements financiers, les histoires de coeur et les aventures sexuelles étaient généralement séparés et ne recherchaient pas ce qui allait devenir, après que l'amour courtois ait traversé ce que les historiens nomment les Temps modernes (1500-1800), le romantisme, cette langueur s'interrogeant sur elle-même. Le romantisme, même s'il fut ambivalent quant à l'opposition entre la part de l'argent et celle du coeur, constitue le second grand temps de la construction des théories amoureuses, avec ses nombreux « phares» : A. DE LAMARTINE, V HUGO, A. DE MUSSET, G. DE NERVAL, G. SAND, etc Il n'est d'ailleurs pas sans annoncer l'émergence des sciences dites humaines, au premier rang desquelles apparurent à la fin du XI~ siècle, c'est-à-dire en même temps que l'industrialisation et l'urbanisation, les systèmes de S. FREUD et de K. MARX. De sorte que dans "Tristan et Isolde", le modèle de notre passion amoureuse moderne, sur fond d'adultères cherchant à s'arrêter au profit d'une relation parfaite unique, l'élixir apparaît être dans une intetprétation freudienne, au-delà de la liqueur de longue vie, une métaphore libidinale du sperme et de la cyprine et, dans une intetprétation marxiste, au-delà de la pierre philosophale aurifère, un symbole de l'argent. Sexe et argent ne sont-ils pas les moteurs du désir humain depuis la nuit des temps, ce qui fait lien et échange entre les individus? Cela tient à ce que tous deux se possèdent et à ce que la possession est le gage de toute possibilité de jouissance. Or, il ne saurait y avoir de désir rassasié. Et c'est parce que le sexe et l'argent ne sauraient nous satisfaire totalement et défmitivement qu'ils n'en sont que plus 21

désirables. Ainsi, comme le dit le philosophe A. COMTESPONVILLE5, nos plaisirs ne sont-ils que satisfactions à venir, ce que nous appelons au plan individuel, fantasmes et au plan collectif, mythes, soit des modalités imaginaires de se procurer le complément manquant. L'interprétation philosophique pourrait voir dans l'amour une forme particulière de complémentarité, à partir de la vision de PLATON, le fils spirituel d'HERACLITE et de SOCRATE. S. FREUD, implicitement ou explicitement, s'y référera à plusieurs reprises, en particulier dans "Trois essais sur la théorie de la sexualité infantile"6, "Au-delà du principe de plaisir"7, "Psychologie des foules et analyse du Moi"s et "Abrégé de psychanalyse"9. A côté de son besoin de rendre compte de la bisexualité humaine, à la fois biologique et psychique, il rappellera surtout que PLATON développe l'idée d'une quête éperdue de la réunion des parties masculine et féminine, quête mue par le sentiment d'un manque et le souvenir d'une union hermaphrodite originelle et destinée à s'hypostasier dans l'esthétique et la morale. Bref, pour PLATON déjà, l'amour, le «démon d'Eros», est prétexte à un mythe, celui de l'androgynelO. En outre, dans une note de bas de page, S. FREUD fera allusion au fait que le philosophe a été probablement influencé par les Upanishads indiens et les légendes babyloniennes. S. FREUD a découvert également une sorte de mythe individuel dans lequel l'enfant ou l'adolescent s'imagine être un enfant abandonné, trouvé, adopté et se crée parallèlement des parents prestigieux, bien meilleurs et bien plus riches. Il décrira ce fantasme des origines dans sa participation à l'ouvrage de son ami O. RANK sur « Le mythe de la naissance du héros» en 190911,mais c'est surtout dans le « Manuscrit M » de ses lettres à un autre ami, W. FLIESSI2, entre mai 1897 et juin 1898, qu'il en avait répertorié les variantes, l'avait rattaché au complexe d'Oedipe et au désir incestueux et l'avait dénommé «roman familial». Ce scénario représente une sorte de travail psychique sur la filiation s'effectuant en plusieurs étapes que S. FREUD a résumées ainsi: d'abord, la surestimation des parents 22

