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QUELLE IDENTITE DANS L'EXIL ? (Origine...Exil...Rupture...)

De
254 pages
Cet ouvrage se propose d’examiner les incidences de l’exil sur le Sujet. Les auteurs de différentes disciplines ont abordé la même question : dans la clinique de l’exil, la rencontre avec le patient relève-t-elle d’une clinique spécifique ou n’est-elle qu’une configuration particulière de la rencontre avec l’autre ? Cette question est soulevée au cours de quatre temps dans cet ouvrage : - la psychothérapie de l’exilé, comment est-elle possible ? - L’exemple de la toxicomanie et le temps de l’immigration - L’exemple de la francisation du nom : pari d’un changement ou déni des origines ? - L’appropriation de l’autre langue dans le bilinguisme, exil et littérature.
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QUELLE

IDENTITÉ

DANS L'EXIL?

(Origine... Exil... Rupture...)

(Ç)L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5468-2

Sous la direction de Fafia DJARDEM

QUELLE

IDENTITÉ

DANS L'EXIL?

(Origine... Exil... Rupture...)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Ont participé à cet ouvrage:
e

FethiBENSLAMA, Psychanalyste, Responsable du Groupe de
Recherche Maghrébine, Paris VII. Psychiatre des hôpitaux. Psychanalyste, Lyon. RobertBERTHELIER,

e e

Pierre BOURDARIA T, Psychologue,

.
e

Christian CHELEBOURG, Maître de Conférence, Université de Lettres et Sciences Humaines de La Réunion. Marcel COLIN, Professeur de médecine légale psychiatrique,
Président de l'A.L.C.A.S., Lyon.

. .
e e

e

Michel COPPON, Psychiatre des hôpitaux, Lyon.
Michel CORNA TON, Professeur de psychologie Directeur de la revue Le Croquant. sociale, Lyon Il,

AssimakisDROSSOS, Psychiatre, U.C.L., Bruxelles.

e Christine DURIF, Psychologue, Ethnologue, Maître de conférence UniversitéL yon II. Jean-Marc ELCHARDUS, Professeur de médecine légale psychiatrique, CHU Lyon. Bruno ETIENNE, Politologue, Institut d'Études Politiques, Aix en Provence. Hugues FULCHIRON, Professeur de droit, Université Jean Moulin Lyon III, Directeur adjoint du Centre de droit de la famille.
Alain GASTE, Psychiatre des hôpitaux, Venissieux - Saint-Fons.

e

.
e

Jean-Michel HIRT, Psychanalyste, Maître de conférence en
psychopathologie, Paris XIII.

.
e

Benoît HOESTLANDT, Praticien hospitalier, Hôpital Édouard Herriot, Lyon.

e Albert JAKUBOWICZ, Psychiatre des hôpitaux, Montceau-les-Mines.

.

Nicole LAPIERRE, Directeur de recherche C.N.R.S., Centre d'étude transdisciplinaire socioanthropologie et histoire. Alain ODDOU, Psychiatre, Directeur de l'Association d'Aide aux
Adolescents (A3), Lyon.

eLeïla

SEBBAR, Écrivain, Paris.

Comité d'organisation et de rédaction:

.

. . .
.

Fafia DJARDEM,Praticien hospitalier, Centre. hospitalier Lyon-Sud,

Psychiatreà Saint-Fons.

Yacine BOUNAB, Psychologue, Centre hospitalier Mâcon. Jean-Paul GODET, Psychiatre praticien hospitalier, Le VinatierBron. Pierre BOURDARIAT, Psychologue, Psychanalyste, Lyon. de parrainage:

Comité

.

Association Lyonnaise de Criminologie et anthropologie sociale (A.L.C.A.S.), Professeur Marcel COLIN. Société Rhône-Alpes de Psychiatrie, Docteur Jean-Pierre VIGNA T, Saint-Jean de Dieu Lyon.

