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Queer(s) périphérique(s)

De
160 pages
L'homosexualité ne sera dépénalisée au Portugal qu'en 1982 et la loi autorisant le mariage entre personnes du même sexe adoptée en 2010. L'objet du présent ouvrage est d'analyser un certain nombre de productions artistiques couvrant la période 1974-2014, pour y voir comment s'y créent des « identités sexuelles proscrites », ou au contraire, comment ces mêmes productions laissent voir ou entrevoir une affirmation identitaire et/ou des pratiques subversives, visant à contrecarrer « les régimes disciplinaires », à la fois politiques et sexuels.
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et à contre-courant de l’hagiographie officielle du 25 avril 1974,
productions artistiques couvrant la période 1974-2014, pour y voir
une affirmation identitaire et/ou des pratiques subversives, visant à
brésilienne à l’Université Paris-Sorbonne. Spécialiste de littérature fin-
l’homosexualité dans la littérature portugaise (1875-1915)
: 978-2-343-10344-0 17,5 €
Fernando Curopos
Queer(s) périphérique(s) Représentation de l’homosexualité au Portugal (19742014)
QUEER(S) PÉRIPHÉRIQUE(S)
REPRÉSENTATION DE L'HOMOSEXUALITÉ AU PORTUGAL
(1974-2014)
Collection Homotextualités Dirigée par Nicolas Balutete Depuis la fin du XIX siècle, avec l’émergence d’une culture gayet lesbienne, la thématique homosexuelle s’est développée dans laHomotextualités » littérature. La collection « entend donc analyserces rapports entre création littéraire et homose-xualité. Comment lesécrivains portent-ils leur regard vers ce qui sort des normes ?Comment écrivent-ils le corps, la sexuali-té, le bizarre ? Quels?genres et thématiques privilégient-ils S’inscrivent-ils dans lescourants et champs de la création et de l’imaginaire collectif ?Ouverte à toutes les littératures, cette collection entend aussiconfronter les époques pour faire enten-dre d’autres voix. Déjà parus CUROPOS Fernando,L’émergence de l’homosexualité dans la littérature portugaise (1875-1915), 2016. EL ACHIR Khadija,Transgression et identité autofictionnelle dans l’œuvre de Rachid O.L’enfant ébloui, Plusieurs vies, Chocolat chaudetCe qui reste, 2014. KRAUTHAKER Marion,L’identité de genre dans les œuvres de George Sand et Colette, 2011. ISOLERY Jacques,François Augiéras. Trajectoire d’une ron-ce, 2011. DUBUIS Patrick,Emergence de l’homosexualité dans la litté-rature française : d’André Gide à Jean Genet, 2011. CUROPOS Fernando,António Nobre ou la crise du genre, 2009. LARRIEU Gérald,Des genres qui dérangent.La transgression de Manuel Puig, 2009. NOUHAUD Dorita,L’ombre d’affolées en pleurs ou l’érotisme « métrisé » de Severo Sarduy, 2009.
Fernando CUROPOS
QUEER(S) PÉRIPHÉRIQUE(S)
REPRÉSENTATION DE L'HOMOSEXUALITÉ AU PORTUGAL
(1974-2014)
© L'HARM ATTAN, 2016 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Pariswww.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-10344-0 EAN : 9782343103440
INTRODUCTION
En 1923, sous l’impulsion de la Ligue d’Action des Étudiants de Lisbonne (Liga de Acção dos Estudantes de Lisboa), dont le meneur Pe-dro Teotónio de Almeida (1902-1972) deviendra un des fervents soutiens d’António de Oliveira Salazar (1889-1970), Lisbonne est agitée par une campagne moralisatrice contre « […] la pornographie la plus horrible, sûre de son impunité, [qui] se répand dans tous les 1 coins de la ville ». La pornographie en question est la liberté du gen-re prise par un groupe d’homosexuels qui, en février de cette année, organise un bal costumé, dans le quartier de Graça, dans une école louée à cet effet. Ceux-ci sont dénoncés et condamnés pour s’être travestis. Ce scandale n’est pas le premier, car tout comme dans d’autres capitales européennes, dans les rues de Lisbonne, au milieu de la foule, est visible « la grâce féminine et fausse des pédérastes qui 2 marchent, lentement ». Ainsi, du temps de Fernando Pessoa (1888-1935), l’homosexualité sort définitivement du secret pour entrer en 3 société . Le scandaleux bal révèle une culturecamp qui est aussi un art de la résistance contre « l’hétérosexualité obligatoire », cette nor-mativité dont la philosophe Judith Butler dit qu’elle « […] se réfère aux processus de normalisation, à la façon dont certaines normes, certaines idées ou certains idéaux dominent la vie faite corps, four-nissant des critères coercitifs quant à ce que sont les ‘‘hommes’’ et 4 les ‘‘femmes’’ normaux . » Il est évident que pour la société portu-gaise de l’époque, ces hommes qui sèment le trouble dans le genre
1 Pedro Teotónio de Almeida, cité par Fernandes, Aníbal,Sodoma Diviniza-da, Lisboa, Hiena Editora, 1989, p. 89. Notre traduction. Toutes les traduc-tions du présent ouvrage sont de notre responsabilité. 2 Campos, Álvaro de,Poesia, Lisboa, Assírio & Alvim, 2002, p. 83. 3 Voir à ce sujet notre ouvrage,L’Émergence de l’homosexualité dans la littérature portugaise (1875-1915), L’Harmattan, Paris, 2016. 4 Butler, Judith,Défaire le genre(Undoing Gender, 2004), Éditions Amsterdam, Paris 2006, p. 235.
