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Réception Télévisuelle et Affectivité

De
144 pages
Quoi de commun entre le téléspectateur des Guignols de l'info et d'un " sitcom " programmée à 20 heures comme "Madame et servie" ? C'est tout d'abord le plaisir de la réception d'un programme qui satisfait aux attentes qu'il a su créer par sa nature sérielle. C'est ensuite le fait capital que ce plaisir s'appuie sur une routine sociale telle qu'elle est pratiquée par une collectivité de téléspectateurs. C'est enfin un acte d'investissement spectatoriel par lequel le programme est construit en tant qu'objet de valeur. L'auteur a tenté de saisir le moment de la réception télévisuelle comme une conduite de production sociale de l'affectivité.
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RÉCEPTION

TÉLÉVISUELLE

ET AFFECTIVITÉ
Une étude ethnographique sur la réception des programmes sériels: le cas de Madame est servie et des Guignols de l'info

Collection Champs Visuels dirigée par Pierre-Jean Benghazi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquigllot
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Dernières parutions
Eric LE ROY, Camille de Morlhon, homme de cinéma (1869-1952), 1997. Régis DUBOIS, Images du Noir dans le cinéma américain blanc (19801995), 1997. Ariel SCHWEITZER, Le cinéma israélien de la modernité, 1997. Denis RESERBAT-PLANTEY, La vidéo dans tous ses états. Dans le secteur de la santé et le secteur social, 1997. Pierre-Jean BENGHOZI, C. DELAGE, Une histoire économique du cinémafrançais (1895-1995). Regards croisés franco-américains, 1997. Gérard CAM Y, Sam Peckinpah, 1997. Eric SCHMULEVITCH, Une décennie de cinéma soviétique en textes (1919-1930). Le système derrière lafable. 1997. S. P. ESQUENAZI (dir), Vertov, l'invention du réel, 1997. Marie-Françoise GRANGE, Eric VANDECASTEELE, Arts plastiques et cinéma, les territoires du passeur, 1997. Henri AGEL, Le beau ténébreux à l' éc ran, 1997. Michel AZZOPARDI, Massimo Girotti: un acteur aux 100 visages, 1997. 1. MOTTET, L'invention de la scène américaine. Cinéma et paysage. 1998. Roger ODIN, L'âge d'or du documentaire, Tl, T2, 1998. M.P. GRANGE, E. VANDECASTEELE, Arts plastiques et cinéma, les territoires du passeur, 1998. Jacques WALTER, Le Téléthon, 1998. Pierre GRAS, Médias et citoyens dans la ville, 1998. A. BA, Les téléspectateurs africains à ['heure des satellites, 1998. 1.L. DENA T, P. GUINGAMP, Les tontons flingueurs et les barbouzes, 1998. M. MAZA, Les installations vidéo sont-elles des oeuvres d'art? 1998. n. BOUTAUD, Sémiotique et communication, du signe au sens, 1998.

Stéphane Calbo

RECEPTION TELEVISUELLE ET AFFECTIVITÉ

I

,

,

Une étude ethnographique sur la réception des programmes sériels: le cas de Madame est servie et des Guignols de l'info

L'Harmattan
S-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. SS, rue Saint-Jacques Montréal(Qc)- CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan,

1998

ISBN:

2-7384-7050-5

REMERCIEMENTS

Je voudrais adresser tout particulièrement mes remerciements à Pierre Sorlin pour ses conseils, critiques et encouragements. Je voudrais également remercier chaleureusement les participants au terrain de recherche ainsi que tous ceux qui ont permis à divers titres que cet ouvrage se concrétise. Le texte de cet ouvrage s'appuie sur un travail de thèse de Doctorat. Ce travail a été effectué grâce au concours du Ministère de la Recherche et de la Technologie, dans le cadre d'une convention CIFRE associant contractuellement l'IRCA V (Paris III, Sorbonne-Nouvelle) et les sociétés INSIGHT et IPSOS MÉDIAS (1993-1996). Il n'aurait pu être accompli dans les mêmes conditions sans le soutien de ces différents intervenants.