Partenaires:

.

Direction Régionale de la Jeunesse et des Sports, Région Rhône Alpes.

.

Fonds d'Action Sociale, Région Rhône Alpes. à :

Remerciements

. .
. .

Docteur Jean-Guy LEHOUCK, Médecin généraliste, Armentières. Professeur Jacques VEDRINNE, Chef de service Urgences médicales, Centre Hospitalier Lyon-Sud, Professeur de médecine légale, CHU

Lyon.

.

Docteur Pierre BARLET, Psychiatre, Responsable du service de médecine pénitentiaire, Centre Hospitalier Lyon-Sud. Emma TALLON.

A nos pères... à tous ceux qui ont pu donner ce qu'ils n'avaient pas.

DOCUMENT PRÉP ARATOIRE L'exil est-il une difficulté spécifique qui peut rendre difficile la structuration identitaire et « remettre en cause» la structure fondatrice? Ceci serait en opposition à l'exil « libérateur» défini comme un aller vers un chemin d'universel. L'exil pour exister? Ou un aller vers 1'« ex-il»? Deux questions qui font émerger un foyer d'intelTQgations fondamentales: La rupture L'exilé qui dans l'exil, répète un autre exil, est amené à quitter un premier texte (en prenant le risque de le perdre) et, de cette position atopos, va questionner les notions d'appartenance et de référence. Nous pouvons observer que la clinique de l'exil vient rappeler que toute rupture peut être l'occasion d'une critique de la vie; l'issue des ruptures fait apparaître une crise psychique dont le vécu, l'éprouvé, peut entrer en résonance avec un vécu de mort. Cette rupture en masque toujours une autre, la rappelle et la contient comme le pense R.Kaes. Elle renvoie à la rupture originelle: la rupture de l'environnement contenant maternel et, dans sa continuité la rupture du cadre psychosocial primitif. Dans ce mOJlvement que se passe-t-il pour l'exilé qui de l'être atopos doit assurer le passage à l'être assigné à une place? Comment va-t-il'maintenir un sédiment de permanence? Dans quelle position est-il face aux institutions (notamment juridiques) qui puisent leurs références dans la culture et contiennent les angoisses ainsi que les idéaux en permettant le dépôt des parties psychiques indifférenciées?

Il

Mettre de l'ordre dans son monde L'exilé, questionnant les notions d'appartenance et de référence pour s'éprouver « un », pour maintenir son identité, est confronté et mis à l'épreuve dans sa capacité à créer, à penser, à former des symboles d'union entre le dedans et le dehors; et ceci dans toute recherche d'équivalence pour éviter la rupture. Plus l'exilé affirme sa singularité, moins il y aurait reconnaissance par le groupe d'accueil. Placé sans cesse devant des énigmes, il est dans la nécessité d'interpréter le complexe (de l'autre code) comme le plus simple. C'est à dire, dans le rapport compliqué au plus simple, mettre de l'ordre à travers des appartenances (temps, espace, corps, langages). Il est question d'ouvrir son texte aux autres. Il n'existerait pas de choix, mais il y aurait une nécessité de décliner son texte pour que l'autre puisse s'y retrouver, s'y repérer. Voir et être vu Dans l'exil, l'exilé est envahi par le visible (l'invisible étant l'écart entre la représentation et le visible, ce qui renvoie à Dieu). Il est remarqué et s'éprouve remarqué lorsqu'il peine en expliquant l'évidence.

