REDRESSER L' ECONOMIE DU CONGO-KINSHASA

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L'auteur passe en revue les étapes de la chute zaIro-congolaise et les résistances et parades, à travers l'histoire politique et socio-économique du pays entre 1960 et aujourd'hui. Il relate la succession des négociations inter-congolaises supposées mettre fin à la partition militaire du territoire national et il analyse la problématique d'une période transitoire conduisant aux élections générales. Il ouvre alors des pistes circonstanciées pour reconstruire l'Etat ainsi que les infrastructures du redressement économique.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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EAN13 : 9782296297340
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Gaston MUT AMBA LUKUSA

REDRESSER L'ECONOMIE DU CONGO-KINSHASA
Bilan & Conditionnalité

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Gaston Mutamba Lukusa est né à Likasi (Congo) le 22 février 1952. Il a étudié les sciences économiques à l'université de Kinshasa et à Boston University. Son éducation universitaire a été complétée par des stages de formation au Fonds monétaire international (Institut du F.M.I.), à la Banque mondiale (Institut de Développement Economique) et à la Federal Reserve Bank de New York. Il est actuellement directeur de la société AFRICA GLOBAL CONSULTING SPRL, un bureau basé à Bruxelles qui fournit des études économiques, des conseils (management et commerce international) et des contacts d'affaires aux entreprises qui veulent entrer en relation avec l'Afrique. Avant de créer AFRICA GLOBAL CONSULTING SPRL, M. MUTAMBA LUKUSA a été d'abord fonctionnaire à la Banque Centrale du Congo, d'où il fut mis en détachement auprès du gouvernement congolais (à l'époque zaïrois) comme conseiller économique et financier. Il devint à ce titre, pendant une quinzaine d'années, conseiller de différents ministres et premiers ministres. Il travailla ensuite comme cadre à la Banque Bruxelles - Lambert. Il fut aussi éditeur responsable d'un hebdomadaire d'informations économiques (Le Standard) paraissant à Kinshasa.

Autres publications
DESEQUILIBRE MACRO-ECONOMIQUE ET AJUSTEMENTS AU ZAIRE (1976 - 1987) , Presses Universitaires du Zaïre, KINSHASA 1990, 215 pages. CONGO/ZAIRE LA FAILLITE D'UN PAYS, 2. Déséquilibre macro-économique et ajustements (1988 1999) », Cahiers africains, Institut africain L'Harmattan, Bruxelles-Paris 1999,190 pages.

1.

INTRODUCTION
La République Démocratique du Congo dispose d'une superficie de 2.345.000 km2 dont 35% jugés propres à l'agriculture, d'un sous-sol considéré comme un scandale géologique, d'une population d'environ 60 millions d'habitants et d'une frontière partagée avec neuf pays africains, ce qui en fait un vaste espace de transit. Le Congo devrait donc logiquement figurer parmi les pays les plus riches de la planète. Ce n'est malheureusement pas le cas. Les richesses naturelles qui devraient être considérées comme une bénédiction de Dieu apparaissent plutôt comme une malédiction. Cette abondance des ressources naturelles est la base des conflits que connaît le pays depuis 1960, année de son indépendance. Le pays subit depuis lors des ingérences étrangères funestes dont le but principal est de s'accaparer des richesses. Les conflits politiques et armés qui en résultent plongent depuis des décennies le pays dans la misère et la pauvreté. Avec moins de 100 dollars américains de PIB par tête d'habitant, le pays se trouve parmi les pays les plus pauvres de la planète étant donné que près de 70% de sa population vit en dessous du seuil de la pauvreté fixé à un dollar par jour. Le Rapport Mondial 2002 du PNUD sur le développement humain situe l'indice de développement humain à 0,431 ce qui classe le Congo au 155ème rang mondial parmi les pays à faible développement humain. Incapable de payer ses dettes tant intérieures qu'extérieures, le pays est en cessation de paiements. Il va s'en dire que ceci est la preuve de la faillite de l'économie et de l'échec des systèmes politiques mis en place. D'où vient qu'un pays doté de tant de capacités humaines et d'immenses ressources naturelles ait raté sa croissance économique? C'est le résultat à la fois d'une colonisation brutale, des ingérences étrangères après l'indépendance qui ont été exacerbées par le contexte de guerre froide qui a dominé le monde pendant quarante ans et d'une mauvaise gouvernance politique et économique. L'analyse de la situation montre que les tendances de l'économie congolaise se caractérisent par une évolution contrastée. Dynamique à l'époque de l'exploitation coloniale, l'économie s'affaiblit dès l'indépendance du Congo en 1960 à 5

la suite de l'instabilité politique et des troubles sociaux provoqués en grande partie par la Belgique, l'ancienne puissance colonisatrice. Une reprise économique s'amorce à la faveur de la hausse des cours des matières premières à la fin des années soixante, puis l'économie s'effondre à cause de la récession mondiale du début des années 1970 et des mauvaises politiques mises en place par le régime du Maréchal Mobutu. Les dernières guerres dans lesquelles le pays est entraîné depuis 1996 ont même conduit le pays à une partition de fait entre plusieurs factions rebelles soutenues par l'Ouganda et le Rwanda. Ces guerres ont exacerbé les difficultés économiques déjà présentes et conduit le pays à une situation de catastrophe humanitaire. Elles se sont traduites aussi par le pillage des ressources minières et végétales ainsi que par la destruction des infrastructures de base et de l'écosystème. Les pertes humaines conséquentes au conflit sont estimées à près de 2,5 millions de personnes selon les déclarations du 8 mai 2001 de l'organisation humanitaire américaine International Rescue Committee (IRC). L'état de la pauvreté du pays est non seulement la résultante des ingérences étrangères mais aussi d'autres causes tant externes qu'internes. Sur le plan externe, il y a la détérioration des termes de l'échange des produits de base exportés et aussi les conséquences de l'environnement international. Il y a eu les effets de la crise énergétique provoqués par le quadruplement des prix de pétrole au lendemain de la guerre de Kippour de fin 1973 et la récession mondiale avec comme corollaire la baisse des prix des matières premières. La prospérité dont le pays disposait à l'époque avait permis d'avoir accès facilement à l'endettement extérieur. Les disponibilités acquises ont cependant été orientées vers des investissements des infrastructures de prestige mais dont la rentabilité est douteuse. Ainsi, la baisse ultérieure des cours de cuivre et la dégradation importante des termes de l'échange n'ont pas permis au pays de faire à ses engagements extérieurs. Les difficultés de remboursement de la dette extérieure qui en sont la conséquence ont fini par entamer la crédibilité extérieure du pays. Sur le plan 6 interne, il faut citer avant tout dans les

conflits qui ont émaillé I'histoire du pays depuis son indépendance en 1960, l'acculturation et la mauvaise gouvernance. Dès juillet 1960, les mutineries dans l'armée, les sécessions de certaines provinces et la guerre civile se traduisent par le départ des cadres expatriés et leur remplacement par des autochtones mal préparés. Cette situation contribue davantage à la désorganisation de l'appareil de l'Etat et à l'instauration du chaos. Prenant prétexte de la persistance des conflits entre les politiciens, le colonel Mobutu prend le pouvoir en novembre 1965 en vue d'instaurer la paix, l'ordre et la discipline dans le pays. Avec l'organisation instaurée par le gouvernement à partir de 1965 et à la faveur de la haute conjoncture des cours mondiaux du cuivre, l'économie se consolide. Le PIB connaît alors un taux annuel de croissance allant jusqu'à 7 pour cent. Cette situation dure jusqu'en 1975, année aux environs de laquelle certains éléments externes et internes combinés déclenchent la crise. Quelques décisions économiques prises par le régime du maréchal Mobutu ont aussi des effets néfastes sur l'économie. C'est le cas notamment de l'expropriation des commerces et des industries appartenant aux étrangers (zaïrianisation), de la nationalisation de certaines sociétés et du recours à la planche à billets pour financer les déficits budgétaires. A ceci, il faut ajouter la corruption généralisée et de la prévarication qui règnent dans le pays. A partir de 1976, le pays s' attèle à résoudre les problèmes de développement par des programmes de stabilisation économique et d'investissements publics avec l'aide du F.M.!. et de la Banque mondiale. Ces programmes permettent d'arrêter la détérioration des conditions économiques sans pour autant permettre une relance durable de la production. La crise économique qui persiste est exacerbée dans les années à venir par: le dualisme de l'économie et le tribalisme ambiant, l'embargo diplomatique et financier décrété par la communauté internationale à partir de mai 1990 suite aux massacres des étudiants de Lubumbashi et des blocages dans le processus de démocratisation du pays, 7

