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Quel avenir pour nos petits-enfants?

De
284 pages
Ouvrage de perspectives autant que de prospective, ce travail d'analyse et de synthèse constitue un livre documenté et accessible. L'auteur s'est replongé dans l'histoire économique de la France et de l'Europe , a analysé les caractéristiques des grandes civilisations, a étudié les éléments moteurs de la croissance économique et du développement.
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QUEL AVENIR POUR NOS PETITS ENFANTS ? © L'Harmattan, 2003
ISBN : 2-7475-5152-0 Jacques BARDOU
QUEL AVENIR POUR NOS PETITS ENFANTS ?
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan [talla
5-7, nie de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Tonne
FRANCE HONGRIE ITALIE
Préface
Préface
nI,A DIFFÉRENCE du passé, domaine des faits accomplis et donc connaissables, ce qui A 'exclut pas que d'âpres controverses s'instaurent entre les historiens sur
l'interprétation de l'histoire, l'avenir n'est pas déjà fait, prédéterminé. Il ne peut donc être
l'objet d'une connaissance « avancée» (au sens temporel), faire l'objet d'une pré-vision
assurée, d'une « science du futur» qui — en remplaçant le marc de café et la boule de cristal
de nos ancêtres par des systèmes experts, des modèles économétriques ou des scénarios —
nous permettrait de le pré-dire avec certitude.
Et cependant l'exploration du futur, quelqu'en soit la difficulté, est une nécessité si nous
ne voulons pas être, en permanence, acculés à gérer les urgences, nous trouvant alors très
largement privés de toute liberté de manoeuvre, les circonstances ayant en quelque sorte pris
le pouvoir au détriment de notre liberté de jugement.
Talleyrand disait déjà fort justement: « Quand il est urgent, c'est déjà trop tard». Ce fai-
sant, il soulignait la nécessité de l'anticipation au service de la stratégie. D'une certaine
manière, nous sommes tous dans la position du navigateur qui doit, tout à la fois, à l'aide de
la vigie, s'efforcer d'anticiper le vent qui se lève et, à l'aide du gouvernail, agir pour condui-
re son bateau à bon port.
L'avenir, on le voit, est à la fois territoire à explorer et territoire à construire, domaine
d'anticipation et domaine d'action.
Comme le soulignait fort justement Luc Blondel, « L'avenir ne se prévoit pas, il se cons-
truit». Mais, pour le construire, encore faut-il essayer d'anticiper ce qui peut advenir,
essayer d'explorer quels sont les futurs possibles qui peuvent découler de la situation actuel-
le. Tel est l'objet de la veille à laquelle on se réfère aujourd'hui en parlant d'intelligence
stratégique et de la prospective dite exploratoire.
Il s'agit pour l'essentiel d'essayer, à partir de la situation actuelle, de discerner quelles
sont les tendances lourdes et émergentes d'évolution, d'essayer de faire preuve de discerne-
ment afin d'identifier quelles sont les tendances de toute nature qui peuvent exercer un
impact majeur sur l'évolution de nos sociétés à moyen et à long terme.
Très précieux est à cet égard le travail effectué par Jacques Bardou, mû par une grande
curiosité d'esprit, pour essayer d'identifier dans l'histoire à long terme de nos sociétés quels
sont les facteurs structurants les plus importants. Il se livre à cet égard à une rétrospective 8 Quel avenir pour nos petits-enfants?
sur longue période fort intéressante tout en se gardant, fort heureusement, d'extrapoler les
tendances du passé, de considérer que les mêmes choses s'enchaînent toujours de la même
manière, au même rythme et dans le même sens suivant des lois plus ou moins immuables.
Il faut se garder, en effet, de considérer que demain diffèrera d'aujourd'hui exactement com-
me aujourd'hui diffère d'hier, que l'histoire des sociétés humaines se reproduira indéfini-
ment suivant des schémas pérennes. Il faut reconnaître qu'à chaque époque, eu égard à
l'essor des sciences et des techniques, à l'évolution des valeurs et des comportements... cor-
respond une problématique particulière.
Ainsi Jacques Bardou s'est-il livré à une enquête fort utile sur certaines tendances plus ou
moins lourdes d'évolution des sociétés contemporaines: par exemple, sur les perspectives
démographiques et l'on sent bien, en l'espèce, que l'on a affaire à des tendances lourdes
empreintes d'une certaine inertie, par exemple encore sur l'effet de serre et le réchauffement
climatique ou encore sur les espoirs que l'on peut fonder sur le développement des biotech-
nologies...
Sans doute convient-il de reconnaître que, selon les auteurs, le diagnostic diffère, que nous
ne sommes pas tous portés à considérer les mêmes facteurs et que, sur chacun d'eux, des
expertises peuvent être plus ou moins contrastées. Ainsi voit-on que sur les perspectives
énergétiques auxquelles l'auteur accorde fort justement une place importante, les opinions
sont diverses et quant aux réserves fossiles disponibles et quant aux potentialités des
énergies renouvelables et quant aux consommations futures suspendues notamment à
l'immense incertitude relative au développement à venir de la Chine, de l'Inde et du Brésil,
à leur décollage et au modèle même de développement qu'ils adopteront.
Sur un grand nombre d'enjeux majeurs du futur à plus ou moins long terme, Jacques
Bardou s'est livré à une enquête et à une analyse fort utile et intéressante qu'il faut saluer
au même titre que tous les autres travaux dits de prospective exploratoire qui ont en com-
mun de chercher à éclairer le spectre des futurs possibles. Loin de nous la prétention pour
autant de dire ce que sera demain. L'exercice consiste pour l'essentiel à mettre en évidence
les enjeux majeurs face auxquels les hommes seront confrontés, devront effectuer des choix,
adopter des stratégies qui éventuellement infléchiront le cours des choses.
L'exercice d'anticipation auquel participe cet ouvrage ne saurait avoir pour objet de pré-
dire le futur. Sa fmalité essentielle est de mettre nos contemporains en face de leur
responsabilité, de leur permettre d'être pleinement des acteurs d'un futur qui demeure à
construire, en fonction notamment des objectifs qu'ils s'assigneront comme souhaitables. Et
là encore Jacques Bardou est bien dans son rôle, celui d'un homme soucieux de transmettre
à ses enfants et à ses petits-enfants le soin de gérer un monde dont il a souligné toutes les
promesses et tous les périls. Formé par ses propres parents à être un citoyen du monde, il
s'attache lui-même à transmettre le témoin aux générations nouvelles, à éclairer la voie pour
qu'elles soient en mesure d'assumer pleinement leurs responsabilités comme artisans du
futur.