Ces questions fondamentales explorer en profondeur:

posées, nous souhaitons les

. Dans cet exil comment est rendu possible l'intégration?
Nécessite-t-elle la représentation d'un autre texte? Une particularité du code civil français ouvre la possibilité de poser la question du rapport de l'identité du sujet et de l'origine comme pouvant être la pierre de touche de l'intégration, pivot où pourront être testés, repérés les enjeux

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décisifs. Ce rapport entre l'identité et l'origine fonde les espaces fondamentaux de l'intégration. Dans les textes du code civil, nous allons étudier la proposition de francisation du nom et du prénom dans le processus de naturalisation ou de réintégration faite à tout demandeur et futur citoyen français, pour en étudier l'incidence symbolique en fonction de la référence culturelle d'origine, et plus précisément dans le cas des sujets issus du Maghreb. Que va impliquer cette question du changement de nom dans les aspects administratifs, juridiques, culturels (pris dans ses différents sens en fonction des origines, de la sémantique, dans le lien nom et identité...) ? Quels vont être les effets cliniques? L'effacement du nom peut-il donner lieu à une proposition de forclusion, de déni de la culture, d'enjeux socioculturels? L'écart entre le déni du poids symbolique de ce que transmet un nom et la nécessaire intégration à la terre d'accueil peut-il être métabolisé? Pour J.Altounian, «vivre en perdant la dignité de la dette à ses ancêtres, c'est perdre son identité de sujet ». Dans tout vécu de rupture, la quête de la cohérence identitaire renvoie à l'origine, aux origines. La question globale de l'intégration touche à l'origine, aux origines, au sujet. . La question du changement de nom résonne en toile de fond dans les problèmes de toxicomanie. Si on constate une perte et une absence de transmission, la question identitaire prend des effets particuliers dans le cas des toxicomanies et dans le fondement de l'usage des toxiques. La toxicomanie qui a à voir avec la quête identitaire ferait-elle écho à la problématique de l'exil? L'exil qui d'origines en ruptures serait le vecteur de l'inélaboré.

. Dans la rencontre clinique où le transfert « favorise» un certain exil, y aurait-il un effet de redoublement pouvant induire une confusion psychique pour l'exilé? Dans cette
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rencontre, qu'est-ce qu'un dire? Et quels en sont les effets? Et nouant les questions administratives (culturelles) et les questions d'ordre clinique, le changement de nom permet de. trouver un espace de pratique qui permet d'analyser les enjeux de l'exil dans la construction du sujet. La rencontre clinique projette le patient dans un exil qui doit amener le thérapeute à contenir toute désorganisation, voire remettre de l'ordre avant toute interprétation. La rencontre analytique suppose, avant toute projection et avant toute interprétation, qu'un soubassement de références préalables soit posé (P.Legendre), pour que cet exil soit consenti. La question de l'identité du sujet s'intègre dans le rapport du singulier à l'universel. Mars 1995 Fafia Djardem

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La psychothérapie de l'exilé, comment est-elle possible?

OUVERTURE: M. COLIN MODÉRATION: A. GASTE

OUVERTURE

Marcel COLIN Ce colloque s'ouvre donc comme vient de le rappeler Madame Djardem sous l'égide de la société Rhône-Alpes de psychiatrie et de l'ALCAS dont la présidence me vaut l'honneur de vous présenter, de vous soumettre quelques généralités et je voudrais aussi présenter tous mes remerciements à Madame Djardem dont l'obstination, je dois dire, a permis la réalisation de cette rencontre. Il s'agit donc d'un colloque pluridisciplinaire au cours duquel nous entendrons des juristes qui nous parlerons des problèmes du nom, des changements de nom, de la réglementation, de la naturalisation, de la francisation. L'anthropologie sociale sera également convoquée à cette rencontre pour aborder les problèmes du transculturel, de l'inter-ethnique, en particulier ce matin avec cette notion de transfuge et d'infidélité. Enfin la psychiatrie, la psychanalyse apporteront leur contribution dans la mesure où la pathologie mentale a un regard particulier sur l'exilé. Sans vouloir psychiatriser le statut de l'exilé au risque de le discréditer, parlons plutôt de la souffrance de l'exilé. Pour rechercher les éléments constitutifs de l'identité, on ne saurait la réduire aux paramètres sociologiques; il y a bien entendu des constituants biologiques et des constituants qui relèvent de la psychologie profonde. Mais les paramètres sociologiques de l'identité tels que les rapporte un sociologue comme Demereth sont constitués à la fois par des appartenances communautaires, par des appartenances à la nation, à la patrie, la grande patrie, par des appartenances 17

