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Quel altermonde ?

De
286 pages
L'orée du millénaire s'immerge dans le pessimisme et la régression. En dépit de l'essor du mouvement altermondialiste, la leçon essentielle du tragique vingtième siècle n'a pas été tirée : le socialisme étatique est pis que le mal capitaliste. Face au totalitarisme marchand qui oppose tragiquement le Nord et le Sud et détruit la planète, l'autogestion de l'économie et le dépérissement de l'Etat sont les seules bases envisageables pour un altermonde solidaire et son développement durable.
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QUEL ALTERMONDE ? Du même auteur
Banlieue de banlieue ! Ramsay, sous le
pseudonyme de Raymond Passant, 1986
Banlieue 93, Messidor, 1989
Caux-Caux blues, roman, Riposati, 1993
Requiem pour la ville, Riposati, 1993
L'art de faire la ville, Riposati, 1994
Faim d'utopie, Bertout, 1999
La mauvaise graisse, Bertout, 1999
Manifeste communaliste, Bertout, 1999
Bousélégie, Bertout, 1999
Stances à Lionel, Bertout, 1999
Une expérience d'écologie urbaine, Le Linteau, Paris, 1999 Jean-Pierre LEFEBVRE
QUEL ALTERMONDE ?
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan 'talla L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud B. Péquignot et
D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions
contemporaines » n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines »
est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Dernières parutions
Laurie BOUSSAGUET, La marche blanche: des parents face à
l'État belge, 2004.
L'engrenage de la violence, 2004. Jean-Marc BAILLEUX,
Vérité de l'histoire et destin de la personne Léon COLY,
humaine, 2004.
Marcel BOLLE DE BAL, Sociologie dans la cité, 2004.
Manlio GRAZIANO (sous la direction de), L'Italie
aujourd'hui. Situation et perspectives après le séisme des
années quatre-vingt-dix, 2004.
Gilles MARIE, La disparition du travail manuel, 2004.
Stéphane VELUT, L'illusoire perfection du soin,
Dénicher la souffrance, 2004. Hubert GESCHWIND,
Euthanasie, l'alternative judiciaire, 2004 Gilles ANTONOWICZ,
José COMBLIN, Vatican en panne d'évangile, 2003.
Pierre TURPIN, La déstabilisation des Etats modernes, 2003.
Des « Public-relations » aux relations Philippe A. BOIRY,
publiques : la doctrine européenne de Lucien Matrat, 2003
Patrick BRAMANT, La raison démocratique aujourd'hui, 2003.
2003. David COSANDEY, La faillite coupable des retraites,
La différence des sexes à l'épreuve de la Maxime FOERSTER,
République, 2003.
Introduction conceptuelle à la science des Elysée SARIN,
2003. organisations,
Philippe ARQUÈS, Le harcèlement dans l'enseignement, 2003.
Humanisme et classes sociales, 2003. Roger BENJAMIN,
Ezzedine MESTIRI, Le nouveau consommateur, 2003.
Elie SADIGH, Plein emploi, chômage, 2003. © L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-6278-6
EAN : 9782747562782 Introduction
Depuis 1950 immergé dans la praxis militante,
je n'avais guère eu le loisir de réfléchir à des utopies
capables d'anticiper l'évolution du monde. I,es
interrogations furieuses de l'adolescence qui rejetaient la
réaction carcérale du Lycée pour l'anarchisme et le
surréalisme furent vite rattrapées par un stalinisme que
masquaient à l'époque l'héroïsme de ses résistants, la
défense indéfectible de l'exploité et l'engagement contre
les guerres coloniales de l'Indochine puis du Maghreb. Il
fallut la mort du tyran puis le 20éme congrès de
Khrouchtchev pour que commencent de se fissurer les
certitudes. L'espoir créé par le dégel et cette première
mondiale de l'autocritique politique - après la nuit du 4
août de nos aristocrates - dispensa un moment encore de
rejeter le surplis aux orties, quand l'esprit unitaire à
l'UNEF, dès 1954, ouvrit un regard plus serein sur
d'autres politiques, réformistes celles-là. Puis la
participation à des prises de pouvoir municipal fit se croiser la lente libération de la banquise dogmatique avec
la révision déchirante de quelques naïvetés constitutives,
face à une phrase sectaire qui se doublait de platitude
opportuniste dès qu'elle était confrontée aux arides réalités
de la gestion quotidienne.
L'analyse concrète des situations concrètes,
l'abandon des tabous réflexifs commencèrent d'imbiber un
comportement plus libre sinon serein, contenu par un
esprit de parti ou une névrose sectaire, comme on veut.
La fréquentation du mouvement social et de la
pensée critique et une activité professionnelle à l'interface
du privé et du public, auront peut-être forgé une
expérience singulière qui s'investissait dans des praxis à la
recherche de la flèche du temps plus que dans leur
théorisation. 11 est excitant d'aller chaque fois jusqu'aux
limites extrêmes du tolérable au conformisme
bureaucratique ou marchand pour déblayer les voies
aventurées de segments d'utopie. L'économie mixte, de
statut privé mais d'actionnaires publics, ouvrit une piste
précieuse en ce qu'elle pouvait contenir la
marchandisation totalitaire, ce pourquoi la droite
s'affairait à l'affaiblir.
