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Quelle place pour les filles en prévention spécialisée?

De
295 pages
Les jeunes filles représentent en moyenne un tiers des accompagnements éducatifs en prévention spécialisée en Seine-Saint-Denis sur une période donnée (2001-2006). Comment comprendre ces écarts ? L'invisibilité des jeunes filles dans l'espace public, mise en avant dans tous les discours, est-elle seule en cause ? Cet ouvrage propose, à travers le prisme des positions sexuées, une analyse des propos discursifs, des pratiques professionnelles et des représentations de genre à l'œuvre.
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REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier chaleureusement toutes les personnes qui ont, de près ou de loin, contribué à ce travail et particulièrement celles qui ont accepté d'être interviewées, pour leur accueil, leur disponibilité et leur confiance. Sans elles, sans la spontanéité et la qualité de leurs dires, ce manuscrit ne serait pas ce qu'il est. La plupart de ces échanges aux tonalités amicale, sérieuse, attentive et bienveillante, ainsi que certains encouragements aussi émouvants qu'inattendus m'ont tous aidée à aller jusqu'au bout. Je voudrai témoigner ma profonde gratitude à Catherine Bouve qui a patiemment dirigé ces travaux de recherche avec ses compétences de chercheur et, au-delà, de grandes qualités humaines. Dire merci à l'équipe du Centre d’Économie Sociale Travail et Société (CESTES) au sein du Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) et en particulier à Jean-François Draperi, ainsi qu’à celles et ceux qui composèrent la promotion 15, notre alliée commune, tour à tour chaleureuse, studieuse et réconfortante. Je remercie enfin ma famille et mes amis, attentifs à ce que je vivais dans cette longue traversée en solitaire, d'avoir si bien compris l'exigence de solitude le temps de l'écriture. Merci enfin à Anne-Marie Breyton, Bernard David et Valérie Rondin pour leur soutien et leur précieuse amitié.

A Bernard et Antón, Paul et Flavie.

« En thèse générale : les progrès sociaux et changements de période s'opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté ; et les décadences d'ordre social s'opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes ». Charles Fourier, 1808, Théorie des quatre mouvements.1

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Michèle RIOT-SARCEY citant Charles Fourier, Histoire du féminisme, Paris, La Découverte, 2002, p. 26.

INTRODUCTION
Cet ouvrage porte sur la pratique éducative de prévention spécialisée en Seine-Saint-Denis et, plus précisément, étudie la place des filles dans les accompagnements éducatifs, à partir de la disproportion constatée sur ce plan entre garçons et filles.2 Il importe dès à présent de mentionner la position de praticien chercheur de l’auteur, en tant que chef de service éducatif dans une association de prévention spécialisée. En effet, théoriser une pratique, et de surcroît une pratique en cours, requiert avant tout de s'en détacher. C'est, en même temps qu’une nécessité, la première et sans doute l’une des difficultés majeures. Cet incessant mouvement de distanciation, de la pratique à la théorisation, est encore plus sensible en situation d'apprentissage. Il nécessite d'aménager de véritables temps de rupture et d'adopter un changement de posture radical, en même temps qu'une démarche méthodologique dont le choix ne doit rien à l'improvisation. Celle-ci vise en effet toutes les étapes, de l'émergence de l'objet à l'énoncé de ses enjeux, du déroulement de l'enquête à l'analyse des données recueillies, de la sélection de concepts opératoires au choix de références théoriques.3 L'étude de terrain s'est déroulée en deux temps, à la fois distincts et conjoints : une phase initiale de rassemblement d'un corpus d'éléments autour du sujet, puis une enquête sociologique. Différentes investigations successives ou simultanées ont été réalisées, incluant, notamment, la recherche d’éléments factuels et le recueil de données statistiques et chiffrées, une série d'entretiens exploratoires, l'analyse de documents et articles, textes et rapports d'activité relatifs à la prévention spécialisée. La diversité des matériaux recueillis dans cette exploration initiale constitue le socle
Ce manuscrit est issu d’un mémoire de recherche présenté au CNAM en 2007, dans le cadre du Diplôme de Manager d’Organismes à Vocation Sociale et Culturelle. 3 Pour éviter la lourdeur d’un exposé fastidieux, le lecteur pourra se référer à la démarche méthodologique située en fin d'ouvrage dans les parties annexes.
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préliminaire de l'enquête proprement dite, les deux temps étant étroitement imbriqués à l'approfondissement des concepts de référence au cœur de la recherche. Les entretiens exploratoires, comme les entretiens d'enquête, ont été menés sur le modèle de l'approche compréhensive,4 afin d'être au plus près de la parole des acteurs et du terrain. Cette conception de l'enquête, particulièrement propice et adaptée à l'analyse des pratiques, va à l'encontre de l'idée d'une objectivité absolue et offre la possibilité d'une subjectivité contrôlée. Pour Kaufmann, entre autres, la théorie s'enracine avant tout dans la pratique. Il ne s'agit pas tant de réaliser une enquête pour vérifier les hypothèses du chercheur, que de pouvoir théoriser, à partir du discours des acteurs, des éléments nouveaux, inattendus, auxquels le chercheur n'avait lui-même pas pensé. Autrement dit, ce sont les propos recueillis, le dire des acteurs, qui produisent du savoir et non l'inverse. Le chercheur analysant son contenu, n'en est que le lecteur, le traducteur, l'interprète. Mais, pourquoi ce choix d'étude ? La question des rapports de genre se situe à la croisée de plusieurs vécus. Elle parcourt, tel un fil conducteur, une histoire personnelle et familiale et l'ensemble d’une pratique professionnelle. Il semble juste d’évoquer à cet endroit une lecture qui a mis en relief ces expériences, en dynamisant la recherche à ses débuts alors qu'elle se trouvait dans une situation difficile. Cette lecture a permis de comprendre les difficultés rencontrées dans les premiers mois et en particulier la rareté des sources bibliographiques disponibles en rapport avec le sujet, ainsi que la difficulté réelle d'accéder à des sources statistiques. De quel texte s’agit-il ? Le 28 janvier 2003, le bureau du Conseil Économique et Social commande et confie la préparation d'une étude à la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre hommes et femmes. Il s'agit d'un document d'une vingtaine de pages, intitulé : Quelle place pour les femmes dans l'histoire
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Jean-Claude KAUFMANN, L’entretien compréhensif, Paris, Nathan, 1996.

