Questions de méthode

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Que dire de la communication, de son statut et de sa place, dans le vaste domaine des sciences de l'homme et de la société ? La connaissance des phénomènes de communication sollicite différentes méthodes, empruntées à différentes disciplines. Comment, avec quels outils, sous quelles formes, produire des connaissances relatives à un certain nombre d'objets (cultures, discours, TIC, médias, institutions politiques et économiques, etc.). Les analyses conduisent du réexamen de certaines méthodes en sciences sociales jusqu'aux manières d'écrire l'histoire. Les analyses proposées renouent ainsi avec une interrogation sur les manières de faire de la recherche.
Publié le : jeudi 1 avril 2004
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EAN13 : 9782296356160
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QUESTIONS DE MÉTHODE
Une critique de la connaissance pour les sciences de la communication

Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la cOlTImunication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Déjà parus
Jean-Paul METZGER (dir.), Partage des savoirs. Logiques, contraintes et crises, 2004. Jean-Paul METZGER (dir.), Médiation et représentation des savoirs,2004. Serge AGOSTINELLI, Les nouveaux outils de communication des savoirs, 2003. Michael PALMER, Quels mots pour le dire ?, 2003. Anne LAFFANOUR (dir.), Territoires de musiques et cultures urbaines, 2003. Pascal LARDELLIER, Théorie du lien rituel, 2003 Sylvie DEBRAS, Lectrices au quotidien. Femmes et presse quotidienne: la dissension, 2003 Arnaud MERCIER (coord.), Vers un espace public européen ?, 2003. D. CARRE et R. DELBARRE, Sondages d'opinion: la fin d'une époque, 2003. Pascal LARDELLIER, violences médiatiques. contenus, dispositifs, effets, 2003. Martial ROBERT, Pierre Schaeffer: de Mac Luhan aufantôme de Gutenberg, 2002.

Stéphane OLIVESI

QUESTIONS DE MÉTHODE
Une critique de la connaissance pour les sciences de la communication

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6227-1 EAN 9782747562270

Introduction

Sans doute, faut-il garder une certaine prudence vis-à-vis des philosophes, surtout quand l'âge et la renommée les conduisent à soulever la question: qu'est-ce que la philosophie? Une écoute flottante révèle que leur réponse ne varie guère: la philosophie, c'est ce que je fais. Leurs discours s'efforcent de dissimuler leurs propres intérêts, travestis en idéaux. Ils visent la légitimation de positions institutionnelles par la manifestation d'une volonté de savoir pure et désintéressée. Eviter de reproduire une telle question pour l'appliquer aux sciences de la communication s'impose a priori afin de satisfaire une nécessaire neutralité: à vouloir dire ce qu'elles sont, l'on se risquerait à discourir sur ce qu'elles devraient être, sans percevoir que l'introduction subreptice d'un point de vue normatif véhicule une série de présupposés qui hypothèque a priori la validité de l'entreprise pour la faire basculer invariablement dans la justification a posteriori d'un point de vue intéressé. On n'en déduira pas pour autant qu'une telle question n'ait pas à être posée collectivement, mais elle relève d'un exercice particulier qui consiste à baliser un champ de recherche sous l'angle institutionnel, c'est-à-dire à définir les limites de l'espace social et intellectuel dans lequel les chercheurs d'une discipline déploient leur travail. Pour autant qu'il puisse faire l'objet d'un travail d'élucidation critique, le traitement du problème de la connaissance relève d'une toute autre visée qui porte sur le processus de production du savoir: comment connaître? ... c'est-à-dire par quels moyens, avec quels outils, sous quelles formes, produire des connaissances relatives à un certain nombre d'objets (cultures, discours, TIC, médias, institutions politiques et économiques, etc.)! que le sens commun scientifique s'accorde à reconnaître comme relevant d'une discipline? Une telle interrogation rencontre immédiatement trois obstacles: la volonté ou la tentation de poser a priori une définition de la science par ses objets, autrement dit de subordonner la question des modalités de la