professionnelles (le corps médical, le corps de la magistrature) et par dessus tout par des appartenances familiales. C'est ce concept de filiation qui est certainement central dans le problème de l'identité. La filiation: fils, fils de, Mohamed, Ben Mohamed, Roman, Romanovitch, Polanski fils de Polan, Garabetien, fils de Garabet. Demereth, suite à une interview qu'il avait donné au journal Le Monde, il y a plusieurs mois, si ce n'est plusieurs années, parle de la baisse de ces constituants sociologiques: la patrie, tant qu'elle n'est pas en danger, la profession, la mobilité professionnelle - il faut en changer - quand on a la chance de ne pas être chômeur. La famille reste un élément qui est très sûr, très solide. Demereth parle de ce zapping sociologique qui fait qu'actuellement le citoyen contemporain appartient mais de façon fugitive et précaire à une foule de regroupements, d'associations culturelles, sportives, religieuses, politiques, syndicales etc. Il y en a de multiples, mais de façon assez superficielle et insuffisante pour forger une identité solide. Nous considérons que, plus que l'adhésion à un mythe, à un mythe fondateur, système de croyance partagée qui comporte toujours un discours sur les origines et aussi sur les vingt dernières années, plus que le mythe, plus que l'observation d'un rituel, plus que le ritualisme (les ethnologues se demandent si le rite a précédé le mythe ou si le rite dérive du mythe) on observe chez l'exilé la résistance, la permanence de rituels tels que les rituels alimentaires et davantage encore les rituels funéraires, le retour sur la terre de ses pères. Mais au-delà du mythe et du rite, c'est sans doute la filiation qui consacre l'identité, le nom du père qui viendrait colmater la faille originelle qui donne accès à l'ordre symbolique. Concept donc abordé dans ce colloque du métissage, concept cher à notre philosophe Michel Serres, le rapport entre la culture d'origine et la culture du pays d'accueil. Encore faut-il distinguer dans l'exil, forcé ou choisi, 18

le migrant et le réfugié. Le Marranisme pourrait être exemplaire de cette situation de l'exil. Les marranes ne furent pas les premiers à expérimenter l'exil il y a 500 ans, au moment où, après la Reconquista, les rois très catholiques donnèrent à choisir aux Juifs et aux Maures entre la conversion et l'exil. Mais ces Marranes nous permirent d'analyser différents aspects de l'exil: l'exil intérieur, l'exil du converti d'un côté, qui est soumis aux soupçons, aux rigueurs, pour ne pas dire aux cruautés de l'Inquisition, de l'autre l'exil pérégrinant ou errant, dans les différentes mailles de la Diaspora et surtout l'exil exposant au choc des cultures. Il y a là un phénomène d'intériorisation, au sein de notre système psychique, de deux systèmes de pensée, de croyance et il y a là, peut-être, dans cette confrontation un élément dynamique, créateur, dans cet affrontement qui peut-être une coexistence, qui peut-être aussi un dépassement. Les Montana qui naissent d'une région particulièrement isolée du Portugal montagneux, les Montana ont donné Montaigne qui ouvre une troisième voie de rationalité, de sécularisation. Spinoza (Spinoza, espagnol comme son nom l'indique) avec son traité éthico-théologique n'hésite,. pas à dire que le principal intérêt de la religion est de susciter l'hérésie, ce qui l'a fait excommunier de la synagogue d'Amsterdam. La chrétienté vit aussi en diaspora et peu importe 25 000 mécontents à Evreux quand il y a 4 millions d'enthousiastes à Manille... Comme le disait récemment un intervenant au colloque "Hélène Roèderer" à Lyon III, (Hélène Roèderer, morte à Ravensbrüch) : les catholiques français sont tous devenus protestants... Mais revenons à cette notion de métissage et distinguons dans cette diaspora qui pourrait s'ouvrir vers la double nationalité, la nécessité d'avoir une petite patrie, une plus grande patrie. On peut être à la fois Marseillais ou Algérois et en même temps méditerranéen. Il y a là aussi le problème de la mixité matrimoniale, les couples dispars. Les autorités 19

