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Rapports du physique et du moral de l'homme

De
582 pages
Avec cet ouvrage, P. J. Georges Cabanis (1757-1808) a eu le mérite de constituer la science des rapports de l'âme avec le corps. Pour lui, "le cerveau digère en quelque sorte les impressions ; il fait organiquement la sécrétion de la pensée". Il démontre que, la vie intellectuelle et morale étant unie à la vie organique, la psychologie et la physiologie ne sauraient être étudiées isolément, ou être opposées l'une à l'autre.
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Rapports du physique et du moral de l'homme Volume l

site: www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr (Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9823-3 EAN : 9782747598231

Pierre-J ean-Georges

Cabanis

Rapports du physique et du moral de l'homme

Volume l

Introduction de Serge Nicolas suivie des commentaires de François Thurot etA.L.C. Destutt de Trary

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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-

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd 'hui la science fondamentale de 1'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Dernières parutions A. BINET & V. HENRI, La fatigue intellectuelle (1898),2005. E. E. AZAM, Hypnotisme et double conscience chez Félida (1887),2005. Serge NICOLAS, Th. Ribot, fondateur de la psychologie, 2005. A. BINET, La suggestibilité (1900), 2005 F. A. MESMER, Mémoire sur la découverte du magnétisme (1879),2005. Pierre JANET, Premiers écrits psychologiques (1885-1888),2005. P. LAROMIGUIÈRE, Leçons de philosophie (1815, 1818, 2 vo1.), 2005. A. BINET, Psychologie des calculateurs et joueurs d'échecs (1894),2005. F. J. NOIZET, Mémoire sur le somnambulisme (1820-1854), 2005. Th. RIBOT, Les maladies de la mémoire (1881), 2005. Serge NICOLAS, Les facultés de l'âme, 2005. Pierre JANET, L'amour et la haine (1924-1925), 2005. A. BINET, La psychologie du raisonnement (1886), 2005. Th. RIBOT, L'hérédité psychologique (1873), 2005. Hippolyte BERNHEIM, De la suggestion et de ses applications (1886), 2005. H. TAINE, De l'intelligence (1870, 2 volumes), 2005. P. A. TISSIÉ, Les aliénés voyageurs (1886), 2005. Th. RIBOT, La psychologie des sentiments (1896), 2005. Abbé FARIA, De la cause du sommeil lucide (1819), 2005. W. PREYER, L'âme de l'enfant (1882), 2005. Morton PRINCE, La dissociation d'une personnalité (1906), 2005. J. G. SPURZHEIM, Observations sur la phrénologie (1818), 2005. F. A. MESMER, Précis historique relatif au magnétisme (1781),2005. A. BINET, L'âme et le corps (1905), 2005. Pierre JANET, L'automatisme psychologique (1889), 2005. W. WUNDT, Principes de psychologie physiologique (1880), 2005. S. NICOLAS & B. ANDRIEU (Eds.), La mesure de l'intelligence, 2005. Pierre JANET, Obsessions et psychasthénie (tome 1, vol I) (1903), 2005. Pierre JANET, Obsessions et psychasthénie (tome 2, vol I) (1903),2005.
IV

INTRODUCTION

DE L'ÉDITEUR DE CABANIS

SUR LA PHILOSOPHIE

Le contexte philosophique

sous la révolution

La philosophie dominante à la fin du XVIIIe siècle en France, au moment de la révo lution, était l'idéologie 1 ou science des idées, qui désigne un mouvement philosophique issu du sensualisme de Condillac et qui reposait lui-même sur la méthode de l'analyse des idées. Elle consistait à décomposer nos connaissances, à les réduire par des abstractions successives à leurs parties intégrantes les plus simples et aux relations de ces parties, et à résoudre ainsi toutes nos idées en des combinaisons, opérées au moyen d'équations successives, de quelques éléments. Les "idéologistes", comme ils se nommaient eux-mêmes, ont souvent critiqué les analyses de Condillac mais ils s'accordent généralement avec lui sur la méthode à employer et sur trois articles fondamentaux: 10 toutes nos idées viennent des sensations; 20 une sensation pure et simple n'est qu'une modification de notre être, qui ne renferme aucune perception de rapport, aucun jugement; 30 la sensation de résistance est la seule qui nous apprenne à la rapporter à quelque chose hors de nous. Mais si l'on a souvent, et d'ailleurs peut-être trop, tendance à rattacher directement l'idéologie à la figure de Condillac, il serait plus exact de dire que cette nouvelle mouvance philosophique était le produit des idées développées tout au long du XVIIIe siècle par les philosophes des lumières et non pas seulement par Condillac et ses disciples. L'ambition de l'école était grande: ses représentants les plus marquants ont voulu dépasser le sensualisme de Condillac en recréant, en même
l Pour un ouvrage:

Picavet, F. (1891). Les idéologue!J'. Paris: F. Alcan.

v

temps que l'entendement humain, les sciences morales, à l'image des sciences mathématiques et physiques; constituer la philosophie des sciences et même esquisser une métaphysique nouvelle qui aurait pour solide appui la connaissance des phénomènes et de leurs lois. En recommandant l'observation et l'expérience, ils ont rapproché la philosophie des sciences. Du mouvement sensualiste de Condillac allait ainsi naître le mouvement idéologiste. Quelle est l'origine de l'idéologie? Pourquoi les idéologues n'ont-ils jamais utilisé le mot « psychologie» pour qualifier la science qu'ils voulaient fonder? On trouve la réponse à ces questions dans l'œuvre d'Antoine Louis Claude Destutt, comte de Tracy (1754-1836). Destutt de Tracy a fort bien vu que l'idéologie pour devenir une science indépendante et complète devait s'appuyer sur la physiologie et la pathologie, sur l'étude des enfants, sur celle des fous et sur celle des animaux. Mais "l'idéologie physiologique", projet entrepris par son ami Pierre-lean-Georges Cabanis (1757-1808) et d'autres médecins, exigeait la collecte de nombreuses données empiriques qui en retardaient l'achèvement. Destutt de Tracy se consacra alors essentiellement à "l'idéologie rationnelle" qui était un projet philosophico-déductif beaucoup moins contraignant. Associé à la section de l'analyse des sensations2, sur la proposition de Cabanis, Destutt de Tracy avait présenté le 21 avril (2 floréal) 1896 un premier mémoire3
la philosophie en général n'était représentée qu'à l'Institut national. Par la loi du 22 octobre 1795, qui réorganisait le système d'instruction publique, la Convention avait, sur le rapport de Lakanal, dressé le plan d'un "Institut national" destiné à grouper les représentants les plus éminents des sciences et des arts, pour leur permettre d'en poursuivre la diffusion et les progrès2. Trois classes y étaient prévues, partagées elles-mêmes en 24 sections et constituées par 144 membres titulaires, qui avaient leur domicile à Paris, et un égal nombre d'associés, ou correspondants, pris dans les diverses provinces. Un premier tiers des "résidents" devait être nommé par la directoire exécutif, puis élire à son tour les deux autres tiers et, d'accords avec eux, les "associés". La deuxième classe, celle des sciences morales et politiques, fut constituée le 20 novembre 1795 avec Volney et Garat pour l'analyse des sensations et des idées, Bernardin de Saint Pierre et Mercier pour la morale, Sieyès et Gallois pour l'économie politique, Daunou et Cambacérès pour la science sociale. L'élection des deux autres tiers qui eut lieu les 10 et 14 décembre 1795 fit entrer entre autres personnages le médecin philosophe Pierre-lean-Georges Cabanis (1757-1808). Celle des membres associés y amena le 22 mars 1796 entre autres Pierre Laromiguière (1756-1837) et Antoine-Louis-Claude Destutt de Tracy (1754-1836). C'est dans le cadre des Mémoires de l'Institut que furent publiés les plus fameux articles des idéologues qui continuaient la grande tradition des philosophes du XVIIIe siècle. 3 Destutt de Tracy, A. L. C. (thermidor an VI, juillet-août 1798). Mémoire sur la faculté de penser [dont la lecture a débuté le 2 floréal an IV (21 avril 1796) et s'est terminée le 22 germinal an VI (11 avril 1798)]. Extrait du procès verbal de la classe des Sciences morales et politiques de l'Institut National du 22 germinal an VI (11 avril 1798) de la République française. Le citoyen Destutt achève la seconde lecture de son mémoire sur la faculté de VI 2 Officiellement,

de philosophie sur la man ière dont nous acquérons la connaissance des corps extérieurs et du nôtre. C'est dans ce cadre qu'il sera amené à évoquer l'utilisation du terme psychologie. Les idéologues français n'accepteront pas le mot 'psychologie' parce qu'il était pour eux associé à la métaphysique de l'ancien régime. Antoine Louis Claude Destutt, comte de Tracy (1754-1836), note que "la science de la pensée n'a point encore de nom. On pourrait lui donner celui de Dsvchologie. Condillac y parroissoit disposé (cf, chap. XII du dernier livre de son Histoire universelle). Mais ce mot, qui veut dire science de l'âlne. paroît supposer une connoissance de cet être que sûrement vous ne vous flattez pas de posséder,. et il aurait encore l'inconvénient de faire croire que vous vous occupez de la recherche vague des causes premières, tandis que le but de tous vos travaux est la connaissance des effets et de leurs conséquences pratiques. Je préférerois donc de beaucoup que l'on adoptât le nom d'idéologie. ou science des idées" (Destutt de Tracy, 1798, pp. 323-324)4. Ainsi le nouveau nom dont Tracy proposait l'emploi pour désigner l'embarrassante science de "l'analyse des idées et sensations" était celui d'idéologie". Nous n'existons, disait-il, que par nos sensations et nos idées ; tous les êtres n'existent pour nous que par les idées que nous en avons. Ainsi la connaissance de la manière dont nous formons nos idées est la base de toutes les sciences. Pas plus que Cabanis et que la plupart des idéologues, il ne sépare la philosophie des sciences. S'il laisse la recherche des causes physiologiques à ceux qui sont capables de sonder de pareils mystères, s'il se borne à l'idéologie rationnelle, il reconnaît une idéologie physiologique et veut que les philosophes consultent les physiologistes et les médecins. Il admire ainsi les travaux de Cabanis et de Pinel dont il recommande la lecture dans son manuel destiné aux
penser, ouvrage dans lequel il a dit avoir refondu les quatre mémoires précédemment lus par lui sur le même sujet dans les séances du du 2 floréal an IV (21 avril 1796) ; 2 messidor an IV (21 juin 1796) ; 27 vendémiaire an V (18 octobre 1796) ; 22 pluviôse an V (10 février 1797) ; 27 pluviôse an V (15 février 1797) - La classe arrête que le mémoire étant une rédaction plus parfaite des précédents, sera imprimé de suite, et sous la date du premier mémoire lu sur cet objet par le citoyen Destutt (Tracy), mais qu'un extrait du procès verbal de ce jour sera impirimé en forme de note au bas de la première page dudit mémoire. Mémoires de l'Institut National des Sciences et arts, pour l'an IV de la République Sciences Morales et Politiques, l, 283-450. Ce texte a été réédité; Destutt de Tracy, A. L. C. (1992). Mémoire sur la faculté de penser (pp. 35-177). De la Inétaphysique de Kant et autres textes. Paris: Fayard. 4 Cet extrait se trouve à la page 71 de l'ouvrage: Destutt de Tracy, A. L. C. (1992). Mémoire sur la faculté de penser (pp. 35-177). De la métaphysique de Kant et autres textes. Paris: Fayard.

VII

étudiants intitulé "Projet d'éléments d'idéologie"S paru en 1801. Le nom d'idéo logie décrivait exactement ce dont on s'occupait dans cette section de l'Institut. L'idéologie était la véritable science de la pensée, opposée à la métaphysique comme la science astronomique est opposée à l'astrologie. Tracy n'a jamais considéré l'idéologie comme se limitant à l'analyse psychologique ou comme une philosophie séparée de ses applications. Elle était au point de vue généalogique, la première des sciences, puisque toutes les autres consistaient en combinaisons d'idées diverses. Elle était ainsi à la base de la grammaire, ou science de la communication des idées, de la logique, ou science de leur combinaison et de la découverte de nouvelles idées, etc.
Éléments biographiques sur Cabanis

Pierre-lean-Georges Cabanis6 est né à Cosnac (Corrèze), près de Brives, le 5 juin 1757. En 1767, il est placé au Collège des Doctrinaires de cette ville avant de se faire renvoyer de l'étab Iissement vers 1771 pour indiscipline. C'est alors qu'il est dirigé par son père vers le poète Roucher qui présidait à Paris une maison d'éducation. En 1773, il se fait engager comme secrétaire du Prince Massalski, évêque de Wilna, qui l'emmène avec lui en Allemagne et en Pologne où il devient professeur de Belleslettres à l'Académie de Varsovie. Il revient en France en 1775 et se consacre à la poésie en entreprenant la traduction en vers de l'Iliade puis commence quelque temps p lus tard des études de médecine. Installé à Auteuil, il est présenté par Turgot à MmeHelvétius (1778). Il fait ainsi la connaissance de Condillac, Garat, Volney, Franklin et bien d'autres. Il termine ses études de médecine en 1783, devient docteur de la Faculté de Reims et pratique la médecine. En 1789, il soutient les idées révolutionnaires, travaille au cahier de doléances du tiers-état d'Auteuil et se lie d'amitié avec Mirabeau dont il devient le médecin personnel et le conseiller. Nommé membre de la commission des hôpitaux de Paris, il fait publier en 1790 ses Observations sur les Hôpitaux où il offre tout un
5 Destutt de Tracy, A. L. C. (an IX). Projet d'éléments d'idéologie à l'u~rage des écoles centrales de la République française. Paris: Pierre Didot, Firmin Didot, & Debray. Cet ouvrage a été réédité enfac simile chez L'Harmattan en 2004 sous le titre Projet d'élément5' d'idéologie (1801) avec un introduction historique. 6 Pour des ouvrages récents: Staum, M. S. (1980). Cabanis: Enlightenment and medical philosophy in the French revolution. Princeton: Princeton University Press. - Role, A. (1994). Georges Cabanis: le médecin de Brumaire. Paris: F. Lanore

VIII

ensemble de réformes cohérentes et souligne que ce n'est pas dans les livres, mais au lit du malade, que se fait l'apprentissage véritable du jeune médecin. Il rédige même un Rapport sur l'Éducation Publique (1791) pour Mirabeau quelque temps avant sa mort sur laquelle il publie Le Journal de la Maladie et de la Mort d'Honoré Gabriel Victor Riquetti Mirabeau (1791). Considéré comme suspect à partir de juillet 1793, il ne sort de sa retraite qu'après le 9 thermidor en étant nommé juré au tribunal révolutionnaire, professeur adjoint de clinique à l'École de médecine (1794-1796), puis professeur d'hygiène aux Écoles Centrales (1796) et membre de l'Institut des Sciences Morales et Politiques (1796). C'est dans ce cadre qu'il va présenter devant ses pairs une série de Mémoires portant sur les rapports du physique et du moral de l'homme? De 1797 à 1799, il est professeur adjoint de Jean Corvisart (1755-1821) pour la chaire de médecine légale à la Charité. Le 14 avril 1798, il entre au conseil des Cinq Cents comme député de la Seine. Dans son étude Du Degré de Certitude de la Médecine (1798), composé antérieurement, il accorde plus de valeur aux observations personnelles du médecin qu'à toutes les mesures prises au chevet du malade. À partir de 1799, il est désigné comme professeur adjoint de Paul Augustin Olivier Mahon (1752-1801) pour la chaire de médecine légale et d'histoire de la médecine. Après la chute de Robespierre, il revient sur le devant de la scène politique où il est attiré vers Bonaparte par Sieyès. À cette époque, les idéologues fondaient de grands espoirs sur Bonaparte, qu'ils considéraient comme un républicain très sûr et comme le seul homme capable de mettre fin à l'anarchie qui régnait alors en France. Après le coup d'état du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), qui fut appuyé par les idéologues8, ceux-ci avaient à leur tour reçu tous les honneurs. Nommé membre de la Commission intérimaire législative, il y défend la Constitution consulaire et passe au Sénat le 23 novembre 1799. Devenu suspect à Bonaparte qui se méfie des philosophes libéraux de l'école idéologique française, il retourne à l'étude de la philosophie et de la médecine. Les travaux qu'il publie dans la dernière partie de sa vie sont les Rapports du Physique et du Moral de l'Homme (1802) qui restent son œuvre la plus connue et le Coup d'œil sur les Révolutions et sur la Réforme de la Médecine (1804).
7 Seuls les six premiers Mémoires seront présentés à l'Assemblée, les six derniers paraîtront sous forme d'ouvrage par la suite (voir plus loin). 8 Cabanis rédigera même la proclamation qui fut affichée le 19 brumaire (9 novembre 1799) dans les rues de Paris.

