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Qui est l'ennemi des néoconservateurs américains ?

De
202 pages
Comment les différends transatlantiques sont-ils interprétés en termes de rapports variés à la virilité ? Comment l'antiaméricanisme est-il pensé aux Etats-Unis mêmes ? Pour répondre, ce livre décrypte la vision néoconservatrice du monde. Quelle place le genre et l'orientalisme prennent-ils dans la formulation du discours néoconservateur ? La masculinité néo-orientaliste ne relève pas uniquement du discours identitaire ; elle est un appel à l'action guerrière et à la domination hégémonique.
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Qui est l’ennemi
des néoconservateurs américains ?























Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland avec
Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh.

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur
les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à
l’œuvre aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences
politiques, des relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle
se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la
scène mondiale et européenne.


Série Première synthèse (présente les travaux de jeunes chercheurs):

A. Bergeret-Cassagne, Pour une Europe fédérale des
collectivités locales.
É. Brun, Les relations entre l’Amérique du Sud et le Moyen-Orient.
F. Mesclier, La politique régionale européenne. Vers une remise en
cause de l’objectif de convergence.
M. Ramot, Le lobby européen des femmes.
É. Beretz, Ombre et mémoire de la guerre du Vietnam.
A. Bizoux, Catalogne : l’émergence d’une politique extérieur e.
Y.-S. Rittelmeyer, Les sommets restreints et l’Union européenne.
A. Martin Necker, La politique étrangère de la Chine Populaire aux
Nations Unies depuis 1989.
N. Blarel, Inde et Israël : le rapprochement stratégique.
N. Agostini, La pensée politique des génocidaires hutus.
D. Lambert, L’administration de George W. Bush et les
Nations Unies.
P. Beurier, Les politiques européennes de soutien au cinéma.
C. Bouquemont, La Cour Pénale Internationale et les Etats-Unis.
A. Breillacq, La Tchétchénie, zone de non droit.
A. Channet, La responsabilité du Président de la République.
O. Dubois, La distribution automobile et la concurrence européenne.
A. Fléchet, Villa-Lobos à Paris.
O. Fuchs, Pour une définition communautaire de la responsabilité
environnementale, Comment appliquer le principe pollueur-payeur ?
A. Hajjat, Immigration postcoloniale et mémoire.
M. Hecker, La presse française et la première guerre du Golfe.
J. Héry, Le Soudan entre pétrole et guerre civile.
J. Martineau, L’Ecole publique au Brésil.
E.Mourlon-Druol, La Stratégie nord-américaine après le 11
septembre : un réel renouveau ?
M. Larhant, Le financement des campagnes électorales.


Emma Villard



Qui est l’ennemi
des néoconservateurs américains ?

Étude de la neo-orientalist masculinity
(1996-2006)


Préface de Pierre Grosser







































© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99279-5
EAN : 9782296992795 SOMMAIRE

PREFACE

INTRODUCTION

PREMIERE PARTIE – COMMENT ÉTUDIER L’AUTRE
INAMICAL DES NÉOCONSERVATEURS ?

Chapitre 1 – Altérité et hostilité : « who’s the enemy? »
Chapitre 2 – Déconstruire le discours
Chapitre 3 – Quand Mars et Vénus entrent dans la danse

DEUXIEME PARTIE – QUELLE IDENTITE GENREE
POUR LES ETATS-UNIS ?

Chapitre 4 – Des Etats-Unis en mâl(e) de virilité
Chapitre 5 – How to fake a renewed masculinity à l’heure de
l’unipolarité ?
Chapitre 6 – Pour une ontologie genrée de la pensée
néoconservatrice en politique étrangère

TROISIEME PARTIE – UN ENNEMI DIALECTIQUEMENT
GENRE

Chapitre 7 – Un ennemi hypermasculinisé…
Chapitre 8 – …mais également féminisé
Chapitre 9 – Violence militaire, discursive et symbolique

