Redéfinir l’individu à partir de sa trajectoire - Hasard, déterminismes et rencontres

De
De nombreuses disciplines s’intéressent à l’individu sans que l’individualité fasse l’objet d’une science dédiée. Et pour cause?: le défi de connaître les réalités individuelles se pose à chaque fois de façon spécifique au biologiste, au sociologue, au philosophe, au praticien. Comment rendre compte dans son propre cadre disciplinaire de ce qui se joue à l’échelle et à la temporalité individuelles, sans pour autant réduire la singularité et le devenir des êtres auxquels on a affaire à une essence anhistorique, un système de dispositions, un concours de circonstances ou un programme génétique??

Si la variété de ces problématiques exclut une approche transversale, elle en appelle d’autant plus une démarche comparative?: comment nos différentes disciplines font-elles pour dépasser un point de vue fixiste et réducteur niant la réalité des trajectoires de vie singulières?? Entre historicité, émergence, trajectoires et rencontres, nos pratiques de recherche développent des modes d’explicitation permettant de sortir de l’opposition binaire entre déterminisme et hasard où l’individualité est la première perdue.


Cet ouvrage interdisciplinaire est une invitation à croiser les perspectives sur la notion d’individu, les difficultés qu’elle pose et l’inventivité méthodologique dont elle est l’occasion. Il vise à esquisser une définition de l’individu au prisme de ses trajectoires (biologiques, existentielles, sociales, éthiques) déterminées par des rencontres qui sont toujours en partie imprévisibles.
Publié le : jeudi 1 janvier 2015
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EAN13 : 9782919694761
Nombre de pages : 310
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[Introduction]
L’individu au prisme de l’interdisciplinarité vers une historicité différentielle ?
:
Barthélemy DURRIVE Doctorant en épistémologie ENS de Lyon/université Lyon 1Claude Bernard Julie HENRY Postdoctorante en philosophie dans le projet ANR ANTHROPOS CERPHIUMR 5037, ENS de Lyon
individun’est pas un concept scientique. C’est une idée de la L’ vie courante, bien pratique pour désigner quelqu’un de la façon la plus indéterminée possible – simplement en le découpant sur fond « des autres », de la masse indifférenciée. Ce n’est même pas une « idée » au sens fort du terme : on ne veut rien dire de spécial en parlant de quelqu’un comme d’un individu, on n’afrme rien à son propos. L’idée d’individu ne constitue donc pas une catégorie, une propriété, un pré-dicat ; c’est d’abord et surtout unmot. En raisonnant un peu vite, on pourrait croire que dire ainsi d’une idée que c’est avant tout un mot revient à dire qu’il s’agit là d’une idée vide, d’une représentation qui ne dit rien du monde. Or c’est loin d’être le cas : que le terme d’« individu » ne renvoie à aucunechose, c’est bien ce que nous voulons dire en faisant remarquer que cette idée est trop peu déterminée (donc trop peu déterminante) pour être une catégorie où classer les objets du monde. Mais ce terme en est-il « vide » ou dépourvu de signication pour autant ? Loin d’être un vain mot ou un mot magique, « individu » fait partie de ces mots utilisés, spontanément, en situation naturelle et dans des contextes très différents : ces mots dont Hobbes dit qu’ils sont « les jetons des
2 Barthélemy Durrive & Julie Henry (dir.) •Redéfinir l’individu à partir de sa trajectoire
1 sages qui ne font que calculer avec eux ». La notion d’individu a beau n’être qu’une façon de parler, assez banale d’ailleurs, elle n’en joue pas moins un rôle dans nos pratiques d’interaction – un rôle assez central pour qu’on ne puisse pas les comprendre sans faire référence à cette habitude que nous avons de pouvoir nous désigner rien qu’en nous séparant, à ce besoin que nous ressentons de pouvoir présenter les choses en n’insistant que sur la différence entre un avant-plan (l’acteur) et son arrière-plan (le contexte). À ce jeu (de langage) auquel se prennent nos pratiques quoti-diennes, les sciences refusent de participer. Le jeton « individu » est une pièce sans valeur pour elles : dans leurs propres « calculs » (leurs règles d’énoncés, leurs pratiques discursives), les sciences du vivant tendent à remplacer le concept d’organisme par celui de système, et les sciences humaines le concept de sujet par celui d’agent. Pourquoi un tel effort pour s’éloigner toujours plus de ce qui était censé n’être « qu’un mot » vide ? Parler d’un être vivant comme d’un