IX

Il meurt à Meulan le 6 mai 1808 d'une congestion cérébrale. Après sa mort ont été publiées ses deux Lettres sur les Causes Premières et ses Œuvres complètes9 sous la direction de son ami François Thurot (17681832).
L 'œuvre principale: Rapports du physique et du moral

C'est en 1802 que paraissent sous forme d'ouvrage les deux volumes des "Rapports du physique et du moral de l'homme" écrits par Cabanis 10et composé de douze mémoires dont les six premiers furent lus à l'Institut entre 1796 et 179711(ils forment le 1er volume). L'œuvre eut un succès considérable durant près d'un demi-siècle si l'on en juge par les multiples rééditions données du vivant et après la mort de son auteur. 12

9 Cabanis,
10

P. J. G. (1823-1825). Œuvres complètes sa vie et ses ouvrages. Paris: Bossange frères.

(5 voL). Accompagnées

d'une notice sur

Cabanis, P. 1. G. (an X, 1802). Rapports du physique et du moral de l'hon'ln'le (2 voL).

Paris: Crapart, Caille & Ravier. LI Cabanis, P. J. G. (thermidor an VIa, juillet-août 1798). Considérations générales sur l'étude de l'homme, et sur les rapports de son organisation physique avec ses facultés intellectuelles et morales (lecture du 7 pluviose an IV, 27 janvier 1796). Mémoires de l'Institut National des Sciences et arts, pour l'an IV de la République - Sciences Morales et Politiques, l, 37-97. Cabanis, P. J. G. (thermidor an VIb, juillet-août 1798). Histoire physiologique des sensations (lecture du 7 thermidor an IV, 25 juillet 1796). Mémoires de l'Institut National des Sciences et arts, pour l'an IV de la République - Sciences Morales et Politiques, l, 98154. Cabanis, P. 1. G. (thermidor an VIc, juillet-août 1798). Suite de l'histoire physiologique des sensations (lecture du 7 fructidor an IV, 24 août 1796). Mémoires de l'Institut National des Sciences et arts, pour l'an IV de la République - Sciences Morales et Politiques, 1, 155208. Cabanis, P. J. G. (fructidor an VIla, août-septembre 1799). Suite du travail sur les rapports du physique et du moral de l'homme: De l'influence des âges sur les idées et les affections morales (lecture du Il vendémiaire an V, 2 octobre 1796). Mémoires de l'Institut National des Sciences et arts - Sciences Morales et Politiques, 2,107-162. Cabanis, P. J. G. (fructidor an VIIb, août-septembre 1799). De l'influence des sexes sur le caractère des idées et des affections morales (lecture du 22 fructidor an V, 8 septembre 1797). Mémoires de l'Institut National des Sciences et arts - Sciences Morales et Politiques, 2, 163-225. Cabanis, P. 1. G. (fructidor an VIle, août-septembre 1799). Suite du travail sur les rapports du physique et du moral de l'homme: De l'influence des âges sur les idées et les affections morales (lecture du 22 fructidor an V, 8 septembre 1797). Mémoires de l'Institut National des Sciences et arts - Sciences Morales et Politiques, 2, 226-287. 12Cabanis, P. J. G. (an XIII, 1805). Rapports du physique et du moral de l'hom/ne (2 vol., 2c édition revue, corrigée et augmentée par l'auteur). Paris: Crapart, Caille & Ravier. Cabanis, P. J. G. (1815). Rapports du physique et du moral de l'homme (2 vol., 3c édition). Paris: Caille & Ravier.

x

Les médecins associés au cercle des idéologues, et notamment Cabanis, cherchaient à positionner la médecine en la définissant comme l'élément le plus saillant d'une science générale de l'homme ou "anthropologie". Pour Cabanis, la médecine devait être informée par la philosophie de façon à mettre en avant les préoccupations psychologiques issues de l'étude de la folie dans le programme anthropologique. La médecine devenait ainsi la science qui embrassait les deux domaines du physique et du moral et qui avait notamment pour tâche de déterminer les relations entre les deux. Cabanis a eu la gloire de constituer, et en quelque sorte de créer la science des rapports du physique et du moral de l'homme, en d'autres termes, la science des rapports de l'âme avec le corps. Mais sa solution fut radicale: il se plaçait dans la catégorie de ceux qui, pour combattre le dualisme cartésien, supprimaient tout simplement l'un de ses deux termes. Cabanis est un matérialiste13. Le moral n'est que le physique considéré sous certains points de vue plus particuliers et ainsi la distinction du physique et du moral s'évanouit dans l'identité du fait fondamental qui les constitue l'un et l'autre. Cabanis, tout en admirant Condillac, lui reproche d' avoir fait de l'âme un êIre distinct du corps, tand is qu'il aurait dû la regarder comme une simple faculté ou propriété. D'un bout à l'autre de son livre il cherche à opérer la destruction du dualisme cartésien. À la base de ses écrits se trouve l'idée sensualiste selon laquelle nos idées sont essentiellement le fruit de la sensibilité externe et l'idée matérialiste selon laquelle la pensée est secrétée par le cerveau. On connaît la fameuse formule matérialiste: "Le cerveau digère en quelque sorte les ÙnpresCabanis, P. 1. G. (1824). Rapports du physique et du moral de l'homme (2 vol.) (4e éd. par Pariset). Paris: P. Bechet. Cabanis, P. J. G. (1824). Rapports du physique et du moral de l'honune. Paris: Baillière. Cabanis, P. J. G. (1830). Rapports du physique et du moral de l'homme (2 voL). Paris: Bureau de la Bibliothèque choisie. Cabanis, P. J. G. (1843). Rapports du physique et du moral de l'homme (2 vol.) (éd. par L. Cerise). Paris: Fortin, Masson et Cie, Charpentier. Cabanis, P. 1. G. (1844). Rapports du physique et du moral de l'homme (8C édition par L. Peisse) (1 voL). Paris: J. B. Baillière. Ouvrage réédité en lac simile chez Slatkine en 1980. Cabanis, P. 1. G. (1855). Rapports du physique et du moral de l'homme. Paris: Fortin, Masson et Cie. Cabanis, P. J. G. (1867). Rapports du physique et du moral de l'homme. Paris: Charpentier. 13 Avant Cabanis, ce système avait compté au XVIIIc siècle, parmi ses défenseurs, des esprits illustres tels d'Holbach, La Mettrie et Helvétius. Mais, Cabanis en fut, sans contredit, le plus illustre apologiste: c'est dans son livre que les nouveaux adeptes de la doctrine matérialiste chercheront au cours du XIxe siècle leurs meilleurs arguments.

XI

sions ; ilfait organiquement la sécrétion de la pensée" (Cabanis, 1802, p. 138). Tout en professant un matérialisme aussi cru en philosophie, Cabanis est resté un spiritualiste en physio logie, contrairement à son illustre contemporain Xavier Bichat (1771-1802). En effet, il admet en nous, avec l' école de Paul-Joseph Barthez (1734-1806), l'existence du principe vital; il spiritualise partout dans son livre la cause première de la vie. C'est, dit-il, un principe inconnu que la nature ajoute et répand dans le corps. Mais Cabanis n'en était pas encore venu à spiritualiser le principe de l'intelligence, ou du moins à n'en faire qu'un seul et même principe avec celui de la viel4. Cabanis tient à démontrer que la vie intellectuelle et morale étant unie à la vie organique, la psychologie et la physiologie ne sauraient être étudiées isolément, ou être opposées l'une à l'autreI5. Il va ainsi prendre ses distances vis-à-vis de la psychologie de Condillac en soulignant l'existence d'une sensibilité interne, liée aux organes et véhiculée par les nerfs. Il note aussi que la mémoire et l'imagination se passent des sens pour s'imposer à nous: il existe donc une entité indépendante qui nous gouverne et se dérobe à notre volonté, c'est la sensibilité interne de l'organe cérébral16. Il sépare ainsi la sensibilité de la pensée en rattachant la première au corps et la seconde au cerveau. Le moyen, outre celui de la physiologie nerveuse, que Cabanis va utiliser pour cerner cette sensibilité interne est la pathologie mentale. Il soulèvera ainsi le problème de l'organogenèse ou de la psychogenèse des maladies mentales. L'observation fréquente de l'absence de corrélation anatomo-clinique (lésion cérébrale et aliénation) va conduire Cabanis à rejeter l'organogenèse cérébrale comme seule source de la folie et à prétendre que la folie n'est que la traduction apparente des désordres occasionnés
14

C'était une conséquence Stahlienne à laquelle il ne devait arriver que plus tard. Cf.

Cabanis, P. J. G. (1824). Lettre, posthume et inédite de Cabanis à M. F*** sur les causes premières, avec des notes de F. Bérard. Paris: Gabon. 15En France, l'école éclectique qui va succéder à l'école idéologique en philosophie, à partir des années 1820, a toujours voulu mettre hors de doute la légitimité de la distinction de la physiologie et de la psychologie. Victor Cousin n'a rien dit qui puisse autoriser cette distinction absolue entre physiologie et psychologie et Théodore Jouffroy a particulièrement insisté sur la solidarité de ces deux sciences. Ce ne sont donc pas les psychologues qui se sont mis en antagonisme avec les physiologistes; ce sont ces derniers qui ont presque toujours fait scission, ou même, allant plus loin, n'ont pas hésité à nier jusqu'à l'existence de la psychologie, non seulement comme science distincte, mais comme science quelconque. Cf. Vermeren, P. (1995). Victor Cousin. Le jeu de la philosophie et de l'état. Paris: L'Harmattan. Nicolas, S. (2003). La psychologie de Théodore Jouffroy. Paris: L'Harmattan. 16 Besançon, S. (1997). La philosophie de Cabanis. Une réforme de la psychiatrie. Paris: Institut Synthélabo.

XII

par la sensibilité interne corporelle. Si l'on n'observe pas d'anomalie patente dans le cerveau, c'est qu'il faut invoquer l'interférence avec la pensée, de la sensibilité d'autres organes (organogenèse extra-cérébrale). Cabanis exclura la pensée elle-même, en tant que production cérébrale, de toute responsabilité dans l'origine de l'aliénation et considérera la folie comme la conséquence du chaos des impressions internes comme externes. Une des causes de la folie se situe donc à un niveau antérieur à celui de l'activité cérébrale au niveau des organes de la génération 17. Cependant, Cabanis ne va pas rejeter l'hypothèse psychogénique puisqu'il concevra d'appliquer aux fous le traitement moral. Il soulignera l'importance des récents travaux de PinelI8 sur la folie pour le mouvement idéologiste. Pinel partageait la vision de Cabanis de la médecine; il donnera d'ailleurs à son fameux traité le qualificatif de "médicophilosophique". Les successeurs de Pinel, en particulier Esquirol (17721840) et ses élèves, continueront le programme tracé par Cabanis et seront les premiers acteurs de la psychiatrie française naissante 19. La fondation en 1843 des "Annales Médico-Psychologiques" par Jules Baillarger (1809-1890), Laurent Cerise (1807-1869) et F. A. Longet (1811-1871) portant le sous-titre "Journal de l'anatomie, de la physiologie, et de la pathologie du systèlne nerveux, destiné particulièrement à recueillir tous les documents relatifs à la science des rapports du physique et du moral, à la pathologie mentale, à la ,nédecine légale des aliénés, et à la clinique des névroses" puis la fondation de ladite société en 1852 feront partie de l'héritage de Cabanis et de Pinel. Ainsi, les aliénistes, mais aussi les physiologistes et les médecins comme Bichat et Broussais continuèrent les recherches que Cabanis avait recommandées plus que personne et préparèrent des lecteurs à leurs modernes successeurs.

Ibid. 18 Pinel, Ph. (an IX, 1800). Traité médico-philosophique sur l'aliénation nlentale, ou la fnanie. Paris: Richard, Caille & Ravier. À paraître prochainement chez L'Harmattan. 19 Goldstein, J. (1997). Consoler et classifier: L'essor de la psychiatrie française. Paris: Institut Synthélabo.

