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Radio-Luxembourg

De
261 pages
RTL Group est actuellement le numéro 1 de l'audiovisuel en Europe. Cette entreprise dont les origines remontent à la fin des années 20 du siècle dernier trouve ses racines au Grand-duché de Luxembourg. En 1933, Radio-Luxembourg prend son envol et cette station"périphérique" au centre de l'Europe connaîtra un rayonnement progressif. Quelles raisons ont poussé des industriels français à créer une station radiophonique au Luxembourg ? Qu'est-ce qui explique son succès ? Quel accueil lui a réservé le monde politique européen ?
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David DOMINGUEZ MULLER

Radio-Luxembourg
Histoire d'un média privé d'envergure européenne

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-03430-3 EAN : 9782296034303

À mes grands-parents,

Robert et Thekla MULLER-THEODOR

Avant-propos
Le présent ouvrage reprend, dans une version remaniée, mon travail universitaire en Histoire réalisé à l'Université de Paris IV-Sorbonne en 2001 et dont le directeur de recherches était M. Eric Bussière. Après cinq ans l'envie m'est venue de faire partager le fruit de mes recherches avec un public intéressé plus large.

Introduction
RTL Group est actuellement le numéro 1 en matière audiovisuelle en Europe avec 36 chaînes de télévision dans Il pays différents, à savoir la France, l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, le Luxembourg, l'Espagne, le Portugal, la Russie, la Hongrie et la Croatie, touchant ainsi près de 200 millions de téléspectateurs. S'y ajoutent 34 stations de radio européennes. RTL Group est également un des principaux producteurs de programmes télévisés en dehors des États-Unis avec FremantleMedia qui produit plus de 260 programmes dans une quarantaine de pays. Il s'agit de la première entreprise européenne de radio et de télévision avec ses 5,1 milliards d'euros de chiffres d'affaires en 2005 et ses 8000 salariés. Né en avril 2000 de la fusion de la CLT-UFA (créée en 1995) et de Pearson TV (Grande-Bretagne), RTL Group voit son actionnariat remanié l'année d'après. En 2001 l'allemand Bertelsmann prend le contrôle du numéro un de la radio et de la télévision en Europe en ajoutant aux 37% de sa participation au capital déjà détenus, les 30% du Groupe Bruxelles-Lambert, face au 22% de Pearson. En décembre 2001 Bertelsmann augmente encore sa part du lion en trouvant un accord avec Pearson pour l'acquisition de ses 22%. Les Allemands détiennent désormais 89,8% du capital d'RTL Group, le reste étant partagé par plusieurs actionnaires institutionnels et privés. En France cette « germanisation » est selon la Tribune du 6 février 2001 «d'autant plus difficile à accepter que Radio Luxembourg a été créée en 1929 au Luxembourg

avec des capitaux français », la France ayant d'ailleurs toujours été associée à son développement. Ainsi on se voit renvoyé aux origines de cette entreprise privée, ce qui nous amène à nous intéresser à son histoire, histoire marquée par des velléités de contrôle économique et politique et ce dès avant sa création. En effet, les milieux économiques et politiques, français surtout, s'intéressent de près au lancement d'un poste de radio au Grand-Duché. Le contexte de l'époque laisse présager un succès commercial auquel divers groupes industriels et financiers entendent participer. Ces derniers sont encouragés par les autorités politiques qui voient dans le poste luxembourgeois un outil de propagande qu'elles veulent contrôler par le biais des principaux actionnaires. La France veillera toujours à mettre tout son poids politique dans la balance pour garantir aux investisseurs français de pouvoir défendre leur majorité contre d'éventuels investisseurs étrangers, notamment lors des périodes économiquement délicates pour la station. Radio-Luxembourg se trouve donc confrontée, non seulement à des soucis commerciaux qui auraient dû être sa principale, sinon unique préoccupation, mais également à des stratégies politiques et des manœuvres diplomatiques qui lui seront parfois favorables, parfois néfastes. Le but de ce travail n'était pas de faire un récit hagiographique ou anecdotique du poste à succès, à l'image des nombreux témoignages d'ex-collaborateurs au sein de Radio-Luxembourg. Il ne s'agit pas non plus de faire une radioscopie des émissions et programmes, auxquels les travaux de Pascale MirtilI, ainsi que le livre de Nichols2, et dans une moindre mesure l'ouvrage de Denis Maréchal3 qui a été le premier travail universitaire en la matière, consacrent déjà une large part. Il s'agit avant tout d'essayer de comprendre le développement d'une grande entreprise 10