système, c’est d’emblée suggérer qu’il est un ensemble et un sous-ensemble ; parler d’un être humain comme d’un agent, c’est impliquer que son comportement est fonction de dispositions modulées par le contexte, et qu’en cela il est substituable à un groupe, une personne morale, un prol type, une classe d’intérêts, etc. Or puisqu’une telle formalisation croissante est un moyen de rompre avec la langue naturelle, nos « simples façons de parler » ne sont peut-être pas aussi anodines qu’il n’y paraît. Si le mot « individu » gêne au point d’être tabou (en sciences de la vie plus encore qu’en sciences humaines et sociales), c’est que sa signi-cation – toute banale et galvaudée qu’elle soit – est déjà bien plus que l’opérationlogiquede contraste à laquelle se ramène sa dénotation. Dans l’usage – où les connotations jouent à plein –, le jeton « individu » a cours parce qu’il nous sert à attirer l’attention de l’interlocuteur sur l’indépendance apparente de celui dont on parle. Le mot « individu » fait preuve d’une certaine performativité : en orientant le regard du partenaire, ilimpose une échelle de description pertinente. Or c’est précisémentcontrecette primauté accordée à un niveau de notre expérience vécue que se construisent les modélisations des phénomènes vitaux, existentiels et sociaux : ainsi, par exemple, une « biologie des systèmes » se dénit sur la base d’un « principe de la
[1] T.Hobbes,Léviathan, I, 4, « De la parole », trad. G. Mairet, Gallimard, 2000, p. 104.
3 Barthélemy Durrive & Julie Henry • Introduction. L’individu au prisme d e l’interdisciplinarité
2 relativité biologique » selon lequel « il n’y a pas d’échelle privilégiée », et une « théorie de l’acteur réseau » entend porter la sociologie au-delà de l’opposition stérile entre holisme et individualisme méthodologique en considérant l’individu comme « un effet induit par un réseau hété-3 rogène d’éléments en interaction ». Mais il y a « contre » et « contre » : relativement récents, ces champs de recherche forment – avec de nombreux autres, dont certains pré-sents dans ce recueil – une nouvelle génération en rupture avec le réductionnisme des premiers temps. Que c’eût été par le haut (assi-milation au supérieur) ou par le bas (décompositions en éléments), la réduction objective du corps individuel et de l’individu relationnel a bien pris le contre-pied du sens commun. Mais elle l’a fait d’abord de manière trop littérale ou brutale : sous prétexte de critiquer notre préjugé substantialiste, la biologie moléculaire des années soixante ou la sociologie durkheimienne auraient ainsinégligé, voirenié, les faits d’individualité au lieu de les décrire objectivement grâce à un 4 autre langage . Mais, même à lui substituer une ontologie plus objective,l’indi-vidun’est toujours pas un objet ou un concept scientique. En effet, si le terme est courant, c’est parce qu’il répond à un intérêt de la vie courante – son utilité, son besoin préexistent au mot. Or la pratique scientique, sa nalité et son projet, ne partagent pas cet intérêt ni n’éprouvent ce besoin. C’est pour vivre que les hommes parlent d’indivi-dus – et on ne voit pasa prioripourquoi il faudrait partir de l’individu
[2] D. Noble, « Claude Bernard, the first systems biologist, and the future of physiology », Experimental Physiology, 93, 2008, p. 22. [3] «What counts as a person is an effect generated by a network of heterogeneous, interac ting, materials: Ordering, StrategyNotes on the Theory of the ActorNetwork » (J. Law, « and Heterogeneity »,Systems Practice, 5(4), 1992, p. 383). L’auteur justifie ensuite cette définition par une question rhétorique visant à déstabiliser notre sens commun : «Is an agent an agent primarily because he or she inhabits a body that carries knowledges, skills, values, and all the rest ? Or is an agent an agent because he or she inhabits a set of elements (including, of course, a body) that stretches out into the network of materials, somatic and otherwise, that surrounds each body ?» (ibid., p. 384). [4] Ce que prétend faire le paradigme bourdieusien de l’habitus, en intégrant l’illusion d’indivi dualité dans la modélisation des comportements : « La sociologie comprend le mouvement des planètes et même (par surcroît) la fausse compréhension que ces planètes – que sont les individus sociaux – croient avoir de leur mouvement » (« Entretien entre P. Bourdieu et J.C. Passeron »,inD. Martin & D. Dreyfus,: vigilance épistéIntroduction à la sociologie mologique et pratique sociologique, IPN, 1966, 29 minutes).
