Quiterie

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Intrigué par la rencontre inattendue d'une vieille dame à l'allure de miséreuse, le narrateur part en quête de l'identité de cette personne dans son village natal, mais ne peut réunir que des bribes d'informations. Il cherchera à la rencontrer et elle lui remettra un récit qui raconte son histoire, lui laissant le soin d'en faire ce qu'il voudra après un délai de vingt ans. Qui est-elle vraiment ?


Publié le : vendredi 18 mars 2016
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EAN13 : 9782334111263
Nombre de pages : 190
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ISBN numérique : 978-2-334-11124-9

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

Je dédie ce livre à

Mon épouse Weixin,

Ma fille Emilie,

A mes petits enfants, Emma et Alexandre.

Quiterie

 

 

Septembre 1962

Je venais d’être victime d’un accident de voiture qui m’avait valu un mois de convalescence. J’avais quitté Paris sans regret, me réfugiant dans la ferme familiale corrézienne où ma mère était ravie de retrouver son enfant unique parti exercer sa profession de postier dans la capitale. Je ne pouvais accomplir aucun effort physique jusqu’à ma guérison complète. Cela me convenait, car je n’avais jamais eu d’attirance particulière pour les travaux de la ferme. J’ai gardé un souvenir amer de ces travaux forcés pendant les vacances scolaires d’été de ma jeunesse qui coïncidaient avec les tâches immuables de cette saison : la fenaison, la moisson.

Le choix de l’été pour les grandes vacances scolaires a été fait pour permettre aux agriculteurs de disposer d’une main-d’œuvre gratuite, mais indispensable, la mécanisation n’étant intervenue qu’après 1960 et plus que timidement en Corrèze ! Je me revois, âgé d’une douzaine d’années, grimpé sur la charrette tirée par deux grands bœufs, sous une chaleur étouffante, noyé dans une poussière odorante dégagée par les énormes fourchées de foin déposées par mon père et mon grand-père qui m’ensevelissaient et me transformaient en un épouvantail grisâtre avec mon chapeau de paille me laissant une marque blanche sur le front. Je tassais le foin avec mes pieds munis de sandales et mes jambes nues, piqué par les tiges sèches de fétuque et les feuilles de quelques graminées particulièrement agressives ! Ce n’était rien à comparer avec l’étape suivante, le déchargement dans le fenil où en plus régnait la chaleur de l’enfer, chaleur dispensée par le foin préalablement accumulé et le toit d’ardoises de la grange chauffé à blanc par un soleil impitoyable. Trois semaines environ d’un travail intense, parfois interrompu par un orage. Il fallait alors se dépêcher de faire des meules arrondies, bien peignées pour que la pluie ruisselle en surface en épargnant la plus grande partie du foin presque sec. Le lendemain, si le soleil était revenu, on étalait à nouveau ce foin pour qu’il sèche. Si la pluie se prolongeait, pendant le ramassage s’ajoutait une odeur de moisi fort désagréable.

Heureux enfants des villes qui n’étaient pas soumis à un tel régime, pensais-je. J’ignorais alors qu’ils avaient, eux aussi, des contraintes tout aussi déplaisantes que les miennes, parfois pires. Seuls les enfants des riches disposaient de vraies vacances.

L’autre tâche qui elle, me convenait était de garder les vaches au « pacage », une prairie sauvage qui n’était jamais fauchée où poussaient des ajoncs et des bruyères en bordure d’un ruisseau. Muni d’un livre, je m’évadais dans l’histoire, oubliant de regarder les animaux. En fait, c’était plutôt eux qui me gardaient. Ma chienne qui m’accompagnait, la plupart du temps faisait le nécessaire pour qu’une téméraire n’aille pas goûter les récoltes du champ attenant. Je me souviens de quelques « engueulades » paternelles lorsqu’une partie du troupeau s’attardait dans le champ d’avoine. Au mois de novembre, mon père ramassait des fougères et des bruyères qui allaient servir de litière aux bêtes de l’étable, pour épargner le faible stock de paille. Monter dans la charrette pour les tasser, même chaussé de bottes, relevait du supplice. Les bruyères égratignaient les jambes nues. Les vaches de la ferme se couchaient sur une couche de ces plantes, mais elles, elles avaient un cuir qui les protégeait ! Après usage, cette litière alimentait le tas de fumier qui ornait le devant de chaque étable, se bonifiant après fermentation pour nourrir la terre lors des labours, l’engrais naturel de l’époque. Le « curage » des vaches, expression consacrée en Limousin pour enlever cette litière enrobée de bouses et d’urine dégageait une odeur persistante qui prenait à la gorge. Mais une fois épandue dans les champs ou les prés, elle perdait rapidement son odeur. Le lisier des cochons, lui dégage une odeur acide persistante qui pénètre même dans l’habitacle des voitures qui passent à proximité ! Qui n’a pas connu cette expérience !