privée de communication tournée vers l'Europe et où l'influence française a longtemps été prédominante. En s'appuyant sur diverses sources d'archives, entre autres diplomatiques et administratives, consultées à Luxembourg (Archives Nationales du Luxembourg) et à Paris (Quai d'Orsay, BNP-Paribas, Havas, C.A.R.A.N., bibliothèque centrale de Radio-France et Fondation Nationale des Sciences Politiques), on a essayé de cerner le rôle qu'était censé jouer cet organisme lors de sa création, les enjeux politiques, reflétant particulièrement les relations franco-luxembourgeoises, ainsi que les enjeux économiques et financiers auxquels a été confrontée l'entreprise luxembourgeoise, les réactions qu'a suscité l'envergure et le succès commercial de Radio-Luxembourg, ainsi que les défis auxquels la compagnie a dû faire face à partir du milieu des années '50. Ces différentes questions étant souvent liées et indissociables du contexte historique tout au long de la période étudiée, il s'est avéré préférable de faire un plan respectant les grandes lignes chronologiques permettant de mieux comprendre l'histoire de la station luxembourgeoise. Le terme «Radio-Luxembourg» utilisé dans le titre a été choisi, dans un souci de simplification, pour désigner l'ensemble des activités de la CLR/CLT et dont le poste de radio a longtemps été le fer de lance. La période étudiée englobe la fin des années '70, époque où l'on assiste aux derniers soubresauts de l'ingérence politique, les années '80 marquant quant à elles le début d'une certaine dépolitisation dans ce domaine et où la globalisation du paysage audiovisuel amorcée par l'émergence des satellites devient une des principales préoccupations des médias.

Il

Sur certains points des éclaircissements sont donnés par Pascal Lefèbvre4, Laurence Badel5, Christian Brochand6 et René Duval7 entre autres, en plus de Denis Maréchal déjà cité. Dans un premier temps l'intérêt se portera sur la naissance de ce poste privé d'exception dans le monde complexe de la radiodiffusion européenne, en se concentrant d'abord sur la course à l'obtention de la concession remportée par la future CLR. On analysera ensuite la structure de cette dernière pour conclure avec les réactions suscitées par le plus puissant émetteur d'Europe. Dans une deuxième partie, qui regroupe la période des années '30 jusqu'aux années '50, on verra comment la station privée devient victime de son succès commercial et on s'intéressera aux contestations qu'elle suscite. Cette montée en puissance est stoppée net par le début de la deuxième guerre mondiale. On analysera ensuite la bataille pour le contrôle de Radio-Luxembourg au lendemain de la Libération ainsi que les difficultés d'un nouveau départ. Dans la troisième et dernière partie nous verrons comment la compagnie doit faire face aux nouveaux défis du monde de l'audiovisuel qui se manifestent par l'émergence de la télévision et la concurrence entre plusieurs postes périphériques, et ce dans un contexte marqué par des relations tendues entre la France et le Luxembourg. Au moment de mes recherches, il y a cinq ans, il n'a malheureusement pas été possible d'avoir accès aux archives de la CLT en vue de traiter ces différents aspects de l'histoire de Radio-Luxembourg. Le groupe luxembourgeois, résolument tourné vers l'avenir, semblait avoir quelque peu délaissé son passé, attitude qui est actuellement, et on s'en réjouit, en train de changer. Cette difficulté nous a amené à procéder au dépouillement de sources diverses dont la 12

confrontation a finalement permis une mise en perspective bien plus intéressante que ne l'aurait fait une simple analyse unilatérale.

Notes du chapitre
1. MIRTIL Pascale, La Renaissance de Radio-Luxembourg (1945-1955), Mémoire sous la direction de MM. Pierre ALBERT et Gilles FEYEL, Université de droit, d'économie et de sciences sociales de Panthéon-Assas Paris II, diplôme de l'IFP, 1992 2. NICHOLS Richard, Radio Luxembourg, the Station of the Stars, An Affectionate History of 50 Years of Broadcasting, W.H. Allen & Co. LTD, Londres, 1983 3. MARECHAL Denis, Radio-Luxembourg 1933-1993: un média au cœur de l'Europe, Presses Universitaires de Nancy, Nancy - Éditions Serpenoise, Metz, 1994 4. LEFEBVRE Pascal, Havas et l'audiovisuel 1920-1986, L' Harmattan Communication, Paris, 1998 5. BADEL Laurence, Un milieu libéral et européen: le grand commerce français, 1925-1948, Thèse de doctorat d'histoire, Paris I, 1996
6. BROCHAND Christian, Histoire générale de la radio et de la télévision en France, La Documentation française, Paris, 1994 7. DUV AL René, Histoire de la radio en France, Alain Moreau, 1979