connaissance aux objets empiIiques qu'elle se donne; la réduction méthodiste qui résume le problème de la connaissance à une question ce méthode, comme s'il suffisait de disposer de quelques outils, vélitables prêts-à-l' emploi, pour réussir un travail de recherche; la spéculation épistémologique sur les critères du vrai qui, s'émancipant de la réalité pratique de la recherche, se voue à la méditation pure au prix d'un renoncement à ce qui constitue son objet même, à savoir la compréhension des modalités de la connaissance. Les sciences de la communication disposeraient d'un étrange privilège leur permettant de se contenter d'une définition plus proche d'un catalogue hétéroclite que d'un objet opératoiI4ement construit. Ce privilège résulte évidemment de quelques causes. Il élude le difficile problème de la compatibilité des démarches scientifiques et de la coexistence, au sein d'un même champ, de chercheurs ne partageant pas toujours les mêmes cultures scientifiques. Il conduit aussi à adopter une posture pragmatique qui présente au moins deux avantages: occuper, avec plus de facilité, les espaces laissés vacants par les autres disciplines composant les sciences de I'homme et de la société; se modeler pour suivre la demande sociale, avec quelques profits immédiats comme l'obtention d'un nombre significatif de postes d'enseignants-chercheurs? Mais une telle posture soumet aussi la science à l'ère du temps, aux engouements passagers pour des modes intellectuelles et d'éphémères questions de société, voire à des intérêts privés. Elle dépossède les chercheurs de référents communs et stables ce nature à renforcer 1'homogénéité et la compatibilité de démarches qui ne convergent que sous l'emprise des logiques sociales propres à la dynamique du champ. Enfin, elle bloque toute affirmation identitaire par rapport à d'autres disciplines disposant, en conséquence, d'une légitimité scientifique supélieure. Ce fait se laisse mesurer à pattir d'indicateurs tels que la visibilité des chercheurs et de leur production éditoriale, les ressources stratégiques dont ils disposent, mais aussi selon des données moins quantifiables telles que les représentations et les jugements que les acteurs portent sur eux-mêmes et sur leurs collègues évoluant dans d'autres disciplines. Les changements de discipline après l'obtention du doctorat constituent, à ce titre, un indicateur, parmi d'autres, du capital dont disposent les agents sociaux par leur seule appattenance à un champ qui leur confère ainsi des ressources scientifiques, monnayables stratégiquement. À ce jour, les sciences de la communication « importent» des doctorants pourvus d'un tel capital,3 mais n'en « exportent» pas. Une étude portant à la fois sur les représentations -6-

que les «enseignants-chercheurs» en sciences de la communication ont d'eux-mêmes et sur les représentations qu'ils produisent, plus ou moins consciemment, à destination de collègues étrangers à la discipline permettrait d'affiner ce constat. Elle éclairerait certainement l'hétérogénéité de ces représentations et leur détermination à la fois par la socialisation initiale de chacun de ces agents et par leur souci ce conserver le capital scientifique afférent: les uns revendiquant ainsi une identité de «sémiologue », les autres de «sociologue», etc. Inversement, les jugements malveillants d'agents, évoluant dans d'autres disciplines, qui ne veulent percevoir les sciences de la communication que sous l'angle réducteur et délégitimant de « savoirs pratiques» relatifs à des objets empiriques sans noblesse, soulignent l'importance que peut revêtir l'affirmation identitaire d'une discipline pour ses membres. Si l'objet de la connaissance, opératoirement construit, définit le propre d'une science,4 les objets empiriques à l'étude à l'intérieur d'un champ disciplinaire encourent toujours des lisques d'annexion par d'autres disciplines qui n'attribuent à ceux-ci d'autres statuts que ceux d'objets inessentiels, circonstanciés. Le repli identitaire sur ces objets empiriques (cultures, médias, TIC, discours, etc.) relève d'une posture qui conduit à priver les sciences de la communication de toute conquête possible sur les telTitoires d'autres disciplines telles l'anthropologie, l' histoire contemporaine, la psychologie, les études littéraires, etc. qui, à divers titres, traitent aussi de questions de communication. Autrement dit, une discipline en tant qu'espace social peut (bien) fonctionner sans trop se préoccuper de questions épistémologiques, mais une science requielt l'affirmation, autour de conventions de recherche, d'un objet propre qui conditionne à la fois sa propre légitimité disciplinaire et la possibilité d'étendre son domaine d'investigation. Le présent travail, dans sa face critique, s'inscrit donc dans la perspective d'un nécessaire dépassement du réalisme sommaire qui voudrait réduire une science à une liste hétéroclite d'objets empiriques; dans sa face positive, il se propose de contribuer à la définition et à l'existence sur la scène des sciences de l'homme et de la société d'un objet de la connaissance: la communication. L' histoire des sciences de la communication comme lieu convergence de diverses traditions de recherches explique en partie pluralité des méthodes et des références disciplinaires, revendiquées assumées comme telles.5 Elle éclaire 1'hétérogénéité des recherches l'absence d'articulations entre des cultures scientifiques qui dialoguent que difficilement entre elles.6 Elle révèle aussi -7ce la et et ne les