les pillages des commerces et industries en 1991 et 1993 lors des mutineries dans l'armée, la criminalisation de l'économie à partir de 1994 avec la fabrication de la fausse monnaie. Le président Mobutu a su habilement utiliser la guerre froide pour asseoir et consolider son régime pendant une trentaine d'années. Mais, après avoir gouverné le pays sans partage pendant trente-deux ans, le président Mobutu est finalement chassé du pouvoir le 17 mai 1997 par une rébellion armée dirigée par Laurent Désiré Kabila et soutenue par l'Angola, le Burundi, l'Ouganda et le Rwanda. Le président Mobutu meurt le 7 septembre 1997 à Rabat (Maroc). Il avait de son vivant déclaré à maintes fois: « Après moi, le déluge ». Les événements semblent lui donner raison. Le nouveau régime instauré par Laurent Kabila est à certains égards plus mauvais que celui de Mobutu. Il se distingue par des comportements revanchards, l'autocratie, la répression politique, le tribalisme, l'arbitraire, la corruption, la dénonciation des contrats miniers légalement signés et la spoliation des biens appartenant aux dignitaires de l'ancien régime en dehors de toute décision de justice; sous prétexte que ce sont des biens mal acquis. Sur le plan économique, le dirigisme est instauré ainsi que le contrôle de change alors que de telles pratiques se sont révélées néfaste dans le passé suite à la prévarication des autorités administratives et bancaires chargées de mettre en œuvre ces politiques. C'est tout logiquement que plusieurs abus sont signalés dans l'utilisation des instruments de contrôle de change d'autant plus que l'administration publique est fortement corrompue. Une réforme économique et monétaire est cependant initiée dans laquelle s'insère l'émission, le 30 juin 1998, d'une nouvelle monnaie, le franc congolais, en remplacement du nouveau zaïre. Suite aux querelles intestines et aux luttes pour le pouvoir, le Congo connaît à partir du 2 août 1998 une autre guerre déclenchée par les anciens parrains de Kabila que sont le Rwanda et l'Ouganda, qui veulent l'évincer du pouvoir. La guerre est déclarée au lendemain de l'échec d'un coup de force destiné à destituer le président Laurent Kabila. A cette occasion, l'Ouganda et le Rwanda soutiennent les putschistes qui se constituent peu après en mouvements 8

rebelles cherchant à libérer le Congo de la dictature de Laurent Kabila. Ne disposant pas d'armée aguerrie, celui-ci fait appel au soutien militaire de l'Angola, du Tchad, de la Namibie et du Zimbabwe. On voit alors huit armées s'affronter dans ce que l'on a appelé «la première guerre mondiale africaine». Les troupes rebelles parviennent néanmoins à contrôler près de la moitié du territoire national. Les conséquences de ce conflit sont incalculables. Des chiffres avancés par des ONG internationales établissent que près de 2,5 millions de personnes sont mortes directement ou indirectement de ce conflit. Des familles sont séparées. La faune et la flore sont détruites. Il en est de même des infrastructures. Les ressources naturelles sont pillées par les différentes factions qui ont pris part à la guerre. Le pays est partagé entre plusieurs entités administratives dont la chaîne de commandement est souvent difficile à établir. Il va sans dire que la détérioration économique est sans précédent. Un accord de cessez-le-feu est signé par les belligérants en juillet 1999 à Lusaka (Zambie) que le président Laurent Kabila dénonce ensuite, exigeant sa révision. Plusieurs réunions se tiennent en vue de régler le problème, sans beaucoup de succès. Comme le pays est de facto divisé entre quatre entités, beaucoup d'observateurs se demandent si le Congo est encore envisageable dans ses frontières héritées de la Conférence de Berlin. Les craintes d'une partition définitive du pays en plusieurs entités sont régulièrement formulées. N'a-t-on pas entendu l'ancien président rwandais Pasteur Bizimungu affirmer au début du déclenchement de la guerre en octobre 1996, qu'il faut revoir les frontières du Congo tracées lors de la Conférence de Berlin de 1885 ? Il y a aussi ceux qui avancent l'idée que le territoire national est trop vaste et tellement diversifié qu'il est impossible pour les Congolais de l'administrer correctement. D'où l'idée de le diviser en plusieurs entités indépendantes facilement gérables. Mais c'est sans compter avec la population qui ne veut nullement entendre parler d'une partition du pays même s'il ne serait pas étonnant que certains politiciens souhaitent l'éclatement du pays, car ce serait pour eux une occasion rêvée de disposer de nouveaux postes à pourvoir. Même si Mobutu s'est ingénié à partir de la fin des années 1970 à encourager les clivages ethniques quand son

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pouvoir a commencé à vaciller, l'unité nationale demeure paradoxalement son plus grand héritage. Le régime de Mobutu a su forger une nation et une identité par la centralisation politique, par le discours d'authenticité africaine, par une politique extérieure fort active et surtout grâce à l'éclosion des danses et de la musique qui parvient même à conquérir toute l'Afrique avec Luambo Franco et l'OK JAZZ, Kabasele et l'AFRICAN JAZZ, Docteur Nico et l'AFRICAN FIESTA SUKISA, Tabu Ley et l' AFRICA FIESTA NATIONAL, etc. L'intégrité du Congo est consacrée par l'ONU et par l'OUA. Les puissances étrangères notamment, les Etats Unis d'Amérique, la France, l'Angleterre, la Russie et la Chine ont aussi cautionné l'intégrité territoriale du Congo. Il est rassurant de signaler que le plan d'action «The National Security Strategy of the United States of America» diffusé le 17 septembre 2002 par la Maison Blanche milite en faveur de la stabilité politique et du développement économique en Afrique. L'Amérique compte coordonner ses efforts avec ses alliés européens (notamment la France) et les institutions internationales en vue d'instaurer la paix, la prospérité et la démocratie sur le continent africain de manière à lutter contre le terrorisme international et le trafic des drogues. Quand Laurent Kabila meurt assassiné, le 16 janvier 2001, dans sa résidence de Kinshasa, il est remplacé par son fils Joseph Kabila. Le nouveau Président de la République s'engage à libéraliser la vie politique et économique, et à revitaliser les Accords de Lusaka. Pour enrayer la dégradation économique, le nouveau gouvernement met en place, en accord avec le FMI et la Banque mondiale, le Programme intérimaire, puis le Programme intérimaire renforcé (PIR) qui s'achève avec succès en mars 2002. Le PIR est alors relayé par le Programme Multisectoriel d'Urgence de Réhabilitation et de Reconstruction (PMURR) 2003-2005. Les politiques poursuivies ont le mérite de stabiliser le taux de change et de réduire les pressions inflationnistes. Malheureusement, les conditions sociales continuent à se détériorer et les entreprises sont confrontées à une récession économique profonde. Celle-ci trouve son origine .dans l'incapacité où se trouve l'Etat d'accroître ses revenus et sa décision de comprimer les dépenses même les plus essentielles