13

,

I. Emergence d'un poste privé exceptionnel
La naissance de Radio-Luxembourg doit, pour qu'en soient comprises les raisons et les réactions suscitées, être replacée dans le contexte de la radiodiffusion en Europe dans les années '20, avec une attention particulière portée à la situation française étroitement liée au destin du poste luxembourgeois. En effet la création de Radio-Luxembourg ne s'est pas faite de façon innocente, contrairement aux antécédents radiophoniques du Grand-Duché sans commune mesure cependant avec la formidable destinée du poste international. Avant de pouvoir répondre aux questions sur les origines et l'identité de Radio-Luxembourg, intéressonsnous d'abord au monde de la radiodiffusion qui dans les années '20 n'est qu'à ses modestes, mais prometteurs débuts. Ces observations seront alors mises en relation avec la situation au Luxembourg où plusieurs candidatures sont lancées pour l'obtention d'une concession. Pour ce point-ci nous nous basons surtout sur des archives issues du ministère des Finances du Luxembourg. Après une analyse approfondie de la structure de l'entreprise concessionnaire, nous allons porter un regard sur les réactions, pour ne pas dire critiques, qu'a suscitées l'arrivée de ce puissant émetteur, en dépouillant notamment les articles de presse de l'époque.

A. Course pour une concession au cœur de l'Europe
Les débuts de la radiodiffusion
La radiodiffusion - c'est-à-dire la transmission à
l'usage du public par la voie radioélectrique de sonsI

- suit

de relativement près les premières expériences probantes de la fin du XIXe siècle sur les télécommunications par ondes (Marconi 1894)2 et les premiers usages de la TSF, militaires avant tout, durant les années '10. En effet à partir de 1920 aux États-Unis et 1921 en Europe, la création de postes émetteurs à programmes réguliers se succède à un rythme soutenu. Les premières stations sont souvent nées de la volonté des industries radioélectriques de voir émerger un vaste marché pour leurs produits. La Marconi's Wireless Telegraph anglaise règne sur Ie marché mondial de la TSF à la veille de la Grande Guerre, alors qu'aux États-Unis c'est le trust RCA (Radio Corporation of America) qui domine. En Allemagne AEG et Siemens ont fondé une filiale commune, Telefunken. En France la SFR (Société Française Radioélectrique) fondée en 1910 par Émile Girardeau est incorporée en 1918 à la CSF (Compagnie générale de TSF). Ainsi est créée la quatrième puissance mondiale de la TSF sous l'autorité de l'administrateur-délégué Émile Girardeau que l'on va retrouver par la suite au Luxembourg. Dès 1919 les quatre concurrents en viennent à la conclusion qu'une entente serait bien plus avantageuse qu'une lutte ruineuse3. Il serait cependant faux de croire à une totale liberté d'action des différents groupes industriels privés, notamment en Europe où l'autorité de l'État s'exerce de façon inégale 17

selon les pays. Sans vouloir trop entrer dans les détails4 on peut dire que l'Europe ne suit pas l'exemple des États-Unis qui connaît un véritable « radioboom », une multiplication de stations émettrices, sur son territoire. En Grande-Bretagne la construction des premiers émetteurs (22 stations existent déjà en 1925) est source de relations tendues avec le Post Office et provoque l'hostilité de la presse qui voit d'un mauvais œil la diffusion d'informations et de publicité par la radio. En conséquence le gouvernement britannique décide d'octroyer par charte royale le monopole de la radiodiffusion pour dix ans, à partir du 1er janvier 1927, à la BBC (British Broadcasting Corporation) sous tutelle du ministère des PTT5. Il est important de noter pour la suite que la publicité à la radio y est alors interdite. Sous l'impulsion de son directeur général John Reith, la BBC devient un service public qui bénéficie d'un monopole sans pour autant être un organisme étatique. En Grande-Bretagne l'audience est considérable dès le début et le nombre des postes de réception passe de 330.000 à 3 millions entre les années 1924 et 19296. En Allemagne le monopole d'émission est confié par la République de Weimar à la Reichspost7. En 1925 est créée la RRG (Reichsrundfunkgesellschaft) dont le budget dépend de la Reichspost et dont les programmes sont surveillés par le ministère de l'Intérieur. Il existe en 1925 neuf stations régionales regroupées dans la RRG, ainsi que le service international de la «Deutsche Welle ». Le parc des récepteurs est multiplié par dix entre 1924 et 1926, passant de 100.000 à 1 million. Ainsi, contrairement au libéralisme régnant aux États-Unis en matière radiophonique, l'influence de l'État est déterminante tant en Grande-Bretagne qu'en Allemagne.