Il faut saluer le travail accompli par Jacques Bardou pour dresser un état de la planète à
l'aube du Xne siècle, mettre en évidence les dangers et les promesses que recèle le monde
actuel et lui savoir gré de la contribution qu'il apporte à l'édification d'une stratégie visant
Préface 9
à la construction d'un avenir meilleur. Formons l'espoir que cette utile contribution à
l'exploration d'un futur non écrit conf'ere à ses lecteurs le goût de l'anticipation et le désir
d'être pleinement des acteurs de cet avenir en construction.
Hugues de Jouvenel
Hugues de Jouvenel assure la direction générale du groupe Futuribles.
Introduction
Introduction
Pourquoi j'ai écrit ce livre
L'idée de ce livre est née d'un concours de circonstances dont la première a été la lecture
passionnante d'une publication de l'O.C.D.E.: Les technologies du )oae siècle - Promesses
et périls d'un futur dynamique. Cet ouvrage réunit l'ensemble des études faites lors d'une
conférence qui a eu lieu en décembre 1997 à Duisburg pour la préparation de l'expo 2000 à
Hanovre sur le thème « Equilibre entre équilibres économiques, sociaux et environnemen-
taux». Cette conférence a abouti à l'évaluation des choix cruciaux auxquels seront vraisem-
blablement confrontés les citoyens et les décideurs du siècle prochain.
L'intérêt de ce premier livre m'a incité à lire une nouvelle publication de l'OCDE
L'économie mondiale de demain - Vers un essor durable ?. Cet ouvrage plus économique est
la suite d'une deuxième conférence pour la préparation de l'expo 2000 et qui s'est tenue en
décembre 1998 à Francfort. Il s'intéresse aux sources du dynamisme économique du
>ocie siècle qu'il identifie comme le savoir et la concurrence, mais avec le souci d'obtenir un
développement durable et une répartition équitable des richesses entre les pays riches et les
pays en développement.
Ces deux livres m'ont aidé à approfondir une vision nouvelle du monde, notamment, la
possibilité autrefois inimaginable de pouvoir envisager d'agir sur l'avenir de l'humanité par
une coopération des nations.
Mon épouse et moi-même avons essayé de transmettre à nos enfants et petits-enfants les
valeurs que nous avions nous-mêmes reçues de nos parents.
J'ai toujours éprouvé une grande admiration pour le travail de mes parents, mais aussi
pour leur ouverture d'esprit. C'est ainsi qu'ils m'emmenaient chaque année en voyage dans
les pays du bassin méditerranéen et du Proche-Orient. Ils désiraient me faire partager leur 12 Quel avenir pour nos petits-enfants?
goût pour l'histoire et la culture de ces pays. Et, lorsque j'ai été reçu à l'Ecole Centrale,
avant guerre, mon père m'a offert un voyage de mon choix. Et fils de bourgeois, j'ai choisi
un voyage individuel en Russie soviétique. Ce voyage fut d'ailleurs assez décevant, mon
ignorance du russe ne me permettant pas d'entrer en contact avec les gens du pays. Il m'en
reste le souvenir des visites des musées de Leningrad, de promenades interminables dans les
rues de Moscou ou de Kiev, du délabrement profond des immeubles et de la voirie qui
contrastait avec le métro de Moscou et les églises désaffectées transformées en musées anti-
religieux.
J'ai gardé de ces expériences le goût d'aller voir « comment cela se passe» à l'étranger.
Après guerre, en plus de nos vacances annuelles à l'étranger, mes activités professionnelles
m'ont amené à effectuer des voyages réguliers en Europe et quelques-uns uns aux Etats-
Unis et au Japon. Toujours dans cet état d'esprit, j'ai profité de ma retraite en 1989, pour
effectuer des voyages d'études économiques et sociales avec l'association «Alerte aux réali-
tés internationales» (ARI), en Angleterre, Hollande, Allemagne, Russie, Japon, Maroc et
participer à deux séminaires sur ces sujets à Genève.
Mais revenons à la deuxième circonstance.
J'ai eu la satisfaction de voir nos petits enfants suivre les traces de leurs anciens, et je ter-
minais la lecture des ouvrages de l'OCDE quand deux d'entre eux furent admis l'un à P
« Institut national agronomique », l'autre à l' « Institut national des télécommunications » et
se trouvèrent donc étudiants de ces technologies nouvelles dont l'OCDE, faisait une source
du développement mondial. Cela m'a incité à m'intéresser à leurs études. Mes connaissan-
ces techniques sur ces sujets devenues insuffisantes, j'ai utilisé des résumés de vulgarisation
sur les caractéristiques techniques des nouvelles technologies, des biotechnologies et de la
génétique. Ces résumés permettent à des lecteurs non avertis de s'initier à ces problèmes et
de mieux aborder la partie économique et sociale correspondante.
Par ailleurs, une attention plus précise aux nouvelles technologies dans les domaines de
l'information, de la communication, de la biologie et de la génétique, venait donner un
contenu concret aux arguments cités par l'O.C.D.E., en particulier, sur les problèmes de l'ef-
fet de serre et de l'énergie auxquels je m'étais intéressé avant guerre dans le cadre du cer-
cle d'études « X.Crise».
J'ai aussi un penchant particulier pour les questions économiques, et comme tout citoyen
je suis particulièrement préoccupé par l'ampleur des inégalités de revenus entre les pays
riches et les pays en voie de développement, malgré l'accélération de l'évolution du com-
merce international.
Au-delà de l'aspect économique de cette évolution, j'ai bien conscience que c'est tout un
système de valeurs qu'il s'agit peut-être de faire évoluer. Je me sens moins à l'aise sur ce
terrain, mais j'espère que les considérations figurant notamment dans les chapitres sur les
civilisations donneront à nos enfants et nos petits-enfants le désir d'approfondir cette ques-
tion.
Toutes ces questions m'amenaient à penser que le prochain demi-siècle serait passionnant.
