RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE

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La recherche clinique atteste que toute recherche authentiquement psychopathologique provient de la clinique et ne saurait se réduire à des recherches sur la clinique. Cette recherche doit relever aujourd’hui deux défis : le premier concerne la nécessité devant laquelle elle se trouve de devoir réviser les conditions d’un travail psychanalytique en réponse à de nouvelles demandes sociales ou à des situations extrêmes éloignées du cadre traditionnel du dispositif de la cure ; et le deuxième défi concerne plus particulièrement la place de la psychanalyse et des psychanalystes à l’Université et dans la communauté scientifique.
Publié le : lundi 1 juillet 2002
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EAN13 : 9782296294271
Nombre de pages : 308
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PSYCHOLOGIE
CLINIQUE
Nouvelle serie n° 13
printemps 2002
Recherches cliniques
en psychanalyse
Sous la direction de Roland Gori, de Christian Hoff111ann
et d'Olivier Douville
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALlEPsychologie Clinique Nouvelle série n° 13, 2002/1
(revue de l'Association "Psychologie Clinique")
Directeur de publication et rédacteur en chef: Olivier Douville (Paris X)
Secrétaire de rédaction: Claude Wacjman (Paris)
Comité de rédaction: Paul-Laurent Assoun (Paris VII), Jacqueline Barus-
Michel (Paris VIT),Fethi Benslama (Paris VII), Michèle Bertrand (Besançon),
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Horizonte, Brésil), Lina Balestrière (Bruxelles, Belgique), JaliI Bennani (Rabat,
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Olivier Douville, PsychologieClinique, 22, rue de la Tour d'Auvergne 75009 Paris
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L'abonnement: 2002 (2 numéros)
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L'Harmattan, 2002
ISBN: 2-7475-2788-3SOMMAIRE
Recherches cliniques en psychanalyse
sous la direction de Roland Gori, de Christian Hoffmann et d'Olivier Douville
Sur les conditions de la recherche clinique en psychanalyse, Roland Gori,
7Christian Hoffmann, Olivier Douville.........................................................
Chronique d'une vindication et d'un ravage passionnels, Marie-José DeI
25Volgo et Roland Gori...................................................................................
43La psychanalyse et la question de la vérité, Christian Hoffmann .............
Qu'est-ce qu'un corps? Faux débat et véritable enjeu avec les
53neurosciences Gérard Pommier...................................................................
Ponctualisations sur le cO,ncept de pulsion dans la clinique et la théorie
psychanal ytique, Daniel Koren................................................................... 61
79Pulsion invocante et destins de la voix, Jean-Michel Vives........................
Freud: pensée de l'irréversible ou pratique et théorie de l'atemporel?,
acques Po nnier ............................................................................................ 93J
De la prédation à la sublimation ou peut-on comprendre le monde sans
mathématiques?, Michèle Porte................................................................. 107
Les pathographies mathématiques d'Imre Hermann, Nathalie Charraud 123
Où mène le rêve de l'Homme aux loups? Traumatisme sexuel,
jouissance, castration et fonction du fantasme, Robert Samacher ............. 143
167L'idiot de Dessau, Norbert Zemmour et Gisèle Santschi ............................
Valeur théorique et clinique, actualité du concept de paranoïa, Stéphane
Thibierge ...................................................................................................... 179
La névrose traumatique ou le nécessaire re-voilement du réel, Jacques
Cabassut ....................................................................................................... 191
Varia
Nothing will come of nothing", Alain Vanier ....................................... 211"
Le génie est-il voisin de la folie ?, Jean-Philippe Catonné ......................... 219
229La mesure de l'acte en psychothérapie, Catherine Cyssau
La thérapie en présence de l'autre. Fonctions du cadre groupaI dans le
traitement des pathologies limite, Régine Waintrater................................ 241
Actualités internationales
La scène psychanalytique aux Etats-Unis, Jeanne Wolff Bernstein 253
Lectures, Nader Aghakhani, Aboubacar Barry, Christophe Boujon, Sylvain
Bouyer, Jean-Philippe Catonné, Françoise Couchard, Alain Deniau, Olivier
Douville, Ignacio Garate-Martlnez, Sylvette Gendre-Dusuzeau, Marie-Jeanne
Gervais, Victor Girard, Olivier Husson, Marie-Madeleine Jacquet, Guy Jehl,
Laurent Ottavi, Sylvie Quesemand-Zucca, Claude Wacjman 265Sur les conditions de la recherche clinique
en psychanalyse
3
Roland Gori1, Christian Hoffmann2, Olivier Douville
«Le mouvement scientifique, s'il reste en vie (...) se
déploie dans des directions nouvelles qui ne peuvent être ni
prévues, ni contrôlées par une pensée unique ou par
quelque organisation que ce soit. Ce fut absolument le cas
pour la psychanalyse. »
H. Sachs4
« Ce qui peut intéresser en revanche toute analyse, c'est la
singularité épistémologique de la science du langage: elle
est une science empirique qui n'a pas d'observatoire. Cela
peut se dire autrement: il n'y a pas d'Autre de l'Autre, et la
linguistique est la seule science galiléenne à éprouver,
jusqu'en son tréfonds, les effets de ce suspens»
J.-C. Milner5
Résumé
En présentant les lignes de force de ce numéro, les auteurs dégagent la
spécificité des conditions de la recherche clinique en psychanalyse. La recherche
clinique atteste que toute authentiquement psychopathologique
provient de la clinique et ne saurait se réduire à des recherches sur la clinique.
1Psychanalyste et professeur de psychopathologie clinique à l'Université d'Aix-
Marseille, directeur de la revue Cliniques Méditerranéennes.
2 et professeur de clinique à l'Université de
Poitiers.
3Psychanalyste et Maître de conférences en psychologie clinique à l'Université de
P aris-l 0 Nanterre
4 H. Sachs, (1939), « Les perspectives de la psychanalyse », in Malaise dans la
psychanalyse, M. Safouan, P. Julien, C. Hoffmann, Arcanes, 1995 : 125.
5 J.-C. Milner, Le périple structural, Seuil, 2002 : 150PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N° 13, 2002
Mots clefs
Parole; psychanalyse, psychopathologie, recherche clinique, symptôme,
I . I
verIte.
À plus d'une reprise dans son œuvre, les deux tâches que Freud
assigne au psychanalyste sont de « soigner» et de « chercher ».Sepose ici
une question difficile à éviter et qui joue sur ce qu'il y aurait de particulier
au fait de chercher dans le champ de la psychanalyse. L'acte de chercher
en psychanalyse porte avec lui une interrogation sur le désir de savoir qui
l'anime, trouvant en cette origine à la fois sa butée et sa relance. La
pratique de la rationalité discursive est indispensable à l'édification de
tout rapport créatif et critique vis-à-vis des théories, en psychanalyse
comme dans les autres domaines des sciences humaines.
Loin d'être dans une opposition romantique et futile au discours de
la science, la psychanalyse se doit d'être, en revanche, critique vis-à-visà
l'idéal scientiste qui consiste faussement. La recherche en psychanalyse
obéit à des impératifs de rigueur, mais la confusion règne dès que se
trouve confondue la scientificité possible de la psychanalyse avec la
réduction de l'expérience psychanalytique à un idéal de la science réduit à
valorisation scientiste de la procédure expérimentale.
Si, de l'acte de recherche en psychanalyse, rien ne peut se
transmettre au mépris de la science, c'est bien parce que le chercheur,
tout comme le sujet de l'inconscient, empruntent pour retrouver un réel
un cheminement identique, celui qui insiste à se rapprocher d'un trou
dans le savoir qui aimante le désir. Aussi l'objet de la science peut-il être
compris comme un point de réel, un point de béance où se dépose une
cause matérielle. Cet aspect du discours de la science, entendu au plus
proche de ce qui insiste se tient en un acte: soit l'acte de recherche. La
science, à ce moment-là, ne fonctionne alors pas sur l'exclusion du sujet
mais bien par une passe vers une béance causale localisée par le
signifiant.
La psychanalyse dès son invention touche à des objets de pensée:
l'origine, la référence, le réel. Ils sont à la fois intrinsèques au singulier de
chaque cure, mais ils sont aussi, sur un autre plan, des thèmes importants
qui sont autrement définis par les renouveaux du regard scientifique. Les
développements contemporains du discours des sciences n'incitent guère
à penser une unification des rationalités ni des modèles. On assisterait
plus à une différenciation accentuée des problèmes propres à chaque
discipline sans assimilation ni traduction réciproque. C'est curieusement
au sein des sciences humaines que les vœux ou les fantasmes de
transdisciplinarités surplombantes sont lesplus impérieux. Cependant un
8RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
tel éclairage relativiste ne saurait être très satisfaisant pour énoncer des
problèmes cruciaux de la psychanalyse. Il faut encore avoir présent à
l'esprit un antagonisme entre le moment constituant de la découverte
scientifique qui est un moment d'énonciation et le moment de la
transmission qui suppose un effacement de la Vérité au profit du Savoir.