18

Brouillement français
En France on verra que la situation radiophonique est plus complexe. Les premières radiodiffusions y débutent en février 1922 avec les émissions de la station radio de la Tour Eiffel organisées par le général Gustave Ferrié. Plus tard, le 6 novembre 1922, débutent les émissions régulières de la première radio privée parisienne, Radiola, future RadioParis8, ouvrant ainsi la voie à deux systèmes différents et concurrents, d'un côté les postes d'État, de l'autre les postes privés9. Cette coexistence caractérise le paysage radiophonique hexagonal pendant plusieurs années en raison de l'ambiguïté de la législation française qui prévoit l'extension du principe du monopole des transmissions télégraphiques à la radiodiffusion (loi de finance du 30 juin 1923), puis l'autorisation sous Raymond Poincaré des postes privés pour favoriser l'industrie radioélectrique (décret du 24 novembre 1923). En 1924 le Cartel des Gauches opte pour un monopole absolu de l'État, mais ne parvient pas à l'appliquer. En mai 1924 le poste du Petit Parisien est autorisé, alors que d'autres postes commencent à émettre sans autorisation à Agen, Bordeaux, Fécamp, Lyon ou Toulouse entre 1924 et 1925. Ils seront suivis en 1926 de Radio-Vitus et de RadioLL auxquels il faut ajouter les stations des PTT en Province. Face à cette situation pour le moins anarchique, le nouveau gouvernement Poincaré croit trouver la parade en promulguant le décret-loi (dit Bokanowski) du 28 décembre 1926 instaurant le régime du monopole différé, laissant subsister les postes privés à titre provisoire. La loi de finances du 19 mars 1928 prévoit le statu quo en maintenant les treize postes privés existants. 19

Parmi les défenseurs des intérêts privés, le plus ardent est la CSF de Girardeau qui, avec son adjoint Robert Tabouis, entretient des liens étroits avec plusieurs hommes politiques dont Édouard Herriot1o. Pour la CSF il s'agit, ni plus ni moins, d'obtenir le monopole de la radiodiffusion en France. Précisons que la CSF regroupe plusieurs sociétés dont la Compagnie Radio France exploitant la station radiotélégraphique de Sainte-Assise et épaulée par la Banque de Paris et des Pays-Bas (BPPB), la CFR (Compagnie Française de Radiophonie) qui exploite en partenariat notamment avec l'Agence Havas la station Radiola (Radio-Paris), la Compagnie Radio-Orient, la Compagnie Radio-Maritime ou encore la Compagnie Radiotechnique. La puissante CSF ambitionne de s'assurer l'exploitation du seul grand poste français, provoquant une guerre des stations durant laquelle Radio-Paris essaie d'écarter le poste de la Tour Eiffel. Maurice Privat, animateur de ce poste, pense que « Radio-Paris mène une guerre contre tous les autres postes. Avisé (..) par l'Agence Havas, le groupe Radio Paris, le trust international puisqu'il faut l'appeler par son nom, agit» et ajoute «la radio française est empoisonnée de ragots (..) les postes tiraillent les uns contre les autres (..). Tout cela est un peu ridicule. De grandes théories sont aux prises, monopole ou pas monopole, qui cachent de trop gros intérêts. Le groupe de la BPPB, Radio la, SFR, Radio France etc... en sont la cause. Il a empoisonné l'atmosphère (..). La radio française est dans une situation lamentable à cause de ces querelles intestines, de ces aventures suscitées par les requins. L'Antenne y a beaucoup trop aidée, par des arguments fielleux qui lui permettaient de passer à la caisse »11.Ce réquisitoire illustre un contexte confus dans lequel se multiplient les conflits entre postes d'État et postes privés concurrents. Quoi qu'il en soit, les postes de radio se 20