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enseignée ?5 Le rapport traite avec clarté de la place limitée accordée aux femmes dans le matériel d'enseignement et notamment dans les manuels scolaires et dans l'enseignement de l'Histoire de France. Les figures féminines présentées apparaissent sous des représentations dépréciées ou stéréotypées. Pour qualifier l'Histoire, l’auteur parle de « déni d'historicisation, d'oblitération, de silence des archives ». L'Histoire telle qu'elle est enseignée, « ne permet pas de comprendre les inégalités persistantes, (…) ni tout simplement les constructions historiques du masculin et du féminin ». Ces mots : représentation, invisibilité, exclusion, inégalité, construction du masculin et féminin, font écho à ce qui semble être l'angle d'approche encore non formalisé de l’objet d'étude appréhendé. Ils sont, semble-t-il, en étroite correspondance, en renvoyant, par analogie, à l'invisibilité du rôle essentiel que jouent les femmes pourtant présentes en grand nombre dans l’action sociale et à l’invisibilité de leur engagement et de leurs responsabilités sur le terrain à de nombreux niveaux. Il met encore en relief l'absence de production écrite émanant d'elles, en particulier en prévention spécialisée. Il apparaît dans le même temps, plus manifestement encore, que, sans elles, il n'y aurait vraisemblablement pas, ou très peu, d'accompagnements éducatifs de publics féminins dans ce champ. Cette question renvoie enfin à l’invisibilité des publics féminins dans l'espace public, si souvent mise en avant par tous les professionnels hommes et femmes, pour justifier la moindre représentation des filles dans leurs accompagnements éducatifs. A ce stade et face à ce double champ d’intérêt, des raisons pragmatiques de faisabilité et de temps ont conduit à restreindre l'objet de la recherche à un seul champ, la pratique de prévention spécialisée, à partir d’un dénominateur commun : les mots place et invisibilité. Car c'est bien autour de cette question centrale des places que la recherche va s'orienter dans le travail d'enquête, et plus précisément sur la place réservée aux jeunes filles dans le champ délimité de la prévention spécialisée en Seine-Saint-Denis. Elle
Avis et Rapports du Conseil Economique et Social, Quelle place pour les femmes dans l'Histoire enseignée ? Etude présentée par Annette WIEVIORKA, 2004.
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s’articule à la mise en relief des disparités existantes dans les accompagnements éducatifs entre filles et garçons, autour d'une question de départ ainsi résumée : comment comprendre cette disparité, quelle lecture en proposer, quels enseignements en tirer ? Vient ensuite un faisceau de questions adjacentes. Ces constats sont-ils liés à des difficultés spécifiques selon les genres ? Quelles représentations les professionnels ont-ils des difficultés de leurs publics et en particulier des publics féminins qu'ils prennent en charge, ou dont certains disent vouloir davantage s'occuper ? Qu'en est-il réellement de l'invisibilité des filles dans l'espace public ? Celles-ci auraient-elles moins de difficultés que les garçons, des difficultés spécifiques, ou bien seraient-elles prises en compte ailleurs et autrement ? Si ce n’est pas le cas, la réflexion doit nécessairement porter sur les raisons, qui, au fond, permettent si difficilement aux éducateurs de les rencontrer sur les territoires où ils interviennent. Nous devons comprendre si ces difficultés les conduisent à organiser différemment leur travail de rue, en réfléchissant à des leviers d'actions particuliers pour les atteindre, et s’il existe des stratégies ou des modes opératoires déjà expérimentés par certains, ou susceptibles, selon eux, de favoriser leur rencontre. Une deuxième série d'interrogations porte sur la composition des équipes sous l'angle de leur mixité et sur les conditions pour que cette mixité soit opérante auprès des jeunes et enrichissante pour la vie des équipes elles-mêmes. Par exemple, suffit-il qu'une équipe soit mixte pour entraîner une égalisation des rôles sexués ? Autrement dit, dans le cadre délimité des contextes étudiés, ces travaux, non généralisables, visent à comprendre les incidences des rapports de genre dans l'action éducative et dans l'organisation des rapports professionnels au quotidien, en les articulant au prisme de leur identité sexuée. Poursuivant notre investigation, il s’agit de vérifier s’il n'y aurait pas chez certains éducateurs des résistances à travailler avec les jeunes filles, ou chez d’autres des impossibilités à s'y exercer. In fine, de comprendre s’ils y sont invités et associés par leurs collègues féminines, et quelle place celles-ci leur permettent de partager ou non. Quel écho rencontre, chez les