J’ai gardé le souvenir de la corvée de ramassage des pommes de terre ou des topinambours. Les machines dévolues au ramassage de ces tubercules n’étaient pas encore inventées ou si elles existaient outre Atlantique, elles n’avaient pas encore traversé l’océan ! Les topinambours servaient de base pour la nourriture des cochons après cuisson dans un immense bac ! C’était la tâche dévolue à ma grand-mère, la Françoise. Je hais ces tubercules : je n’aime pas leur goût douçâtre et le sentiment d’humiliation qu’ils me valurent ! Je vous le conte afin que vous aussi puissiez rire de moi.

Un souvenir cuisant est toujours présent dans ma mémoire : c’est l’un des plus anciens. Un dimanche de septembre – oui on me faisait travailler le dimanche – c’était jour de fête au village. Je devais avoir sept ou huit ans, toute la famille s’était attelée au ramassage de ces fameux topinambours, moi y compris. Ayant plus envie d’aller à la fête que de ramasser ces tubercules, je mettais une mauvaise volonté évidente à accomplir ma tâche : mon père s’en rendit compte et me fit quelques réflexions qui n’eurent que peu d’effets. Au bout d’un moment, il sortit son couteau qui, en bon paysan, ne quittait pas sa poche, me le tendit et me dit :

– Va couper une fine baguette de noisetier dans la haie.

Tout heureux d’échapper à ce travail fastidieux et salissant, je pris le couteau et me précipitait pour exécuter son ordre. Je pris mon temps pour choisir un rejet bien droit, le coupait bien soigneusement, l’effeuillait et le rapportait à mon père avec son couteau soigneusement replié. Il me dit : « merci », rangea son couteau et prit la baguette, la regarda attentivement et me dit : « c’est très bien » et avant d’avoir discerné son intention, il m’administra un coup sur l’arrière des cuisses : « maintenant, tu vas les ramasser ces topinambours ! ».

Le coup n’était pas très violent, mais s’il me laissa pendant quelques minutes qu’une trace rougeâtre sur ma peau nue, il grava une cicatrice indélébile dans ma tête puisque je peux vous la narrer près de soixante ans plus tard. Je me précipitai en pleurant dans les jupes de ma mère alors que je voyais poindre sur les visages de mes grands-parents et de mes géniteurs un sourire narquois. Ma mère passa sa main dans mes cheveux et me dit :

– Va ramasser sinon ton père va t’en donner un autre !

Tout en pleurant, je me remis à l’ouvrage, vexé de m’être laissé ainsi piéger. Cela a eu une conséquence inattendue : les topinambours sont devenus un légume ancien auréolé d’une aura écologique que l’on retrouve sur les étals des supermarchés, mais j’ai toujours refusé d’en acheter. Est-ce le souvenir cuisant de cette journée ou d’avoir associé topinambours et nourriture pour les cochons, le fait est que je hais les topinambours bien que mon signe astrologique chinois soit le cochon ! En fin d’après midi, le travail achevé, ma mère m’emmena à la fête, mais elle n’eut pas la saveur des autres fêtes du village de mon enfance.