Le sujet sur lequel opère la psychanalyse n'est pas un sujet fermé,
monadique, mais sujet pris dans cet ouvert entre Vérité et Savoir. Un
sujet intéressé par une non-fuite des lois de la parole. Sans doute faut-il
jouer sur un paradoxe: à la fois supposer la fécondité du dialogue
transdisciplinaire et, dans le même temps, supposer le caractère local des
disciplines scientifiques et promouvoir, à la limite qu'il y ait un sujet
spécifique pour chaque science.
Penser la causalité en psychanalyse implique de trouver un
paradigme qui respecte la béance, qui permette de rendre compte d'un
espace de non-détermination, un chaînon manquant qui offre au sujet
l'espace d'advenir dans un décalage par rapport à ce qui était idéalement
censé le déterminer. C'est en ce sens, par exemple, que la causalité
psychique n'est pas une causalité de groupe, n'est pas une
tribale ou clanique. Ce qui nous éloigne, par exemple, de toute réduction
anthropologique et ontologique du psychisme à la culture 6.Le sujet se
trouverait, infine, déterminé par ce qui fait défaut dans les schémas de
détermination. Il est effet de réponse à une indétermination
fondamentale. Si on peut considérer qu'il y a des lois universelles du
fonctionnement de l'inconscient, elles aboutissent à chaque fois, à de
l'unique, à de la singularité. Et c'est bien du singulier son paradoxe:
l'universel ne s'énonce qu'au singulier. Cette plasticité de la singularité
comme réponse au Réel jamais non totalement programmable, n'est plus
ignorée par les neurosciences les plus contemporaines -en particulier par
les travaux de Kandel, récent prix Nobel7. Elle ne l'est pas non plus par
les plus actuels des linguistes comme nous le verrons plus loin.
Amener la question du sujet au cœur d'une béance singulière
concernant les phénomènes propres à la dimension de la trace, du
changement et du champ langagier ouvre à un regard différent sur ce que
l'acte de parole permet de créer et de modifier, dans l'ouvert du transfert.
La psychanalyse se doit de se porter à la hauteur de l'engagement du
6Douville, O., « Notes sur quelques apports de I'anthropologie dans le champ de
la clinique interculturelle. L'Évolution Psychiatrique, 200, vol. 65.4 : 741-761.
7Mayford, M., Bach, M.E., Huang, Y.-Y., Wang, L., Hawkins, R.D. et Kandel,
E.R. (1996) « Control of memory formation through regulated expression of a CaMKll
transgene ». Science 274,1678-1683 ; cf aussi le chapitre rédigé par F. Ansermet "Des
neurosciences au logosciences" Qui sont vos psychanalystes?, Paris, Seuil, 2002 : 376-384.
9PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N° 13, 2002
sujet et d'y répondre dans la structure même de son expérience 8.Cette
exigence implique une rigueur dans une force et une ascèse de la pensée
qui n'est pas sans rapport avec les efforts de la science. Dans cette
exigence, se brisent les préjugés et les idéaux du sens commun. Le fait du
dire n'est pas appelé à se résorber dans des banalisations issues du bain
des idéologies métalangagières, l'espace de la situation psychanalytique,
loin de se définir uniquement comme cadre exige la définition de
spatialités et de temporalités paradoxales et plastiques. Il n'est pas dit que
la recherche sur ces connexions entre la topologie et la temporalité ait
touché à son aboutissement.
Nous sommes aujourd'hui dans le vif du débat, puisque, concernant
le statut des psychothérapeutes, la question des conditions de la
recherche clinique se retrouve posée - mal posée dès qu'il devient
convenu que la recherche clinique obéisse à des procédures d'expertise et
d'évaluation de la clinique, portant sur la clinique. Si bien des artifices
psychothérapeutiques ont le vent en poupe, n'est-ce pas aussi parce que
la prétention ou le droit à être traité par « la science », est bien, comme
celui du salut, le discours au sein duquel s'établit chacun lorsqu'il veut
être débarrassé, délivré d'une souffrance? Mais on peut à bon droit se
demander de quelle rationalité se soutient cette demande à la science? La
demande sociale à la science rejoint de fait les conceptions les plus
simplistes de la science comme pratique expérimentale et objectivante
destinée à fournir des solutions technicienne.
La recherche clinique atteste que toute recherche authentiquement
psychopathologique provient de la clinique et ne saurait se réduire à des
recherches sur la clinique. Il n'y a pas de métalangage et la psychanalyse
montre, au contraire, que toute interprétation et toute construction d'une
situation clinique appartiennent pleinement au phénomène qui leur a
donné naissance. De la même manière que les commentaires du rêve
appartiennent au contenu du rêve. Cette structure de fiction du récit9
clinique s'avère intolérable pour l'idéologie scientiste et le discours néo-
positiviste qui tentent d'éradiquer le dire du langage de la science par une
politique hygiéniste de la recherche prompte pourtant à utiliser tous les
procédés rhétoriques qu'elle dénonce, comme Aristote l'avait déjà fait en
son temps à l'endroit des sophistes: usage abusif des métaphores,
10.extension hyperbolique des résultats, anthropomorphisme...
8cf l'article de M.J. DeI Volgo et R. Gori dans ce numéro où ils indiquent« qu'il
s'agit pour les patients, de faire advenir la catégorie du réel et de la faire reconnaître
comme point d'impasse de l'illusion d'un savoir formalisé dans la certitude ».
9 P. Celan, Entretien dans la montagne, Verdier, 2001.
10R. Gori, Ch. Hoffmann, La science au risque de lapsychanalyse. Toulouse, Érès,
1999.
10RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
Ainsi la métapsychologie freudienne ne saurait être évaluée (voire re-
évaluée) en termes de modélisations pour le psychisme. Trop
d'impatience à faire de la métapsychologie freudienne la main courante
probatoire et anticipative des modèles de connexion neuronales, cause
trop de confusions. Les procès de constitutions des disciplines ne
seraient alors plus examinés comme le moteur même de leur cohérence,
mais plus comme des péripéties transitoires. On devine sans malle
problème auquel cette réduction de la métapsychologie à un état
visionnaire (ou dépassé,c'est pareil) des modèles neuro-scientifiques du
psychisme nous confronte. On ne rencontre pas dans la métapsychologie
un savoir sur le cerveau mais le champ de dépliement d'une fonction
descriptive et tout autant aussi, sise entre science et fiction. La règle
fondamentale de la situation psychanalytique implique que fiction,
construction mythique et chiffrage du réel traversent la métapsychologie.
La fiction métapsychologique pour autant n'est pas arbitraire, ni toute
imaginaire; tout son sérieux et son probant sont à rechercher dans les
modes de rencontre transféro-contre-transférentiels des processus
psychiques. Déjà pour Freud, la dimension "irrationnelle" de
l'inconscient répond à une logique, qui est non pas celle de la raison,
mais du signifiant. C'est avec certitude que Freud a toujours considéré
que, même dans le non-sens, même dans l'irrationnel, une logique était à
l' œuvre. Il vient contredire l'idée d'un inconscient incohérent, déréglé,
arbitraire. Peut-être aurait-il été souhaitable de donner développement,
pour parler de « langage et psychanalyse », des moments de rencontre
entre la pensée freudienne et les conceptions neurologiques et logiques
de son temps, et, nous pensons en particulier aux théories freudiennes
du jugements d'existence et des assertions, à son travail poussé et précis
sur les opérations de négation (et de dénégation). s'y dessine le repérage
du fonctionnement discontinu des représentations verbales et mobile et changeant des d'objet.
Discontinu et continu serviront de paramètres essentiels pour situer les
deux régimes du fonctionnement mental. Tout en s'inscrivant dans une
tradition associationniste, le modèle proposé par Freud revêt un aspect
original en situant le langage comme déjà là, le langage préexiste au sujet.
Croire que l'on puisse sortir du langage pour traduire l'état des
choses du monde, c'est ignorer les travaux de Wittgenstein, de Quine,
d'Austin et de J.-C. Milner et M. Safouan11en oubliant que les faits sont
créés plus que découverts par les sciences, ils constituent des artefacts
produits par un dispositif, ils sont selon le bon mot de Bruno Latour des
11 M. Safouan, La parole ou la mort, Seuil, 1991 et Lacaniana, Fayard, 2001
Il13, 2002PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N°
faitiches. Comme l'ont montré Broad et Wade12, la fraude scientifique
constitue la preuve que la science repose tout autant sur la rhétorique
que sur la raison et que le recours à l'expérimentation n'immunise pas la
connaissance scientifique de la contrefaçon. C'est même en
méconnaissant l'irréductibilité du dire scientifique aux énoncés de la
science que les idéologues scientistes se trouvent le plus exposés à ce
qu'ils dénoncent. En ce sens, on dira avec Broad et Wade que« quand les
manuels invoquent la primauté des faits, leur raisonnement est en partie
d'ordre rhétorique »13.Wittgenstein nous avait prévenu les lois de la
nature ne sont en rien des lois naturelles et « pour la logique des faits,il
n'y a pas de représentants possibles ».
Venons-en à la psychopathologie. Elle s'appuie sur un postulat
fondamental selon lequel la nature et la structure des processus
psychiques se révèlent par et dans leur dysfonctionnement. C'est là un
postulat communément admis dans les sciences médicales et il convient
maintenant de dégager en quelques points ce qui peut spécifier la
recherche psychanalytique différentiellement aux approches
traditionnelles pré ou post-freudiennes. Nous le ferons à partir des
opérateurs du symptôme, du savoir, de la vérité et du langage.