partagent un marché de plus en plus prospère. Le parc des postes récepteurs est estimé pour l'année 1928 à plus de 600.00012, moins qu'en Grande-Bretagne ou en Allemagne certes, mais l'enthousiasme du public pour la radio va grandissant. On a vu comment durant cette période des années '20 la radio devient en France l'enjeu d'un débat entre d'un côté les défenseurs d'un libéralisme des ondes et de l'autre les tenants du monopole d'État. Cette situation confuse, due notamment à l'instabilité politique marquée par cinq gouvernements se succédant entre novembre 1925 et juillet 1926, semble profiter aux postes privés puisque aucun statut précis ne peut se mettre en place. Radio-Paris est très vite devenue un succès technique, commercial et financier. Rappelons que le décret Bokanowski (député du Bloc National) autorise les postes privés existants, or ce même décret prévoit leur rachat par l'État à partir de 1933. Ceci aura des conséquences plus tard notamment au Luxembourg. Le congrès national de la radiodiffusion organisé par le CAED (Comité d'Action Economique et Douanière) en 1929 à Paris, s'insurge contre la situation de la radiodiffusion en France et se prononce pour « le principe de la liberté du commerce et de l'industrie» 13.

La radio luxembourgeoise est encore l'apanage d'amateurs
Alors que presque partout en Europe la radiodiffusion fait l'objet d'interventions de l'État sous des formes diverses, le gouvernement luxembourgeois quant à lui ne porte qu'un très faible intérêt aux affaires radiophoniques nationales jusqu'en 1929. En effet, avant cette date, la législation en 21

matière de radiodiffusion est pratiquement inexistante et l'activité radiophonique y est l'apanage d'une poignée d'amateurs. Les autorités grand-ducales ne voient sans doute pas le besoin de doter ce petit pays (2.586 km2) d'un poste national puisque les auditeurs luxembourgeois n'ont que l'embarras du choix en ce qui concerne l'écoute des programmes venant des pays voisins, France, Allemagne, Belgique ainsi que des Pays-Bas. L'aventure radiophonique y démarre dès 1920 sur initiative d'un radio-club qui forme la société luxembourgeoise des Amis de la TSF regroupant plus de 300 membres et qui se réunit place de l'Étoile à Luxembourg-Ville14. Un de ses membres, le commerçant François Anen, agent de Philips, installe en compagnie de son frère Marcel en 1924 son propre émetteur de 50 Watts et de 1200 m de longueur d'onde au grenier de l'immeuble sis au 28 de la rue Beaumont à Luxembourg-Ville où se trouve d'ailleurs encore aujourd'hui le magasin d'appareils photographiques Photo Anen. Ce poste émetteur s'intitule Association Radio Luxembourg, du nom de la structure juridique sans but lucratif adoptée15. Ce modeste poste dont la puissance est portée à 150 Watts en 1926 et qui retransmet surtout des concerts militaires ou des pièces de théâtre bénéficie en 1927 d'une première subvention accordée par l'État luxembourgeois, alors que l'année suivante sa puissance passe à 250 Watts. Un subside de 5.000 francs luxembourgeois sera partagé avec les Amis de la TSF16.

Les convoitises s'attisent
Le milieu radiophonique luxembourgeois semble donc être à l'abri des convoitises et ne pas représenter d'enjeu politique ni économique. Or très vite les atouts du Grand22

Duché de Luxembourg commencent à susciter l'intérêt dans les pays limitrophes, surtout en France. D'abord sa position géographique est d'un intérêt majeur, puisque ce pays est situé au cœur de l'Europe. Autre atout: la situation politique d'un État souverain à la tête duquel se trouve un gouvernement discret. L'état économique du pays implique que les investissements importants doivent s'appuyer sur des capitaux étrangers, ce qu'illustre l'importance des intérêts économiques et financiers français, par exemple dans l'ARBED, la Cegedel ou la BIL (Banque Internationale à Luxembourg). Enfin le terrain radiophonique y est pratiquement vierge avec une législation quasiment inexistante en la matière, donc à priori peu de contraintes. Enfin il n'y existe pas de poste national hormis un petit poste amateur sur lequel on pourrait s'appuyer et pourquoi pas s'y substituer! En mai 1922 déjà un ingénieur, M. Laval-Tudor, fait part à M. Neyens17, directeur général des finances et des P&T luxembourgeois, d'un projet de TSF suite à une réunion des représentants de l'industrie et du commerce luxembourgeois. ARBED, HADIR, Rédange, TerresRouges, la Fédération des industriels, l'Association des commerçants luxembourgeois, ainsi que les banques Crédit luxembourgeois et alsacien et Banque Générale pensent déjà à profiter des avantages qu'offre le Luxembourg à ce niveau. La situation déjà évoquée de la radiodiffusion en France à la même époque va faire accélérer les choses. En effet le décret Bokanowski de décembre 1926 en prévoyant le rachat, et donc la fin, des postes privés à partir de 1933, fait que le sort pour les milieux de la radiodiffusion privée française semble y être scellé. Ceux-ci essaient alors tout naturellement d'aller voir ailleurs et ne manquent pas de se tourner vers un pays voisin, le Grand-Duché de Luxembourg.
23

