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De
108 pages
Objet sans gloire, ni noblesse, objet routinier, terne, déchu, les notes de bas de page et les références qu'elles contiennent éclairent la production scientifique, ses logiques et sa structuration, pour peu que l'on sache les lire, saisir leur fonctionnalité et interpréter ce qu'elles disent. Elles s'apparentent en effet à des pièces centrales pour des productions savantes (articles, thèses, livres...) qui tirent de leur présence une grande partie de leur valeur et de leur signification. Voici une exploration dans l'univers des pratiques citationnelles.
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Référence, déférence

Une sociologie de la citation

@ L'Harmattan,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; diffusion.harmattan

http://www.1ibrairieharmattan.com @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03996-4 EAN : 9782296039964

Stéphane OLIVESI

Référence, déférence

Une sociologie de la citation

L'HARMATTAN

Du même auteur aux éditions L'Harmattan: Histoire politique de la télévision, 1998 (avec une préface d'Erik Neveu).
Questions de méthode. Une critique de connaissance de la communication, 2004. pour les sciences

La communication selon Bourdieu. Jeu social et enjeu de société, 2005.

Chez d'autres éditeurs: La communication au travail. Une critique des nouvelles formes de pouvoir dans les entreprises, PUG, 2006 (Nouvelle édition mise àjour et augmentée - ouvrage traduit en roumain). Sciences de l'information et de la communication. Objets, savoirs, discipline, PUG, 2006 (ouvrage collectif).
Introduction à la recherche en SIC, PUG, 2007 (ouvrage collectif).

Le présent ouvrage a bénéficié des apports (critiques, suggestions, remarques ...) de plusieurs lecteurs que l'auteur tient à remercier. Ils trouveront au fil d'une relecture, ici ou là, des réponses directes ou indirectes à leurs interpellations initiales. Ce dernier tient également à remercier les collègues anonymes qui lui ont consacré un peu de leur temps pour répondre à ses questions perfides et l'éclairer sur leurs propres pratiques citationnelles.

Introduction

La routinisation des pratiques de lecture conduit le chercheur vieillissant à ne plus s'intéresser qu'aux petits caractères des bas de page comme si la vérité ne rôdait qu'en ces lieux, dissimulée, rabaissée, honteuse. La lecture obsessionnelle de ces patronymes épinglés telles des médailles, blasons d'une érudition de parvenus, peut s'apparenter à un exercice pervers de savants désabusés qui ne s'intéressent plus qu'aux dessous de la connaissance. Pourtant cette attitude ne révèle pas qu'un simple travers psychologique. Dans ces notes de bas de page réside en effet une véritable vision de l'état du champ de la production scientifique pour peu que l'on appréhende celles-ci sous l'angle des logiques sociales qui les sous-tendent et, indissociablement, de l'attention intentionnée que les agents leur accordent. La mesure très modeste de l'espace occupé par les citations en bas de pagel ne doit donc pas conduire à minimiser leur importance et surtout leur fonctionnalité. Il s'agit au contraire de les saisir comme des pièces centrales pour des productions savantes (articles, thèses, livres, conférences...) qui tirent de leur présence une grande partie de leur signification et de leur valeur. À partir de ces citations se lit l'état d'un champ scientifique, les rapports de domination dont il est le théâtre, les luttes qui se nouent en son sein, la distribution des positions occupées par les agents et, plus important encore, les dynamiques sociales qui conditionnent, stimulent ou entravent la production scientifique, à la condition évidemment de ne pas abstraire celles-ci et de ne pas ignorer leur fonctionnalité pratique. Pour préciser cette thèse et étayer une série d'hypothèses relatives aux logiques citationnelles, l'ouvrage puise ses données à diverses sources en les recoupant. La première et la principale réside dans le

I

Le lecteur observera que l'on amalgame volontairement « note de bas de page» et

« citation », même s'il s'agit évidemment de réalités bien distinctes: les notes de bas de page n'étant pas toutes consacrées aux citations et les citations pouvant être intégrées directement dans le texte.

