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Réflexions d'un monarchiste

De
413 pages

Enthousiasme et illusions de la France et de ses représentants en 1789. — Ce qu’en ont pensé un spectateur ayant l’expérience des pays libres jointe à une connaissance du passe de la France et de notre caractère national. — Un mot de Macaulay sur la violence des révolutions. — Déceptions nées de l’inexpérience et de l’excès même des illusions. — Quelques remarques sur la Législative et le Directoire. — Le 18 Brumaire. — Les coups d’État ne sont pas des effets sans causes.

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Eugène Dufeuille

Réflexions d'un monarchiste

1789-1900

A
MON AMI
ALFRED SOMMIER

AVANT-PROPOS

Les pages que l’on va lire me semblent appeler quelques explications personnelles. Je le regrette vivement car le « moi » m’est aussi odieux qu’il peut être aux autres insupportable. Je cède donc à la nécessité, mais je l’invoque pour mon excuse.

Lorsque, dans les premiers jours du mois de décembre 1897, monseigneur le duc d’Orléans que j’avais l’honneur de servir depuis trois ans comme pendant onze ans j’avais servi son auguste et très regretté Père, le comte de Paris, voulut bien, à ma demande, me rendre ma liberté, je pris deux résolutions. Avant tout, j’étais décidé, puisque j’en sortais de plein gré, à ne pas rentrer dans la mêlée des partis, à ne rien solliciter et à ne rien attendre d’aucun d’eux, bref à ne plus faire de politique militante. Cette sorte de retraite, outre qu’elle me paraissait commandée par la part active que j’avais si longtemps prise à l’action royaliste et qu’elle m’était rendue facile par mon peu de goût des emplois publics, convenait aussi à un homme de cinquante-cinq ans. Ainsi les convenances de l’âge s’accordaient avec les obligations nées de mon passé et les dispositions dominantes de mon humeur. Par contre, je n’étais pas moins résolu à continuer mon attention et mon intérêt aux affaires publiques et ceci, pour des raisons à la fois générales et personnelles.

J’estime que dans les pays où le gouvernement est, en fait et en droit, l’affaire de tout le monde, ceux-là qui ont ou croient avoir quelque chose à dire ont tort de se taire, quelle que soit leur condition. Mêlé, depuis trente ans, non certes par mon mérite, mais par le hasard ou le jeu des circonstances, dans la presse, à côté d’un Président de J’Assemblée nationale et d’un Premier ministre, enfin dans les conseils de deux représentants successifs de la Monarchie française, à la politique générale du pays, il me semblait que cette pratique des hommes et des choses m’avait laissé une certaine expérience qui, ne m’ayant pas été sans profit, pourrait peut être n’être pas sans quelque intérêt pour les autres. Notre amour-propre est un trompeur si habile et si agréable, et il nous est de plus si pénible d’avouer qu’une vie très occupée a été absolument stérile, que je puis me faire d’étranges illusions sur la valeur modeste de mon acquis, et plus encore sur l’avantage d’en faire part au public. En relisant ces pages qui n’ont rien d’inattendu, pas même je l’espère, leur entière sincérité, je me suis, à diverses reprises, demandé, si selon le conseil d’Alceste, je ne devrais pas « me garder de les montrer aux gens ». J’ai cependant passé outre.

Si, des hauteurs de la théorie on descend au terre à terre de la pratique, regardant plus aux actes des hommes qu’à leurs paroles et à leurs idées, on constate que la redite des vérités connues et la répétition des maximes banales se justifient par l’oubli que les particuliers et les peuples en témoignent dans leur conduite journalière.. Et puis, selon le mot de Victor Cousin, enseigner n’est-ce pas un peu rabâcher ? sans compter que du fait de leur jeunesse et de leur inexpérience, les générations qui arrivent chaque année à la vie publique, acceptent comme des nouveautés ce que leurs aînés tiennent, non sans raison, pour des lieux communs. Enfin, bien que je n’aie pas l’impertinence de me croire un meilleur Français que le reste de mes contemporains, et que j’aperçoive trop clairement, pour m’y jeter de gaieté de cœur, le ridicule d’enseigner le patriotisme, j’ai néanmoins cherché, je l’avoue, par la publication de ces pages, à faire œuvre de bon citoyen et à servir une démocratie que l’on ne saurait trop informer si on la désire libre et si on la veut juste.