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en vue de contenir le déficit budgétaire. Dans ces conditions, les fonctionnaires de l'Etat enregistrent plusieurs mois de retard dans le paiement des salaires et des dépenses nécessaires comme celles de santé sont négligées. L'économie congolaise poursuit donc sa décroissance. Le produit intérieur continue à enregistrer des taux de croissance négatifs (-6,2% en 2000 et 4,4% en 2001). Le processus de consolidation de la paix est amorcé fin février à Sun City en Afrique du Sud avec le début du dialogue inter-congolais prévu par les Accords de Lusaka. Ces travaux qui ont abouti à un accord partiel fin avril 2002 ont le mérite d'avoir réuni les rebelles, l'opposition politique non armée et la société civile autour d'une même table. L'espoir suscité par la signature de l'Accord de Sun City par la majorité des composantes au dialogue inter-congolais doit nécessairement être poursuivi par toutes les parties pour qu'une paix durable soit instaurée dans le pays. Un accord global et inclusif est une garantie pour conduire à la réconciliation nationale, à la pacification du pays, à la réunification du territoire national, à la mise en place d'un nouvel ordre politique, à la création d'une armée républicaine, au départ de toutes les troupes étrangères et à l'organisation des élections libres. Le pays est actuellement détruit par plusieurs conflits et demande l'énergie de tout le monde pour sa reconstruction. Le nouveau défi est de bâtir l'Etat, de relancer la production et de lutter contre la pauvreté. C'est par la concorde et l'unité nationale seulement que le Congo pourra dignement aborder ce millénaire et faire face aux enjeux actuels, à savoir la globalisation de l'économie et la mondialisation. La paix au Congo passe par l'instauration d'une ère démocratique, par l'amélioration de la gouvernance, par l'affermissement des conditions de vie des populations et par la gestion des conflits. L'aide internationale devra être dans ce cadre un facteur de stabilisation des nouvelles institutions du pays. C'est à cette condition qu'il sera possible de créer un Etat de droit. Une attention particulière doit être accordée à la réforme de l'armée que je considère comme étant la cause première des maux dont souffre le pays depuis des décennies. Incapable de défendre le territoire national, l'armée s'est toujours illustrée par des mutineries, des pillages et des violations des droits

Il

humains. La reprise des relations de coopération avec le FMI et la Banque mondiale peut aboutir à des financements importants des bailleurs de fonds tant bilatéraux que multilatéraux et aussi à l'effacement d'une grande partie de la dette extérieure qui handicape le développement du Congo. Une nouvelle opportunité s'ouvre pour le Congo avec la mise en route effective du NEP AD, un plan global de développement de l'Afrique. Les perspectives économiques ne peuvent s'améliorer que s'il existe une réelle volonté politique d'améliorer les infrastructures de base, d'accroître la sécurité alimentaire, de renforcer les capacités humaines, de rétablir la justice et d'améliorer l'environnement dans lequel opèrent les entreprises. C'est à cette condition qu'il sera possible d'amorcer un développement durable et endogène.

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CHAPITRE 1.
RESTROSPECTIVE CRISE 1.1 La colonisation Avant l'arrivée .des explorateurs européens à partir de la seconde moitié du 19èmesiècle, le Congo actuel est constitué d'immenses étendues inexploitées et clairsemées d'habitants. C'est une terre inhospitalière ravagée régulièrement par la malaria, la rougeole et la maladie du sommeil. Outre ces épidémies, la chaleur, l'humidité et la végétation luxuriante ont rendu, pendant plusieurs siècles, les territoires inaccessibles à toute pénétration étrangère. Les peuples qui ont élu domicile dans ces lieux passent en général leur temps à migrer pour échapper à des guerres, pour lutter contre l'appauvrissement des terres et pour fuir les épidémies. A noter que malgré l'adversité de la nature, il existe des ensembles politiques organisés sous forme de chefferies, de royaumes et d'empires. On citera à titre d'exemple les royaumes Kuba et Kongo tout comme les empires Luba et Lunda. L'esclavage qui y est exercé par des commerçants arabes, aidés en cela par quelques chefs tribaux, contribue davantage à la diminution de la population. DE LA

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La rencontre de deux mondes différents

Le territoire actuel de la République Démocratique du Congo est composé majoritairement de peuples bantous qui y sont arrivés au cours du premier millénaire en provenance d'une région comprise entre le Nigeria et le Cameroun. Ils migrent probablement pour fuir la désertification du Sahara. Ils sont généralement groupés en clans. Ndaywel è Nzieml note à ce sujet: « localisés dans ce qui correspondrait au Nigeria oriental actuel, à proximité des rives occidentales du Lac Tchad, les ancêtres des Bantuphones
1 Isidore Ndaywel è Nziem, Histoire du Zaïre. De l'héritage ancien à l'âge contemporain, Editions Duculotl Afrique Editions, Louvain la neuve 1997, p. 49

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menaient une vie relativement sereine, n'ignorant pas le voisinage des Néolithiques du Sahara, ]' agriculture et l'usage du fer. Tout se passait pour le mieux jusqu'au moment où le Sahara commença à se désertifier. En effet, avec le phénomène d'assèchement des terres fertiles, les populations sahariennes commencèrent à chercher à émigrer; c'est alors qu'ils commencèrent à exercer une pression progressive sur leurs voisins méridionaux, les contraignant à envisager à leur tour un déménagement éventuel. Le phénomène de migration se serait alors déclenché. Il fallait se diriger vers le Sud puisque la pression était de provenance septentrionale. La plupart prirent la direction du sud-est et du sud-ouest, pour éviter d'affronter la forêt, mais certains choisirent de s'y engager. Dès que ces populations arrivent dans la contrée actuelle, ils s'organisent peu à peu politiquement en villages, en chefferies, en royaumes (Royaumes Kongo et Kuba) ainsi qu'en empires (Empires Lunda et Luba). » La première rencontre entre les Européens et les habitants du territoire actuel de la République Démocratique du Congo date de 1482 quand le navigateur portugais Diego Cao accoste à l'embouchure du fleuve Congo. Comme l'écrit Ndaywel : « Quoiqu'il en soit, il paraît évident que la vue de l'homme blanc, bien que ce fût une première fois, ne provoqua pas de choc véritable. On supposait volontiers avoir affaire à des « mindele » c'est-à-dire des « revenants ». Il n'était certes pas courant d'en rencontrer mais si cela se produisait un jour, pensait-on, ils devaient nécessairement se présenter sous cet aspect car l'ancêtre, suivant la cosmogonie des peuples de la côte, habitait au fond de l'océan et s'il lui arrivait de prendre la forme d'un revenant, il devait nécessairement être blanc. Curieusement, Diego Cao et ses hommes correspondaient à cette vision des choses. »211 y a peu après des échanges fructueux entre le royaume du Portugal et le royaume Kongo. Les relations entre les deux royaumes se détériorent par la suite à cause du trafic des esclaves par des Portugais auquel s'ajoutent plusieurs exactions à l'endroit des autorités locales.

2Isidore Ndaywel è Nziem : Histoire du Zaïre. De l' héritage ancien à l'âge contemporain, Editioins Duculotl Afrique Editions, Louvain-Ianeuve, 1997, p. 85

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L'animosité à l'égard des Portugais conduit à une guerre que les Portugais d'Angola, alliés à un chef tribal, remportent en 1665 à Ambuila où périssent le Roi Antonio 1er et toute la noblesse du royaume Kongo. Cette défaite sonne le glas du royaume. Quant à la colonisation belge, elle prend ses racines quand le journaliste et explorateur Henry Morton Stanley et ses collaborateurs signent, à partir de 1880, avec des chefs tribaux plus de quatre cents traités qui cèdent la souveraineté d'immenses territoires à l'Association Internationale africaine (AlA). C'est un organisme créé en 1876 par le roi Léopold II de Belgique qui devient plus tard l'Association Internationale pour l'exploration et la civilisation de l'Afrique centrale (AIC) pour se transformer enfin dès 1884 en «Etat indépendant du Congo» placé sous sa souveraineté du monarque belge. Le contact entre les explorateurs européens et les autochtones est brutal. C'est la rencontre entre deux cultures contradictoires, entre deux visions du monde divergentes, entre des conceptions du temps différentes. Alors que les autochtones n'ont aucun sens de la propriété foncière, les explorateurs qui sont souvent des aventuriers tuent pour spolier des terres et plantent des drapeaux au nom de leurs souverains pour signaler que les territoires qu'ils ont arpentés leur appartiennent désormais. Face à l' autosubsistance et la cueillette des autochtones, les colons mettent en place des règles d'exploitation capitaliste des ressources naturelles. Ils lèvent l'impôt et imposent leur foi judéo-chrétienne à des populations animistes. Ils apportent aussi de nouvelles maladies qui contribuent à décimer les populations locales. La résistance face à la pénétration étrangère est faible, car les agents du Roi Léopold II trouvent en face d'eux des chefferies avec une organisation politique faible et en proie à des dissensions. Le Royaume Kongo s'est effondré en 1665, l'Empira Luba est entré en décadence à partir de 1860 tandis que l'Empire Lunda a volé en éclats en 1885 sous l'effet des dissensions internes et de l'intervention étrangère. L' histoire retient cependant la résistance au Katanga de Msiri, roi de GARENGANZE, qui fut tué en 1891. Le capitaine Bodson, avait tiré sur lui à bout portant parce qu'il refusait de se plier aux injonctions des agents du roi Léopold II. Bodson fut à son tour exécuté par les 15