Quel est le statut du symptôme dans la recherche
psychanalytique?
« La structure est l'élément et l'élément est la structure»
J.-C. Milner14
A contrariod'une démarche psychopathologique traditionnelle qui fait
du symptôme un simple écart à la norme et aboutit à une conception
déficitaire en termes cognitifs ou émotifs, Freud assure ce que Lacan
15.nomme une « promotion du symptôme» Après Freud, le symptôme ne
saurait se réduire à une configuration de signes, d'indices ou de
marqueurs dont la combinaison permettrait d'établir une typologie ou
une caractérologie comme la classification des différentes versions du
DSM en donne les exemples les plus obscènes16. Le DSM est un
phénomène fort inquiétant de culturation scientiste récente; qui résulte
assez souvent d'une distorsion de la clinique phénoménologique. Une
telle distorsion, réductrice à l'excès, a réduit la mélancolie à la bipolarité
des syndromes pathologiques au mépris de nombreux travaux de
12 W. Broad, N. Wade, 1982, La souris truquée. Paris: Seuil, 1987.
13Ibid.: 24.
14J.-C. Milner, op.cit.: 155.
15J. Lacan, 1971, D'un discours qui ne seraitpas du semblant. Séminaire 18.
16cf. l'article de S. Thibierge, dans ce numéro.
12RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
psychopathologie dynamique, que confirme l'expérience clinique et qui
indiquent clairement que les états maniaques d'excitation ne sont pas un
autre pôle de la dépression, mais des mises en acte sans espoir et des
précipitations sans frein vers un langage désarrimé au pire moment des
dépressions. Ce qu'escamote cette nouvelle clinique est aussi le temps
despossibles,des « entre-deux », des entrecoupements entre continu et
discontinu.
Le symptôme, pour Freud, est à la fois message et satisfaction,
message en tant qu'il demande à être entendu par un Autre que le
praticien corporéifie dans une situation clinique et qu'il représente dans
17.l'absence et l'effigie du transfert Et la manière même dont le praticien
se place dans ce scénario d'interlocution, dans cette mise en scène de la
parole, détermine la dynamique du discours associatif. De témoin d'une
souffrance psychique, le praticien devient à son insu partie prenante.
Partie prenante d'un scénario qui actualise le conflit psychique dont le
symptôme est l'émergence. C'est dire d'entrée de jeu que le praticien ne
saurait se contenter d'être observateur objectif du diagnostic dans la
mesure où la clinique en psychopathologie est nécessairement dialogique
et inévitablement sous transfert. Le dispositif relève d'une diagnose et
non d'un diagnostic. Freud écoutant les récits des scènes de séduction
des hystériques se trouve séduit par la parole et c'est l'analyse même de
cette séduction réciproque actualisée dans la rencontre qui permet de
s'en déprendre en articulant le concept de transfert et les phénomènes
cliniques qui se manifestent en situation. Dès lors ce que dit le symptôme
s'avère inséparable du dire situationnel où il se manifeste après avoir été
élevé à la dignité de formation de l'inconscient. Pour le dire autrement, le
symptôme n'est pas isolé, circonscrit et observé comme un déficit du
fonctionnement cognitif ou émotif mais bien au contraire il est mis en
rapport avec tous les autres fragments de la vie psychique, que
constituent le rêve, le lapsus ou l'acte manqué. C'est-à-dire que le
symptôme au nom duquel le patient vient consulter ne se trouve
analysable qu'à partir du moment où il est rapatrié dans la situation
psychanalytique et mis en rapport avec les autres formations de
l'inconscient. C'est la règle de l'association libre et de son corrélat
l'écoute flottante du psychanalyste. Le déchiffrage du symptôme ne
saurait s'opérer que dans ce cadre-là, selon des règles précises et à
distance de toute lecture directe du sens qui réduirait la psychanalyse à
une herméneutique. Ainsi le symptôme en psychanalyse retrouve son
sens étymologique, c'est-à-dire que le symptôme, c'est ce qui tombe
ensemble dans la parole et qui d'être recueilli parfois par l'un et par
17cf. l'article de J. Cabassut dans ce numéro.
13PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N° 13, 2002
l'autre fait histoire. La bonne nouvelle que Freud apporte, c'est que la
misère humaine peut se dire et qu'elle se dit dans les mots de tous les
jours, non sans résistance, pour celui qui a su écarter les broussailles de la
signification et reconnaître ainsi comme le dit le poète René Char: « Les
mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d'eux. »
L'analyse est alors analyse de cette résistance à reconnaître ce que
nous disons sans le savoir et dont l'ignorance nous fait souffrir jusqu'aux
passions de la haine et de l'amour. L'analyse n'est pas un savoir de
l'analyste sur le dire de l'analysant mais elle procède d'une méthode qui
conduit l'analysant à analyser ses propres dires en l'accompagnant dans
l'analyse de ce qui fait obstacle et problème à l'analyse elle-même.
L'analyse des résistances, ce n'est rien d'autre que l'analyse des
problèmes et des obstacles à l'analyse du discours inconscient, c'est-à-
dire comme l'indique l'étymologie de : « problème» « l'obstacle jeté en
travers de la route », soit l'ob-jet que le transfert présentifie.
En ce sens le symptôme peut être considéré comme une invention
du sujet, une invention ratée sans doute mais bifront, non seulement
compromis entre désir et interdit, mais formation bi-face avec un versus
signifiant, jamais plus en habit de rébus que dans la névrose
obsessionnelle, et un corps de jouissance jamais plus à vif que dans les
mélancolisations des dires et des vies. À distance d'une conception
déficitaire du symptôme, la psychanalyse le dévoile dans une situation
particulière d'interlocution comme une écriture dont l'auteur méconnaît
la lecture et dont il ne pourra se réapproprier le message de vérité que
par l'adresse à un Autre qui pourra lui transmettre la méthode pour le
déchiffrer sans y injecter son propre sens.
Le symptôme pèse lourd dans l'existence de la personne. Il motive
ses plaintes, mais nous voyons aussi qu'il est pour le sujet création et
refuge. À ce titre, aucune pratique illusoire qui se fonde sur la pseudo
évidence d'une maîtrise de la conscience qui sait, ne viendra défaire et
déplacer ce rapport du sujet au symptôme. Loin de réduire le symptôme
à un handicap, ce qui le rend particulièrement intraitable, la clinique
psychanalytique pose que le symptôme est une formation de
l'inconscient, soit ce qui de l'inconscient se traduit par une batterie de
lettres dont le lecteur reste à inventer.
14RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
Quels statuts pour le savoIr et la vérité dans la recherche
psychanalytique?
« La vérité, on la refoule»
18J. Lacan
Dès le début du siècle, Freud a mis en évidence ce qui constitue le
caractère commun des formations de l'inconscient. Symptômes, rêves,
transfert, oublis, lapsus, actes manqués se ramènent au refoulement, qui,
du fait même de son insuccès, garde toute possibilité de s'exprimer dans
la conscience. Le matériau psychique sur lequel porte incomplètement le
refoulement cherche ainsi à se frayer une voie d'accès vers le conscient.
Est-ce à dire pour autant que le refoulement et le retour du refoulé dans
la conscience sont une seule et même chose?
Il est intéressant de reprendre à ce propos un lapsus cité par Freud:
« un homme marié depuis peu et auquel sa femme, très soucieuse de
conserver sa fraîcheur et ses apparences de jeune fille, refuse des
rapports sexuels trop fréquents, me raconte l'histoire suivante qui l'avait
beaucoup amusé ainsi que sa femme: le lendemain d'une nuit au cours
de laquelle il avait renoncé au régime de continence que lui imposait sa
femme, il se rase dans la chambre à coucher commune et se sert, comme
il l'avait déjà fait plus d'une fois, de la houppe déposée sur la table de
nuit de sa femme, encore couchée. Celle-ci, très soucieuse de son teint,
lui avait souvent défendu d'utiliser sa houppe; elle lui dit donc,
contrariée: « Tu me poudres de nouveau avec ta houppe! » Voyant son
mari éclater de rire, elle s'aperçoit qu'elle a commis un lapsus (elle voulait
dire: tu te poudres de nouveau avec ma houppe) et elle se met à rire à
son tour (dans le jargon viennois «pudern », «poudrer », signifie
« coÏter » ; quant à houppe, sa signification symbolique - pour phallus-
»19n'est, dans ce cas guère douteuse.
La vérité, en l'occurrence le désir, ne peut s'énoncer selon Freud
« que sousun certain déguisement».L'affinitédelavérité, du désir,avec
la langue (ici le jeu de mots), qu'il nous faudra préciser, donne la
direction de la cure analytique telle que l'a énoncée Freud: « Dans le
procédé psychothérapeutique dont j'use pour défaire et supprimer les
symptômes névrotiques, je me trouve très souvent amené à rechercher
dans les discours et les idées, en apparence accidentels, exprimés par le
malade, un contenu qui, tout en cherchant à se dissimuler, ne s'en trahit
pas moins, à l'insu du patient, sous les formes les plus diverses. Le lapsus
18 J. Lacan cité par C. Hoffmann, Introduction à Freud: le refoulement de la vérité,
Hachette, 2001.