4 Barthélemy Durrive & Julie Henry (dir.) •Redéfinir l’individu à partir de sa trajectoire
(ou même le reconnaître) lorsque l’on veut modéliser objectivement la réalité. Ce qu’on a jusqu’à présent appelé faute de mieux les « faits d’individualité » peuten droit(c’est le principe de la réduction métho-dologique) être dissout dans d’autres faits plus généraux. Si le mot « individu » n’apparaît pas dans les énoncés scientiques, ce n’est donc pas seulement parce qu’il ne répond pas aux critères de scienticité actuels : c’est d’abord parce qu’aucun problèmeproprementbiologique, philosophique ou sociologique ne lui correspond. Déterminer en quoi consiste l’individualité des individus n’est la préoccupation d’aucune science, et ce n’est pas non plus une question que rencontrerait telle discipline dans la réalisation de son programme de recherche. Faire dialoguer autour de l’individu plusieurs sciences et pratiques scientiques – ici : la biologie, la médecine, la sociologie, l’informatique et la philosophie – est une entreprise vouée à l’échec si elle ne prend pas d’emblée ce paradoxe en compte : les sciences qui ont affaire à des individus ne s’intéressent pas à eux en tant qu’individus, ce n’est pas leur individualité qu’elles cherchent dans ces phénomènes. Pourtant, leur connaissance toujours plus ne de ces phénomènes les amène à y reconnaître des niveaux autonomes avec chacun une spécicité. Mais cette compréhension n’est possible que parce que – restant dèles à leurs préoccupations propres – ces sciences refusent de décrire direc-tement les choses en termes d’« individualité ». Mais si par «redéIniron entend d’abordl’individu » recontextualiserson référent dans le problème et dans les termes où chacune de ces sciences l’a concrètement rencontré, alors ce paradoxe initial est loin d’être un écueil : il constitue au contraire le point de départ de la dis-cussion. Mieux : dans notre entreprise collective de dialogue interdis-ciplinaire, nous pouvons apprendre de toutes ces démarches indirectes qu’il vaudrait bien mieux placer l’individu au loin comme unconcept horizonplutôt que de partir d’une illusoire mise en commun de dé-nitions. La méthode de l’échange s’imposerait alors d’elle-même : c’est la diversité des intérêts dont les faits d’individualité font l’objet qui nous servirait de guide, car essayer de comprendreen quoices faits font sufsamment problèmedans telle perspective disciplinairepour y jouer un rôle (alors même qu’ils n’étaient pas inscrits au cahier des charges de cette discipline) nous éclairera bien plus sur une prétendue « irréductibilité de l’individu » que des spéculations métaphysiques toujours un peu faciles.