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personnes interviewées, l'idée selon laquelle il serait plus naturel ou plus facile pour des femmes de s'occuper des jeunes filles ? Il est question de saisir sur quelle part de réalités et/ou de représentations chacun est amené à occuper une certaine place plutôt qu’une autre et sur quels ressorts s'organisent les fonctionnements d’équipes, d’observer comment les rôles s’y répartissent et les représentations à l’œuvre. Par ailleurs, il se peut que des attentes de rôles particulières, articulées au genre, soient plus ou moins implicitement induites lors des recrutements, et qu’elles influencent, selon les particularités contextuelles, le choix des publics et les stratégies adoptées. Il semble également judicieux d’observer si les modes d’encadrement des équipes favorisent une réelle mixité des équipes. Par exemple, en cherchant à développer des échanges suffisants sur la thématique des genres, et, surtout, en privilégiant la manière dont hommes et femmes conçoivent de travailler ensemble et y parviennent, à partir d’objectifs communs et d’un partage des publics. Telles sont quelques-unes des questions explorées, sur un terrain à ce jour peu défriché. Toutefois, la dimension restreinte de l'enquête ouvre vraisemblablement plus de pistes de réflexion qu’elle n’offre de réponses. Á travers les manières de fonctionner des équipes, le rôle des chefs de service éducatifs se dessine également en arrière plan. Il ne peut être exclu que leurs propres représentations n'infléchissent les objectifs qu'ils priorisent, contribuant ainsi, de manière moins visible mais décisive, aux choix des stratégies et des moyens mis en œuvre pour les atteindre. Ainsi, la façon dont se construisent, s'établissent, évoluent ou perdurent certains fonctionnements et rôles sociaux, contribue à expliquer les résultats quantitatifs de l'activité éducative en question concernant les écarts entre genres. De cette hypothèse découle le parti pris d'examiner les disproportions d’accompagnements entre filles et garçons sous l’angle de la sexuation professionnelle, pour analyser les éventuels effets de celle-ci sur les stratégies d’approche développées, les accompagnements et les choix de projets. L’enquête s’attache également à la manière dont les jeunes sont observés et perçus par les hommes et femmes interviewés, avant même d’être abordés et qu’il n’y ait rencontre.