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

REMERCIEMENTS

TABLE DES MATIERES


7






























PREFACE




Encore un ouvrage sur les néoconservateurs ! Rarement un
1groupe d’hommes et ses réseaux auront autant été scrutés . Ils
sont souvent rendus responsables de la guerre en Irak, même si
récemment des études ont montré qu’il ne fallait pas exagérer
2leur rôle, et tout réduire à un complot d’une clique déterminée .
Lors du deuxième mandat de George W. Bush, ils ont été
nettement en perte de vitesse, tandis que de France montaient
3des déclarations d’amour à leur égard . Après l’élection de
Barack Obama, ils ont été prompts à le taxer de faiblesse et
d’inconséquence, notamment parce qu’à l’image de
Chamberlain à Munich en 1938, il prétendait parler avec les
4« Worst of the Worst » . Même si Obama a été entouré de
nombre de « libéraux internationalistes » aux positions de
« faucons » assez proches des néoconservateurs, ils ont investi
les équipes de campagne des candidats républicains pour les
élections de 2012 et s’agitent pour en finir avec la « menace
nucléaire » iranienne, et, en réalité, avec le régime iranien lui-
même. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu peut
compter sur eux.
Il faut donc analyser encore cette mouvance idéologique et
politique, d’autant qu’elle a un écho en France, notamment dans
les sphères diplomatiques et stratégiques. Emma Villard
propose dans cet ouvrage une approche originale, trop peu
utilisée en France. Elle décrypte leur vision du monde au
travers des prismes du genre et de l’orientalisme, et elle est une

1
La meilleure ressource pour suivre les trajectoires et les liens entre néoconservateurs
est http://rightweb.irc-online.org/
2
Jane K. Cramer et A. Trevor Thrall (eds.), Why did the United States Invade Iraq?,
Londres et New York: Routledge, 2002, et surtout Frank P. Harvey, Explaining the Iraq
War. Counterfactual Theory, Logic and Evidence, Cambridge: Cambridge University
Press, 2012.
3
Alexandre Adler, Le monde est un enfant qui joue, Paris : Grasset, 2009.
4
Je reprends l’expression de Robert I. Rotberg (ed.), Worst of the Worst. Dealing with
Repressive and Rogue Nations, Washington: Brookings, 2007.
9
des rares chercheuses à tenter de mener le croisement de ces
deux approches, et à utiliser des méthodes linguistiques
modernes pour étayer sa démonstration. Surtout, elle se
concentre sur la vision néoconservatrice de l’ennemi, et montre
sa dimension structurante. Bien sûr, le constructivisme en
science politique a « découvert » l’importance de la
représentation de l’ennemi, qui dans le cas de l’Amérique de
Bush s’appuie sur une vision réaliste du monde (le différentiel
de puissance entre les Etats-Unis et le reste du monde) et un
messianisme libéral visant à l’homogénéisation du monde par la
démocratie libérale et par le marché. Mais il faut aller plus loin,
et identifier les tropes du discours néoconservateur qui motivent
et justifient la politique de puissance. Ce terme même de
puissance, si fondamental dans les Relations Internationales, est
lui-même sujet à toute une déclinaison de vocabulaire genré.
Les historiens sont incités aujourd’hui à prendre au sérieux le
discours sur l’Autre et sur Soi. L’affirmation de la masculinité
et la peur de la dévirilisation sont omniprésentes, le discours
colonial est rempli de tropes de genre et de représentations
raciales.
Emma Villard est partie vaillamment à l’assaut d’un corpus
de textes de figures majeures du néoconservatisme. Grâce à son
éclectisme méthodologique, à sa curiosité intellectuelle et à son
inventivité, elle éclaire des épisodes importants de l’histoire
récente. Comment le 11 septembre a été perçu aux Etats-Unis et
pourquoi il appelait une réaction « virile », comment la guerre
en Afghanistan a été justifiée (et les dirigeants français ne se
sont pas privés d’expliquer qu’il fallait sauver les femmes
afghanes), comment les différends transatlantiques ont été
interprétées en termes de rapports différents à la virilité,
comment les sociétés s’imposent des « cures de virilité »,
comment l’anti-antiaméricanisme est perçu aux Etats-Unis-
mêmes. La place lui a manqué pour comparer avec les discours
impériaux des puissances européennes, et avec le rapport
d’Israël à l’ennemi et à la masculinité, auquel les
néoconservateurs sont particulièrement sensibles.
Au-delà d’un travail universitaire innovant, il s’agit donc
d’une invitation à la vigilance. A force de rechercher les intérêts
derrière les discours, on en oublie de prendre les discours au
10
sérieux et de comprendre à quel point ils affirment et façonnent
des identités. Surtout, la « masculinité néo-orientaliste » ne
relève pas seulement du discours identitaire ; il est un appel à
l’action guerrière et à l’hégémonie.