Parmi ceux qui mènent ce type de raisonnement, l'un des premiers, sinon le premier, est Jacques Trémoulet, le fondateur et patron de la station privée Radio- Toulouse (1925), propriété du quotidien régional La Dépêche. Cet ancien employé de l'Agence Fournier, dirige avec Léon Kierzkowski la Radiophonie du Midi et gère avec d'autres quotidiens régionaux Radio-Agen, Radio-Bordeaux SudOuest, Radio-Montpellier et le poste Ile-de-France18. En effet selon Lefebvre19, il commence dès 1928 à avancer ses pions au Luxembourg en fournissant à l'Association Radio Luxembourg des frères Anen l'ancien émetteur 3 kW de Radio- Toulouse remplacé par un plus puissant de 8 kW. François Anen accepte cette offre afin de pouvoir installer cet émetteur sur le territoire du Luxembourg. La démarche de Trémoulet, qui exerce à l'époque les fonctions de vice-président de la commission française interministérielle de TSF20et vice-président de la fédération française des postes privés21, ne se fait pas encore de façon officielle. Il vise sans doute, dans un premier temps, à gagner la confiance du Luxembourgeois Anen et à s'assurer peut-être de la légitimité supposée de ce dernier afin de pouvoir s'implanter au Grand-Duché en supplantant la modeste Association Radio Luxembourg, créant ainsi une situation de fait. À partir de 1928 les choses vont s'accélérer dans le modeste paysage radiophonique du Luxembourg. La même année, le 30 septembre, Alphonse Steinès, journaliste luxembourgeois vivant à Paris et qui a notamment été collaborateur au journal L'Auto aux côtés d'Henri Desgrange à qui il proposa en 1910 d'intégrer les Pyrénées au parcours du Tour de France cycliste, se présente comme mandataire d'un syndicat d'études franco-luxembourgeois du nom de Blue Star Radio qui désire installer une station TSF au Luxembourg et qui serait ni plus ni moins la plus 24

puissante au monde. Il s'agit là de la première démarche officielle auprès des autorités luxembourgeoises et il est précisé que cette « station pourra correspondre directement avec le Japon, l'Amérique du Sud, l'Australie sans aucun intermédiaire »22. Essaie-t-on par-là d'impressionner les autorités luxembourgeoises? Cette demande se veut également rassurante tout en insistant sur les bons sentiments envers le Luxembourg. Ainsi Steinès exprime «un désir de contrôle de l'État luxembourgeois sans aucune contrepartie» alors que pour les recettes un certain pourcentage (sans précisions) serait réservé à l'administration des PTT. De plus « dans un but de loyalisme et de garantie, un certain nombre d'actions pourront être tenus à la disposition de l'épargne luxembourgeoise », alors que le capital serait principalement souscrit en France. La Blue Star Radio espère bénéficier de la faveur des dirigeants luxembourgeois en formant le projet « d'installer un grand institut international de radiophonie afin de former des ingénieurs» en argumentant que « c'est un autre élément de prospérité pour le pays en intéressant sa jeunesse à la science nouvelle en attirant des étudiants étrangers à Luxembourg.» Dans une correspondance du 30 novembre 1928 ce syndicat d'études ayant pour objectif officiel de favoriser le développement de la radiophonie et de la radiotélégraphie précise qu'il s'agit d'une société anonyme à 25 millions de francs luxembourgeois «disposé à en faire une société luxembourgeoise afin que le contrôle du gouvernement puisse d'être le plus complet »23. À cette date on ignore encore qui se trouve derrière cette Blue Star Radio, alors qu'Alphonse Steinès est à l'époque président de la Luxembourgeoise, un groupe important de la colonie grandducale à Paris24. Le choix sur sa personne en tant que

