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RECITS DE VIE ET CRISES D'EXISTENCE

De
224 pages
Les crises de l'existence sont de plus en plus fréquentes dans tous les champs de l'humain. Autour de plusieurs récits de vie cliniques, sont ici explorés quelques types de situations de souffrance psychique. Partout l'affectivité et le sentir peuvent être en crise. Il est important d'en connaître le fonctionnement pour prévoir de nouveaux agencements psychiques plus propices à l'édification psychologique du soi.
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RÉCITS DE VIE ET CRISES D'EXISTENCE
Une herméneutique métamorphique

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud
Renouer avec les grandes oeuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des.origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir. Dernières parutions
Au-delà du rationalisme morbide, Eugène MINKOWSKI, 997. 1 Des idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en psychiatrie, 1997.
Du délire des négations aux idées d'énormité,

Henri EY,

J. COTARD, M. CAMUSET, J. SEGLAS,

1997. Modèles de normalité et psychopathologie, Daniel ZAGURY, 1998. De la folie à deux à l'hystérie et autres états, Ch. LASEGUE, 1998. Leçons cliniques sur la démence précoce et la psychose

maniaco-

dépressive, C. KRAEPELIN, 998. 1 Les névroses. De la clinique à la thérapeutique, A.HESNARD,1998. L'image de notre corps, 1. LHERMlTTE, 998. 1 L'hystérie, Jean-Martin CHARCOT,1998. Indications à suivre dans le traitement moral de la folie, F. LEURET,1998. La logique des sentiments, T. RIBOT, 1998. Psychiatrie et pensée philosophique, C-J. BLANC, 1998. Le thème de protection et la pensée morbide, Dr. Henri MAUREL,1998. L'écho de la pensée, Charles DURAND,1998. Henry Ey psychiatre du XXIe siècle, Association pour la fondation Henri Ey, 1998. Mesmer et son secret, J. VINCHON,1998. De l'hystérie à la psychose, E. TRILLAT,1999. L'instinct et l'inconscient, W. H. R. RIVERS,1999. Hallucinations et délire, Henri EY, 1999. La confusion mentale primitive, Philippe CHASLIN,1999. La réception de Freud en France avant 1900, André BOLZINGER, 999. 1

Adolfo Fernandez-Zona

" RECITS DE VIE ET CRISES D'EXISTENCE

Une herméneutique métamorphique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8161-2

pour Maryvonne

Ouvrages d'Adolfo Fernandez-Zoila
La cataplexie. Contribtuon à l'étude psycho-physiologique Toulouse, sm, 1952 (épuisé) de l'émotion.

L'Etude des attitudes psychologiques des travailleurs nucléaires, vis-àvis du risque radio-actif. Bruxelles, EURATOM (EUR 4198 1), en coll. avec Sivadon P, 1968 Le livre, recherche autre d'Edmond Jabès. Paris, Jean-Michel éditeur, 1978 Ruptures de vie et névroses. La maladie-langage Toulouse, Privat, 1979 Place,

post-traumatique,.

Tiempo del hombre. Tiempo de trabajo. Madrid, Piramide, en collaboration avec P. Sivadon, 1982 Temps de travail. Temps de vivre. Analyses pour une
du temps. Bruxelles, Mardaga, en

psychopathologie
avec

collaboration

P.

Sivadon, 1983 Freud et les psychanalyses. Paris, Nathan, 1986

Corps et thérapeutique. Une psychopathologie du corps. Paris, PUF, en collaboration avec P. Sivadon, (colI. Psychologie d'aujourd'hui), 1986 Espace et Psychopathologie. Nodules), 1987 Paris, PUF, (colI. Psychiatrie ouverte, série

Les complexes. Paris, PUF, coll. Que sais-je? n01673, 1993 Essais de psychopathologie productive.