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XIII

Épilogue Les idées philosophiques des idéologues vont perdurer tout au long du siècle2o. Pourtant leur mouvement va être stoppé très tôt. En effet, les idéologues étaient vus de moins bon œil par Bonaparte qui, n'ayant plus besoin d'eux, avait changé d'attitude à leur égard; ils avaient eu le tort très grave de rester des partisans convaincus de l'idée républicaine. Tenace dans sa haine, il avait décidé de les priver de leurs lieux de réunion dont ils disposaient officiellement jusque-là. Par un arrêté du 23 janvier 1803, la classe des Sciences morales et politiques, où ils constituaient une forte majorité, fut supprimée. Ses membres furent dispersés dans d'autres Académies et se trouvèrent dans l'impossibilité de faire bloc et d'exercer une action commune sur l'opinion. Le mouvement idéologiste allait s'effondrer après l'Empire et faire place à une autre école philosophique21 (l'éclectisme) qui continuera à combattre au cours du XIXe siècle les nouveaux matérialistes qui se réclameront de Cabanis22. Nous proposons dans la suite de cette introduction la présentation critique par François Thurot en 1800 des six premiers mémoires, qui correspondent à ceux publiés dans ce premier volume, et la table analytique de l'ouvrage (volume I) donnée par A. L. C. Destutt de Tracy dans la seconde édition de 1805 et supervisée par Cabanis luimême. Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale à l'Université de Paris V - René Descartes. Institut de psychologie. Laboratoire de Psychologie expérimentale EPHE et CNRS UMR 8581 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.
20

21 Cf. Vermeren, P. (1995). Victor Cousin. Le jeu de la philosophie et de l'état. Paris: L'Harmattan. 22 Pour des écrits contre la philosophie matérialiste de Cabanis: du côté des médecins spiritualistes, cf. Dubois, F. (d'Amiens) (1842). Examen des doctrines de Cabanis, Gall et Broussais. Paris: H. Cousin; du côté des philosophes spiritualistes: Ladevi-Roche, P. (1838). Réfutation du matérialisme et démonstration de spiritualisme par la physiologie et la psychologie. Paris: Hachette. - Ladevi-Roche, P. (1863). Réponse au livre de Cabanis sur les rapports du physique et du moral. Paris: Hachette.

Cf. Picavet, op. cit.

XIV

Présentation

par François

Thurot

des six premiers

mémoires23

Citoyens, c'est à vous qui êtes honorablement inscrits parmi les partisans et les défenseurs de la saine philosophie, qu'il appartient de signaler les progrès qu'elle a fait faire à la raison humaine. Permettez-moi donc d'appeler votre attention sur une suite de mémoires qui se trouvent parmi ceux de l'Institut nationae4, et qui me paraissent propres à répandre sur la science positive de la morale, une lumière également précieuse et incontestable. Le C. Cabanis, à qui nous devons ce beau travail, y expose « les rapports de l'étude physique de l'homme avec celle des procédés de son intelligence; ceux du développement systématique de ses organes avec le développement analogue de ses sentiments et de ses passions, rapports d'où il résulte clairement que la physique, l'analyse des idées et la morale ne sont que les trois branches d'une seule et même science, qu'on peut appeler à juste titre la sc ience de l'homme. » Pour caractériser le degré de perfectionnement que cette science vient d'acquérir par les méditations du C. Cabanis, peut-être faut-il jeter un coup d'œil sur l'état où l'avaient laissée les philosophes qui l'ont précédé dans cette carrière. Et d'abord un fait assez remarquable, c'est que depuis Aristote jusqu'à Locke, et l'on pourrait dire même jusqu'à Condillac, tout ce qui a été écrit sur la métaphysique, la logique, l'analyse des sensations et des idées, n'a été à proprement parler que de la grammaire générale; c'est-à-dire que ces philosophes n'ont fait la plupart du temps qu'analyser les mots et déterminer, avec plus ou moins de succès, le nombre et la nature des idées qui y sont attachées. Que l'on relise attentivement l'Essai de Locke, dit M. Horne- Tooke25, et que l'on juge si les conclusions de cet immortel écrivain, lorsqu'elles sont exactes, ne sont pas également justes et évidentes, en substituant le mot terlnes au mot idées partout où il parle de la comparaison, de la composition, etc., des idées. Il est aisé de voir, pour le dire en passant, que, dans l'état où était la philosophie rationnelle à l'époque où Descartes voulut établir la doctrine des idées innées, il ne fallait, pour réfuter cette doctrine, que
23 Thurot, F. (an VIII, 1800). Lettre aux auteurs de la Décade sur divers mémoires du citoyen Cabanis. Les six premiers mémoires sur les rapports du physique et du moral de I'homme. La Décade philosophique, politique et littéraire, vol. 25, 3e trimestre; n° 23,20 floréal (l0 mai) ; n° 26, 20 prairial (9 juin) ; n° 27,30 prairial (l9 juin), 262-270,462-468, 521-528. 24 Partie des Sciences morales et politiques, t. 1, depuis la page 37 jusqu'à la page 208. 25 M. Horne Tooke est l'auteur d'un ouvrage très neuf et très ingénieux sur la grammaire générale. [ETIEA TITEPOENTA or the diversions of purely. 1786.J

xv

demander si les mots aussi sont innés. Mais un principe important, ou plutôt comme le dit très bien le C. Cabanis, un dernier résultat auquel ces considérations ont donné un degré d'évidence palpable, pour ainsi dire, c'est que nos idées viennent des sens. On sait quel parti Helvétius, Condillac, Charles Bonnet, et quelques autres hommes de génie, ont tiré de cette vérité. Cependant, faute d'attacher à l'expression de sensibilité physique toute l'étendue qu'elle comporte réellement, il s'est trouvé plusieurs phénomènes qu'ils ont mal expliqués, et un grand nombre d'autres encore qu'ils semblent n'avoir pas aperçus. Il était réservé à un homme qui joindrait, à des connaissances profondes en physiologie, un esprit aussi juste qu'étendu, de rectifier les erreurs échappées à ces illustres écrivains, et d'ouvrir une route nouvelle, une source féconde en applications utiles à l'éducation, à la morale, en un mot au bonheur et au perfectionnement des nations et des individus. Les mémoires du C. Cabanis me paraissent réunir éminemment ces divers avantages, et j'ai pensé, citoyens, que vous accueilleriez avec intérêt l'exposé rapide que je vous fais de sa doctrine. Au reste, on conçoit facilement que ce n'est pas dans un simple extrait qu'on peut prendre une idée suffisante de cette doctrine aussi neuve qu'importante, et dont la nouveauté même rend presque indispensables tous les développements dont l'auteur l'a appuyée. Mon but est donc essentiellement de fixer l'attention des bons esprits sur l'ouvrage même du C. Cabanis, qui a su exposer ses idées dans un style à la fois noble, élégant et facile, et parfaitement approprié à la dignité du sujet. Le premier mémoire intitulé Considérations sur l'étude de I 'homme et sur les rapports de son organisation physique avec ses facultés intellectuelles, sert en quelque sorte d'introduction à tout le système des recherches que l'auteur se propose de faire, et des idées qu'il veut établir. Il y marque nettement son point de départ, les conditions qu'il croit nécessaires pour assurer le succès dans ce genre de considérations, et les questions accessoires qu'il peut être utile d'écarter, soit parce qu'elles sont entièrement inaccessib les à l'esprit humain, d'après la nature de ses facultés, soit parce que, dans l'état actuel de nos connaissances, on peut en regarder l'examen comme prématuré. Ainsi, après avoir esquissé rapidement l'histoire de la philosophie rationnelle, il observe que les hommes qui ont eu le plus de vues utiles et importantes dans cette partie, ont assez généralement eu des connaissances physiologiques, et que c'est pour avoir été plus étrangers à ce genre d'instruction qu'Helvétius et XVI

Condillac sont tombés l'un et l'autre, dans des erreurs capitales. « S'ils eussent mieux connu l'économie animale, dit le C. Cabanis, le premier attrait-il pu soutenir le système de l'égalité des esprits? Le second n'aurait-il pas senti que l'âme, telle qu'il l'envisage, est une faculté, mais non pas un être; et que si c'est un être, à ce titre, elle ne saurait avoir plusieurs des qualités qu'il lui attribue? » - « Puisque nos idées, dit-il ailleurs, ne sont que le résultat de nos sensations comparées, il s'ensuit qu'il n'existe pour nous de causes extérieures que celles qui peuvent agir sur nos sens, et que tout objet auquel nous ne saurions appliquer nos facultés de sentir, doit être exclu de ceux de nos recherches. » Jusqu'ici les écrivains qui ont traité de l'analyse des sensations n'ont envisagé la faculté de sentir que dans les organes des sens proprement dits; mais il s'en faut bien que les impressions particulières à ces organes embrassent l'universalité des phénomènes produits par la sensibilité physique, répandue ainsi que la vie dans tout le système de l'économie animale: système qui lui-même est susceptible d'éprouver des modifications variées à l'infini, à raison de l'âge, du tempérament, du sexe, du climat, du régime, de l'état sain ou maladif, etc. Cette seule considération, dont la plus légère attention suffit pour nous faire sentir l'éclatante vérité, nous montre la science de l'homme sous un point de vue entièrement neuf, et ouvre à l'esprit de recherche et d'analyse un champ immense et bien séduisant par la multitude et l'importance des faits qu'on peut y recueillir. « C'est sous ce point de vue, dit avec raison le C. Cabanis, que l'étude physique de l'homme est principalement intéressante; c'est là que le philosophe, le moraliste, le législateur, doivent fixer leurs regards, et qu'ils peuvent trouver à la fois et des lumières nouvelles sur la nature humaine, et des vues fondamentales sur son perfectionnement. » Mais encore une fois il ne peut être permis de marcher dans cette route nouvelle qu'à ceux à qui les sciences physio logiques et médicales sont familières; et sous ce rapport, qui mieux que le C. Cabanis pouvait entreprendre de développer les idées et les théories importantes auxquelles ces considérations peuvent conduire? Dans l' Histoire physiologique des sensations, qui fait la matière du second mémoire, l'auteur, toujours attentif à bien assurer sa marche, et à ne laisser derrière lui aucune difficulté qu'il soit possible d'éclaircir, s'arrête un moment sur une discussion qui s'était élevée entre les plus célèbres physiologistes. Haller niait que la sensibilité fût l'unique cause des mouvements organiques, et il reconnaissait dans les fibres XVII

musculaires, ou plutôt dans les nerfs qui sont unis à ces fibres, une propriété distincte et même indépendante, à certains égards, de la sensibilité, et il lui donnait le nom d'irritabilité. L'école de Stahl et beaucoup d'autres soutenaient, au contraire, que l'on devait uniquement rapporter à la sensibilité tous les phénomènes dont les disciples de Haller croyaient devoir faire deux classes distinctes. Mais ce n'est guère ici qu'une question de mots, comme l'observe le C. Cabanis. « En effet, dans l'une et dans l'autre hypothèse, les phénomènes s'expliquent à peu près de la même manière, et l'analyse philosophique s'y applique également bien; seulement, il y a plus de simplicité dans celle de l'école de Stahl, et l'unité du principe physique y cadre mieux avec l'unité du principe moral, qui bien certainement n'en est pas distinct. » Une vérité universellement reconnue, et qui résulte des expériences les plus simples et les plus familières, c'est que les nerfs sont le siège particulier de la sensibilité qu'ils distribuent dans tout le système de nos organes, dont ils forment le lien général. Mais les impressions qui affectent les diverses parties de ce système ne se font pas d'une manière uniforme; « elles ont, au contraire, relativement à l'individu qui les reçoit, des effets très différents; les unes lui viennent des objets extérieurs; les autres, reçues dans les organes internes, sont le produit des fonctions vitales: il a presque toujours la conscience des unes, il peut du moins s'en rendre compte. Il ignore les autres; il n'en a du moins aucun sentiment distinct. Enfin les dernières déterminent les mouvements dont la liaison avec leurs causes échappe à ses observations. » Ainsi la circulation du sang, l'action péristaltique des intestins, etc., déterminée par des forces musculaires, ou par certains mouvements toniques, très ressemb lants à ceux que les muscles, proprement dits, exécutent, se font à notre insu. Il faudrait donc maintenant déterminer quelles sont les affections morales et les idées qui dépendent particulièrement de ces affections internes, et dont les organes des sens ne sont tout au plus que des instruments subsidiaires. L'auteur conclut de l'observation exacte et suivie des phénomènes « que les déterminations dont l'ensemble est désigné sous le nom d'instinct, ainsi que les idées qui en dépendent, doivent être rapportées à ces impressions intérieures, suite nécessaire des diverses fonctions vitales. » C'était beaucoup sans doute que d'avoir bien établi que toutes les idées et toutes les déterminations morales sont le résultat des impressions reçues par les différents organes; mais c'est assurément un progrès bien important que d'avoir montré que ces impressions ont des différences XVIII

générales très évidentes, et qu'on peut les distinguer par leur siège et par le caractère de leurs produits. Enfin on peut assurer hardiment que c'est avoir fait un grand pas de plus, dans la carrière des sciences morales et politiques, que d'avoir rattaché les observations embarrassantes qui regardent l'instinct à l'analyse philosophique. Il restait encore une grande lacune entre les impressions internes ou externes, d'une part, et les déterminations morales ou les idées, de l'autre. La philosophie rationnelle a désespéré de la remplir; et, sans doute, s'il avait été question de remonter à l'essence et à la cause première de ces phénomènes, on ne pourrait qu'applaudir à cette sage retenue. Mais il était possible au moins de jeter quelque lumière sur le mode d'association, pour ainsi dire, des impressions et des idées: c'est à quoi le C. Cabanis est parvenu à l'aide d'une analyse aussi ingénieuse que sévère. Voici comment il expose le résultat de ses recherches sur cet objet: « On peut considérer, dit-il, les opérations de la sensibilité comme se faisant en deux temps. D'abord les extrémités des nerfs reçoivent et transmettent le premier avertissement à tout l'organe sensitif, ou seulement à l'un de ses systèmes isolés; ensuite l'organe sensitif réagit sur elles, pour les mettre en état de recevoir toute l'impression; de sorte que la sensibilité, qui, dans le premier temps semble avoir reflué de la circonférence au centre, revient, dans le second, du centre à la circonférence; et que, pour tout dire en un mot, les nerfs exercent sur eux-mêmes une véritable réaction pour le sentiment comme ils en exercent une autre sur les parties musculaires pour le mouvement. » «... Pour se faire une juste idée de la pensée, » ajoute-t-il ensuite, « il faut considérer le cerveau comme un organe destiné spécialement à la produire, de même que l'estomac et les intestins à faire la digestion, le foie à filtrer la bile, etc. Les impressions, en arrivant au cerveau, le font entrer en activité comme les aliments, en tombant dans l'estomac, l'excitent à la sécrétion plus abondante du suc gastrique et aux mouvements qui favorisent leur dissolution. La fonction propre de l'un est de se faire des images de chaque impression particulière, d'y attacher des signes, de les combiner, de les comparer entre elles, d'en tirer des jugements et des déterminations, comme la fonction de l'autre est d'agir sur les substances nutritives dont la présence le stimule, de les dissoudre, d'en assimiler les sucs à notre nature. » Non seulement le système nerveux réagit sur lui-même pour produire le sentiment, et sur les muscles pour produire le mouvement, XIX

