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Recherche-action et développement local

De
269 pages
Le développement local ne se décrète pas, il repose sur la capacité de mise en projet des forces vives des territoires (habitants, collectivités locales, tissu associatif, entreprises). Les projets des territoires sont censés répondre aux problèmes et aux aspirations des habitants qui ne veulent plus vivre leur vie comme un destin. La pédagogie de l'alternance intégrative permet aux auteurs-acteurs des territoires d'adopter une posture de prospective et à l'apprenti chercheur de co-construire le sens de sa formation.
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AVANT-PROPOS INDISSOCIABLE LIEN FORMATION–DEVELOPPEMENT
Par Jean-Noël DEMOL1 Cet ouvrage intitulé « Recherche-Action et Développement local » présente au moins deux inscriptions qu’il convient d’évoquer brièvement afin de comprendre sa légitimité. La première nous renvoie au mouvement créé par Henri Desroche il y presque trente ans et qui consistait à créer un nouveau parcours universitaire de formation d’adultes intitulé Diplôme des Hautes Etudes des Pratiques Sociales. Une dizaine d’Universités françaises ont adhéré à ce projet formant ainsi le Réseau ayant comme ancrage la recherche-action coopérative et la formation d’adultes. C’est dans la dynamique de ce projet qu’est né le partenariat Université de Tours - Centre National Pédagogique (CNP) des Maisons Familiales de Chaingy stimulé par André Duffaure alors Directeur de l’Union Nationale des Maisons Familiales, et porté par Georges Lerbet Professeur à Tours et Daniel Chartier Directeur du CNP de Chaingy. A l’époque et encore à présent, le puissant levier de formation consiste à associer le désir de formation exprimé par des adultes à des questions ou problèmes dits de terrain, source de problématiques et de solutions à construire et dont on ne sait rien à priori. C’est précisément ici que le couple Recherche-Action prend tout son sens. Il s’agit bien de produire un savoir prétendant à une validité certaine, mais, de le faire par des investigations dont la nécessité émerge de situations concrètes, locales, vécues au quotidien. Ainsi la recherche engage-t-elle ses auteurs dans une expérience de vie ; elle associe les acteurs locaux concernés également dans leur expérience de vie. Nous ne développerons pas ici plus amplement la notion de Recherche-Action2. Les exemples ici fournis illustrent la production d’un « savoir expérience » issu d’actions novatrices, soumises à une méthodologie et réflexion critique pertinentes avant d’être formalisées et mises en mémoire au service de la communauté. Ils pointent les évolutions, les changements progressifs, certes par la résolution de problèmes concrets, mais également par ce que les acteurs ont pu gagner en lucidité, en capacité de lecture de leur milieu, en potentialité de pouvoir de décision. C’est d’une certaine manière
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Professeur associé à l’Université des Sciences et Technologies de Lille (Lille 1 - CUEEP), Responsable de formation au Centre National Pédagogique de Chaingy (45). Pour cette question, voir en particulier : René Barbier, Revue Pour n° 90 (1983), Marie Renée Verspieren (1990), Daniel Chartier et Georges Lerbet (1993), Paul Bachelard (coord., 1993), Catherine Guillaumin (2002), Isabel Lopez-Gorriz (2005).

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ce qui peut être compris sous le terme développement et notamment à propos du développement local que la recherche-action est censée produire. Le développement demeure insolite (Georges Lerbet, 1998), fortuit, insoumis à la pré-programmation afin d’être ouvert à l’œuvre de l’imagination, à la recherche d’indicateurs autres que le PIB et susceptibles de rendre compte du développement humain (I. Gadrey, 2002). Enfin, les exemples de Recherche-Action ici présentés illustrent (partiellement) l’engagement du coordinateur de l’ouvrage, Alfred Pétron, engagement double par un vécu personnel de Recherche-Action et par la formation des adultes liée au développement local. La Seconde inscription de l’ouvrage fait appel au Colloque francoquébécois de Rimouski (Québec) organisé en septembre 1996 sous l’impulsion discrète mais néanmoins efficace de Gaston Pineau, Professeur à l’Université de Tours, favorisant ma rencontre avec Jean-Marc Pilon, Professeur à l’Université de Rimouski. Les contextes français et québécois sont certes différents. Les Maisons Familiales existent depuis 1937, ceci n’exclue pas pour autant une réflexion salutaire sur l’existant, le colloque en procure une occasion pour les cinquante participants français munis d’un texte à communiquer. Côté Québécois, l’Université de Rimouski, jeune université (1969) s’est dotée de la mission de développement de son milieu, question d’autant plus actuelle que les Etats Généraux de l’éducation (1995-1996) mettent en évidence la nécessité d’un partenariat soutenu entre l’école et l’entreprise, l’école et son milieu communautaire. Au-delà des différences contextuelles nous nous sommes très rapidement rapprochés autour des questions fondamentales comme : comment l’alternance peut-elle toucher à la fois la formation individuelle et le développement des Collectivités ? Comment articuler développement individuel, professionnel et local ? Comment mettre en œuvre l’alternance pédagogique afin qu’elle produise ce que nous en attendons en termes de finalités, réalisations concrètes ? Du Colloque cité plus haut, et intitulé « A l’école de l’expérience : enjeux et stratégies de formation pour le développement de la personne et de la collectivité en milieu rural » ont été réalisées deux productions écrites. La première prend la forme d’un ouvrage collectif publié en 1998 (cf. Jean-Noël Demol et Jean-Marc Pilon) et la seconde, les actes du colloque. Curieusement, c’est 10 ans après le colloque québécois que vient ce présent ouvrage dont on peut remarquer la proximité des problématiques traitées avec celles de l’ouvrage cité plus haut. Soulignons ici l’heureuse continuité de l’entreprise, l’encouragement à ne pas tenir les solutions comme acquises et les problèmes comme résolus, la nécessité de mettre en mémoire les travaux, les avancées même modestes afin d’assurer la continuité de la vie réflexive du mouvement des Maisons Familiales et de contribuer à des transferts intergénérationnels. Dans ce sens l’entreprise est à -8-

