Rahan chez le psychanalyste

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Le psychologue Pascal Hachet s'est risqué à mettre Rahan sur le divan ! Car le « fils des âges farouches » oppose plus d'une énigme à ses lecteurs. Bien que sûr de lui, il traque avec une étrange obstination la « tanière » du soleil, et c'est au hasard qu'il confie son chemin, à l'aide de son coutelas d'ivoire. Mais il y a plus intrigant. Pourquoi ce héros erre-t-il sans cesse de clan en clan ? Pourquoi cet ennemi des superstitions craint-il les revenants ? Quels sont donc les secrets de l'âme du fils de Crao ?
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358970
Nombre de pages : 196
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Pascal Hachet
RAHAN CHEZ LE PSYCHANALYSTE
Rahan, le célèbre héros de bandes dessinées créé par Roger
Lécureux et André Chéret, passionne des millions d’enfants,
d’adolescents et d’adultes. Chacun admire l’intelligence, le sens
de la justice et la bravoure de ce personnage, ainsi que le cadre
préhistorique où il évolue.
Le psychologue Pascal Hachet s’est risqué à mettre
Rahan sur le divan ! Car le « fls des âges farouches » oppose
plus d’une énigme à ses lecteurs. Bien que sûr de lui, il traque RAHAN
avec une étrange obstination la « tanière » du soleil, et c’est au
hasard qu’il confe son chemin, à l’aide de son coutelas d’ivoire.
Mais il y a plus intrigant. Pourquoi ce héros erre-t-il sans CHEZ LE PSYCHANALYSTE
cesse de clan en clan ? Pourquoi cet ennemi des superstitions
craint-il les revenants ? Pourquoi l’homme qui aime tous «
ceuxqui-marchent-debout » a-t-il tant de mal à s’éprendre d’une
femme et à devenir père ? Quels sont donc les secrets de l’âme
du fls de Crao ?
Pascal Hachet montre que la manière dont Rahan affronte
les épreuves humaines et naturelles qui se dressent devant lui
illustre un effort psychique que chaque enfant doit fournir dès
qu’il vient au monde : faire face à l’infuence que les tourments
cachés de ses parents, voire de ses grands-parents, exercent sur
son esprit. De sorte que les lecteurs des Aventures de Rahan
peuvent en tirer un enseignement pertinent pour la compréhension
de leurs propres zones d’ombre, voire pour la conduite de leur
existence !
Pascal Hachet est l’auteur d’une vingtaine d’essais, parmi lesquels
une étude originale sur les toxicomanies, Les Toxicomanes et
leurs secrets (L’Harmattan, 2007) et une lecture psychanalytique
de « Jurassic Park », Dinosaures sur le divan (Aubier, 1998).
Il prolonge ici ses recherches sur la fliation et les mondes perdus.
COLLECTION
« Psychanalyse et civilisations »
dirigée par Jean NADAL
Image de couverture :
Illustration originale par André Chéret.
Psychanalyse et civilisationsISBN : 978-2-343-04172-8
19 e
RAHAN CHEZ LE PSYCHANALYSTE Pascal Hachet





Rahan chez le psychanalyste
Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L’histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que
démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru,
par étayage réciproque à élaborer le concept d’inconscient, à éclairer
les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre
le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations
tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil
la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la
théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l’enfermement dans
une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et
préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique
de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