Sommaire
1ère PARTIE: Définition de l'approche 1. Réception, affectivité et routine sociale 2. Investissement affectif et proprioceptivité 3. Compte rendu de la réception et observation in situ 7 9 21 29

2ème PARTIE: L'expérience proprioceptive de la réception 1. Le cadre de la réception 2. La réception comme comportement affectif 3. Expérience proprioceptive et postures perceptives

45 47 57 71

3ème PARTIE: L'acte d'investissement 1. Investissement et appartenance sociale 2. Investissement et monde du programme 3. Monde du programme et monde du téléspectateur 4. Investissement, horizon d'attente et plaisir de la réception 5. Investissement et bénéfices symboliques

83 85 99 113 119 125

CONCLUSION

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1ère partie:

Définition de l'approche

1
Réception, affectivité et routine sociale
La télévision est pour le téléspectateur affaire d'affectivité. Elle suscite l'émotion, l'agacement ou encore une sorte de familiarité intime qui s'apparente parfois à de l'attachement. Elle procure également du plaisir. Plus encore, elle peut être investie affectivement non seulement au travers de ses présentateurs, animateurs ou personnages de fiction mais également au travers des programmes. Ce dernier point peut éventuellement surprendre lorsqu'on sait que la télévision fait l'objet d'un certain discrédit et que sa pratique souffre d'une faible légitimité 1. Pourtant, en dépit de ce discrédit, assumer voire revendiquer son goût pour certains' programmes particuliers n'est plus socialement "honteux". Leur pratique de réception peut être au contraire socialement valorisée et valorisante. En d'autres termes, un programme peut apparaître aujourd'hui comme un objet de valeur socialement constitué. Des phénomènes tels que la qualification d'un programme en tant que série "culte" (par exemple: Chapeau melon et bottes de cuir, Star Trek, Le Prisonnier...), l'existence de réseaux de fans 2, la valorisation médiatique d'un programme
1 Pierre Chambat, Alain Ehrenberg, Télévision: essai d'identification d'un objet, IRIS, 1986; Dominique Boullier, "Les styles de relation à la télévision". Réseaux, hors-série, Sociologie de la télévision: France, 1991. 2 Sur le phénomèner des fans, voir par exemple "les fondus des séries télé" in Le

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faisant écho à son succès public 3 ou l'appropriation de son lexique dans les échanges conversationnels 4 témoignent à divers titres d'un processus de reconnaissance publique 5. Lorsque le programme ne bénéficie pas de cette reconnaissance, il peut néanmoins être investi affectivement dans la mesure où il génère du plaisir, comme l'ont montré les nombreux travaux réalisés sur la réception des feuilletons et séries à destination du public féminin 6. Considérer que la télévision est affaire d'affectivité 7 apparaît donc a priori comme une entrée pertinente. Mais comment appréhender la question des rapports entre télévision et affectivité? On pourrait par exemple privilégier une analyse du point de vue de l'institution. L'institution télévisuelle vise en effet à programmer de l'affect afin de capter et de fidéliser un public. Ceci caractérise en partie son fonctionnement. Le téléspectateur est la cible de stratégies visant à produire tel ou tel type d'émotion (rires, larmes, sympathie, etc.) et il est aisé de constater qu'il réagit de la sorte. L'institution télévisuelle fixe un cadre de conduites de réception.
Monde, 03/11/1996. 3 X-Files, Urgences. 4 Les Guignols de l'info. 5 Ces différents phénomènes peuvent concerner parfois un même programme mais ceci n'est pas toujours le cas. Ainsi un programme peut être qualifié de sérieculte sans pour autant donner lieu à la constitution effective d'un réseau de fans ou à l'appropriation de son lexique. 6 Voir notamment les travaux de : len Ang, Watching Dallas, Soap Opera, and the Melodramatic Imagination, Methuen, 1985; Kim Christian Schroder, "The Pleasure of Dynasty: the Weekly Reconstruction of Self-Confidence", London, July, 1986, texte cité in "Vers une convergence des traditions antagonistes ?" (du même auteur), Réseaux, n044/45, novembre 1990. 7 Des travaux récents témoignent d'un intérêt particulier pour la notion d'affectivité appliquée à la réception des médias. Voir en particulier dans Médias, identité, culture des sentiments (Réseaux, n070, 1995) les contributions de Dominique Pasquier, "Chère Hélène: les usages sociaux des séries collège"; Dominique Cardon, "Chère Ménie: émotions et engagements de l'auditeur de Ménie Grégoire"; Sandrine Rui, "La foule sentimentale: récit amoureux, média et réflexivité" .