1 - La chair et les mots. Grenoble, La Pensée sauvage, 1995

INTRODUCTION

En 1979, nous avancions quelques « Pierres d'attente pour une psychopathologie productive» dans un article conçu autour de l'œuvre de François Laruelle. On peut y lire: «Le "concept" même de production abandonne ses caractères conceptuels et représentatifs. La production s'affirme comme un travail de transformation des affects, du discours, de la pensée, des faits humains, dans le jeu effectif de leurs rapports d'échange» (1979, p.169). Cet essai de psychopathologie productive fait suite à La chair et les mots (1995) et précède un troisième essai consacré à l'étude du langage-récit dans les psychoses et dans les discours délirants. Il ne s'agit pas de pathologie du langage, ni de psychopathologie déficitaire, mais plutôt de langage psychopathologique, en tant que celui-ci expose et contient à la fois des souffrances et des originalités produites par nos patients psychiatriques~ En psychopathologie productive, on assiste à une créativité expressive qui ajoute « un plus» au déjà-là, plutôt qu'à des destructurations déficitaires. Les troubles, ici analysés, appartiennent à la série névrotique où les médiations intra-individuelles et inter-individuelles sont perturbées mais sans entraîner l'apparition d'une pensée déréelle. Nous disons langage et non langue; la linguistique proprement dite n'est pas directement concernée. La langue nous importe en tant que support des activités psychiques d'un individu élaborant son activité langagière. Ce sont donc les actes de langage, le langage en action sous forme de discours, de récit, de narration, de poésie peut-être, qui vont ici retenir notre attention. Les mots accèdent aux significations, mais pas seulement. Dans le cadre d'une linguistique sémantique, les mots nous offrent des signifiances en fonction de leur articulation inter-humaine, mais aussi des particularités originales attribuées par les humains. Chez les malades mentaux, ceci est vrai dans les psychoses et surtout dans les délires. Mais les mots ordinaires produisent des significations associées aux effets pragmatiques qui touchent 7

aux figures concrètes de l'affectivité, aux formes sensibles d'un sentir qui s'élabore tout au long de l'existence, et aux variations intensives des forces propres ou en interaction. Ces effets pragmatiques correspondent aux forces illocutoires et aux effets perlocutoires qui se joignent aux fonctions inter-Iocutoires; nous aurons à les préciser en cours d'écriture. Les poètes ont su exploiter l'ensemble de ces composantes, en mettant en action le double versant des mots: le versant porteur de significations et le versant engendrant des effets pragmatiques. Joë Bousquet a baptisé ce type d'échange des vocables un «langage entier », orientation qui s'est accentuée, dans la poésie moderne depuis Baudelaire, sinon auparavant, et qui a pris son essor avec Mallarmé. Ainsi s'est créée une double exigence à l'égard de la communication, celle de transmettre des significations appropriées à une inter-communicabilité, surtout orale ou écrite, et celle d'une inter-communicativité où s'ajoutent ces effets pragmatiques (affectifs, sensibles, intensifs) dont nous venons de parler. C'est pourquoi nous proposons d'appeler herméneutique métamorphique l'ensemble des procédures qui contribuent à comprendre et à interpréter les faits psychologiques et les œuvres humaines. Mais les humains proprement dits, ne pouvent se réduire à de simples textes. Il semble nécessaire d'envisager des applications herméneutiques aptes à rendre compte des micro-transformations liées au travail métamorphique déjà en cours et pouvant le modifier et le réorienter. C'est à travers le langage discursif que nous obtenons le plus grand nombre de données humaines et, sans négliger les aspects de la gestique, de la kinésique ou de la mimique, nous accorderons aux significations conceptuelles mêlées aux divers aspects de l'affectivité, du sentir et des forces en présence, le plus grand intérêt. Appel est fait constamment à une phénoménalisation des proto-particules affectives et sensibles dans leur cheminement vers une phénoménalisation en sigularités où s'effectuent les échanges entre le nonlangagier et le langagier proprement dit. C'est la phénoménalisation langagière qui nous donne le plus vaste accès aux formes de vie racontées par les récits, et aux brisures qui en modifient leur appartenance, venant ainsi 8