mais encore l'organe cérébral a la faculté de se mettre en action, pour ainsi dire spontanément, et de déterminer des mouvements analogues dans les autres organes, en vertu des causes dont l'action s'exerce dans son sein et s'applique directement à ses parties internes. Cette propriété est inhérente à la nature du système nerveux, et résulte essentiellement de la vitalité qui y paraît éminemment concentrée. « Nous remarquons donc clairement trois sortes d'opérations de la sensibilité que la différence de leurs effets nous force de ne pas confondre: la première se rapporte aux organes des sens; la seconde, aux parties internes, notamment aux viscères des cavités de la poitrine et du bas-ventre (et il faut comprendre avec ces derniers les organes de la génération) ; la troisième, à l'organe cérébral lui-même, abstraction faite des impressions qui lui sont transmises par ses extrémités sentantes, soit internes, soit externes. » Il est évident que ces observations répandent beaucoup de lumière sur un grand nombre de phénomènes jusqu'ici inexpliqués, tels que les extases dont l'effet est de concentrer la sensibilité, la pensée et la vie, pour ainsi dire, dans les foyers nerveux; les songes, particulièrement ceux qui ne sont pas le produit d'impressions reçues par les extrémités sentantes ; les délires, tantôt partiels, tantôt généraux « qui non seulement changent les relations morales de l'homme avec le monde extérieur, mais qui modifient en outre si puissamment la manière dont nos facultés purement organiques sont affectées dans ces nouvelles relations, etc... » En voilà assez sans doute pour faire connaître le mérite et l'importance du travail du C. Cabanis, et pour inspirer à ceux qui s'intéressent à ce genre de considérations le désir de le suivre lui-même dans les nombreux et savants développements qu'il donne à ses idées: c'est pourquoi je ne m'arrêterai point sur la dernière partie de ce mémoire où il décrit avec autant d'exactitude que de sagacité le mécanisme et les propriétés particulières, si je puis m'expliquer ainsi, de chacun des organes de nos sens proprement dits. Ce morceau, quoique traité d'une manière neuve dans les détails, contient des notions plus familières à la plupart des lecteurs, et, par cela même qu'il est écrit dans un style extrêmement attachant, ne pourrait que perdre à être présenté dans un extrait. Je reviendrai dans une autre lettre sur la suite de ces mémoires, insérés dans le volume que la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national a publié cette année. Citoyens, j'ai tâché de montrer, dans la lettre que je vous ai précédemment adressée, comment le C. Cabanis, par des observations xx

plus précises sur l'organisation physique de l'homme, par des considérations plus approfondies sur le mécanisme de la pensée, était parvenu à placer les sciences qu'on appelle métaphysiques et morales, au rang des sciences physiques naturelles, et à donner ainsi à cette partie de nos connaissances un degré de certitude et d'évidence dont on aurait eu peine à les croire susceptibles. Je vais maintenant exposer les développements ultérieurs, que le même Citoyen a donné à cette doctrine à la fois si neuve et si intéressante, et les applications heureuses qu'il en a faites à l'analyse de l'influence des âges, des sexes, et des tempéraments, sur les idées et les affections morales. Peut-être les esprits faibles, ou prévenus de certaines opinions, verront-ils avec quelque frayeur les progrès de cette philosophie audacieuse, qui, remontant par une marche serrée des effets aux causes, rétrécit prodigieusement l'empire des qualités occultes, et des abstractions vagues; mais qu'ils se rassurent, en considérant que, lors même qu'on serait parvenu à rattacher l'ensemble des phénomènes à un fait unique, dont le mode d'action serait connu, le principe de cette action sera sans doute éternellement inexplicable, et que là ils pourront toujours placer tous les rêves dont leur imagination aime à se nourrir; qu'ils nous permettent donc, en nous offrant cette consolation, de les inviter à être un peu moins intolérants. Mais je reviens aux mémoires de C. Cabanis. Dans ses considérations sur l'influence des âges, après quelques détails préliminaires sur les divers degrés d'accroissement que prennent les corps organisés (les végétaux et les animaux), les uns par les transformations successives que subit le mucilage, qui semble être leur principe constituant, les autres par celles que subit la gélatine, qui dans les animaux est le principe analogue au mucilage dans les plantes, l'auteur établit sur une foule de faits physiologiques et pathologiques les plus incontestables, des principes extrêmement lumineux, touchant les modifications diverses qu'éprouve l'économie animale aux différentes époques de la vie, et les modifications correspondantes qui se manifestent dans les idées et les affections morales de l'individu. Ainsi, chez les enfants, par exemp le, la prédominance relative du système nerveux, la quantité plus considérable de vaisseaux, l'irritabilité plus vive des muscles, donnent lieu à une multiplicité d'impressions, d'où résultent nécessairement des déterminations tumultueuses et continuellement variables; « mais en même temps l'organe cérébral, dans lequel les principes mêmes de la vie se préparent et s'élaborent, moins raffermi par les membranes cellulaires qui l'embrassent, ou qui se glissent dans ses XXI

divisions, entre facilement en jeu. Les moindres stimulants dont il éprouve l'action directe dans son sein, excitent de sa part des opérations d'autant plus faciles et plus promptes, qu'elles tiennent encore de près à celles de l'instinct, et d'autant plus favorables au développement de tout le corps, qu'elles sont plus générales et diffuses, qu'elles se fixent plus rarement dans un point particulier; de sorte que la vie s'exerçant partout, et sans cesse d'une manière égale, y prend chaque jour une nouvelle consistance. » Une époque très remarquable dans la vie des enfants et qui est marquée par des changements trop frappants pour qu'ils pussent échapper à la sagacité des anciens observateurs, c'est celle qui s'annonce vers leur septième année par la seconde dentition; alors les humeurs et les so lides prennent tout à coup des caractères plus prononcés, la révolution qui se fait en même temps dans le moral n'est pas moins sensib le, et, si tous les peuples civilisés placent à cette même époque l'âge de raison, il ne faut pas croire, dit le C. Cabanis, que ce soit au hasard et sans motif. En effet, c'est dans la période qui la suit, et qui précède l'âge de la puberté, c'est de sept à quatorze ans que le tissu cellulaire commence à s'élaborer davantage, que les solides ont plus de ton, que les stimulants répandus dans chacun des fluides prennent une activité plus considérable. Aussi cette période est-elle la plus décisive pour la culture du jugement: « C'est alors que les impressions commencent à se rasseoir, à se régler, que la mémo ire, sans avo ir perdu de sa facilité, commence à mettre mieux en ordre cette multitude d'impressions, et devient tout ensemble plus systématique et plus tenace... C'est alors aussi qu'il s'établit, entre l'enfant et les êtres sensibles qui l'environnent, des rapports véritablement moraux, que son jeune cœur s'ouvre aux affections touchantes de l'humanité. Heureux, ajoute le C. Cabanis, lorsqu'une excitation précoce ne lui donne point des idées qui ne sont pas de son âge, et n'éveille point en lui des passions qu'il ne peut encore diriger convenablement, ni même sentir et goûter! » L'ado lescence introduit dans le système une nouvelle série de mouvements; elle trouve déjà le tissu cellulaire, et toute la contexture des solides dans un état de condensation, d'élaboration, d'énergie qui manifeste la force journellement croissante des opérations. La crise de la puberté qui l'a précédée, un faisant refluer dans le sang un nouveau principe extrêmement actif, augmente beaucoup encore les qualités stimulantes de ce fluide. C'est le moment où l'organe cérébral tout entier XXII

reçoit le plus de ces impressions dont les causes agissent dans son sein même, c'est aussi celui où l'imagination exerce le plus d'empire; c'est l'âge de toutes les idées romanesques, de toutes les illusions... « Alors toutes les affections aimantes se transforment si facilement en religion, en culte! On adore les puissances invisibles comme sa maîtresse, peut-être uniquement parce qu'on adore ou qu'on a besoin d'adorer une maîtresse; parce que tout remue (sic) des fibres devenues extrêmement sensibles, et que cet insatiable besoin de sentir, dont on est tourmenté, ne peut se satisfaire suffisamment sur des objets réels. » J'ai cru devoir exposer, avec quelque étendue, les idées de l'auteur dans cette partie de son travail, afin de mettre les lecteurs à portée de saisir l'esprit de sa méthode dans ce parallèle soutenu entre deux ordres de facultés, dont les progrès sont tellement analogues, tellement liés entre eux, qu'il est impossib le de ne pas voir que le développement des unes est la cause immédiate et nécessaire du développement des autres. Il est aisé de sentir d'ailleurs que les explications physiologiques se compliquent en raison des phénomènes eux-mêmes; mais, comme l'observe avec raison le C. Cabanis, ce n'est pas un nouvel ordre de phénomènes, c'est seulement une gradation plus forte, une nuance plus marquée dans l'énergie des fonctions dont il a tracé le tableau; qu'il me suffise donc d'observer que partout et toujours les faits les plus authentiques servent d'appui à sa théorie, et que, si elle n'est pas dans tous les cas applicable aux individus pris isolément, cela tient à l'imperfection de nos connaissances dans l'état actuel; mais que l'application générale de ses principes est tellement frappante d'évidence, qu'il est aisé de pressentir que le progrès des lumières ne fera que les confirmer. En effet, on voit dans toute la suite des faits que présentent les révolutions physiques qui caractérisent les époques de l'âge mûr et de la vieillesse, la cause immédiate de phénomènes moraux que présentent généralement ces mêmes époques; ainsi l'âge mûr est marqué par les affections hypocondriaques et mélancoliques, par les passions ambitieuses, tristes et personnelles, parce que, bien qu'alors l'organisation ait acquis le plus grand degré d'énergie, la faculté de sentir n'a plus néanmoins cette flexibilité précieuse, cette fleur de délicatesse, si je puis m'exprimer ainsi, qui est le principe des affections douces, des sentiments nobles et désintéressés; il semble que la rigidité des organes communique aux impressions, et même aux opinions cette persistance et cette opiniâtreté qui les caractérisent à cette époque. XXIII

Il en est de même à peu près de la vieillesse dans certains cas, avec cette différence que les solides acquérant encore plus de densité, plus de raideur, la faiblesse ou l'embarras des fonctions réparatrices diminue progressivement les forces du système nerveux, et que le principe même du mouvement s'affaiblit à mesure que les instruments deviennent moins capables d'obéir à son impulsion, d'où il résulte nécessairement qu'à raison des progrès de l'âge, les opérations de l'esprit doivent de jour en jour prendre plus de lenteur et d'hésitation, le caractère de venir de plus en plus défiant et timide: ({La difficulté d'être augmentant dans une progression continuelle, le sentiment de la vie ne se répand plus au-dehors; une nécessité fatale replie sans cesse le vieillard sur luimême, et son égoïsme est l'ouvrage immédiat de la nature. » L'auteur explique avec beaucoup de sagacité et de netteté comment dans la vieillesse les impressions les plus récentes s'effacent aisément, et comment celles de l'âge mûr s'affaiblissent, tandis que celles du premier âge, au contraire, redeviennent souvent plus vives et plus distinctes. Je ne m'arrêterai pas sur l'explication de ce phénomène qui exigerait de trop grands développements; mais les réflexions qui terminent cette intéressante partie du travail du C. Cabanis m'ont paru dignes de l'attention de tous les hommes qui pensent. ({La mort, dit-il, n'a rien de redoutable aux yeux de la raison: elle n'épouvante que les imaginations faibles qui ne savent jamais apprécier au juste ce qu'elles quittent et ce qu'elles vont retrouver; ou les âmes coupables, qui souvent au regret du passé, si mal mis à profit pour leur bonheur, joignent les terreurs vengeresses d'un avenir douteux. Pour un esprit sage, pour une conscience pure, la mort n'est que le terme de la vie, c'est le soir d'un beau jour. » Bacon avait recommandé aux recherches des médecins de son temps les moyens de rendre nos derniers moments heureux encore, ou du moins paisibles, et jamais, en effet, sujet ne fut plus digne d'exciter les efforts du génie. Le C. Cabanis se propose de développer avec étendue ses vues sur cette importante question, et ce sera un nouveau service qu'il aura rendu à la philosophie et à l'humanité. Il est évident que les modifications apportées par le progrès des années dans l'organisation physique de l'homme, ont, généralement parlant, la même influence sur celle de la femme; mais il existe incontestablement, d'un sexe à l'autre, des différences physiques et morales trop prononcées pour qu'elles ne méritent pas un examen attentif, et cet examen est l'objet du mémoire intitulé: De l'influence des sexes sur le XXIV

caractère des idées et des affections morales. C'est d'abord un fait certain que les fibres charnues sont plus faibles, et le tissu cellulaire plus abondant chez les femmes que chez les hommes. Or la faiblesse des muscles, qui résulte de cette constitution, inspire un dégoût d'instinct pour les exercices violents, ramène à des amusements et à des occupations sédentaires, donne lieu à une sensibilité plus active, à une mobilité plus grande dans le système nerveux, en sorte que les impressions, étant plus fugitives et plus multipliées, ont moins de persistance et de profondeur. Ces données sembleraient presque suffisantes pour expliquer les dispositions, les goûts et les habitudes générales des femmes; elles aimeront de préférence les travaux qui demandent plus d'adresse que de vigueur, elles s'exerceront plutôt sur des petits objets, et par conséquent leur esprit acquerra plus de finesse et de pénétration que de force et d'étendue, etc. En analysant ainsi les détails d'un assez grand nombre de faits relatifs à l'économie animale dans les deux sexes, et en comparant ces faits entre eux, on entrevoit les raisons des différences et des ressemblances les plus remarquab les. Mais, lorsqu'on en vient aux considérations morales, le tableau qui se présente est infiniment plus vaste, les objets en sont infiniment plus variés et plus nombreux, et, comme l'avoue le C. Cabanis, il n'est pas aisé de démêler avec précision les causes de tant de phénomènes confus. Tout ce qu'il dit sur les différences essentielles qui caractérisent la nature morale, pour ainsi dire, des deux sexes, sur les inconvénients auxquels s'exposent les femmes qui affectent des qualités ou des habitudes qui ne doivent pas leur appartenir, est plein de justesse et de la plus saine raison. Peut-être néanmoins n'a-t-il pas assez modifié certains principes généraux qu'il établit, et auxquels le perfectionnement de l'art social et les excellentes réflexions du C. Cabanis lui-même, à la fin de ce mémoire, doivent nécessairement apporter quelques restrictions. « Il faut, dit-il, que l'homme soit fort, audacieux, entreprenant; que la femme soit faible, timide, rusée. Telle est la loi de la nature, etc. » Sans doute la nature a fait l'homme plus fort que la femme, et de cette différence naturelle résultent les qualités et les grâces mêmes propres à chaque sexe; mais, comme la raison perfectionnée apprend à l'homme à n'être ni audacieux, ni entreprenant contre la justice, cette même raison apprend à la femme à n'être ni faible ni timide dans les circonstances où les qualités opposées lui deviennent nécessaires. Quant à la ruse, c'est l'arme que le faible opprimé oppose à l'oppresseur injuste, et dans un système de choses bien xxv