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ne sont pas « normaux » et condamnables pour cela, tout comme les auteur.e.s qui osent dire un amour autre. À partir de la publication de la revueOrpheu(1915), qui introduit la modernité au Portugal, la sexualité non normative fait son appari-1 tion de manière radicale dans les lettres portugaises . Mais les mou-vements anti-républicains, liés à l’Église Catholique, s’émeuvent de cette modernité naissante et pour eux décadente, outrés par ces 2 « productions d’asiles d’aliénés aux titres pornographiques ». C’est pourquoi, en mars 1923, le Gouvernement Civil (Governo Civil) de Lisbonne ordonne la saisie de certains livres considérés comme « immoraux » :Canções (Chansons), d’António Botto (1897-1959),So-doma Divinizada (Sodome divinisée), de Raul Leal (1886-1954) etDeca-dência(Décadence), de Judith Teixeira (1880-1959). Les deux premiers auteurs font ouvertement état d’une homosexualité tant textuelle que biographique. Quant au recueil de Judith Teixeira, il affirme une volupté et une sensualité hors du commun pour une femme écri-vain, d’autant plus qu’il énonce, à mots couverts, un saphisme qui n’est plus qu’un seul motif littéraire masculin. Ce raidissement social s’explique en partie par les tensions entre le pouvoir politique et l’Église catholique, malmenée par les Répu-blicains. Or, si le Portugal était relégué à la périphérie de l’Europe, les apparitions de Fátima (1917) le transformaient, pour la droite ca-3 tholique, en « l’Autel du Monde ». Le miracle conforte les positions de la droite portugaise qui lance une croisade en faveur d’un retour aux valeurs traditionalistes, où les rôles genrés sont clairement défi-nis, car d’essence divine, la sexualité uniquement hétérosexuelle et forcément procréative. En 1923 le poète Raul Leal, alias « prophète Henoch », pouvait encore écrire et publier des mots rageurs et iconoclastes : « Si le pa-
1 Apparition dans la littérature érudite et dont le commerce se fait en plein jour. En effet, il existait une importante circulation et production de littéra-e ture érotique et/ou pornographique depuis la fin du XIX siècle. Ces pro-ductions font état d’un intérêt pour toutes les sexualités. Voir à ce sujet no-tre ouvrage,L’Émergence de l’homosexualité dans la littérature portugaise (1875-1915),op. cit., pp. 88-103 et 107-161. 2 Pedro Teotónio de Almeida, cité par Fernandes, Aníbal,op. cit., p. 93. 3 Une série d’ouvrages publiés à partir des années 1950 vont mettre en scè-ne le sanctuaire de Notre Dame de Fatima enAltar do Mundodu (L’Autel Monde).
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1 pe m’excommunie, Moi, j’excommunie le pape ! ». Ce type d’affront n’aura plus cours sous l’État Nouveau (1933-1974), où la censure veillera à éliminer toute velléité d’opposition, non seulement contre le régime et l’Église, mais aussi contre la société patriarcale et l’hété-ronormativité. Les homosexuels sont sommés de rester au secret et le placard redevient la norme. Bien que la PIDE ne poursuive pas,a 2 priori, ce type de dissidents, la Brigade des Mœurs (Secção dos Costu-3 mes) s’en chargera , ce dont feront les frais, entre autres, le poète Má-4 rio Cesariny (1923-2006), condamné à 5 ans de liberté surveillée 5 (1953-1958) ou Raul Leal, même à la fin de sa vie . Quant auxqueersanonymes, victimes de la répression d’État et de l’homophobie d’une société basée sur une structure de domination patriarcale, leur 6 histoire n’a pas encore été écrite . 1 Leal, Raul, « Uma Lição de Moral aos Estudantes de Lisboa e o Descara-mento da Igreja Católica », inSodoma Divinizada, op. cit.,p. 119. 2 Les historiens portugais travaillant sur le Salazarisme ne semblent pas en-core disposés à travailler sur ces minorités dissidentes, pourtant elles aussi durement persécutées. C’est ainsi que l’historien Tiago Ribeiro remarquera, en 2016 : « L’incursion dans le passé judiciaire portugais est rare, en parti-culier en dehors de la composante politique ». Ribeiro, Tiago, « Sujeito ao direito : em torno da confissão e da perícia », in Neves, João (org.),Quem Faz a História: Ensaios sobre o Portugal Contemporâneo, Lisboa, Tinta da China, 2016, p. 135. 3 Almeida, São José,Homossexuais no Estado Novo, Lisboa, Sextante Editora, 2010, pp. 159-168. 4 En septembre 1964, Cesariny sera également arrêté à Paris, dans un ciné-ma, pour avoir « dragué » un policier en civil. Il passera 2 mois à la prison de Fresnes après avoir été jugé.Idem, pp. 194-195. 5 Ce dernier, dans une lettre adressée à Jorge de Sena, s’excusera du retard dans sa correspondance, dû à un court séjour en prison : « [...] accusé par la police et par le tribunal d’actes absolument injustifiés d’homosexualité, cet-te accusation ignoble servant juste de prétexte à une indécente persécution politique, forgée probablement par ce célèbre Teotónio Pereira qui même dans la vieillesse et malgré ma maladie ne me laisse pas en paix », in Sena, Jorge de ; Leal, Raul,Correspondência 1957-1960, Lisboa, Guerra & Paz, 2010, p. 83. Les lieux de convivialité fréquentés par Leal étaient visiblement surveillés par la police (PIDE ?). Le jeune homme de dix-huit ans qui l’ac-compagnait, accusé du même délit, sera lui aussi emprisonné. 6 Pourtant, lors des rafles de la police, des procès verbaux étaient dressés, comme l’indique un des interviewés dans ce qui constitue le premier ouvra-ge sur la condition homosexuelle, écrit en portugais, dans le Portugal post-révolutionnaire : « Témoignage d’un homosexuel de 70 ans. – Durant le
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