Alain DELBE, La voix contre le langage, 2014.
Albert LE DORZE, Cultures, métissages et paranoïa, 2014.
Louis MOREAU DE BELLAING, La genèse de la politique.
Légitimation VI, 2013.
Taïeb FERRADJI et Guy LESOEURS, Le frère venu d’ailleurs,
culture et contre-transfert, 2013.
Martín RECA, Heinrich/Enrique Racker, 2013.
Michel SCHROOTEN, Pour une psychanalyse de l’enfant adopté,
2013.
Claude BRODEUR, Regard d’un psychanalyste sur la société, 2013.
Gabriela TARANTO-TOURNON, La Psychanalyse comme parcours
poétique. Une odyssée de soi, 2013.
Marianne BOUHASSIRA-CHIRON, Frères et sœurs intimes ennemis.
A propos du complexe fraternel, 2012.
Marie-Laure DIMON (dir.), Fraternités, emprises, esclavages.
Psychanalyse et anthropologie critique, 2012.
Louis MOREAU DE BELLAING, L’accès au social, Légitimation V,
2012.
Dominique GLOPPE, Idéologie et religion : une passion amoureuse.
Mémoires, Histoire, Inconscient, 2011.
Vincent MAZERAN et Silvana OLINDO-WEBER, La psychanalyse
au travail. L’efficacité en question, 2011.
Alain COCHET, Le scriptal. Lacan et l’instance de la Lettre, 2011.
Nicole BERRY, La « Terre-mère », suivi de Études sur John Cowper
Powys et Joseph Conrad, 2011.

Pascal HACHET








RAHAN
CHEZ LE PSYCHANALYSTE















L’Harmattan
Du même auteur

- Les psychanalystes et Goethe, L’Harmattan, 1995.
- Dinosaures sur le divan. Psychanalyse de Jurassic Park,
Aubier, 1998.
- Cryptes et fantômes en psychanalyse. Essais autour de
l’œuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok,
L’Harmattan, 2000.
- Psychanalyse d’un choc esthétique. La villa Palagonia et
ses visiteurs, L’Harmattan, 2002.
- Psychologue dans un service d’aide aux toxicomanes,
Erès, 2002.
- Du trauma à la créativité. Essais de psychanalyse,
L’Harmattan, 2003.
- Peut-on encore communiquer avec ses ados ?, In
Press, 2004.
- Histoires de fumeurs de joints, In Press , 2005.
- L’Homme aux morts. Un analysant porteur de fantômes
en lignées paternelle et maternelle, L’Harmattan, 2005.
- Un livre blanc pour la psychanalyse. Chroniques
19902005, L’Harmattan, 2006.
- Les toxicomanes et leurs secrets, L’Harmattan, 2007.
- Promenades psychanalytiques, L’Harm
- Le mensonge indispensable. Du trauma social au mythe,
L’Harmattan, 2009.
- Adolescents et parents en crise. Psychologue dans un
Point Accueil Ecoute Jeunes, Champ social, 2009.
- Adolescence et risque, ministère belge de la
Communauté française, 2009.
- Manuel de survie pour parents d’ados qui pètent les
plombs, Les Liens qui Libèrent, 2013.
- Les toxicomanes sur le divan. Nouvelles pratiques,
nouveaux défis, In Press, 2013 (avec Amal Hachet).
- Ces ados qui fument des joints, Erès, 2014.




À la mémoire de Roger Lécureux.

À André et Chantal Chéret.

À tous les fans de Rahan.