ordonné cette arme doit devenir inutile. 1.-1. Rousseau, l'un des écrivains qui ont peint, avec le plus de charme et de vérité, les femmes telles qu'elles sont, avec leurs qualités et leurs défauts, n'a peut-être pas aussi bien vu ce qu'elles pourraient être pour leur bonheur et pour le nôtre. Ses idées sur cet objet, quoique présentées avec toute la magie de cette éloquence vraiment entraînante, dont aucun écrivain peut-être n'a possédé le secret du même degré que lui, sont la plupart du temps incohérentes ou fausses; il semble n'avoir vu dans les femmes que les objets de la sensualité des hommes, ou de cet amour délirant et enthousiaste qui fait à la fois le charme et le tourment des beaux jours de notre jeunesse, mais dont l'influence ne peut, sans le plus grand inconvénient, s'étendre sur un âge plus avancé; et sous ce rapport il est impossible de combattre les funestes impressions qui peuvent résulter des ouvrages de Rousseau, avec plus de force et de véritable supériorité que ne l'a fait le C. Cabanis dans les divers passages que je vais transcrire: « Non, l'amour, dit-il, l'amour, tel que le développe la nature, n'est pas ce torrent effréné qui renverse tout: ce n'est point ce fantôme théâtral qui se nourrit de ses propres éclats, se complaît dans une vaine représentation, et s'enivre lui-même des effets qu'il produit sur les spectateurs fascinés: c'est encore moins cette froide galanterie, qui n'a pas même, en se jouant dans l'expression recherchée des sentiments tendres et délicats, la prétention de tromper la personne à laquelle ils s'adressent... Sous le régime bienfaisant de l'égalité, sous l'influence toute-puissante de la raison publique, libre enfin de toutes les chaînes dont l'avaient chargé les absurdités politiques, civiles ou religieuses, étranger à toute exagération, à tout enthousiasme ridicule, l'amour sera le consolateur, mais non l'arbitre de la vie; il l'embellira, mais ne la remplira point, car, lorsqu'il la remplit, ilIa dégrade, et bientôt il s'éteint lui-même dans les dégoûts... » Les anciens, qui étaient éminemment doués du génie de l'observation, avaient bien remarqué qu'à certaines formes extérieures très prononcées, à certaines constitutions physiques distinctes, correspondent généralement des passions, des affections morales très caractérisées, et qui sont constamment les mêmes pour les mêmes tempéraments: mais, sur les faits de l'économie animale qu'ils avaient su démêler avec tant de finesse et décrire avec tant de vérité, ils avaient élevé un système faux, parce que l'art des expériences, ce puissant et heureux supplément de l'observation directe, leur était inconnu. Le C. Cabanis, en appliquant les découvertes des modernes dans l'anatomie et dans la physiologie, à la XXVI

recherche de l'influence des tempéraments sur la formation des idées et des affections morales, a jeté le plus grand jour sur ce sujet si important, et il est parvenu, par une route entièrement différente, mais bien plus sûre, à des résultats qui confirment en grande partie la théorie des anciens, et qui lui ont donné l'occasion, en appuyant cette théorie sur ses véritables bases, de la modifier à certains égards, et de la compléter à quelques autres. Ainsi, au lieu de quatre tempéraments principaux ou simples que les anciens avaient admis, le sanguin, le bilieux, le flegmatique ou pituiteux, et l'atrabilaire ou mélancolique, le C. Cabanis en admet six; mais les Anciens rapportaient à la prédominance de quatre humeurs primitives, le sang, la bile, la pituite et l'atrabile, les quatre tempéraments dont nous venons de parler, et cette hypothèse, qui a quelque chose de séduisant par sa simplicité, ne peut être admise sous aucun rapport, parce qu'aucun phénomène de l'économie animale, mieux observée et mieux connue, ne la justifie, et que l'atrabile telle que les Anciens la décrivent, c'est-à-dire formant une humeur naturelle du corps, n'existe véritablement pas. Laissons donc de côté la doctrine des anciens qui ne nous offre que des observations directes, pleines, à la vérité, de justesse et de sagacité, et revenons à la théorie de notre auteur qui nous présente un grand ensemble de faits parfaitement liés, et d'observations plus justes, plus étendues, et par conséquent plus fécondes en conséquences très importantes. Le premier fait sur lequel l'auteur arrête son attention dans cette recherche, c'est la fonction propre des poumons, qui est de respirer l'air atmosphérique, et, en le décomposant, de déterminer dans le sang des changements remarquables. Ils transforment le chyle en sang, et contribuent en grande partie à la production de la chaleur animale ; d'où il est aisé de conclure que des poumons plus volumineux produisent, toutes choses égales d'ailleurs, une sanguification plus active et plus complète, fournissent une plus grande quantité de chaleur, et impriment par un mouvement plus rapide au sang. Un autre état organique, qui accompagne communément celui qu'on vient de décrire, et qui en dérive naturellement, c'est celui qui est caractérisé par la souplesse des muscles, par la docilité des fibres qui sont en même temps imprégnées d'une vitalité considérable et partout égale et constante. De là, une aisance remarquable dans les fonctions, qui produit un grand sentiment de bien-être, et, pour passer à l'état moral qui est le résultat immédiat de cette organisation, de là l'éclat et la grâce dans les idées, la douceur et la bienveillance dans les XXVII

affections, mais aussi une sorte de mobilité et d'inconstance. L'esprit manquera de force et de profondeur; en un mot, ce sera le tempérament sanguin des Anciens avec tous les caractères qu'ils lui prêtent dans leurs descriptions. La capacité plus grande de la poitrine, la souplesse des solides, l'exacte proportion des humeurs, caractérisent donc le tempérament sanguin; mais, si, à la première des conditions qui déterminent le tempérament, on joint le volume plus considérable, ou l'activité plus grande du foie, les résultats deviendront entièrement différents. La bile qui est filtrée par cet organe est une humeur très active, très stimulante, qui imprime aux solides des mouvements plus vifs et plus forts, qui agit même immédiatement sur le système nerveux, et par lui sur les causes primitives de la sensibilité. Ordinairement les effets de la bile coïncident avec ceux de l'humeur séminale. Ces deux produits de fonctions et d'organes si différents acquièrent toute leur énergie à peu près aux mêmes époques; et le plus souvent elles ont des degrés correspondants d'exaltation. Il est aisé de voir que dans un pareil état organique les sensations seront extrêmement vives, et que, d'un autre côté, la tension et la raideur que ces humeurs si actives imprimeront aux solides et au système nerveux nuiront singulièrement à l'aisance et à la facilité des mouvements. Mais laissons le C. Cabanis lui-même nous tracer la peinture animée des effets qui résultent de cette disposition des organes: « Les résistances, dit-il, qui se font sentir dans toutes les fonctions, le caractère âcre et ardent que les dispositions ou la quantité de la bile impriment à la chaleur du corps, l'extrême sensibilité de toutes les parties du système, donnent à l'individu un sentiment presque habituel d'inquiétude. Le bien-être facile du sanguin lui est entièrement inconnu. Ce n'est que dans les grands mouvements, dans les occasions qui emploient et captivent toutes ses forces, dans les occasions qui lui en donnent la conscience pleine et entière, qu'il jouit agréablement et facilement de l'existence; il n'a pour ainsi dire de repos que dans l'excessive activité. » Tels sont les traits caractéristiques du tempérament que les anciens ont désigné sous le nom de bilieux. » « Maintenant, si, au lieu de ces poumons et de ce foie volumineux qui lui sont propres, on suppose une poitrine étroite et serrée, jointe à la constriction habituelle du système épigastrique, tout change de face. Les causes de résistance sont portées à peu près à leur dernier terme, la raideur originelle des solides s'accroît de plus en plus, les extrémités XXVIII

nerveuses sont douées d'une sensibilité vive; les muscles sont très vigoureux, la vie s'exerce avec une énergie constante, mais elle s'exerce avec embarras, avec une sorte de gêne. De là, des déterminations pleines d'hésitation et de réserve, des sentiments plus réfléchis, des appétits ou des désirs qui prennent plutôt le caractère de la passion que celui du besoin. C'est aux symptômes dont on vient de voir l'esquisse sommaire et rapide que l'on peut reconnaître le tempérament mélancolique. Une autre circonstance, qui peut servir à expliquer la grande énergie et l'activité constante du cerveau dans les hommes de ce tempérament, c'est l'influence particulière des organes de la génération, influence qui peut se présenter sous mille formes variées qui la dénaturent, mais que l'œil attentif de l'observateur sait toujours démêler. « IlIa reconnaît dans l'austérité d'une morale excessive, dans les extases de la superstition, dans ces maladies extraordinaires qui font les prophètes et les pythonisses... Il retrouve cette influence de l'amour dans les idées et les passions qui paraissent le plus étrangères à ses impulsions primitives, et jusque dans les privations superstitieuses ou sentimentales qu'il s'impose à lui-même. )} Enfin, si, malgré la capacité plus grande de la poitrine et le volume des poumons, la production de la chaleur et la force de la circulation sont peu considérables, ce qui peut venir de la mollesse originaire des fibres et du défaut d'énergie dans le foie et dans les organes de la génération, il se formera une quantité d'humeurs inertes, de mucosités, qui, épanchées de toutes parts, gêneront et affaibliront de plus en plus les vaisseaux, émousseront la sensibilité des extrémités nerveuses, détruiront graduellement le ton naturel des fibres charnues et la force des muscles, etc. ; ce sera le tempérament pituiteux ou flegmatique des anciens. On devine assez quelles doivent être les habitudes et les affections morales résultant d'un pareil état des organes; les sensations du flegmatique auront peu de vivacité, ses mouvements seront faibles et lents, et la tendance générale de ses habitudes le portera au repos; il ne connaîtra ni cette inquiétude particulière au bilieux, ni la gaieté brillante et la vivacité qui caractérisent le sanguin, en un mot, « le flegmatique sent, pense et agit lentement et peu)} . À ces quatre tempéraments parfaitement observés et décrits par les médecins anciens, mais dont ils ne soupçonnaient pas même les véritables causes, le C. Cabanis en ajoute deux autres: 1° celui qui est caractérisé par la prédominance du système nerveux ou sensitif sur le système musculaire ou moteur; 2° celui qui se distingue, au contraire, par XXIX

la prédominance du système moteur sur le système sensitif. En effet, on a observé que la faculté du mouvement n'était pas toujours en raison de la sensibilité; qu'une partie, ou même le corps tout entier, pouvait être peu sensible, et cependant capable de se mouvoir avec vigueur, ou peu capable de se mouvoir quoique fort sensible. Mais l'influence prédominante du cerveau peut s'exercer sur des fibres fortes, ou sur des fibres faibles. Dans le premier cas, il en résulte des déterminations profondes et persistantes, des élans durables, un enthousiasme habituel, des volontés passionnées; dans le second, des déterminations légères et fugitives, des impressions multip liées qui se succèdent sans relâche, et se détruisent mutuellement, des idées et des affections passagères, etc. L'auteur observe, à cette occasion, que l'une de ces deux modifications appartient plus spécialement à la nature particulière de l'homme, l'autre à la nature particulière de la femme. Au reste, il est aisé de reconnaître les différences essentielles et fondamentales qui caractérisent les deux tempéraments établis par le C. Cabanis; c'est au premier, à celui dans lequel dominent les forces sensitives, qu'appartiennent les hommes doués d'une imagination vive et brillante, d'une aptitude remarquab le aux travaux de l'esprit, aux sciences et aux arts; tandis que les individus qui n'éprouvent que le besoin d'exercer sans relâche leurs facultés mécaniques, qui sont entraînés dans une action violente et continuelle, qui presque toujours devance la réflexion et souvent même la rend impossible, qui ne vivent, pour ainsi dire, que par l'exercice ou la conscience de leur force extérieure, appartiennent essentiellement au tempérament où dominent les forces motrices. L'auteur observe avec raison que les mœurs de ces deux espèces d'hommes doivent paraître quelquefois n'appartenir qu'à peine au même système d'existence, et que le temps et la pratique de la vie en développant, en fortifiant leurs caractères divers, ne font que rendre plus sensible cette ligne de démarcation. C'est de la complication et de la combinaison de ces six tempéraments variés à l'infini et dans des proportions infiniment diverses, que se composent ceux que l'on a occasion d'observer; aucun n'a les caractères exacts et précis que l'on vient de présenter; aucun ne s'offre avec cet équilibre exact et parfait des qualités ou facultés diverses qui formerait le tempérament le plus heureux, le plus propre à assurer la jouissance pleine et entière de chacun des instants de la vie, et à lui garantir une longue xxx

durée. D'un autre côté, le tempérament peut être modifié, jusqu'à un certain point, par le régime, en prenant ce mot dans son acception la plus étendue: mais l'observation a démontré qu'un tempérament bien caractérisé ne change pas, et que même il se transmet des parents aux enfants; le mélange des races est peut-être le moyen le plus efficace de modifier et d'améliorer la nature humaine, et cet objet si digne de l'attention du moraliste et du philanthrope, appelle toutes les recherches du moraliste et du médecin observateur. Telles sont les conclusions du C. Cabanis, et les vues de perfectionnement auxquelles il s'est élevé en terminant cet intéressant ouvrage, qui n'est pas l'un des moins beaux monuments de la philosophie de ce siècle. En réfléchissant sur l'ensemble des faits présentés dans toute la suite de ces travaux, on ne peut s'empêcher de reconnaître que la nature morale a ses lois nécessaires et invariables, comme la nature physique, ou plutôt que cette distinction, produit de la faiblesse de notre intelligence, s'évanouit devant un examen plus approfondi, et une connaissance plus étendue des phénomènes, puisque, encore une fois, les affections qu'on appelle morales sont le résultat immédiat de certaines dispositions et combinaisons des organes et de leurs éléments constitutifs. Or, si l'on est parvenu à connaître quelques-unes des lois qui régissent le monde physique au point de prévoir et de déterminer avec certitude quelquesunes des révolutions et des modifications ou altérations auxquelles il peut être exposé, pourquoi ne pourrait-on pas aspirer à prévoir en partie, et à préparer les révolutions qui peuvent avoir lieu dans un autre ordre de choses, qui nous touche de bien plus près, et sur lequel nos moyens d'action sont beaucoup plus directs? Je ne doute point, quant à moi, que s'il est donné au génie de l'homme de pénétrer dans l'avenir, c'est surtout en suivant cette route de perfectionnement que lui ont tracée les sévères et exacts observateurs de la nature, qu'il y parviendra. Laissons la médiocrité jalouse et irritée s'attacher à verser le ridicule et la calomnie sur ces spéculations sublimes et si importantes au bonheur de l'humanité; le philosophe qui s'en occupe ne daigne pas apercevoir les vains et stériles efforts qu'elle fait pour le détourner de ses nobles travaux. Il poursuit en paix sa carrière, Versant des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

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TABLE ANALYTIQUE
par A. L. C. Destutt de Tracy26

PRÉFACE. - L'étude de l'homme physique est également intéressante pour le médecin et pour le moraliste. Pour atteindre le but particulier que chacun d'eux se propose, ils ont également besoin de considérer l'homme sous le double rapport du physique et du moral. On ne peut bien connaître l'un sans l'autre. L'étude de l'homme moral n'a plus été fondée que sur des hypothèses métaphysiques, dès qu'on l'a séparée de celle de l'homme physique. Locke et ses successeurs l'en ont rapprochée, mais pas encore assez. Il faut rep lacer les sciences morales sur cette base. C'est le but de cet ouvrage; c'est le seul moyen de les faire participer aux progrès rapides des sciences physiques, et de leur faire suivre une marche aussi sûre. Le moment est favorable. La science sociale, la morale privée et l'éducation y gagneront également. Au reste, on ne trouvera ici, ni applications à ces diverses sciences, ni discussions sur les causes premières. Il n'y sera question que de physiologie philosophique.