par l'enfant cède la place à une critique, motivée surtout parson état d'insatisfaction et par sa situation de rivalité sexuelle; ensuite, la réalité se voit modifiée afin de poursuivre la mise à distance des parents et leur remplacement par d'autres; enfin, avec la prise de conscience de la différence sexuelle, l'enfant ne met plus en doute la parenté physique avec la mère et se contente d'annoblir le père. B. GRUMBERGER a montré que le roman familial permettait de vivre le complexe d'Oedipe sur un mode aconflictuel gratifiant pour le narcissisme, à la fois en se défendant contre les tensions pulsionnelles et en rétablissant la toute-puissance mégalomaniaque de l'enfant13. Nous rappellerons que le fantasme de roman familial sert de base à de nombreuses oeuvres de fiction, notamment aux mythes et aux contes. S. FREUD lui-même en avait proposé quelques illustrations dans «Totem et Tabou »14 et dans «Moïse et le

monothéisme»15, illustrations qui montrent que tous les
fondateurs de civilisation ou de religion ré-écrivent leur vie en obéissant à un scénario héroïque remodelant leur ascendance. Une définition contemporaine du mythe consiste à y voir une histoire sérieuse transmettant une origine et expliquant l'existence. Justifier la vie, ce serait cela l'amour et justifier l'amour, ce serait cela le mythe. Grâce à l'anthropologie moderne, nous savons aujourd'hui que tout mythe est une fable intemporelle, une matrice ordonnant l'inexplicable, une interprétation opérante, une machine à rêver. Ces expressions s'appliquent parfaitement à l'amour! Le sociologue et ethnologue français qui était le neveu de E. DURKHEIM, M. MAUSS, aimait à dire dans les années 1920 qu"'on est obligé d'y croire". C'est souligner que tout mythe fait partie d'un système de représentations, aussi invraisemblables soient-elles, qui tissent notre pensée et notre manière de penser. D'aucuns (E.B. TYLOR, J.G. FRAZER, C. LEVY-BRUHL, etc ) parleront d'une psychologie infantile, d'une pensée magique ou encore de mentalité prélogique. Là encore, toutes ces expressions ont servi à qualifier l'état amoureux! D'autres, comme VAN DER LEEUW16 ou C. LEVI-STRAUSSI7, ou encore M. ELIADE18 estimeront que, même si le point de départ 23

du mythe est le vécu, l'émotionnel, l'irrationnel, il est toujours relié à des interrogations universelles fondamentales, procéde d'éléments symboliques et n'empêche pas un savoir et une pratique adaptée. Tel est bien l'assemblage également réalisé par l'expérience amoureuse, fulgurance irréfléchie, plus forte que soi et mise en mots et en actes entre les parenthèses du quotidien. D'autres, enfin, relieront le mythe à la théorie de l'information. Comme le montre G. LENCLUD19, même si on le tient des aïeux, le mythe transmet une information nouvelle. Ou, comme le disait déjà P. VEYNE20, à partir de la tradition hellénique, "mythos" signifie "parole", dès lors, il est toujours à situer entre vérité et mensonge. Evidemment, ceci nous évoque le "proton pseudos" du S. FREUD découvrant les paroles-écrans justifiant l'origine des symptômes des patientes hystériques en assimilant après-coup incident angoissant actuel et traumatisme vécu précocemene1. On ajoutera que certains étymologistes assurent que "parole" s'origine dans "parabole", dont le sens premier était ''jeté à côté". Parler, c'est jeter des mots à côté de soi en croyant à la magie de l'expulsion et du pouvoir sur autrui. L'amour déclaré, une machine à sortir de soi et à influencer? C'est certainement vrai, à condition de ne pas oublier que le mythe de l'amour a pour habitacle une scène de rencontre imaginée, un espoir de réalisation de désir, un rêve. A cet égard, tout mythe est bien un songe collectif et tout rêve un mythe individuel. Le premier auteur à avoir systématisé un tel rapprochement est un éthnologue hongrois de formation psychanalytique, G. ROHEIM. Pour lui, en proposant une théorie pluridisciplinaire de la compréhension des cultures considérées comme des « séries de solutions adoptées par des groupes humains variés des conflits oedipiens et pré-oedipiens inhérents à la situation infantile », le mythe apparaît comme le noyau anthropologique de l'espèce humaine. Au plan individuel, son prototype serait le rêve. Ce dernier doit être conçu comme s'inscrivant sous la forme de la force de vie dans un sommeil soumis à la force de mort. Au cours du rêve, explique G. ROHEIM, en s'appuyant sur un matériel aussi bien européen qu'exotique, le corps s'érigerait fantasmatiquement comme un phallus, à preuve l'érection pénienne et l'humidification vaginale 24