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La volonté n'est ainsi pas de faire des publics féminins une entité à part, au contraire, mais, à partir du genre et de l’identité sexuée, de questionner les représentations à l'œuvre dans les propos discursifs sur une pratique qui, historiquement ne concernait pas les filles mais seulement les « blousons noirs ». Faisant également l'hypothèse qu'à l'instar de contextes influencés par la commande politique, l’histoire et les textes eux-mêmes infléchissent l'action, une considération particulière est portée à cet égard à ce que disent les textes officiels relatifs à la prévention spécialisée. Au final, l'étude s'intéresse donc davantage aux représentations qui soustendent les discours, qu'à la réalité des faits eux-mêmes. Il s'agit avant tout de saisir en quoi les dynamiques à l’œuvre contribuent à fonder les disparités étudiées lors de la phase de recueil des données. En effet les observations issues de la pratique semblent corroborer l'analyse de Perrot, pour qui : « parce qu'elles apparaissent moins dans l'espace public, objet majeur de l'observation et du récit, on parle peu d'elles. (…) Le manque d'informations concrètes et circonstanciées contraste avec l'abondance des discours et la prolifération des images. Les femmes sont imaginées beaucoup plus que décrites ou racontées, et faire leur histoire, c'est d'abord, inévitablement, se heurter à ce bloc de représentations qui les recouvrent et qu'il faut nécessairement analyser… ».6 Plusieurs fils conducteurs ont directement ou indirectement orienté ce choix de recherche. Il est possible de les synthétiser sous la grande question des places et des interrelations entre genres auxquelles un univers social et familial, aussi vaste que contrasté, exerce la sensibilité de l’auteur, dans une attention précoce aux traitements différenciés, à l'inégalité des places qu'illustrent plus tard les inégalités successorales, à la construction dissymétrique des rôles, aux schémas familiaux d'éducation différenciés, à la fonction du mariage et à l'emprise du religieux et, plus largement, aux déterminants opérant dans la construction des sentiments d'amitié et

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Michelle PERROT, Les femmes ou le silence de l’Histoire, Paris, Flammarion, 1998, p. 3.

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d'amour. Ce n’est que plus tard qu’apparaîtra l’évidence de liens reliant ces éléments à l’actualité étudiée. Sur le plan professionnel, d'une quinzaine d'années de pratique en prévention spécialisée, quelques éléments peuvent être relatés. Au moment où nous découvrons cette forme d'intervention socio-éducative au sein d’une structure composée d'une équipe unique, la question est là, dès le départ, posée. La prise en compte des publics féminins y est infime. Le développement progressif et régulier d'actions éducatives collectives offre peu à peu aux adolescent(e)s la possibilité de se mêler dans des activités ouvertes, bien que les garçons restent le plus souvent les premiers à s’en saisir. Mais la visibilité et la diversité de l’offre éducative, ainsi que le bouche à oreille, attirent de plus en plus de jeunes filles, qui croyaient jusque-là que l'association était réservée aux seuls garçons. Bien que ces derniers acceptent difficilement que l’équipe intègre des jeunes filles dans des projets semblables aux leurs, celles-ci gagnent peu à peu en nombre. Cependant, la transformation à l’œuvre ne devient pleinement opérante que lorsque des changements de communication s’instaurent entre hommes et femmes au sein de l’équipe, dont l’entente parvient à se fonder progressivement davantage sur une reconnaissance mutuelle dénuée de jugements de valeurs, que sur les représentations plus ou moins négatives initialement prégnantes. Les progrès remarquables qui marquent la dynamique de l'équipe apparaissent peu à peu dans son fonctionnement et ont des répercussions visibles sur la qualité des relations entre filles et garçons fréquentant l’association. Un essor de projets répondant mieux aux attentes des filles est désormais possible, qui permet qu’elles soient prises en compte plus équitablement. Dans un deuxième contexte associatif, les rapports professionnels transversaux attirent cette fois l’attention sur le respect des professionnels entre eux, la qualité des échanges, les rapports de pouvoir, les modes d’expression en réunion, les modalités de silences et prises de parole, ainsi que sur les différentes formes de mixité en présence. Dans la plupart des équipes, les accompagnements éducatifs des publics féminins sont