La Révolution française et les régimes qui l’ont suivie, y compris l’état de choses actuel, les avantages et les inconvénients comparés des deux formes connues et pratiquées en France du gouvernement libre, c’est-à-dire la Monarchie constitutionnelle et la République, la victoire présente ou, si l’on aime mieux, l’avance incontestable de celle-ci sur celle-là, tels sont, avec la démocratie, ses mérites et ses principaux dangers, l’esprit de parti et ses vices, l’opposition et ses limites, les sujets qui ont été l’occasion et qui font l’objet de mes réflexions.

On devine que je ne me suis pas proposé de faire tenir en ces quatre centaines de pages une matière aussi riche et aussi vaste que l’histoire complète de la France de 1789 à 1900. Eût-elle été dans ma pensée, l’entreprise aurait été au-dessus de mes forces. Mon dessein, plus conforme aux habitudes de mon esprit, a été de m’attacher aux événements les plus saillants de cette époque et de dégager, parmi leurs infinies conséquences, celles qui me semblent les moins discutables et les plus utiles à rappeler ou à signaler. J’étais si préoccupé de mettre ces conséquences en tout leur jour, que je n’ai pas hésité à revenir plus d’une fois sur les mêmes faits. Peut-être l’ordre du discours y aura-t-il perdu ? Je ne m’en plaindrais pas si j’avais par là contribué, pour une part moins faible, à l’utilité publique.

Les Français de notre temps, qui ont sérieusement réfléchi sur la Révolution française, ne doivent pas être arrivés sans peine et du premier coup à un jugement ferme et équitable, pour peu surtout qu’ils aient éprouvé, avec quelque souci de l’avenir du pays, un attachement sincère aux institutions libres. Ils ont eu leurs tâtonnements, leurs doutes et leurs tiraillements. C’est qu’en effet l’événement générateur de notre histoire et de notre politique depuis la fin du siècle dernier est souverainement propre à provoquer, au cours de son examen, les opinions et les sentiments les plus divers. Pour qu’au milieu de ce trouble, l’esprit parvienne à mettre quelque ordre dans ce chaos d’impressions successives et contraires, et à se faire un jugement définitif et en fin de compte favorable, certaines conditions préalables sont nécessaires.

Il faut d’abord voir la question sous toutes ses faces, à droite tout autant qu’à gauche, noter sans doute l’inexpérience effrayante des premiers acteurs du drame, mais retenir aussi la mauvaise éducation ou plutôt l’absence de tout apprentissage politique sous l’ancien régime. Avec la part des amours-propres en jeu il faut faire aussi celle des intérêts en feu et en guerre, opposer aux premiers entraînements des uns, les continuelles indécisions du roi, les intrigues de la cour, la résistance aveugle et provocante des royalistes ultras et mettre en regard de l’emportement littéralement furieux des autres, la grandeur et la multiplicité des périls au dedans et au dehors, les regrettables précédents de la monarchie absolue et, par-dessus tout, la poussée du mouvement de 1789 qui, disciplinable à son origine, n’avait pas tardé, sous l’action des circonstances, à prendre le caractère d’une véritable force élémentaire. Sans cesser de réprouver des crimes aussi nuisibles qu’odieux, puisque leur souvenir a contribué à la destruction de la République directoriale et, chose plus grave, à un long ajournement de la liberté, il faut encore se répéter après Madame de Staël et Macaulay que « la violence d’une révolution correspond au degré de mauvais gouvernement qui l’a produite ». Il faut enfin se dire, non pour se donner après coup une consolation, mais parce que l’histoire nous l’apprend, que si la Révolution française avait trouvé un terrain mieux préparé, elle aurait sans doute commis moins d’excès, perdu moins de temps et détruit moins de forces, mais que la fondation d’une société égale et d’un gouvernement libre a été partout et toujours une œuvre de longue haleine, grosse de difficultés et de périls et sujette à d’inévitables accidents.