Ce rock sur champ de mines n'allait pas sans
risques, il aboutit un peu tôt à une retraite méritée. Vint
alors le temps de la réflexion comme y insiste Adorno dès
lors que les voies de la pratique sont closes.
Coïncidant avec l'effondrement du Mur brejnévien,
en France des ultimes rodomontades ouvriéristes du
marchaisisme, Guy Debord, le Monde Diplomatique et
l'altermondialisme gardaient au frais quelque espoir, au
prix d'une déconstruction qui évite de jeter le bébé avec
l'eau du bain. En sont issus deux livres en 1999, Faim
d'utopie, où je tentais de sauver ce qui pouvait l'être de
ma formation marxiste en ferraillant contre la fm de
l'histoire et le post-modernisme philosophique ou
8 La mauvaise graisse, suite logique du architectural.
premier, pointait parmi les causes essentielles de
l'effondrement communiste l'étatisme cancérigène dont
j'avais été des décennies l'adversaire hasardeux,
chevauchant sa Rossinante, un plat à barbe en guise de
casque à pointe.
J'avais invité Henri Lefebvre dans des jurys de
concours d'architecture, puis au colloque national des
sociétés d'économie mixte sur la qualité urbaine en 1984,
où il estomaqua avec un exposé magistral sur l'antiville,
un Castro désemparé sans son Dieu. Lucien Bonafé et
Armand Ajzenberg ont initié en 2000 un colloque sur
l'oeuvre de mon illustre homonyme, très injustement
méconnue. Ce fut un moment inespéré de rencontre entre
communistes orthodoxes ou non, de marxistes aux
multiples nuances, de Verts, de trotskistes et d'anarchistes
où j'appris beaucoup et produisis mes propres textes. La
manie déplorable ne m'a pas quitté depuis de commenter
la quotidienneté idéologique selon un marxisme revisité
par la gauche radicale dont mes voeux appellent, au delà
des scléroses historiques ou hystériques, l'union comme
impératif catégorique de quelque changement que ce soit,
moyennant un réalisme gouvernemental hors duquel il ne
subsiste que la sinistre tabula rasa.
L'anti-bureaucratisme au même titre que l'anti-
capitalisme sont au nombre des obsessions véhiculées,
issues de l'horreur partout croisée dans les chicanes de
l'urbanisation où les organismes de la corruption ont
pignon sur rue en dépit de tous les procès des petits juges :
la fonction déclarée des services commerciaux des trusts
du bâtiment est toujours de capter les marchés par « un
arrosage municipal » automatisé. La vertu n'est pas la
seule à s'en décoiffer, c'est de ce mal principal dont
souffre la ville, ou plutôt l'antiville qu'on nous fabrique
dans des empilements frénétiques aussi précis
9 qu'absurdes. En raison de ses techniques encore frustes,
son domaine économique spécifique offre une lisibilité
paradigmatique de la société étatico-marchande : ses murs
renvoient, sous la forme binaire de leurs façades plates et
désespérément muettes, l'image cristallisée du profit borné
et de son accumulation autiste. Comme l'a rappelé Hannah
Arendt qui le tenait de Hobbes, l'accumulation du capital
génère celle du pouvoir, nourrissant ainsi la tendance à la
fascisation. L'urbanisation moderne suit la même tendance
en empilant ses niveaux, en étalant sa mégalopole
invivable, en éliminant soigneusement toute exaction de la
sensibilité créative, férocement réprimée dès qu'identifiée.
L'expérience de la provocation institutionnalisée
contre les rites étatico-marchands par les productions les
plus audacieuses de l'intelligentsia, celle de
« surhommes » nietzschéens qui ne seraient mus par la
« volonté de puissance » et le « mépris du troupeau » mais
par l'aristocratie kunique, dionysiaque d'une pensée
sensible, cette expérience, à condition de réussir son
mariage improbable avec l'opinion populaire, peut
déblayer une voie royale à une révolution pacifique
quoique pugnace, sans doute extensible à d'autres
domaines de la lutte et qui peut aboutir à des progressions
surprenantes. Pour ce jeté-en-avant, il est bon d'assumer
toute sa naïveté en en appelant à la religion de la vérité, ou
autrement dit avec Bourdieu à la poïésis d'une recherche
scientifique réinvestie en politique qui exclurait a priori la
non vérité, à l'opposé des praxis historiques du
gouvernement des hommes qui ne s'alimentent qu'à la
manipulation et au sophisme.
Une pierre de touche doit se situer dans une
attitude résolue vis-à-vis du schisme philosophique majeur
entre idéalisme et matérialisme qui écarterait l'infini des
positions moyennes, des brouets positivistes et
1 0 phénoménaux voire des rebroussements catéchistes qui
sont autant d'idéalismes honteux. La philosophie
largement essoufflée, minée par l'avancée des sciences
exactes n'en peut plus de rejouer les vieux scénarios
catastrophiques du quatrième siècle avant J-C, de la
victoire funeste de la dichotomie platonicienne sur
l'atomisme de Démocrite qui fit perdre un millénaire à
l'avancée de l'attracteur étrange du rationalisme au profit
d'un fétichisme obscurantiste, prolongé, pétrifié dans une
religion constantinienne d'état qui hoquète encore
aujourd'hui ses canonisations pontificales et supplications
bushiennes.