19S. Freud, (1901), Psychopathologiede la vie quotidienne, Payot : 147.
15PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N° 13, 2002
]20rend souvent, à ce point de vue, les services les plus précieux, [... .
Autrement dit, le désir inconscient, refoulé, se signifie à la conscience
grâce à la complaisance de la langue qui lui permet de s'avancer masqué,
jusqu'à faire tomber le masque, ce que dévoile le lapsus, et produire ce
que Freud appelle avec Steckel un « aveu inconscient ».
Le concept de vérité ici ne saurait se réduire à la certitude de la
représentation, à l'exactitude des hypothèses exprimées par des lois
contrôlées dans des situations expérimentalesb21. Comme le dit
Heidegger « le vrai se dérobe au milieu de toute cette exactitude ». La
vérité est «dévoilement», «Aletheia», qui se découvre selon une
procédure spécifique de la situation psychanalytique puisque comme
Freud nous l'enseigne à propos de L'interprétation desrêves,celle-ci doit
demeurer subordonnée aux exigences du traitement.
La vérité ici a valeur de fonction au sens mathématique de ce terme:
moyen d'exprimer la variation simultanée ou dépendante de deux ou
plusieurs termes. En psychanalyse, cette fonction s'exerce dans le cadre
d'un référentiel, celui de l'inconscient, et ses dépendances sexuelles et
infantiles, avec un opérateur celui de transfert, dans un champ celui de la
parole et du langage et selon une méthode, celle des associations libres et
de l'attention flottante. La vérité n'est pas hors-sexe, et c'est en cela
qu'elle redistribue le rapport du savoir à la vérité marqué par un
22.« insaisissable»
En ce sens, la construction psychanalytique23 n'échappe pas aux
effets de vérité, elle ne constitue pas un métalangage de la situation
psychanalytique mais lui appartient consubstantiellement.
Dès lors le concept de savoir nécessite en psychanalyse la révision de
son usage courant, idéologique ou épistémologique. Le savoir n'est plus
du côté du savant, du chercheur, mais du praticien. Le savoir est du côté
de l'analysant, du patient, et c'est même de ce savoir inconscient qu'il
souffre et dont les effets produisent une formation de discours en œuvre
dans la situation psychanalytique. Dans ce travail d'exhumation,
d'excavation des fragments de vérité que Freud compare à une fouille
archéologique, le praticien comme le chercheur ne savent pas ce qu'ils
20 S. Freud, (1901),op. cit.: 150.
21cf l'article de C. Hoffmann dans ce numéro
22 cf. G. Xingjian et D. Bourgeois, Au plus prés du réel, L'aube, 1997 : « Il y a
toujours quelque chose d'insaisissable. Nous sommes toujours en quête de ce réel
insaisissable, impossible, que nous n'avons pas encore connu ». (26-27).
23cf. H. Sachs: « Mais toute véritable science (eo.)n'est en aucune manière le
produit pur et sans mélange de la recherche scientifique. Elle montre, comme tout le
reste, des traces de désirs et d'angoisses inconscients, sous forme d'aveuglement à des
faits importuns ou de leur distorsion par le désir de les faire coïncider avec ce qu'on
voudrait qu'ils soient », op. cit. : 121.
16RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
vont découvrir. Ce n'est pas pour autant que l'archéologie n'est pas
scientifique. Ce que connaissent le psychanalyste et l'archéologue dans ce
travail d'excavation, c'est la manière de procéder, de chercher, de créer
un dispositif à même de parvenir à un résultat. En psychanalyse, cette
position épistémologique est également une position éthique par rapport
à l'humain. Cette position requiert une manière de s'y prendre pour
laisser advenir la vérité à fleur de dire sans devoir l'arraisonner comme
objet ou comme fond exploitable dans la connaissance dans un discours
de maîtrise qui renoue tôt ou tard au mieux avec l'ontologie au pire avec
la manipulation des discours totalitaires. En affirmant que ce savoir
inconscient est singulier, qu'il se donne dans l'accidentel de la parole,
dans les dialectes des symptômes, dans l'idiolecte des formations de
l'inconscient, Freud récuse la médiocrité du type uniformisé au nom de
la moyenne. Cette place faite au singulier par une méthode qui procède
au cas par cas récuse la grossièreté des actions de sélection, de
classement, de schématisation des inventaires traditionnels de la
nosographie psychiatrique. Mieux, ceparti-pris freudien pour le singulier,
pour l'irrédentisme de l'inconscient à la falsification de la conscience et
de la raison, montre que ce que nous croyons voir dans le monde renvoie
au propre reflet de nos besoins et de nos croyances. Il rejoint ainsi sans
le vouloir les positions de Nietzsche: «Toutes nos relations, aussi
exactes soient-elles, sont des descriptions de l'homme, non du monde;
ce sont des lois de cette optique suprême au-delà de laquelle il nous est
impossible d'aller. Ce n'est pas une apparence ni une illusion, mais une
écriture chiffrée où s'exprime une chose inconnue - très lisible pour
nous, faite pour nous: notre position humaine envers les choses. »24.
Nous sommes ici fort éloigné de l'introspection et de la subjectivité.
La recherche doit porter sur la manière de procéder, sur la méthode, ses
pré-requis et ses conséquences. L'objet, le cas, ce n'est pas l'individu
empirique et ses soi-disant interactions avec l'environnement. Le cas,
c'est la situation particulière d'interlocution au sein de laquelle la
méthode est mise en œuvre dans les occurrences de ses particularités. La
séance de psychanalyse n'est qu'une occurrence parmi d'autres de la mise
en œuvre de cette méthode.
Il y a là un geste épistémique à accomplir pour la psychopathologie
et la psychanalyse comparable à ceux qui sont établis par la physique
moderne ou la linguistique saussurienne lorsqu'elles se trouvèrent
confrontées à la crise de devoir représenter leur objet dans un langage
inadapté à cette représentation. C'est-à-dire que la physique moderne et
la linguistique saussurienne durent non seulement créer un objet par un
24Nietzsche cité par B. Edelman, 1999, Nietzsche Un continentperdu. Paris, puf : 85.
17PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N° 13, 2002
dispositif nouveau mais encore établir la spécificité du sujet de leur
science particulière en l'inscrivant dans la même région ontologique que
leur méthode. Ainsi, comme l'a remarqué Kojève, le sujet de la physique
quantique n'est plus un sujet individuel, biologique, mathématique ou
transcendantal, c'est un sujet physique. De même, lorsque Saussure crée
la linguistique structurale, il impose aux linguistes une séparation des
points de vue synchronique et diachronique pour ne s'intéresser qu'à la
structure de la langue élue comme fait linguistique total. Il précise alors
un principe généralisable en épistémologie: «Bien loin que l'objet
précède le point de vue, on dirait que c'est le point de vue qui crée
et d'ailleurs rien ne nous dit d'avance que l'une de ces manières de
considérer le fait en question soit antérieure ou supérieure aux autres. »25.
Là se trouve le défi lancé à la recherche psychanalytique: comment
inventer un dispositif de recherche et de transmission qui demeure
homogène à sa méthode tout en prenant en considération les exigences
de la communication scientifique et les contraintes institutionnelles de la
cité ? Avant de se hâter à répondre à cette question, envisageons
brièvement le statut du langage et de la parole dans le dispositif
psychanalytique. Cette mise au point s'impose puisque le psychanalyste
n'a qu'un médium, la parole, et que la situation au sein de laquelle il
opère se trouve constituée de part en part des effets d'interlocution. Les
moyens propres à la situation psychanalytiques sont ceux de la fonction
poétique du langage, des équivoques de la langue et des pouvoirs de
I'énonciation.
Quel statut pour le langage et la parole en psychanalyse?
« Ce qui s'énonce bien, l'on le conçoit clairement»
J. Lacan 26
Un des enjeux de la clinique psychanalytique est d'abord dans le
rapport du psychanalyste à sa langue. La fréquentation des paradoxes et
des avancées des mathématiques, de la logique et de la physique permet
de se défaire, par éclipses, de nos réalismes logiques et identitaires. La
théorie lacanienne qui subvertit le nominalisme du sujet (il est, mais
divisé) et le réalisme de l' 0bjet, (il est, mais absentifié) et réunit ces deux
subversions par le poinçon de la coupure et du lien a, dès le Séminaire
sur l'identification, cherché à poser le vide comme être médian, milieu et
25Saussure cité par c. Normand, 2000, Saussure. Paris, Les Belles Lettres: 31.
26J. Lacan, Télévision, Paris, Seuil, 1974 : 71.
18RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
condition de nouage. Le sujet de la psychanalyse lacanienne est sans
repère absolu et sans auto-fondation qui viendrait suppléer à ce vide
structural, en face duquel le fantasme remplit fonction d'homéostasie. Si
l'acte psychanalytique ne se règle plus par la mise en avant d'un idéal qu'il
conviendrait d'authentifier et d'atteindre, alors se désigne le retrait du
verbe qui devient aussi ce lieu vidé de la représentation, livré à
l'équivoque, orienté par la lettre. Crête alors entre une saisie du vide
comme pur concept ou comme source de métaphorisation de l'absence
dans l'Autre et de la présence de cette absence dans la parole.