saluer, à être accueillie comme exemplaire dans la Collection "Alternances et Développements". Cet ouvrage comme son titre l’indique est destiné à un large public. Souhaitons que le lecteur qu’il soit praticien ou chercheur pourra trouver un mode de lecture à sa convenance en fonction de ses sensibilités personnelles.

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PREFACE DES GROUPES RURAUX EN RELIANCE3
Par Paul HOUEE4

Cette publication collective est riche d’espoirs, de questions et d’éclairages. Voir de jeunes générations s’intéresser à ce point aux multiples facettes du développement local rural contraste singulièrement avec le mépris, le rejet dans lequel ce domaine était tenu par les sciences humaines avant 1980 : soubresaut archaïque d’une société agonisante, solution illusoire, détournement des luttes de classes et des problèmes majeurs de la modernité. La redécouverte des territoires, de leurs initiatives et leurs tensions s’avère d’une étonnante actualité, à l’heure où la mondialisation s’impose comme l’horizon incontournable, mais elle appelle le ruissellement de multiples sources locales par lesquelles nos sociétés s’adaptent et se renouvellent. Les études présentes dans ce document en sont un vivant témoignage, comme autant de chantres prometteurs appelant des approfondissements mais refusant toute systématisation hâtive et réductrice.
I - DE LA PEDAGOGIE DE L’ALTERNANCE A LA SAISIE DE LA COMPLEXITE DU VIVANT

C’est toute la fécondité de la démarche originale des Maisons Familiales Rurales, après avoir accompagné la modernisation intensive de l’agriculture française et de le faire encore dans les paysanneries des pays en développement, d’apporter à nouveau leur contribution spécifique quand la modernité démontre ses limites, ses impasses et qu’il faut explorer des chemins nouveaux pour comprendre et maîtriser la réalité. Cette pédagogie de l’alternance, imposée d’abord par des contraintes concrètes, s’est révélée d’une étonnante anticipation. Là où la formation classique transforme trop souvent la distanciation nécessaire en coupure du vécu, la formation par alternance plonge le stagiaire dans le bain existentiel, professionnel et local, dans une interaction permanente entre le savoir problématisé qui apporte un regard nouveau et l’immersion dans le milieu de vie qui se révèle avec ses potentialités, ses blocages, ses tensions. La personne apprenante se situe comme sujet au centre du parcours pour valoriser son expérience mais c’est
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Concept repris p. 13 et que l'on doit à Roger Clausse et développé par Marcel Bolle de Bal est à mettre en rapport avec les déliances multiples qui affectent notre rapport à l'environnement et aux autres, Julien Taunay développera ce concept dans le chapitre III. Ancien directeur de recherche à l’INRA.

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tout l’entourage familial et de proximité qui peut s’en trouver interpellé. Cette pédagogie qui «colle à la vie» devient un moyen privilégié de mettre en valeur «l’imagination fertile du petit peuple». Ce n’est pas là rejeter la formation classique descendante qui part de disciplines spécialisées, d’abstractions sélectives pour rejoindre l’explication du vivant ; c’est en contester l’autosuffisance, le monopole et attester que la découverte humaine ne se limite pas à un seul itinéraire, à une pensée unique. Pour saisir toute la richesse du terrain, de leur expérience, de leur observation-participation, les étudiants mobilisent les apports les plus récents des sciences sociales, pour en dégager des problématiques pouvant être suggestives. On relèvera en particulier la connivence entre la pédagogie chère aux Maisons Familiales Rurales et la saisie de la complexité par Edgar Morin : la pensée simple occidentale découpe, décompose la réalité en ses éléments de base, si possible quantifiables pour reconstruire ensuite les mécanismes d’une réalité sociale recomposée rationnellement ; la pensée complexe cherche à saisir d’emblée la réalité vécue en toutes ses dimensions subjectives et objectives, dans leurs interactions essentielles, dans une approche systémique globale, aussi globale et fragile que la vie : «Le tout est dans la partie qui est dans le tout». Là où la pensée classique occidentale procède par exclusion du contraire, de l’altérité, la pensée actuelle, parfois inspirée des sagesses orientales, est inclusive, fondée sur l’interaction, la tension vitale entre des forces, des identités différentes dont l’équilibre quasi stationnaire assure la dynamique de toute vie personnelle ou collective. «Marcher sur les deux jambes», ne cessent de rappeler les Chinois, au lieu de tout réduire à un principe constitutif. «Le principe dialogique nous permet de maintenir la dualité au sein de l’unité» (Edgar Morin). Ce qui donne cohérence et sens à cette démarche, c’est la dynamique de projet : projet personnel du stagiaire en relation avec le projet du groupe acteur, au sein du projet du territoire concerné.
II - LES GROUPES RURAUX ENTRE DELIANCE ET ESSAIS DE RELIANCE