La période de crise est celle où rien ne peut plus
continuer comme avant mais où le nouveau ne trouve pas
son chemin, disait à peu près Gramsci, on en est là
aujourd'hui, après le gâtisme des vingt années Mar-Mitte,
quand les copains coquins allait à la soupe sans
barguigner. L'étatisme napoléonien nous étouffe,
l'hyperlibéralisme nous révulse mais la gauche des
corporatismes dissociés n'ose prôner l'autogestion. Les
régressions consécutives au climat de défaite historique du
socialisme « réel », que Jack London avait prévu dès le
début du siècle dans son « Talon de fer », sont partout
avec le retour aux catéchismes enfantins comme illusoires
refuges à la cruauté indescriptible du monde.
« L'Humanité » peut ainsi, parmi la qualité incontestable
de ses pages débats, se demander, traitant de Feuerbach :
« le christianisme ne rejette-t-il pas par essence avec la
plus grande énergie la philosophie creuse et sans squelette,
ce que Marx appellera les grues métaphysiques » ? Ou
encore regretter que l'incorruptible matérialiste Bricmont
n'ait pas ouvert grand ses bras à l'inconsistant post-papiste
Debray dans leur livre récent. Où trouver plus extrême
confusion ? Les grues ne prennent-elles pas leur essor au
marais des fables religieuses dérivées de l'animisme dans
11 un substitut un peu raffmé ? Est-ce à signifier que deux
millénaires de passage obligé de toute pensée sensible par
le religieux laissent dans la théologie ou l'art une immense
charge de valeurs et d'authenticité humaine qu'on n'a
certes pas fini d'épuiser? On ne peut le faire qu'en criblant
les pépites de vérité de leur gangue fidéiste, en remettant
sur leurs pieds matérialistes ces acquis déviés par le
mythe. Ce qui charme dans la madone de Filippo Lippi,
rappelle Vaneigem, c'est la délicieuse roseur des
pommettes d'Isabella Butti, la nonne amoureuse qu'il
tira du couvent pour en faire la maman du petit Filipino,
bientôt aussi doué que son père ! Faut-il croire à une
douteuse ingestion de la sentence de Walter Benjamin :
« Ma pensée se comporte envers la théologie comme le
buvard avec l'encre. Elle en est complètement imbibée.
Mais, s'il en allait selon le buvard, rien de ce qui est écrit
ne subsisterait » ? Le buvard garde c'est vrai l'empreinte
inversée de l'encre, le contenu de vérité de la religion
pourrait donc être remis sur ses pieds. Le messianisme du
prolétariat de Marx n'est cependant pas son emprunt le
plus pertinent au christianisme, quand il dispensait les
ouvriers de se cultiver pour cause d'hérédité et de
téléologie imprenables. Comment n'y pas voir une des
raisons des échecs révolutionnaires du vingtième siècle ?
La réflexion de Benjamin sur la théologie comme
remémoration des idéologies vaincues et des damnés de la
terre, est certes intéressante, ainsi que l'a montré le succès
de la théologie de la libération. Il faudrait souhaiter une
telle occurrence à l'Islam. Mais le Pape a écrasé ces
théologies et l'Islam, en dehors d'un Garaudy épuisant les
pires signifiés du révisionnisme, n'a guère d'exégètes de
gauche depuis que dans les années soixante les
composantes progressistes du nationalisme arabe ont été
défaites. Pour autant, plutôt qu'une laïcité répressive, on
12 se prend à espérer un combat idéologique plus musclé du
rationalisme agnostique.
Benjamin utilisait la figure du nain automate et
joueur d'échec, comme âme nécessaire au triomphe du
matérialisme historique, retrouvant là le clinamen
d'Epicure qui assortissait son matérialisme atomistique
d'une faille, d'une déviation aléatoire qui préserve à la
liberté humaine une place au sein du déterminisme. Ce,,i
rejoint les développements féconds des théories du fractal
et du chaos, leur extension possible, à défricher très
prudemment, aux domaines des sciences humaines,
direction passionnante où les moyens matériels et
conceptuels manquent encore cruellement pour fonder
mathématiquement la recherche en science humaine
autrement en tous cas que sur les seules intuition ou, pire,
introspection. Une dialectique à n termes dont la solution
ne peut être que chaotique, voire initiée par le fameux
battement d'aile du papillon malgache ; chez Marx, ce qui
naît et se développe, les rôle des minorités agissantes, Guy
Debord et sa poignée de situationnistes déclenchant Mai
68 à Nanterre. Rêvons ! Une négativité dynamique qui
donne son sens à la positivité, doublée d'une seconde
négativité, celle qui obstrue les orifices et bloque les
processus, ainsi que l'avaient noté les pré-dialecticiens de
la Chine ancienne, ce que Prigogine nomme l'entropie,
Lefort et Castoriadis, la bureaucratie ?