perturber le cours d'une existence. Nous avons fait appel à une phénoménologie existentiale, en discernant les singularités propres à chacun et en réunissant ces singularités humaines dans ce que nous avons appelé des « sites» où le temps et l'espace fonctionnent, d'après nous, dans une étroite interaction avec les activités discursives. Est apparue ainsi l'importance majeure de deux séries d'activités: celles liées au travail et celles engagées dans les formes de l'affectivité. Il nous a semblé que le travail et l'amour pouvaient être saisis en tant qu'existentiaux, couvrant une base fondatrice, en quelque sorte, du tout de l'homme. L'apparaître des microincarnations entre les singularités fera jaillir les valeurs d'échange qui sont à chaque pas prises en défaut. A l'opposé, nous saurons apercevoir les effets d'incarnation les plus propices à une construction du soi, dans laquelle le corps et la chair en mutuelle interaction favorisent l'installation des joies construites par chacun, susceptibles de se renouveler dans la mesure où le travail métamorphique de soi sur soi, de soi par les autres, et des autres par soi, peut s'inscrire dans une hominisation ne retenant que les micro-concepts opérationnels engendrant un développement satisfaisant. L'ouvrage est conçu en trois parties. Il s'agit d'abord de définir ce qu'est l'herméneutique en psychopathologie et d'exposer le travail métamorphique en herméneutique. Successivement nous lirons ce qu'il faut penser de la place de l'homme dans le langage et dans les formes sensibles, le fonctionnement du travail métamorphique proprement dit, pour essayer de tracer la configuration d'une herméneutique du soi. Des histoires de vie et des récits cliniques marquent les divers points des agencements et des ruptures. La deuxième partie entreprend un parcours en psychopathologie du travail en mettant en relation les figures du temps, de l'espace et du langage-récit. Certains aspects des crises d'existence survenant en situation de travail, mettent en évidence les risques des glissements de l'être-présent à soi par rapport à son soi-même, à la fois par rapport au site professionnel et dans les fondations des sites exogènes et endogènes qui soutiennent, à chaque instant, l'édifice psychologique de chacun. Un exposé renouvelé de la psychopathologie de l'événement temporel permet de mettre 9

en relief les agencements entre le langage-récit et les diverses modalités de la temporalité humaine. La troisième partie explore quelques figures de l'affectivité et du sentir en crise. D'abord, le jeu des mots, de l'espace et du temps dans certains états dépressifs et en particulier dans les mélancolies monopolaires décrites par Tellenbach. Ensuite, dans cette contemporanéité où les migrations sont quotidiennes, nous nous sommes penchés sur la psychopathologie de la nostalgie. De même, il nous a paru nécessaire, du point de vue clinique, d'approfondir les liens entre la sensitivité, le sentiment d'incertitude, et les délires de relation. Enfin, nous accordons une attention particulière aux épreuves de l'affectivité partagée, partant de ce constat que les humains destinés à cohabiter sont amenés, jour après jour, à enregistrer les micro-différences susceptibles de séparer ce qui paraissait syncrétiquement uni ou semblable, au départ. Dans chaque chapitre les observations cliniques, les récits de vie, certains enseignements tirés de la littérature, du cinéma, du théâtre dramatique et lyrique, sont confrontés aux analyses psychopathologiques envisagées dans une perspective existentiale et comparatiste. Nous devons des remerciements aux diverses publications qui ont accuelli en leur temps nos premiers essais de psychopathologie productive. Certains de ces textes, ont été ici repris sous une nouvelle forme et de manière parcellaire, au sein des nouveaux agencements que nos recherches nous ont permis d'effectuer. Que les responsables de ces revues soient ici remerciés. Il s'agit de Actualités psychiatriques, de L'information psychiatrique (Paul Bernard), de L'évolution psychiatrique (Jacques Postel), du Journal de psychologie normale et pathologique (Ignace Meyerson), des Annales médico-psychologiques (Lionel Vidart), de Confrontations psychiatriques (Louis Gayral, Yves Pélicier), de la Revue de médecine psychosomatique devenue Champ psychosomatique (Michel Sapir), de Psychologie médicale, de Temporalistes, de Travailler (Christophe Dejours) et de quelques autres livraisons. Ces publications sont citées dans la bibliographie placée en fin d'ouvrage, afin que le lecteur puisse avoir recours au texte 10

original s'il désire approfondir l'exposé actualisé dans les pages qui suivent. Nous remercions les équipes rédactionnelles actuelles de ces revues et nous nous excusons, auprès des lecteurs, d'avoir dû exposer une auto-bibliographie un peu longue bien que sélective. Nos remerciements vont encore à ceux de nos collègues et amis qui ont contribué par la lecture des premières versions et par les indications, encouragements et conseils qu'ils nous ont prodigués, à améliorer le texte final. Notre gratitude va à Claude-Jacques Blanc, à Jacques Chazaud, à Pierre Fougeyrollas, à Jacques Leplat, à Philippe Malfieu et surtout à Maryvonne Guet. Tous ont participé à une meilleure élaboration de cet ouvrage.

Il

PREMIERE

PARTIE.