5 Barthélemy Durrive & Julie Henry • Introduction. L’individu au prisme d e l’interdisciplinarité
1] De l’« homme vivant » à l’individu organique et social Ce recueil prolonge une réexion entamée lors de deux journées d’étude et menée en parallèle dans les activités du Laboratoire Junior interdisciplinaire « Enquête sur l’homme vivant : philosophie, biomé-5 decine, pratiques artistiques (EHVI) » entre 2009 et 2013. La journée « Pour une théorie de la rencontre : philosophie de l’individuation et pratiques du hasard » (novembre 2009) cherchait le langage dans lequel décrire la rencontre entre deux individus en devenir comme un véritable « événement » dans leurs vies respectives et communes, au lieu de la rabattre sur une intersection indifférente entre deux séries dont la trajectoire était et resterait prédétermi-née. La journée « Hasard et ordres dans le vivant : déterminismes, devenir, individu » (novembre 2011) proposait, dans le cadre du col-6 loque «Chance at the heart of the cellde confronter la perspective» , 7 ouverte par le concept d’« expression stochastique des gènes » sur celui d’ontogenèse à des pratiques et des théories qui tentent elles aussi de montrer l’ouverture du processus d’individuation en soulignant le rôle central qu’y joue le hasard. Quant au Laboratoire Junior EHVI, l’enquête qu’il s’était proposée dès le départ était ainsi formulée : que signie, pour l’homme engagé dans ses activités les plus spéciques, le fait d’être d’abord un êtrevivant? Le l rouge de ce questionnement au long cours partait ainsi de l’interrogation suivante : nos pratiques et notre expérience d’« homme vivant » – êtresimultanémentorganique, sensible, culturel et social – éclairent-elles en quelque façon la connaissance objective (scientique) de cette réalité ? Et qu’en est-il de la réciproque : les énoncés de ces sciences nous sont-ils vitalement indifférents ? Peuvent-ils rester sans
[5] À l’École normale supérieure de Lyon (ENS Lyon), un Laboratoire Junior est une structure temporaire (de deux à quatre ans) d’initiation à la recherche portée par de jeunes cher cheurs (des doctorants et masterants, mais aussi des professionnels menant une recherche hors cadre universitaire) réunis autour d’un projet scientifique conçu par ces derniers. [6]Ndé: « A conference on stochastic gene expression from an experimental, theoretical and philosophical perspective », 2123 november 2011, Lyon. Voir les actes, inProgress in Biophysics and Molecular Biology: J.J. Kupiec,, 110(1), September 2012, Special Issue O. Gandrillon, D. Kolesnik & G. Beslon (eds),Chance at the heart of the cell, p. 1150. [7]Ndé:: À propos de laquelle on lira avec profit une des rares synthèses en français J.J. Kupiec, O. Gandrillon, M. Morange & M. Silberstein (dir.),Le Hasard au cœur de la cellule, Éditions Matériologiques, 2011.
6 Barthélemy Durrive & Julie Henry (dir.) •Redéfinir l’individu à partir de sa trajectoire
incidence sur notre manière de nous vivre et sur notre façon d’agir, dès lors que nous croyons qu’ils donnent une image dèle (quoiqu’imper-sonnelle) de la réalité qui nous traverse ? Enn et surtout, c’était la simultanéité de ces deux dimensions qui servait de point focal à notre questionnement : les sciences s’intéres-sant à l’organique de l’homme sont obligées – constitutivement, par la réduction méthodologique qui fait d’elles des disciplines – d’écar-ter toute considération d’activité sociale et culturelle ; inversement, les sciences du « fait social » (fût-il « total ») retranchent de leur objet d’étude des invariants infraculturels telles l’organisation physiologique ou la génétique des populations, par exemple. Or l’unité et l’interaction du vital, du vécu et du social en nous (unité que nous ressentons et interaction dont nous jouons au quotidien) n’ont-elles aucun rapport avec ces deux réalités que séparent de plus en plus les sciences qui leur sont respectivement dédiées ? Comme le suggèrent les titres et les arguments des deux journées, cette