Ceci m'a incité à essayer de faire part à mes petits enfants de mes idées sur l'évolution du
monde dans les cinquante prochaines années. Il s'agit, en dégageant de l'actualité les bases
« factuelles » des problèmes que notre société devra affronter, d'éclaircir les diverses facet-
13 Introduction
tes de ces questions. Je me risque ainsi à donner mes opinions personnelles sur ces faits en
espérant que peut-être cela permettra à nos petits enfants de faire des choix judicieux dans
la conduite de leur vie.
Enfin la troisième circonstance est exceptionnelle :
Mon épouse et moi-même avons fêté nos noces de diamant en novembre 2001, entourés
de nos enfants, petits-enfants et de toute notre famille. C'était l'occasion toute trouvée de
transmettre à nos petits enfants ces réflexions qui, je l'espère, pourront les aider. J'ai pour
ma part trouvé beaucoup d'intérêt à ce travail de recherche de documents, d'études, de
contacts, notamment avec les jeunes gens qui ont intelligemment comblé mes lacunes dans
des domaines dont la nouveauté ne me permettait pas d'espérer une actualisation de connais-
sances vieilles de plus de soixante ans. Pour tenir l'échéance de cet anniversaire, j'ai dû me
fixer un planning avec des objectifs quotidiens et m'astreindre à une discipline rigoureuse.
Je devais aussi orienter, coordonner et stimuler l'activité des jeunes qui m'aidaient. J'ai rédi-
gé de nombreuses pages d'instructions et c'est grâce à leurs efforts soutenus et efficaces que
j'ai pu mener à bien ce travail. Mais les événements de septembre 2001 m'ont incité à com-
pléter ce travail par l'étude des civilisations et de la guerre en Irak, ce qui a modifié le plan-
ning, mais à ce jour j'arrête la rédaction de mes réflexions au 20 mai 2003.
Aujourd'hui la relecture du texte me rappelle le caractère très aventureux de cet essai de
prospective confronté à des facteurs irrationnels !
Ecrire un livre est une expérience enrichissante, expérience qui n'a pas été appréciée de
la même façon par mon épouse dont la patience a été mise à rude épreuve.
Je lui dédie ce livre.
Remerciements
Remerciements
A FORMATION d'ingénieur d'avant 1940 ne me permettait pas de traiter seul des sujets Mtechniques aussi variés, dont l'évolution très rapide peut donner le vertige.
J'ai donc fait appel à des étudiants et, en particulier, pour les sujets techniques, à leur
Junior Entreprise. Je leur ai fixé les grandes lignes de mon projet et demandé le résumé de
chaque livre dont l'étude me semblait nécessaire. J'ai continué leur travail au cours de nom-
breuses réunions de concertation. Je remercie toutes celles et ceux qui m'ont apporté leur
concours pour :
L coopération internatig...lçegiçiLdQpmjnent onale oi
Adèle Garnier, étudiante à l'Institut d'études politiques de Paris
Les biotechnologies
Mon petit-fils Bertrand Cosse et son camarade Antoine Prestat, de la Junior Entreprise de
l'Institut national agronomique de Paris
Les nouvelles technologies de l'information et de la communication
Elysa Vacherand, Laurie Gyuela et Thomas Ducrot, de la Junior Entreprise de l'Institut
national des télécommunications.
L'effet de serre - Les problèmes énergétiques
Julien Sylvestre de la Junior Entreprise de l'Institut national agronomique de Paris
La recherche et le développement
Sonia Kim et Renaud Chateauvieux de la Junior Entreprise de Paris-Dauphine
La démographie
Sophie d'Atnbrières, Etudiante à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris
J'ai moi-même rédigé les autres chapitres :
La croissance économique en France du xç au xx'siècle
LaçeismçséonolsieAelslyibeiwiswu I s xxt siècle
Les perspectives économiques pour le )collkçlg
Conclusion
Même si je connaissais bien ces domaines, mes textes ont été relus, discutés et parfois
complétés par François Moulère, diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et étudiant
l6 Quel avenir pour nos petits-enfants?
à HEC, et son camarade François Grouiller, étudiant à l'ESSEC qui m'ont aidé pour la rédac-
tion de la partie traitant de l'éthique des entreprises et le paragraphe « l'évolution des grands
équilibres mondiaux».
La rédaction d'un livre étant le fruit d'un travail quotidien et d'une écoute permanente du
monde qui nous entoure, les échanges réguliers et constructifs que j'ai eus avec mes proches
doivent être soulignés. Ainsi, je remercie mon entourage familial :
- ma fille Hélène, médecin et dirigeante d'une ONG, qui m'a ouvert à ce monde très parti-
culier;
- son mari René, dont la très grande culture m'a apporté de nouveaux sujets de réflexion
et qui a corrigé mes textes ;
- mes petits-enfants Irène, Sébastien, Alexis et Marine qui ont recherché des documents
chacun dans leur spécialité, respectivement la recherche, l'agriculture et les télécoms.
Je dois une particulière reconnaissance à Marie, mon épouse, dont la patience, l'obligean-
ce et l'abnégation m'ont permis de mener à bien ce projet.
Enfm, je remercie tous ceux qui se sont intéressés à mon travail et qui m'ont encouragé.
Juin 2000 - 20 Mai 2003
La croissance
économique La croissance économique
1
La croissance économique
'HISTOIRE économique, pour complexe, imprécise et incomplète qu'elle soit, peut être Lconsidérée comme le fruit du rapport dialectique qu'entretiennent les croissances éco-
nomiques d'une part et les crises économiques d'autre part. C'est pourquoi l'étude qui suit
présente dans un premier temps les principaux aspects de la croissance avant d'analyser plus
brièvement les mécanismes des crises.
La très longue période que s'attache à décrire le premier volet de cette étude fait d'emblée
comprendre qu'il ne s'agit là que d'une esquisse tentant modestement de retracer les évolu-
tions les plus marquantes de la croissance économique. Il faut d'ailleurs préciser que ce ter-
me ne saurait s'appliquer qu'à partir du xvnie siècle environ. Cette partie présente en fait,
pour les huit premiers siècles étudiés, les évolutions majeures ayant contribué à l'évolution
des conditions de productions, agricoles d'abord, artisanales ensuite, pré-industrielles enfin.
Notons que la division en grandes périodes s'inspire en partie de L'Histoire économique et
sociale de Braudel et Labrousse.