fidèles du grand chef. L'Etat indépendant du Congo, qui s'étend sur une superficie de 2.344.885 km2, est reconnu à la Conférence de Berlin de 1885 en marge de laquelle les puissances européennes se partagent l'Afrique. Certaines tribus africaines se retrouvent ainsi à cheval sur plusieurs frontières. Les colonies sont créées à partir d'un assemblage hétéroclite de tribus, de royaumes et d'empires africains. Si l'on prend le cas de la République démocratique du Congo, son territoire est composé, dans les frontières héritées de ce partage, de 7 principaux groupes ethniques et de près de trois cents sous-groupes parlant 219 dialectes différents. Le découpage arbitraire opéré au lendemain de la Conférence de Berlin fait que certaines tribus autochtones se retrouvent parfois des deux côtés des frontières des pays nouvellement créés. C'est le cas des Bakongo au Congo/Brazzaville et en Angola, des Ngbandi en République centrafricaine, des Azande au Soudan, des Alur au Soudan et en Ouganda, des Hutu, Tutsi, Twa au Burundi et au Rwanda, des Babemba en Zambie et des Lunda en Zambie et en Angola.3 Cette situation paradoxale qui pouvait devenir source de conflits généralisés entre beaucoup d'Etats à leur indépendance fut en grande partie surmontée avec la création de l'Organisation de l'unité (OUA) en 1963. Pour éviter des querelles de frontières entre les pays, la Conférence des Chefs d'Etat et de Gouvernement de l'OUA en 1964 au Caire (Egypte) a opté pour l'intégrité territoriale et l'inviolabilité des frontières nationales telles qu'héritées à l'indépendance. Si cette décision a pu mettre en sourdine beaucoup de querelles frontalières entre pays africains nouvellement indépendants, il reste néanmoins que l'appartenance ethnique continue à jouer un rôle prépondérant en Afrique et que des conflits à base ethnique sont nombreux. La diversité ethnique agit régulièrement sur la cohésion nationale et sur les guerres civiles qui ravagent continuellement le continent africain. Très souvent, les diverses ethnies qui constituent un même pays se considèrent comme des ennemis. Des brouilles
3 Georges Nzongola-Ntalaja : THE CONGO from Leopold to Kabila. A people's history, Zed Books, London and New York 2002, p. 14

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conduisent parfois à des drames nationaux quand elles sont manipulées par des politiciens comme ce fut le cas au Rwanda en 1994-1997 avec les génocides des Tutsi et des Hutu. Il arrive encore régulièrement au Nigeria ou en Côte d'Ivoire que les tribus du Nord s'empoignent avec celles du Sud, occasionnant des centaines de morts.

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La colonisation du Congo

L'Etat indépendant du Congo est créé le 1er août 1885
avec un gouvernement installé à Bruxelles. Le pays qui est placé sous la souveraineté du Roi Léopold II de Belgique a la forme d'une colonie personnelle. Dès le départ, toutes les terres considérées vacantes sont déclarées propriété de l'Etat. La colonisation du Congo qui est au départ basée sur l'exploitation de l'ivoire ainsi que des matières végétales est violente. Elle utilise une main-d' œuvre servile à qui elle impose des travaux obligatoires sous peine de prise d'otages de parents, de coups de chicotte (fouet en peau d'hippopotame appliqué sur des fesses nues), de mutilations et d'autres châtiments corporels. Le système d'exploitation du pays est basé sur trois piliers: des soldats africains de la Force publique encadrés par des officiers européens pour la répression de la population, des agents territoriaux européens dont les primes et promotions dépendent du rendement du caoutchouc et de l'ivoire, des missionnaires catholiques (les Pères de Scheut) dont le rôle est non seulement de contrer l'influence des missionnaires protestants très hostiles aux sévices infligés aux populations locales mais aussi de former des indigènes au métier de soldat ou de commis de l'Etat. C'est à partir de 1892 que débute l'exploitation intensive du caoutchouc quand des concessions d'exploitation sont accordées à la Société Anversoise du Commerce au Congo (SCA), à la Société Anonyme Belge (SAB) et à l'Anglo-

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Belgian India Rubber Company (ABIR). Dès lors, la terreur va
accompagner l'exploitation du caoutchouc et entraîner la mort de millions de personnes. Selon des chiffres4, près de dix millions d'indigènes périssent de l'exploitation effrénée du caoutchouc à la suite des famines, des maladies, des exactions et des massacres. La plupart de ces atrocités sont révélées par des missionnaires protestants, américains, anglais et suédois. Comme l'écrit M. VANGROENWEGHEs, «...Un exemple manifeste de cruauté est bel et bien René De Permentier, qui réside de 1894 à 1901 dans le district de I'Equateur. Cet officier

est surnommé Bajunu

(<<bas

genoux»:

sur les genoux),

apparemment parce qu'il faisait toujours s'agenouiller les indigènes. Ses soldats le considèrent comme Satan en personne. A Bakatola, il fait abattre tous les arbres et tous les buissons autour de sa résidence, pour pouvoir prendre, de sa véranda, les passants comme cibles. Lorsqu'il est en tournée d'inspection, on craint par-dessus tout son humeur matinale. Lui arrive-t-il de trouver une petite feuille sur la cour récemment balayée, il s'écrie: « Les femmes prisonnières n'ont pas bien balayé,. elles doivent être punies ». Alors ses soldats décapitent une douzaine d'entre elles. Trébuche-t-il en forêt, c'est le signe que les routes ne sont pas bien entretenues. Conséquence: en mesure de représailles, un enfant est tué dans le prochain village. De Permentier ne craint ni Dieu ni les hommes. C'est ce qu'éprouve un agronome de passage qui dîne le soir avec lui: un sous-officier pénètre avec une colonne de prisonniers dans le camp et s'entend crier par De Permentier : « Vous savez ce que vous avez à faire! ». Quelques instants plus tard, retentissent des coups de fusil et les prisonniers sont

évacués... » En 1896, le pays est partagé en deux zones pour
l'exploitation de l'ivoire et du caoutchouc: la première est cédée aux sociétés commerciales et la deuxième, considérée comme propriété privée de Léopold II, est appelée domaine de la Couronne (250.000 km2), dont le Roi encaisse les revenus. Au fil du temps, le régime de terreur imposé au Congo par le Roi Léopold II pour l'exploitation du caoutchouc
4 Adam HOCHSCHILD, King Leopold's ghost, Houghton Mifflin Company, 366 p, New York 1998. 5 Daniel V ANGROENWEGHE, Du sans sur les lianes, Didier Hatier, Bruxelles 1986, p. 60