religieuses, les responsables des appareils dans les différentes communautés sont évidemment très réticents à l'égard de cette mixité dans le mariage, non sans raison d'ailleurs dans la mesure où ils peuvent redouter la dilution de la culture d'origine dans une autre culture, ce qui est aussi méconnaître la possibilité de rayonnement de la culture d'origine dans la nouvelle culture. Et puis il y a la langue, le bilinguisme. Soyez bilingues, soyez polyglottes... On ne peut pas avoir plusieurs langues maternelles mais on observe à ce niveau que la deuxième génération dans l'exil supporte en général le poids de l'incapacité, de l'impuissance de la première génération de migrants au moment de la transplantation, d'avoir réussi une adaptation ou d'avoir fait un deuil. Disons que tout ce qui n'aura pas été fait par la première génération, c'est la seconde qui va devoir le supporter. Je termine sur cette notion, sur ces quelques mots: diaspora, exogamie, double nationalité, bilinguisme telles seraient les voies d'accès vers une future modernité. Je laisse la parole au médiateur, le Docteur Gasté et je crois me souvenir avoir participé à sa thèse très brillante soutenue à l'époque sur un thème qui est voisin de celui qui va nous occuper dans ce colloque, c'était je crois "Alcoolisme et Islam". Dr Gasté : Merci Monsieur le Professeur Colin de votre intervention, je voudrais en mon nom et aussi je pense au votre, dire merci aux organisateurs. Je vais donner tout de suite la parole à Fethi Benslama.

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LES TRANSFUGES

Fethi BENSLAMA Merci Il me semble opportun d'évoquer au début de cette rencontre des éléments de la réflexion que j'ai introduite en 1991 à notre colloque de la Salpétrière à Paris, qui avait pour thème: Incidences cliniques de l'exil.1 L'exil, cette notion à laquelle nous essayons de donner un droit de cité dans le champ de la clinique nous confronte trop à l'errance et à la dissipation pour que nous négligions d'une rencontre à l'autre de rappeler certains acquis que je considère comme importants sur le plan de la pensée. Depuis une quinzaine d'années en effet, un groupe de cliniciens, dont certains sont ici, tentent de constituer une clinique de l'exil sur les bases d'une expérience et d'une pensée dont les fondements, il faut le dire, nous opposent à tout culturalisme. Cette opposition relève d'une divergence essentielle d'ordre pratique, théorique et éthique. Je ne pourrai dans le temps imparti développer tous les aspects de cette divergence. Disons pour aller droit au but, qu'elle repose notamment sur l'utilisation de la notion de culture dans la théorie du psychisme et dans les rapports humains, dans ses applications à l'investigation et aux traitements cliniques des sujets étrangers. J'avais lancé un mot, par boutade, « la culture, c'est le bouillon» et c'est à peine une boutade en vérité, car il suffit de revenir aux travaux des culturalistes américains qui l'ont introduite dans le champ de la psychologie tel que R. Linton dans Le fondement culturel de la personnalité pour voir que la culture occupe la place de l'une de ces totalisations 21