..... Nil sine magno
Vîta labore dedit Mortalibus

Par ces diverses alternatives, j’ai successivement passé, et ces réflexions, je me les suis faites. Tour à tour la Révolution m’a attiré et m’a éloigné ; elle n’a jamais cessé de me préoccuper. J’ai eu contre elle des défiances et des colères qui ont été particulièrement vives au lendemain de nos malheurs de 1870-1871, et, de ces malheurs je l’eusse rendue volontiers responsable. Ce n’est pas que j’en voulusse aux hommes de 1789 de ce qu’ils avaient alors voulu ; tout au contraire. N’appartenant pas à une classe qui avait des privilèges à regretter ou à revendiquer, épris d’ailleurs de justice, profondément attaché à la liberté de conscience et partisan résolu du gouvernement libre, il y aurait eu de ma part à désavouer leurs généreuses intentions, autant d’inconséquence que d’ingratitude. Mais il me semblait que, par son inexpérience, qui n’était cependant pas sans excuse, par sa mauvaise méthode et enfin par ses procédés odieux de gouvernement, la Révolution française avait ajourné ou compromis justement une partie des biens dont la possession m’était chère. Et puis, le développement graduel, constant et pacifique de la Révolution de 1688 en Angleterre, me dérobait en partie la vue ou affaiblissait en moi le souvenir des longs efforts et des violences, des chutes et des relèvements qui avaient précédé et préparé cet acte libérateur et définitif.

Aujourd’hui, l’œuvre civile et sociale de 1789 compte plus de cent ans d’existence, la pratique du gouvernement libre sous la forme monarchique et républicaine a rempli près des trois quarts du siècle finissant, et cette pratique a de plus créé des précédents, des habitudes de discussion et généralisé le besoin de contrôle. Il est donc permis, sans encourir le reproche d’un trop facile ou trop prompt optimisme, d’envisager avec plus de calme la Révolution française et de penser qu’elle a atteint son double objet : fondation d’une société égale et d’un gouvernement libre. Cet état d’esprit à son égard, est en tout cas le mien.

Sans aucune animosité contre ses représentants, officiels, je ne me défends pas d’un naturel éloignement à l’endroit du pouvoir personnel, que je tiens d’ailleurs pour un véritable anachronisme dans la France actuelle. Il ne me paraît pas, cependant, que j’aie manqué d’équité dans mes réflexions sur les deux Empires napoléoniens, et, en particulier sur le second, qui, infiniment moins glorieux et aussi infiniment moins despotique, a été si fatal à la grandeur de notre pays. Je ne crois pas non plus, malgré un attachement raisonné aux institutions libres, avoir fait preuve d’indulgente partialité à l’égard de la Restauration, de la monarchie de Juillet et de la deuxième République. Ce serait plutôt le reproche contraire que l’on pourrait m’adresser. Si je le mérite, c’est que j’ai cédé, à mon insu, au regret de leur chute et que l’on est enclin à demander plus, abstraction faite des nuances qui les peuvent séparer, à des coreligionnaires politiques, soit que l’on souffre davantage de leurs fautes ou que l’on soit plus jaloux de leur bon renom.

A l’encontre d’une opinion très répandue, je continue à croire que, théoriquement, la monarchie constitutionnelle est un système de gouvernement supérieur à la République, et que pratiquement, bien que cette fois la République compte un règne ininterrompu de trente années, la monarchie eût convenu et conviendrait mieux à la France. Si je demeure ferme en ce double point, ce n’est pas parce que le spectacle de l’antique et glorieuse maison capétienne protégeant le développement de nos libertés et l’évolution de notre démocratie, comme elle a aidé à la formation de notre unité territoriale et à l’ascension du Tiers État, serait un plaisir d’esprit et un juste sujet d’orgueil national. Ce n’est pas non plus par une fidélité d’amour-propre ou de point d’honneur à une cause que j’ai si longtemps défendue, et c’est encore moins par honte d’avouer publiquement une longue erreur, car je ne sais vraiment pas si la pensée de se donner comme infaillible n’est pas, pour une créature humaine, aussi extravagante que la prétention de se croire immortelle. J’ai appuyé mon opinion sur des raisons et non sur des sentiments. Pour peu qu’il ait réfléchi, le lecteur ne trouvera sans doute pas la thèse nouvelle, mais pour peu aussi qu’il ait l’esprit libre, il lui accordera peut-être quelque attention.