Mon père, André, a disparu depuis des années, mais outre cette fois-là, c’est la seule où il a porté un coup sur moi. Je garde une image en mémoire : lui devant son attelage, une aiguillade sur l’épaule, longue tige bien droite de noisetier de près de trois mètres où l’on insérait à un bout un mince clou sans tête et qui servait à piquer légèrement l’attelage au niveau des cuisses arrières pour les inciter à avancer plus vite, sa chienne Finette grimpée sur la charrette mordant doucement le haut de la queue des bœufs toutes les fois qu’ils ralentissaient le pas. Autant que je me souvienne, ils portaient les noms de Rouge et de Mouton. Ce dernier était une bête paisible travaillant à la voix alors que le Rouge était un cossard et un peu sournois ! Il fallait le solliciter sans cesse et Finette avait particulièrement l’œil sur lui, le gratifiant de son coup de dent quand il avait tendance à freiner l’attelage. Je revois ces bêtes puissantes, de race limousine avec une robe rouge orangée, liées ensemble par un joug en bois dont les longues lanières en cuir s’enroulaient savamment autour des cornes épaisses et des chevilles du joug. Taillé dans une seule pièce de bois pour sa solidité, il était adapté à la morphologie des bœufs, disposant en son milieu d’un anneau de cuir tressé permettant d’insérer le timon de la charrette ou des matériels agricoles tractés comme les charrues et les herses entre autres. Mon père n’a jamais utilisé un tracteur et il a été un des derniers agriculteurs du Limousin possesseur d’un tel attelage. Revenant d’un champ par la route, une voiture s’arrêta. Un homme muni d’une caméra le filma. C’était les actualités régionales de Limoges et il a figuré dans le générique des informations régionales du soir pendant des années. L’apparition durait aux alentours d’une seconde, mais je crois qu’il en éprouvait une certaine fierté !

Cette parenthèse tournée, je reviens à ma convalescence. Passé les trois premiers jours où je me reposais toute la journée, le beau temps de cet automne m’incita à reprendre, doucement, un peu d’activité physique. Je sortis mon vélo de la remise, un vélo mixte de couleur corail que je n’avais pas utilisé depuis des années, le nettoyais et réparais un pneu crevé avec l’intention de faire quelques promenades à l’allure d’un facteur, même pas celle d’un cyclotouriste. Le relief très vallonné du Limousin s’avéra assez pénible et la première sortie d’une dizaine de kilomètres me valut de nombreuses pauses. J’avais les jambes en coton, le souffle court. Deux jours plus tard, je me sentais mieux et je décidais de faire un circuit d’une quinzaine de kilomètres que j’avais parcourus de nombreuses fois lorsque j’étais adolescent en compagnie de camarades de mon âge. Nous faisions alors la course sur ces petites routes départementales peu fréquentées, ombragées par la voûte des arbres. Ce qui en faisait le charme, c’était une descente assez prononcée proche de notre point d’arrivée. Nous nous lancions à bride abattue en espérant qu’il n’y aurait pas une voiture en sens inverse, faisant fi du danger potentiel.

Je fis la première partie du parcours à allure très modérée et après une pause, j’admirais une fois encore le magnifique paysage à travers une coulée très dégagée. La succession de collines, les unes boisées, chaque essence d’arbre ayant une teinte particulière allant du vert sombre des sapins au vert tendre teinté de jaune des chênes abordant l’automne, les autres couvertes de prairies verdoyantes où les vaches de la race limousine apportaient des taches rouge orangé, et au fond, la chaîne des Monédières, violette, servant de cadre. Des moutons, des fermes isolées avec leur toit en ardoise complétaient le tableau. Puis, je m’engageai dans cette descente grisé par une vitesse que j’avais oubliée depuis longtemps. Le vent léger me rafraichissait gommant les efforts précédents. A la fin de la descente, il y avait un virage à droite très prononcé qui n’offrait aucune visibilité et les mains sur les freins, j’abordais celui-ci à bonne allure. A la sortie du virage, une silhouette noire, sortie du bois, traversait la route, trois mètres devant moi. Je serrais énergiquement les cocottes de frein, bloquant mes deux roues, manquant passer par dessus le guidon et m’arrêtais quelques mètres plus loin tout prêt de basculer dans la pente, le cœur battant à tout rompre. Je restais une bonne minute appuyé sur mon guidon, essayant de récupérer mes esprits et un rythme cardiaque apaisé. Je posais le vélo et fis quelques pas, rebroussant chemin pour identifier cette silhouette. Il n’y avait personne, ni aucune trace d’un passage : les hautes fougères déjà jaunissantes poussaient entre les chênes et les châtaigniers masquaient la vue. Plus bas, je percevais le bruit du ruisseau où j’allais pêcher les écrevisses pendant la courte période d’ouverture de la pêche, en compagnie de mon père. Aucune plante ne frémissait, trahissant une fuite. Cette ombre s’était-elle tapie, se dissimulant à ma vue ?