dépouillement systématique de trois volumes d'Actes de congrès de la SFSIC (Société française des sciences de l'information et de la communication) séparés chacun d'approximativement six années (IXe congrès de 1994, XIIe congrès de janvier 2001, XVe congrès de 2006). Ce choix s'explique par des raisons de stratégie de recherche, plus précisément par la volonté d'étayer un certain nombre d'hypothèses que l'on précisera au fil des analyses. Il s'agissait par exemple de travailler sur l'écart temporel entre les congrès qui, selon toute vraisemblance et sous certaines conditions, devait permettre de saisir l'évolution des positions des agents afin de confirmer ou d'infirmer une hypothèse relative à la fréquence des citations selon la position occupée par le citant et par le cité. La deuxième série de données, complémentaire de la précédente, se résume à deux brefs corpus: un corpus d'articles (une dizaine, sélectionnés aléatoirement, dont cinq de la revue Sociologie du travail et cinq de la Revue française de sociologie) et un corpus de thèse de sciences politiques (une dizaine). On l'aura compris, cette sélection découle du caractère disciplinaire de ces productions et, là encore, se justifie en regard des hypothèses qu'elle permet de tester et qui seront explicitées par la suite. Indiquons simplement que certaines hypothèses initiales relatives aux logiques citationnelles et à la définition des corpus ont été revues et corrigées au fil du travail, non pour être totalement rejetées en raison de leur invalidation, mais parce qu'elles ne pouvaient faire l'objet d'une vérification sans une reformulation visant à en préciser le contenu. La troisième et dernière série de données fonctionne également en complément de la première. Il s'agit d'entretiens, portant sur les logiques citationnelles, qui ont été menés auprès de onze contributeurs ayant participé soit au XVe congrès de 2006, soit au XIIe congrès de 2001. Ces entretiens avaient pour but d'approfondir la compréhension des logiques citationnelles en tentant d'objectiver celles-ci non plus sous l'angle factuel des citations et de leurs déterminants, mais à partir des représentations qui, chez les agents, sont associées au fait de citer. On pourrait par malice mais surtout par honnêteté ajouter une quatrième série de données. C'est la connaissance dérivée de sa propre expérience que mobilise le chercheur et qu'il engage de manière plus ou moins contrôlée dans sa démarche. Cette source de connaissance dépourvue de la belle noblesse d'une méthodologie exposée dans quelques précieux manuels n'en est pas moins importante. Citant mais aussi cité, le chercheur participe au jeu citationnel et, sous certaines conditions, en tire un certain nombre d'informations qui modèlent son

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regard et sa propre capacité à problématiser2 l'objet qu'il se propose d'étudier. Ces données émanant de l'expérience interviennent dans le cours du travail de recherche principalement sous deux formes. Agent social, le chercheur « cite », et cette pratique très routinière, constitutive de l'écriture scientifique, le conduit sous certaines conditions à interroger et à prendre pour objet d'étude celle-ci. L'expérience citationnelle s'impose a priori comme une évidence, mais elle se révèle parfois à lui dans une sorte d'étrangeté et d'artificialité liée au caractère déterminé de l'acte de citer qui en fait une réalité bien peu naturelle. Construction symbolique et produit contraint d'un jeu social, l'acte de citer repose sur une structuration d'expérience qui devient ainsi l'objet sur lequel converge le regard du chercheur à partir du moment où celui-ci veut comprendre non seulement comment, en général, les autres agents citent et ce qui le conduit lui-même à citer d'une manière déterminée mais aussi pourquoi, au sein du jeu scientifique, l'acte de citer est si fortement contraint, et les citations revêtent une telle importance stratégique. Pour être plus précis, pour personnaliser davantage le propos, pour esquiver aussi le registre souvent douteux et toujours complaisant de la libre introspection, on indiquera simplement que la propension du chercheur à percevoir ce décalage et, par extension, à identifier le caractère construit et contraint des faits citationnels à partir de son propre vécu pour prendre ensuite l'expérience citationnelle comme objet de problématisation varie selon plusieurs facteurs qui, par hypothèse, se concentrent dans sa socialisation scientifique et dans sa trajectoire.3 Il s'agit en tout cas de prendre l'expérience pour objet des
2

Pour reprendre

une terminologie

foucaldienne,

cf. S. Olivesi, « User et mésuser.