L'un d'entre nous27 a montré comment, bien malgré lui, Freud
rejoint certains courants de philosophie du langage et de la linguistique
pragmatique en reconnaissant l'extrême dépendance de la vérité aux
effets d'un dire. Tout au long de sa découverte, Freud va toujours
davantage reconnaître que le fait de dire prend le pas sur ce qui est dit.
C'est-à-dire qu'au cours de son œuvre, il va, bien malgré lui, s'éloigner
toujours davantage d'une référence à la réalité empirique et commune
pour devoir reconnaître ce que le ressort de nos actions doit aux actes de
langage et au pouvoir de la parole. Le réalisme linguistique, comme
disent les linguistes, s'impose toujours davantage aux dépens de la réalité
empirique des sciences de la nature ou du mythe de l'intériorité des
sciences dites humaines. Dans un texte tardif, « Constructions dans
l'analyse» publié en 1937,Freud montre bien malgré lui que la vérité de
l'inconscient s'avère inséparable des effets de langage et que la
construction ne s'avère efficiente qu'en tant qu'elle produit un effet
mutatif sur le discours de l'analysant. Bref, la séance de psychanalyse est
exposée dans ce texte comme relevant d'une dynamique de
l'interlocution qui agit, jusqu'et y compris, sur les interventions de
l'analyste conçues alors comme des événements d'énonciation dans
toutes leurs fonctions pragmatiques et rhétoriques. Freud fait ainsi le
deuil de ce fantôme d'un langage pur en science qui « nous délivrerait de
lui-même en nous livrant aux choses. »28.
Il ne nous reste plus que le réalisme linguistique pour tenir la rampe
d'une méthode qui aborde les formations de l'inconscient à partir d'un
récit dont l'énonciation se trouve conditionné par une situation
particulière d'interlocution. L'objet de la recherche psychanalytique se
trouve constitué par et dans ces événements d'énonciation. Ils
constituent le fait psychanalytique total d'où tout, àvrai dire, peut partir.
27 R. Gari, 1996,La preuvepar laparole.Paris, puf. ; R. Gari, 1999,« Freud:
pragmatiste malgré lui? » Topique, 70 : 113-133.
28M. Merleau-Ponty, 1969, La prose du monde. Paris: Gallimard, : 8.
19PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N° 13, 2002
Lacan a poussé jusqu'à son terme cette conception pragmatique du
langage et de la parole en psychanalyse en précisant: «comment
retourner, si ce n'est d'uri discours spécial, à une réalité pré-discursive?
C'est là ce qui est le rêve - le rêve fondateur de toute idée de
connaissance. Mais c'est là aussi bien ce qui est aussi à considérer comme
mythique. Il n'y a aucune réalité pré-discursive. Chaque réalité se fonde
»29 et il ajoute: « L'interprétation [... ] n'est paset se définit d'un discours.
interprétation de sens, mais jeu sur l'équivoque. Ce pourquoi j'ai mis
l'accent sur le signifiant dans la langue. ». Dans son effort pour faire
entendre aux analystes l'innovation qu'était sa théorie du signifiant et de
la lettre, Lacan a essayé de prouver que la vérité de la fonction créatrice
de la parole peut être tracée par le mouvement où elle dévoile la chose
qui tout à la fois cause le désir et le laisse étourdi, irréel. Toutefois, les
sources de Lacan sont doubles: d'une part la linguistique (qu'il nommait
quant au maniement qu'il en faisait, sa linguisterie), d'autre part une
critique de la philosophie de Heidegger. Ce philosophe, en réduisant la
chose à un vide, métaphoriquement entouré de l'argile du potier,
poussière humide de réel, fondait son concept de réalité sur une idée
positive, un fait. Lacan prend une autre voie, au point qu'il relie la
pratique de la lettre au concret du vide. La lettre devient le bord réel du
signifiant. La lettre pour Lacan ne désigne pas, elle fait, elle est. D'où le
passage immédiat de l'impossibilité du dire, à l'impossibilité de l'écrire
(dans le symbolique), et, in fine, à l'impossibilité de l'être.
De fait, l'acte analytique maintient le réel indécidé et fait du discours
analytique un discours divisé, mais qui, comme tout discours, doit se
stabiliser. C'est ce qui advient lorsque Lacan ontologise le réel en en
faisant une catégorie nominale.
Il conviendrait alors de prolonger le travail du linguiste en renouant
la problématique de l'inconscient à la question du sujet. À cet étage,
l'arbitraire du signifiant exprime que, par délocalisation de la référence, la
face symbolique du signifiant va venir se fixer comme un trait sur
n'importe quel objet et en faire l'enveloppe d'un objet hétérogène
relativement à l'être. Rupture donc de Lacan, vis à vis de Saussure par le
30.biais d'un retour à Freud et à sesthéories des pulsions Ce qui inscrit le
sujet n'est pas seulement sa coupure par le signifiant mais son lien à
l'hétérogène de l'objet, cause du désir, recouvert non totalement par la
chaîne signifiante.
L'avancée de Lacan concerne le double appareillage du signifiant et
du pulsionnel. Se pose, à partir de là, la question de l'existence
29 J. Lacan,(1972), Encore, Paris, Seuil,1975 : 33.
30cf l'article de D. Koren dans ce numéro
20RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
d'invariants topologiques entre ces deux registres, entre le signifiant et
l'objet perdu. On comprend en quoi les théories des physiciens et des
astronomes (Kepler, Copernic, Leibniz) retinrent la passion d'un Lacan
désirant formaliser le vide autour de quoi gravite l'orbe de la pulsion dès
lors que l'opération signifiante creuse le Réel dans un vide de Chose. Les
gravitations de ces orbes se modulant en fonction des registres de la
demande et du besoin, de la demande et du désir (ce premier couple
notionnel pouvant être retenu par les études psychologiques, le second
faisant intégralement partie du domaine de la recherche psychanalytique).
Le sujet, pris dans les répétitions, pris dans l'insistance de sa demande
oublie qu'en même temps que s'exprime son insistance, son lien aux
supposé objets de l'Autre suit un autre chemin, lié à son désir méconnu.
Théorie implicite de la parole au sein de la psychanalyse
actuelle
Le temps nous manque ici pour développer cette théorie implicite du
langage et de la parole au sein de la psychanalyse actuelle. Notons
simplement que cette conception rejoint en plus d'un point les travaux
de Wittgenstein, de Quine et Austin qui font litière des mythes de
l'intériorité, de la signification et de la référence. C'est-à-dire des mythes
fonda-mentalistes qui font un retour bruyant au sein même des sciences
cognitives. Nous sommes ici fort éloigné des croyances d'une
psychanalyse réduite à l'herméneutique et à la signification alors même
que l'intériorité réciproque des mots et des choses récuse toute
prétention constructiviste. Il nous faut renoncer à l'immaculée
perception des énoncés dés lors qu'est reconnue leur performativité
généralisée. De plus, la parole est le support et le rappel de l'Altérité du
langage. Certes la psychanalyse se démarque d'une façon précise de
certaines des constructions de Quine. Si on en reste au plan du néo-
logico-positivisme de Quine savoir, sens et réel, pris deux à deux
s'excluent mutuellement et, in fine, le langage n'atteint pas le réel. La
31solution pressentie par I. Hermann (Psychanalyseet logique, 1922) et
Bion, plus tard fondée par Lacan de faire tenir les trois ensembles (et là
le recours des modèles mathématiques s'imposèrent à eux) permet de
dépasser ce système d'antagonisme. Il n'en reste pas moins vrai que les
plus décisives avancées des théories de l'énonciation renvoie au statut de
vieilles lunes les critères scientistes à prétention hégémonique en
psychologie et en psychiatrie. Bref, si l'inconscient trouve son objectivité
dans le langage, ce n'est pas ici à entendre comme le langage tel que le
31cf l'article de N. Charraud dans ce numéro
2113, 2002PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N°
détermine les théories de l'analyse conversationnelle et de la
communication (souvent rebaptisée théorie de l'influence). Il s'agit de
l'Altérité du langage par rapport auquel tout sujet éprouve sa finitude
radicale32.
Pour conclure
La recherche en psychopathologie et en psychanalyse doit relever
aujourd'hui deux défis:
. le premier concerne la nécessité devant laquelle elle se trouve de
devoir réviser les conditions d'un travail psychanalytique en réponse à de
nouvelles demandes sociales ou à des situations cliniques extrêmes
éloignées du cadre traditionnel du dispositif de la cure. La psychanalyse
se trouve ainsi confrontée au paradoxe selon lequel d'une part, elle ne
détient sa validité que d'un dispositif particulier33 où comme toute
science elle sécrète ses propres phénomènes et d'autre part, le
psychanalyste et le psychopathologue se trouvent face à de nouvelles
pratiques pour lesquels ce dispositif doit être ajusté. Nous disons
« ajusté» et non pas « adapté ». Ce ne sont pas les bricolages avec les
techniques objectivantes qui seront à même de constituer les réponses
qui conviennent. Tout au plus une position hybride nous conduirait à
terme qu'à l'extinction des lignées de la psychanalyse. La réponse juste
relève des exigences de la méthode qui sont tout autant celles de
l'éthique prenant en considération l'extrême dépendance de la vérité
humaine aux effets d'un dire. Le travail psychanalytique n'est pas
l'importation du vocabulaire métapsychologique 340U du protocole de la
cure à de nouvelles situations pratiques mais relève d'une posture
d'énonciation qui prend au sérieux les effets de parole et de langage et le
désir de celui qui s'y engage.