proximités et les relations plivilégiées que les sciences de la communication entretiennent avec d'autres champs de recherches, au point de donner une image morcelée d'elles-mêmes. Cette situation ne traduit ni déficience congénitale, ni originalité éclatante, si l'on en juge par comparaison avec d'autres disciplines. Des sciences composites,7 telles les sciences politiques ou les sciences de gestion, font cohabiter au sein d'un même champ disciplinaire des ancrages épistémologiques peu compatibles entre eux. Quant à des disciplines nettement plus unifiées en apparence (la sociologie, la psychologie ou la philosophie), elles dissimulent des clivages épistémologiques, plus profonds encore, qui interdisent souvent toute forme de confrontation entre chercheurs d'une même discipline. Ce rappel n'a pas pour visée de renforcer un quelconque pessimisme sur l'état de la recherche, mais d'éclairer la nécessité d'un travail d'explicitation des méthodes utilisées, au sens d' outils ~ production de connaissance, mais aussi des conditions formelles et pratiques de cette même production. Car, là encore, ce qui se présente parfois à notre regard comme un éclatement et une dispersion des recherches constitue, sous un autre angle, un véritable potentiel,8 pour deux raisons élémentaires. L'innovation scientifique naît souvent dans ces espaces médians, faits d'échanges et de confrontations ouvertes, au sein desquels les normes de méthode, les stratégies de recherche et les modes de régulation laissent entrevoir quelques libéralités pour le travail créateur des chercheurs. Le dépassement des cloisonnements disciplinaires induit la possibilité d'un renouvellement des modèles et des objets d'étude de nature à contrebalancer le caractère routinier et discipliné des travaux entrepris, par ailleurs, dans les sciences ~ l' homme et de la société. Aussi le présent travail se propose-t-il d'exanliner successivement des questions de méthode soulevées par l'importation ~ démarches sociologiques et ethnographiques d'investigation (Chapitres 1 et 2), puis par la reprise de thèmes de recherche relatifs au langage et aux systèmes de représentations (Chapitres 3, 4 et 5) et enfin, par les recours plus conjoncturels à la philosophie et à l'histoire (Chapitre 6 et 7). Cette diversité reflète, sans pour autant la représenter, une pluralité de sources dans lesquelles les sciences de la communication puisent leurs modèles de recherche. Elle se subsume sous l'unité de références qui dessinent un socle possible d'édification théorique pour ces mêmes sciences. L'espace critique de la réflexion sur les conditions ~ possibilité d'une connaissance des phénomènes de communication se structure ainsi à partir d'une multiplicité de questionnements disjoints, -8-

convergeant

en un réseau de significations

unifiées.

Car les questions de méthode se révèlent rapidement indissociables de problèmes épistémologiques plus fondamentaux. Elles constituent même un moyen d'esquiver toute vaine spéculation sur les clitères du vrai, sur la paradigmaticité d'une théolie ou sur les modèles fondamentaux d'une science, en rabattant sur le ten4ain pratique de la recherche ces interrogations. Leur traitement s'attache à mettre au jour une sorte de non-dit méthodologique, indissociablement individuel, puisqu'il s'incarne dans le travail de chercheurs singuliers, et collectif, car il suppose que ces mêmes chercheurs se conforment à des règles tacites qui, par routine et par convention, échappent au travail réflexif d'explicitation. Il se propose aussi d'avancer quelques propositions relatives aux méthodes et aux modalités de la connaissance qui soient ce nature à stimuler la réflexion et à accroître l'acuité du regard porté sur ces questions. Derrière ces objectifs généraux se profile la volonté de situer les sciences de la cOll1munication par un travail aux frontières, non pas institutionnelles, découlant de découpages disciplinaires plus ou moins arbitraires, mais épistémologiques, relatives aux formes et aux modalités pratiques de la connaissance dans les sciences humaines. En résumé: ni traité de méthode, ni théorie de la connaissance, mais séries d'analyses de la production scientifique sous l'angle de ses conditions et de ses modalités pratiques. Cet objectif, véritable fil directeur, sous-tend le propos. Il s'adosse au présupposé ou à l'hypothèse suivante: c'est en approfondissant la connaissance des questions ordinaires de méthode, des modes usuels de problématisation et des articulations épistémologiques entre les différentes sciences qui bornent les sciences de la communication, que peut se renforcer la cohérence de ce champ scientifique et se dessiner les contours d'un objet propre. En retour, la communication s'impose comme une réponse aux limites épistémologiques rencontrées par les autres sciences humaines, c' est-àdire comme un moyen de dépasser l'ordre qui les astreint à découper les phénomènes en perdant de vue le caractère insécable de la réalité humaine.

