Questions de temps - Coïncidences et récurrences

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Le XXe siècle a profondément modifié la conception du temps chez les scientifiques et les philosophes : les sciences sociales et les sciences de l’esprit n’ont eu de cesse de sonder le gouffre qui sépare l’expérience intime de la durée et la conception des temps propres aux phénomènes scientifiques ou historiques.

Ce numéro explore diverses figures de la coïncidence, de la récurrence ou de la répétition. Pascale Gillot compare la manière dont Spinoza, au XVIe siècle, et Hilary Putnam, au XXe siècle, ont conçu les rapports de l’esprit au corps. Sarah Carvallo enquête sur la formation des théories de la respiration à l’époque moderne. Alberto Pala met en évidence comment le terme de cogito, chez Descartes, assure la continuité du temps de la pensée dans la succession des idées. John Hyman s’interroge sur la contemporanéité de la philosophie de Ludwig Wittgenstein et de l’architecture d’Adolf Loos. Samir Boukhris analyse la logique inductive probabiliste de Rudolf Carnap. Christian Schmidt donne une esquisse de l’histoire de la théorie des jeux. Enfin, Reinhart Koselleck analyse les structures de répétition dans la langue et dans l’histoire.

Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782728838189
Nombre de pages : 232
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PRÉSENTATION
e Faut-il le répéter ? LeXXsiècle a profondément changé les conceptions que les scientifiques et les philosophes se sont faites du temps : dans les sciences sociales et dans les sciences de l’esprit, ils n’ont eu de cesse depuis un siècle de scruter le gouffre qui sépare l’expérience intime de la durée de la conception des temps propres aux phénomènes scientifiques ou historiques. Ainsi par exemple, dès les années 1940, le sociologue Maurice Halbwachs, dont l’œuvre ne cesse d’être réévaluée depuis une dizaine d’années, constatait-il à propos de la mémoire collective de la topographie des épisodes évangéliques, que l’évocation de ces lieux, réinventés et portés par des traditions distinctes, relevait de formes de temps sociaux, subtiles, consistantes et en tension les unes à l’égard des autres. À cette époque, on n’employait pas encore le terme de « structure sociale » pour ce genre de choses. Il n’est pas inutile toutefois d’associer l’expression à la longue dynamique des enchevêtrements des temps sociaux telle que l’a conçue ce lecteur attentif de Leibniz, soucieux de Durkheim comme de Bergson. Halbwachs précisait de plus qu’il importait, pour la saisir, de mettre en doute le métier d’historien, même dans ses réalisations les plus rigoureuses et le plus modernes. 1 Il prolongeait ainsi un dialogue engagé de longue haleine avec Marc Bloch .
« Concentration en un même lieu, morcellement dans l’espace, dualité en des régions opposées : ce sont là autant de moyens familiers dont se servent les groupes d’hommes, non seulement les églises, mais d’autres communautés, familles, nations, etc., en vue de fixer, d’organiser leurs souvenirs des lieux, mais aussi des temps, des événements, des personnes. La mémoire collective se distingue de l’histoire. Les préoccupations historiques telles que nous les concevons, auxquelles obéit tout auteur qui écrit un ouvrage d’histoire, étaient 2 bien étrangères aux chrétiens de ces époques . »
Ouvrons donc la question des temps, non pour y chercher l’attestation de la multiplicité de leurs formes – la cause est entendue, on le voit depuis de nombreuses décennies – mais pour repérer comment se combinent ces temps multiples, qu’ils soient propres aux choses de l’esprit ou bien partagés par les êtres sociaux. Leibniz, songeant à accorder les mouvements de deux montres, rejetait le nœud physiologique indispensable au dualisme de la métaphysique
re 1. Maurice HALBWACHS,La Mémoire collectiveici Paris, Albin Michel,éd. 1950, , 1 1997, notamment « Mémoire collective et mémoire historique », p. 97-142. Voir à ce sujet l’analyse de Gérard NAMER,Halbwachs et la mémoire sociale, Paris, L’Harmattan, 2000, ou celle des auteurs d’Erinnerung und Gesellschaft. Mémoire et société (Jahrbuch für Soziologie geschichte), sous la dir. de Hermann KRAPOTHet Denis LABORDE, Wiesbaden, Verlag für Sozialwissenschaften, 2005. 2. M. HALBWACHS,La Topographie légendaire des évangiles en Terre sainte. Étude de re mémoire collective, 1 éd. 1941, ici Paris, Presses universitaires de France, 1971, p. 147.
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cartésienne – la glande pinéale. Il plaidait pour une harmonie préétablie. Einstein, lui-même, dont on imagine aisément qu’il eut à connaître auGymnasiumcet épisode célèbre de l’histoire de la philosophie et qui, par surcroît, partageait avec le bibliothécaire du duc de Brunswick un certain goût pour l’harmonie, n’a-t-il pas fondé sa relativité restreinte sur une expérience mentale analogue, celle de la coordination de deux horloges distantes dans l’espace, et donc dans le temps pour peu qu’on veuille prêter attention au délai pris par la lumière pour parcourir cet espace du fait de cette coordination. Dans les deux cas, ici à propos de l’espace-temps, là dès qu’il s’agit d’envisager l’union du corps et de l’esprit, voici deux objets analogues faits d’un certain degré de coïncidence. Ainsi il n’est pas interdit de passer au crible les édifices conceptuels de philo-sophes anciens ou contemporains, tels Baruch Spinoza et Hilary Putnam dans l’article de Pascale Gillot, pour chercher jusqu’à quel point leurs structures peuvent présenter quelque analogie. Le point de départ est, comme chez Leibniz, la critique de la dualité cartésienne. La construction de la comparaison porte sur des points communs : l’autonomie de l’activité mentale et l’assimilation de l’esprit à une forme d’automatisme. Dans les deux cas, à trois siècles de distance, ce serait un même « dépassement de l’alternative classique entre dualisme et réductionnisme: l’esprit humain ne constitue pas une substance séparée du corps, alors même que l’activité mentale relève d’une causalité cogitative néces-3 saire et indépendante de toute autre ». Les deux montres n’en faisaient qu’une – nous le savions, chez Spinoza – et nous l’entendons maintenant à propos du fonctionnalisme contemporain. Pour passer d’un tel constat à une enquête d’ordre biologique et par conséquent – on vient de le voir – d’ordre cognitif, il conviendra peut-être de suivre une voie comparable à celle qu’a étudiée Sarah Carvallo à propos des théories de la respiration à l’époque moderne. Elle conduit de l’identification d’une manifes-tation vitale, la respiration, à la distinction entre la vie d’une part et le vivant d’autre part, qui, pensé comme phénomène, est dès lors susceptible d’analyses physico-chimiques. Sarah Carvallo montre, chemin faisant, à quel point l’histoire de la médecine, de la chimie, de la philosophie et de la mécanique – entendue comme la science des machines – sont profondément intriquées, et qu’il a fallu mobiliser toutes ces sciences pour établir une physiologie de la respiration. À l’encontre des simplismes portés jusqu’à nous par les formes les plus banales de la mémoire collective des savants, ici tenaces dans leur disqualification scienti-fique de théories lointaines, elle propose que « la philosophie des sciences œuvre 4 à ce travail de mémoire, comme une méditation sur ses métaphores ». C’est dire qu’une enquête sur les modalités effectives de la récurrence au sens épistémo-logique du mot relève de l’étude de la mémoire collective, pour autant qu’on admette que, dans les sciences, cette mémoire se trouve pour ainsi dire réglée de manière particulière.
3. Voirinfra, p. 38. 4. Voirinfra, p. 71.
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