HERMENEUTIQUE ET HERMENEUTIQUE METAMORPmQUE

« Signifier n'est donc pas un acte purement intellectuel. Il ne relève pas d'une simple cognition. Il engage aussi le "je peux" de l'être tout entier, le corps et la "chair" : il traduit notre expérience du monde, notre contact avec "la chose même". » Jean-Claude Coquet: La quête du sens. Le langage en question, PUF, 1997, p.l et 2.

L'herméneutique est une discipline qui s'est forgée pour déchiffrer, décrypter, comprendre, interpréter les textes religieux, juridiques, politiques, littéraires, philosophiques... Pourquoi une herméneutique en psychopathologie, sinon pour essayer de comprendre et interpréter les conduites humaines? Mais peut-on considérer les actes humains comme des textes? Peut-on réduire les activités humaines à une textologie qui serait seulement à interpréter, voire, en dissociant les deux opérations, à comprendre et à interpréter? Les humains ne sont pas des textes et les actes humains ne sauraient se réduire à une partie d'eux-mêmes, concernant seulement le sens, les signifiances et les concepts auxquels les significations peuvent donner naissance. Les humains constituent des ensembles vivants complexes où le connaître et le penser, l'éprouver et l'aimer, les expériences de vie et le sentir, le faire et l'agir fleurissent de diverses façons. A côté des mots et de leurs significations, les humains baignent dans des formes sensibles, dans des figures concrètes de l'affectivité et ils agissent à travers les forces dont les variations intensives évoluent sans cesse. D'où l'idée de proposer une herméneutique métamorphique et transformationnelle des diverses formes dans lesquelles se meut l'humain en lui-même et dans le monde. Les trois chapitres de cette première partie vont préciser les notions qui serviront à explorer l'analytique des combinatoires entre le faire et l'agir, l'éprouver et l'aimer et entre les expériences de vie et le développement du sentir, objet des trois parties qui suivront. Pour baliser le champ du connaître il nous faut savoir ce qu'est le langage discursif servant à façonner les récits de vie qui contiennent l'historicité des humains, ainsi que les relations entre les significations et les formes sensibles. Ensuite nous pourrons mieux départager les deux secteurs d'une herméneutique propice aux explorations psychopathologiques. Enfin dans le troisième chapitre nous pourrons nous concentrer autour d'une herméneutique du soi en liaison avec les récits de vie qui la font être.

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L'ouvrage de Focillon sur La vie des formes (1934) a suscité en nous un vif intérêt pour les fonctions des formes sensibles aussi bien chez l'homme que dans les activités artistiques. Focillon a inauguré cette recherche autour des formes plastiques. Pourquoi ne pourrait-on pas l'étendre aux autres formes qui émergent de l'humain? Cette notion de vie propre des formes sensibles nous semble fondamentale. C'est-à-dire qu'une fois posées sur la toile, ces formes (formes-couleur, formes-figure, formesvolume en perspective...) ont leur propre vie pouvant engendrer d'autres types de formes et des variations sans fin... En musique, en poésie, dans les autres arts, les métamorphoses s'engendrent les unes les autres. Evidemment la vie ne va pas aussi vite et n'est pas aussi riche en variations. Une vie d'homme est vouée à une historicité plus rigoureuse et à une historialité (au sens d'une histoire du dedans) guidée par des modulations plus discrètes. Tout pourrait en aller différemment pour les humains, s'ils connaissaient les vertus potentielles des formes qu'ils produisent. Mais n'anticipons pas. Retenons cette variabilité qui nous est proposée par les artistes dans leurs œuvres (pas toujours dans leurs individualités), ainsi que la variabilité propre à la richesse des formes sensibles activées, dans « l'invisible» par l'épanouissement des activités artistiques, et conservons cette question ouverte mais silencieuse concernant la possible potentialité d'évolution chez l'homme ordinaire. La notion de forme est très ancienne; elle a pu être assimilée aux concepts ou à des formes virtuelles exerçant des emprises sur l'évolutivité plus ou moins opératoire des schèmes mentaux. La position de la Gestaltpsychologie est dans toutes les mémoires. L'espace, l'étendue proposent des figures dans des formes diverses. Nous ne retenons ici que les formes sensibles ouformes du sentir, soit les formes du sentir humain lui-même, selon les modalités de son exercice, soit les formes acquises dans la fréquentation des formes sensibles liées aux activités artistiques: plastiques, sonores (cris, chants, intonations de la voix, diction, prosodie, musiques...), 16