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I Cf. Y. Jeanneret, «Quelques fragments de cartographie pour un territoire en mouvement », Actes du XIIe Congrès national des sciences de l'Ù1!ormation et de la conullunication, SFSIC, 2001. 2 Cf. H. Cardy, P. Froissart,« Les enseignants-chercheurs en Sciences de l'inforn1ation et de la communication. Portrait statistique », Actes du XIIIe Congrès national des sciences de l'infonnation et de la communication, SFSIC, 2002. On trouvera sur le site internet de la 7le section du CNU (www.cnu7I.free.fr) des " informations plus précises telles que l'origine disciplinaire des personnes qualifiées n'ayant pas soutenu leur thèse dans cette section. Ces chiffres indiquent indirectement quels sont les champs avec lesquels les SIC entretiennent des relations scientifiques

régulièrespuisque la présence de membres de la 71e section dans les jurys de thèses,
en d'autres disciplines, constitue un critère essentiel pour la qualification ultérieure du candidat. On peut également noter que si la sollicitation de personnalités scientifiques extérieures à la discipline (SIC) est fréquente pour les jurys de doctorats ou d'HDR, la réciproque n'est pas vrai. 4 Empreints d'un même positivisme, les gestes fondateurs de F. de Saussure (Cours de linguistique générale (1916), Payot, 1985) et d'E. Durkheim (Les règles de la méthode sociologique (1895), PUF, 1987) présentent comme autre similitude de baser l'institutionnalisation d'une science sur la construction d'un objet propre (1a langue ou le social), à partir d'une double opération d'abstraction de ce dernier et de rupture avec le sens commun. S Cf. R. Boure, Les origines des sciences de l'information et la communication. Regards croisés, Presses universitaires du Septentrion, 2002. Cf. également les articles de B. Miège, «Les apports à la recherche des sciences de l'information et de la communication », et de S. Bonnafous, F. lost, «Analyse de discours, sémiologie et tournant communicationnel », Réseaux, Hermès Science, 2000, n° 100. 6 R. Boure, «Les sciences de l'information et de la communication au risque de l'expertise », Réseaux, CNET, 1997, n082-83. 7 Composite, au sens où elles recoupent d'autres disciplines. Pour ne retenir que l'exemple de la science politique en France, on peut observer qu'au droit constitutionnel et à la sociologie politique s'adjoignent la philosophie politique et 1'histoire politique contemporaine. S Cf. en ce sens B. Miège, op. cit., pp. 562-567.

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Chapitre 1

La communication

en entretien

Dans La misère du monde,! P. Bourdieu proposa un texte, souvent commenté, intitulé Comprendre, qui visait à expliciter les fondements et les problèmes méthodologiques propres aux entretiens, en pruticulier ceux que l'on qualifie habituellement de non-directifs. Dans un article de référence, largement antélieur, G. Michelat indiquait que ce type d'entretien s'utilise lorsque « l'on cherche à appréhender et à rendre compte de systèmes de valeurs, de normes, de représentations, de symboles propres à une culture ou à une sous-culture. » Il ajoutait «Chaque individu est porteur de la culture et des sous-cultures auxquelles il appartient et (...) il en est représentatif'. »2 De cette association durable, entre un outil d'investigation et un type d'objet allait résulter toute une glose méthodologique autour de quelques principes intangibles, censés garantir la scientificité des démarches. Rompant avec cette rhétolique de manuels, l'analyse et les propositions avancées par le coordinateur de La ,nisère du monde ont subi la clitique de ceux3 qui y ont lu une forme de réductionnisme. À divers égards, cette ctitique dénonce le durkheimisme conséquent ce P. Bourdieu, soucieux de saisir les phénomènes observés sous l'angle des déterminants sociaux qui les expliquent. L'attention portée à la dissymétrie sociale qui caractélise la relation de l'enquêteur à l'enquêté, constitue certainement un des apports essentiels de ce texte polémique. Elle en éclaire les conséquences sur le déroulement de l'entretien et sur les comportements de chacun des agents. Elle invite aussi à réfléchir sur la communication et ses logiques à partir de cette situation quasiexpérimentale qui s'apparente à un observatoire plivilégié.