Sur

les logiques d'appropriation de M. Foucault par les sciences de la communication », Les enjeux de l'information et de la communication. La revue du GRESEC, GRESEC, Grenoble, Novembre 2004, pp. 4-6. 3 Ainsi l'auteur de ces lignes est-il porté à citer des «classiques» plus que des contemporains ou que des chercheurs de son propre champ non pas en raison d'une aveugle nécessité, d'un savant calcul ou d'un obscur désir, mais parce qu'au fil de sa socialisation initiale (études en philosophie et en lettres modernes, puis en science politique), il a intériorisé cette manière de citer comme norme et comme valeur sans jamais parvenir à s'en déprendre totalement. Pour un auteur, le jeu citationnel paraît d'autant plus conventionnel voire artificiel qu'il obéit à des normes qui ne sont pas conformes à celles de sa socialisation initiale. En d'autres termes, la socialisation scientifique fonctionne comme opérateur de naturalisation des pratiques et d'acculturation àux normes qui les sous-tendent. Elle modèle la perception des contraintes sociales qui structurent les pratiques pour les transformer en des sortes de normes naturelles qui passent aux yeux des agents pour des évidences partagées. La perception de l'étrangeté de sa propre pratique est donc liée au décalage persistant qui résulte de l'application de normes scientifiques intériorisées au fil de sa socialisation qui

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analyses et de la traiter comme une source d'informations et comme un ensemble de données à exploiter. Ainsi conçue, l'expérience ne renvoie ni à une réalité existentielle ou ni à un dispositif d'expérimentation, mais au jeu social auquel le chercheur participe en tant que simple élément engagé socialement et psychologiquement. C'est la raison pour laquelle elle se définit comme une condition de possibilité de la connaissance ou, en d'autres termes, un transcendantal pratique.4 Plus en aval, cette connaissance émanant de l'expérience nouée par l'agent intervient par les recoupements de données qu'elle permet d'opérer et, surtout, dans l'engagement d'hypothèses interprétatives relatives aux faits enregistrés qui, sans elle, ne pourraient pas revêtir de significations précises. Elle permet ainsi d'affiner le regard porté sur les données, d'appréhender et de traiter les corpus à partir d'hypothèses qui tirent une grande partie de leur pertinence de celleci. On soul~gnera enfin l'existence d'une tension dialectique permanente entre ces données, émanant de l'expérience, qui encourent toujours le soupçon de réintroduire une part d'arbitraire, ne serait-ce que par le caractère parcellaire et plus aléatoire de leur recueil, et des données parfaitement objectives, mais relativement insignifiantes en elles-mêmes, qui peuvent par exemple être extraites d'un corpus soigneusement délimité. Les choix des corpus précédemment évoqués s'expliquent d'ailleurs par une nécessité externe. Leur exploitation suppose une connaissance minimale des champs scientifiques auxquels ils se rattachent. Pour faire bref, à l'analyse formelle et quantitative des citations d'auteurs doit s'adjoindre une analyse plus qualitative consistant à contextualiser les citations pour en dégager la signification relationnelle. Une citation n'est en effet jamais un acte individuel isolé; elle n'est pas non plus l'expression pure et désintéressée d'un esprit transcendant les petites contingences du monde social. Citer, ce n'est pas simplement mentionner, c'est aussi prendre position relationnellement par l'instauration d'un rapport à ce que l'on cite et pour ce que citer signifie à l'égard de tiers (collègues, pairs, étudiants, etc.). La citation est une action dont la signification ressort

ne sont plus en totale adéquation avec les manières de citer propres au champ scientifique dans lequel, par une trajectoire non rectiligne, le chercheur est amené à évoluer. 4 Cf. S. Olivesi, Questions de méthode. Une critique de la connaissance pour les sciences de la communication, L'Harmattan, 2004, ch. 2.

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