32cf sur ce point le récent travail de A. Juranville La philosophie comme savoir de
l'existence. 3. L'inconscient. Paris puf, 2000
33cf. H. Sachs: « En psychanalyse, la technique fondamentale a été - et restera
probablement -l'association libre. Mais cette ne peut être utilisée quand la
psychanalyse est appliquée à de nombreuses formes de psychologie sociale. Les
phénomènes sociaux, comme la religion, la culture et l'art, la recherche biographique et
historique, trouvent, selon les différents matériels quelles utilisent, des techniques
différentes. Cette méthode à été inaugurée par Freud (...)L'analyse des enfants, elle
aussi, (...) ne pouvait pas compter sur la méthode de la libre association (...) C'est de
cette manière que les tendances scientifiques se sont trouvées séparées et ne manquent
pas de s'éloigner encore de l'organisation qui, par sa loi inhérente, devient
progressivement plus conservatrice (...) », op. cit.: 125-126..
34sur la distinction entre métapsychologie et modélisation cf. supra
22RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
. Le deuxième défi concerne plus particulièrement la place de la
psychanalyse et des psychanalystes à l'Université et dans la communauté
scientifique. Quand bien même il y aurait une certaine gageure à vouloir
tenir cette place, nous maintenons que la laïcisation de la psychanalyse
passe par là. Sauf à devoir se replier frileusement sur les sectes
psychanalytiques et leurs rituels ou sur une pratique alliant avantages
économiques et cécité épistémologique, le psychanalyste doit s'astreindre
à pouvoir transmettre à un public laïc son enseignement et ses
recherches. Il ne saurait le faire qu'en prenant en considération les usages
et les coutumes de la communauté universitaire qui ont le mérite d'ouvrir
au débat et à la confrontation lorsqu'elles abandonnent une prétention à
l'homogénéisation et à la normalisation des techniques des pouvoirs
totalitaires. Freud et Lacan, chacun à leur manière, ne se sont dérobés à
cette intranquillité d'une confrontation de la psychanalyse aux sciences
affines les plus lointaines. Nous avons aussi beaucoup à apprendre de
cette confrontation et nous avons pour notre part beaucoup appris des
épistémologues, des historiens des sciences et des philosophes du
langage. Arrêtons de dire que la psychanalyse est atopique. Nous ne
ferions alors que tisser notre propre linceul à la trame des désillusions
que nos propres idéalisations ont nourries. La psychanalyse est sans
doute ectopique et littorale au champ des différents savoirs mais elle
n'est pas unique, héroïque et sainte. Elle ouvre indéfiniment au multiple
et à l'inconnu dès}ors qu'un analyste accepte de laisser vivre en lui sa
part analysante. A ce titre, la confrontation avec le public laïc est
indispensable même s'il nous paraît parfois légitime, sans préjugés mais
non sans passion, de ferrailler durement avec ceux qui prétendent
normaliser la psychopathologie clinique dans la passion de l'ignorance et
du mépris.
23Chronique d'une vindication et d'un ravage
passionnels
Marie-J osé DeI Volgol et Roland Gori2
Résumé
C'est au moment où la médecine réalise les prouesses techniques les plus
assurées dans son savoir que les médecins se trouvent le plus exposé au ravage
passionnel des patients-plaignants. Un tel paradoxe ne serait qu'apparent
puisqu'il s'agit en fin de compte, pour les patients, de faire advenir la catégorie
du réel et de la faire reconnaître comme point d'impasse de l'illusion d'un savoir
formalisé dans la certitude. Ce réel ne saurait advenir que dans la haine en tant
que forme cicatricielle du syndrome érotomaniaque. Cette vindication (de
Clerambault) passionnelle se déduirait tout simplement des effets ravageants de
l'idéal de savoir absolu dont l'idéologie scientifique sécrète l'illusion. D'un point
de vue clinique, M. V., cet homme dévitalisé par un dentiste, vient témoigner en
martyr des effets iatrogènes d'une rencontre au cours de laquelle le ravissement
du patient par le praticien produit un orage passionnel où la haine s'avère
constitutive de l'altérité menacée.
Mots-clés
Erotomanie; haine; idéologie scientifique; passion; savoir.
« Notre malade, a, pour ainsi dire, découvert l'astre par
le calcul ».
G. G. de Clérambault, L'érotomanie, p. 57.
« Des rapports entre l'érotomanie et la paranoïa peuvent
être retenus. Sans vouloir confondre ces deux psychoses, il
serait possible de constater au début d'une évolution
1 Maître de Conférences à l'Université d'Aix-Marseille II-Praticien hospitalier.
Directeur de recherche dans le laboratoire de Psychopathologie clinique, Université
d'Aix-Marseille l, Centre d'Aix, 29 avenue Robert Schuman, 13621 Aix-en-Provence
cedex 1. Adresse pour la correspondance: 101 rue Sylvabelle 13006 Marseille France.
2 Professeur à l'Université d'Aix-Marseille l, Psychanalyste. Directeur du
laboratoire de Psychopathologie clinique à l'Université d'Aix-Marseille 1.PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N° 13, 2002
paranoïaque un épisode érotomaniaque, souvent bref, de
type homosexuel, et qui vire rapidement à la persécution.
La séquence mise en évidence par Clérambault, espoir-
dépit-rancune, semblerait donc s'accélérer pour faire porter
le délire sur ce dernier terme».
G. Rosolato, 1967, p. 152.
En s'éloignant de l'analyse de la souffrance psychique au profit d'une
quantification probabiliste et différentielle des troubles du
comportement, la psychiatrie actuelle, a contrariodes idées reçues, ne fait
que déplier à l'aide des nouvelles technologies les fonctions discursives
du paradigme originaire de la neuropsychiatrie dont l'acte de naissance
remonte à la deuxième moitié du XIXO siècle. Les troubles (disorders)du
comportement, recensés par les DSM successifs, entretiennent une
étroite parenté épistémique avec les « anormalités » mises en relief à
partir de 1850-1870 par la psychiatrie française pour décrire les grands
syndromes de la pathologie mentale. Là encore, cet éclatement du champ
symptomatologique de la psychopathologie, que la phénoménologie et la
psychanalyse avaient, chacune à leur façon, tenté de réunifier,
s'accompagne de l'extension du pouvoir d'ingérence du neuropsychiatre
dans la gestion éthico-politique des conduites humaines et accroît
l'exigence d'arrimer davantage ce nouveau pouvoir à un savoir modelé
par la génétique, la biologie moléculaire et les neurosciences en général.
Ainsi les différents DSM et apparentés, instruments efficaces des
enquêtes épidémiologiques, ont été convertis en opérateurs logiques de
diagnostics des troubles mentaux corrélés de manière plus ou moins
lâche aux opérateurspragmatiquesque constituent les molécules chimiques
prodiguées par la pharmacopée. Cette jonction de l'extension du pouvoir
neuropsychiatrique et du remodelage du savoir médicobiologique s'avère
largement entretenue et favorisée par des préoccupations commerciales,
soutenues par une propagande et une idéologie3 de pugnacité
pragmatiquement efficace dans leur argumentation discursive. Exit le
malade et la maladie au profit d'un individu dépositaire de troubles dont
il aura à négocier le traitement en tant qu'élément d'un groupe social,
partie prenante de la nouvelle donne dans la transaction thérapeutique4.
Cet écrasement du fait psychique, entre l'enclume du pouvoir de
l'individu réduit à sa qualité d'élément d'un groupe social de pression
(lobby) et le marteau d'un individu réduit à n'être que les archives d'une
information génétique et/ou neurobiologique, méconnaît la dimension
intersubjective de la maladie et du soin.
3 Cf. Gori, Hoffmann, 1999.
4 Cf. Pignarre, 1999.
26RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
C'est paradoxalement du côté de la médecine technoscientifique,
hautement sophistiquée dans sa logistique et amplement rôdée au
modèle biologique (services spécialisés en chirurgie lourde, génétique,
oncologie...), que se fait entendre l'appel à la reconnaissance du fait
psychique et de son actualisation intersubjective dans la prise en charge des
malades. Cet appel pourvoit aux demandes les plus hétérogènes à
l'adresse des « psy » de tous ordres depuis l'exigence d'un supplément
d'humanité à même de compléter la médecine d'appareil jusqu'à la prise en
compte des effets intersubjectifs de la relation médecin-malade dans le
champ du diagnostic et du soin. À devoir reconnaître que la rencontre
médecin-malade puisse dans certaines circonstances devenir
psychiquement iatrogène présuppose que les médecins et les soignants
soient à même de s'interroger sur les dimensions imaginaires et
symboliques des actes qu'ils effectuent et des paroles qu'ils prononcent.