arts de l'image, ainsi que les formes liées au fonctionnement du tout de l'homme dans les arts du langage (romans, théâtre, poésie). Les jeux des formes doublent les registres des significations et des concepts, mais les formes sensibles sont plus ouvertes au jeu, à l'inédit, aux mélanges et aux variations les plus inattendus. Disons encore que les formes sensibles et les figures concrètes de l'affectivité sont perméables, elles peuvent être mélangées au travail des images et des perceptions dans une fusionnabilitéparfois déconcertante. Focillon a insisté sur la différenciation des formes et des signes sémiotiques:« Le signe signifie, mais devenu forme, il aspire à se signifier, il crée un nouveau sens» (p.17). Les formes créent spontanément d'autres formes qui peuvent être dépourvues d'un sens évident de prime abord, alors qu'elles peuvent se retrouver ultérieurement incorporées dans un tout significatif. La question triviale: « qu'est-ce que cela veut dire? » qui hante l'apparaître de toute nouveauté, ne peut, le plus souvent, obtenir de réponse adéquate. La forme sensible appartenant à un autre domaine que celui des signifiances, révèle une hétérogénéité qui ne semble pas pouvoir être prise en charge dans l'univers des concepts ordinaires du rationnel. Pour Focillon, les formes « sont soumises au principe des métamorphoses qui les renouvelle perpétuellement, et au principe des styles qui, par une progression inégale, tend successivement à éprouver, à fixer et à défaire leurs rapports» (p.17). Les formes sensibles sont donc des « rapports, des relations vivantes» : le sentir de l'homme, à travers les formes, peut enrichir considérablement le sentir neurologique primitif. C'est dans cette perspective que nous aborderons l'opérativité transformationnelle des formes sensibles en conjonction avec les signifiances ordinaires dont le déchiffrage herméneutique deviendra ainsi un véritable art du comprendre métamorphique ou transformationnel en évolution.

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CHAPITRE 1
L'HOMME DANS LE LANGAGE ET DANS LES FO~ESSENSIBLES
« Nous ne pouvons parler des mots sans le secours des mots» Saint Augustin.

1 - Préliminaire Nous entendrons par langage et par activité langagière l'ensemble des résultats qui découlent de l'action de l'homme (et des hommes au cours de leur histoire) sur leur langue (ou idiome) à travers le discours parlé ou écrit. Nous suivrons Benveniste en adoptant une linguistique de l'énonciation ou du discours où le mot est l'unité minimale: il l'appelle une sémantique. Récemment dans la mouvance de Benveniste, Jean-Claude Coquet a essayé de mettre «le langage en question» en ajoutant (voire substituant) une sémiotique subjectale et discursive à ce qui fut en première génération, une sémiotique objectale et narrative (1997,p. 47). Nous exposerons plus loin de façon plus complète ce qu'il faut retenir à propos d'une activité langagière opérationnelle, selon nos besoins pratiques en psychopathologie et selon l'utilisation qu'en font ordinairement les patients. Ce qui importe, c'est la proposition initiale de Benveniste pour qui « avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre» (1974, p.217) ; et de retenir dans ce «vivre» l'ensemble des figures concrètes de l'affectivité et des formes sensibles qui sont implicitement portées par les mots. C'est donc le sujet, le corps, la chair et le discours s'y rapportant qui auront ici prévalence, comme nous le verrons dans les récits de vie. Le mot récit est polysémique. Retenons ici deux aspects: 1) selon l'usage commun, il s'agit d'un énoncé narratif visant à relater un événement ou une série d'événements, au sens de récit d'une vie, par exemple, tel que nous avons à l'entendre en écoutant l'histoire racontée par les patients; 2) selon un usage plus particulier, ce pourrait être l'acte de narrer pris en lui-même, en tant qu'énoncé narratif 19

précis (ce sera le cas pour les discours délirants par exemple ou pour les discours-récits précis des obsessionnels, toujours au bord du délire); le récit peut produire ainsi ses propres discours selon le dispositif de G. Genette. En psychopathologie, nous retrouvons, entremêlés, l'acte de narrer et les discours-récits, en fonction même de l'organisation intraphrastique et selon l'autonomie prise par les actes de langage intra-discursifs. Essayons d'aborder la clinique de deux récits de vie. Ces observations nous permettront de mieux différencier les diverses fonctions du langage que nous souhaitons retenir.