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mandataire apparaît comme la volonté des investisseurs de donner une caution luxembourgeoise au projet. Il faut attendre mars 1929 pour avoir de plus amples renseignements sur cet organisme. Ainsi une lettre émanant de la Blue Star Radio est adressée au ministère d'État luxembourgeois pour obtenir une audience concernant la demande de monopole. Elle y réaffirme sa volonté de créer une société luxembourgeoise dont le capital s'élèverait maintenant à 50 millions de francs luxembourgeois, 35 millions pouvant être entièrement fournis par des capitalistes français, alors que la concession souhaitée serait de 50 ans. Elle porterait d'une part sur un service d'État de radiotéléphonie, intermédiaire des PTT, avec une école supérieure internationale de radios (<<de ce jeune phare rayonneront sur le monde les torches lumineuses des ) disciples de Branly »25 dont les nouveaux procédés mis au point par les élèves resteront propriété de l'État luxembourgeois, à laquelle on veut ajouter un poste officiel de la SDN (Société des Nations), indépendant et neutre. On envisage d'autre part un service privé pour la radiodiffusion de musique et d'informations qui se fera en cinq langues, allemand, anglais, espagnol, français et italien. La télévision est également déjà évoquée, mais sans projet concret. Enfin on promet à l'État luxembourgeois 10% des bénéfices nets. Les signataires qui sont, en plus de Steinès, Charles Tadou et Emile Brocherioux, affirment avoir « conscience d'apporter au gouvernement grand-ducal un monument en tout point digne de la haute mission civilisatrice que lui confère sa destinée d'État neutre ». En fait, dans leur réponse, les autorités luxembourgeoises se montrent peu impressionnées par ce pathos et estiment que «le trafic télégraphique et téléphonique est tellement insignifiant qu'un poste d'émission ne pourra jamais obtenir des relations avec d'autres stations» de plus on « a des doutes 26

très sérieux sur la possibilité de faire de fortes recettes par diffusion de nouvelles de toutes espèces au moyen d'un appareil inventé par Tadou» et en ce qui concerne l'école «l'idée de la création relève plutôt du domaine de la

fantaisie»

26

.

Ces mêmes autorités évoquent la question, très intéressante si on anticipe sur la suite, «de savoir si la France autoriserait la diffusion de nouvelles émanant d'un poste étranger dont le contrôle échappe aux organes français ». On se veut donc prudent au Luxembourg et la commission interministérielle chargée de l'examen des offres pour l'érection d'une station radioélectrique d'émission et de réception dans le Grand-Duché décide « de ne recommander au gouvernement qu'un poste de radiodiffusion pure et simple »27.Aurait-on commis un pêché d'orgueil du côté de la Blue Star? Face à ce revers et sentant que l'affaire semble mal engagée, Steinès n'hésite pas à envoyer une lettre manuscrite adressée personnellement à M. Jaaques, directeur de l'administration des PTT luxembourgeois, dans laquelle le journaliste exprime son patriotisme et affirme que le « Luxembourg doit créer une grande station européenne »28 qui serait un moyen de propagande pour le pays. Alors que la Blue Star affirmait vouloir répudier tout concours étranger9, elle annonce un nouveau programme financier30. Un établissement aurait décidé de lui prêter son puissant concours. Il s'agit de la Banque française et hollandoaméricaine qui, selon des renseignements recueillis par le ministère des Finances, serait une société anonyme établie en 1924, amalgame de la Banque hollando-américaine et du Crédit Agricole et Commercial au capital de 22 millions. Une banque d'importance secondaire, mais bénéficiant d'une bonne réputation31.

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Il est important de replacer la réponse mitigée des autorités luxembourgeoises du 29 décembre 1929 à la Blue Star dans son contexte. En effet la candidature francoluxembourgeoise n'est à ce moment-là plus la seule, puisque d'autres groupes n'ont pas tardé à marquer leur intérêt, ce qui n'a pas échappé aux milieux politiques français. Ainsi dans une lettre du 18 mars 1929, le Ministre français des Affaires étrangères signale au ministère du Commerce et de l'Industrie que le 6 mars déjà le Ministre de France à Luxembourg (M. de Carbonnel) « a signalé qu'une société franco-anglaise fait des démarches à Luxembourg en vue d'y installer un poste TSF plus important que la Tour Eiffel »32. Son capital serait de 60 millions de francs et de 700.000 £. Il est précisé que la « société aurait des brevets de télévision» puisque parmi ses administrateurs figurait John Logie Baird, inventeur britannique, pionnier de la télévision33. Il existerait des accords avec Radio-Paris et une société en Allemagne. Carbonnel regrette que les représentants de cette société n'aient pas pris contact avec la légation française au Luxembourg. Une note du 26 mars 1929 prétend que « l'administration du Grand-Duché de Luxembourg a autorisé le groupe continental Baird à construire et à exploiter pendant 30 ans une station »3-1.Il y aurait des négociations entre ce groupe et la CSF afin de former une société française pour l'exploitation d'une station radio au Luxembourg au capital de 10 millions de francs sous contrôle français (60% du capital et droits de vote français). Il faut signaler qu'on n'a pas trouvé trace d'une quelconque autorisation émanant des autorités luxembourgeoises en faveur du groupe Baird. Suite aux informations du 6 mars, en France, le soussecrétariat d'État aux P&T peut, un mois plus tard, donner au ministère des Affaires étrangères des précisions quant au 28