INTRODUCTION




Un héros attachant

Nous connaissons tous Rahan, ce héros de bandes
dessinées ivre de connaissance et de justice, dont les
qualités physiques n’ont d’égales que les qualités morales.
Nous frémissons lorsqu’il affronte les monstres de la
préhistoire, les éléments déchaînés et la méchanceté et
l’ignorance d’une partie de « ceux-qui-marchent-debout ».
Nous sommes émerveillés face aux inventions qu’il tire
d’un sens de l’observation exceptionnel et face à l’adresse
avec laquelle il lance son coutelas d’ivoire. L’obstination
dont ce « fils des âges farouches » fait preuve pour
transmettre ses découvertes aux autres hommes force notre
admiration. Son respect constant des valeurs symbolisées
par les griffes du collier que son père Crao lui légua au
moment de mourir nous surprend. Dans le même temps,
nous sommes intrigués par son errance de clan en clan, sa
hantise que les morts reviennent de l’au-delà et sa
difficulté à s’éprendre d’une femme et à avoir des enfants.
Qui est au juste Rahan ? Quels messages ses
aventures adressent-elles à ses innombrables lecteurs ? De
quels combats intérieurs ses péripéties au grand air
pourraient-elles être la stimulante illustration ? Quelles
étapes dans la croissance psychologique de l’enfant et de
l’adolescent, voire de l’adulte, proposent-elles peut-être
7 d’accompagner, à la manière d’un roman
d’apprentissage ?
Cet essai (1) a pour objet de répondre à ces
questions.
Jusqu’ici, la générosité et le sens de l’équité
propres à ce héros ont été mis sur le compte d’une
explication prévisible : dans la ligne éditoriale de Pif
Gadget, qui a rengorgé de personnages épris
d’égalitarisme, Rahan serait un héros communiste (2).
Ainsi, Jean Arrouye (1977) estime que ce
personnage « illustre l’idéologie du progrès et propose une
vision du monde qui est celle de l’humanisme marxiste ».
Dans le détail, Pierre Vogler (2006) tient Rahan pour un
« militant et fils de militant exemplaire », un véritable
« commissaire politique, indépendant des aléas locaux »
(ibid.), qui n’hésite pas à nommer (plutôt les « chefs » de
clan) ou rétrograder (plutôt les « sorciers ») et dont les
péripéties linéaires et pédagogiques tissent la métaphore
continue d’un « progrès sans fin ». Dans ce contexte, la
religion mise en oeuvre par les sorciers constitue « la
forme détestable d’un pouvoir théorique, inverse du
pouvoir pratique des autorités laïques » (ibid.). De manière
corrélative, le fils des âges farouches exalte la technologie
comme une « libération » qui « plie le monde aux désirs
souverains de l’humanité » (ibid.).
Ces interprétations sont justes et convaincantes.
Elles se révèlent toutefois insuffisantes pour rendre
compte de la complexité et de l’étrangeté des traits de
personnalité de Rahan et, parfois, de son comportement.
En toile de fond, le scénariste Roger Lécureux
(1998) explique que son personnage n’a pas été conçu sur
les barricades. Il est venu concrétiser un projet - une
interrogation ? - de très longue date : « Rahan était né dans
mon esprit bien avant 68, qui n’a absolument rien changé
en bien ou en mal à mes volontés. La passion était là ». Le
8 dessinateur André Chéret (1979), lui, ne pense « à rien du
tout » au sujet de cette glose. Surtout, Vogler reconnaît
que « le texte n’est pas totalement « fonctionnel » [...] et
contient un « reste » qui ne témoigne d’aucune
intelligence, du moins didactique » (op.cit.).