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devient de plus en plus controversé. C'est le cas aux EtatsUnis d'Amérique, en Angleterre, et même en Belgique. Une commission d'enquête est alors instituée en Belgique et le rapport qu'elle publie en novembre 1905, après trois mois d'investigations, est accablant. Prenant prétexte d'une campagne internationale qui est menée contre les atrocités et les abus, le parlement belge entame dès 1906 la procédure d'annexion du Congo pour des raisons humanitaires. L'Etat indépendant du Congo qui était placé sous la souveraineté du roi Léopold II est annexé par la Belgique en 1908 après versement au roi Léopold II de substantiels dédommagements. L'Etat Indépendant du Congo (EIC) devient, le 15 novembre 1908, le Congo belge. Le pays est dès lors régi par la Charte coloniale (une sorte de constitution). L'annexion du Congo par la Belgique réduit quelque peu les atrocités et les abus commis au temps de Léopold II. L'Etat belge, les compagnies privées et les églises contribuent à mettre en place des réformes dans le domaine social, sanitaire et éducatif en vue d'améliorer tant soit peu la vie des autochtones. Comme l'affirme Manu RUYS6, « le transfert à la Belgique inaugure la deuxième phase de la colonisation. L'Etat belge, le patronat et les églises chrétiennes décident de faire du Congo une colonie affranchie de tout ce qui, à juste titre, a suscité la critique. En lieu et place du régime coercitif léopoldiste, le gouvernement général instaure un paternalisme «éclairé ». Les puissantes compagnies privées, qui ont reçu leurs concessions et leurs droits d'exploitation de Léopold II, continuent d'exploiter des territoires énormes mais investissent aussi, dorénavant, dans l'accueil social de leurs travailleurs. Les églises étendent leur réseau de missions, d'écoles et de centres sanitaires. Le niveau de vie de la population noire s'améliore. L'armée coloniale, la Force Publique, encadrée exclusivement par des officiers belges, maintient une Pax Belgica, rarement troublée. Quelques mutineries sporadiques et de rares soulèvements tribaux sont réprimés dans la discrétion absolue. » Le régime colonial continue à reposer principalement sur la force militaire pour venir à bout de toute dissidence et ne
6 Manu RUYS, Bas les masques - Apparences et réalité du pouvoir en Belgique, Editions Racine, Bruxelles 1996, p. 117

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rend jamais compte aux indigènes. Il convient de citer sur ce chapitre le cas de Simon Kimbangu qui fut condamné à mort le 3 octobre 1921 par le Conseil de Guerre pour atteinte à la sûreté de l'Etat. Comme la sentence est commuée peu après par le roi
Albert 1 de Belgique en prison à vie, le prophète sera incarcéré
er

pendant trente années au Katanga où il meurt le 12 octobre 1951 à Elisabethville (Lubumbashi). Son crime a été de déclarer que le Christ lui est apparu en 1918 et lui a confié la mission de conduire son peuple sur la voie de la vérité et du salut... Plusieurs miracles lui sont alors attribués ce qui se traduit par une affluence des populations vers Nkamba où il réside, poussant parfois les fidèles à déserter leur lieu de travail. Cette situation va évidemment à l'encontre de l'ordre public colonial. Le mouvement religieux est alors considéré comme étant un mouvement politique incitant la population à la révolte d'autant plus que le prophète déclarait «qu'au temps fixé par le Seigneur, les Blancs deviendront des Noirs et les Noirs des Blancs; c'est-à-dire que nous assumerons les fonctions que ceux-ci exercent encore chez nous aujourd'hui, tandis qu'ils se verront contraints de se soumettre à nos décisions. Nous serons les maîtres chez nous comme ils le sont chez eux..»? Malgré la répression coloniale et la déportation massive des Kimbanguistes, le mouvement connaît une expansion rapide et s'étend même dans plusieurs pays africains.8 Sous prétexte de répandre la civilisation directement inspirée du christianisme, l'Etat belge et les églises s'ingénient alors à éradiquer la culture traditionnelle. Par ailleurs, l'administration coloniale se singularise par une politique raciste et ségrégationniste. Sur le plan de la législation du travail, la puissance colonisatrice instaure le régime de contrat de travail pour les ressortissants du Congo belge et des pays d'Afrique noire et un régime de contrat d'emploi applicable aux personnes originaires d'Europe et d'Amérique. Le régime de contrat de travail prévoit une
7Diangienda Kuntina : L 'histoire du Kimbanguisme, Editions Kimbanguistes, Kinshasa 1984, p. 82 8L'Eglise Kimbanguiste est actuellement implantée dans plusieurs pays africains et demeure aujourd'hui la troisième plus grande religion de la République Démocratique du Congo avec des fidèles estimés à 10% de la population.

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batterie de sanctions contre des travailleurs récalcitrants, qui sont souvent recrutés de force. C'est dans ce cadre qu'il faut situer le châtiment de la chicotte (fouet) dont les coups sont appliqués, jusqu'au sang, sur les fesses. « En matière d'habitation, l'urbanisme était conçu en fonction de l'idéologie coloniale, dont l'objectif essentiel était la séparation des populations et leur contrôle. Les quartiers européens sont coupés des quartiers africains par des zones vertes. De l'un à l'autre, la circulation comporte des restrictions: les Blancs ne pouvaient aller la nuit à la cité africaine, sauf les médecins et les missionnaires, tandis que les Noirs avaient besoin d'un laissez-passer pour se trouver la nuit dans le quartier des Européens9. » La politique d'apartheid est de vigueur dans tous les lieux publics: écoles, restaurants, hôpitaux, magasins etc.

1.2 L'indépendance Malgré l'oppression, la population continue de plus en plus à exprimer à la fin des années 1950 son désir de libération et d'émancipation par des manifestations de plus en plus vigoureuses (désobéissance civile, grèves). Ce désir d'émancipation des colonisés prend de court l'administration coloniale. Mais la Belgique n'est pas encore prête à accorder l'indépendance à sa colonie. Quand le professeur Jef Van Bilsen publie en décembre 1955 «Un plan de trente ans pour l'émancipation politique de l'Afrique belge», ses propositions sont accueillies par des sarcasmes dans les milieux politiques belges. «En 1955, à l'issue d'un voyage en Afrique où il visita aussi l'Afrique française et britannique, il consigna par écrit ses impressions de voyage, préconisant que l'Afrique belge s'efforce de combler son retard, notamment par l'organisation de conseils municipaux, la formation d'élites locales et l'adoption de statuts des villes. Il plaçait volontiers l'avenir de la Belgique et de ses anciennes colonies dans la perspective d'une confédération
9 Joseph-Aurelien, ZAIRE, Anvers 1989, p. 370

Peuple/Art/Culture,

Fonds

Mercator,

21

entre celle-ci
progressIvement.

.

et }une grande
0

fédération

congolaise

à édifier

»

Mais tout se précipite quand le 4 janvier 1959 éclatent des émeutes à Kinshasa qui vont durer une semaine, au cours desquelles les magasins, les écoles et les institutions sociales sont pillés par une population déchaînée. «Après le 4 janvier, on n' hésite plus. C'est ainsi que le 13, les Congolais et les Belges du Congo apprennent que quelque chose va changer. Le texte est ambigu, compliqué, mais le mot « indépendance» s'y trouve, bien qu'emballé d'une sauce suspecte: « La Belgique entend organiser au Congo une démocratie capable d'exercer les prérogatives de la souveraineté et de décider de son indépendance. » Le reste du texte indique que l'indépendance n'est qu'une éventualité reportée vers un avenir non défini, au terme d'un processus de réformes assorties de diverses garanties et conditions. Mais la déclaration gouvernementale est accompagnée d'un message royal bien plus net que seuls connaissent, avant sa diffusion, le souverain, le Premier ministre et le ministre du Congo. Ce message est diffusé en même temps que la déclaration gouvernementale, et on y lit que la Belgique veut « conduire sans atermoiements funestes mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l'indépendance dans la prospérité et la paix}}. » Une « Table ronde belgo-congolaise » en vue d'établir de commun accord les étapes de l'indépendance du pays est ouverte le 20 janvier 1960 à Bruxelles pour se clôturer le 20 février de la même année. C'est au cours de ses assises que la constitution est élaborée avec l'aide des experts belges et que l'indépendance du Congo est fixée de commun accord au 30 juin 1960. Le nouvel ordre politique prévoit: un chef d'Etat sans pouvoir politique réel, une Chambre, un Sénat, un Gouvernement central, six Assemblées et Gouvernements provinciaux.
10Isidore Ndaywel è Nziem : Histoire du Zaïre. De l'héritage ancien à l'âge contemporain, Editions Duculot/Afrique Editions, Louvain-laneuve 197, p. 509. Il Jacques Brassine et Jean Kestergat, Qui a tué Patrice Lumumba? Editions Duculot, Paris/Louvain la neuve 1991, p. 23