Pierre Grosser
































INTRODUCTION



Depuis quelques années, les néoconservateurs font l’objet de
nombreux articles de presse, de recherches académiques et de
fantasmes populaires. En effet, ils ont acquis une visibilité
accrue suite aux attentats du 11 septembre 2001, à la guerre
lancée par les Etats-Unis en Afghanistan (2001) et à l’opération
Iraqi Freedom (2003). On les présente souvent comme ayant
1été certains des « Vulcains » de l’entourage de George W.
2Bush, ses « hommes de l’ombre » et beaucoup s’interrogent sur
leur influence secrète... Pourtant le néoconservatisme ne débute
pas dans les années 2000 et ne se limite ni à ce cercle restreint
de conseillers, ni au conservatisme traditionnel républicain.
Pour les néophytes, un néoconservateur est avant tout un
« faucon » étasunien hégémoniste qui a pour ambition de
diffuser la démocratie dans le monde de façon unilatérale s’il le
faut. Cette définition est à la fois incomplète, caricaturale et,
juste, en partie. Juste parce qu’elle reflète de façon simplifiée
les grands traits du néoconservatisme des années 1990-2000,
incomplète et caricaturale parce qu’elle ignore la permanence
d’une identité néoconservatrice en politique intérieure et
l’épaisseur historique de ce mouvement.

1 Référence à l’ouvrage de James Mann The Rise of the Vulcans: the History of Bush's
War Cabinet (2004). Le terme même a été forgé avant les élections présidentielles de
2000 par Condoleezza Rice pour désigner le cercle intime des conseillers en politique
internationale de Georges W. Bush.
2 « The Shadow Men », The Economist, Vol. 367, n°8321, publié le 26 avril 2003
13
Dans la perspective scientifique qui est la nôtre, il nous semble
important de délaisser les faux débats sur la prétendue « cabale
néoconservatrice » (Lyndon LaRouche) qui ne reposent que sur
des spéculations sensationnalistes et des clichés pour mieux
s’intéresser à la pensée néoconservatrice à travers sa parole et
ce, avec une approche de science politique. Nous nous
attacherons à (re)lire attentivement les textes néoconservateurs
en nous centrant tout particulièrement sur la figure de l’ennemi
extérieur qu’ils (y) construisent étant donné que, dans une
perspective schmittienne, l’inimité est le fondement même du
politique. En effet, l’ennemi est la condition fondamentale
d’existence d’une communauté politique parce que cette
dernière se constitue en première instance comme un espace
d’affrontement. Partant, toujours selon Schmitt (1992), le
couple ami/ennemi (Freund und Feind) est le critère distinctif
du politique. L’ennemi n’est pas celui pour lequel on éprouve
une haine personnelle, ce n’est pas un rival : « l’ennemi ne
saurait être qu’un ennemi public, parce que tout ce qui est
relatif à une collectivité (…) devient de ce fait affaire
publique » (1992 : 67). Et à travers leur construction d’une
figure inamicale, les néoconservateurs participent non
seulement à l’identification de cet ennemi mais également à la
redéfinition identitaire des Etats-Unis.
Soulignons ici que notre choix d’acteur se limite aux
néoconservateurs et que, même si nous allons analyser les
ressorts et constructions de leur discours, nous ne soutenons pas
que nos conclusions ne s’appliquent qu’à ce cas d’étude.

L’ennemi : limites de l’approche réaliste et pistes
constructivistes

Lorsqu’il s’agit d’étudier les relations à Autrui en politique
étrangère, les descriptions diffèrent fortement selon le cadre
théorique dans lequel on décide de s’inscrire. Longtemps, les
questions d’identité et de perception de l’autre sur la « scène
14
internationale » ont été bannies des études reconnues. Les
préoccupations du réalisme sont effectivement très éloignées
des approches en termes de perceptions ou d’images. Selon ce
paradigme, l’élaboration de la politique étrangère évacue toute
expression des affects ou des sentiments afin d’évaluer le plus
justement possible la position et les objectifs d’autrui. L’un des
représentants les plus connus du réalisme, Hans Morgenthau,
met de côté l’étude des motivations ou les perceptions dans la
théorie des Relations Internationales car « les éléments
contingents de la personnalité, du préjudice, de la préférence
subjective et tout ce qui concerne les faiblesses de l’intellect
(...) font dériver les politiques étrangères de leur cours
1 2rationnel » . Ce rejet des images ou figures de l’ennemi
(Ceyhan et Périès, 2001 ; Viltard, 2003 ; Harter, 2010) comme
facteur fondamental des Relations Internationales tient à la
prépondérance d’autres déterminants considérés comme
suffisants et efficaces dans l’explication des comportements
étatiques et de la guerre. Selon Morgenthau, ce sont les
interactions et la répartition des capacités entre États qui sont
essentielles. Ces études partent donc a priori du principe que
les processus d’identification d’un ennemi ou de volonté
3hégémonique sont axiologiquement neutres et objectifs c’est-à-
dire qu’ils ne répondent qu’à des mécanismes conscients et
logiques chez les décideurs politiques. En effet, dans le
traitement réaliste des prises de décisions individuelles, les
croyances sont souvent définies comme une variable explicative
parmi d’autres. A ce titre, certains les intègrent parfois dans des