Chacune des études présentées dans cet ouvrage a sa propre problématique adaptée à son objet, mais toutes convergent, se dessinent dans une même toile de fond : la déliance des espaces ruraux traditionnels et les essais de reliance dans un environnement profondément changé. Ce terme nouveau de déliance et surtout de reliance est emprunté à la littérature anglosaxonne, où la reliance, «la self reliance» désigne à la fois la recomposition d’un milieu donné, mais aussi sa prise en charge, la réappropriation de son destin à partir de ses propres forces, pour mieux saisir les opportunités offertes par le contexte national et international. On pense en particulier aux «ujamaas» dans la Tanzanie de Nyéréré, aux communautés de base

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brésiliennes, aux expériences d’animation rurale en Afrique francophone, aux initiatives et aux recherches québécoises. Durant des siècles, le monde rural soudé autour de la paysannerie a constitué le socle des sociétés occidentales. A la fin de l’Ancien Régime, sur 27 millions de français, 22 millions habitaient la campagne dont 18 millions de paysans, tous «reliés» dans une même logique de lutte contre les aléas de la nature et contre les abus des pouvoirs dominateurs. La question de la reliance ne pouvait guère émerger dans un univers aussi soumis aux mêmes contraintes. Avec un retard notable par rapport à la Grande Bretagne qui a connu tôt une rupture radicale, en France, la révolution industrielle et urbaine a progressivement désagrégé sa base rurale : l’emploi et le mode de vie urbain ont disloqué les sociétés rurales devenues agricoles et réduites à leur fonction économique. Le paysan qui faisait corps avec la nature qu’il ménageait et aménageait à la mesure de ses ressources, est devenu un agriculteur happé par la course à l’innovation technologique et au rendement, un entrepreneur soumis comme les autres aux turbulences d’un marché devenu international. Depuis les années 1975, on assiste à un retournement de tendances : à l’exode rural a succédé l’étalement urbain, d’abord autour des grandes agglomérations et axes de communication, puis de plus en plus dans les campagnes profondes parées de toutes les «aménités rurales», de l’attrait d’un cadre de vie agréable, d’une nature vivifiante, face à la pression des villes, de leurs pollutions et de leurs violences. La ville impossible crée la campagne radieuse. La population rurale française retrouve ses effectifs de 1960, mais avec une autre composition. Les campagnes sont investies d’attentes, de fonctions différentes. Un peu partout, à mesure que s’améliorent les temps de communication, priorité à la fonction résidentielle : travailler en ville et vivre à la campagne ne relèvent plus du rythme saisonnier ou même hebdomadaire ; c’est la navette quotidienne pour ceux dont les revenus le permettent ou pour ceux qui ne peuvent plus se loger en ville : plus de 60% des ruraux travaillent ainsi hors de leur commune de résidence ; les Bretons font chaque matin 10 millions de kms pour aller à leur emploi. L’explosion urbaine confère aux campagnes une fonction environnementale toujours plus recherchée : être des réservoirs d’oxygène, d’eau pure, des ressources naturelles, des oasis de paix, de liberté, d’autonomie dans un monde bousculé et agressif. Entre le «tout agglo» hégémonique au cœur des réseaux de la mondialisation et le «tout nature» sauveur et parfois sacralisé, y a-t-il encore place pour les fonctions économiques de production en milieu rural : les activités agricoles très diversifiées et leurs prolongements agro-alimentaires ; l’artisanat, les services, les PME liées aux ressources locales, et aux nouvelles technologies aisément transférables à la campagne ? Les territoires ruraux sont-ils totalement tributaires des décisions urbaines, ou peut-on bâtir une politique de développement rural assurant la cohérence, l’équilibre entre les - 13 -