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Elle définit par exemple des rendez-vous horaires. Sa finalité est de produire un téléspectateur par la perpétuation d'un contact qui garantit son inscription dans le foyer domestique. Cette inscription sera d'autant plus forte qu'il y a routine et réappropriation affective (investissement à l'égard d'un animateur ou d'un personnage, plaisir, etc.) au travers desquelles l'individu reproduit un rôle-phare proposé par l'institution: celui du "téléspectateur-fidèle". Cependant, la réception télévisuelle en tant qu'expérience affective ne peut être réduite à une conduite programmée par l'institution. Elle échappe partiellement aux stratégies institutionnelles lorsque le comportement affectif est contraire à ces stratégies. Ainsi, un programme visant à susciter l'émotion par son pathos peut au contraire provoquer un sourire amusé. La réception échappe également à la programmation institutionnelle parce qu'elle est un espace de jeu qui comporte une part d'indétermination. Elle relève du régime de la tactique (De Certeau, 1980), c'est à dire qu'elle est "mouvement" à l'intérieur d'un espace défini ou balisé par l'institution. Il serait donc faux de considérer le téléspectateur comme un simple reproducteur aveugle et soumis passivement aux stratégies de l'institution. Un grand nombre de travaux ont en effet réhabilité la réception comme un processus actif 8. Le point de vue que l'on privilégiera ici sera de considérer néanmoins que ce processus actif se traduit moins par des tactiques de résistance à l'encontre de la télévision (comme chez Fiske par exemple) 9 que par des conduites de participation aux rôles proposés par l'institution télévisuel1e. En tant que sujet social, le téléspectateur participe en effet à la production de l'institution tout en étant produit par l'institution. Ce point de vue s'inspire de la perspective "constructiviste" telle qu'elle a été proposée et

8 Voir par exemple les travaux de David Morley (1980, 1986), len Ang (1985), John Fiske (1987). 9 John Fiske, Television Culture, Routledge, 1987.

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développée par Berger et Luckmann 10.Il s'agira donc d'analyser la réception comme un processus d'activation sociale de l'affectivité s'actualisant au travers de l'interaction ou de la rencontre entre le monde du téléspectateur et le monde de l'institution télévisuelle. Ce processus d'activation sociale est de nature routinière puisque la télévision est également affaire de répétition. Elle est regardée régulièrement. Elle est une présence quotidienne dans le foyer domestique. C'est au travers de la notion de routine qu'il devient possible d'articuler ces deux caractéristiques importantes de la réception télévisuelle que sont l'affectivité et la répétition, et ce dans une optique sociologique (et non pas seulement psychologique). La notion de routine permet en effet d'analyser comment l'acte intime et privé de la réception individuelle s'articule avec le fonctionnement social de la télévision en tant qu'institution. Une collectivité peut se définir par des régularités d'action, c'est à dire par des routines. L'adoption de routines, c'est ce par quoi l'individu entre dans une collectivité en reproduisant les comportements réguliers la caractérisant. L'existence d'une société est conditionnée par l'obligation faite à chaque individu la composant de s'inscrire dans des routines collectives pour être socialement intégré. La reproduction ou l'adoption de routines perpétue ainsi un ordre social, qui plus est lorsque cette routine est institutionnalisée. Corrélativement, l'adoption d'une routine particulière peut être la résultante d'une action intentionnelle de l'individu consistant à créer une sorte d'obligation de conduite pour en retirer un bénéfice particulier. La conformité aux normes de conduite a pour l'individu un caractère agréable de par son effet intégrateur. Le sentiment d'appartenance procuré par la reproduction de conduites conformes aux règles collectives est le bénéfice proprement social de la conformité. Bien que la routine dépossède dans une certaine mesure l'individu de sa capacité d'intervention sur les choses, elle le libère de l'obligation existentielle qui consiste à effectuer des choix
10 Peter Berger, Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, Méridiens Klincksieck, 1994.

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