Tout en estimant la monarchie constitutionnelle préférable à la République, et tout en regrettant par suite qu’elle ne soit pas le gouvernement de la France, je tiens aussi pour incontestable que l’heure manquée par elle en 1873 n’apparaît pas encore, loin d’être revenue. Les motifs divers qui ont permis à la République de distancer sa rivale, — compétition napoléonienne, préjugés d’une partie de la nation la plus remuante et la plus nombreuse, fautes des partis et accidents des régimes monarchiques, — subsistent dans leur ensemble. Si le temps a pu en affaiblir quelques-uns, il en a fortifié d’autres et il en crée de nouveaux. De toute évidence, l’opinion publique n’est pas à un changement radical de l’état de choses actuel, et, sans la faveur de cette souveraine maîtresse, que peut-on ? On ne rétablira la monarchie ni par la ruse ni par la force. La démocratie ne se laisserait pas faire. Une opposition révolutionnaire des royalistes ne peut manquer d’aboutir à l’une quelconque de ces conséquences, toutes également funestes à la cause qu’ils se seraient proposé de servir par ce procédé : ou leurs efforts se perdraient dans l’indifférence publique, ou ils feraient contre eux l’union des républicains sans distinction, ou enfin ils seconderaient le jeu de quelque agitateur populaire, lequel, au lendemain de son succès, n’aurait rien de plus pressé que de répudier la monarchie et de désavouer ses partisans.

Selon moi, la monarchie constitutionnelle n’a chance de revenir, et, une fois revenue, de durer, que si, la République périssant par le vice de son principe ou succombant sous le poids de ses propres fautes, sa mort, de l’aveu même du parti républicain ne saurait être, de près ni de loin, imputée aux manœuvres d’une opposition sans scrupule.

Certes un prétendant pourrait, de sa personne et avec l’appui de ses fidèles, engager une campagne à fond contre la République et pratiquer contre ce régime l’opposition révolutionnaire que les républicains ne se sont pas fait scrupule jadis de faire à la monarchie. Il pourrait aussi suivre et recommander une conduite toute contraire. Aussi qu’eût on pensé, me suis-je parfois demandé, d’un prétendant qui se serait avisé de tenir aux Français à peu près ce langage ? « Vous voulez fonder sur une société égale et démocratique un gouvernement libre ; je le veux comme vous. C’est de plus votre avis que vous mènerez à bien, par le moyen des institutions républicaines, cette entreprise aussi noble qu’elle est nécessaire ; ce n’est pas le mien, et, pour des raisons qui n’ont rien de personnel, quoique mon métier soit d’être royaliste. Sur notre désaccord, l’événement prononcera. En attendant, poursuivez votre expérience. Je demande à mes amis de ne vous susciter, de propos délibéré, aucune difficulté, et de prendre pour règles de conduite l’intérêt du pays et le respect des conditions fondamentales de tout gouvernement libre. Si, comme je le crois, vos efforts n’aboutissent pas, souvenez-vous que je serai comme je le suis aujourd’hui, à la disposition de la France. Alors nous reprendrons ensemble l’entreprise et je compte que vous me rendrez le concours que, sur mon ordre, mes amis vous auront iprêté. »

Il n’est pas probable que ce petit discours eût reçu de l’ensemble des royalistes une approbation chaleureuse. On n’eût pas manqué d’y voir une défaillance, peut-être même le langage de l’abdication. Mais ne dit-on pas tout contre tout, et les partis qui n’ont plus le pouvoir et qui l’attendent sont-ils jamais à court de reproches plus ou moins justes à l’adresse de leurs chefs ? Reste à savoir ce qu’en eût pensé la majorité du pays et si la cause de la monarchie en aurait beaucoup souffert.