différentes fonctions de l’espace rural, dans le cadre des politiques régionales d’aménagement et de développement ? C’est dans ce contexte laborieux de décomposition-recomposition qu’il faut situer les initiatives de développement local, elles articulent, elles «relient» autour de projets : - une dynamique ascendante exprimant les besoins, les demandes, les potentialités des groupes locaux, enracinée dans un territoire, une histoire, des valeurs partagées. Elle suscite des actions plutôt globales et transversales, une démarche de mobilisation des acteurs locaux autour d’un projet capable de se négocier et de se faire reconnaître. - une démarche descendante émanant de l’Etat et des pouvoirs institués, faite d’orientations, de procédures, d’incitations administratives et financières, de transfert de savoirs et de moyens. Elle privilégie les opérations sectorielles ou thématiques précises, les équipements et les programmes structurants, une logique de gestion et de répartition. Les expériences analysées dans ce document se situent dans les initiatives ascendantes, mais pour durer elles ne peuvent ignorer les labyrinthes des dispositifs institués.
III - DES AGRICULTEURS EN QUETE D’IDENTITE ET DE PROJET

Le paysan de jadis ne se posait guère la question de son identité : on était paysan par tradition et l’on savait implicitement pourquoi on se levait chaque matin, avec cette fierté de nourrir les hommes et de vivre en des paysages familiers où l’on pouvait se repérer, se projeter. Aujourd’hui l’agriculteur ne sait plus trop à quoi il sert : près de 80% de la nourriture transite désormais par les industries de transformation et par les grandes surfaces, supprimant tout contact direct entre producteurs et consommateurs. Le paysan d’hier était par excellence l’homme d’un pays, s’identifiant à une parentèle, une localité, un territoire bien précis ; l’agriculteur d’aujourd’hui se définit par rapport à une filière, à une relation au marché : il est céréalier, producteur de lait, de porcs… avant tout sujet économique ; il n’est plus que le maillon faible de systèmes industrialisés de masse où le moindre incident technique prend une tournure dramatique et suscite une méfiance permanente. L’identité des agriculteurs peut-elle se réduire à ces seules relations technico-commerciales, aux représentations décalées offertes par les médias ? De là, la volonté, les initiatives des agriculteurs pour se faire connaître et reconnaître, dans leur authenticité, dans les dimensions à nouveau différenciées de leur existence. Ainsi, les expositions, les plaquettes de présentation, les comices ruraux organisés par les groupements agricoles du Baugeois habitués depuis longtemps à se prendre en main. C’est la chance des groupes locaux de pouvoir enraciner leurs actions dans une épaisseur historique, une mémoire vivante capable de nourrir une - 14 -

prospective, de fonder un projet commun. Une mémoire revisitée, un patrimoine à valoriser forgent une identité collective, rassemble des forces sociales différentes, elle peut ainsi opérer la catalyse des énergies qui rend possible ce qui paraîtrait inaccessible isolément. Ainsi, dans le Mené, autre référence du développement local, l’association Mené Initiatives Rurales (MIR), foisonne de propositions, de microréalisations autour d’un même projet de développement maîtrisé par ses habitants. Ainsi «la Vallée des Génies» a su puiser dans l’histoire d’une ancienne lavandière et dans la mise en valeur de prairies humides, la trame et le support d’une opération pédagogique et d’une animation locale ; un groupe de femmes bénévoles échangent leurs motivations, leur savoir faire jusqu’à concevoir un projet commun original qu’elles s’emploient à nourrir et à réaliser. Un groupe s’identifie par le projet qu’il est capable de nourrir et de faire vivre. C’est de la convergence entre ces projets personnels, ces initiatives de groupes et un projet de territoire que naît le développement local.
IV - POUR UNE RELIANCE AGRICULTURE ET SOCIETE

Les études présentées témoignent de la souffrance, du sentiment d’isolement des agriculteurs, devenus très minoritaires, parfois exilés de l’intérieur en des territoires ruraux relevant d’activités et d’attentes urbaines. Les réflexions et les initiatives de reliance agriculteurs-société privilégient deux canaux : - la nourriture n’est pas une marchandise comme les autres ; l’alimentation est un acte social chargé de valeurs, de risques, de symboles ; le repas est un grand vecteur de relation sociale et de création culturelle. Les besoins essentiels étant assurés, le consommateur contemporain adopte une attitude ambivalente : il veut savoir ce qu’il mange, connaître l’origine, la traçabilité de ce qu’il achète ; il veut une alimentation offrant équilibre, qualité, sécurité absolue, diversité pour s’adapter aux goûts changeants de chacun. Mais en même temps, il veut les prix les moins chers, ne cesse de réduire la part du panier de la ménagère dans le budget familial. Partant de ces attentes multiples, les agriculteurs veulent offrir une nouvelle alliance, reliance entre producteurs et consommateurs : circuits de vente directe, opérations portes ouvertes, échanges avec les associations de consommateurs, relations personnalisées, incitation des consommateurs à se réapproprier leurs choix alimentaires au lieu de s’en remettre aux messages publicitaires de la grande distribution. Un effort d’ouverture, de communication pour réduire l’écart grandissant entre les représentations du monde agricole et rural diffusées par les médias et la réalité vécue qu’il faut dépouiller des mirages, des frustrations dont on la charge, afin de mettre en valeur les richesses authentiques capables de nourrir des rencontres fécondes entre apports - 15 -

ruraux et attentes urbaines. Ce n’est pas dans le repli identitaire ou dans la quête d’un passé révolu, mais dans la confrontation avec les autres groupes de la société que les agriculteurs pourront contribuer à une qualité de vie durable.
V - LA RELIANCE AGRICULTURE-ENVIRONNEMENT