1
Nous prenons le parti de traduire cette phrase de l’Anglais car elle nous semble plus
difficile à comprendre que les autres que nous citons. La phrase originale est la
suivante : « The contingent elements of personality, prejudice and subjective preference
and of all weaknesses of intellect and will which flesh is heir to, are bound to deflect
foreign policies from their rational course » (Morgenthau, 1973 : 7)
2
Celles-ci correspondent à un complexe cognitif et affectif qui peut ou non revêtir un
aspect iconographique, incluant plus qu’une simple imagerie : des concepts, des
croyances, des attitudes, des stéréotypes, des émotions, des motifs et des intentions.
3 « Le neutre appartient au langage, mais il n’est pas une catégorie grammaticale, il
appartient à l’acte énonciatif mais il n’est ni un dire, ni un faire, le neutre n’est pas
performatif, il est sans pouvoir » (Hoppenot, 2001 : 12). Or, nous pensons justement
que les processus identitaires sont performatifs. Pour une explicitation de la différence
entre un énoncé constatif et un énoncé performatif, voir John Austin, How to do Things
with Words, Oxford: Clarendon, 1962.
15
listes (qui se veulent exhaustives) de facteurs influençant les
décisions et les mettent ainsi sur le même plan que le type
d’organisation sociale ou des caractéristiques institutionnelles
(Snyder, Bruck et Sapin, 1962). Par conséquent, les réalistes
semblent a priori négliger que les relations inter-subjectives et
donc de facto la figure de l’ennemi (en tant que perception
d’une altérité radicale) sont plus que de simples variables.
Progressivement malgré tout, le sujet commence à émerger et
intéresser. En véritable visionnaire, l’économiste Kenneth
Boulding considère – dès 1961 – que les images sont l’élément
central des Relations Internationales : « in International
Relations, the symbolic image of the nation is of extraordinary
importance (…) The national symbol becomes the object of a
kind of totemworship (…) This symbolic image is one of the
major causes of international warfare » (1961 : 110-111). En
accordant la primauté au concept d’image – plus précisément
d’image nationale – dans l’explication des phénomènes
internationaux, Boulding procède implicitement à une critique
du paradigme réaliste fondé sur la logique de l’intérêt et de la
rationalité. Il cherche, finalement, à expliquer les attitudes des
acteurs à partir des croyances supposées vraies par ceux-ci
(Boulding, 1978). Dans sa Sociologie des Relations
Internationales (1988), Marcel Merle procède, pour sa part, à
une critique d’une conception trop étroite (ou économiste) de la
rationalité et consacre un chapitre complet aux passions comme
facteur des Relations Internationales (1988 : 276-310). Il insiste
notamment « sur les modes de ‘perception’ et le contenu des
‘représentations’ » (Merle, 1988 : 290) et, par conséquent, sur
des éléments pouvant être « d’origine irrationnelle » (1988 :
290) pour expliquer les politiques étrangères. Toutefois, nous
nous détachons ici de sa pensée en cela que nous n’associons
pas le subjectif ou l’inconscient avec l’irrationnel mais avec une
16
rationalité implicite (sachant qu’irrationnel qualifie, pour nous,
1quelque chose d’illogique ou d’incohérent) .
Dans la continuité des travaux sus-cités, c’est toujours en
remettant en cause la définition réaliste limitée de la rationalité
que les premiers textes constructivistes ont introduit
l’importance d’étudier le rôle des idées et des identités (de soi
et d’autrui) dans les Relations Internationales (Lapid et
Kratochwil, 1996). Ils ont également souligné l’importance de
se pencher sur des acteurs autres que les Etats. Contrairement à
ce que Nietzsche soutient, l’Etat n’est pas un « monstre froid »
c’est-à-dire une entité qui ment consciemment suite à un choix
rationnel. Divers groupes d’intérêts participent à l’élaboration
des décisions dans l’Etat. Face à une rationalité froide reposant
sur des considérations matérialistes, intéressées et souvent
quantitatives, il existe une « rationalité chaude » pourrait-on
2dire, c’est-à-dire une rationalité s’appuyant sur des perceptions .
Deux néoconservateurs emblématiques le résument de la façon
suivante quant à l’intérêt national : « determining what is in
America's national interest is an art, not a science. It requires
not only the measurement of power but also an appreciation of
beliefs, principles and perceptions which cannot be quantified »
(Kagan et Kristol, 2000 : 13). Avec Larsen nous pensons que
« the belief aspect (…) should be seen as something which
constitutes a frame for action » (1997 : 6). Dans cette
perspective constructiviste, notre analyse s’éloigne par
conséquent des études plus systémiques portant sur l’ennemi
dans un monde à structure post-bipolaire (Harle, 1991 ; Ramel,
1998). De plus, et même si nous nous en inspirons, nous nous
distinguons également des études de théorie politique « pure »
étudiant les rapports existants entre Carl Schmitt (et sa