Les crises économiques sont quant à elles l'objet d'une étude plus courte pour deux rai-
sons principales : la récurrence du même type de crise jusqu'au xVIIIe siècle d'une part et
l'absence complète d'informations statistiques fiables pour une étude plus poussée d'autre
part. En outre, précisons que la partie s'attachant à l'étude des crises est plus analytique que
la partie sur la croissance, plus immédiatement descriptive.
La croissance économique en France du xe au xxe siècle.
De 1000 à 1817
De 1000 à 1343 : « un nouveau printemps du monde ».
Dans les temps anciens, les hommes avaient pour principale préoccupation la préservation
de leur existence par la cueillette, la chasse, puis la culture et l'élevage. Constituant 90% de 20 Quel avenir pour nos petits-enfants?
la population active, ces paysans, trop nombreux et ne disposant pas d'outillage, subissaient
par ailleurs les invasions des hordes, les caprices climatiques... Ils semblent avoir été en cri-
se permanente jusqu'au xe siècle.
L'époque carolingienne a été marquée par les défrichements et installations de populations
autour de nouvelles chapelles, qui ont constitué un « rigoureux essor de peuplement, essor
qui s'est prolongé tout comme l'essor matériel jusqu'en 1330 voire 1340 ». Selon G. Duby,
« le lendemain de l'an mil a été un nouveau printemps du monde ». Une psychologie nou-
velle a permis un démarrage vigoureux : les châtelains se sont fait plus protecteurs, les
outillages se sont améliorés et le sous-emploi hivernal s'est réduit. La traction animale s' est
améliorée ; une littérature agronomique (réservée aux seuls moines lettrés) est apparue.
L'estimation de la croissance de 1000 à 1340 pouvait alors se confondre avec la croissan-
ce agricole, l'agriculture étant quasiment la seule activité. La croissance des rendements
céréaliers, l'agrandissement des surfaces emblavées grâce au défrichement des forêts et à la
création de « levées » pour réduire les inondations, ont augmenté la production des céréa-
les nécessaires à l'alimentation. Parallèlement, les régions viticoles ont bénéficié de l'inté-
rêt croissant des grands propriétaires pour la bonne table et ont contribué à la croissance.
L'absence de guerres, d'épidémies, a permis, avec l'augmentation de la production agrico-
le, le développement de la population.
Toutefois, la grande diversité des terres et des climats, créant une extrême diversité de ren-
dements, les estimations demeurent difficiles. Selon G. Duby, « entre le ixe et le xine siècle,
les rendements moyens des semences qu'il est permis de situer aux environs de 2,5 graines
récoltées pour une semée passèrent, pour les cas les moins favorables, aux environs de 4
graines récoltées pour une semée ». Cette augmentation de 100% en quatre-cents ans per-
mit de faire vivre une population passée de 10 à 17 millions d'habitants entre 1000 et 1350.
De 1343 à 1453 : le temps des malheurs.
C'est en 1347, avec les marins de navires gênois en provenance d'Orient arrivés à Marseille
que le bacille de la peste commence à sévir en France. Il décimera la population périodique-
ment jusqu'en 1450, transformant la surpopulation rurale en sous-population (10 millions
d'habitants).
Par ailleurs, les campagnes militaires opposant français et anglais ont fait souffrir un
grand nombre de régions (île-de-France ; vallée de la Loire ; Bordelais ; Lorraine...). Une
quarantaine de campagnes en vingt-deux années, entrecoupées de périodes de pillages par
des soldats désoeuvrés ont conduit les paysans à se réfugier dans les forêts, grevant ainsi une
grande partie de la production agricole.
Pendant ces cent années, la France a été désorganisée, elle a vu s'anéantir les progrès
réalisés de 1000 à 1343 et a du se retrouver dans une situation équivalente à celle qu'elle
avait pu connaître au temps de Charlemagne.
De 1453 à 1560 : la paix retrouvée sur les terres du Royaume.
Grâce à la fin de la Guerre de Cent ans en 1453, le redressement a été remarquable. De nom-
breux transferts de population ont eu lieu sous l'effet des migrations induites par la peste et
les pillages. L'exploitation de terres abandonnées depuis des décennies a pu reprendre sous
l'oeil satisfait des seigneurs.
21 La croissance économique
Dès lors, les exploitations autrefois uniquement céréalières se sont diversifiées : vignes,
oliviers, légumineuses... Toutefois, l'obsession de récolter des céréales a nui au développe-
ment de l'élevage qui aurait permis un accroissement des cultures grâce au fumier. La pro-
duction agricole a doublé cependant en cinquante ans, entraînant à partit' de 1520 une crise
de cherté. Les impôts sont restés modestement élevés, ce qui vaut à Louis XII le surnom de
« Père du Peuple » lors des états Généraux de Tours de 1513.
La paix intérieure a permis le développement du commerce, notamment de tissage (chan-
vre, lin, laine). La production nationale a couvert une partie de la consommation et a même
permis d'exporter.
La généralisation de l'usage du fer a permis le développement de nouvelles activités: for-
gerons et charrons sont venus s'ajouter aux travailleurs du bois et de la menuiserie. Par son
prix encore élevé, le fer n'a cependant pas encore remplacé le bois.
A la fin du xvesiècle, la découverte de l'imprimerie et les perfectionnements du procédé
ont modifié sensiblement le rythme des lentes évolutions précédentes. L'impression de
livres en quantités croissantes a entraîné une meilleure accessibilité à la lecture ; la création
d'écoles a permis un développement et une diffusion de la connaissance et du savoir.
Sur l'ensemble de la période considérée, il y a eu rattrapage, récupération des pertes liées
à la guerre de Cent ans.
De 1560 à 1710 : période de souffrance
Si les rendements agricoles reviennent aux niveaux de ceux précédant la guerre de Cent ans,
le monde paysan demeure pauvre. On ne trouve pas de progrès technique sensible ; les mau-
vaises récoltes obligent les paysans à s'endetter.
Parallèlement, les villes et le commerce se développent : les paysans augmentent le nom-
bre de déplacements pour vendre les surplus. Les gains enregistrés permettent aux menui-
siers, forgerons et autres tonneliers d'accroître leur activité. Vers 1660, les artisans
constituent 25 à 50% de la population des quarante-trois villes de plus de 10 000 habitants.
Cependant, les réseaux de transports restent très sommaires et ne permettent des déplace-
ments de marchandises que sur des distances réduites. Seules les voies d'eau assurent les
transports pondéreux. Si à partir du xvilesiècle le Roi cherche, avec l'aide de Sully, à s'oc-
cuper de la voirie, les dépenses induites par les guerres au xvine siècle freinent cette dyna-
mique.