L’interaction agriculture-environnement est un thème dominant dans la plupart des études rassemblées. Ainsi dans le Mené, dans le cadre de MIR, l’opération «Vallée des Génies» a su trouver dans l’histoire et les ressources locales un moyen pédagogique pour réconcilier les agriculteurs et leur environnement, les sensibiliser aux problèmes de la gestion, aux richesses d’un milieu naturel hors de tout cadre artificiel. Dans le Bocage Ornais, les groupes agricoles entreprennent une vaste campagne de récupération et de recyclage des déchets agricoles et resituent ainsi l’agriculture normande dans les orientations novatrices de l’environnement, du développement durable. Ces actions expérimentales fournissent aux stagiaires l’occasion de relire l’histoire récente de l’agriculture et l’émergence des courants écologiques : une paysannerie gérant nature et paysages, une agriculture productiviste intégrée dans les modèles industriels, l’apparition des thèmes écologistes suscitant l’hostilité des producteurs, la lente acceptation par les agriculteurs des mesures environnementales, leur prise de conscience des limites et des dangers du modèle intensif «hors sol», l’intériorisation par de petits groupes des équilibres fondamentaux à rebâtir, les voies du développement durable et solidaire. Les agriculteurs ne peuvent plus se contenter de subir les contraintes administratives ou de ruser avec elles ; il leur faut saisir les raisons profondes d’une recherche de qualité de vie pour aujourd’hui et pour l’avenir, en conciliant l’engrenage des emprunts et les requêtes de l’environnement et de la socialité locale : une ferme rentable ne survivra pas longtemps dans un désert humain.
VI - L’OUVERTURE INTERNATIONALE

Il est heureux que ce document ne s’enferme pas sur des problèmes spécifiquement français, mais s’ouvre à l’international, en l’occurrence à l’implantation maintenant importante de groupes de Britanniques dans les campagnes de l’Ouest. Pourquoi des Anglais viennent-ils s’établir durablement dans le canton de Vassy ? Telle est la question à laquelle cherchent réponse plusieurs récits de vie. Les Anglais quittent leurs campagnes envahies par l’urbanisme, les pollutions, les spéculations foncières et viennent chercher en France ce qu’ils ne trouvent plus chez eux. S’inspirant des travaux de B. Montulet, l’étude distingue les migrants dont les représentations et les images reposent avant tout sur une identité, une

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culture spatiale et ceux en qui prédominent une identité, une culture temporelle. Les migrants à référence spatiale expriment leur déception devant des campagnes britanniques qui ont perdu leurs qualités originelles ; ils critiquent les pouvoirs publics qui livrent tout à l’économie de marché. Ils expriment leur attrait pour les campagnes françaises qu’ils parent de mille qualités : variété des paysages, richesse des patrimoines, des histoires locales, solidité des repères, mais aussi sentiment d’autonomie, on peut faire ce que l’on veut, on est maître chez soi, sans contrôle, ni coûts excessifs. Les autres fondent leurs choix sur des raisons temporelles et économiques : ils sont avant tout attirés par des investissements, des impôts, des taxes bien moins élevées. Ils sont moins sensibles aux enracinements qu’au goût du changement, de la découverte d’espaces nouveaux ; la migration leur apparaît comme un art de vivre et de s’ouvrir en permanence. Comment croiser dans une démarche inclusive le besoin de l’enracinement au risque de l’enfermement et celui de la mobilité, du changement au risque de la perte d’identité ? Les différents travaux sont des essais qui reposent sur des bases limitées, qui soulèvent plus de questions qu’ils n’établissent des orientations nouvelles. Une génération de pionniers, de jeunes forces rurales issues de la JAC, des Maisons Familiales, a mis en œuvre un type de développement agricole et rural, qui a eu son temps de prospérité et de certitude, mais qui démontre maintenant son inadaptation ; il parvient en fin de cycle, mais imprègne profondément les mentalités et les structures. A une nouvelle génération, à son tour, de «décoloniser l’imaginaire» et d’oser une nouvelle avancée d’humanité. Les expériences relatées en cet ouvrage et les réflexions qu’elles nourrissent prouvent que des chantiers, des sources existent.