1
En des termes plus leibniziens, notre démarche revient à distinguer les perceptions des
aperceptions et à soutenir que les perceptions, bien que non conscientes, n’en sont pas
moins rationnelles.
2 Ici nous reprenons un vieil antagonisme reposant sur des oppositions binaires et nous
nous référons également à la théorie des climats de Montesquieu (développée dans
L’Esprit des lois – Livre XIV, chapitre II). Traditionnellement et par croyance en un
déterminisme climatique, la chaleur est associée à la lascivité, à la paresse et aux
passions, contrairement à la froideur – elle – associée à la rationalité et la moralité.
17
définition du couple ami/ennemi) et la politique étrangère
étasunienne (Tuchscherer, 2003 ; Chandler, 2008 ; Ralph 2010).
Jusqu’alors le « programme néoconservateur » a été étudié dans
une perspective privilégiant certains thèmes : recherche ou
préservation de l’hégémonie étasunienne (Grondin, 2005 ;
David et Grondin, 2006), influence sur l’administration Bush
(Chaudet, 2004), accroissement de la puissance impériale
(Dorrien, 2004)…etc. Partant, nous allons resserrer la focale
foucaldienne de Bonditti (2001) qui a étudié la construction de
la figure de l’ennemi aux Etats-Unis pour nous concentrer
1uniquement sur les néoconservateurs .

Déconstruire le discours néoconservateur

Les néoconservateurs ainsi que la figure de l’ennemi ont
longtemps été appréhendés comme constituant un acteur et un
concept neutres ou transparents, pouvant à cet égard être
2analysés en soi or nous soutenons que les néoconservateurs –
dans leur perception à la fois consciente et intégrée de l’ennemi
– sont porteurs de normes non-exogènes (genrées) et d’une
rationalité qui va au-delà d’un calcul purement matérialiste et
stratégique coûts/bénéfices. La politique étrangère est un
produit social, construit et reproduit. C’est pour cela qu’une
analyse approfondie et sérieuse de notre sujet requiert une étude
de références néoconservatrices et plus largement du cadre
cognitif néoconservateur. De surcroît, nous souhaitons
démontrer que les modalités d’existence et de puissance sur la
scène internationale sont rendues possibles et régies par des
normes – en partie – genrées.
Nous définissons ici une norme à l’aide du travail de Jack
Gibbs (1965) : comme ce qui peut à la fois être un modèle