problématique transversale s’est assez vite spéciée autour d’un axe. Comment peut-il y avoir de la place pour quelque chose comme l’individualité – pourtant vécue et pratiquée, cultivée et défendue – dans l’alternative stricte que sciences de la vie et sciences humaines semblent s’accorder à poser : quand une suite d’événements n’est pas intrinsèquement nécessaire (fonction directe selon une loi), c’est sim-plement qu’ils s’y enchaînent par coïncidence (deux séries ainsi dé-nies concourant en un même point du temps et de l’espace). Ainsi des modèles d’intelligibilité comme le « hasard sous contraintes » de la sélection naturelle ou l’« arbitraire non-contingent » de la combina-toire structuralistegénèrentsi bien l’individualitéstatistique(l’unicité numérique d’un élément différent des autres, ne serait-ce que par ses coordonnées spatio-temporelles) que l’on voit mal comment on ne pourrait pas s’en satisfaire. Dès lors, si l’individualité vécue et pratiquée n’est pas superposable à cette ponctualité objectivement décrite, faut-il se faire une raison ? Sinon, peut-on rapprocher notre insatisfaction de l’évolution histo-rique que sciences du vivant et sciences humaines se construisent chacune pour dépasser le dualisme entre « le hasard et la nécessité » ? Mais à quelles conditions épistémologiques et méthodologiques un tel rapprochement est-il lucide et légitime ? Car pour se demander ainsi si la cohérence (que nous nous efforçons de tisser entre les coïn-
7 Barthélemy Durrive & Julie Henry • Introduction. L’individu au prisme d e l’interdisciplinarité
cidences saturant nos parcours) et la marge d’initiative (que nous tentons d’aménager entre les contraintes d’une situation) de l’individu correspondent d’une manière ou d’une autre à la « troisième voie » que dessinent chacune pour elle-même les sciences contemporaines, il faut impérativement renoncer à un questionnement direct. Imaginer pou-voir faire l’économie de cette précaution revient à contredire le prin-cipe même de l’échange interdisciplinaire, puisqu’alors, sous couvert d’interroger telle ou telle science, on projette sur elle des interroga-tions et des ontologies qui lui sont totalement étrangères. Partir au contraire de ses préoccupations et des termes dans lesquels celles-ci l’amènent à se poser un problème spécique nous a paru éclairant, et particulièrement sur ce sujet – c’est pourquoi cette méthode a été retenue pour le présent recueil.
2] Une approche par mise en commensurabilité des perspectives Volontairementindirect:, notre questionnement est ainsi devenu dans quelle mesure les problématiques et les stratégies qu’un biolo-giste, un médecin, un épistémologue, un philosophe, un pharmacien ou un mathématicien développe – dans son propre domaine – pour serrer au plus près son objet présentent-elles des analogies fonctionnelles entre ellesetvis-à-vis de ces pratiques quotidiennespar lesquelles nous tentons de maîtriser le hasard et d’assouplir le déterminisme ? Avant d’être spéciée dans la section suivante, cette problématique demande à être justiée, du point de vue épistémologique et méthodologique. Pour ce faire, le plus simple est peut-être d’évoquer brièvement notre 8 vie de Labo Junior . Très tôt, dans notre expérimentation d’un dialogue interdiscipli-naire, nous est apparu le double écueil du «no man’s landa-discipli-naire » et de la fusion en une « superdiscipline ». Il nous a fallu par contre plus de temps pour nous rendre compte que, sous l’homonyme 9 « homme vivant », nous ne partagions pas un « objet frontière » . Même à le construire ensemble – par une sorte de complémentarité de bon
[8] Une version plus développée de cette analyse peut être trouvée dans : B. Durrive, M. Faury & J. Henry, « Réflexivité et dialogue interdisciplinaire : un retour sur soi selon l’autre »,inJ. Béziat (dir.)Analyse de pratiques et réflexivité. Regards sur la formation, la recherche et l’intervention socioéducative, L’Harmattan, 2013, p. 153167. [9] Ni au sens courant que prend ce mot dans les projets pluridisciplinaires institutionnalisés, ni au sens technique que lui ont donné S. Star & J. Griesemer (« Institutional Ecology,