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CHAPITRE I INTRODUCTION GENERALE ET CONTEXTUALISANTE ALTERNANCE ET FORMATION : DU PLAN D’ETUDE A LA RECHERCHE-ACTION OU COMMENT IMPLIQUER LE SUJET APPRENANT
Par Alfred PETRON5 Paul Houée dans sa préface a rendu hommage au mouvement des Maisons Familiales Rurales pour leur rôle dans l’émancipation du monde paysan. De nombreux ouvrages témoignent de cette contribution au sein de la collection Mésonance. Ce chapitre d’introduction à la présentation des travaux de recherche-action des quatre contributeurs vise à présenter le contexte pédagogique de cette petite coopérative de « production de savoirs ». Quatre jeunes passionnés par la vie de leur pays, quatre histoires singulières, quatre territoires identifiables. Quatre trajectoires personnelles qui ont croisé l’histoire de quatre territoires et de leurs habitants. Animateur de l’itinéraire de formation, coordinateur de cet ouvrage, je m’associe à Paul Houée pour dire aux quatre co-auteurs la joie procurée par le chemin fait ensemble et par l’engagement qui fut le leur et qui est toujours aussi vif. Ces quatre auteurs ne connaissaient pas la pédagogie de l’alternance, ils l’ont découverte au cours de ce cursus de formation et ils ont souhaité que ce chapitre introductif témoigne de leur découverte. L’alternance est une méthode pédagogique originale née au milieu des années 1930 dans le Lot et Garonne. Le second conflit mondial va mettre en veilleuse le développement de la formule que la soif d’émancipation et de modernité du monde paysan décuplera dans les années 1950. L’objectif de cette communication n’est pas de refaire l’historique du mouvement, j’invite l’auditoire à consulter l’excellent ouvrage de notre ancien collègue directeur du Centre National Pédagogique du mouvement des Maisons Familiales Rurales Daniel Chartier, Naissance d’une pédagogie de l’alternance6. Mon objectif n’est pas non plus de revendiquer pour le mouvement des Maisons Familiales Rurales la paternité de la méthode pédagogique. Puisque le test de l’ADN ne peut venir à notre secours j’aimerais si je trouve les mots pour le dire tenter de faire le bilan de la double quête du monde paysan et rural dans la traversée du XXe siècle. J’essaierai d’envisager comment l’alternance s’est montrée une méthode pédagogique efficace dans l’accompagnement de
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Responsable de formation C.F.T.A. La Ferté-Macé (61), Chargé de cours à l’Université de Caen CHARTIER Daniel, Naissance d’une pédagogie de l’alternance, Mésonance, ParisMaurecourt, 1978.

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la modernisation d’un monde agricole réputé autarcique. Je terminerai par les défis qui nous sont lancés par le XXIe siècle et ce que les sociologues appellent la postmodernité. En effet si la pédagogie de l’alternance est reconnue pour son efficience dans le décollage des pays en voie de développement, la question qui nous est posée est de savoir si elle peut nous être utile à l’ère de la postmodernité. La création de Maisons Familiales Rurales au Québec à partir de 1999 et le colloque de Lac Mégantic du 2 octobre 2004 témoignent de la pertinence d’une telle pédagogie pour les pays dits développés eux aussi aux prises avec le décrochage scolaire. JeanNoël Demol7 nous rappelle que les différentes études associant les milieux sociaux et professionnels contribuent comme l’écrivait notre ancien directeur national « à une pédagogie de la curiosité, à une observation de la réalité et à l’obligation d’interroger cette réalité ». C’est bien, sur ce dernier point que notre mouvement peut apporter sa contribution pour négocier à l’échelon local les modalités du devenir que nous souhaitons construire.

I - L’AGRICULTURE, UN TERRAIN PRIVILEGIE POUR LA NAISSANCE DE L’ALTERNANCE

L’agriculture de l’entre-deux guerres est une agriculture vivrière tournée vers la satisfaction des besoins locaux. La main d’œuvre est très nombreuse, la traction est animale et la mécanisation rudimentaire. Deux mouvements vont secouer la léthargie du monde paysan : la JAC8 et le mouvement des Maisons Familiales Rurales. La JAC avec son slogan « Voir-Juger-Agir » va entraîner un mouvement d’émancipation du monde paysan par les jeunes. En effet, même s’ils n’ont pas participé à la première guerre mondiale, les jeunes en ont été les victimes indirectes. Daniel Chartier, à travers les archives de la Maison familiale de Lauzun et ses rencontres avec les responsables locaux, nous fait partager le sentiment de l’époque. Les jeunes étaient condamnés à l’ignorance s’ils voulaient rester à la ferme ou au départ s’ils souhaitaient s’instruire. C’est donc une fringale de savoir sans renier son milieu d’origine que le milieu paysan du Lot et Garonne veut construire. Les seuls établissements d’enseignement de l’époque étaient organisés en 3 degrés9 par le décret du 3 octobre 1848 : « 1er degré : Les fermes-écoles dont le but était de former des ouvriers agricoles, la formation y était uniquement pratique.

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DEMOL Jean-Noël, PILON Jean-Marc, Alternance, développement personnel et local, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 49 Jeunesse Agricole Catholique. CHARTIER Daniel, Ibid., p. 24.