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incontestablement et très largement le fait des éducatrices. Mais ce sujet s’avère peu réfléchi sur le plan institutionnel. Sur ce point, les échanges concernant les pratiques, au demeurant riches et variées, semblent difficiles à établir, comme s’ils comportaient des risques, tels la crainte de s’exposer individuellement par peur des jugements, ou, pour une équipe, de se trouver déstabilisée dans la représentation institutionnelle qu’elle donne à voir d’elle-même. Cette imbrication de résistances personnelles et/ou d’évitements institutionnels n’est pas à son tour sans renvoyer au rôle des cadres et de l’équipe de direction, chargée de veiller à l’existence d’espaces de communication formateurs valorisant les pratiques, tout en répondant au besoin de reconnaissance mutuelle et au partage d’une identité et d’une culture associative communes. En situation d’encadrement, l’expérience confirme dans certaines équipes, l’existence de réticences masculines ou de blocages concernant l'accompagnement des publics féminins. Ces réactions interrogent à leur tour, par rebonds successifs, les pratiques éducatives, et, en particulier la spécialisation des rôles et le choix des publics. La prégnance de ces constats lors des entretiens de recrutement conduit alors à interroger les candidats sur leur aisance à travailler pareillement avec les filles et les garçons. Tandis que certaines éducatrices abordent volontiers les difficultés liées à leur identité sexuée et/ou à leur jeunesse, pour un certain nombre de candidats masculins en parler ne va pas de soi. En apparence dissociées, ces observations ne sont peut-être pas sans liens de causalité au regard de la question de départ. Cette hypothèse exige d’y regarder de plus près. Seule une réflexion sur les rapports de genre paraît de nature à remettre en cause les manières de faire et de penser les pratiques. Là résident peut-être les enjeux professionnels de cette recherche, si l'on veut bien prendre en considération l'idée selon laquelle : « la réalité sociale, dans sa dynamique et sa complexité, ne peut être correctement appréhendée si l'on exclut l'effet structurant des rapports sociaux entre les hommes et les femmes ».7 Car, comme le souligne Perrot,8 la
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Avant propos, Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2000, p. 1. Op. cit., Michelle PERROT, 1998, p. 16.

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question des relations entre les sexes revisite l'ensemble des problèmes du temps : le travail, la valeur, la souffrance, la violence, l'amour, les représentations, les images et le réel, le social et le politique. En conséquence, les enjeux sociaux ne peuvent pas non plus être écartés. S’il existe aujourd'hui de plus en plus de travaux qui s'intéressent à la situation des filles des quartiers populaires, rappelons que l'attention qui leur est portée débute dans les années 2000, avec une succession d'événements militants et un fait divers fortement médiatisé qui marquent l'opinion publique, parcourant l'ensemble du champ social et de la société.9 C'est historiquement dans cette même période et précisément à partir de 2003, que l'on assiste en Seine-Saint-Denis à une diversité d'initiatives et de propositions. Dans le rapport de synthèse de 2004-2005, le Bureau Prévention du Conseil Général demande aux associations de prévention spécialisée de poursuivre le travail de réflexion autour des publics féminins, en lien avec d'autres services départementaux, notamment la Mission prévention des conduites à risques et l'Observatoire des violences faites aux femmes. Il organise une réflexion, animée par une sociologue et réunissant quelques équipes de prévention spécialisée.10 Ainsi, notre objet de recherche s'avère-t-il ancré au cœur d’une question sociale et, semble-t-il, d’un nouvel enjeu professionnel. La première partie précisera le cadre de la recherche, en définissant la prévention spécialisée, son histoire et son contexte particulier d’exercice en Seine-Saint-Denis. La deuxième et la troisième partie présenteront respectivement les concepts auxquels l'étude se réfère ainsi que les principaux résultats obtenus dans
Manifestation à Paris, le 8 mars 2003, organisée par le Mouvement « Ni putes ni soumises », Marche des femmes des quartiers pour l'égalité et contre le « ghetto », Février/Mars 2003. Meurtre de Sohanne, brûlée vive dans une cave de la Cité Balzac à Vitry le 4 octobre 2002. 10 Monique LEROUX, Rapport intitulé : « Quand les filles ruent dans les brancards », Observation par les équipes de prévention spécialisée du Département des problématiques rencontrées chez leurs publics féminins, Novembre 2005.
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l'exploration de terrain. Enfin, les parties suivantes proposeront tour à tour une lecture des entretiens d'enquête réalisés ainsi que quelques pistes de réflexions, susceptibles, nous l’espérons, d’ouvrir et d’enrichir les débats.

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PREMIÈRE PARTIE

LA PRÉVENTION SPÉCIALISÉE

En premier lieu, aborder la prévention spécialisée en la situant dans un contexte global permet d'en donner une définition, en l'isolant du qualificatif « spécialisée » et en introduisant un bref rappel historique de l'origine du concept. Cette première partie s'inspire pour une large part de la pensée de Chauvière, lors de ses enseignements au CNAM, ou des propos qu'il a tenus lors d'une conférence en Seine-Saint-Denis sur le thème de la prévention.11 Dans un deuxième temps, nous déplacerons ce point d'entrée vers une définition de ce qu'est la prévention spécialisée aujourd'hui. Après avoir rappelé ses principes d'intervention, son contexte historique et son cadre juridique, nous réserverons un chapitre spécifique aux évolutions et enjeux dont la prévention spécialisée, dans la diversité de ses contextes territoriaux, est aujourd'hui l'objet. Enfin, une troisième partie abordera de manière détaillée la situation particulière de la prévention spécialisée en SeineSaint-Denis, sur laquelle porte le travail d'enquête.

