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Question de soin

De
254 pages
L'auteur de ce livre met en perspective la double visée qui caractérise tout geste de soin: celle qui fait appel à l'art, au sens antique du terme (tekhnè) et celle qui mobilise une bienveillance attentionnée envers autrui (care). On découvrira ici les éléments fondamentaux d'une éthique du soin. on se demandera si le geste de soin, enraciné dans le souci de soi et le souci pour l'autre, n'est pas constitutif du lien social.
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Questions de soin
Jean-Paul Resweber Questions de soin L’HARMATTAN
© L'HARMATTAN, 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-00485-3 EAN : 9782336004853
Introduction
La question du soin et des soins se trouve au centre des préoccupations de nos contemporains. Elle s’exprime dans une rhétorique qui mobilise une terminologie variée, relevant de la technique, de l’esthétique, de l’éthique, de la politique et de l’économie. Afin de faire nôtre ce questionnement, examinons les raisons de ce regain d’intérêt dont témoignent les profes-sionnels de l’éducation et de la santé ainsi que les enseignants-chercheurs universitaires. Commençons par un court excursus historique. On peut dire que cette question revêt quatre figures, selon les valeurs de réfé-rence dont elle réclame. Nous avons d’abord à faire avec le modèle éthique du soin à l’antique qui croise l’axe de la culture du souci de soi (epimeleia) et celui de la santé (therapeia), en donnant la priorité au premier, car la santé exige, à titre de pré-vention, d’entretien et de guérison, un constant souci du souci de soi et des autres. Le christianisme, en faisant du souci de soi et du souci du prochain, la condition même de la relation à Dieu, a conforté et surdéterminé ces deux axes, en mettant le souci au principe de la charité et en assimilant la santé à un salut découlant d’une guérison spirituelle. Mais, au sortir du Moyen Âge, le modèle éthique de la philosophie antique et le modèle éthique de la théologie chrétienne ont pris un sens réso-e lument politique. Dès leXVIIle pouvoir politique s’est siècle, présenté comme étant le relais de la providence divine. Il a dé-fini les lignes de partage entre le normal et le pathologique et,
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par conséquent, entre le souci de soi et le souci des autres, mais surtout il a étendu son contrôle sur des domaines aussi variés que la démographie, la sexualité, l’éducation, lés épidémies et les pandémies, doublant ainsi le pouvoir ecclésiastique qui avait été jusqu’ici seul à exercer un pouvoir sur les âmes et sur les corps. Voici que naît alors le profil d’un État-Providence qui veille à la sécurité, à la paix, à la santé des citoyens. Au début e duXIXsiècle, notamment en Angleterre, le gouvernement est le prestataire de « services » (care) offerts, par le biais de l’admi-nistration, aux personnes qui les réclament. Mais, dans ce cadre politique managérial, il n’est point question de prétendre à des services qui ne soient codifiés dans une offre préalable et donc d’honorer une demande qui ne correspond pas aux cadres préé-tablis par l’offre. e Ce modèle politique va subir, à la fin duXXsiècle, des mo-difications qualitatives et quantitatives lourdes de consé-quences. D’une part, en effet, à la faveur du libéralisme politique, la demande de soin n’est plus subordonnée incondi-tionnellement à l’offre de soin : elle peut être prise en compte par le pouvoir politique, évaluée et négociée. D’autre part, pour les raisons que nous connaissons, comme celles de l’allonge-ment du temps de la vie et des risques d’exclusion, le domaine des soins ne cesse de s’élargir, en prenant notamment en compte les besoins des personnes vulnérables et dépendantes, comme les enfants en bas âges, les vieillards, les personnes en fin de vie, les handicapés, les malades mentaux et ceux qui sont atteints de la maladie d’Alzheimer. Car ce qui constitue l’originalité de l’État libertaire, c’est qu’il renoue avec la méta-phore pastorale d’un pouvoir qui déclare à qui veut l’entendre qu’il prend soin de ses sujets, comme le berger de son troupeau. Certes, les biopouvoirs qui conditionnent nos attitudes ne sont pas pour autant au chômage, mais ils peuvent être critiqués et négociés, avant d’être légitimés. À la faveur de la libéralisation du pouvoir, la notion de soin tend à se politiser au point d’intégrer l’ensemble des comporte-ments sociaux : ceux relevant de l’éducation, de la culture et de l’art, du patrimoine, de la maladie, de la pharmacologie, de l’industrie, du management, du commerce, de la diététique, de l’écologie, du consumérisme, de l’aide aux pays du tiers-
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Introduction
monde, des aides humanitaires en cas d’épidémie ou de catas-trophes naturelles. Ces nouvelles exigences et urgences qui témoignent d’une obsession planétaire du soin et des soins obli-gent les dirigeants à intervenir à la moindre alerte et à adopter une attitude compassionnelle qui les placent dans une double contrainte lestant inconsidérément leur responsabilité et mas-quant leur impuissance. Sans pour autant se substituer au con-trat social qui fonde la démocratie, l’exigence de soin ainsi généralisée tend à le surdéterminer et à s’imposer comme étant au principe du vivre-ensemble. Le libéralisme politique et ce que l’on appelle bizarrement le populisme se caractérise moins par la libre circulation des biens et l’allègement des charges que par cette obligation démesurée que se font les pouvoirs d’être là, au bon moment « messianique », prêts à prodiguer les soins nécessaires pour cautériser les plaies du chômage, de la mala-die, de la violence, de la catastrophe, de la vieillesse ou du han-dicap. Être là, c’est montrer que l’on compatit et que l’on peut avoir soin sans nécessairement prendre soin ni y mettre du sien/soin. Mais la rhétorique du soin dépend non seulement de la libé-ralisation du pouvoir, mais aussi du développement et des pro-grès de la technique. Reconnaissons que, dans tous les domaines, la technique agit comme unpharmacon: elle est un poison qui a des effets parfois néfastes sur la santé, sur le tra-vail, sur la santé ou sur le milieu de vie, mais elle se présente aussi comme étant le seul remède aux dégâts qu’elle aurait pu causer. C’est souvent dans cette spirale paradoxale de destruc-tion et de remédiation permanente que se déploient les gestes de soins. On pense bien entendu aux conséquences du réchauffe-ment climatique, mais aussi à la surmédicalisation qui se déve-loppe dans notre société. Il convient de prendre la juste mesure de ce paradoxe. La technique n’en finit pas de réparer les maux qu’elle a elle-même occasionnés. Mais il n’y a pas que des raisons politiques qui expliquent cette inflation. L’économie de marché et l’économie politique se donnent la main pour alimenter cette faim et cette soif inta-rissables de soins. Le soin appelle le soin, en créant de nou-veaux be-soins, terme qui signifie, à la lettre, les soins auprès de (be) quelqu’un ou auprès d’un groupe. Il n’est pas jusqu’au
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