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2ème degré : Les écoles régionales qui étaient une sorte de collège rural. Le but de ces écoles était de former des futurs chefs d’exploitation. L’instruction était à dominante théorique avec un peu de pratique 3ème degré : L’Institut agronomique, sorte de faculté de sciences agricoles destinée à former l’élite des exploitants et futurs professeurs ». L’auteur prend acte de la bonne volonté et constate que les 70 fermes écoles de 1849 ne sont plus qu’au nombre de 52 en 1870 et que l’Institut National Agronomique est supprimé à cause de son coût avant d’être réouvert en 1876. La loi du 2 août 1918 n’a pas modifié considérablement le dispositif puisque bien qu’elle ajouta l’organisation de cours postscolaires agricoles, elle oublia deux dispositions essentielles que sont la formation des maîtres et le financement. Il fallut attendre la loi du 2 août 1960 pour voir l’Etat s’engager à doter chaque département français d’un collège et d’un lycée agricole public, la dernière concrétisation date des années 1990 et concerne le département de Loire Atlantique. La période 1930-1960 a donc été une période propice à l’initiative privée puisque l’initiative publique se révélait quelque peu en panne.
A - L’INVENTION DE L’ALTERNANCE : ENTRE GENIE ET CONTRAINTES

Il suffit d’essayer de comprendre les dialogues des pionniers de Lauzun pour constater à la fois l’indigence du dispositif de formation, et la contestation du modèle pédagogique véhiculé à l’école primaire et qui était basé sur la "pédagogie en première personne" fondée sur la parole du maître10. Permettre aux jeunes de construire des apprentissages qui soient les leurs, tel est toujours le défi lancé à nos associations qui confèrent à l’alternance dans le réseau des MFR certaines spécificités.

1 - Le statut associatif
La loi de 1901 se révèle une excellente mère pour l’initiative privée. La naissance d’une Maison Familiale là où le besoin se fait sentir, mais aussi l’ouverture d’une section, qu’elle concerne les services aux entreprises ou aux personnes, sont plus faciles dans ces petites unités autonomes. Etant l’émanation du local, ces initiatives font peu appel à l’administration lourde et se révèlent d’une grande utilité sociale. La responsabilité financière qui repose sur les représentants des parents, est le gage d’une gestion rigoureuse. La prise de risque doit toujours être calculée.

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LERBET Georges, L’éducation démocratique, Librairie Champion, Paris, 1978.

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2 - L’alternance : d’une nécessité locale à une méthode pédagogique
N’ayant pas d’autre lieu que le presbytère pour regrouper ses 4 « élèves » et démuni des compétences techniques nécessaires pour corriger les devoirs de ses élèves inscrits, comme nous l’avons dit, aux cours par correspondance de Purpan, l’abbé Granereau n’avait pas d’autre solution que de renvoyer les jeunes chez eux où leur main d’œuvre était la bienvenue. La motivation des pionniers était à la fois que les jeunes s’imprègnent du métier qui se transmettait de père en fils mais aussi qu’ils acquièrent une formation générale et humaine ainsi qu’une formation chrétienne. C’est pourquoi B. Girod de L’Ain11 définit ainsi l’enseignement par alternance : « C’est une structure pédagogique permettant de délivrer un diplôme garantissant autre chose que des savoirs livresques, c’est-à-dire à la fois un savoir, un savoirfaire et une expérience humaine ». L’une des premières ruptures pour le jeune qui passe d’un système d’enseignement où règne le primat de la pédagogie en première personne, est la rencontre du moniteur. En effet, la pédagogie de l’alternance intégrative définie par G. Bourgeon12 ne pouvait s’accommoder d’un statut de professeur pour accompagner les jeunes dans leur entreprise de formation. Ce n’est que récemment que je me suis réconcilié avec cette appellation qui me semblait réservée aux colonies de vacances et au monitorat d’auto-école. Lorsque j’ai vu notre fille âgée de 16 ans priée par le moniteur de s’installer au volant alors que je venais de lui dire qu’elle n’avait jamais conduit, j’ai réinterrogé 20 ans de pratique de l’alternance. Le moniteur est celui qui guide, qui se met à côté et non en face, il est le médiateur de l’apprentissage. Maître et élève sont invités à quitter la posture d’enseignant et d’enseigné, ils sont tous les deux confrontés à l’objet d’apprentissage : le moniteur, témoin de la théorie et l’apprenant témoin de la pratique.

3 - Théorie-pratique ou Pratique- théorie
Cette formulation proche de la confrontation de la poule et de l’œuf pour occuper le statut de priméité est toujours le prétexte à des débats passionnés faute d’être passionnants. La pratique est toujours envisagée par un certain nombre de spécialistes de l’alternance juxta positive et du scientisme positiviste comme secondaire par rapport à la théorie ; pendant que de bons praticiens qui prétendent ne jamais avoir rien appris dans les livres envisagent la théorie comme un exercice intellectuel sans prise avec la réalité.
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12

GIROD de L’AIN Bertrand, « L’enseignement supérieur en alternance », Actes du colloque national de Rennes, Paris, La documentation française, Paris, 1974, p. 237. BOURGEON Gilles, Socio-pédagogie de l’alternance, Mésonance, Paris, 1979.