8 Barthélemy Durrive & Julie Henry (dir.) •Redéfinir l’individu à partir de sa trajectoire
sens entre nos discours disciplinaires –, lethèmede notre échange ne pourrait jamais devenir unobjetcommun. Ce constat d’échec nous a étonnés pour deux raisons. Il nous a étonnés, d’une part, parce qu’au-delà de l’homonymie, c’estun seul et même référenthommenous désignions par «  que vivant » : biologie humaine, sociologie du corps, médecine clinique, éthique de la santé ou philosophie de la vie sont autant de perspec-tives qui envisagent la même réalité complexe en s’efforçant chacune de la comprendredans sa globalité. Mais il nous a étonnés d’autre part parce que, plus nous échangions sur le sujet, plus il nous appa-raissait que lesenjeuxconsidérés par chacun comme essentiels à sa problématique étaientapparentés. En d’autres termes, nous décou-vrions peu à peu que notre présence autour de la table n’était pas tout à fait un hasard : les motivations qui nous poussaient à venir, qui avaient présidé au choix de notre sujet de recherche et qui nous rendaient pourtant insatisfaits vis-à-vis du traitement qu’en donnait notre discipline prise isolément avaient de fortes chances (pour être ainsicommunesà des jeunes chercheurs si différents) d’appartenir en propre auproblème».l’homme vivant de « Cette insatisfaction était motrice : non seulement en ce qu’elle nous poussait à chercher le contact interdisciplinaire, mais aussi en ce qu’une telle mise en perspective jouait un rôle heuristique dans notre cadre disciplinaire lui-même. Quoi qu’il en soit, ces enjeux et cette réalité problématique de « l’homme vivant » ne pouvaient pas être thématisés en tant que tels comme un objet. Ni en propre comme objet dédié (c’est la tentation d’une « superdiscipline »), ni en commun comme « objet frontière » – car, relevant de disciplines différentes, nos discours ne se situaient pas sur le même plan, ils étaient incommensurables entre eux. Par contre, l’expérience nous a montré qu’en présentant aux autres notre démarche de manière à ce qu’ils comprennent en quoi le thème commun nous intéresse spé-ciquement, nous parvenions indirectement à mettre nos discours en commensurabilité : chacun faisait pour lui-même les transfor-mations nécessaires pour situer ses propres préoccupations dans la perspective présentée.
Translations and Boundary Objects : Amateurs and Professionals in Berkeley’s Museum of Vertebrate Zoology, 190739 »,Social Studies of Science, 19(3), 1989, p. 387420).
9 Barthélemy Durrive & Julie Henry • Introduction. L’individu au prisme d e l’interdisciplinarité
Nous croyons qu’une telle approche indirecte – passant par le long détour d’une mise en commensurabilité des discours disciplinaires – est une manière pour la coopération interdisciplinaire de produire des savoirs. Mais nous croyons aussi que c’est une manière de produire des savoirs sur ces réalités dont la multidimensionnalité ne peut pas être constituée en objet disciplinaire. Si l’« homme vivant » fait partie de telles réalités multidimensionnelles, l’individu de même. Ce n’est pas ici le lieu d’expliciter le point commun entre ces deux thèmes – la double face organique et sociale de l’individualité le suggère d’ailleurs assez – mais on voudrait dire un mot sur la continuité de méthode (du Laboratoire Junior au présent recueil), une méthode qui est celle de l’« enquête ». 