1
En France, les néoconservateurs américains ont essentiellement été étudiés avec une
approche historique (Vaïsse, 2008).
2
Nous renvoyons ici à la distinction hégélienne entre en soi et pour soi. Dans cette
perspective et selon nous, les choix, opinions et décisions existent .
18
abstrait, une attente ou encore une prescription largement
acceptée. En somme, certaines normes définissent en premier
lieu les facteurs qui influencent la manière dont les
néoconservateurs comprennent l’intérêt national américain et
formulent leurs choix. Selon nous, les perceptions au cœur des
normes prescriptives et régulatrices se nourrissent d’images et
réciproquement. Ainsi, nous suggérons qu’il est nécessaire de
nous livrer à une déconstruction discursive de la pensée
néoconservatrice à travers deux prismes : le genre et le néo-
orientalisme, afin de comprendre clairement les normes qui la
structurent et l’ont légitimée à un certain moment auprès de
l’Administration Bush. Nous nous proposons donc d’interroger
leur supposée transparence et de développer une herméneutique
du soupçon. Dans notre perspective, le discours n’est pas vu
comme synonyme de langage ni comme simple représentation.
Il est une matrice plus large des pratiques sociales qui donnent
une signification à la compréhension que les gens se font d’eux-
mêmes et de leur conduite. Puisqu’on ne peut pas avoir
directement accès à la réalité, le discours est le lieu de création
de catégories de signification par lesquelles, « les réalités »
1peuvent ensuite être comprises et/ou expliquées .
Tout discours renseigne sur l’objet sur lequel il porte et sur son
énonciateur. Le discours néoconservateur expose la
représentation que les néoconservateurs se font des Etats-Unis.
Epistémologiquement, il est difficile d’estimer précisément si
un acteur (ou locuteur) est lui-même prisonnier des structures
qui lui sont imposées par les discours majoritaires ou s’il s’en
sert intentionnellement. À la différence des conceptions de
l’analyse de discours que nous qualifierons de trop
structuralistes, nous soutenons, partant du principe que le

1
D’ailleurs, malgré les apports indéniables d’une analyse discursive pour rendre compte
de l’idéologie néoconservatrice dans les politiques de l’administration Bush depuis le
11 septembre, beaucoup d’analyses tombent dans le piège – ou la facilité – d’une
certaine fétichisation du changement. Ils prêtent alors plus d’importance à certains
changements comme la fin de la Guerre Froide ou le 11 septembre 2001 sans vraiment
historiciser et périodiser sur un temps plus long les concepts employés. Historiciser nos
études est une nécessité afin d’éviter de tomber dans le fétichisme de l’événement et son
présentisme – ce qu’escomptent d’ailleurs les néoconservateurs (nous y reviendrons).
19
discours est changeable et évolue dans le temps, que les
néoconservateurs ont une marge de manœuvre, qu’ils ont la
possibilité de peser sur l’évolution d’un discours dans la mesure
où ils possèdent la position nécessaire pour cela. Les énoncés
sédimentés qu’ils réactivent, comment ils les reformulent, les
combinent et les interprètent, reste un choix motivé par un
raisonnement conscient. Toutefois, selon notre hypothèse, les
pensées, les paroles et les actes, même s’ils émanent d’un acteur
puissant, sont circonscrits par un cadre du possible délimité par
les discours existants. En effet, les néoconservateurs eux-
mêmes sont marqués par leur socialisation discursive, c’est-à-
dire par les concepts qu’ils ont appris à utiliser, à travers
lesquels ils sont capables de concevoir le monde. Voilà
pourquoi, selon nous, les néoconservateurs sont pris entre
l’instrumentalisation des normes et leur intériorisation.
Linguistiquement, notre point de départ est de rejeter le schéma
saussurien de rapport signifiant/signifié et de voir que cette
relation n’est pas directe. Nous définissons les néoconservateurs
comme des producteurs discursifs : dans les textes qu’ils
1publient, dans les rapports de leurs think tanks , dans leurs
interventions médiatiques, ils créent du sens. Or le sens est
porteur de contenus normés et normatifs. Les néoconservateurs
sont donc, peut-être malgré eux, des producteurs normatifs. En
effet, le rôle social de ces universitaires ou membres de think
tanks rejoint précisément la définition foucaldienne que James
2McGann donne de la fonction des think tanks : « help set
policy agendas and bridge the gap between knowledge and
power » (in Singer, 2010). Dans leurs écrits, les
néoconservateurs doivent précisément proposer des mesures
adaptées à l’image de ce que sont pour eux Etats-Unis et de ce
qu’ils doivent être. D’autant que, selon Justin Vaïsse, « si les
marxistes et les libertariens sont des déterministes économiques,
si la gauche universitaire trouve ses déterminismes dans le sexe,
la race, ou l'orientation sexuelle, les néoconservateurs, eux,

1
Traduction mot à mot : des réservoirs de pensée.
2
Directeur du Think Tanks and Civil Societies Program à l'Université de Pennsylvanie
et éditeur du classement mondial des thinks tanks.
20