Et c'est une fois encore le martyr de la psychose ou de la folie
passionnelle qui peut les y contraindre lorsque ceux-ci se montrent trop
réticents à devoir reconnaître le sens et la fonction que leurs
interventions mobilisent dans l'économie subjective des patients.
De Clérambault, en son temps, avait largement vulgarisé cette
prédilection des «prêtres et des médecins» à devenir objets de l'appétence
des érotomanes. Les descriptions fines et aiguisées des délires
passionnels par de Clérambault font une large place à la voracité
orgueilleuse qui pousse les érotomanes à élire le médecin ou le prêtre, en
tant qu'Homme de Bien et de Savoir, à la dignité d'objet de leur vindicte.
La quérulence et le désespoir de l'érotomane se nourrissent férocement
de cette vindication (le terme est de Clérambault qui le distingue àjuste
titre de la revendication) à même de mettre l'objet à la question: de quel
savoir est-il détenteur? Que sait-il ou que veut-il de ce réel qui trouble la
consistance de l'ombre narcissique et entame sa plénitude en faisant
advenir un manque que l'érotomane se consacre à voiler? Si le prêtre ou
le médecin adviennent comme les figures prestigieuses d'un Autre
pourvoyeur d'espoir et prometteur de dépit comme de rancune, c'est
bien d'une certaine façon en tant que leur exercice et leur sacerdoce
entretiennent l'illusion d'un savoir sans faille. Et c'est sur cette faille
même, en partie inconcevable, mais en partie seulement, que l'érotomane
se sacrifie et se dépose lui-même en tant qu'objet indispensable,
irremplaçable à l'exercice plénier de ce pouvoir. Quitte alors dans le
martyr de la folie passionnelle et de la psychose à vouloir faire
reconnaître et évaluer les dommages que ce sacrifice lui occasionne. Là
apparaît la haine au moment même où il désuppose l'Objet du Savoir
sans faille qu'il lui avait procuré.
27PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N° 13, 2002
C'est en ce sens qu'il conviendrait aussi d'interroger les vindications
« processives » (de Clérambault) dont les médecins et la médecine font
l'objet. Ce que demande à l'Autre le patient-plaignant, c'est d'assurer la
consistance d'un savoir sans manque que la promesse technologique
avait fait naître, non sans l'assurance désespérée de ne point y parvenir,
seul garde-fou de la psychose. Le discours passionnel, là encore, énonce
une vérité: « c'est l'Autre qui a commencé, qui aime (ou qui hait) le
plus ». Dans cette perspective, nous envisageons les plaintes
sinistrosiques et les démarches procédurières à l'endroit de la médecine
et des médecins sous l'angle du « terrorisme passionnel» (Perrier, 1967)
de la triade suivante: délires, érotomanie-jalousie et revendication. Ainsi
le paradoxe suivant peut s'éclairer: c'est au moment où la médecine
réalise les prouesses techniques les plus assurées dans son savoir que les
médecins se trouvent le plus exposé au ravage passionnel des patients-
plaignants. Le paradoxe n'est qu'apparent puisqu'il s'agit en fin de
compte, pour les patients, de faire advenir la catégorie du réel et de la
faire reconnaître comme point d'impasse de l'illusion d'un savoir
formalisé dans la certitude (Gori,1999-2000). Ce réel ne saurait advenir
que dans la haine en tant que forme cicatricielle du syndrome
érotomaniaque. Cette vindication passionnelle se déduit tout simplement
des effets ravageants Q'étymologie commune de ravage et de ravissement
doit être soulignée) de l'idéal de savoir absolu dont l'idéologie
scientifique sécrète l'illusion.
L'exemple clinique que nous allons présenter témoigne en martyr
des effets iatrogènes d'une rencontre au cours de laquelle le ravissement
du patient par le praticien produit un orage passionnel où la haine s'avère
constitutive de l'altérité menacée. Nous avons ailleurs5 mis l'accent sur la
passion homosexuelle de Monsieur V., méconnue et refoulée, l'éclosion
de cette passion et l'échec de son refoulement.
»6Monsieur V. ou « Un homme dévitalisé
« Tu sais bien, Herr [Seigneur), que lorsque cela ne va plus,
la vie n'a plus aucune valeur ».
Freud, 1901, p. 7.
5Del Volgo M. J., Gori R., 2001.
6 Cette évocation clinique est rapportée au singulier de la rencontre avec M.J. DeI
Volgo. M. V. a été reçu dans le cadre d'une consultation de psychopathologie clinique
dans le service de psychiatrie où il est hospitalisé depuis 3 mois au moment de la
première rencontre. Cette consultation est destinée à des patients présentant des
plaintes corporelles quel qu'en soit le diagnostic.
28RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
«Il n'y a pas de plus grand danger pour la fonction
hétérosexuelle d'un homme que sa perturbation par
l'homosexualité latente ».
Freud, 1937,p.259.
Première rencontre:
Le regard figé, sans vie, est tourné sur ma gauche vers la fenêtre. Tristesse
infinie.
D'emblée, M. V. raconte ce qui lui est arrivé, ce qui a fait événement dans
une vie sans histoires jusque-là, avant cet événement qui a bouleversé sa vie, qui
l'a bouleversé. Ue rapporte ici ses propres paroles notées au cours de l'entretien
en employant parfois la troisième personne pour rendre compréhensible le
récit J.
Le malheur est arrivé par un homme, «un dentiste, un escroc, m'a
esquinté, il a dévitalisé des dents saines. Je suis tombé entre les mains de ce
médecin qui employait les mots de la médecine" occlusion". Cette histoire a un
début (19XX) et une fin. C'est fini le 18 juin [3 ans plus tard] ». Depuis le début
du traitement, «j'avais des douleurs permanentes et lorsqu'il a scellé les
prothèses définitives, j'ai eu encore plus mal ».
En 19XX, il avait une dent de devant qui bougeait, il avait pris un coup sur
un chantier, le souvenir est confus, il se serait retrouvé contre un mur. Cette
dent tenait sur deux racines. Avant 19XX, il avait un autre dentiste, mais à
partir de 19XX, c'est lui, N., qui le traite et qui le massacre. TIa de la haine:
« C'est inter?it ce qu'il m'a fait [u.] je ne sais plus où j'en suis. Il m'a tout
bouleversé. A cause de lui je ne travaille plus. Pour les enfants, je ne suis plus
un père comme ils avaient. Ils disent à leur mère: papa n'est plus comme
avant ». « Ce dentiste a bouleversé notre vie. TIn'y a rien qui va, ni le physique,
ni le moral ». « Les experts ont reconnu tous les défauts du dentiste, ils ne lui
ont fait aucun cadeau ».
« Le 18 juin [3ans plus tard], il a scellé la prothèse finale comme un maçon.
Il a dévitalisé des molaires saines. Il disait que je risquais de me retrouver avec
la bouche tordue ». TIa dit: « vous allez vous retrouver avec la tête partant du
côté droit, vous serez tordu ». Au début, lorsque M. V. a connu le dentiste, il
travaillait « comme une bête» et il voyait le dentiste « comme un soleil ». En fait
ill'a« embobiné» au point tel qu'aux dires de M. V. il avait contraint toute sa
famille à consulter le Dr N. Depuis la dévitalisation, M. V. ne se sent plus le
même, il est diminué physiquement. TImange mal, il a mal aux oreilles et à la
tête, il tremble. TIdort mal, la nuit il a des bourdonnements d'oreille, quand il se
réveille sa bouche serre comme un étau. Il a toutes les misères du monde. TIne
supporte [dans la bouche] ni le chaud, ni le froid. TIpasse sa journée à faire ça [il
avale]. Quand il mange tout reste au fond et il doit aller au lavabo et mettre sa
main dans la bouche.
Sa douleur actuelle semble se présenter comme celle, dit-il, d'une« femme
qui va accoucher ». La sienne de femme, il ne l'a vue qu'une fois accoucher et ça
s'était bien passé. La naissance du garçon, le seul garçon parmi ses enfants, N.,
c'était en 19XX. Le 18 mars 19XX, ça a été une journée de joie. Le garçon est
29PSYCHOLOGIE CLINIQUE - N° 13, 2002
arrivé au bout du cinquième, après quatre filles. [Notons qu'il est né, qu'il est
arrivé, la même année que le dentiste]. C'était le garçon et c'était une grande
joie. C'était le garçon pour sa femme et lui était comme n'importe quel père. TI
lui fallait, à lui, le garçon.
Ses enfants, ils avaient tout, maintenant il n'a plus rien à leur donner.
Pendant ses silences, il pense à sa souffrance, ses enfants, à ce qu'il a vécu. Son
enfance, il s'en fout, elle est faite, elle n'était pas heureuse. Ce que le dentiste lui
a fait est criminel, c'est lui qui est coupable, qui l'a détruit.
Un an plus tôt, il [le dentiste] a aussi traité sa femme et ses enfants. Depuis
un an, M. V. prend des cachets et il a même perdu sa vie sexuelle. C'est un
malheur pour lui et sa femme. Ça lui fait penser à se suicider. Ce n'est pas une
VIe.