observées, de la naissance à la mort, pendant les cinq ou six phases de sommeil onirique de chacune de nos nuits. S'endormir équivaudrait ainsi à sombrer soi-même dans une matrice utérine imagÙ1aire afin d'enfanter le rêve comme une sorte de double, prototype de l'âme et du mythe. Il en résulte que tout rêve se rapporte à notre naissance d'être humain à la fois spirituel et culturel, d'où un aspect référentiel nécessairement traumatique, davantage même que la réalité, qui, comme le réveil, n'est qu'une somme d'instants de faim, de froid et de désir. G. ROHEIM est ainsi amené à considérer chacun de nous comme un héros qui, chaque nuit, sombre à l'intérieur de lui pour rejoindre le vagin maternel où il crée sa propre image, dressée comme un phallus, oublieuse de la prostration dépressive succédant à la volupté hâtive de l'acte charnel et productrice de mythes22. A sa suite, les études ethnopsychanalytiques de G. DEVEREuX23 ont particulièrement bien démontré cette correspondance, nonobstant les petites différences narcissiques entre les individus et entre les sociétés. De même que les fantasmes et symptômes des uns se retrouvent comme légendes et rites des autres, mythe et rêve se répondent plus particulièrement comme règle sociale et surmoi individuel, même si c'est souvent de manière opposée. Ainsi, par exemple, le baiser est une manifestation sociale et amoureuse largement répandue, mais il peut être l'objet d'un dégoût, pour certains individus névrosés ou psychotiques, ou l'objet d'un tabou comme chez certaines tribus d'Afrique ou certaines populations finnoises. S. FREUD avait noté en 1915 que chaque nuit, l'homme «dépouille les enveloppes dont il a recouvert sa peau », avant que de remarquer que le sommeil lui permet de reséjourner dans le corps maternee4. Pour T. NATHAN, la culture est une sorte d'enveloppe sociale sans laquelle il n'y a pas d'histoire individuelle, ni d'identité subjective. Elle est élaborée sous forme de mythes d'origine qui sont autant de «manuels de fabrication des êtres ». C'est donc à partir d'eux que l'ethnothérapeute pourra aider ses patients d'une autre culture, en retrouvant les mythes mais aussi les techniques de soins de leurs racines. Même si l'on peut rester interrogatif sur un 25

acharnement à vouloir guérir, dans une poursuite de l'efficacité rapide évoquant paradoxalement le pragmatisme nord-américain, quitte à procéder à un mélange de recettes traditionnelles et d'interprétations psychanalytiques, il est évident que l'ethnopsychologue T. NATHAN et ses élèves continuent les recherches de ROHEIM et de DEVEREUX2~ et ré-inventent la conception du philosophe P. RICOEUR d'un mythe comme récit organisant l'incompréhensible du monde et fondant l'action rituelle des hommes en instituant toutes les formes d'action et de pensée26. Il convient de souligner que les études de G. ROHEIM, de G. DEVEREUX ou de T. NATHAN n'auraient pu voir le jour sans les travaux précurseurs de S. FREUD, en particulier ceux consignés dans « Totem et tabou »27 et inspirés par l'anthropologie de son époque. En bref, dans cet ouvrage, S. FREUD propose sa représentation de la vie sociale préhistorique autour de deux héros: le Père et le Fils. Ce dernier, avec l'aide de ses frères, aurait bousculé les habitudes de la horde primitive en tuant le premier puis en le mangeant lors d'un banquet anthropophagique, ce pour mettre fin à son despotisme en matière sexuelle. Relevant des concordances entre la vie groupale des primitifs et la vie psychique des névrosés, S. FREUD suppose que le sentiment de culpabilité des fils aurait engendré les deux tabous fondamentaux du totémisme, à savoir épouser sa mère et tuer le père, comme les deux désirs réprimés du complexe d'Oedipe, d'où, par extension, les rites d'évitement de la mise à mort du totem et le refus des rapports sexuels avec des femmes de son clan. Entre mythe et rêve, l'état amoureux renvoie donc chacun à une lumière émotionnelle immémoriale irradiant l'alpha et l'oméga de notre passage terrestre. Cela fait écho à la définition jadis proposée par e.G. JUNG à S. FREUD: "le transfert est l'alpha et l'oméga de la méthode psychanalytique". C'était en 1907, avant que les deux hommes ne se séparent28. Mais si nous serons conduits à nous attarder sur la question de l'amour de transfert plus tard, nous proposerons ici de défmir l'amour comme la modalité principale du travail de signifiance propre à l'espèce humaine. Ainsi, plutôt que lui-même un mythe, 26

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.