Dès le xvir siècle, l'armée créée du temps de Charles VII accable le peuple par la crois-
sance du budget de la guerre. Si Catherine de Médicis et Sully tentent de tenir compte de ce
paramètre dans leur politique extérieure, Richelieu, lui, revient à une politique fiscale écra-
sante, poursuivie par Mazarin.
Les impôts engrangés par un Etat devenu absolutiste sous Louis XIV a bénéficié aux «
officiers » et à l'entourage du Roi, en revanche la redistribution n'atteint pas les salariés
agricoles ou les ouvriers des villes. La chute du pouvoir d'achat au cours du xvr siècle
atteint 40%. La part du revenu des ouvriers consacrée à la nourriture s'élève à 60% au
xvmesiècle contre seulement 20% en 1500.
Sous l'influence de Colbert notamment, l'état encouragea la création d'entreprises produi-
sant des biens destinés à l'exportation. Mais la taxation à l'importation de produits finis
entraîna une guerre commerciale avec les anglais et les hollandais. Les affaires se dévelop-
Quel avenir pour nos petits-enfants? 22
pèrent dans le domaine colonial et maritime, au détriment de l'agriculture. Par ailleurs, peu
de dynasties de marchands et de banquiers virent le jour en France (contrairement à l'Italie
ou aux Provinces Unies).
D'une manière générale, la France s'est peu développée durant cette période, même si une
petite élite spécialisée dans le négoce de denrées coloniales semble s'être constituée. La fin
de la période (1690-1710) est marquée par les guerres, famines, épidémies, mobilisations
d'hommes. L'effort, surtout militaire, a nui à la croissance des rendements agricoles, pour-
tant première source de richesse du Royaume.
De 1710 à 1789: naissance de la croissance économique
Croissance agricole
Au cours du xvine siècle, la production agricole connaît une croissance importante. Sous
l'influence des physiocrates, des exemptions fiscales sont accordées pour les terres fraîche-
ment défrichées, les assèchements de marais et autres terres inondables. Quelque I million
d'arpents supplémentaires ont ainsi été cultivés sur un total de 60 à 65 millions (+2% d'aug-
mentation des terres cultivées). Par ailleurs une campagne (moins efficace) a été menée
contre la jachère. Globalement, le rendement s'est également amélioré, passant de quatre
grains récoltés pour un semé entre 1340 et 1500 contre six grains pour un en 1789 (soit 0.2%
de croissance par an de 1500 à 1789). C'est semble-t-il surtout au cours du xvmesiècle que
la production agricole globale s'est accrue et que des cultures plus rentables se sont déve-
loppées tel le froment ou le maïs (réservé à l'alimentation du bétail et de la volaille).
Cependant, la prairie ne se développe pas, ce qui nuit à l'élevage. Au contraire, la vigne
est de plus en plus cultivée, de même que les légumes secs. Enfin, le développement consi-
dérable de l'industrie textile contribue à l'accroissement des cultures industrielles.
Notons qu'à cette époque, même si les paysans disposaient de jardins non soumis aux
impôts, les taxes étaient très lourdes (taille royale, dîme ecclésiastique ou seigneuriale, taxe
pour le moulin, cens, champart...). Le paysan conservait entre 50% et 60% de sa récolte.
Globalement, les paysans semblent assez réfractaires aux évolutions (par exemple concer-
nant le développement de l'élevage).
Par ailleurs, les ouvriers et salariés agricoles semblent n'avoir pas profité de la croissan-
ce du xviiie siècle, au contraire le coût de leur alimentation a diminué leur niveau de vie de
1726 à 1789.
Croissance démographique
L'augmentation importante des fermages et de la population (30 à 40%) a été permise par
cette croissance agricole. La population française, comprise entre 19 et 20 millions en 1700
semble atteindre de 26 à 28 millions d'habitants en 1789. La croissance de la production a
permis d'assurer la subsistance de cette population plus nombreuse. Si le taux de natalité est
plus élevé dans les campagnes (qui représentent 80% de la population) que dans les quatre
grandes villes (Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux), les taux de mortalité infantile restent très
élevés (50 pour mille) et réduisent le nombre de personnes. Les taux de mortalité sont éga-
lement élevés (de 20 à 30 pour mille). Malgré ces éléments défavorables conjugués à des
mariages plus tardifs et au contrôle des naissances au xvmesiècle (surprenant dans une
France encore considérée par certains comme la « fille de l'église »), la population a aug-
menté (+0.33% par an au xvinesiècle).
La croissance économique 23
Croissance commerciale
En ce qui concerne le commerce extérieur, il semble que la croissance ait été de l'ordre de
400 % entre les périodes 1716-1720 et 1772-1776, notamment sous l'influence du commer-
ce colonial. Le développement du commerce est confirmé par l'accroissement des péages
terrestres. Les voies d'eau sont également plus empruntées (il passait 28 bateaux sur la Loire
en 1705 et 870 en 1750). C'est au cours du xvnie siècle (grâce à la corvée royale) que 40 000
kilomètres de routes ont pu être réalisés, assurant une plus grande sécurité, un plus grand
confort et une plus grande rapidité des transports de marchandises et d'hommes. La durée
des transports pour les voyageurs utilisant la Poste aux chevaux se réduit de 11 jours à 6
jours pour Paris Lyon. La vitesse moyenne passe de 40 km par jour à 80 km par jour. Ces
améliorations de réseaux de transports terrestres et fluviaux permettent de diminuer les prix
de revient et contribuent au développement industriel.
La part des échanges avec l'Europe a diminué au profit des Amériques et des Indes. La
France importe beaucoup de produits coloniaux (surtout alimentaires) et se trouve réguliè-
rement en déficit commercial. Notons que d'une manière générale, la France n'a pas profi-
té du développement du commerce mondial autant que les anglais et les hollandais malgré
les efforts de Colbert pour établir une flotte commerciale puissante.
Croissance industrielle
L'augmentation des besoins des consommateurs modifie les conditions dans lesquelles se
réalise la production; le Roi, notamment pour améliorer sa situation financière et éviter des
importations décide de favoriser la création d'industries en accordant des avantages et pri-
vilèges. En 1776, sous l'influence physiocratique, les corporations sont supprimées : la liber-
té prévaut sur le dirigisme royal.