2 - Récits de vie et problématique affective du langage
Deux observations cliniques, recueillies à vingt ans de distance, ont fait surgir une interrogation portant sur les diverses fonctions du langage au sein même du récit verbal ordinaire. Toujours sous l'égide de Benveniste, nous avons fait appel à la position avancée par H. Gobard (encouragée par Deleuze en 1976) ainsi qu'aux travaux de lL. Austin sur la pragmatique. Il y a eu rencontre entre la mise en jeu de ces observations et les investigations théoriques poursuivies dans le but d'éclairer les diverses positions de l'humain pris dans le psychopathologique, et son fonctionnement dans et par les formes sensibles dans les plis du langage. Nous avions fait appel aussi à P. Janet qui avait accordé au récit un rôle constructeur majeur dans le fonctionnement mental: « La pensée est un travail de parole, et la parole est un extrait de l'action» (1928,p.22). Traversons d'abord nos observations.
Au cours de l'année 1962, on nous amène en consultation Mme P. originaire de Corse où elle habite. Elle est venue en région parisienne pour ramener sa petite fille S., âgée de sept ans, qui doit intégrer l'école en métropole. Les parents de S., la fille de Mme P. et son mari, tous deux corses aussi, travaillent dans les hôpitaux de Paris, ils habitent notre région depuis longtemps. Leur mère donc, est déprimée depuis plusieurs mois. Symptomatologie banale: angoisses, insomnies, humeur triste, inhibition, grande asthénie et tout un cortège de troubles hypocondriaques. La plainte porte sur les céphalées, une angoisse prépectorale tenace qui lui donne l'impression de manquer d'air. Le mari, de dix ans l'aîné de Mme P. est resté en Corse, il voyage peu, et s'occupe d'une petite exploitation agricole située dans la montagne. Mme P. a toujours été forte, alerte, vaquant aux travaux ménagers et de la ferme avec

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efficacité. C'est en 1947 que le coup dur est arrivé: ils ont perdu leur fils dans la guerre d'Indochine. Cependant, commente la fille qui est vive, fine et précise: une fois le chagrin passé, tout est rentré dans l'ordre. C'était un chagrin pénible mais compréhensible et bien admis par tous. Au moment de la consultation, la tristesse constatée semble moins acceptable, dit la fille, dans un discours qui se veut stimulant. « Il faut la sortir de là, et faire quelque chose ». Essayons d'écouter la patiente. Mme P. se dit « très triste, tendue, avec le cœur serré, sans appétit, ayant parfois des envies de crier; je sens aussi des brûlures dans le corps, une sensation de froid dans la tête, comme s'il y avait une fêlure... (puis elle ajoute) je me sens seule, mon mari s'occupe de la terre, mon fils est mort, ma fille et son mari travaillent à Paris; jusqu'à l'été dernier tout allait bien malgré le chagrin que m'avait causé la perte de mon fils, parce que j'avais ma petite fille, or, depuis son départ, je n'ai plus personne à qui parler, mon mari se dit fatigué lorsqu'il rentre et de toute façon il est peu bavard...». Cette femme, intelligente, s'anime en parlant, donne l'impression de récupérer une certaine vigueur au cours de l'entretien, ce qui étonne sa fille d'ailleurs. Une thérapie anxiolytique et thymoanaleptique parvient rapidement à obtenir un état d'humeur plus satisfaisant. Les effets positifs permettent le retour en Corse. A chaque retour en région parisienne, la fille nous amène sa mère qui d'ailleurs sollicite ces entretiens: « cela lui faisait du bien de parler avec le docteur, avec qui elle se sentait en confiance ». Mme P. avait 57 ans à la première consultation; les entretiens discontinus ont pu se renouveler jusqu'en 1977, moment où on nous a amené aussi la petite S. devenue une jeune fille de 23 ans. C'est alors que les deux histoires ont pu se croiser et laisser apparaître certains aspects à retenir qui touchent au langage et plus particulièrement à sa fonction affective. S. vient de réussir ses examens en licence d'enseignement d'anglais. Son passé semble sans incidents; elle a eu une bonne intégration universitaire et sociale; elle prépare des concours. Mais depuis trois mois: « je me sens très contractée, je sens mes veines gonflées sous la peau, avec une impression pénible de chaleur; parfois je pleure dans la journée lorsque je suis seule sans parvenir à l'éviter; par contre lorsqu'il y a des gens sympathiques autour de moi, je parle, je ris, je participe, puis tout retombe. » S., plutôt conviviale, entreprend ce premier entretien avec entrain. On sent une anxiété latente et sourde sous ses mots, anxiété qui doit s'exaspérer à certains moments. Pourtant elle dit s'endormir vite, dès qu'elle est au lit ; mais avec des réveils au milieu de la nuit qui sont pénibles, avec difficulté par la suite à se rendormir: « les propos s'enlacent les uns les autres sans que je puisse les arrêter». Elle se plaint encore d'avoir le cœur qui serre, d'une boule dans la gorge, d'une certaine striction thoracique. Cortège de troubles névrotiques hystéroneurasthéniques bien habituels. Lors d'un récent séjour en Angleterre, S. a eu une poussée d'engelures traitée par des séances intensives d'ultraviolets. La mère suspecte un peu ce traitement et aussi la mauvaise nourriture de là-bas: « elle a dû être intoxiquée par ce traitement ». S. a fait plusieurs séjours d'études en Angleterre, qui se sont toujours très bien passés. Elle parle couramment l'anglais, elle étudie