Un scénariste et un dessinateur prolifiques

Le personnage de bandes dessinées Rahan a été
pensé par Roger Lécureux et dessiné par André Chéret. La
plupart des aventures de ce héros de la préhistoire ont été
publiées entre (le 3 mars) 1969 et 1989 dans la revue Pif
Gadget. En parallèle, entre 1971 et 1987, les premiers
récits ont été repris dans une revue trimestrielle qui a
comporté deux séries, Rahan. En 1984 puis en 1991,
plusieurs épisodes ont fait l’objet d’albums, parus aux
éditions Messidor puis aux éditions Novedi et qui ont
amorcé une Intégrale de Rahan. Entre 1992 et 1997,
quelques récits inédits ont trouvé place au sein d’une
nouvelle collection, éditée par Soleil et plébiscitée en
masse par les lecteurs. Vingt-sept albums, dont chacun
compile six à dix épisodes, sont ainsi parus. Ils
rassemblent l’ensemble des aventures du héros. La plupart
d’entre eux ont dû être réimprimés et l’ensemble a été
réédité en 1998, en vingt et un volumes. En 1999, année
qui a marqué le trentenaire de la création du héros,
JeanFrançois Lécureux, le fils du scénariste, a fondé une
maison d’édition et convaincu son père ainsi que Chéret
de réaliser de nouveaux albums. L’objectif est désormais
de donner aux Aventures de Rahan une envergure
internationale, longtemps retardée par la frilosité des
éditeurs de BD. A cet effet, des traductions en plusieurs
langues sont en cours. L’aventure continue ! Rahan a été
et demeure une bande dessinée de référence.
9 L’oeuvre de Roger Lécureux, né à Paris en 1925 et
décédé en 1999, est phénoménale : « Je crois être le plus
prolifique des auteurs de bandes dessinées de la planète,
avec maintenant quarante mille planches, soit mille
albums » (op.cit.). Ce scénariste fut également précoce,
puisqu’il construisit ses premiers scénarios sur les bancs
de l’école, entre sept et neuf ans. Les Aventures de Rahan
totalisent à elles seules plus de trois mille cinq cents
pages, au gré de plus de cent soixante-dix épisodes. Et les
autres personnages de Lécureux se comptent par dizaines !
Ces derniers possèdent des caractéristiques et incarnent
des valeurs que le « fils des âges farouches » semble avoir
condensées. Le récit Pour la horde (1952), dessiné par
Jean-Claude Forest, se déroule au temps de la préhistoire.
Sam Billie Bill, un ami des Indiens qui participa à la
conquête de l’Ouest américain, est un orphelin recueilli
par un vieux cow-boy. De la même façon, Rahan est élevé
par le chef de clan Crao après que ses parents ont été
massacrés par des fauves. La formidable saga des
Pionniers de l’espérance, dessinée par Raymond Poïvet,
enthousiasma pendant trois décennies les lecteurs de
Vaillant, puis de Pif Gadget, jusqu’en 1973. Elle met en
scène une équipe d’astronautes qui parcourt l’espace à la
recherche d’un monde meilleur, de manière aussi
inlassable que le fils de Crao avide de découvrir de
nouveaux territoires et de nouveaux clans. L’épisode
« C’était il y a cinquante mille ans » (1961) se déroule
d’ailleurs sur une planète, Urias, identique à la terre à
l’époque préhistorique. Un membre de l’équipage y aide le
géant Han (!) à retrouver les chasseurs de sa horde et à
leur rapporter les haches de pierre qu’ils avaient
abandonnées pour fuir des volcans en éruption. De la
même façon, l’éruption du « mont bleu » décime le clan
du père de Rahan, qui meurt dans cette catastrophe. Enfin,
héros du folklore médiéval arabe et russe, le rusé et
10 généreux Nasdine Hodja est le cauchemar des sultans et
vizirs de Bagdad, tout comme Rahan lutte sans relâche
contre les chefs et, surtout, les sorciers qui maintiennent
leurs clans dans l’ignorance et la superstition.
Pourquoi Lécureux a-t-il créé ce personnage ?
Afin, semble-t-il, de poursuivre un dialogue avec ses
émotions d’enfant et, ainsi, de pérenniser sa faculté
d’émerveillement : « Je crois que j’appréhende un peu la
vie comme lui [...]. C’est mon caractère qui transpire
partout [...]. Rahan vit en moi. Ses réactions de joie, de
peine, de colère ou de révolte sont les miennes. J’aimerais
que tout soit juste et beau ; aussi réagit-il à travers moi au
fil d’aventures qui diffèrent. [...] Depuis ma tendre
enfance, la découverte des choses me fascinait : mettre en
application les astuces et vivre avec » (op.cit.). De fait,
c’est Lécureux - et non Chéret - qui décida des
particularités les plus précises de son personnage : « taille,
couleur de cheveux, coutelas, collier de cinq griffes,
ambiance des lieux et atmosphère générale » (ibid.). Et
pourquoi avoir choisi de faire évoluer ce héros dans la
préhistoire? Parce qu’il s’agit d’une « période formidable
pour commencer à découvrir les choses » (ibid.).
Le dessinateur des Aventures de Rahan, André
Chéret (3), est né en 1937. C’est un autodidacte. Il a confié
(1980) qu’il commença à dessiner à l’âge de cinq ans,
avant même de savoir lire et écrire ! Comme Lécureux, il
vint à Rahan après de nombreuses expériences : le dessin
humoristique, le recours au lavis - pour des couvertures de
romans et de magazines et pour des affiches de cinéma - et
la BD adulte (alors qu’elle était presque inexistante). Dès
1960, il avait abordé le thème de la préhistoire : il dessina
sur un scénario de Lucien Bornert L’exploit de Fao, dont
les aventures se déroulent il y a des milliers d’années et
dont le nom semble préfigurer celui de Crao, le père
adoptif de Rahan. En 1982, Chéret mit à profit une période
11 de brouille avec la rédaction de Pif pour réaliser deux
albums destinés à l’Encyclopédie en bande dessinée. Dans
Les bannis, le personnage principal, Protéo, s’y meut aux
origines de la vie sur terre. Dans Le dragon du
monttombe, Protéo croise Rahan en personne ! André Chéret
(1998) définit le fils des âges farouches comme « celui
avec qui je vis ; il est le plus grand personnage de ma
vie ». Il dessine de manière classique : « réalisation d’un
petit épisode au crayon sur de petites vignettes (six sur six
cm) et ensuite les crayonnés en grand sur des feuilles
blanches [...]. Pour terminer, le passage à l’encre de tous
ces crayonnés » (ibid.). Détail intéressant, la mise en
couleur est réalisée par son épouse Chantal Chéret. La
collaboration entre le scénariste et le dessinateur est
simple : « Roger écrit le scénario, fait parler le personnage
et place en face de chaque bulle une description de l’image
telle qu’il la voit » (ibid.). Le second met en images ce que
pense le premier.