Je finis par me demander si je n’avais pas rêvé, si cette vision n’était pas une hallucination due à une trop grande fatigue. Non je n’avais pas rêvé, c’était bien quelqu’un qui traversait la route devant moi. Je fermais les yeux, me concentrant sur cette apparition pour retrouver quelques détails me prouvant qu’elle était réelle. Un premier détail suscita un déclic dans mon esprit : j’avais vu deux pieds nus. Qui donc pouvait se promener dans les bois sans chaussures aux pieds ? Un souvenir olfactif se précisa : je croyais me souvenir d’une odeur âcre de sueur avec des relents de poisson défraichi, d’hygiène négligée ou de haillons n’ayant rencontré que la pluie comme lessive. Mais j’étais incapable d’identifier celle qui avait failli me jeter à terre, les pieds nus entraperçus ne pouvaient, me semblait-il, qu’appartenir à une femme. Je mémorisais l’endroit précis sans savoir pourquoi.

Dépité, j’aurais voulu lui dire deux mots, à cette inconsciente qui aurait sans doute pu me renvoyer à l’hôpital, ma cicatrice risquant de se rouvrir. Je repris mon vélo et retournais à la maison pas très fringuant, encore tremblant de la peur que j’avais ressentie. Ma mère qui pelait des pommes de terre pour le repas du soir remarqua ma blancheur et me fit remarquer que j’étais encore trop faible pour de telles sorties à bicyclette. Je lui répondis qu’elle avait sans doute raison et que je remettais à quelques jours ma prochaine sortie cycliste : « j’irais me promener à pied ces prochains jours, tu as raison, maman ». J’allais m’allonger un moment, mais ne pus trouver le sommeil, cette ombre aperçue m’obsédait :

– Qui est-ce ?

– D’où vient-elle ?

– Pourquoi ne je l’ai jamais vue dans le village ?

L’heure du repas approchait. La voix de ma mère me pria de venir à table. J’ouvris la porte de la chambre qui donnait directement sur la cuisine, en fait la plus grande pièce de la maison. Toute la maisonnée était là, mon père à sa place habituelle en bout de banc, mon grand-père en face, le dos tourné à la cheminée, le « cantou » comme on dit dans le Limousin, en fait une vaste cheminée avec deux bancs en bois de chaque côté, le feu dans le milieu entre les deux chenets, une crémaillère noircie par l’usage permettant l’accrochage de marmites en fonte noircies elles aussi. Les veillées, l’hiver lors des grandes froidures avec des voisins ou des amis venus passer quelques heures avec nous, se faisaient dans et autour de la cheminée. Ceux occupant les bancs rôtissaient, les autres assis sur des chaises rissolaient leurs visages tandis que leur dos était glacé. La cheminée et la cuisinière à bois étaient les seuls chauffages de la maison. Ces réunions, tantôt chez nous, tantôt chez les autres ont aujourd’hui disparues. Le retour à la maison tard dans la soirée se faisait à pied, une lanterne à la main dans la nuit noire. La télévision a remplacé ces moments de convivialité où s’échangeaient les nouvelles du coin.

Mon grand-père Gabriel, un homme de petite taille avec une belle moustache rapportée de la guerre de 1914 coupait des petites tranches de pain d’une grande tourte qu’il disposait dans son assiette creuse.