Rêvons d'autogestion, saluée comme l'icône de
la parousie mais qui n'est nulle part le sujet d'approches
concrètes, en dehors des approximations parfois
démagogiques, héritées de Porto Alegre où le budget
participatif n'a empêché pour le moment, ni un certain
basculement à droite de la ville ni celui, social-libéral, de
Lula. Certaines mairies communistes, dans les années
soixante et dix, avaient quelque peu expérimenté ces
politiques participatives, ardues, ingrates mais riches
13 d'espoir. Elles ont été depuis abandonnées (en dehors de
Morsang sur Orge). Dans autogestion il y a gestion. IJne
gestion qu'il est indispensable d'apprendre de A à Z chez
l'adversaire capitaliste. Quelles que soient les aberrations
des surhommes de la nouvelle gouvernance, de Messier à
de Peyrelevade et autres Pinault, Tapie et Le Floch
Prigent, détournant par milliards la sueur salariale, dans
son ensemble la machine industrielle capitaliste tourne et
génère globalement à l'échelle d'un siècle, dans les
souffrances et les gâchis, un progrès matériel et éducatif
incontestable quoique très inégalement partagé. Chaque
salarié sait que l'avenir de ses rémunérations ne saurait
passer par le laxisme et le déficit. La RTT présuppose le
zéro défaut comme le zéro perte en valeurs humaines, le
chômage zéro dans une croissance zéro. L'assoupissement
boubourochien mène à Tchernobyl plus qu'à la Jérusalem
céleste. L'aporie du paradigme historique se situe donc au
carrefour d'une démocratie totale avec une gestion
professionnelle rigoureuse, un savoir, une expertise, et une
vertu gestionnaires, faute desquels tout stagnerait en
démagogie, jusqu'à l'implosion finale. Cela suppose que
soit investie une interrogation attentive, pédagogique,
obstinée des citoyens, jusqu'ici détournés de leurs
missions de contrôle et de participation quotidienne par les
sirènes publicitaires, télégéniques, du loft au « c'est mon
choix ». Elle concerne le croisement des vieilles
institutions dont tout n'est pas à jeter, avec les nécessaires
toilettage et amincissement de leur silhouette (suppression
du Président, du Sénat et des départements, etc.) et une
greffe de nouvelles institutions de base, prémunie des
rejets : les comités de quartier élus et renouvelables, dotés
de pouvoir réels et dont la réunion communale
remplacerait le conseil municipal. Dans les entreprises, les
comités de salariés, comités d'entreprise à compétence
élargie par étapes, jusqu'à l'entière responsabilité de
14 gestion, liquideraient tendrement l'incroyable archaïsme
institutionnel du pouvoir absolu des patrons de droit divin,
régnant héréditairement deux siècles après 1789 sur leurs
serfs modernes, sans la moindre parcelle de démocratie.
Place donc à un réformisme révolutionnaire, sans une
violence obligatoire qu'il serait assez stupide de
revendiquer. Il s'agirait tôt ou tard, après ou sans « grève
générale », de gagner des élections avec une gauche
forcément plurielle mais suffisamment radicalisée par le
mouvement des masses, qui choisira quelle tactique
permettrait de juguler ensuite les adversaires de droite, les
dominants dépossédés, sans doute pas l'obséquiosité. Une
interpénétration organique entre l'ancien épousseté et le
nouveau bourgeonnant, éliminant les surgeons, les fatras,
les corps morts. Ces travaux d'Hercule se heurteront ici, à
la caste bureaucratico-politique, là, à des siècles de
propriété privée des moyens de production, renforcés par
le cynisme effronté du ci-devant baron Sellières,
provisoire vainqueur !
Un autre thème majeur touche à l'état du monde, qu'un
des « attracteurs étranges » tire visiblement de son chaos
vers l'apocalypse fasciste. Le maintien de la pseudo
démocratie élective nord-américaine où les pauvres ne
vont pas voter, rassure peu, après l'élection de l'encore
plus caricatural Schwarzeneger comme successeur
potentiel au bouffon va-t'en-guerre. Les ingrédients de la
déflagration y sont : l'inégalité croissante entre les cinq
milliards d'affamés et les quelques centaines de millions
de très inégalement nantis, le choc aux frontières, en
Palestine, au Mexique, en Irak, aux marges européennes,
en France même où le raz de marée islamiste a pour
causes profondes la politique sharonienne, le racisme anti-
arabe et l'absence d'intégration due aux séquelles de nos
guerres coloniales. L'accumulation des richesses nord-
15 américaines par la cavalerie des emprunts rackettant
dangereusement l'épargne mondiale promeut l'obésité
pour tous comme triste réalisation du surhomme
nietzschéen, appuyée sur la volonté de puissance
destructive de l'armée la plus technologique du monde.
L'aveuglement d'un tel modèle de croissance folle
met en cause la survie de l'espèce dans un globe de plus
en plus exigu pour lequel sont programmés en toute
irresponsabilité et comme si cela allait de soi dans un demi
siècle trois milliards d'affamés supplémentaires !
Les deux immenses réservoirs humains de la
Chine autoritaire et de l'Inde démocratique au gré de ses
castes, en dépit de leurs inestimables traditions culturelles,
n'ont trouvé à copier pour lors que le modèle de
développement quantitatif et prédateur de l'hyper
libéralisme, comment leur parler ? La régression religieuse
se polarise abruptement entre l'islamisme de Ben Laden
formaté par la CIA et le fondamentalisme des sectes
américaines ou israéliennes. La maîtrise berlusconienne
des médias ajoute le levier manquant à la perspective
d'oppression totale. Le choix est dramatique : ou bien les
masses relativement nanties accepteront la révision
déchirante de leur gadgétisation parasitaire pour un
développement durable, une croissance zéro, la RTT, et un
mode de vie plus frugal, fondé sur l'être sensible plus que
sur l'avoir et le paraître animaliers, sur l'aide désintéressée
au tiers monde, ou bien la pression aux frontières
deviendra intolérable, déstabilisante, facteur de régression
sociale, de blocage de l'automation, engendrant des
conflits toujours plus sanglants. Dans ce cas, les solutions
militarisées et fascisantes de Bush, Sharon, Le Pen,
Haider, etc., aggraveront la fuite en avant vers les abysses
de l'apartheid, à l'intérieur, vers l'étranglement des
16 libertés, comme en témoignent Guantanamo et l'hystérie
sécuritaire aux USA et bientôt ici-même.