Après une interruption de 9 mois, je le reverrai huit fois. TIreprend alors
ses plaintes vindicatives à l'endroit du dentiste et me parle ensuite de la fugue
d'une de ses filles en évoquant des fantaisies de drogue, de prostitution et de
grossesse. Il se plaint ensuite de son « inactivité» et de se voir ainsi« dirigé par
sa femme et les médecins ». TIévoque alors l'échange qu'il a eu avec le Pro P. qui
me l'a adressé et, à cette occasion, il déforme mon nom, il dit: «J'ai vu le Dr
deI Vié ». Il associe ensuite de nouveau sur les soins du dentiste: « En juillet [2
ans après 19XX], il m'a gardé jusqu'à 10 heures du soir c'était une vraie
boucherie, ça saignait partout. Je suis resté avec des entailles jusqu'en juin XX
[3 ans après]. J'avais confiance. C'est après le scellement définitif que les
douleurs sont revenues et sa seule réponse était: "Je ne peux rien faire pour
vous". Quand j'ai appris qu'il avait maltraité des dents saines, je suis devenu
fou». Et il poursuit « Ma mère souffre, elle croit que je suis fou. Elle dit : "Je ne
retrouve pas le même fils" . Elle me blesse et ça me fait mal. Pour elle je suis son
fils avant ce problème. Il a tout bouleversé ».
À la séance suivante, il évoque à nouveau l'escroquerie: « Le dentiste a
touché des dents saines et il a laissé des dents maltraitées. Il m'a laissé un an
sans le provisoire ». «J'avais confiance en lui. J'ai fini par me disputer avec lui.
Ce que vous m'avez fait, ça ne marche pas. Il ne s'agissait pas d'une erreur
humaine, il a fait tout volontairement. D'après les radios, il a traité" six dents
saines" ». En fin d'entretien, il évoque ses « enfants, la dernière qui va avoir 4
ans et un garçon au milieu, N. ». TIa peur qu'ils aillent à la DASS. Le dentiste lui
a dit: « Je ne peux plus rien faire pour vous ». TI n'est resté alors que « la
haine ». « TIa détruit ma vie ». «J'ai du mal à manger, à articuler. Je suis privé de
mon travail qui était mon amour. Je ne peux plus me passer de comprimés ».
M. V. revient sur ses douleurs, le dégoût qui le prend à voir ses mains, son
corps et « tout ça devant qui ne me sert à rien. C'est comme vous direz un
bloc ». Et il associe sur son métier, un métier dur pour lequel il faut avoir des
forces. « Sur le plan sexuel, ça ne marche pas comme avant. Vous croyez que
c'est une vie? ».
À la séance suivante il évoque sa fille aînée et me dit « quand elle est née
j'ai eu un enfant, je suis devenu père, maintenant je ne me sens plus père ». Il
évoque ensuite son père, le prénom de celui-ci et enfin le sien, prénom qui
30RECHERCHES CLINIQUES EN PSYCHANALYSE
signifie dans sa langue « lavie », il précise que « c'est un coup du hasard ». Puis
M. V. évoque sa sexualité: « sur le plan sexuel ça ne fonctionne pas» alors que
« tout petit », il a toujours eu des femmes. La première était une femme, à qui il
faisait les courses, elle avait 36 ans et lui 14. C'était bien. [Cette femme avait
l'âge de sa mère]. Il évoque ensuite son mariage et son travail en insistant sur
ses qualités physiques et puis à nouveau le souvenir du dentiste revient: « sa vie
s'est dégradée », « c'est un escroc. TIa touché des dents saines ». « TIvaut mieux
que ce soit moi qui me retrouve à l'hôpital. Pour les gosses le plus important,
c'est la mère ». Après un silence, il dit:« Je tremble comme une femme, je n'ai
jamais tremblé comme ça ».
À la séance suivante, il se plaint à nouveau du dentiste et des conséquences
de son intervention sur des dents saines qui l'a rendu malade, a détruit sa
famille, l'a ruiné et l'a rendu impuissant. TIme dit : «Je me retrouve comme un
fou », «j'ai envie parfois de le tuer, de lui arracher ses dents ». «La première
fois, c'était un docteur comme un autre. Il a touché des dents saines. Il m'a
arraché les dents ». TIse plaint d'avoir mal à la tête, d'avoir du mal à respirer, de
trembler comme une femme,« vous croyez que c'est une vie? ». TI n'a plus de
vie de famille. Le dentiste a pris ses dents saines. «Je lui ai fait confiance, il m'a
fait croire l'incroyable. Peut-être ce qu'il me dit existe. J'avais peur de me
retrouver tordu ».
Un peu plus tard il évoque une phrase et une remarque de sa fille aînée qui
lui aurait dit au moment de la mise en place de la prothèse: « Qu'est-ce que tu
as, ce n'est pas les mêmes dents? Je lui ai dit: c'est fixe ce n'est pas le
provisoire ».Le dentiste lui disait que ça allait revenir et il ajoute: « Ce n'est pas
un médecin, c'est un maçon ».
À la séance suivante, il évoque un cauchemar où il se trouvait avec le
dentiste et avec lequel il se disputait. Et ce qui lui paraît atroce, il l'énonce ainsi:
«J'ai été avec lui. Lui et moi, lui avec toujours cette manie de s'en foutre
comme s'il n'était pas coupable ».
À la séance suivante, après avoir évoqué une consultation ORL il revient
sur ce « calvaire inoubliable« avec le dentiste: « Il n'y a pas une seconde où je
ne pense pas à lui ». Il associe ensuite sur ses problèmes de sexe et sur sa
hantise d'avoir « la bouche enflée» qui le conduisait à éviter toute relation
sociale. Sa maladie n'est pas naturelle, elle a été volontairement créée par un
criminel.
TIreviendra une dernière fois en consultation, avant de partir en maison de
repos et après une intervention chirurgicale réussie des sinus à laquelle il était
allé « comme à un suicide ». Il évoque aussi à cette occasion « l'agression»
physique dont il aurait fait l'objet de la part d'un agent de service de l'hôpital et
ses fils.
Constructions théorico-cliniques
En résumé l'histoire de M. V. se présente comme celle d'un homme
dévitalisé par un autre homme, un dentiste. Cet autre homme que M. V.
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voyait au début « comme un soleil », qui l'aurait, en somme, séduit
pendant trois ans, s'est comporté comme un« maçon» alors que M.V.
était, lui même, maçon spécialisé dans la réparation des façades. Cet
homme par qui le malheur est arrivé est entré dans la vie de M. V. au
moment de la naissance de son garçon, cinquième enfant au milieu de
plusieurs filles. Cette naissance du fils unique accompagne la naissance
de ses symptômes physiques, des douleurs semblables à celles « d'une
femme qui accouche» et d'une rencontre passionnelle, ordonnée selon
l'espoir, le dépit et la rancune. Bien sûr il ne s'agit pas d'un syndrome
érotomaniaque au sens classique du terme, mais nous souhaiterions en
fin de compte, mettre en évidence l'avantage que peut nous procurer la
conception d'une position érotomaniaque comme constitutive de toute
paSSIon.
La rencontre avec le dentiste et les conséquences qui s'en sont
suivies entrent en coïncidence au moment où il (m')en parle avec la
question de la paternité plus particulièrement sollicitée ici par le fait qu'il
s'agit d'être père d'un fils. Or du fils, au cours de nos entretiens, il n'en
sera pratiquement pas fait état. Quant à son propre père, M. V., en
évoquant les paroles qui lui interdisaient les « mauvaises fréquentations »,
les formule de manière équivoque: « Il ne faut pas suivre ces garçons»
disait le père. Depuis les soins du dentiste, son univers a changé, ses
proches ne le reconnaissent plus comme ils l'ont connu et lui-même s'est
muré dans une intime exclusion, seul subsiste son statut de victime qui
vient baliser le naufrage catastrophique de sa vie où tout n'est plus que
champ de ruine. Dans ce ravage passionnel, subsistent la haine et la
rancune et le sentiment aussi de cette privation qui l'a féminisée puisqu'il
tremble comme une femme. M. V. a été maltraité et dévitalisé et n'est pas
en mesure de répondre aux sollicitations de la paternité d'un fils. Depuis,
il a perdu sa vie sexuelle, il a perdu l'usage de son « vié », de son « vît »,
qu'il inclut dans la déformation de mon nom. Curieusement, « lavie »
c'est aussi la traduction française de son prénom arabe.
M. V. n'est pas psychotique, il ne « délire» que dans le « secteur» de
. ... .. ,
sa paSSIon sInIstrosIque et ses convIctIons ne sont pas a proprement
parler « paranoïaques ». Il a bien subi un « dommage» du point de vue de
l'expertise médico-légale, tout comme il subit réellement à l'hôpital une
agression. M. V. manifeste, comme dirait de Clérambault,« le Culte d'un
Souvenir Réel» dans la passion duquel son ravissement trouve dans la
haine sa cicatrice et sa « cristallisation ».
Mais dès lors que nous acceptons d'entendre les plaintes vindicatives
et dépressives du patient non comme le reflet exact des événements de
sa vie mais comme des actes de parole, c'est un autre texte, inscrit
comme un palimpsestequi se dessine. Le symptôme ne saurait être réduit
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