26 On trouve cette table révisée par Cabanis, P. J. G. (an XIII, 1805). Rapports du physique et du moral de l'homme (2 vol., 2e édition revue, corrigée et augmentée par l'auteur). Paris: Crapart, Caille & Ravier.

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1erMÉMOIRE. Considérations générales sur l'étude de l'homme, et sur les rapports de son organisation physique avec ses facultés.

INTRODUCTION. C'est une belle et grande idée que celle de considérer toutes les sciences comme les rameaux d'une même tige. Aucune de ces branches ne sont unies plus étroitement, que l'étude physique de l'homme et celle des procédés de son intelligence. C'est pour cela que l'Institut avait placé des physiologistes dans la section de l'analyse des idées. ~. I. Nous sentons: et des impressions que nous recevons, dépendent à la fois nos besoins et l'action des instruments destinés à les satisfaire. Nous sommes déterminés à agir, avant de nous être rendu compte des moyens, et même de nous être fait une idée précise du but que nous devons atteindre. C'est la marche constante de l'homme: elle se retrouve dans tous ses travaux. La philosophie rationnelle et la physiologie ont toujours marché de front. ~. II. Les premiers sages de la Grèce cultivèrent la médecine, la logique et la morale. Pythagore, Démocrite, Hippocrate, Aristote et Épicure fondèrent aussi leurs systèmes rationnels et leurs principes moraux sur la connaissance physique de l'homme. On n'a point les écrits de Pythagore: mais la doctrine de la métempsycose et celle des nombres prouvent qu'il avait bien observé les éternelles transmutations de la matière, et la périodicité constante de toutes les opérations de la nature. On ne connaît pas davantage les écrits de Démocrite: mais, puisqu'il faisait des dissections, il sentait le prix de l'observation et de l'expérience. Nous connaissons mieux Hippocrate. Ses écrits nous prouvent qu'il avait, comme il le dit lui-même, porté la philosophie dans la médecine, et la médecine dans la philosophie.

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Aristote est également recommandable par ses observations et par ses théories. Épicure suivit les traces de Démocrite. Mais il fit un emploi vicieux du mot volupté. Bacon, le restaurateur de l'art du raisonnement et le rénovateur de l'esprit humain, s'était occupé d'une manière particulière de la physique animale. On en peut dire autant de Descartes. Hobbes, l'élève de Bacon, n'avait pas cet avantage. Mais il est éminemment remarquable par la perfection de son langage. Locke, au contraire, qui a fait faire tant de progrès à la philosophie rationnelle, avait étudié l'homme physique. Char les Bonnet était encore meilleur naturaliste que métaphysicien. Il est à regretter que ce genre de mérite ait manqué à Helvétius et à Condillac. ~. III. La sensibilité est le dernier terme des phénomènes qui composent ce que nous appelons la vie; et elle est le premier de ceux dans lesquels consistent nos facultés intellectuelles: ainsi, le moral n'est que le physique considéré sous un autre point de vue. Du moment que nous sentons, nous sommes; nous connaissons notre existence. Et dès que nous avons pu nous assurer que la cause de nos impressions réside hors de nous, nous avons une idée de ce qui n'est pas nous. La différence de nos impressions nous apprend la différence qui existe entre leurs causes, du moins relativement à nous. Il n'existe pour nous de causes que celles qui peuvent agir sur nos moyens de sentir, et de vérités que des vérités relatives à la manière de sentir générale de la nature humaine. Mais cette manière de sentir n'est pas toujours exactement la même. Elle est différente entre les individus, suivant le sexe, et suivant l'organisation primitive ou le tempérament. Elle varie dans le même individu, suivant l'âge, et suivant l'état de santé ou de maladie.

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Elle est modifiée dans tous, par le climat et par l'ensemble des habitudes physiques ou le régime. C'est là ce que doivent méditer le philosophe, le moraliste et le législateur; c'est ce qu'avaient déjà observé les anciens. ~. IV. Ils avaient distingué quatre tempéraments, ou constitutions physiques différentes, auxquelles correspondaient des dispositions morales analogues. Ils appelaient tempérament tempéré par excellence, celui qui est formé par le mélange le plus heureux des quatre autres. C'est une espèce de beau idéal, dont se rapprochent plus ou moins tous les tempéraments tempérés réellement existants. ~. V. Les modernes ont perfectionné et rectifié cette doctrine; ils n'ont pas tout attribué à certaines humeurs. Ils ont pris en considération la prédominance, ou des forces sensitives, ou des forces motrices; La proportion des solides et des fluides; Le développement et la force, ou la faib lesse relatives de certains organes; Leurs communications sympathiques; Enfin, l'action des maladies sur le moral, même avant que cette action vicieuse devienne ou délire ou manie. ~. VI. Pour pousser plus loin ces recherches, il faut surtout étudier les organes particuliers du sentiment. Des expériences directes ont montré que ce sont bien véritablement les nerfs qui sentent; Que c'est dans le cerveau, dans la moelle allongée, et vraisemblablement aussi dans la moelle épinière, que l'individu perçoit les sensations; Et que l'état des viscères abdominaux influe fortement sur la formation de la pensée. Beaucoup d'observations éparses jettent du jour sur plusieurs conséquences de ces vérités générales. Ainsi, il est prouvé que la connaissance de l'organisation répand déjà beaucoup de lumières sur celle de la formation des idées. Il faut encore qu'elle fournisse les bases de la morale. XXXV

La saine raison ne peut les chercher ailleurs: car les rapports des hommes dérivent de leurs besoins; et leurs besoins moraux ne naissent pas moins de leur organisation, que leurs besoins physiques, quoique moins directement. L'usage des signes de nos idées nous est nécessaire pour penser: et leur emploi fait naître en nous cette disposition appelée sympathie, par laquelle l'homme jouit et souffre avec ses semblables, et, par suite, avec beaucoup d'autres êtres. g. VII. La connaissance de ces objets nous donne beaucoup de moyens d'influer sur le perfectionnement même de nos organes et de nos facultés. On va donc les traiter dans l'ordre qui suit: Histoire physiologique des sensations; Influence 1°. des âges, 2°. des sexes, 30. des tempéraments, 40. des maladies, 50. du régime, 60. du climat, sur la formation des idées et des affections morales. Considérations sur la vie animale, l'instinct, la sympathie, le sommeil et le délire. Influence, ou réaction du moral sur le physique. Tempéraments acquis. lIe. MÉMOIRE. Histoire physiologique des sensations. Aux différences et aux modifications des organes, correspondent constamment des différences et des modifications dans les idées et les passions. L'histoire des sensations est destinée à remplir les lacunes qui séparent les observations de la physiologie des résultats de l'analyse philosophique. g. 1. Les impressions reçues par les parties sensibles sont également la source de toutes les idées et de tous les mouvements vitaux. Mais, dans les déterminations des animaux, en est-il qui soient indépendantes de tout raisonnement et de toute volonté de l'individu, et qui méritent le nom d'instinctives?

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Et dans les mouvements organiques, en est-il qui dépendent d'une propriété particulière, appelée irritabilité, distincte et indépendante de la sensibilité? Ces deux questions se tiennent. Si l'on admet la deuxième supposition, on pourra, ou du moins on croira concevoir plus facilement la formation de nos diverses déterminations: on fera les déterminations instinctives dépendantes de l'irritabilité (ce qui, au reste, ne les expliquera guère). Mais, si on admet la première, il y a quelques modifications à apporter dans la manière dont on explique ordinairement comment toutes nos idées et toutes nos déterminations nous viennent par les sens. La deuxième question n'est guère qu'une question de mots, et ne change rien à l'analyse philosophique. Il n'en est pas de même de la première, nous allons l'examiner. ~. II. Vivre, c'est sentir. Se mouvoir est le signe de la vitalité. Mais beaucoup de nos mouvements sont va lontaires : d'autres s'exercent sans notre participation. Des effets si divers peuvent-ils être imputés à la même cause, la sensibilité? Expérience. Quand on lie, on coupe tous les troncs des nerfs d'une partie, au même instant elle devient entièrement insensible; et la faculté de tout mouvement volontaire s'y trouve abolie: celle de recevoir quelques impressions et de produire de vagues mouvements de contraction, subsiste encore quelque temps, et bientôt arrivent la cessation totale de la vie et la décomposition. Conséquence. Les nerfs sont le siège particulier de la sensibilité. Ce sont eux qui la distribuent dans tous les organes, dont ils forment le lien général et alimentent la vie. Les impressions isolées, les mouvements irréguliers qui subsistent encore quelques instants après la section, tiennent à des restes d'une sensibilité partielle qui ne se renouvelle plus. L'irritabilité n'est qu'une conséquence de la sensibilité, et le mouvement un effet de la vie: car les nerfs sentent, mais ne se meuvent pas. Ils sont l'âme du mouvement des muscles, mais ne sont point irritables directement.

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9. III. Il résulte de là: 1°. que les nerfs sont les organes de la sensibilité; 2°. que de la sensibilité seule dépendent les perceptions qui se

reproduisent en nous; 30. que les mouvementsvolontairesne s'exécutent
qu'en vertu de ces perceptions; et que les organes moteurs sont soumis aux organes sensitifs, et ne sont animés et dirigés que par eux; 4°. que les mouvements involontaires et inaperçus dépendent d'impressions reçues dans les organes, lesquelles sont dues à leur sensibilité. Observez pourtant que, quoique nous soyons fondés à distinguer la facu lté de sentir de celle de se mouvoir, nous ne pouvons concevoir l'action de sentir, pas plus qu'aucune autre action, sans un mouvement quelconque opéré, et qu'ainsi la sensibilité se rattache peut-être aux causes et aux lois du mouvement, source générale de tous les phénomènes de l'univers. Quoi qu'il en soit, il est certain que nous recevons des impressions qui nous viennent de l'extérieur, et d'autres qui viennent de l'intérieur. Nous avons ordinairement la conscience des unes; le plus souvent, nous ignorons les autres, et par conséquent la cause des mouvements qu'elles déterminent. Les philosophes analystes paraissent avoir souvent négligé ces dernières, et donné exclusivement aux autres le nom de sensations. 9. IV. Dans ce sens restreint du mot sensation, il est hors de doute que toutes nos idées et nos déterminations ne viennent pas des sensations: car beaucoup sont dues à des impressions internes, résultantes du jeu des différents organes. Il resterait: 10. à déterminer quelles sont les idées et les déterminations qui dépendent particulièrement de ces impressions internes; 2°. à les classer de manière qu'on pût assigner à chaque organe celles qui lui sont propres. Cette deuxième opération est évidemment impossib le ; puisque l'individu n'a point la conscience de ces impressions, ou du moins ne l'a que confusément, et que les rapports du sentiment au mouvement y demeurent inaperçus pour lui. La première est possible à un certain point. 9. v. On doit rapporter aux impressions internes: 1°. les déterminations qui se manifestent dans l'enfant et dans les jeunes animaux au moment de la naissance, et les passions qui se manifestent aussitôt sur leurs physionomies; 20. celles qui tiennent au développement des organes XXXVIII

de la génération; 30. celles relatives, dans certaines espèces, à des
organes qui n'existent pas encore; 4°. l'instinct maternel; 5°. les effets de la mutilation: en un mot, tout ce que l'on appelle instinct, par opposition à ce qu'on appelle détermination raisonnée. Le mot instinct, dans cette acception, a une signification très conforme à son étymologie (impulsion intérieure) ; et l'on voit pourquoi il est supérieur dans les espèces où il est moins troublé par le raisonnement. C'est un pas de fait. Mais il reste une grande lacune entre les impressions, soit internes, soit externes, d'une part, et les idées et les déterminations morales de l'autre. La philosophie rationnelle a désespéré de la remplir; la physiologie ne l'a pas encore tenté: voyons ce qu'il est possible de faire pour la diminuer. g. VI. 1°. On ne peut concevoir la sensibilité sans douleur, ou
sans plais ir .

2°. Dans le premier cas, il y a constriction des extrémités sentantes ; dans le second, il y a épanouissement. 30. Pour produire le sentiment, l'organe sensitif réagit sur luimême comme pour produire le mouvement, il réagit sur l'organe moteur. 4°. La sensibilité agit à la manière d'un fluide dont la quantité est déterminée. Si elle se porte avec abondance dans un de ses canaux, elle diminue proportionnellement dans les autres. 5°. La réaction part toujours d'un des centres nerveux, et l'importance de ce centre est proportionnée à celle des fonctions vitales que cette réaction détermine, et à l'étendue des organes qu'elle met en jeu. g. VII. Mille faits particuliers, mille exemples de divers centres sensitifs, manquant en tout ou en partie, prouvent ces vérités, et nous montrent le cerveau ou centre cérébral, comme le digesteur spécial ou l'organe sécréteur de la pensée; et les centres inférieurs, comme les causes suffisantes des fonctions vitales et des facultés instinctives. g. VIII. CONCLUSION. Les conclusions particulières de ce Mémoire sont celles que nous avons recueillies paragraphe par paragraphe. La conclusion générale est que la devise de la cause première est celle-ci: Je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera; et nul n'a connu ma nature: et que, pour pénétrer dans l'intelligence des causes secondes, le grand intérêt de l'homme est de se connaître lui-même. XXXIX

Ille

- MÉMOIRE.
physiologique des sensations.