Force nous est devant un tel assombrissement
auprès duquel le crépuscule des années trente semblera
une aube, de traquer ce qui, chez les penseurs
contemporains, peut apporter caution à ces logiques ultra
réactionnaires en risquant de les rendre majoritaires en
dépit de leur criminalité, à la manière dont la république
de Weimar contenait tous les ingrédients du nazisme.
Ainsi de ce qui pourrait passer pour une obstination un peu
maniaque contre Heidegger chez qui par ailleurs gisent des
repérages précieux de l'aliénation contemporaine. Ainsi
d'un certain héritage nietzschéen qui n'est certes ni
antisémite ni a fortiori nazi mais furieusement anti-
démocrate. Au delà du bien et du mal prône la production
de ses surhommes par le « dressage », exhale à 17 reprises
en quatre pages le mépris pour le « troupeau », le peuple,
d'où viendrait tout le mal, vitupère les Jacobins, le
suffrage universel, le socialisme de Rousseau, ignore
Marx, son grand contemporain, vomit sur les femmes un
obscurantisme moyenâgeux, au mépris des racines de sa
propre aristocratie intellectuelle qu'il décèle dans les
Cours du Moyen Âge où l'amour courtois était justement
irradié par les femmes, quand les hommes étaient aux
croisades. Il ne discrimine pas, du vainqueur Simon de
Montfort ou du Comte de Toulouse vaincu, tous deux
aristocrates, lequel était le dépositaire de la culture et de la
tolérance aux sinistres temps albigeois, lequel exerçait
volonté de puissance et cynisme de dominant darwiniste !
Nietzsche n'en demeure pas moins précieux dans son
effort cataleptique à se séparer du vulgaire pour atteindre à
la pensée raffmée, intuitive et fulgurante.
Il n'est en effet pas de transformation sociale
possible sans expérimentation d'utopie. Pas d'utopie san ,
une élaboration forcément minoritaire. Pas de vérification
17 envisageable sans que l'hypothèse, vraie ou fausse,
s'empare des masses pour devenir force matérielle, c'est
alors seulement qu'on juge de son résultat. Si l'idée est
fiable, féconde, un progrès est assuré. Si elle se révèle
funeste à terme, l'histoire tranche, non sans que des
millions d'êtres en aient payé le prix de souffrance. Voilà
toute la responsabilité du marchand d'idée, le poids
d'histoire de ses mensonges, approximations ou de son
insuffisant affranchissement des contraintes subjectives.
Les propos ci-dessous n'ont d'autre ambition que
d'aider au débat désintéressé et tolérant, pour dégager les
contours et les moyens d'un altermonde substituable au
capitalisme délétère, comme une utopie indéfmiment
adaptable.
18 A quoi bon la philosophie ?
« Là où ça sent la merde
ça sent l'être. »
(Antonin Artaud, Pour en finir
avec le jugement de dieu)
« Le Monde des livres » (18/07/03) qui devient
pertinent, rend compte d'un essai de Nuccio Ordine
consacré à Giordano Bruno où est rendue justice « à la
clarté de son engagement pour affranchir l'esprit de la
tutelle théologique », au « champion de l'expérience
philosophique par excellence » (Pierre Hadot) qui
« abandonne le point de vue du moi individuel pour se
hausser, partie consciente et agissante du Tout, à un
niveau transcendant d'universalité ». La même livraison
aborde l'oeuvre du philosophe pragmatiste américain Dewey qui se proposait en 1920 de reconstruire la
philosophie qui a « entre le XVII et le XIXème siècle
accompli l'essentiel de son effort au service de la raison
théorique en aidant les sciences à s'émanciper de la
religion » mais « n'a pas entrepris grand chose depuis ».
Les philosophes professionnels de l'université semblent
bien sombrer dans un « corporatisme stérile usant de
prophétisme poétique ou d'arguties logico-linguistiques
visant à soulever de la poussière pour ensuite pouvoir se
plaindre qu'on y voit rien » quand « un effort analogue
devrait être accompli au service de la raison pratique,
c'est-à-dire de la clarification des problèmes collectifs qui
se posent à l'humanité » (C. Delacampagne). Cela rejoint
les interrogations de Wittgenstein sur l'inanité du jargon
philosophique ou les critiques par Sloterdijk de la raison
cynique des puissants et du fatras universitaire des
mandarins : « Avec une ironie irrésistible, la philosophie
moderne, jadis si sûre d'elle-même, se ratatine en un
rationalisme pour cirque, qui à l'air épouvantablement
désemparé dans ses efforts pour dompter le tigre de la
pratique ».