La stimulation des activités industrielles se manifeste par exemple à travers l'industrie
textile (multiplication des métiers à tisser qui doublent au cours du xvnie siècle). La drape-
rie, les toiles, soieries et cotonnades se concentrent.
Les industries minières se créent surtout à partir du milieu du xvnie siècle (mines d'Anzin,
Aniche ou Litty). Grâce à Lavoisier, on peut réduire le minerai par oxygène et au Creusot la
première coulée de fonte au coke a lieu en 1768.
Les industries du verre (Saint-Gobain), la machine à vapeur de Watt, les papeteries, bras-
series et sucreries constituent autant d'exemples du développement industriel de la France
du xvnie siècle. Les premières avancées se font sur le terrain de l'énergie et de la force motri-
ce qui permettent une croissance de la production.
Alors que du temps de Vauban vers 1700, on comptait quelque qua-tre cents personnes
travaillant dans l'industrie (femmes et enfants compris), les effectifs totaux du personnel
industriel s'élèvent à environ 1,3 millions de personnes en 1789 (estimations contestables
du fait de l'approximation des documents). Une nouvelle classe sociale naît, celle des entre-
preneurs, désireux d'investir, de produire aux meilleurs prix, d'utiliser les plus récentes
techniques et les meilleurs matériels. Ces entrepreneurs sont plus nombreux en Angleterre
et dans les Provinces Unies qu'en France ; ils font appel à des techniciens étrangers jusqu'à
ce que les techniciens français fassent eux-mêmes le déplacement pour s'initier aux tech-
niques étrangères.
Parallèlement aux entrepreneurs, naît le monde des banquiers d'affaires, des financiers
spécialisés dans les investissements, qui croissent en proportion du développement indus-
24 Quel avenir pour nos petits-enfants?
triel et des avancées technologiques toujours plus coûteuses. Les financiers du Roi (qui a
d'énormes besoins d'argent) constituent des investisseurs d'autant plus importants qu'ils
n'ont plus, au cours du paisible xvinesiècle, la possibilité d'assurer leur enrichissement par
des moyens discutables tels que la guerre, l'affermage des impôts ou la création de rentes et
d'offices. Toutefois, les nobles (possédants) sont souvent à l'origine des activités industriel-
les et peuvent autofinancer une partie de leurs investissements ; dans les industries néces-
sitant moins de capitaux, les bourgeois sont prépondérants.
De 1000 à 1789, la configuration de l'économie et de la société française a considérable-
ment évolué, notamment au cours des trois derniers siècles de la période. à la veille de la
Révolution, les principaux éléments sont en place pour que la France connaisse un décolla-
ge économique, notamment lié aux progrès techniques enregistrés dans l'industrie, à la libé-
ralisation induite par la Révolution et au développement du monde financier.
De 1789 à 1817 : troubles révolutionnaires et amorce d'une nouvelle ère
Toute la période révolutionnaire et bonapartiste est caractérisée par une tendance longue de
croissance (croissance des revenus, des prix, des productions) malgré une succession de cri-
ses productives, économiques et / ou financières. Si la Révolution a, par son action de libé-
ration de l'économie et d'unification du marché national, permis la naissance de la société
bourgeoise et capitaliste, la période 1789-1817 a toutefois été profondément marquée par la
guerre et le blocus qui fut son corollaire, ainsi que par les tentatives de réorganisation moné-
taire.
La tendance de croissance globale (bien que nettement différenciée à l'échelle du territoi-
re, notamment entre les grandes plaines céréalières du Nord et le Sud plus morcelé), a été
permise par l'affranchissement des paysans (fin des droits féodaux, des dîmes ecclésias-
tiques et des monopoles corporatifs avec la loi Le Chapelier de 1791). Même si les notables
ont largement profité de ce bouleversement, la structure de la propriété foncière a changé,
caractérisée par un recul de la noblesse et du clergé, et une croissance de la part de la pay-
sannerie et de la bourgeoisie. Conjuguée à une plus grande solidarité économique entre les
régions (unification des poids et mesures, liberté de circulation...), et à la mise en place de
principes d'économie libérale (liberté du travail notamment), la France grâce à une plus
grande liberté des entrepreneurs a profité d'une certaine croissance.
Dans une France encore rurale dont l'économie est largement dépendante de l'agricultu-
re, on a pu assister à une augmentation des profits, des prix et des revenus, en particulier sur
la période de 1798-à 1820. Ainsi les prix de la viande ont augmenté de 33%, du blé de 25%,
du vin de 20% et du seigle de 14%. Profit croissant et augmentation des prix ont stimulé la
production de paysans vendeurs de plus en plus nombreux. Le marché national s'est ouvert.
Le salaire réel exprimé en biens de consommation a augmenté de 25% et les revenus du fer-
mage de 50%.
La conjoncture a été fluctuante et marquée par des échecs monétaires ainsi que par les
nombreux conflits auxquels la France a participé.
Ainsi la mise en place de l'assignat a provoqué une inflation considérable renforcée par
la guerre; la masse en circulation fin septembre 1792 de 1972 millions passa à 6400
milliards au 9 Thermidor. Consécutivement, l'assignat perdit la moitié de sa valeur et la
hausse des prix fut vertigineuse. Dès lors, la monnaie métallique fut réintroduite et le systè-
me bancaire réorganisé (1800-1803), ce qui a contribué à sortir d'une période de crise et de
La croissance économique 25
dépression. Toutefois, pour la période 1798-1817, seules les années 1807 à 1810 ont été
marquées par une prospérité quasi-générale. Parallèlement aux crises agricoles (souvent de
surproduction) et financières (liées à l'inflation), la guerre et le blocus ont empêché une
accumulation du capital et un approvisionnement en matières premières qui auraient certai-
nement permis une plus grande croissance et de plus amples progrès techniques.
En effet, la période 1798-1817 n'a pas vu de progrès techniques importants. Ainsi dans le
domaine agronomique, on a pu parler de «stagnation relative», notamment due à un trop
grand morcellement des parcelles (héritage de la Révolution). Le blocus a par ailleurs
conduit à la ruine du grand commerce maritime, pourtant très puissant en France (notam-
ment à Bordeaux). Enfin l'industrie continue de se développer à la fin de la période sous les
effets conjugués de la restructuration des marchés financiers et de la naissance de nouveaux
procédés de production («mule-jenny » pour le tissage, moteur hydraulique...).