La préhistoire en bandes dessinées

De nombreux récits en bandes dessinées ont pour
cadre la préhistoire (4). Mais presque tous ces récits ne
représentent qu’un ou plusieurs épisodes au sein d’une
série. C’est le cas des explorateurs ou des reporters qui
recherchent ou découvrent par hasard des mondes
préhistoriques, tel Bob Morane. Deux autres types de
personnages sont prédisposés à évoluer, à un moment ou à
un autre, en des mondes et en des temps révolus :
- Les héros de la jungle. Ils parviennent parfois
dans des vallées ou des îles inconnues peuplées de
dinosaures, comme Tarzan, Akim, Zembla, etc.
- Les héros de la science-fiction. Ils peuvent
utiliser des machines à remonter le temps et explorent
12 quelquefois des planètes où la vie est semblable à celle
qu’il y avait sur la terre il y a des millions d’années.
Les quelques héros entièrement préhistoriques ont
pour l’essentiel fait les délices des amateurs de bandes
dessinées humoristiques. Leurs aventures visent le plus
souvent à caricaturer notre société contemporaine. Autant
dire que les dessinateurs ne se sont pas privés de les
saturer d’anachronismes ! C’est le cas d’Alley Oop, créé
en 1933 par le dessinateur américain Vincent Hamelin.
Cet homme des cavernes à la fois sensible, grognon et
prompt à la querelle aime la belle Oola et a domestiqué un
dinosaure.
En revanche, les bandes dessinées non comiques
sont rares. Si l’on excepte Rahan, la plus connue est
Tounga. Créée par Edouard Aidans, elle fut publiée entre
1961 et 1986 dans le journal Tintin puis dans Super As,
avant de donner lieu à une vingtaine d’albums parus aux
éditions Lombard-Dargaud. Mais on ne saurait trouver
deux héros aussi dissemblables (5). Si Rahan est avant tout
solitaire et ne recule jamais devant le danger, Tounga
n’aspire qu’à vivre de manière tranquille et est entouré de
compagnons : la blonde et belle Ohama, qui devient sa
compagne, le boiteux Nooun, dont la vive intelligence
pallie l’infirmité, et le tigre aux dents longues Aramh.
L’aspect physique du personnage de Lécureux et de
Chéret corrobore sa position marginale vis-à-vis des autres
chasseurs et le prédispose à être rejeté par eux : Rahan est
blond (6) - de nombreux chasseurs l’appellent «
cheveuxde-feu » -, imberbe - grâce à la lame très tranchante de son
coutelas d’ivoire - et très clair de peau.