La catastrophe philosophique du stalinisme
Marx a prolongé l'Aufldârung, le rationalisme
des Lumières, en se fixant la tâche de remettre la
dialectique hégélienne sur des pieds matérialistes et de
transposer les méthodes scientifiques naissantes à l'étude
des phénomènes économiques et politiques. La contre-
révolution stalinienne dont les germes sont dans les
massacres gratuits de la première guerre industrielle et la
violence de l'affrontement entre une poignée de léninistes
et le Moyen Âge tsariste, a transformé cette théorie
critique inaboutie en son inverse, le diamat, catéchisme
20 scientiste, adapté au féodalisme grand russe, dogme
obscurantiste d'une bureaucratie auto-promue nouvelle
classe exploiteuse bientôt totalitaire. Contre-révolution
d'une « pureté » caricaturale qui aurait choisi comme
nouveau Tsar un membre des services secrets de
l'ancienne Okhrana, Staline, infiltré dans le parti
bolchevik ?
La recherche matérialiste en a été pour longtemps
traumatisée, bloquée, dévoyée, si on excepte Lukacs,
Gramsci, Trotski, l'école de Francfort, Henri Lefebvre,
Guy Debord et quelques autres, dépourvus du soutien de
moyens universitaires d'Etat. Le partage de l'Europe entre
les deux contre-révolutions de l'intérieur et de l'extérieur
et les génocides qu'elles ont engendrés, ont parfois achevé
d'égarer les chercheurs les plus lucides dans un
ressourcement illusoire aux sédiments de la théologie avec
lesquels ils essayaient de féconder un marxisme desséché,
ainsi de Walter Benjamin qui établit « le lien entre pensées
messianique et révolutionnaire en rendant justice aux
espoirs brisés des éternels vaincus de l'histoire » ou
d'Adorno qui donne une orientation pessimiste à sa
dialectique négative, préfigurant le tragique des
incertitudes du chaos historique.
Marx a consacré sa vie à ce qu'il pensait être le
plus urgent, le décryptage des fondements économiques de
la société, il a donc négligé faute de temps la critique de
la politique, de l'Etat, bien qu'il ait recommandé le
dépérissement de ce dernier dès lors qu'il serait saisi par le
prolétariat Rédempteur. L'histoire a tranché sur cette
hypostase théorique de la classe dominée. Cependant,
aujourd'hui même, dans les pays développés, le salariat -
confondant dans ses rangs travail manuel et intellectuel
cesse de progresser en proportion de la population -ne
active et est largement majoritaire, 85%, au point que le
21 pouvoir élu de la gauche, censé représenter la constellation
de ses intérêts, devrait être depuis longtemps lui aussi
majoritaire. Il est toujours régi par la différence de
position dans la propriété des moyens de production,
quand bien même le contenu du travail ne cesse d'évoluer
vers une proportion plus grande de travail intellectuel au
détriment du travail manuel et de substituer une part de
coopération et d'invention à la discipline et à la répétition,
facteurs qui rapprochent les perspectives objectives de
renversement du capitalisme en vue d'accomplir la mise
en adéquation du caractère de la propriété des moyens de
production, anachronique du fait de son statut privé, avec
celui de la production qui est social.
Débarrassé du faux épouvantail du « camp
socialiste », le capitaliste a aujourd'hui recours aux mêmes
méthodes brutales de récupération d'une part plus grande
de la plus value, s'efforçant de renverser un siècle de
conquêtes sociales par l'utilisation de l'immense armée de
réserve du travail recélée par le tiers monde. Il tente ainsi
de se prolonger tout en alimentant les causes de sa propre
perte. Il joue comme jamais un double rôle dans un certain
développement technologique sinon humain du Sud et un
autre, malthusien celui-là, qui freine en recourant à la
main d'oeuvre bon marché le cheminement vers
l'automatisation totale de la production dont les pays
développés sont gros, ce qui recule d'autant une réduction
drastique du temps de travail. Cette dernière, objectif
central d'une libération réelle de l'humanité des servitudes
du travail obligatoire et déplaisant, lui crée des allergies
dans la mesure où l'organisation traditionnelle du temps
vers une production maximum quelle qu'elle soit et quelle
que soit son utilité réelle, lui semble être l'impératif
catégorique d'une survie fondée de plus en plus sur le
parasitisme intégral. Ayant horreur du vide susceptible
22 d'être ainsi créé, il s'accroche aveuglément à l'ancienne
structuration du temps en dépit de son obsolescence
manifeste. Il peut paraître facile de rejeter ce qui est anti-
humaniste dans le corpus marxiste sur son inversion
stalinienne quand les partis communistes officiels ont
maintenu une trop longue ambiguïté entre les sophismes
d'origine grand russe et des thèses, certes outrageusement
simplifiées mais dont un certain contenu libérateur
demeurait patent, telles que l'accumulation et la spoliation
de la plus value, l'internationalisme, l'égalité de la femme,
la lutte de classe, la paupérisation relative, les crises
cycliques, les aliénations, l'impérialisme, etc., et quand
bien même le fond de la pratique stalinienne les
contredisait absolument. C'est dire combien l'inventaire,
le bilan critique, sont loin d'être achevés et qu'ils méritent
avec le recul toute l'application et la prudence nécessaires
en même temps qu'une férocité sans faille contre toute
métastase totalitaire.