La liberté induite par la Révolution a permis un accroissement du rôle de l'entreprise
(essor des sociétés par actions) même si l'état continue de jouer un rôle de protecteur vis-à-
vis de l'entrepreneur comme du public.
De 1818 à 1945
De 1818 à 1880 : révolution industrielle et suprématie bourgeoise
Croissance démographique
La démographie est marquée par une baisse du taux de mortalité (32.2%) en 1791 au lieu de
22%° en 1890, due au développement de l'hygiène et à l'amélioration de la nourriture
principalement, et une surprenante diminution du taux de natalité (diminution de 10 points
entre 1816 et 1890).
La population totale du royaume augmente cependant d'environ 11 millions de personnes
de 1801 à 1886 (soit une croissance annuelle de 0.52% par an). à cette date la France comp-
te 38 219 000 habitants - il faut alors mentionner le rôle de l'immigration (1 126 300 immi-
grés en France en 1886).
L'accroissement de la population urbaine est assez important puisqu'en 1886 elle repré-
sente 36% de la population totale. Par ailleurs, la population active est moins orientée vers
la seule agriculture (le secteur primaire représente moins de 50% de la population active
totale à la fin du xixesiècle).
Globalement, la démographie est marquée d'une part par le vieillissement de la popula-
tion française qui a pu nuire à la croissance et reflète d'autre part la transformation d'une
France qui s'urbanise, s'industrialise et s'enrichit.
Croissance agricole
Le monde agricole évolue de manière significative et néfaste pour la croissance puisque le
nombre de cotes foncières augmente de 46% entre 1815 et 1881, soit 13 millions. La terre
française est morcelée. La moitié de la population française est attachée à la terre en 1875.
En 1882, on a pu dénombrer 5,5 millions d'exploitations (environ 50 millions d'hectares);
petites, moyennes et grandes exploitations coexistent. Si la mécanisation est relativement
lente à s'implanter (à l'exception du battage), l'agronomie scientifique permet toutefois une
26 Quel avenir pour nos petits-enfants?
augmentation de 40% des rendements de froment de 1815 à 1880 et le triplement du rende-
ment de la vigne méridionale. L'ouverture du marché a également joué un rôle dans la crois-
sance des marchés agricoles, que la parcellisation a toutefois freinée.
On peut par ailleurs noter l'expansion de nouvelles cultures, dont notamment la pomme
de terre et la betterave à sucre. L'abondance des productions permet une nouvelle orienta-
tion de l'élevage : les bovins par exemple, traditionnellement élevés pour le travail et le
fumier sont de plus en plus destinés à fournir de la viande ou du lait. L'agriculture entre dans
une nouvelle ère au cours du xixe siècle, c'est notamment la fin des risques de disettes. Mais
sa part dans la production nationale globale se réduit au profit de l'industrie.
Ainsi le xixe siècle est bien le siècle de la croissance européenne en général et française
en particulier. En un siècle la structure économico-sociale du pays s'est transformée, les pro-
grès ont été considérables, les conditions de vie ont été bouleversées. C'est toutefois avec le
xxe siècle que viendra l'ère de la diffusion massive, à l'ensemble des catégories sociales,
d'un progrès technique aux avancées vertigineuses.
Croissance commerciale
L'espace national se transforme, nécessitant une politique des transports concrétisée par un
budget alloué au développement des grands axes routiers de 380,7 millions de francs entre
1837 et 1846. La technique s'améliore (rôle de techniciens tels que Polonceau et Cordier),
le réseau général s'achève et un réseau secondaire se développe à partir de 1830. Le réseau
des routes royales atteint 35000 km entretenus en 1855 ; le réseau départemental compte
43000 km en 1847 et le réseau vicinal 320 000 km en 1870.
Le réseau de voies navigables demeure faible malgré l'apparition de la navigation à
vapeur.La vitesse de déplacement s'accroît considérablement (5 jours pour Paris-Lyon en
1816 contre 2 jours 'A en 1848) et les coûts diminuent.
C'est toutefois la révolution ferroviaire qui constitue la plus grande évolution en termes
de transports même si la France est en retard sur ses voisins européens jusqu'en 1846-1847.
Les regroupements et investissements sont alors massifs (7 milliards de francs entre 1850 et
1870). Le réseau exploité passe de 1931 km en 1850 à 23 600 km en 1880; Lyon est à 8 h
49 de Paris en 1885.
Le marché national s'unifie ainsi progressivement, et permet le développement d'un nou-
veau type de commerce (commerce de commission ; création de grands centres de commer-
ce de détail tels le Bon Marché ou le Printemps dans les années 1850). Il s'agit alors pour
les hommes d'affaires d'élargir leurs clientèles au détriment de leurs marges bénéficiaires.
Le marché intérieur se dynamise : le trafic par eau triple, selon J. Gaspard, entre le Premier
Empire et 1850. De 1851 à 1876, c'est le trafic ferroviaire qui connaît la plus forte progres-
sion (+1590%). La consommation de matières premières (textiles, charbon)...suit logique-
ment cet essor: la croissance de la consommation nationale de coton est de 1550% entre
1812 et 1885. Il faut préciser que la période 1820-1880 est marquée par une relative stabi-
lité des prix qui permet une croissance équilibrée.
Si la croissance du commerce extérieur est également importante (le total des échanges
passe de 733 millions de francs en 1820 à 7465 millions en 1892), les bases de ce dévelop-
pement sont cependant trop étroites (géographiquement et techniquement) pour que la
France puisse prétendre concurrencer l'Angleterre ou l'Allemagne, plus industrialisées.
Notons que le commerce se concentre de façon croissante et augmente à cet égard le poids
27 La croissance économique
de l'Europe dans les échanges extérieurs français. Globalement, le commerce extérieur ne
constitue pas une base de la croissance économique française, du moins jusqu'en 1860. La
France souffre d'un déficit de capacités de production pour s'introduire sur les nouveaux
marchés industriels, d'équipement ferroviaire notamment. Le manque d'anticipation des
perspectives de développement qu'offre le commerce semble avoir caractérisé la classe
industrielle et négociante française de cette époque.