Une communication

orientée et asymétrique

En situation d'entretien, cette dissyméttie joue soit en faveur du chercheur, soit à son détriment. Sur ce point, une réserve s'impose: l'anal yse de p, Bourdieu véhicule une vision au sein de laquelle le

chercheur domine intellectuellement et socialement son interlocuteur. Ce fait s'explique par l'inscription du texte Comprendre à l'intérieur d'un projet éditorial consacré à la misère sociale. Or, dans de nombreux cas, ce rapport s'inverse, notamment quand le chercheur rencontre des décideurs économiques, des acteurs politiques de premier plan ou tout autre personnalité disposant d'une quelconque autorité et, surtout, d'informations qu'il s'agit de recueillir. Dans tous ces cas ressort le caractère illusoire et, sut1out, naïf de la revendication de neutralité et ce la recherche d'empathie.4 Car la logique de l'entretien relève plus d'un modèle agonistique, en raison de la mobilisation et de l'usage ce ressources symboliques et tactiques par les protagonistes, que de la communion affective des ego. Ce qu'occulte cet idéal de neutralité et ce scientificité, c'est à la fois le prix de l'information comme ressource stratégique et la logique des relations de pouvoir qui sous-tend la situation d'entretien. Il importe aussi de différencier le type d'informations que le chercheur tente d'obtenir.5 Ce dernier travaille parfois sur des systèmes de représentations propres à des catégories de population ou à des groupes sociaux. Plus souvent, l'entretien se présente comme le moyen de recueillir des informations relativement factuelles, en rappolt avec l'objet de la recherche. Pour cette raison, les entretiens dits semidirectifs prédominent. Les analyses de P. Bourdieu précédemment citées s'accordent pleinement avec l'objet du livre La misère du Inonde ; les principes de méthode qu'il énonce, s'avèrent de nature à recueillir les propos et le vécu des acteurs concernés. Mais si l'entretien pOtte sur le recueil d'informations relatives aux pratiques et aux stratégies d'acteurs, les principes énoncés par P. Bourdieu ne s'appliquent qu'en paltie. Schématiquement, deux cas de figure se dégagent: soit l'enquêteur occupe une position socialement dominée, soit il s'impose auprès de son interlocuteur. Relative, la position varie évidemment selon les ressources sociales, culturelles, économiques, mais aussi en fonction de l'âge et du sexe. Par-delà les seules règles de convenance sociale qui implique que l'on se conduise d'une manière déterminée en fonction des qualités de son interlocuteur, l'inconscient de l'enquêteur fonctionne aussi à son insu comme principe de régulation de la conduite à adopter dans cette relation sociale que sous-tend un rapport de force, induisant des investissements affectifs. Quand le chercheur subit la domination sociale, il n'a souvent guère à attendre de l'entretien sinon à glaner des indications de manière aléatoire selon la disponibilité et les dispositions de son interlocuteur. De plus, il encourt toujours le risque de devenir le vecteur d'une parole - 12 -

qui vise à l'instrumentaliser. L'expérience pédagogique en apporte souvent la preuve. Demander à des étudiants de réaliser des entretiens auprès de personnes disposant d'un quelconque pouvoir (intellectuel, politique ou économique) voue ceux-ci à un silence embalTassé. Leur initiation aux techniques d'entretien ne leur apporte aucune ressource de nature à renverser le rappol1 de domination qui les contraint à recevoir avec bienveillance tout discours, même le plus manifestement contraire aux faits. Les réflexions et le témoignage de jeunes chercheurs con.oborent cette analyse: «Rencontrer une personne « imposante», c'est saisir un ensemble d'attributs et d'attitudes qui fondent le prestige social. Selon les positions de l'enquêteur, celui-ci intégrera plus ou Inoins cette Ùnposition et, partant, intériorisera plus ou moins la dOI1~ination. La fascination que l'on a pu éprouver Jàce à certains enquêtés représentant l'incarnation du pouvoir révèle bien le degré d'intériorisation de cette domination sociale. »6