D'autant que l'histoire du diamat n'est elle-même pas
uniforme mais parsemée de schismes et d'autocritiques
qui, si elles n'ont pas abouti à une libération conceptuelle
du mouvement révolutionnaire dominant et dévoyé, n'en
ont pas moins été parfois de riches moments de retour de
l'espoir émancipateur (expériences de Khrouchtchev,
Dubcek, écrits de Bahro, etc.).
C'est sans doute ce qui trace la frontière infranchissable,
quoi qu'on en ait dit par intérêt de classe chez les
nouveaux philosophes, entre les deux totalitarismes et au
delà des statistiques macabres sur leur bilan de mort
respectif : le nazisme a assumé sans ambiguïté aucune et
dès le départ la malfaisance nihiliste de ses thèses
obscurantistes et falsifiées, leur caractère d'emblée
réactionnaire de fausse révolution au service des puissants,
l'énormité du dévoiement du mouvement populaire de
23 protestation contre les exploiteurs dans la grossièreté
sophiste du bouc émissaire antisémite qui opérait un
amalgame absurde entre la ploutocratie des Rothschild et
les inspirateurs juifs des théories libératrices, Marx, Rosa
Luxembourg ou Trotski. Le fascisme n'a jamais fait
montre de la moindre tentative d'autocritique, y compris
dans les ultimes raffinements casuistes de Heidegger ou
dans ses résurrections chez Le Pen ou Haider.
Sloterdijk et Heidegger, une relation ambiguë
Cela mène à Sloterdijk, précieux avatar de la
philosophie allemande contemporaine (C. Bourgois, 1983,
Critique de la raison cynique) qui a finement étudié les
conditions d'apparition du nazisme. Saluons son
extraordinaire érudition, sa grande liberté critique, sa
maîtrise de l'héritage le plus précieux du marxisme, une
juste articulation des thèmes idéologiques avec leurs
supports de classe qui évite le schématisme d'une
production mécanique des uns par les autres en conservant
jalousement la spécificité de l'idéologie comme sphère
autonome de ses synchronie et diachronie. Ajoutons la
clarté de son expression qui fuit l'obscurité et ne se réfugie
presque jamais en cas d'impasse de la subtilité analytique
dans la fuite en avant casuiste ou jargonneuse. L'axe de sa
pensée se situe dans le « kunisme », le cynisme populaire,
démystificateur, conquérant, optimiste de Diogène, des
opprimés et des poètes, à l'inverse de son homologue, le
cynisme des dominants. Ce kunisme veut établir
l'improbable pari d'un impératif catégorique de la vérité
dont Lénine a pu affirmer qu'elle était toujours
« révolutionnaire », ce que plus personne ne peut plus
prendre au sérieux dans les sociétés du spectacle de feu
l'est ou de l'ouest, issues des totalitarismes et prêtes à s'y
24 replonger. L'ambition serait avec Bourdieu de conférer au
dialogue politique la rigueur et l'objectivité qui présideut
aux débats des sciences dures afm de le doter des mêmes
aptitudes expérimentales et transformatrices : rude tâche
que même la fm hypothétique des aliénations ne
garantirait d'achever jamais.
Deux aspects de son oeuvre amoindrissent la portée
de son offre de désacralisation totale : l'assimilation trop
facile du marxisme au stalinisme, explicable sinon
excusable à l'époque de l'écriture de critique de la raison
cynique, 1983, par la proximité allemande des post-
staliniens de la RDA, et, conjointement, sa faiblesse
insigne à l'égard de la pensée heidegerrienne dont le
nazisme est taxé de faiblesse passagère. Il fournit
néanmoins nombre d'éléments éclairants sur le
« positivisme des profondeurs » du recteur de Fribourg,
refusant ses habiletés jargonneuses mais biaisant chaque
fois avec la logique menée jusqu'au bout de ses propres
élucidations. Il rejoint en cela la faiblesse d'innombrables
universitaires français qui par une mode inlassable,
produisent depuis quatre vingt ans le même rideau de
fumée sur les théories fuligineuses de l'ermite de Fribourg
(Dominique Janicaud, Heidegger en France, Albin
Michel, 2001). Tout se passe comme si ce dernier n'avait
touché à la politique que par mégarde ou que les oreilles
universitaires refusaient d'entendre les évidences. IF' Faye
a montré combien sa philosophie même était constituante,
inséparable de ses choix politiques catastrophiques. Faut-il
rappeler les professions de foi de 1933, après sa
nomination par ses camarades du parti nazi au poste de
recteur, qui établissent le pont entre l'ontologie comme
spéculation sur les introuvables substituts aux dieux morts,
entités placées par définition hors d'atteinte de la
rationalité critique : Etre, Etant, Dasein, On, Etre pour la
25 mort, déconstruction, chute, être jeté, avènement, etc.,
avec les pires traditions du conservatisme chauvin
tétanisées par la première guerre mondiale et l'injuste
traité de Versailles. Elles sont les seules à donner du sens à
ce phlogistique « du retour à l'essence de l'être », en la
matière au destin « » (national raciste) du peuple
allemand, à la Terre, au Sang, à la discipline du massacre
industriel, au Mythos qu'il faut substituer au Logos, à
l'hostilité au rationalisme assimilé à un nihilisme, thèmes
repris des extrémistes de l'idéologie nazie, Rosenberg et
Krieck.