13 Un personnage énigmatique

Rahan est un héros attachant. Le scénariste et le
dessinateur sont fiers de leur personnage et, surtout le
premier, s’y identifient. Jusqu’ici, ce constat ne révèle rien
que de très banal. Mais la personnalité du fils des âges
farouches présente d’intrigantes particularités, que je
propose au lecteur d’examiner avec moi :
1) La plupart des qualités de Rahan ne sont pas
natives. Certes présentes lorsqu’il était enfant, leur
constance résulte surtout du serment que le garçonnet fit à
son père agonisant - et à la demande de ce dernier - de
gouverner sa vie avec les vertus représentées par les cinq
griffes du collier qui lui fut alors légué : le courage, la
loyauté, la générosité, la ténacité et la sagesse.
L’observance de ces qualités est donc entretenue par une
allégeance affective à un ascendant sur le point de mourir.
2) Ces qualités ont quelque chose d’obsédant,
d’excessif. Le héros est trop parfait. Pernin (1974) observe
que sa « mission » - à savoir respecter les derniers souhaits
de son père adoptif - le voue à « une vie totalement
irréprochable » et que « seul, il assume la charge écrasante
de messager, de médiateur, d’éducateur ». Il s’interdit
même d’avoir de mauvaises pensées envers ses
semblables. Cela n’a pas que des conséquences heureuses.
En effet, Rahan met souvent sa vie en danger pour
respecter le serment fait à Crao. Ce souci si prononcé
d’adhérer à des qualités héritées par le biais d’une
promesse volontaire - certes faite à un proche en fin de vie
- est un peu inquiétant.
3) La nature de ces qualités et le contexte de leur
transmission se renforcent de façon mutuelle. Cette
interaction puissante rend le héros dépositaire de l’idéalité
prônée par un autre. En termes psychologiques, on est
tenté de tenir ce phénomène pour une attitude
14 pathologique, c’est-à-dire d’y voir le symptôme d’un
dysfonctionnement mental. De fait, des vertus trop
développées ne peuvent-elles pas traduire un aveuglement,
une étrangeté dans le souci de bien faire ?
Je pense qu’elles sont préjudiciables - au moins
pour soi-même - lorsqu’elles en viennent à nuire à
l’égoïsme normal, c’est-à-dire notre tendance bien
compréhensible - et quelquefois vitale ! - à nous préserver
de ce qui menace notre santé physiologique et mentale.
4) La mise en oeuvre de ces qualités adoptées par
serment n’est pas toujours effectuée sans broncher. Il
arrive que le héros refuse avec rage de les appliquer,
même s’il le regrette assez vite.
5) L’unique qualité qui paraît naturelle chez Rahan
est sa soif de savoir. Elle se traduit par un sens de
l’observation très développé et, par conséquent, par la
faculté d’inventer des objets et des pratiques. C’est comme
si la curiosité et ses applications étaient le meilleur
compromis - ou le moins coûteux - élaboré par le héros
pour concilier d’un côté ses aspirations, de l’autre son
hypersensibilité aux valeurs transmises par Crao et
l’inconfort psychologique causé par le caractère forcené
de l’allégeance idoine.
6) Les traits de personnalité les moins positifs de
Rahan se manifestent de manière erratique, imprévisible,
toujours avec brièveté et parfois de façon spectaculaire.
Visibles par le lecteur, ces défauts sont quelquefois
verbalisés par un autre personnage. En quoi
consistentils ? Roux (1979) repère des « moments de faiblesse » où
le fils des âges farouches a peur, mal et faim, et Sadoul
(1989) remarque qu’il manque assez souvent d’humour.
Dans le récit lui-même, Tawa, la mère de Crao, estime
qu’il est bien trop curieux. Mais il y a beaucoup plus
intrigant. Le héros est la proie régulière d’une phobie des
morts. Il erre en continu et n’a ni compagne ni enfants,
15 sauf à l’extrême fin de ses aventures. Que signifient ces
« symptômes » ? Comment s’articulent-ils avec les
qualités de Rahan, à savoir tant sa curiosité naturelle que
les vertus par lesquelles il respecte le souvenir de Crao ?