industrielles dont ce siècle a été si violemment prodigue, puisqu'elle est explicitement comparée, chez Linton, à l'eau dans laquelle se meut le poisson de l'aquarium, poisson qui représente ici évidemment l'individu humain. Dans le prolongement de cette même conception, l'ethnopsychiatrie a cherché à montrer que cette eau était tout aussi bien intrapsychique, produisant par voie de conséquence une série de notions qui aboutissent à l'ethnicisation croissante de la singularité psychique telle que l'idée d'un «inconscient ethnique», inconscient qui, si l'on croit l'usage qui en est fait, concerne toujours comme par hasard les Africains, les Maghrébins mais jamais les Européens. A croire que ces derniers seraient doués, de fait, d'un inconscient universel. N'est-il pas dès lors logique que pour l'immigrant et ses enfants, l'une des méthodes de traitement préconisée consiste à lui injecter, j'allais dire dans son nouvel aquarium, un peu du bouillon de culture de son origine. La théorie du portage culturel ne dit pas moins. Délaissant cette notion de culture pour aborder la souffrance psychique des sujets dont l'existence fut marquée directement ou indirectement par le déplacement, nous avons proposé une conception fondée sur le concept de lieu pensé comme une acquisition fondamentale dans le processus d'humanisation, partout2 le lieu est appréhendé dans une triple dimension: existentielle, métapsychologique et . institutionnelle. Existentielle: cette évidence dont parle Platon que pour être, il faut être quelque part, peut devenir inévidente dans l'expérience de l'exil, dans la mesure où, pour le sujet humain, être ici n'équivaut pas à être là. Cette phrase d'un de nos patients disant «j'y suis et j'y reste» montre que dans l'affirmation même de l'attachement au lieu, il existe une discordance essentielle entre le plan du lieu de l'être j'y suis et la demeurej'y reste. La non-équivalence entre ici et là montre tous ces avatars dans la clinique de l'exil quand des sujets se 22

condamnent des années durant à être ici sans être là, ne parvenant pas à créer la concordance entre l'espace où ils se trouvent et le là de leur être. De la dimension métapsychologique : c'est la dimension du lieu psychique, à propos duquel j'aimerais rappeler ce que Freud écrivait dès les premières lignes de Psychologie des masses et analyse du Moi, je cite: «L'autre est présent d'emblée dans l'individu et par conséquence l'investigation psychanalytique est elle aussi d'emblée à la fois une psychologie individuelle et une psychologie collective ». Dans cette détermination du lieu psychique, nous voyons bien pourquoi nous pouvons faire l'économie de la notion totalisante de culture ou terrifiante « d'inconscient ethnique », puisque cette présence de l'Autre, dedans, c'est ce dont il s'agit et c'est ce que toute communauté a su nommer, désigner, emblématiser, glorifier à travers le langage. Il ne saurait donc y avoir d'attention pour la souffrance de l'exilé, celui qui a décidé «l'en-aller dehors », vers l'autre, sans attention à ce qui fait trembler le lieu psychique en tant que désigné par Freud comme l'Autre d'emblée dedans. Troisième dimension du lieu: institutionnelle. Il n'y a pas de sujet sans être ensemble, il n'y a pas d'être ensemble sans institution. Il ne peut y avoir de sujet qui ne soit institué. L'institution est le lieu du social. La première des institutions qui marque de manière indélébile l'identité humaine est la filiation. A sa naissance, tout individu humain reçoit deux empreintes déterminantes, le sexe et le nom, par lesquels il est inscrit dans une place unique. Le lieu institué est donc le lieu généalogiquement ouvert et tenu dès la venue de quelqu'un à l'existence. Exister signifie avoir sa tenue dehors, c'est à dire que nous sommes avec un synonyme d'exil. C'est pourquoi la clinique de l'exil apparaît de façon si fondamentale comme une clinique de la filiation et de la transmission transgénérationnelle, j'y reviendrai de façon plus précise. C'est la conjonction entre ces trois dimensions qui 23