Florilège : « Cette ultime décision (de voter Hitler)
s'empare de la limite extrême du Dasein de notre peuple »,
procurant le remède existentiel pour le dépassement de
l'angoisse de « l'être pour la mort ».
« La volonté de responsabilité de soi n'est pas
seulement la loi fondamentale du Dasein de notre peuple
mais aussi l'événement fondamental de la mise en oeuvre
pour son état national-socialiste ... Questionner signifie
pour nous : s'exposer au surgissement des choses et de
leur loi. Cela signifie pour nous : ne pas se fermer à la
Terreur de ce qui se déchaîne et au trouble de l'obscur »,
etc. (profession de foi de 1933). « Les forts, ceux dont
l'existence émerge du mystère vivifiant qu'est l'avenir
nouveau de notre peuple, ceux-là sont fiers de ce qui est
exigé d'eux avec dureté : c'est le moment où ils s'élèvent
jusqu'au plus dur devoir, pour lequel il n'est ni
récompense, ni louange, mais seulement le bonheur dans
la disposition au sacrifice et le service, au coeur de la
nécessité la plus intérieure de l'être allemand.» (Appel au
service du travail, 23/01/34). Cet enracinement dans
l'idéologie fasciste qu'il se proposait seulement de rendre
plus intelligente, se poursuivra jusqu'au seuil de la mort,
en 1976, dans un testament où il redit que « les nazis sont
26 allés dans une direction d'une solution satisfaisante en
matière d'essence de la technique mais malheureusement
ses dirigeants montraient une pensée indigente ». « Ce
n'est pas si grave, commente JP Faye (Le piège), il leur
manquait simplement une case. Ils avaient besoin d'un
guide, d'un Führer supplémentaire...Je pense qu'il faut
plonger dans ces ténèbres. Où l'on voit se faire un
discours de mort.»
Sans doute Sloterdijk a-t-il eu besoin de ce renfort de
Heidegger, assez neuf en Allemagne où il n'a jamais
connu la popularité excessive acquise dans l'hexagone',
après les emprunts existentialistes des années trente et
quarante, avant que le gros livre (Sein ou Zeit) soit traduit.
Il s'agissait sans doute pour lui de dégager de l'espace aux
dépens de l'école de Francfort en repoussant l'influence
habermassienne au sein de l'Université. Hypothèse.
Une critique biaisée de l'aliénation
Heidegger parle bien entendu de son temps dans
« Sein und Zeit », « psychologie sociale codée de la
modernité » (Sloterdijk) mais il égare la recherche utile
sur l'aliénation moderne du capitalisme, richement
abordée par Guy Debord, Henri Lefebvre et l'école ‘le
Francfort qui reprenaient la méthode de Marx pour en
diriger la pointe critique sur les évolutions sociétales du
vingtième siècle. Sa trouvaille (son astuce) fondatrice
n'est qu'un tour de passe-passe, comme l'a montré
Adorno. Refusant le rapport qui ne peut être qu'historique
et social entre l'Etre et l'étant, l'objectif et le subjectif, la
rationalité et l'empirie, il octroie une majuscule à
« étant », fabriquant ainsi un phlogistique sacralisé,
« l'Etant ». Conférant au « on » la dignité du Dasein, « il
27 fait de la trivialité un objet de la haute théorie »,
(Sloterdijk, qui ne va pas au bout de sa lucidité). Il
hypostasie l'étant en Etre en le gratifiant d'une majuscule,
« l'Etant » et opère ainsi un savant mélange des catégories
dont il joue ensuite à l'infini dans l'ambiguïté d'une fausse
distinction/assimilation des deux concepts, avec une
impunité d'autant mieux assurée que son jargon alternatif
camoufle « avec une malice considérable », « le postulat
de départ et la construction arbitraire ultérieure qui peut
bien prendre l'apparence d'une rationalité si on oublie les
prémisses qui demeurent résolument arbitraires ». « Il fait
table rase du mythe de l'objectivité ...dans une espièglerie
logique de grand style ... le mouvement de la pensée de
Heidegger semble s'épuiser dans un sauvetage formel de
l'authentique qui peut avoir exactement l'air de
l'inauthentique », « Néo-kunisme théorique de ce siècle, la
philosophie de l'existence est l'aventure de la banalité »
(S1). « Sa pensée, d'un jargon explicitement nihiliste,
reconnaît l'absence de sens comme fond de tout énoncé ».
« Le On existe mais il n'y a rien derrière ». Heidegger
abuse du paradoxe où il laisse chacun deviner un sens
caché mais y est-il vraiment ? Le maître lui-même en
remet parfois : « Tout à l'air véritablement compris, saisi,
dit, et au fond ne l'est pas — à moins qu'il n'ait l'air de ne
pas l'être et qu'au fond il le soit » et inversement.
Débrouillez-vous, ô besogneux exégètes ! H. prend sans
cesse soin d'affiner (de démentir ?) chacune de ses
assertions en donnant un léger coup de pagaie de sens
contraire quand l'esquif incline trop vers l'idéalisme ou
inversement, ce qui ressort davantage du procédé et d'une
malice paysanne rompue à la sophistique jésuite, que
d'une élaboration conceptuelle avide de sens. « Dans
l'intuition purement ontologique est à l'oeuvre le froid
brutal de la modernité réelle ; celle-ci n'a plus besoin
d'une pensée qui ne serait qu'Autkhirung et en a déjà
28