Il aidait à la ferme, mais son domaine de prédilection était son jardin. Avec lui, nous ne manquions jamais de légumes et il fallait voir ses rangs parfaitement alignés de tomates, de poireaux, de salades et bien d’autres. Enfant, j’étais rarement admis dans ce lieu et je n’y allais qu’en accompagnant ma mère ou ma grand-mère qui allait faire provision de légumes. Gare à moi si j’avais osé poser un pied en dehors des allées en terre battue. Parfois, il me gratifiait d’une fraise précocement murie. Malgré sa petite taille, il m’impressionnait, mais dans ses yeux je voyais une affection dont peu de gestes, en dehors de la bise, témoignaient. Sa moustache entretenue méticuleusement, j’étais en admiration devant elle ! Il fallait voir avec quel soin il la taillait et la peignait. D’après ce que l’on m’a dit, c’était un souvenir de la Première Guerre mondiale d’où il était revenu entier, mais ses poumons avaient été atteints par le gaz moutarde. Il en avait réchappé, mais une fragilité en avait résulté. Elle fut la cause de son décès prématuré.

La soupière fumante emplie d’un bouillon de légumes et la louche furent déposées par ma mère au milieu de la table. Je m’assis à côté de mon père, ma mère prit place près de son père, ma grand-mère restant debout. Elle mangera la soupe debout et ne s’approchera de la table que pour remplir son assiette.

Mon aïeul se servit le premier en bouillon, trempant sa soupe. Sur son épaule gauche, sa chatte blanche, la Minette était couchée, son arrière-train et son corps collé contre son cou, sa tête et ses pattes de devant occupant son épaule et le haut de son bras. Elle seule des chats de la maison avait ce privilège, et au grand jamais, elle ne mit une patte sur la table, ne quémandant rien, attendant sagement que mon grand-père lui donne un petit morceau de pain ou de viande qu’elle prenait délicatement avec sa gueule. Peu d’années plus tard, mon grand-père nous quitta et c’est cette image de lui qui reste gravée dans ma mémoire. Mon père se servit ensuite puis me tendit la louche. Ma mère et ma grand-mère se servirent en dernier. Notre chienne Finette avait posé à son habitude sa tête sur le banc entre mon père et moi. Elle était vieillissante, accompagnant mon père lors des travaux des champs. Elle fut ma compagne de jeu de mon enfance. Étant l’enfant le plus jeune du hameau, je n’avais pas de petit copain. Un des fils de mon voisin, menuisier de son état, m’avait fabriqué un chariot en bois, muni de petites roues en fer. Celles de devant étaient montées sur un barreau de bois plus large que le plateau, fixé à celui-ci par un boulon servant d’axe. Assis sur le plateau, mes pieds posés sur le barreau, je pouvais diriger, tant bien que mal, la course. Une corde solide avait été fixée sur le devant du plateau et j’avais comme moteur Finette. La corde entre ses dents, progressant en marche arrière, elle me tirait à travers toute la cour, allant jusqu’au bout de ses forces. Alors, épuisée, elle allait se coucher un peu plus loin, la gueule entrouverte, sa langue pendante, essayant de reprendre son souffle. Et moi, inconscient de sa fatigue, demandant toujours plus, je l’appelais sans relâche. Après avoir lapé quelque eau, elle reprenait son labeur jusqu’à ce que je sois las de ce jeu ou que ma mère me fasse rentrer dans la maison sous un prétexte quelconque pour soulager la pauvre bête. En vieillissant, elle devint sourde et se fit écraser par la Micheline, le petit train automoteur desservant les villages voisins, transportant de rares voyageurs. Finette était de couleur fauve, le conducteur la confondit avec un renard alors qu’elle rongeait un os sur la voie ferrée. Je crois que tout le monde versa une larme lors de sa disparition. J’eus du chagrin, car j’avais perdu la compagne de jeu de mon enfance, je dirais une amie.