Suite de l'histoire

~. I. Indépendamment des impressions que l'organe sensitif reçoit de ses extrémités sentantes, tant internes qu'externes, il en reçoit de directes par l'effet de changements qui se passent dans son intérieur. Certaines maladies, telles que des folies, des épilepsies, des affections extatiques le prouvent. Les impressions que lui procurent la mémoire et l'imagination sont très souvent de ce genre, c'est-à-dire qu'elles ont lieu sans excitateur étranger. L'organe sensitif réagit sur ces impressions spontanées comme sur les autres: et elles se comportent absolument de même: il en tire des jugements et des déterminations; il imprime en conséquence des mouvements aux parties musculaires: et ces actions et réactions affectent tantôt tout le système, tantôt quelques-unes de ses parties: elles se renforcent par leur durée, etc., etc. 9. II. Les mouvements qui dépendent de ces impressions spontanées de l'organe sensitif suivent les mêmes lois qu'elles. Tout mouvement des parties vivantes suppose dans le centre nerveux qui l'anime, un mouvement analogue dont il est la représentation. Général ou partiel, l'un ressemble toujours à l'autre. Il s'étend par sympathie dans divers organes, ou se concentre dans un seul, suivant les relations ou les irritations locales: il suit la même marche et présente le même caractère qui spécifie les impressions de la sensibilité. En un mot, il y a dans l'homme un autre homme intérieur; c'est le centre cérébral, c'est tout l'organe sensitif. Cet homme intérieur est doué d'une activité continuelle qui lui est propre, et qui dure autant que la vie. Les effets de cette activité sont plus marqués et plus puissants pendant le sommeil que pendant la veille, parce qu'elle est moins troublée par les impressions venant des extrémités sentantes internes et externes. ~. III. L'action de la pensée exige l'intégrité du cerveau; mais on ne peut étab lir avec exactitude en quoi consiste cette intégrité. Seulement, certains états du cerveau sont toujours accompagnés de dérangements dans les fonctions intellectuelles. XL

Pour qu'elles s'exécutent bien, il faut de plus que les impressions soient reçues d'une manière convenable. La manière dont s'exécutent les mouvements dépend aussi de cette circonstance, et il faut surtout qu'il y ait une espèce d'équilibre entre les forces musculaires et les forces sensitives. L'excès de ces dernières peut, suivant les cas, exalter ou dégrader les forces motrices; leur langueur les engourdit et les éteint. Quoique les divers dérangements de ces deux espèces de forces présentent des phénomènes qui semblent contradictoires, ils montrent tous que les unes et les autres partent du même centre, le centre cérébral, et proviennent d'une même circonstance de la matière organisée, la sensibilité. ~. IV. Les idées et les déterminations que produit l'organe sensitif, en vertu des impressions qu'il reçoit, suivent les mêmes lois que les mouvements qu'il imprime à l'organe musculaire, en vertu de ces mêmes impressions. Celles de ces idées et de ces déterminations qui naissent d'impressions reçues dans le sein même de l'organe sensitif, sont les plus persistantes, les plus tenaces, en un mot, essentiellement dominantes. Telles sont les principales dispositions maniaques. Celles qui viennent d'impressions reçues par les extrémités sentantes internes, et dans les organes qu'elles animent, tiennent le second rang. Ce sont les idées et les déterminations instinctives. Enfin, les moins profondes et les moins continues sont celles qui arrivent par les extrémités sentantes externes, et par les organes des sens: ce sont les sensations proprement dites; ces dernières ont occupé presque exclusivement les idéologistes. À raison de l'organisation du sens par lequel elles ont été reçues, les impressions ont une relation plus ou moins directe avec l'organe de la pensée. ~. V. La pulpe cérébrale, qui se distribue avec uniformité dans les troncs principaux des nerfs, paraît partout la même; et tous les sens ne sont que différentes espèces de tact, qui affectent diversement cette pulpe nerveuse. Mais, dans la peau, l'organe spécial du tact proprement dit, ses extrémités sont très enveloppées et recouvertes. XLI

Elles le sont moins dans l'organe du goût, moins encore dans celui de l'odorat, encore moins dans celui de l'ouïe: et enfin, elles sont presque à nu et ont un grand épanouissement dans l'organe de la vue. ~. VI. C'est une loi constante de la nature animée, que le retour fréquent des impressions les rend plus distinctes, c'est-à-dire moins embarrassées les unes dans les autres; et que la répétition des mouvements les rend plus faciles et plus précis: mais c'est une loi non moins constante et non moins générale, que des impressions trop vives, trop souvent répétées, ou trop nombreuses s'affaiblissent par l'effet direct de ces dernières circonstances27. Le tact, continuellement exercé sur toute la surface du corps, reçoit trop d'impressions, et des impressions trop souvent capables de le rendre obtus et calleux. C'est pour cela que, quoique le sens le plus sûr, il n'est pas celui dont les impressions, dans l'état ordinaire, laissent les traces les plus nettes, et se rappellent le plus facilement. Le tact est le premier sens qui se développe; c'est le dernier qui s'éteint. Il est, en quelque sorte, la sensibilité elle-même; et son entière et générale abolition suppose celle de la vie. Le discernement du goût se forme lentement, et il n'est rien de plus difficile que de se rappeler ses impressions. La raison en est que ces impressions sont de leur nature courtes, changeantes, multiples, tumultueuses, souvent accompagnées d'un désir vif, et qu'elles s'unissent au bien-être de l'estomac, et ensuite à celui du cerveau, qui les troublent. Quand les impressions de l'odorat sont fortes, elles émoussent promptement la sensibilité de l'organe; quand elles sont constantes, elles cessent bientôt d'être aperçues. C'est pourquoi elles laissent peu de traces dans le cerveau, et sont très difficiles à rappeler, au moins volontairement. Mais elles retentissent vivement dans tout le système nerveux, dans le canal alimentaire, et surtout dans les organes de la génération. Aussi, très souvent elles se retracent d'une manière tout à fait involontaire, et poursuivent l'individu avec opiniâtreté. La véritable époque de l'odorat
27 On dit avec fondement que les impressions répétées jusqu'à un certain point ne sont presque plus perçues, mais c'est uniquement par l'une des raisons qui sont notées dans le texte; car il reste toujours vrai qu'on apprend à sentir, c'est-à-dire à remarquer et à distinguer les impressions qu'on reçoit; que ces impressions sont mieux remarquées et distinguées, quand on y a donné plusieurs fois un certain dogré d'attention, et que c'est par l'enchaînement facile des impressions et des mouvements, fruit nécessaire de l 'habitude, que les uns et les autres ont enfin lieu, sans presqu'aucune conscience du moi.

XLII

est celle de la jeunesse et de l'amour: son influence est presque nulle dans l'enfance, et faible dans la vieillesse. La vue et l'ouïe sont les deux sens qui nous donnent les impressions dont le souvenir est le plus durable et le plus précis. La raison en est, pour l'ouïe, l'usage du langage articulé, et peut être aussi celui du caractère rythmique de ses impressions; car notre nature se plaît singulièrement aux retours périodiques, et tout s'opère en nous à des époques et après des intervalles déterminés. Pour 1'œil, c'est non seulement parce qu'il est continuellement exercé, et que ses impressions s'unissent à tous nos besoins, à toutes nos facultés, mais encore parce qu'il peut continuellement les renouveler, les prolonger, les séparer les unes des autres. Observez sur les sens, en général, qu'il est bien vraisemblable que la perception se fait au même lieu que la comparaison, et que le siège de la comparaison est bien évidemment le centre commun des nerfs. C'est même là ce qu'on doit entendre par le sens interne. Cependant on peut croire que chaque sens, pris à part, a sa mémoire propre. Quelques faits de physiologie semblent l'indiquer relativement au tact, au goût et à l'odorat: et ce qui paraît le prouver pour l'ouïe et la vue, c'est que très souvent des sons et des images se renouvellent avec un degré considérable de force, et même d'une manière fort importune. CONCLUSION.La manière de recevoir des sensations, nécessaire pour acquérir des idées, pour éprouver des sentiments, pour avoir des volontés, en un mot pour être, diffère suivant les individus. Cela dépend de l'état des organes, de la force ou de la faiblesse du système nerveux, mais surtout de la manière dont il sent. Il convient donc d'examiner successivement les changements qu'apporte dans la manière de sentir la différence des âges, des sexes, des tempéraments, des maladies, du régime et du climat. C'est ce que nous allons faire dans les six Mémoires suivants.

XLIII

IVe MÉMOIRE. De l'influence des âges sur les idées et sur les affections morales.
INTRODUCTION.- Tout est en mouvement dans la nature: tout est décomposition et recomposition, destruction et reproduction perpétuelle.

9. 1. La durée et les modes successifs de l'existence des différents corps, sous la forme qui leur est propre, dépendent moins de leurs matériaux constitutifs que des circonstances qui président à leur formation. Des différences essentielles et constantes dans les procédés de leur formation distinguent et classent ces êtres. Les compositions et décompositions des corps, qu'on peut appeler chimiques, se font suivant des lois infiniment moins simples que celles de l'attraction des grandes masses. Les êtres organisés existent et se conservent, suivant des lois plus savantes que celles des attractions électives. Entre le végétal et l'animal quoique tous deux obéissent à des forces qui ne sont proprement ni mécaniques, ni chimiques, il y a encore des différences générales et profondes. Dans les plantes dont l'organisation est la plus grossière, on observe des forces exclusivement propres aux corps organisés, et des caractères absolument étrangers à la nature animale. Les animaux les plus informes offrent certains phénomènes qui n'appartiennent qu'à la nature sensib le. C'est dans les végétaux que la gomme ou le mucilage commence à se montrer, et c'est par l'effet de la végétation qu'il devient susceptible de s'organiser, d'abord en tissu spongieux, puis en fibres ligneuses, en écorce, en feuilles, etc. Dans les animaux, on trouve d'abord la gélatine; ensuite la fibrine, l'albumine, etc., qui deviennent tissu cellulaire, fibre vivante, membranes, vaisseaux, parties osseuses. Le mucilage a une forte tendance à la coagulation; la gélatine en a une plus grande encore. Remarquons seulement que le gluten des graines très nutritives se rapproche singulièrement de la fibrine animale: il en contracte l'odeur, il fournit les mêmes gaz; et ces gaz se retrouvent aussi dans quelques

XLIV

plantes qui ont la propriété de réveiller les forces assimilatrices des animaux, et dont ils aiment la saveur piquante. À ces éléments se joint un principe inconnu quelconque, soit fixé dans les germes, soit répandu dans les liqueurs séminales; et les combinaisons de la vie commencent. Dans les animaux, c'est avec le système nerveux que ce principe vivifiant s'identifie. La fibre charnue et musculaire paraît être le produit de la combinaison de pulpe nerveuse avec le mucus fibreux du tissu cellulaire. ~. II. Aussi verrons-nous le tableau des organes et des facultés varier principalement suivant les différents états du système nerveux et du tissu cellulaire. Dans les jeunes plantes, le mucilage est abondant, aqueux, et sans propriétés prononcées; les principes plus actifs qui caractérisent les différentes parties et les différentes espèces s'y développent plus tard. Il en est de même de la gélatine, qui par degrés devient fibrine dans les jeunes animaux; d'abord elle n'est qu'un mucilage à peine animalisé, et elle éprouve les mêmes altérations successives. Les végétaux rendent l'air plus salubre pour les animaux; et les animaux rendent la terre plus fertile pour les végétaux. Ceux-ci sont la première base de la nourriture des autres; et la gélatine fibreuse s'animalise progressivement, en passant par les organes des diverses espèces qui vivent les unes des autres. ~. III. Aussi les plantes dont les produits se rapprochent de la matière animale sont, dans plusieurs occasions, des aliments trop nourrissants, ou trop énergiques; et les matières animales trop élaborées deviennent une nourriture pernicieuse. ~. IV. Pendant que chez les animaux ces changements se passent dans la gélatine, et dans l'organe cellulaire qui en est le grand réservoir, le système nerveux en éprouve d'analogues; et ses rapports avec les organes varient de jour en jour. Son action sur eux est d'abord vive et prompte, puis plus forte et plus mesurée; enfin lente et languissante. Entrons dans quelques détails.

XLV

~. V. Dans les enfants, la multiplicité des vaisseaux et l'irritabilité des muscles sont très grandes, ainsi que la distension des glandes et de tout l'appareil lymphatique. Il résulte de là une grande mobilité, jointe à une grande faiblesse musculaire et à des opérations tumultueuses. ~. VI. Tous les phénomènes physiques et intellectuels du premier âge répondent à ces données. Ensuite, le cerveau perd par degrés de son volume proportionnel ; mais son action et celle des autres stimulus deviennent plus fermes, sans cesser d'être aussi vives; de là naissent les effets que nous présente l'époque de sept à quatorze ans. ~. VII. Dans l'enfance, la tendance des humeurs les pousse vers la tête. À l'approche de l'adolescence, elles commencent à se porter à la poitrine, avec laquelle les organes de la génération ont une relation cachée, mais intime. Bientôt ces derniers organes entrent en action, et il s'introduit dans l'économie animale un nouveau principe qui en accroît la chaleur et la force. La jeunesse n'est guère que la continuation de l'adolescence développée; et elle se termine vers vingt-huit ou trente-cinq ans. ~. VIII. Tant que dure la supériorité des forces sur les résistances, la pléthore sanguine est dans le système artériel, et le sentiment de bienêtre et de confiance subsiste. Mais quand l'action de la vie commence à être balancée par la rigidité des parties solides, la pléthore veineuse se manifeste: la sagesse et la circonspection remplacent l'audace; et bientôt les embarras de la veine porte et des viscères abdominaux amènent l'état d'anxiété et de mélancolie. Telles sont les affections de l'âge mûr qui dure jusqu'à quaranteneuf, et même jusqu'à cinquante-six ans; et ces dispositions morales se manifestent avec les affections physiques correspondantes, quand cellesci paraissent avant le temps.

XLVI

~. IX. Yers la fin de l'âge mûr, il survient un commencement de décomposition dans les humeurs, et à sa suite, arrivent la goutte, la pierre, le rhumatisme, les dispositions apoplectiques. Quelquefois l'acrimonie des humeurs excite une réaction de l'organe nerveux sur lui-même, et produit momentanément une sorte de seconde jeunesse; mais bientôt le vieillard existe, agit et pense avec difficulté, ne songe qu'à lui, et enfin n'aspire qu'au repos qui doit finir cet état pénib le. ~. X. Si lorsque la mémoire nous abandonne on se rappelle mieux les impressions de l'enfance que celles reçues postérieurement, c'est que la vivacité de ces premières impressions, leur facile et fréquente répétition, la rapide communication des divers centres de sensibilité, les a, pour ainsi dire, identifiées avec l'organisation et rapprochées des opérations automatiques de l'instinct. Il est encore à remarquer que, dans la vieillesse, la faib lesse du cerveau, et celle des opérations qui le font sentir, rendent à ces déterminations la même mobilité et les mêmes caractères qu'elles ont eus dans l'enfance. Les extrêmes opposés se ressemblent. CONCLUSION. Enfin, les sensations qui accompagnent la mort sont naturellement analogues à celles qui dominent au moment où elle arrive, comme le caractère des maladies est, en général, analogue à celui des âges.

ye MÉMOIRE De l'influence des sexes sur le caractère des idées et des affections morales.