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En prévision de l'indépendance du pays, le Parlement belge adopte le 17 juin 1960, dans la précipitation, une loi qui transforme toutes les sociétés de droit congolais en sociétés de droit belge. Il convient de signaler aussi que l'approche de l'indépendance crée dès 1959 une atmosphère d'incertitude et de méfiance qui provoque la fuite systématique des capitaux vers l'étranger. La sécession katangaise et les troubles qui naissent par la suite dans le pays provoquent une tension sur la balance des paiements telle que les réserves de change estimées à 4 milliards de francs belges au 30 juin 1960, tombent à moins de 2 milliards de francs belges à fin août 1960.12La Belgique ne s'était pas sérieusement préparée à l'émancipation de la colonie et encore moins les autochtones. Ce fut une décolonisation au forceps. «. ..La fin du régime a été rapide, et elle n'avait été prévue ni par les puissances coloniales ni par les colonisés. La mise en garde tôt énoncée à propos du départ des colons tenait peut-être en partie au fait reconnu que les compétences locales étaient inadéquates et que les fondements institutionnels des nouveaux gouvernements africains étaient fragiles. Par exemple, lorsque le Congo a accédé à l'indépendance en 1960, il n'avait alors que 16 diplômés du post-secondaire pour une population de 13 millions d'habitants13 . » Aucune élite n'a été préparée ni dans des grandes écoles ni dans des universités pour reprendre en main l'administration locale. Une bonne partie de la population est convaincue le jour de l'indépendance que les Noirs vont devenir des Blancs et les Blancs vont se changer en Noirs. Bref, les serviteurs se transforment en maîtres et vice-versa. Le travail forcé et la chicotte cesseraient. Les villas des colons, leurs voitures, leurs salaires et leurs femmes leur appartiendraient. Suivant le journaliste Manu RUYS, «la Belgique officielle soulagée de pouvoir abandonner la responsabilité politique au nouveau gouvernement congolais, compte sur les fonctionnaires et

12

MUTAMBA LUKUSA, Déséquilibre macro-économique et

ajustements au Zaïre (1976-1987), Presses universitaires du Zaïre, Kinshasa 1990, p.90 13Banque mondiale: L'Afrique peut-elle revendiquer sa place dans le 21èmesiècle? Washington DC 2000, pp 62-63

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officiers belges, restés à la disposition de la nouvelle république pour maintenir leur contrôle de l'appareil administratif et militaire. L'opinion publique belge, elle aussi, veut se
débarrasser de la
« poisse

congolaise ». Le gouvernement

belge

compte sur ce rejet, conforté en cela par un rapport du vicegouverneur de la Banque nationale de Belgique annonçant que la colonie aurait besoin d'investissements importants dans les années à venir. Lors d'une seconde table ronde, Bruxelles veilla cependant à garantir la mainmise des holdings coloniaux sur

l'économie congolaise14. Mais les événements prennent une »
autre tournure. Le Premier ministre Lumumba exacerbe l'esprit nationaliste tandis que la population revendique une rupture totale avec le passé colonial. Lumumba croit bon de rappeler dans son discours du 30 juin que... «Nul Congolais digne de ce nom ne pourra oublier que c'est par la lutte que que l'indépendance a été conquise, une lutte de tous les jours, ardente et idéaliste, dans laquelle nous n'avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni notre sang. Une lutte noble et juste, indispensable pour mettre fin à l'humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient pas de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu'à un Noir on disait" tu ", et non certes comme à un ami, mais parce que le " vous" honorable était réservé aux seuls Blancs. La loi n'était jamais la même selon qu'il s'agissait d'un Blanc ou d'un Noir. Accommodante pour les uns, inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses: exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Un Noir n'était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens. Un Noir voyageait à même la coque des péniches au pied du Blanc dans sa cabine de luxe. Qui oubliera
14

MANU RUYS, Bas les masques, éditions Racine, Bruxelles 1996, p.lS

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les fusillades où périrent tant de nos frères et les cachots où furent jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d'injustice, d'opposition et d'exploitation? ... »11 va s'en dire que ce discours est très mal accueilli par le Royaume de Belgique qui considère qu'il ne contient que des mots de haine et de reproches. L'humiliation subie marquera le destin du Congo. Après les premiers jours d'euphorie, le nouveau pouvoir politique au Congo se disloque. Dès le 6 juillet 1960, l'armée nationale congolaise se mutine, pille et viole pour s'affranchir de la tutelle des officiers belges et obtenir de meilleures soldes. Il faut noter ici que cette mutinerie n'est que la première d'une série qui ensanglantera et détruira le Congo au cours des quarante prochaines années. Pour contenir la situation et protéger les ressortissants européens, les troupes belges interviennent le 10 juillet 1960 sans l'accord du gouvernement congolais. Pour sauvegarder ses intérêts économiques et financiers, l'ancienne puissance coloniale se met alors à fomenter des troubles et des divisions dans le pays. Suivant un rapport d'enquête du Parlement belge, « ... Entre le 10 et le 14 juillet, c'est-à-dire entre le début de l'intervention militaire belge et la rupture des relations diplomatiques, les deux parties se lancent des accusations de plus en plus virulentes, accusations qui débouchent sur une rupture totale. C'est aussi durant cette période que le gouvernement belge, qui estime qu'il ne doit plus tenir compte du gouvernement Lumumba, fait des tentatives pour influencer la formation d'un nouveau gouvernement congolais: le ministre des Affaires étrangères Wigny envoie le diplomate André Wendel en au Congo afin de sonder Bomboko en vue d'un coup d'État; le ministre sans portefeuille Ganshof van der Meersch envoie un agent de la sûreté de l'État (Athos) au Congo afin qu'il fasse un travail de déstabilisation politique en coulisses. D'une manière générale, on peut affirmer que le gouvernement belge n'a eu, dès le début, que peu de respect pour la souveraineté du Congo. Le soutien apporté par la Belgique au Katanga et au 25

gouvernement de Tshombe constituera un élément important dans le cadre de la lutte contre le gouvernement Lumumba. Ce n'est pas tant la sécession en soi qui constitue un objectif à cet égard que la restructuration confédérale du Congo, par laquelle le gouvernement belge espère enlever à Lumumba et à son mouvement unitaire, le MNC, le fondement de leur pouvoir et la base économique de celui-ci. Le soutien apportée par la Belgique à la sécession du Sud-Kasaï et les projets visant à créer un Congo fédéral ou confédéral s'inscrivent également
dans ce cadre.IS
»

L'accession du Congo à l'indépendance se traduit ainsi par des troubles et par une désorganisation administrative et politique qui paralysent l'appareil de production. Ce phénomène est imputable non seulement à la déstabilisation orchestrée par l'ancienne puissance coloniale mais aussi au départ brusque des cadres coloniaux belges à cause des troubles et de leur remplacement par des cadres congolais mal préparés au fonctionnement des rouages administratifs. La sécession de la province du Katanga (qui fournit plus de 60% des ressources financières du pays), devenue Etat indépendant du Katanga le Il juillet 1960, prive le gouvernement central de recettes fiscales et de moyens de paiements extérieurs. Pour réduire les sécessions et obtenir le retrait des troupes belges, le gouvernement congolais saisit l'ONU. Le Conseil de sécurité des Nations unies vote le 14 juillet 1960, une résolution invitant la Belgique à évacuer ses troupes qui seraient remplacées par des Casques bleus. La sécession katangaise est suivie, le 8 août 1960, par celle du Kasaï qui prend le nom d'Etat autonome du Sud-Kasaï. La sécession du Sud-Kasaï sera réduite en septembre 1962 à la faveur d'un putsch du chef d'état-major de l'armée sécessionniste soutenu par le pouvoir central. Quant à la province du Katanga, elle ne rejoindra le giron national qu'en janvier 1963 grâce aux troupes de l'ONU qui se désengageront finalement en juin 1964.
15 Conclusions de la Commission d'enquête Parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l'assassinat de Patrice Lumumba et de l'implication éventuelle des responsables politiques belges dans celui-ci. Rapport de la Chambre des Représentants de Belgique du 16 novembre 2001.