Quoi qu’il en soit, la façon, qui est la mienne, de considérer aujourd’hui la monarchie comme une réserve éventuelle de la liberté, impose certains devoirs à ses partisans et pose des limites à l’esprit de parti. Ces frontières et ces obligations, j’ai essayé de les indiquer sans partialité. Devant ceux, s’il s’en rencontrait, qui seraient tentés de me trouver trop restrictif, ou de faire remarquer que j’interdis aux autres ce que je ne me suis sans doute pas refusé naguère, je suis prêt à prendre toute ma part du blâme. J’y suis d’autant plus prêt qu’en blâmant certains excès de l’esprit de parti et les partis pris de certaines oppositions, je n’ai pas cherché à me donner des airs de petit saint ni même, encore que le temps présent aurait pu m’en fournir plus d’un précédent éclatant, à faire payer aux autres mes vivacités passées. Il m’a d’ailleurs toujours paru qu’un bon citoyen ne doit pas recourir à l’emploi des moyens révolutionnaires contre un régime où la presse, les élections, la tribune sont libres, et le Parlement prépondérant, d’autant plus que ce devoir, en ce qui regarde les monarchistes, s’accorde avec le soin bien entendu de leur cause et l’intérêt général.

Sans doute la question du gouvernement qui convient le mieux à la France n’est pas une question indifférente et encore moins négligeable. Elle ne peut pas cependant retenir indéfiniment l’attention d’un pays et fournir à la polémique des partis un éternel aliment. D’autres problèmes existent qui sont plus pressants et plus importants à résoudre. Ne faut-il pas avant tout élever et instruire la démocratie française ? Elle est aujourd’hui non pas au figuré, mais à la lettre, le grand moteur du pouvoir, et son existence, ne l’oublions pas, est désormais indépendante de toutes les formes politiques. La République peut passer, la Monarchie peut revenir et passer à son tour ; l’état démocratique de notre société ne passera pas.

Dans ces conditions, imagine-t-on une œuvre plus urgente et plus considérable que le soin de former cette démocratie au respect de la justice, à la soumission aux lois, et, lui donnant foi en l’efficacité pratique de la liberté et de l’association, de l’aider ainsi à discipliner les mouvements de sa force encore trop souvent indocile ? D’autant que le jour où la démocratie sera devenue une personne sciemment libérale et sincèrement juste, la question de monarchie et de république perdra encore de son importance relative, la seule qu’elle possède en réalité, car si la monarchie constitutionnelle est une des formes du gouvernement libre, la meilleure, à mon sens, pour la France, elle n’en est pas l’unique.

Enfin, si le patriotisme nous tient les yeux ouverts sur les grands changements qui se sont accomplis depuis trente ans en Europe et à notre préjudice, il ne peut nous les fermer sur les révolutions diverses qui s’opèrent ou se préparent dans le reste du monde. Avec le mouvement si malheureusement lent de notre population, et le progrès si effrayamment rapide de l’alcoolisme, quelle figure notre race est-elle appelée à faire devant ce futur univers ? Aux difficultés présentes qui nous environnent et nous pressent, accrues des dangers plus ou moins prochains qui nous menacent, ne semble-t-il pas à tout le moins superflu d’ajouter des divisions intérieures et des violences de partis aussi disproportionnées à leur objet ou à leurs causes, qu’elles sont funestes à la constitution déjà ébranlée de la nation ?

La religion nous dit dans ses enseignements, que si les hommes pensaient à leurs fins dernières, ils ne pécheraient pas. En souhaitant que la considération des périls auxquels la France est exposée dans sa richesse et dans sa force, ait cette même vertu préventive et qu’elle la fasse sentir aux partis politiques, je ne crois pas, bien que le gros de la nation soit heureusement indifférent à l’agitation de ces partis, faire un vœu dépourvu d’utilité, ni surtout d’à propos.

EUGÈNE DUFEUILLE.

Paris, août 1900,

PREMIÈRE PARTIE

Enthousiasme et illusions de la France et de ses représentants en 1789. — Ce qu’en ont pensé un spectateur ayant l’expérience des pays libres jointe à une connaissance du passe de la France et de notre caractère national. — Un mot de Macaulay sur la violence des révolutions. — Déceptions nées de l’inexpérience et de l’excès même des illusions. — Quelques remarques sur la Législative et le Directoire. — Le 18 Brumaire. — Les coups d’État ne sont pas des effets sans causes. — Ceux qui les préparent ont aussi leur responsabilité. — Le génie de Napoléon et sa gloire militaire suffisent-ils à expliquer la popularité du régime et l’oubli de la liberté ? — Napoléon appartenait à la Révolution. — Premières réflexions sur la Restauration, la Monarchie de Juillet, la seconde République et le second Empire. — Découragement croissant des bons citoyens né des échecs successifs de la liberté. — Il est à son comble après nos malheurs de 1870-71. — Un écrivain de la Revue des Deux Mondes s’en fait l’interprète. On s’en prend à la Révolution française. Aurait-elle faire banqueroute ?