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Il semble pourtant que c’est dans cette rencontre que l’apprenant construit ses connaissances. Connaissance

Apprenant

Pratique

Théorie

L’alternance intégrative permet de dépasser le primat de l’un ou de l’autre pôle, l’essentiel, c’est que l’apprenant soit invité à faire des allers et retours en pensée. Interroger et s’interroger sur le terrain et la théorie en n’étant physiquement qu’à un seul endroit permet la distanciation nécessaire avec l’objet d’acquisition du savoir. Bien sûr les travaux de Christian Gérard13 relatifs à la problématisation à partir de situations faisant sens pour les jeunes comme la construction des outils mathématiques nécessaires à évaluer le coût d’une classe de neige nous laisse envisager la théorie comme seconde par rapport à la pratique. Cependant, il ne s’agit pas ici, de pratique proprement dite, mais de situation problématisante, faisant sens pour des jeunes, qui désiraient fortement quelque chose.
B - L’ALTERNANCE : UN ESPACE-TEMPS POUR UNE RENCONTRE INTERGENERATIONNELLE

A travers l’itinéraire éducatif en alternance, le jeune va effectuer des visites, il va rencontrer des personnes, des jeunes de son âge qui vont lui donner d’autres manières de faire, de vivre qui vont conduire le jeune à remettre en cause l’expérience acquise dans son milieu familial. La famille et souvent le modèle représenté par le père va être contesté par le jeune comme le souligne Jean Jousselin14 : « Combien y a-t-il de familles où la plupart des discussions ou même des conflits portent sur la notion d’expérience. Le père fait reposer ses conseils ou ses ordres sur son expérience, c’est-à-dire sur la manière dont, pense-t-il, le passé a jugé ses intentions, ses actes. A l’opposé, le jeune, convaincu qu’il ne s’agit plus ni du même temps, ni des mêmes choses, prétend faire des « expériences » car le seul juge qu’il accepte est l’événement qu’il attend et sur lequel il fonde son expérience ».

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14

GERARD Christian, Au bonheur des maths, de la résolution à la construction de problèmes, Paris, L’Harmattan. JOUSSELIN Jean, Une nouvelle jeunesse française, Paris, Editions Privat, 1966, 332 p.

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Pierre Mignen et Bernard Crépeau voient dans le système de formation par alternance proposé par les Maisons Familiales Rurales le moyen de « faire la synthèse entre ces deux notions d’expérience ».15 Les auteurs s’appuyant sur des recherches effectuées en Vendée développent l’idée que l’alternance a été un facteur d’accélération de l’innovation dans les fermes vendéennes. En effet la transmission multiséculaire de l’expérience du père vers le fils est remise en cause puisque le professeur d’agriculture, le conseiller agricole ou le technicien de coopératives deviennent les vecteurs d’un savoir exogène à la famille. Cette situation douloureusement vécue comme une ingérence de l’environnement sur l’exploitation devient davantage vivable lorsqu’elle est communiquée en groupe et expérimentée par les pairs. Les visites, les témoignages rapportés par les jeunes deviennent crédibles dans la sphère familiale, et l’apprenant visé par la situation d’apprentissage devient en même temps un agent de changement pour son milieu familial.

II - L’EXPLOSION DES DECOUVERTES SCIENTIFIQUES ET L’OUVERTURE DE LA PEDAGOGIE DE L’ALTERNANCE SUR LE MONDE DES ADULTES

La croissance exponentielle des connaissances après la seconde guerre mondiale, cumulée avec le relatif isolement dans lequel Jules Méline avait plongé l’agriculture, va engendrer les trente glorieuses, période au cours de laquelle les changements vont dépasser toutes les prévisions. L’agriculture va passer du Moyen Age à la modernité et les culs-terreux vont conquérir le titre fort envié de « Japonais de l’économie française ». Comment une population présentée comme arriérée et doctement ignorante, comme l’avait souligné Montesquieu, a pu en trente ans se convertir en soldats de la modernité. Je ne doute pas que mon propos sera jugé excessif, il l’est probablement et entre la première et la seconde appellation, des nuances peuvent trouver leur place. J’ai soutenu en 1991, sous la direction de Georges Lerbet, une thèse traitant des transferts de technologie en agriculture et du développement des personnes16. J’avais alors émis l’hypothèse que nous avions largement confondu croissance et développement et que la capacité cognitive des acteurs était probablement en retard sur les effets qui se dessinaient (surproduction, désertification et dégâts sur l’environnement). La vache folle, la dioxine et les salmonelles n’envahissaient pas encore nos écrans et nos assiettes, les producteurs de
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CREPEAU Bernard, MIGNEN Pierre, Alternance et développement du milieu, Mésonance, n°1 II, 1979, UNMFREO, 1979, p. 140. PETRON Alfred, Transfert de technologie, formation permanente et développement des personnes dans le monde agricole, thèse de doctorat en Sciences de l’Education, Tours, 1991.

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