Après la soupe, ma mère mit sur la table une grande cocotte en fonte, noircie sur le feu, pleine d’un ragout de pommes de terre parfumé avec du thym et quelques morceaux de gras de jambon, dans une sauce onctueuse. Un plat de pauvres peut-être, mais un vrai délice ! Chacun essuyait son assiette avec son pain. Ce pain, c’était mon père qui le faisait : une dizaine de grandes tourtes de plus d’un mètre de diamètre. Pendant une heure, le matin, il pétrissait la pâte avec ses bras et ses mains nues dans la maie qui servait de pétrin, soulevant cette masse gluante pour l’aérer au maximum et la laisser lever une première fois. Plus tard, il recommençait le pétrissage et déposait les pâtons dans des « paillassous », sorte de corbeilles en paille tressée recouvertes d’un linge et farinées dans lesquelles la pâte levait. Il nettoyait ensuite la maie, grattant les lambeaux de pâte qui avaient adhéré aux parois, en faisant une mini tourte ou un long tortillon qui m’était destiné lorsque j’étais enfant. Le travail de mon père n’était pas fini : après un temps de repos, il allait allumer le four commun aux deux fermes du château. Le temps de chauffe était long, très long, il enfournait de grands fagots de bois sec jusqu’à ce que les briques réfractaires garnissant la paroi du four deviennent blanches. Nous transportions alors les corbeilles de pâte levée soigneusement recouvertes par un linge pour qu’elle ne retombe pas jusqu’au four en procession. Deux tours étaient nécessaires pour le transport. Mon père nettoyait alors les braises, les faisant tomber dans un réceptacle situé à l’entrée du four puis se munissant d’une pelle en bois à enfourner, il fixait un ou deux épis de seigle puis les laissait quelques secondes dans la fournaise et les ressortaient rapidement : il examinait attentivement les barbes de l’épi, constatant le niveau de grillage, laissant le four se refroidir avant de recommencer l’opération quelques minutes plus tard jusqu’à obtenir la température idéale. Il n’avait pas de thermomètre pour déterminer celle-ci, mais son thermomètre à épi ne l’a jamais pris en défaut. Les tourtes sortaient odorantes une vingtaine de minutes après, une odeur de pain chaud qui ouvrait l’appétit ! Enfant, je dévorais en me brûlant le pâton qui m’était destiné, n’ayant pas la patience d’attendre. Une tartine de pain encore tiède avec du beurre venant d’être fait avec des petites inclusions de petit lait suintant valait tous les gâteaux du monde. Mon père manipulait les tourtes à mains nues, ses callosités le protégeant quelques secondes de la chaleur. A peine refroidies, nous les transportions à la maison où elles étaient rangées verticales sur une sorte de clairevoie où elles se conservaient deux à trois semaines. Certes, à la fin, elles devenaient dures, mais elles conservaient toute leur saveur. Souvent à la fin de la cuisson, il enfournait une ou deux tartes que ma mère avait préparées, une aux pommes à la saison, l’autre à la crème. L’odeur du pain se mêlait à la préparation lui donnant un goût et un parfum inimitable.

La conversation entre mes parents et grands-parents tournait autour du travail à faire, sur les réparations urgentes à envisager ou sur quelques nouvelles glanées auprès des voisins ou des gens de passage. Toujours intrigué par ma rencontre de l’après-midi, je me décidais à interroger mes parents pour glaner quelques explications à cette bizarre apparition.

– Cet après-midi, en faisant ma balade à vélo, j’ai vu une silhouette s’enfoncer dans les bois : je pense qu’il s’agit d’une vieille femme vêtue d’une grande cape noire, presque des haillons. Il m’a semblé percevoir une odeur peu ragoutante. Je n’avais jamais vu cette personne auparavant. Qui est-ce ?

– Ce doit être la folle, dit mon père.

– La folle ? Elle n’a pas de nom ?

– Je crois qu’il n’y a pas grand monde qui le sait, si quelqu’un le sait, continua mon grand-père. On dit qu’elle vit dans les bois. On l’aperçoit parfois tôt le matin comme si elle venait du bourg, mais elle cherche à se dissimuler comme si elle fuyait tout contact avec les gens d’ici.

– On dit qu’elle vit de rapines, poursuivit ma mère. Une folle, une vraie.