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Le 5 septembre 1960, le Congo tombe dans une confusion politique extrême quand le président Kasavubu annonce à la radio nationale sa décision de destituer le Premier ministre Patrice Lumumba qu'il accuse d'avoir gouverné arbitrairement et d'avoir jeté le Congo dans une guerre civile atroce. La réplique ne se fait pas attendre. A son tour, le Premier ministre se saisit de la radio et déclare qu'il limoge le président de la République pour avoir trahi la nation en collaborant avec les Belges. Devant ce blocage, le chef d'état-major de l'armée, le colonel Mobutu, organise le 14 septembre 1960 un coup d'Etat en vue de neutraliser les politiciens pendant une période de six mois, notamment Kasavubu, Lumumba et le nouveau Premier ministre, Joseph Iléo, nommé par le président Kasavubu. Cette période de six mois est censée permettre aux politiciens de s'entendre en vue de préserver l'unité nationale. Le Colonel Mobutu met alors en place un collège de commissaires généraux constitué d'une douzaine de diplômés universitaires congolais et même d'étudiants en fin d'études pour gérer le pays. Devenant un facteur de troubles, Lumumba est arrêté le

1er décembre 1960 et incarcéré à Mbanza-Ngungu d'où il est
transféré au Katanga où il est assassiné le 17 janvier 1961. La mission du collège des commissaires généraux prend fin le 9 février 1961 et le président Kasavubu est de nouveau appelé à former un gouvernement provisoire avec Iléo comme Premier ministre. Les partisans de Lumumba, avec l'aide des puissances de l'Est, se rassemblent à Stanleyville dans le nord-est du pays où ils forment à leur tour un gouvernement provisoire dirigé par Gisenga. Le Congo s'enfonce de plus en plus dans le chaos et la guerre civile. Finalement, les politiciens congolais amorcent une réconciliation connue sous le vocable de « Conclave de Lovanium » qui se traduit par la mise en place le 2 juillet 1961 d'un gouvernement dirigé par le Premier ministre, M. Adoula. 1.3 Les conséquences de la guerre froide Dès juillet 1960, le Congo devient l'objet des enjeux de la guerre froide quand le Premier ministre Lumumba menace de faire recours aux armées de l'Union soviétique pour briser la 27

sécession katangaise. Dès lors le président Eisenhower le considère comme un dangereux communiste et décrète son élimination. Pour l'Amérique, il est hors de question de faire basculer dans le camp socialiste un pays doté d'immenses richesses minières et dont l'uranium a servi à la fabrication de la première bombe atomique qui a été larguée en 1945 sur le Japon.. Suivant le rapport de la Commission d'enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l'assassinat de Patrice Lumumba et de l'implication éventuelle des responsables politiques belges dans celui-ci, « la rupture entre Lumumba et le Secrétaire général des Nations Unies Dag Hammarskj61d joue également un rôle crucial dans la chute du Premier ministre congolais, d'une part, parce qu'elle incite Lumumba à rechercher (ouvertement) le soutien de l' Union soviétique, et d'autre part, parce qu'elle incite les Nations Unies à organiser (en coulisse) une opposition active contre Lumumba (avec l'élaboration des premiers projets d'élimination physique). Les Etats-Unis craignent en effet une désintégration de la force des Nations des Unies, désintégration qui ouvrirait la porte à l'Union soviétique. Sous cet angle, la pression des diplomates américains et onusiens constitue dès lors un facteur important dans la destitution de Lumumba.» Comme je l'ai souligné plus haut, la mort de Lumumba intervient le 17 janvier 1961 au Katanga. Il est assassiné en même temps que de ses deux compagnons d'infortune Mpolo (ancien ministre de la jeunesse et des sports) et Okito (deuxième vice-président du Sénat) par les autorités katangaises en présence de quelques officiers de nationalité belge placés sous leur commandement direct. Suivant Jacques Brassine, «aucun des Européens présents ne participe directement à l'exécution, pas même pour un coup de grâce qui n'est manifestement pas nécessaire. Quinze minutes à peine ont passé depuis l' arrivée des prisonniers sur les lieux de leur exécutionI6.» Rien d'étonnant dès lors que la commission d'enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l'assassinat de Patrice Lumumba ait établi la responsabilité morale de la Belgique, qui a œuvré pour l'écarter
16 Jacques Brassine et Jean Kestergat, Qui a tué Patrice Lumumba? Editions Duculot, Paris/Louvain la neuve 1991, p.167

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du pouvoir et ne s'est pas préoccupée de son intégrité physique lors de son transfert au Katanga. La Belgique a par ailleurs posé un geste politique fort le 5 février 2002 quand, à l'issue du débat à la Chambre des Représentants sur les conclusions de la commission parlementaire, elle a présenté ses excuses et ses profonds et sincères regrets au peuple congolais et à la famille Lumumba par la voix de M. Louis Michel, vice Premier ministre et ministre des Affaires étrangères. A cette occasion, la création d'une Fondation Lumumba est annoncée, qui est alimentée à hauteur de 3,75 millions d'euros, pour oeuvrer au développement démocratique au Congo. Après la mort de Lumumba, ses partisans déclenchent à partir de Stanleyville des rébellions armées dans le pays qui sont soutenues par les puissances de l'Est, notamment l'Union soviétique et la Chine. La rébellion est finalement vaincue en novembre 1964 grâce à la présence des mercenaires européens et sud-africains et à l'appui des troupes belges et de la l'aviation américaine. Ces conflits se traduisent par la mort de près de 500.000 personnes et la destruction des infrastructures de base. Le Congo est de nouveau à l'orée d'une guerre civile quand en octobre 1965, le président Kasavubu «destitue le Premier ministre Tshombe et désigne à sa place M. Kimba. Mais le Sénat et la Chambre, manœuvrés par Tshombe, refusent cette nomination. Le Président s'entête. .. La situation était explosive: Tshombe avait réussi à s'acquérir une réelle popularité, tandis que Kasavubu restait respecté par une large Après l'échec de la formation du part de l'opinion 17.» gouvernement de coalition, Mobutu prend à nouveau le pouvoir par un coup d'Etat le 24 novembre 1965 avec le soutien des Etats-Unis d'Amérique, car « .. .depuis quelque temps, le faible président Kasavubu avait donné l'impression de vouloir, éventuellement, préférer au monde occidental le camp des nonalignés. Les Etats-Unis ne pouvaient le tolérer. Le 24 novembre 1965, Joseph Mobutu, proche de la CIA, destituait le président, renvoyait le gouvernement et s'arrogeait tous les
17

Mobutu (Entretiens avec Jean-Louis Remilleux):
Editions Albin Michel, Paris 1989, p.65

Dignité pour

l'Afrique,

29

pouvoIrs.

.

18

»

L'arrivée de Mobutu au pouvoir amène une stabilisation politique dans le pays et contribue à forger l'identité nationale. Le président de la République impose un régime dictatorial et remet de l'ordre dans le pays. Il instaure le régime de parti unique en 1967 en créant le Mouvement populaire de la Révolution (MPR) qui se transforme quelques années plus tard en parti-Etat, « expression de la nation politiquement organisée, les structures fonctionnelles de l'Etat n'étant que l'instrument d'exécution des décisions et des objectifs du parti.19 »Le pays amorce un redressement économique dans une conjoncture marquée par la hausse des prix des produits miniers, principales productions du Congo. Mobutu devient l'indispensable allié des puissances occidentales dans la lutte contre la propagation du communisme en Afrique. Connaissant l'importance géostratégique du Congo dans le contexte de la guerre froide, il sait comment en monnayer le prix et arracher le soutien politique des puissances occidentales. Pour les besoins de la cause, Mobutu s'improvise durant les premières années de son accession au pouvoir en nationaliste et en héritier de Lumumba au nom de l'indépendance et de l'identité congolaise. Il développe un discours panafricain qui séduit les foules et surtout la jeunesse. Il déclare qu'il veut redonner la dignité à son peuple et le conduire vers la place qui lui revient de droit dans le concert des nations. Le fondement de sa philosophie culturelle qu'il baptise «Recours à l'authenticité» ressemble quelque peu à la négritude, courant de pensée initié en 1934 par Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas. Il crée dans la foulée un courant politique appelé
« le mobutisme» qu'il définit comme étant les paroles,

les

pensées, les enseignements et les actes du président de la République. Pour faire bonne mesure, il déboulonne tous les monuments érigés à la gloire de l'ère coloniale. Il bannit tous les prénoms chrétiens au profit des noms africains et de même, il fait changer tous les noms des rues, des villes et des lacs qui
18 Jacques Brasssine et Jean Kestergat, Qui a tué Patrice Lumumba? op. c. 19 Mobutu (Entretiens avec Jean-Louis Remilleux): Dignité pour l'Afrique, Editions Albin Michel, Paris 1989, p.97