10 Inspirée du concept deweyen , la démarche que l’on a essayé de mener en retient d’abord le rôle central et positif accordé aux pro-11 blèmes : notre insatisfaction vis-à-vis des problématiques (forcément très normées) de nos disciplines respectives a cherché dans la confron-tation des points de vue disciplinaires – dans leur décalage, leur hété-rogénéité déroutante, leur incommensurabilité même – une « source » (d’inconfort, de perplexité, de non-savoir) d’où redonner à nos problé-matiques formalisées un peu de la tension qui normalement yfait problème. On l’a suggéré, il est nécessaire et légitime que les préoc-cupations orientant une recherche scientique relèvent d’une position disciplinaire sans aucun compte à rendre aux enjeux concrètement vécus comme problématiques. Mais puisque ce sont eux qui motivent l’action du chercheur (voire, à l’horizon, la dénition du projet de recherche lui-même), il n’est peut-être pas absurde de prévoir un lieu et un moment pour que chacun puisse envisager sa perspective de recherche du point de vue d’une perspective qui n’est pas elle-même à visée de connaissance. Nous croyons par conséquent que ces réalités multidimensionnelles – problèmes avec lesquels nous sommes chacun aux prises dans notre
[10] J. Dewey,Logique. La théorie de l’enquête[1938], trad. G. Deledalle, PUF, 1993. Sur ce concept, voir notamment les sections 2 et 3 de l’introduction intitulée « La matrice de l’enquête ». [11] « En sortant un instant la tête de mon paradigme », témoigne par exemple un membre lors d’une séance, « je m’aperçois bien que le monde est vaste ; maintenant, comme en biologie on n’a pas encore les moyens de vraiment replacer ce que je fais dans “the big picture»”, je retourne ensuite à ma paillasse… mais avec des questions.
10 Barthélemy Durrive & Julie Henry (dir.) •Redéfinir l’individu à partir de sa trajectoire
« enquête », c’est-à-dire notre interaction exploratoire avec un milieu où nous tentons d’exister – ne peuvent être le thème d’un dialogue interdisciplinaire sans pouvoir être aussi le thème d’un dialogue à visée de connaissance mais avec d’autres pratiques que la recherche universitaire. C’est la raison pour laquelle nous lions le destin d’une mise en commensurabilité des perspectives disciplinaires entre elles avec celui d’une mise en commensurabilité de ces perspectives et du plan d’expérience sur lequel nous vivons et pratiquons au quotidien. Concrètement, cela s’est traduit – dans les activités du Labo Junior – par les apports incomparables des danseurs ou des soignants au sujet de l’homme en tant que vivant.
3] L’individu : produit et culture d’une historicité différentielle ? À l’occasion des deux journées d’étude et dans le présent recueil, la réexion s’est concentrée sur le problème de l’individu. En effet, le double pari qui avait motivé les journées était de trouver de la place pour quelque chose comme un processus d’individuation aussi bien dans une ontologie fortement déterministe (Spinoza, Bourdieu) que dans une ontologie accordant à l’aléatoire une place centrale dans l’ordre du vivant (darwinisme cellulaire, ontophylogenèse). Or, loin d’être un point de départ, cette intuition problématique jouait pour chacun le rôle d’un réservoir d’analogies pour positionner la perspec-tive des autres relativement à la sienne. En effet, plutôt que de partir d’un prétendu « fait » de l’individualité ou d’une notion de « l’individu » censée être commune, plutôt que de mettre articiellement en communnos concepts opératoires forgésad hocpour intégrer dans nos para-digmes disciplinaires les faits dits (ailleurs) « d’individualité », nous avons procédé à l’inverse : chacun a été invité à présenter dans son contexte spécique le problème concret qu’ont constitué pour lui les conditions où se donnent les phénomènes qu’il prend pour objet. Et si ce sont davantage des problèmes que nous avons ainsi cherché à mettre en commun, c’était dans l’idée de voir se dessiner à l’horizon de possibles analogies entre les solutions que nous leur avions chacun apportées. Partir chacun des problèmes des autres nous semblait un moyen d’interroger nos biais propres (largement liés à notre formation disci-plinaire). Ainsi, avant de se demander s’il existe une science de l’indi-viduel – c’est-à-dire si l’individu est objet de science, si les sciences peuvent connaître leur objet jusqu’aux particularités de son instancia-
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