Aucun événement politique de notre histoire n’a suscité des espérances aussi générales et aussi vives, ni mis au cœur d’un aussi grand nombre d’êtres humains une foi plus ardente en l’avènement de la justice et dans le règne prochain de la raison, que ne le fit, à la fin du siècle dernier, la réunion à Versailles des États Généraux. Les Français d’alors ne crurent pas seulement apercevoir la terre promise ; ils la sentirent sous leurs pieds. Ils étaient tout à fait convaincus que, moyennant quelques formalités et certaines précautions, dont les unes leur paraissaient aussi faciles à remplir que les autres le seraient à trouver et par conséquent à prendre, ils s’en assureraient rapidement et pour toujours la tranquille et féconde possession.

On ne saurait mieux peindre l’impatience de leurs espérances, l’impétuosité de leurs sentiments et de leurs désirs, et malheureusement aussi leur inexpérience politique, qu’en leur appliquant ce que Bossuet a dit de la jeunesse en termes d’une si poétique éloquence : « Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne lui permet rien de rassis ni de modéré, » Elle fait tout par une chaleur inconsidérée, et comme elle ne se plaît que dans le mouvement, elle est indisciplinée. « Elle n’a point encore — poursuit Bossuet — l’expérience des maux du monde ni des traverses ; de là vient qu’elle s’imagine qu’il n’y a point de dégoût, de disgrâce pour elle. Comme elle se sent forte et vigoureuse, elle bannit la crainte, et tend les voiles de toutes parts à l’espérance qui l’enfle et la conduit. » Et cette foi enthousiaste en l’avenir, qui animait au plus haut point les États Généraux, n’était pas limitée à la nation française ; elle s’étendait à tout ce qui, dans le reste du monde civilisé, avait des lumières et de la générosité.

Assurément de telles dispositions, tout à l’honneur du grand cœur de la France, l’étaient moins à l’éloge de sa clairvoyance. Personne ne paraissait voir les obstacles que les États Généraux rencontreraient du côté des choses et de la part des hommes pour leurs projets de rénovation sociale et politique. Fonder une société sur l’égalité et un gouvernement sur la liberté, dans un pays où depuis des siècles le privilège était à peu près partout et la liberté nulle part, c’était là une entreprise hors de l’ordre commun. Plus nécessaire encore et plus favorisée par les mœurs publiques, elle n’en aurait pas moins été très difficile à mener à terme. A supposer même, par impossible, qu’elle ne dût pas se heurter aux préjugés et aux passions des uns, soulever contre elle les abus et les privilèges des autres et mettre en éveil ou en garde le point d’honneur si chatouilleux de tous, ses difficultés intrinsèques auraient suffi à exercer l’habileté patiente de réformateurs expérimentés. Or, ce sens du réel et du possible, cet esprit de transaction, cette nécessité de donner du temps au temps, bref cet ensemble de dons naturels et de qualités acquises, sans lesquels on ne saurait faire une œuvre politique durable, étaient-ils très répandus parmi les députés des États ? On savait d’eux qu’ils étaient animés des plus généreux sentiments, que d’aucuns étaient diserts et que la plupart, grands raisonneurs, avaient la passion des idées générales et abstraites. Les circonstances, faut-il le dire ? exigeaient plus et mieux. Mais où et comment auraient-ils pu acquérir cette éducation politique qui était si nécessaire ? Dans les livres ? Les traités, même les plus renommés pour le sens de leurs auteurs, n’ont pu en aucun temps — et ceux du XVIIIe siècle le pouvaient moins encore — suppléer aux leçons de l’expérience ou aux avantages de la pratique. La monarchie avait formé des diplomates, des administrateurs habiles et de grands capitaines ; ceci dit, elle n’avait été rien moins qu’une école de liberté.