nous permet d'appréhender le lieu. Nous sommes parvenus à partir d'une expérience clinique que nous avons eu la chance de mener pendant une dizaine d'années au coeur de l'une de ces cités désemparées de la banlieue Nord de Paris, quand nous nous sommes aperçu pour les sujets déplacés, en déplacement, ou qui ont subi les effets du déplacement dans les générations précédentes, que la préoccupation implicite ou explicite du lieu devient à un certain moment de leur existence si envahissante qu'elle engendre une souffrance et des manifestations symptomatiques au point que j'en suis venu à penser l'exil comme obsession du lieu. Sous cet angle, le terme d'exil trouve toute sa puissance de nomination puisque ce mot désigne par son préfixe ex le dehors et le suffixe il la notion de lieu dans la langue française. Ce n'est pas arbitrairement ou par snobisme que nous avons présenté le terme exil comme le terme clé du déplacement humain parce que l'expérience de l'exil est simplement l'expérience du hors-lieu, comme cela est inscrit dans le mot même et ce mot est le seul qui désigne spécifiquement dans la langue française le déplacement humain à la différence de tous les autres mots, dont migration qui concernent l'ensemble du règne animal. On découvre alors que depuis la nuit des temps, la question de l'illité, c'est à dire la question du lieu est la question même de l'homme
dans sa recherche incessante de fonder ce qui lui donne abris'

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contre l'errance et l'oubli, ce qui lui permet de transmettre sa trace par-delà sa mort. Je ne citerai qu'un exemple ici, assez connu, celui que La Genèse nous a légué en narrant l'errance d'Agar avec son fils, renvoyé dans le désert par Abraham, quand sur le point de mourir de soif, Dieu fit surgir sous le talon de l'enfant Ismaël la source d'eau. Nous savons que le mythe des Musulmans fit de cette source l'emplacement de leur cité même, de leur cité sacrée. L'adresse que la Genèse met à la bouche de l'ange est assurément l'une des plus puissantes et des plus instructives 24

quant à ce qu'est le lieu. Je cite: « Qu'as-tu Agar? ne crains pas, car Dieu a entendu la voix de l'enfant dans le lieu où il est, lève toi, relève l'enfant et prends le par la main car je ferai de lui une grande nation» ( Gen. 21) L'entente de la voix de l'enfant dans le lieu où il est, telle est la conclusion heureuse de cette errance fondatrice, quand l'être est sauvé par l'ouverture du lieu. On voit dans ce passage comment le lieu est désigné comme étant ce qui donne lieu à une descendance, autrement dit à une filiation qui prend la dimension d'une nation. C'est cette question que je voudrais approcher aujourd'hui spécialement, autrement dit la question du lieu en tant qu'instituée ou de la problématique de la filiation dans l'identité de l'exilé. Je souhaite aborder spécifiquement ce qui se trame à travers la question de la nationalité, de ces enjeux psychiques pour le sujet et je le ferai par le biais d'un exemple tiré de la clinique. Que la descendance de l'enfant Ismaël soit liée à la nation, voici ce qui nous permet de sortir assez rapidement d'une compréhension restrictive et partant réductrice du concept de filiation, celle qui consiste à tenir la filiation dans la dimension individuelle et familiale. Or, l'autre volet, celui sans lequel le premier ne tiendrait pas, c'est celui que désigne ici le terme de nation. La nation n'est pas seulement un groupe d'hommes, une collection d'individualité mais une entité abstraite donc spirituelle, soutenue par un mythe, par un montage fictionnel et c'est ce mythe que les hommes se donnent comme ascendance. Ils sont les filles et les fils de leur père et mère, mais aussi les filles et fils d'une fiction, qu'elle soit d'ordre national, ethnique, religieux ou linguistique. C'est à peu près dans les mêmes termes que les fameux « sauvages» pouvaient attribuer à l'animal totémique la place d'un ancêtre. Ils savent bien qu'ils ne sont pas engendrés par le serpent ou par le singe totémique et cependant, ils rapportent leur origine à lui et organisent les restrictions 25