L'expélience du chercheur confirme, plus encore, ce constat. Dans une configuration d'entretien où les règles de la courtoisie conduisent à ne pas pouvoir contester une affirmation péremptoire et à ne poser que les questions acceptables de manière à éviter tout sujet sensible, les informations obtenues ne présentent que rarement un réel intérêt. On peut certes confirmer l'existence d'un décalage entre les représentations promues par ces acteurs et la réalité, mais ce gem.e d'enseignement n'a qu'une valeur limitée. Que l'enquête porte sur une réalité passée ou sur la réalité présente ne modifie pas la nature du problème. Le temps perdu par le chercheur paraît d'autant plus grand que ce dernier se confronte à un professionnel de la parole qui maîttise l'art de parler pour ne pas dire ce que l'on souhaite lui faire dire. Ces acteurs disposent souvent d'un discours sur mesure, une sorte de prêt-àservir, qu'ils soumettent à l'interviewer au même titre qu'à un client, un journaliste ou un confrère.
Obtenir des informations sous l'angle des choix économiques, des décisions politiques ou des stratégies de canière auprès de toute personne qui occupe une position de pouvoir relève d'un pari risqué: soit celle-ci proposera un discours officiel que l'on trouve, par ailleurs, à moindres frais, dans les dossiers des attachés de presse; soit elle se livrera à l'exercice qui consiste à s'auto-légitimer, à venter son action, attendant du chercheur qu'il se fasse en retour le relais de ce discours. Durcir le rapport de force en manifestant son agacement ou en mettant à jour l'hypocrisie du jeu social implique une ptise de lisque importante: soit, l'enquêteur se sent suffisamment fort pour se rendre maître de l'interaction (ce qui est très rarement le cas), en usant ce - 13 -

l'ironie ou en pariant sur la création d'une sorte de complicité forcée; soit, il induit une posture conflictuelle de nature à amener son interlocuteur à se dévoiler au pli x d'un tarissement définitif de ses sources.

Le coût de l'information
Obtenir de l'information requiel1 des tactiques de contournement de ces obstacles. Les ambitions peuvent être revues à la baisse, et les objectifs redéfinis. L'enquêteur reprendra le discours officiel développé par son interlocuteur, sans se tromper sur sa nature, ni sa vélitable pOl1ée. Il essaiera de recouper ce discours avec des faits qui lui ont été rapportés par ailleurs. Il puisera aussi des informations secondaires ou imprévues, échappant aux procédures de formalisation. Mais il impolie avant tout que l'enquêteur se crédibilise auprès de son interlocuteur. Le but consiste à produire une représentation de soi qui donne le sentiment que l'on dispose déjà d'un certain savoir qui permet d'apprécier la fiabilité des réponses recueillies. M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot ont tiré de leurs enquêtes dans l'aristocratie et la grande bourgeoisie quelques enseignements relatifs à l' impoliance de la présentation, au double sens de la ptise en contact et de la façade sociale, pour reprendre une expression goffmanienne. Ils observaient que « tout se passe comme si le sociologue aux origines modestes se devait, lui aussi de passer par le rituel de la présentation. Sans appartenir au « grand» Inonde, il importe tout de même que votre honorabilité soit établie par une ou des personnes qui en j'ont, elles, légitimement parti. Les fractions dominantes des classes dominantes ont toujours besoin d'être rassuré sur la personnalité sociale des personnes avec lesquelles elles entrent en relation. Le rituel de la présentation situe le nouveau venu dans les réseaux de relations déjà connus, et en élÙnine cette nouveauté toujours quelque peu inquiétante dans l'inconnu qui ne vous a pas été présentée. »7 Cette analyse du rituel de présentation que l'on retrouve sous d'autres formes et selon d'autres modalités dans la Plise de contact avec des acteurs occupant des positions dominantes dans la société, se prolongeait par des observations plus ponctuelles relatives à la présentation de soi, c'est-à-dire à la manière de se conduire en situation d'entretien face à des personnes qui, elles aussi, mobilisent cel1aines ressources cognitives et sociales pour affronter cette situation. Pour l'enquêteur, un important travail de représentation s'impose: effort

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