La prévention générale : définition, de l'usage du terme Le mot prévention du latin, praeventio, est issu du latin judiciaire, praevenire, dont le sens est double : citer en justice, ou bien prendre les devants.12 C'est seulement au XIXe siècle qu'en santé publique, le terme a revêtu le sens de comportement préventif, qualifiant ainsi l'activité qui doit permettre d'éviter de contracter une pathologie, ou diminuer le risque d'y être soumis. Nous assistons aujourd'hui à une utilisation sans précédent du terme. Qu'elle soit routière, civile, sanitaire ou sociale, la prévention renvoie à des objectifs aussi variés que ciblés : sida, cancer, tabagisme, conduites addictives, incivilités, maltraitance, échec scolaire, délinquance juvénile, etc. Nous le voyons continuellement, la survenue d'un nouveau fléau est immédiatement suivie d'un

Journée de réflexion sur la prévention, intitulée : « Mieux vaut prévenir que guérir », organisée par la Direction de la Prévention et de l'Action sociale du Département de Seine-Saint-Denis, Février 2007. 12 Dictionnaires Le Robert, (1986), Petit Robert, dictionnaire de la langue française, nouvelle édition revue, corrigée et mise à jour pour 1987.

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programme de gestion de la prévention du nouveau risque : canicule, grippe aviaire, etc. En conséquence, un changement considérable est en train de s'opérer. D'une part, la prévention s'affirme dans des politiques publiques de plus en plus axées sur la disparition du risque, ce qui conduit à des approches de type prédictives, qui ouvrent dans certains cas la voie à des risques d'approches discriminantes, et, d'autre part, la prévention se trouve objet de conflits et de remise en cause des principes fondateurs de la société du droit. C'est ainsi que dans le contexte actuel d'une conjoncture de type libéral, nous voyons s'affirmer une volonté politique croissante de plus de sécurisation, accentuée par la résonance des médias, et se développer dans le même temps et en boucle, peurs, attentes et représentations nouvelles de la population, en termes de besoin de sécurité et demande de protection. Du coup, la carence de prévision/prévention et le risque non prévenu sont susceptibles de devenir judiciarisables. Adossée à l'utilisation contemporaine massive de statistiques, la mise en place de dispositifs vient en réponse à la recherche accrue du risque zéro. Nous assistons ainsi à une véritable inflation de la prévention qui n'est pas sans interroger les fondements démocratiques d'une société. Le développement d'actions de protection et/ou de prévention, lorsqu'elles ont tendance à s'étendre, sert en retour à valider, a posteriori, l'existence de dangers ou risques de danger, entraînant de nouvelles identifications sociales : pathologisation du statut de l'adolescent ; dangerosité des jeunes, par exemple. « Aussi n'est-il pas exagéré de penser que la prévention appelle toujours plus de prévention, au risque de devenir sa propre finalité ».13 Ces propos tenus par Chauvière invitent à prendre au sérieux la menace qui en résulte pour les fondements démocratiques d'une telle société. Le danger étant selon lui de s'éloigner d'une approche éthique, clinique, rééducative, humaniste et de se rapprocher d'une série de procédures de gestion
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Michel CHAUVIERE, conférence intitulée : « Prévention et question sociale », in : Actes de la journée : « Mieux vaut prévenir que guérir », Février 2007, p. 16.

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et de contrôle, par la prescription autoritaire de normes comportementales qui réduirait au maximum toute possibilité d'appréciation individuelle et subjective en rognant sur les libertés individuelles. Est-ce à dire plus de protection individuelle et collective ? Plus de dispositifs de protection collective ne s'apparente-t-il pas à un contrôle social accru ? Un contrôle accru n'est-il pas synonyme de réduction des initiatives et responsabilités individuelles ? Autant de questions éthiques et philosophiques importantes au cœur de ces évolutions. Se faisant l'écho des inquiétudes suscitées chez de nombreux professionnels du monde judiciaire, social et éducatif par les nouveaux choix politiques privilégiant les méthodes répressives plutôt que préventives, une journaliste n'hésite pas à parler de « pénalisation des problèmes sociaux ».14