groupe français qui est la Société pour la Fabrication des Compteurs et de Matériel d'Usines à Gaz à laquelle sont affiliés les anciens Etablissements Péricault, fabricant de matériel TSF35. De plus l'existence d'une entente avec une société allemande est démentie alors « qu'en ce qui concerne Radio-Paris, Girardeau a déclaré qu'il s'efforçait d'avoir des intérêts suffisants dans la société en formation pour qu'elle soit placée sous contrôle français ». Cette attitude ne peut qu'être approuvée par le Président du Conseil, Poincaré, qui dans une lettre du 16 avril 1929 au Ministre des Affaires étrangères demande de «faire tout le nécessaire pour maintenir le contrôle français sur cette société »36,ordre qui est retransmis au Ministre du Commerce et de l' Industrie37, Georges Bonnefous, en le priant d'insister auprès de la Société pour la Fabrication des Compteurs à Gaz. L'influence française doit donc se manifester par le biais des industriels qui ont également des intérêts à défendre. Se mettent ainsi en place des démarches communes de la part des milieux politiques et industriels qui espèrent tous deux tirer leur épingle du jeu par la création à l'étranger d'un poste français, ce qui peut être un atout politique aussi bien qu'économique. Les sociétés industrielles et bancaires françaises veulent anticiper « une organisation nationale des émissions radiophoniques ne laissant plus, ou peu, de place aux affaires et aux profits» ce qui mettrait un terme à « la radio d'affaires et les bénéfices matériels et moraux qui s'attachent au contrôle de ce (..) puissant moyen de la diffusion de la pensée »38.De plus la publicité tend à disparaître des ondes européennes ce qui implique qu'elle peut représenter une véritable mine d'or là où elle serait autorisée, d'autant plus que se présenterait la possibilité d'en diffuser dans plusieurs pays. On espère donc émettre de la publicité à partir du Luxembourg.

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Qui parviendra à transformer ['essai?
On apprend en lisant le Recueil du Mémorial du 27 mai 192939, la création de la Société Luxembourgeoise d'Etudes Radiophoniques (SLER) ayant pour objet « l'étude de travaux préliminaires concernant la construction et l'exploitation d'un poste de radiodiffusion dans le GrandDuché de Luxembourg et au besoin la construction et l'exploitation même de ce poste en question». Cette SLER regroupe, outre l'incontournable François Anen, un certain Henry Etienne (éditeur), Marcel-Louis Boyer (ingénieur), André-Henri Fortin (ingénieur), Ernest Chamon (industriel), Antonio Almagro (propriétaire) et Jean Le Duc (industriel). Parmi ces noms soulignons la présence de Chamon et de Le Duc qui tous deux font partie de la Compagnie pour la Fabrication des Compteurs et de Matériel d'Usine à Gaz de Montrouge, respectivement en tant que président de la compagnie et directeur du service télévision, Le Duc étant également un ancien collaborateur du Général Ferrié40. La Compagnie de Montrouge détient le contrôle de la SLER par la possession de 235 actions sur 280. L'autre nom sur lequel il convient d'attirer l'attention est celui d'Henry Etienne, de son vrai nom Henri Staeffen41. Ce personnage au passé sulfureux (escroqueries diverses, abus de confiance, détournements) est le directeurpropriétaire des publications Henry-Etienne qui éditent les revues l'Antenne, le Journal de Vulgarisation de la TSF, le QST, etc.. Rusé et connaissant bien le milieu radiophonique, Etienne flaire très vite la bonne affaire qui risque de se faire au Grand-Duché et décide de monter toute une opération pour ne pas rater le coche. Ainsi selon Duval42,c'est grâce à M. Esters, directeur commercial d'un journal liégeois, la Meuse, et à Raoul Fernandez, publiciste français 30