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aussi l'allemand. Un nouveau stage était prévu mais le rapatriement fut jugé nécessaire pour accélérer les soins et le rétablissement. Depuis son retour, S. a réussi tous ses examens de fin d'année scolaire, et elle assure une vacation dans le service hospitalier où travaille son père, en attendant d'aller finir l'été en Corse comme tous les ans. Là-bas, tout le monde parle le corse et on s'entend bien au sein de la famille. La mère me rappelle alors que la première fois qu'elle m'a amené Mme P. ce fut lorsque la petite S. est venue en métropolole pour suivre sa scolarité. Nous évoquons aussi ce jeu des langues et des langages, problème qui revêt un grand intérêt. Disons encore que S. est très sensitive, un peu comme « ma grand-mère, puisque vous la connaissez» me dit-elle. Il semble que le déroulement de sa vie fut pour elle satisfaisant, en ce qui concerne le champ des sentiments et le domaine érotique. Une libéralité pondérée règne dans la famille, du moins en région parisienne et à l'étranger. C'est ainsi qu'elle en vient à raconter sa dernière entreprise sentimentale. Ecoutons: « Je connaissais un garçon très bien, d'origine suisse que j'avais rencontré à Londres, il y a deux ans. Tout allait bien. On s'est fréquenté régulièrement là-bas, puis à Paris. Il est venu dans ma famille et je suis allée dans la sienne, en Suisse alémanique. Il était désireux de m'épouser et rien ne semblait s'opposer à nos projets... Mais j'ai préféré arrêter; ça m'a coûté, mais ça ne pouvait pas aller plus loin. Il doit être très malheureux... » Un « pourquoi» surgit de nos lèvres. « Voilà, nous étions obligés de nous parler en anglais surtout, il parle bien un peu le français et moi un peu l'allemand, mais l'essentiel de nos conversations se faisait dans cette langue anglaise que nous étudions tous les deux. Or, cet échange me semblait très limité pour ce qui est du langage du cœur; tout ne passait pas... Et chez lui, ses parents parlaient un alémanique que je ne comprenais pas, il fallait toujours passer par les équivalents anglais. C'était très compliqué, des tas de choses étaient dites qui restaient en dehors de moi ». La mère, présente à l'entretien, ajoute: « voyez-vous ce garçon était très bien, mais les mentalités ne sont pas les mêmes, ça ne fonctionne pas pareil dans la tête! »

Deux ruptures donc, apparemment de simples événements de vie: chez la grand-mère la rupture survient lorsque la petite fille s'éloigne de son territoire de vie et que l'échange langagier fait défaut; chez la petite fille la rupture est recherchée par elle-même pour échapper à ce qui lui semble pouvoir devenir un véritable conflit de langues, dans lequel sa propre affectivité n'a pas réussi à s'épanouir. Nos deux protagonistes ont ressenti un réel refoulement des affects sous la pression des faits de langue. Ces syndromes, classiquement appelés « réactionnels », se situent dans cette zone d'échanges où l'être-avec de chacun plonge dans les racines mêmes de la fonction affective liée à l'expression créatrice de l'activité langagière. Voyons cela de plus près. Il nous faut tout d'abord prendre connaissance des diverses 22