De la prévention générale à la prévention spécialisée Sur l'histoire des politiques publiques en matière d'intervention sociale, Chauvière nous renseigne. « La protection, catégorie la plus ancienne, a une histoire qui renvoie à la Révolution française et au principe d'égalité. C'est de cette conception fondamentale que découleront les bases de l'Assistance publique, même si la mise en œuvre devra attendre finalement la troisième République stabilisée pour trouver ses marques. (…) Á l’époque d’ailleurs, on ne faisait guère de différence entre protection et prévention. (…) La prévention, en tant que telle, renvoie à des actions beaucoup plus ciblées et plus contemporaines. Elle apparaît au début du XXe siècle pour combattre la tuberculose, dans le cadre de l'hygiénisme. Puis elle réapparaît un peu plus tard et de manière encore plus spécialisée, notamment pour contrer la prévention de la délinquance juvénile (…) ».15 La prévention de la délinquance est
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Nedjma BOUAKRA, « Les mineurs, du soupçon à l'accusation », in : Le Monde diplomatique, Avril 2007 p. 9. 15 Michel CHAUVIERE, conférence intitulée : « Prévention et question sociale » in : Actes de la journée « Mieux vaut prévenir que guérir », Février 2007, p. 17.

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donc à l'origine des premières actions de prévention, sous la forme d'une prévention dite spécialisée. Á quoi renvoie cette spécialisation ? Les auteurs de l'ouvrage sur l'histoire de la prévention spécialisée, disent ceci : « Bien qu'elle soit qualifiée de « spécialisée », nous ne saurions dire d'emblée et en quelques mots en quoi consiste cette spécialisation, qui n'est d'ailleurs pas précisée dans les textes officiels. C'est la suite de son histoire qui permettra de situer sa « spécificité », pour utiliser un terme qui lui est cher ».16 C'est pourquoi nous ne pouvons faire l'économie d'un détour par l’histoire de la prévention spécialisée.

De l'après-guerre aux années 1970 Á l'origine, de 1944 aux années 1970, la prévention spécialisée est issue du militantisme et des mouvements d'éducation populaire d'après-guerre. « Elle est née dans la mouvance des ordonnances de 1945 relatives à l'enfance délinquante, les pouvoirs publics reconnaissant la nécessité de développer des pratiques éducatives nouvelles, pour compléter les formes institutionnelles de prise en charge des mineurs délinquants ou en danger, qui paraissaient insuffisantes, voire aggravantes ».17 L'ouvrage cité sur l’histoire de la prévention spécialisée, construit à partir de sources doubles, l'analyse historique des documents d'archives et des textes existants et les témoignages croisés des premiers acteurs de la prévention spécialisée toujours en vie, est là pour rappeler que : « C'est avant tout l'histoire d'hommes et de femmes, qui se croisent, se choisissent, se fréquentent, s'inspirent réciproquement (…), beaucoup plus qu'un agencement de théories mûrement réfléchies. Les théories viendront plus tard (…) ». Il s'agit au départ de l'initiative de quelques militants issus des mouvements d'éducation populaire et bénévoles. Scouts, cheftaines, jeunesse étudiante

16 Vincent PEYRE, Françoise TETARD, Des éducateurs dans la rue Histoire de la prévention spécialisée, Paris, La Découverte, 2006, p. 4. 17 « La prévention spécialisée enjeux actuels et stratégies d'action », Rapport du groupe de travail interinstitutionnel sur la prévention spécialisée, Janvier 2004.

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chrétienne, qui se définissent et font figure de « pionnier(e)s ».18 Les auteurs resituent les années 1950, souvent oubliées dans les historiques de la prévention spécialisée, au cœur des références du secteur : « Cette période est tout à fait centrale, tant dans la rationalisation de l'invention que dans l'ébauche d'une réflexion professionnelle. Tout est déjà là, tout est dit ». 19 Insistant sur l'importance de resituer l'origine de la prévention dans l'après-guerre et non à sa seule reconnaissance officielle datant de l'arrêté de 1972, les auteurs citent Roland Assathiany, Inspecteur de la Population à Paris en 1910, qui fait lui-même remonter la naissance du système des équipes de prévention à juin 1944.20 Ils s'interrogent sur cette sorte de déni historique collectif. « On comprend d'autant moins que l'étape institutionnelle de 1972 soit considérée par tant d'acteurs de la prévention, toutes générations confondues, comme une date fondatrice d'où serait partie « la vraie prévention ». Elle était à l'œuvre depuis vingt-cinq ans au moins ! ».21 Quant à l'idée même, le véritable instigateur du modèle d'équipes de prévention n'est autre que Fernand Deligny, pédagogue reconnu, oeuvrant à cette époque à Lille dans le domaine de la prévention de la délinquance juvénile. « Le scoutisme dans ces années a été, incontestablement, un creuset, un ciment et un ferment, qui a fertilisé les embryons de la professionnalisation ».22