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ont une consonance européenne. C'est ainsi par exemple que Léopoldville devient Kinshasa, Elisabethville se fait appeler Lubumbashi, Stanleyville change en Kisangani et que Likasi remplace Jadotville. Le 27 octobre 1971, une réunion conjointe du Bureau politique du MPR et du gouvernement procède au changement de I'hymne national, du drapeau national ainsi des noms du pays et de quelques provinces. La République Démocratique du Congo s'appelle désormais République du Zaïre. Le fleuve Congo devient le fleuve Zaïre. La Province Orientale devient la Province du Haut-Zaïre et la Province du Kongo Central change en Province du Bas-Zaïre. C'est au nom de l'authenticité africaine que les apparatchiks organisent en l'honneur de Mobutu un culte délirant de la personnalité. Mais les effets conjugués des dépenses somptuaires, de la corruption, du clientélisme et de la récession mondiale conséquente à la hausse des prix du pétrole de fin 1973 amorcent le début de la crise économique. La zaïrianisation (africanisation) des industries et commerces appartenant aux étrangers qui est décidée le 30 novembre 1973 amplifie la détérioration des conditions économiques. Les biens pris aux étrangers sont le plus souvent cédés à des acquéreurs congolais ne disposant d'aucune notion de base de gestion des affaires. Ceux-ci sont sélectionnés soit parmi les apparatchiks du régime soit dans l'entourage direct du président Mobutu. En moins de quelques mois, les commerces et industries africanisés se trouvent en cessation de paiements, déversant des chômeurs dans les rues. Les affaires se corsent davantage quand le président de la République décrète en 1974 la radicalisation, soit la nationalisation de toutes les grosses entreprises. Elle se traduit non seulement par le déclin de la productivité dans l'agriculture et l'industrie mais aussi par un manque durable de confiance des investisseurs étrangers et même nationaux. La production des biens et des services continue à chuter. Pour juguler la crise, des efforts sont tentés à partir de 1976 par le gouvernement, avec l'aide du F.M.I. et de la Banque mondiale, visant à stabiliser l'économie. Ces programmes ne se traduisent pas par une amélioration tangible de l'économie à cause du manque de volonté politique et de l'absence des investissements. La crise économique va s'amplifier au fil des années et se traduire par des tensions sociales et politiques. La

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capacité de résistance de la population à la crise est rudement mise à l'épreuve. Jusque là, la solidarité clanique permet aux plus pauvres de survivre. L'importance des transferts (envois monétaires ou en nature aux membres de la communauté en détresse) mis en œuvre par le système communautaire a permis dans le passé à la population de bien résister aux calamités naturelles ou économiques. Cependant, avec l'intensité de la crise que connaît le Congo et les mesures d'ajustement économique basées sur la restriction de la demande qui s'ensuivent, le système des transferts intra-communautaires est tellement sollicité qu'il devient inopérant. Comme l'a constaté Régis MAHIEU en Côte d'Ivoire, une crise générale du système de solidarité s'ensuit ainsi qu'un renforcement de la pauvreté.20 Le système informel prend alors le relais et l'Etat devient déliquescent. Les autorités du pays entreprennent à partir de 1986 un plan de développement économique et social de cinq ans (Plan Quinquennal 1986-1990) dont les objectifs sont les suivants: la réhabilitation des infrastructures et de l'outil de production, ainsi que l'augmentation des capacités existantes en fonction de l'évolution de la demande, la promotion des secteurs sociaux d'appui au développement, l'amélioration de la gestion administrative (administration et entreprises publiques), la croissance du P.I.B. de 4 pour cent en moyenne par an. Les stratégies et politiques mises en œuvre pour atteindre les objectifs du Plan Quinquennal sont: le libéralisme concerté entre l'Etat et le secteur privé, l'intégration et la diversification économique, la décentralisation régionale, une politique monétaire, financière et fiscale adéquate, des politiques appropriées en matière des ressources humaines (démographie, emplois, revenus et salaires).
20Voir à ce propos:. François-Régis MAHIEU, Les fondements de la crise économique en Afrique, L'Harmattan, Paris 1990, 197 p.

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Malheureusement, les résultats économiques sont décevants dans la mesure où l'activité économique intérieure se caractérise par un ralentissement très marqué à la suite des gaspillages des ressources, de la baisse des investissements et de l'amenuisement des moyens de paiement extérieur consécutif à la baisse des cours de certaines matières premières traditionnellement exportées. Avec la fin de la guerre froide en 1989, le président Mobutu est finalement lâché par les puissances occidentales. La contestation politique intérieure s'amplifie sous la pression de la crise économique et des tensions sociales. Voulant lâcher du lest, le président Mobutu décrète, le 24 avril 1990, la libéralisation de la vie politique et l'instauration d'une période de transition d'un an à l'issue de laquelle une nouvelle constitution serait promulguée et des élections générales organisées. Une répression sanglante des étudiants de Lubumbashi en mai 1990 ainsi que des retards dans le processus de démocratisation du pays conduisent la communauté internationale à décréter l'embargo politique, diplomatique et économique contre le régime du président Mobutu. De nouvelles mutineries de l'armée, en 1991 et en 1993, conduisent aux pillages systématiques des commerces, industries et habitations à Kinshasa et dans les grandes villes du pays. Suivant les déclarations de la Fédération des entreprises du Congo, ces pillages ont causé aux entreprises des dommages èstimés à près de 1,3 milliards de dollars et occasionné la perte de plus de 100.000 emplois. Depuis l'indépendance du pays, le rôle de l'armée nationale a toujours été néfaste. Cette armée qui aurait du être dissoute lors de sa première mutinerie en 1960, n'est plus qu'un ramassis de brigands, d'assassins et de criminels organisés. Elle est plus un instrument d'oppression de la population aux mains des tenants du pouvoir qu'une force de défense de l'intégrité du territoire national contre les agressions externes. Plus grave encore, les instructeurs militaires apprennent aux recrues à voler, à mentir et à commettre des exactions sur des populations civileszl.
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J'ai été, en juin 1971, enrôlé de force durant deux ans dans l'armée pour avoir manifesté contre le régime du Président Mobutu.

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1.4 La gestion économique et politique

La cause de la paupérisation extrême du Congo ne réside pas seulement dans la politique de décolonisation bâclée par l'ancienne puissance coloniale. Elle est aussi à rechercher dans le dualisme de l'économie, dans une mauvaise gouvernance politique et économique et dans tous les conflits qui ont émaillé l'histoire du Congo.

Le dualisme de l'économie

Depuis l'époque coloniale, la société congolaise évolue dans un système de coexistence de deux mondes différents. Il y a d'un côté le mode de vie occidental et de l'autre côté les traditions africaines. L'idéal est d'arriver à une synthèse des deux modes de vie en un système nouveau qui serait un nouveau projet de société vers lequel toutes les énergies de la nation pourraient être canalisées. L'absence d'une telle symbiose ne peut être que source de conflits et de gaspillage d'énergies. Le dualisme est la coexistence dans un même système de deux modes de vie différents, souvent contradictoires: le mode de vie traditionnel et le mode de vie occidental. Dans un document publié en 1968, Michel NOITo' note que « .. .Face à une organisation traditionnelle en pleine désintégration, le secteur moderne est en relation de cohérence avec un espace géographique extérieur, c'est-à-dire est intégré à cet espace étranger. Cette intégration à l'extérieur se marque à tous les échelons de l'organisation et va constituer une source permanente de problèmes. Les centres de décision du secteur moderne sont pendant longtemps dominés par des étrangers au pays, soumis aux directives et aux idées d'un milieu différent. Tant que les deux organisations se partageront plus ou moins arbitrairement des hommes, des terres, des ressources naturelles, des gaspillages énormes subsisteront, l'incohérence

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