INTRODUCTION. Le plus grand acte de la nature est la reproduction des individus et la conservation des races. Elle y emploie une multitude de moyens divers; et toutes les qualités d'un être animé dépendent, en très grande partie, des circonstances de sa production et des dispositions des organes qui y sont destinés. Cela est vrai surtout de l'homme, l'être le plus éminemment sensible et le seul dont il sera question dans ce Mémoire. XLYII

9. I. L'homme naît capable de vivre de sa vie propre: il n'a pas besoin d'incubation comme les ovipares, mais il a longtemps besoin de secours: l'époque où il peut se reproduire est tardive. Dans l'espèce humaine, les deux sexes diffèrent, en outre, dans toutes les parties de l'organisation. 9. II. Mais ces différences sont faiblement marquées dans la première enfance: elles ne se prononcent distinctement qu'aux approches de la puberté. La faiblesse musculaire porte les femmes à des habitudes sédentaires, et à des soins plus délicats: les hommes ont besoin de plus de mouvement et d'un plus grand exercice de leur vigueur. ~. III. Pour concevoir comment ces dispositions diverses peuvent dépendre de l'influence des organes de la génération, il suffit de remarq uer: 1°. Que les parties animées par des nerfs venant de différents troncs sont plus sensibles et plus irritables, et que les parties génitales sont éminemment dans ce cas; 2°. Que l'action de tout le système nerveux est puissamment et diversement modifiée, lorsque quelques-unes des parties avec lesquelles il correspond commencent ou cessent d'agir, ou éprouvent des affections
inso 1ites ;

3°. Que les parties essentielles des organes de la génération sont de nature glandulaire; et l'on sait combien l'état des glandes influe sur celui du cerveau;

40. Que ces organes préparent une liqueur particulière qui,
refluant dans la circulation générale, lui donne une énergie nouvelle; 5°. Qu'apparemment, les dispositions primitives inconnues, qui sont cause que l'embryon est mâle ou femelle, le sont aussi des différents effets des deux sexes. ~. IV. Chez les femmes, la pulpe cérébrale est plus molle et le tissu cellulaire plus muqueux et plus lâche; tandis que chez les hommes, la vigueur du système nerveux et celle du système musculaire s'accroissent l'une par l'autre.

XLVIII

9. V. Aussi, à l'époque de la puberté, les organes de la génération agissent diversement chez les unes et chez les autres; leur développement rend la différence des sexes plus marquée: mais ce développement a des effets communs dans tous deux. Il produit un mouvement général dans tout l'appareil lymphatique, et cause le gonflement des glandes: le sang commence à prendre certaines directions nouvelles et une plus grande activité; des dispositions intérieures particulières se manifestent. 9. VI. Si cette révolution échoue, il s'ensuit une maladie propre à cet âge, connue sous le nom de pâles couleurs. Tous ces effets sont plus sensibles dans les jeunes filles, à cause de la contexture molle de leurs organes; cependant ils existent de même dans les garçons. 9. VII. Mais l'homme et la femme jouent un rôle différent dans ce grand acte de la reproduction, dont la nature leur a fait un beso in pressant et le premier de leurs intérêts. La femme peut y être contrainte; l'homme ne peut qu'y être excité. Par cela seul, leur existence est déterminée; toutes leurs habitudes morales sont, pour ainsi dire, obligées. La perfection de l'homme est la vigueur et l'audace; celle de la femme est la grâce et l'adresse: et cela est vrai au jugement de tous deux; car tous deux ont le même but. Aussi, partout où les appétits brutaux prédominent, la femme est tyrannisée. Elle parvient à l'égalité à proportion que les besoins moraux se développen t. Et si ces derniers, en se développant, prennent une direction fausse, l'adresse et la grâce peuvent, même pour le malheur commun et pour le leur propre, faire arriver les femmes jusqu'à la supériorité. La sensibilité vive et la faiblesse musculaire de la femme sont de plus nécessaires à ses fonctions ultérieures dans l'association, la conception, la gestation, l'accouchement, la lactation, le soin des enfants: elles le sont aussi pour qu'elle puisse se prêter aux dérangements perpétuels de sa propre santé.

XLIX

~. VIII. L'homme agit sur toute la nature par sa force: la femme agit sur l'homme sensible par sa grâce; elle est propre à remplir ses autres fonctions par son extrême mobilité. Le développement de l'embryon dans l'utérus, les soins qu'elle donne à l'enfant, au malade, etc., en sont les effets. ~. IX. Le caractère des idées et des sentiments dans les hommes et dans les femmes, correspond à leur organisation et à leur manière de sentir. Ce qu'ils ont de commun est de la nature humaine: ce qu'ils ont de différent est du sexe. L'un et l'autre ont également tort de sortir de leur rôle: leurs rapports sont rompus dans l'association, et leurs efforts sans objet. ~. X. Ces différences originelles dans l'organisation de l'homme et de la femme, sont cause que le premier développement des organes de la génération fait naître dans l'un, l'instinct d'audace et de timidité; dans l'autre, celui de pudeur et de coquetterie: mais dans tous deux, une exaltation de la sensibilité et des facultés intellectuelles, qui souvent se ralentit bientôt. C'est aussi à cette époque seulement que commence à se manifester la folie. Chez les femmes, l'exaltation de la sensibilité se renouvelle souvent dans le temps des règles et dans celui de la gestation. C'est encore une conséquence de leur organisation plus mobile, qui est cause aussi de la plus grande influence qu'ont chez elles les organes de la génération. ~. XI. La puberté est encore l'époque de la cessation de plusieurs maladies, et de l'apparition de plusieurs autres; par suite, elle donne naissance à diverses affections. La privation ou l'abus des plaisirs vénériens en peut être l'origine. En général, dans ce genre, les femmes supportent moins la privation, et les hommes l'excès. ~. XII. Il Y a des rapports entre les affections de la gestation et de la lactation, et celles de la génération.

L

L'individu entre dans un nouvel ordre de choses, quand il perd la faculté d'engendrer, comme quand il l'acquiert. Ces deux passages sont plus marqués chez les femmes. 9. XIII. Chez elles, ce second passage laisse souvent place à des retours pénibles. Quand il s'opère d'une manière naturelle, elles redeviennent pour les inclinations ce qu'ont toujours été les filles restées filles. 9. XIV. Chez les hommes, la mutilation ou le développement imparfait des organes de la génération, dégrade également le physique et le moral. L'un et l'autre engendrent la pusillanimité de tous les genres. La perte de la faculté d'engendrer par l'effet de l'âge n'entraîne pas les mêmes conséquences, parce que la nature a reçu toute son empreinte. CONCLUSION. Il n'est pas question ici, de ce qu'on appelle communément l'amour, parce que l'amour, tel que le peignent presque toutes les pièces de théâtre et presque tous les romans, n'entre point dans le plan de la nature. C'est une création de la société compliquée. Mais, à mesure que la raison s'épure, et que la société se perfectionne, l'amour devient plus réel et moins fantastique, et, par conséquent, plus heureux et moins théâtral.

VIe MÉMOIRE. De l'influence des tempéralnents sur laformation des idées et des affections morales. INTRODUCTION. Il est naturel et raisonnab le de chercher des rapports entre tous les effets concomitants. Il l'est surtout d'étudier et de déterminer les relations existantes entre certaines dispositions organiques, et certaines tournures d'idées; puisque le physique et le moral ne sont également que les phénomènes de la vie, considérés sous deux points de vue différents. Nous avons déjà vu, dans le premier Mémoire, 9. 4, que les anciens ont tâché de le faire.

LI

9. I. Les plus simples observations font d'abord apercevoir une correspondance entre les formes extérieures du corps, le caractère de ses mouvements, la nature et la marche de ses maladies, la direction des penchants et la formation des habitudes. Il faut, ensuite, déterminer les conséquences constantes de certaines variations dans la conformation intérieure. Sa nature consiste principalement dans l'état du système nerveux, du tissu cellulaire, et de la fibre charnue28, qui paraît être un composé des deux. Et le système nerveux doit être considéré comme agissant sur tous les organes qu'il vivifie, et réagissant particulièrement sur les organes moteurs, en conséquence des impressions qu'il reçoit. g. II. Le système nerveux partage, à beaucoup d'égards, la condition des autres parties vivantes. Dans cet organe, comme dans les autres, un surcroît d'action produit un surcroît d'énergie dans les sucs; et celui-ci augmente la sensibilité de l'organe. Le système nerveux paraît être le réservoir spécial, peut-être même l'organe producteur du phosphore. 9. III. L'organe nerveux a la propriété de condenser le fluide électrique. Mais il n'est pas seulement idio-électrique ; il est aussi un excellent conducteur. Et lorsque son activité est plus grande, il accumule une plus grande quantité d'électricité, comme il produit une plus grande quantité de phosphore. Les phénomènes galvaniques paraissent tenir à ces condensations d'électricité, qui ne se détruisent pas tout à coup au moment de la mort. g. IV. La chimie animale aurait besoin d'être encore éclairée par de nouvelles expériences; et il est vraisemblable que l'on trouverait qu'aux différences dans les dispositions natives, ou accidentelles des corps vivants, correspondent des variétés dans la combinaison intime de leurs fluides et de leurs solides.

28 Les éléments contractiles aussi dans le tissu cellulaire,

de la fibre charnue existent déjà dans le sang; qui paraît en être le réservoir.

mais ils flottent

LII

9. v. Quant à la manière de sentir de l'organe nerveux, elle varie suivant le plus ou le moins grand épanouissement de ses extrémités sentantes, et l'état des organes dans lesquels elles se développent. Elle est modifiée par les variétés de volume de ces organes, relativement les uns aux autres. Et l'accroissement de volume d'un même organe peut la modifier très diversement; parce que cet accroissement peut être l'effet de causes très opposées. 9. VI. Prenons pour exemple le poumon. La vaste capacité de la poitrine, le grand volume du poumon, et celui du cœur qui l'accompagne ordinairement, produisent une plus grande chaleur vitale et une sanguification pIus active. Joignez à ces circonstances, des fibres médiocrement souples, et un tissu cellulaire médiocrement abreuvé, vous aurez les dispositions intellectuelles douces, aimables, heureuses et légères du tempérament sanguin des anciens. 9. VII. Maintenant, joignez à cette vaste capacité de la poitrine, et à ce grand volume de poumon et du cœur, un foie volumineux aussi, fournissant une grande quantité de bile; joignez encore à tout ce qui précède une grande énergie des organes de la génération, qui en est la conséquence ordinaire: Il s'ensuivra des membranes sèches et tendues, une plus grande chaleur, une plus grande vivacité de circulation, des vaisseaux d'un plus grand calibre, et une masse de sang plus grande encore que dans le tempérament sanguin proprement dit: De là, résulteront encore ces dispositions violentes et ardentes, et ce sentiment habituel de mal-être et d'inquiétude qui constituent le tempérament bilieux des anciens. 9. VIII. Au contraire, si vous supposez une grande ma llesse dans les fibres, peu d'énergie dans le foie et dans les organes de la génération, ou une faible activité originaire du système nerveux, toujours avec une grande capacité de la poitrine, le poumon, malgré son grand volume, demeurant inerte ou empâté, produira peu de chaleur et de circulation: et vous verrez paraître le caractère flegmatique, ou pituiteux, avec sa douceur, sa lenteur, sa paresse, son inactivité dans toutes les fonctions LILI

physiques et intellectuelles, et les caractères ternes qui les manifestent à l'extérieur. g. IX. Tandis que si, dans le tempérament bilieux si fortement prononcé, vous substituez seulement à la vaste capacité de la poitrine une constriction habituelle du poumon et de la région épigastrique, les résistances deviendront supérieures; la circulation sera pénible et embarrassée, et la liqueur séminale devenant le principe presque unique de l'activité du cerveau, vous verrez naître le tempérament mélancolique, avec son caractère chagrin, ses extases, ses chimères. Tels sont exactement les quatre tempéraments, que les anciens avaient observés, quoiqu'en leur assignant des causes mal démêlées. g. X. À ces considérations, il faut en ajouter deux très importantes: c'est celle de l'énergie sensitive du système nerveux, et celle de son action sur les organes du mouvement. La prédominance de la sensibilité du système nerveux, quelle qu'en soit la cause première, a des effets très différents, suivant qu'elle agit sur des fibres fortes, ou sur des fibres faibles. Mais elle n'en constitue pas moins une manière d'être distincte, et qui est propre aux hommes dont le moral est très développé. Celle des organes moteurs, au contraire, produit le tempérament musculaire, ou athlétique, remarquable par son peu de sensibilité, de capacité intellectuelle, et même de véritable énergie vitale. Les changements accidentels d'équilibre entre ces deux forces, musculaire et sensitive, appartiennent à l'histoire des maladies. On doit donc distinguer six tempéraments primitifs, dont on peut aisément remarquer les effets dans les individus. g. XI. Le meilleur serait composé d'un mélange parfait de tous les autres et d'une exacte proportion entre toutes les fonctions: il ne se rencontre jamais dans la nature. On verra dans le douzième Mémoire combien les habitudes peuvent modifier ces tempéraments natifs; et parmi ces habitudes, comprenez les profondes empreintes imprimées aux races elles-mêmes et transmises par la génération.

LIV

CONCLUSION. Il serait donc possible, par un système d'hygiène réellement digne de ce nom et vraiment philosophique, d'améliorer le sort de la race humaine. L'étendue et la délicatesse singulière de la sensibilité de l'homme en fournissent tous les moyens; et nous ne saurions travailler trop assidûment à y réussir.

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chez F ANTJN, GnA VIER et Com~

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chez Joseph GAMBA.

RAPPORTS
DU

PIIYSIQUE ET DU MORAL DE L'HOMME,
P.A.RPu J. G. CABANIS, Membre du Sénat Conser-. vateur, de l'Institut National, de l'Ecole et Soc.iété de 1\féd_ecille, e Paris, de la Société Philosophiq.llc d (le Plliladelphie, etc\)
TIle proper study of mankind, POPE'S Essay is mano on Man"

TOME
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DE L'IJ.\11PRIMERIE DE CPtAPELET"

A PARIS,
Cllez CRAPART,
rtle Pavée AN
CAILLE et RAVIER, Libraire82

S. .l\..ndré-des-Arcs, X --1802.

n° 12ft