Du militantisme et des mouvements d'éducation populaire à la professionnalisation Quelques dates et événements méritent d'être mentionnés, pour comprendre comment, à partir de ces initiatives privées, militantes et spontanées des années d'après-guerre, la prévention spécialisée s'est peu à peu professionnalisée pour devenir le secteur professionnel qu'elle recouvre de nos jours. Pour la première fois la
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Op. cit., Vincent PEYRE, Françoise TETARD, 2006, p. 22, p. 48, p. 65. Ibid., p. 96. 20 Ibid., p. 10. 21 Ibid., p. 234. 22 Ibid., p. 10, p. 23.
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désignation « clubs et équipes de prévention » apparaît à l'ordre du jour d'une réunion qui se tient le 21 janvier 1957, au 20, rue Euler, au siège de « l'Association régionale de Paris pour la Sauvegarde de l'enfance et de l'adolescence ». C'est historiquement à partir de cette date que cette terminologie va s'imposer et être maintenue jusqu'à ce jour. Le 20 avril 1959, une circulaire d'application signée par Bernard Chenot, alors Ministre de la Santé publique et de la Population, désigne nommément le travail effectué par les clubs et équipes de prévention. En 1959, l'apparition du phénomène des « blousons noirs », dont la presse s'empare, est le déclencheur d'une prise de conscience qui va entraîner le choix du premier financement, d'abord de cinq « clubs » parisiens, puis progressivement, de 1960 à 1962, de trente-sept autres. La loi Programme d'Équipement Sportif et Socio-éducatif du 28 juillet 1961 engage un budget important, complété par le IVe et Ve Plan (1961-1965; 1966-1970). Le « Comité Pichat », du nom du conseiller d'État nommé par Georges Pompidou, alors Premier Ministre, est créé le 14 mai 1963. Il s’agit du « Comité central des clubs et équipes de prévention contre l'inadaptation sociale de la jeunesse ». « Sa création a pour vocation de dresser la liste des « clubs et équipes de prévention » et « d'établir, après enquête, la liste des groupements répondant à la définition, quels que soient leur forme, leur dénomination, leurs méthodes d'action et les moyens qu'ils utilisent ».23

Évolution du contexte juridique depuis 1972 En 1972, la mission de la prévention spécialisée est définie par l'arrêté ministériel du 4 juillet 1972 qui la reconnaît officiellement, et par sa circulaire d'application n° 26 du 17 octobre 1972. Retirée des compétences du Ministère de la Jeunesse et des Sports, elle passe au Ministère des Affaires Sociales. En 1972, le nouveau Conseil Technique de la Prévention (CTP), prend la relève du Comité Pichat et du Comité National de Liaison (CNL). Cette compétence est transférée en 1986 aux Départements, au titre de la
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Op. cit., Vincent PEYRE, Françoise TETARD, 2006, pp. 161-184.

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décentralisation, par la loi particulière n°86-17 du 6 janvier 1986. La prévention spécialisée est désormais rattachée aux missions de l'Aide sociale à l'enfance, articles 40 et 45 du Code de l'Action Sociale et de la Famille (CASF). En 2003, la rédaction de l'article L.121-2 du CASF est modifiée par la loi d'Orientation et de Programmation pour la ville et la Rénovation urbaine, adoptée le 1er août 2003. Les territoires d'intervention de la prévention spécialisée changent d'appellation. Les lieux où se manifestent les inadaptations deviennent les Zones Urbaines Sensibles (ZUS).

Enjeux actuels Aujourd'hui encore, l'action éducative de prévention spécialisée est conduite conformément à l'article 5 de l'arrêté de 1972 qui reconnaît officiellement sa pratique et elle se définit toujours, depuis 1986, comme une action sociale territorialisée inscrite dans le champ de l'Aide sociale à l'enfance, sous l'autorité du Conseil Général. La prévention spécialisée s'inscrit désormais dans le cadre de la politique départementale, adossée à des chartes et des protocoles d'accord qui fixent les règles du jeu entre les acteurs. Elle repose sur des formes de contractualisation, contrats d'objectifs entre le Département, les communes et les organismes de prévention spécialisée. La prévention spécialisée demeure définie comme une mission de service public et reste un mode d'action éducative confiée à des associations, qui vise à prévenir la marginalisation et à faciliter l'insertion et la promotion des jeunes et de leurs familles. Par la spécificité de sa démarche, aller au contact des jeunes dans la rue, sa capacité à organiser des actions collectives en s'appuyant sur les compétences des personnes et à développer des solidarités entre adultes et jeunes, la prévention spécialisée est, à côté de la prévention générale, un maillon de l'intervention sociale et de l'action éducative de proximité. Le rapport de travail interinstitutionnel sur la prévention spécialisée de Janvier 2004 précise que son action : « vise la construction des personnalités adolescentes et la restauration des liens sociaux, de façon à ce que

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