Loin de nous, bien entendu, un parti pris quel conque contre le passé de la France. Ce qui a duré pendant des siècles a eu sa raison d’être ; les sociétés du moyen âge et de l’ancien régime, pour n’être pas la nôtre, ont répondu comme la nôtre aux besoins et aux mœurs du temps. Il s’y est fait dans l’ordre diplomatique, militaire et administratif, dans le domaine des arts et des lettres, des efforts admirables. Les uns, en fondant l’unité territoriale de la France, ont permis à la monarchie de jouer un rôle prépondérant, les autres ont acquis à l’esprit français une autorité presque sans partage en Europe. Mais à côté de la lumière l’ombre, et une ombre épaisse. Les cent cinquante et quelques années qui ont précédé l’avènement de Louis XVI au trône sont aussi riches en maximes et en exemples du plus violent arbitraire que pauvres de traditions libérales et de traits d’indépendance locale. A la mort de Henri IV, le caractère de la royauté subit une altération qui est extrême à la mort de son petit-fils. La raison d’État du cardinal de Richelieu, telle qu’elle a été pratiquée, et le principe d’unité religieuse avec les moyens terroristes employés à son triomphe, ont perverti dans les esprits les idées de justice et ruiné la notion du droit individuel. Ils ont appris que la raison du plus fort est toujours la plus forte et l’enseignement a porté ses fruits.

Imaginez un observateur impartial, initié aux choses politiques, et joignant à une intelligence de notre histoire la connaissance du tempérament général de notre peuple et de la complexion de ses diverses classes, et demandez-vous, s’il s’était rendu à Versailles en même temps que les députés des États, quels auraient été ses sentiments et ses prévisions. Il aurait assisté, soyez-en sûr, avec plus de trouble que de confiance à cet entraînement des esprits. Les nobles causes du mouvement auraient conquis de prime abord toute sa sympathie, sans bannir de son âme la tristesse que la prévision de profondes déceptions, inévitables suites de si hautes espérances, y eût fait entrer.

Sachant par expérience ce que sont des institutions libres, comment on les fonde, par quels moyens on les maintient, et de l’appui de quelles habitudes elles ont besoin, il n’eût pas tardé à découvrir que les idées et la méthode nécessaires au succès de ces sortes d’établissement manquaient presque autant aux députés des trois ordres qu’au pays les mœurs de la liberté. Averti par notre histoire des haines que des siècles l’inégalité fiscale et sociale avaient déposées dans l’intime des cœurs et par l’auteur de l’Esprit des Lois que « la noblesse regarde comme la souveraine infamie de partager la puissance avec le peuple », il n’eût pu faire grand fond sur la durée et sur la solidité de l’union dont il était le témoin. Vienne le moindre vent contraire, et il en soufflerait de tous les coins de l’horizon, cette bonace ferait vite place à la tempête et ce changement violent irriterait d’autant plus qu’il n’avait pas été prévu. A ces premiers motifs de réserve, d’autres aussi troublants n’auraient pas tardé à s’ajouter.

On reconnaissait au roi Louis XVI un cœur plein de bonté, mais on lui savait aussi, et plus peut-être encore, une volonté pleine de faiblesse. Son souci du bonheur de ses peuples était très sincère. Des mots heureux en portaient témoignage. Mais chaque fois que, voulant passer des paroles aux actes, il avait choisi des hommes et arrêté des moyens à cette fin, soit complaisance aux intrigues des courtisans, oreilles trop ouvertes aux plaintes des privilégiés, ou bien fatigue de sa volonté, il n’avait pas tardé à renoncer aux moyens et à rejeter les instruments. C’est un grand malheur, par les temps de révolution, lorsque les chefs d’Etat ne savent ni où ni jusqu’où ils veulent aller, et lorsqu’ils avancent pour reculer ensuite, sans qu’il soit possible de donner de leur va-et-vient d’autre explication que le flottement dans les vues ou l’indécision du caractère, la pire des politiques étant alors de n’en point avoir.