Le repas s’acheva, la conversation ayant dévié sur d’autres sujets comme s’il n’y avait plus rien à dire sur elle. Je ne posais pas d’autre question, mais je me promis d’interroger quelques anciens du village que je connaissais. Ils se rassemblaient très souvent pour bavarder, assis sur le muret délimitant le jardinet entourant le monument aux morts de la commune, profitant des rayons du soleil pour réchauffer leurs vieux os, tenant ainsi compagnie aux disparus des deux guerres, souvent des camarades d’enfance qui étaient tombés loin de leur Corrèze natale. Je me promis de les interroger dès que possible.

 

 

Je passais une nuit calme seulement interrompue par un rêve, presque un cauchemar, hanté par la silhouette aperçue l’après-midi. Je voulais en savoir plus sur cette femme : pourquoi vivait-elle dans les bois ? Quel pan de sa vie l’avait conduite à fuir la société et les hommes ? Quel drame l’avait-elle condamnée à cette vie d’ermite ?

Dans la matinée qui suivit, ma mère me demanda d’aller faire quelques emplettes au bourg. Depuis mon retour à la maison natale, je n’y avais pas mis les pieds. Ma famille vivait en quasi-autosuffisance alimentaire avec les produits de la ferme, les légumes du jardin, les pommes de terre de nos champs, la viande et les œufs de la basse cour. Nous n’allions à l’épicerie que pour acheter des choses que nous ne pouvions pas produire : les pâtes dont le vermicelle pour la soupe afin de varier un peu de la traditionnelle soupe de pain et autres produits comme le riz et l’huile. Chaque année, mon père et mon grand-père sacrifiaient un cochon dont une grande partie finissait dans le saloir et dont les cuisses arrière étaient transformées en jambons qui finissaient de sécher dans la cheminée. Des chapelets de saucisses et de boudins avec des brisures de châtaignes agrémentaient pendant quelques jours les repas. Quelques lapins finissaient en civet ou étaient transformés en pâtés dont les bocaux, après stérilisation dans une grande lessiveuse, s’alignaient sur les étagères de la cave. Nous n’achetions que rarement de la viande chez le boucher du village, seulement lorsqu’un repas de famille réunissait des frères et sœurs de mon père ou que la batteuse venait convertir en grains les céréales cultivées par nos soins.

La batteuse, antique machine mue par une immense courroie reliée à un tracteur passait à l’automne de maison en maison dans chaque village, dégageant dans un vacarme assourdissant des volutes de poussière. De chaque maison du voisinage, l’homme venait participer aux travaux, chacun ayant une tâche bien définie, les colosses se chargeant du transport des sacs de grains qu’ils montaient dans le grenier situé à l’étage de la maison, la plupart du temps par un escalier étroit, et allaient déverser leur charge sur un tas qui ne cessait de grossir. Chaque céréale était traitée tour à tour. D’abord le blé, puis l’avoine et pour terminer, l’orge. D’autres alimentaient l’égreneur ouvrant avec une serpette ou un couteau les gerbes afin de les étaler et qu’elles ne passent pas entières dans la machine. Par moment, un paquet de tiges plus important que les autres s’engouffrait dans le batteur provoquant un bruit sourd d’une machine engorgée faisant un ultime effort avant qu’elle ne reprenne son rythme de croisière tel un soulagement comme délivrée d’une trop grosse bouchée enfournée dans une bouche vorace. A l’avant de la machine s’échappaient par un conduit, poussées par un ventilateur puissant, les enveloppes des grains qui s’amoncelaient dans un espace en contrebas. A l’arrière, la paille était soigneusement récupérée puis transportée dans la partie de la grange débarrassée de la moisson. Elle servirait à la litière des animaux puis se transformant en fumier elle servirait d’engrais à enfouir lors du labourage. Le transport de la paille était la plupart du temps assuré par les personnes les plus âgées. Toute cette agitation se faisait dans un nuage de poussière qui transformait les hommes en mineurs sortant de la fosse. Enfant, j’avais interdiction de m’approcher de ce dragon fumant et rugissant, jugé trop dangereux...

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