Il semble que le système de crédit soit pour partie responsable du problème de mobilisa-
tion de l'épargne nécessaire aux grands investissements. Une thésaurisation de métaux pré-
cieux et une base sociale trop étroite ont pu nuire à l'efficacité du système bancaire, même
si à la fin du siècle, les établissements bancaires ont fait l'apprentissage du marché et se sont
spécialisés. De 1842 à 1899, le nombre d'effets de commerce passe de 9,867 millions à
66,879 millions.
Croissance industrielle
La croissance du xixe siècle est déterminée de façon globale par le phénomène d'industria-
lisation, qui prend un essor considérable à partir de 1840. L'aspect technique de la révolu-
tion industrielle est essentiel. Le progrès technique trouve ses concrétisations dans le
tissage, la métallurgie (multiplication des hauts fourneaux...) et surtout la machine à vapeur
(machine à haute pression). Ce progrès technique se diffuse (Expositions nationale et uni-
verselle des années 1850-1860) : les « self-actings » remplacent les « mull-jennys » dans
le secteur cotonnier de l'Est où elles représentent 10% des broches à coton en Alsace en
1856 et 97% en 1880. En 1830 on comptait vingt-neuf hauts fourneaux utilisant de nou-
veaux procédés de production sur 408, soit 7% de l'effectif national; en 1848 ils représen-
tent 46% de l'effectif total. Ces nouveaux procédés de production permettent des économies
d'échelles importantes : les hauts fourneaux à bois des années 1820 produisaient 300 tonnes
par an; en 1878, un haut-fourneau en Lorraine coule 120 tonnes par 24 heures (soit entre 12
et 15 000 tonnes par an). Malgré tous ces progrès, notons le retard technologique de la
France, notamment sur l'Angleterre, évalué à 30-40 ans.
A côté de la révolution technique, l'entreprise elle-même évolue, caractérisée par la
concentration, notamment dans les secteurs du charbonnage et de la métallurgie (en 1851,
deux sociétés se partagent 48.8% de la production charbonnière nationale). Toutefois, l'in-
dustrie traditionnelle demeure vivace.
Dans la formation du capital industriel, le capital familial ne suffit bientôt plus et l'inter-
vention du capital bancaire devient indispensable, notamment à partir de 1880. Avec la
concentration et l'augmentation des capacités de production induites par le progrès tech-
nique, les capitaux des grandes entreprises se développent (de Wendel augmente son capi-
tal de 275% en 26 ans).
Globalement, les indices généraux de la production industrielle française entre 1815 et
1880 passent d'un indice 4 en 1815 à un indice 22 en 1880. Les prix ont considérablement
baissé durant cette même période (les prix du coton sont divisés par trois, ceux du fer par
deux). Les profits, eux, semblent croître de façon importante, notamment dans les grandes
entreprises du Nord (sociétété des Mines d'Anzin). Rappelons cependant qu'au cours de la
période considérée, la France s'est moins industrialisée que ses voisins allemands et britan-
niques.
28 Quel avenir pour nos petits-enfants?
De 1880 à 1945 : période troublée
Croissance démographique
Durant la période 1880-1914, la croissance économique française est assez régulière.
Toutefois certains facteurs altèrent cette continuité. La croissance démographique change de
rythme et l'accroissement naturel ne dépasse plus 0.2% par an. La volonté d'éviter le mor-
cellement du patrimoine, le néo-malthusianisme ont pu amener une baisse de la fécondité.
Par rapport aux pays voisins, l'excédent naturel est faible (+ 1 933 000 habitants entre 1880
et 1914). Dans le même intervalle débute l'exode rural, même si à la veille de la guerre seuls
25% de la population active travaillent dans l'industrie. La France est là encore en recul par
rapport à ses voisins, ce qui l'empêche de tirer pleinement partie du début de l'ère indus-
trielle.
La démographie est marquée par la guerre de 1914: les pertes totales se chiffrent à
2 269 000 personnes entre 1911 et 1921. La période de l'entre-deux guerres est caractérisée
par une diminution des taux de nuptialité et de natalité. Toutefois, l'immigration permet en
grande partie une croissance de la population française de l'ordre de 2 600 000 personnes.
La Seconde Guerre mondiale occasionnera quant à elle des pertes chiffrées à environ
1 400 000 personnes, du fait des pertes de la guerre elle-même (600 000 disparus) et surtout
par la diminution des naissances.
Croissance agricole
En 1880, le territoire agricole français est très morcelé : la superficie moyenne des parcel-
les est de 3,5 ha. Toutefois, la «révolution agricole» venue notamment de Grande-Bretagne
(plantes fourragères; engrais artificiels ; batteuses mécaniques) permet une croissance des
rendements, notamment dans le Nord (20 q. de blé par ha entre 1885 et 1889).
La crise agricole de la fin du xixe siècle est marquée par une baisse des prix (le prix du blé
diminue de 34% entre 1870 et 1900), notamment due à un excès d'offre et à la démonétisa-
tion de l'argent. Le revenu agricole final global baisse en conséquence : -10% entre 1865
et 1884.
Dès lors, la politique agricole devient protectionniste : le «tarif Méline» consiste en un
droit à l'importation qui s'élève de 3F à 7F par hectolitre de blé. Cette politique permet une
certaine reprise des profits. Cependant la période reste marquée par la crise vinicole, provo-
quée par le phylloxéra, qui ne sera jugulée qu'à partir de 1900.
Si la croissance se poursuit et se consolide jusqu'en 1914, la lère Guerre Mondiale infli-
ge une véritable saignée au monde agricole (700 000 tués et 500 000 réformés). Seule l'in-
flation d'après guerre permet une reprise et une restauration des revenus agricoles jusqu'en
1930. à cette date, la crise verra un effondrement des cours et un effritement des revenus.
Croissance industrielle et commerciale
La bourgeoisie parvient quant à elle à s'adapter aux fluctuations économiques, notamment
en transformant le commerce de détail (de 1881 à 1910 le nombre de patentés du commer-
ce et de l'industrie augmente de 10%). Toutefois dans les grandes villes, de 1820 à 1914, 70
à 80% des adultes meurent dans la misère car toute épargne est impossible; les hauts salai-
res restent rares. D'une manière générale, la petite entreprise profite moins de la croissance
que les grandes. Le salariat progresse, la part des employés y devient de plus en plus impor-
tante ( 8.1% en 1876 contre 15.9% en 1911). D'une manière générale, entre 1880 et 1914,