Dans les mois qui précédèrent la réunion des États Généraux à Versailles, on n’avait vu prendre au roi et à ses ministres aucune de ces mesures propres à inspirer à la nation et à ses mandataires ce sentiment nécessaire que le gouvernement se rendait compte de l’importance de l’événement et qu’en ayant prévu les suites possibles, il était sur ses gardes Ce fut là une inqualifiable négligence ; n’eùt-elle été que le fruit de la légèreté, elle n’en aurait pas été moins inquiétante pour l’avenir. On ne se doutait pas du danger.

L’événement cependant, par sa nouveauté, par les conditions et le lieu où il se produisait, aurait dû attirer la sollicitude d’un pouvoir doué d’un sens politique même moyen. Près de deux siècles avaient passé depuis la dernière réunion des États Généraux, et en quel temps et en quel endroit avait-on convoqué les nouveaux ! Au milieu d’une effervescence générale des esprits, à la fin d’un siècle où l’on avait tout remis en discussion et en cause, à Versailles, c’est-à-dire aux portes de la Capitale où tant d’éléments explosifs et tant de matières combustibles étaient entassés et prêts à prendre feu à l’approche de la première torche. Et ces États arrivaient avec des mandats précis et des volontés réformatrices que la chaleur et la poussée de l’esprit public ne leur permettraient pas d’abandonner.

Avait-on pu se flatter à la cour que tout se passerait sans difficulté et sans éclat, et que si des embarras et des conflits surgissaient, on en aurait raison avec le prestige de la monarchie et la popularité du roi ? A défaut d’un souvenir même confus de ce qui avait eu lieu jadis avec les États Généraux, le bon sens aurait dû avertir les conseils du roi qu’une assemblée de douze cents membres ne pouvait être abandonnée à elle-même, que si elle n’était pas dirigée par le pouvoir, elle irait à l’aventure au gré des craintes et de passions de sa majorité, et que finalement elle tirerait tout à soi, le gouvernement et le roi. Si incroyable qu’il soit, le fait est que les députés des trois ordres étaient à Versailles et que le roi ni ses ministres n’avaient arrêté aucun programme ni pris aucune précaution. Ils allaient au petit bonheur. C’était toujours la même légèreté et le même laisser-aller, avec cette différence aggravante que jamais les circonstances n’avaient été aussi nouvelles. Et pourtant on avait eu les querelles avec le Parlement et l’agitation à laquelle ces démêlés avaient donné lieu. La police du temps ne pouvait ignorer que depuis plusieurs années déjà des clubs s’étaient ouverts à Paris, et Louis XV avait plus d’une fois déclaré que si les choses pourraient durer autant que lui, il ne voyait pas comment son successeur s’en tirerait. A défaut de ces signes précurseurs et de ces avis significatifs, comment, dans l’entourage du roi, personne n’avait-il pu se dire avec Mirabeau que, « sous la pression des circonstances, les esprits les plus sages passent les limites de la modération, et qu’un peuple irrité se précipite vers des excès dont la première idée l’eût fait frémir » ?

L’observateur tel que nous l’avons imaginé, et tel sans doute qu’il a dû se rencontrer alors, n’ayant pas été atteint par l’ivresse contagieuse de nos pères, n’aurait pas partagé, quels que fussent ses vœux, leur touchante foi dans un succès immédiat et complet de leurs espérances. Moins encore il eût compté que les hommes qui n’avaient pu conduire les affaires avec toutes les ressources de l’autorité royale incontestée, se montreraient plus habiles avec une assemblée de douze cents députés livrée à elle-même. Mais, distinguant dans l’œuvre à accomplir par les États généraux, entre la partie politique proprement dite et la partie sociale et civile, c’est-à-dire, d’une part, entre la suppression des abus, privilèges, servitudes personnelles, inégalités devant la loi, devant l’impôt et les emplois publics, et d’autre part, l’organisation des pouvoirs publics avec leurs limites et leurs rapports, il n’aurait eu, sur la réussite de la première partie de l’entreprise, aucun des doutes raisonnés que lui eût inspirés la bonne issue de la seconde. La raison de ce partage dans ses prévisions et dans son jugement, on la devine sans peine. Les esprits et les mœurs étaient non seulement préparés, mais prêts à l’égalité civile et sociale, et bien loin de l’être pour la liberté politique, ils lui étaient plutôt contraires.