sexuelles à partir de cette descendance au regard de l'autre totem. Comme tels et telles d'entre vous ou d'entre nous aussi, vous savez bien que vous n'êtes pas engendrés par l'État français et cependant vous lui êtes affiliés. La patrie a des enfants comme le dit l'hymne national, mais personne ne songe à croire, sauf folie ou fanatisme, que cette ascendance est gouvernée autrement que par une relation à l'impossible. Il est impossible que nous soyons les enfants de la nation et pourtant cet impossible fonctionne «comme si ». Nous sommes tous les fils et les filles de l'impossible et cet impossible doit avoir un nom, un nom de référence. Nous sommes les enfants de la référence comme le dit si justement Pierre Legendre. Si nous éprouvons le besoin, tous, de nous donner une descendance fictive par l'impossible, en plus de notre descendance individuelle réelle, c'est que la constitution psychique de l'homme réclame une telle construction. C'est un enjeu fondamental d'humanisation de l'homme dans l'exacte mesure où partout, on attribue à cette référence les prérogatives de la souveraineté au nom de laquelle on légifère, on accorde la vie, on donne la mort. Quel sont les avatars de cette filiation référée à l'impossible pour celui qui se déplace d'un lieu vers un autre? Qu'en est-il de ses rapports à sa référence et aux références du lieu de l'exil? Les discours que nous entendons sur la nationalité sont souvent pris dans la langue de bois de l'intégration ou bien de la régularisation administrative des papiers, réduit donc à un enjeu policier et bureaucratique. Pourtant dans mon expérience clinique, j'ai rencontré à maintes reprises, lors de l'accès ou de la demande de nationalité, des situations dramatiques qui ont amené à des remaniements importants d'ordre psychique et dans la sphère des relations familiales. Telle l'histoire de Samia : cette histoire commence deux ans avant notre première rencontre, lorsque sa famille, qui travaillait comme famille d'accueil à l'aide sociale à l'enfance

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dut abandonner le projet d'adoption qu'elle avait pour Peggy placée chez elle depuis la petite enfance. Les services administratifs découvrirent subitement, alors que la projet était fort avancé, que Monsieur et Madame K. père et mère de Sarnia, étaient de nationalité Algérienne, et que l'adoption ne peut s'effectuer au profit de ressortissants dont la juridiction du pays d'origine ne reconnaît pas ellemême l'adoption. La procédure fut interrompue 'et Peggy, de nationalité française, demeura dans le statut qui était le sien, celui d'enfant pupille de l'État placé chez Monsieur et Madame K. Pupille de l'État, ça c'est de la filiation aussi. Ce coup d'arrêt a provoqué un bouleversement considérable dans la vie de cette famille d'accueil. Peggy, qui était arrivée chez les K. alors qu'elle était nourrisson, se considérait en effet comme leur enfant au point qu'à l'école, elle refusait de répondre de son propre nom de famille, son patronyme, et qu'elle avait fini par trouver cette solution d'écrire sur ses cahiers, Peggy B. (la première lettre de son patronyme) famille K. avec tout le nom de sa famille d'accueil. C'est ainsi que cet enfant avait construit lui-même, tout en connaissant sa filiation naturelle, un montage, une fiction, qui lui permettait de faire face à sa situation et au décalage entre son adoption de fait et l'adoption juridique. Je dois dire que je n'ai jamais vu chez un enfant, cette volonté stupéfiante que j'ai observée chez Peggy, de vouloir devenir la fille de cette famille nourricière. Peggy s'est mise à ressembler aux autres enfants du couple K., à parler l'arabe comme eux, bref à se fondre totalement dans le paysage familial. C'est à la suite d'un accident de voiture qui a failli lui coûter la vie, que Monsieur et Madame K avaient décidé d'être candidats pour l'adoption de Peggy. Peggy est restée plusieurs jours dans le coma, veillée jour et nuit par la famille K. La promesse fut alors faite que si elle se réveillait, ils l'adopteraient. La sortie du coma fut considérée comme 27