7) Si la façon dont le héros fait allégeance à son
père est claire, ses propres désirs sont congrus et
énigmatiques. En effet, il est occupé tantôt à traquer
l’endroit où le soleil se couche, tantôt à suivre la direction
indiquée par la lame de son coutelas lorsqu’il la fait
tournoyer sur une pierre. Là encore, quelle est
l’articulation entre sa loyauté intense aux valeurs
transmises par un ascendant aimé et la relative indigence -
ainsi que la bizarrerie - de ses aspirations ? Pourquoi
Rahan - qui est si empressé de mettre en scrupuleuse
application les qualités que Crao lui a demandé de
respecter et, donc, d’exister pour le souvenir de ce dernier-
montre-t-il de façon simultanée qu’il a du mal à exister
pour lui-même, sinon à travers d’étranges comportements :
être obsédé par l’envie - pourtant retoquée par sa propre
intuition dès le premier épisode - de découvrir la
« tanière » de l’astre du jour et s’en remettre à son arme
pour choisir son chemin ?
Ces interrogations me conduisent à dévoiler le plan
de ma recherche. Le caractère foisonnant et le défaut
d’articulation narrative entre la plupart des épisodes m’ont
incité à procéder de la manière suivante.
Une première partie est consacrée aux épisodes des
Aventures de Rahan qui me paraissent les plus illustratifs
des singularités mentales et comportementales du héros et
de leur évolution chronologique. Trois chapitres sont
délimités à cet effet. Ils sont scandés par des épisodes qui
marquent une étape importante dans l’évolution
psychologique du « fils des âges farouches ». Chemin
faisant, j’offrirai aux lecteurs un résumé commode et
presque exhaustif de cette formidable saga et j’aiderai les
16 plus « mordus » d’entre eux à se souvenir du moment où
ils guettaient avec fébrilité la parution de chaque épisode
dans Pif... Mais cette évocation ne s’adresse pas qu’aux
fans de Rahan ! Elle entend aussi procurer une information
à la fois condensée et très détaillée aux lecteurs non
familiarisés avec le personnage de Lécureux et Chéret,
voire qui ignoraient son existence. Puisse cette
présentation inciter ces personnes à découvrir les
Aventures de Rahan, qui sont maintenant disponibles sous
la forme d’une intégrale. Je propose enfin d’associer pas à
pas les lecteurs intéressés par ma démarche à mon recueil
d’indices et, dans le même mouvement, de convier ces
personnes à laisser fonctionner leur propre intuition. Le
« fils des âges farouches » est un patient de papier. Il ne
s’est pas allongé sur le divan d’un psychanalyste. Alors,
comment recueillerai-je les éléments nécessaires pour
mettre en évidence le fonctionnement de son esprit ? Je
serai attentif aux particularités narratives présentes dans
chaque épisode ou presque :
- La façon dont Rahan aborde et quitte chaque
clan.
- Le nom des personnes qu’il y rencontre.
- Ce qu’il y invente.
- Le rôle que le héros joue dans l’amélioration des
rapports interhumains et ce qu’il ressent lui-même.
- L’environnement géographique et climatique.
Cette observation de détail me permettra de
développer, dans la seconde partie et au gré de deux
chapitres, des hypothèses fouillées au sujet des sources et
de la nature de la « problématique » que le fils de Crao me
semble mettre en scène.
Et les choses ne s’arrêteront pas là ! Après m’être
intéressé à la psychologie de Rahan en tant que
personnage, je me tournerai vers celle de ses lecteurs.
Quels enseignements inconscients ceux-ci peuvent-ils
17 puiser dans la fréquentation de cette merveilleuse fiction ?
C’est la question à laquelle j’essayerai de répondre au
terme de cette investigation. En effet, j’ai été guidé avec
constance par le souci d’articuler mes hypothèses et mes
trouvailles à l’attachement des lecteurs pour ce héros de
bandes dessinées. Ce n’est pas le moindre des défis que
j’ai tentés de relever dans cet essai de psychanalyse.
















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