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Réflexions sur la question noire

De
180 pages
Le néorépublicanisme, nouvelle idéologie, s'emploie à délégitimer toute revendication de la part des Français de couleur. Il a fait aujourd'hui de l'exhibition médiatique de quelques figures noires une de ses stratégies destinées à occulter l'acuité de la question noire en France. A travers sa réponse à Gaston Kelman, l'auteur rappelle des données fondamentales qui permettent d'apprécier autrement l'intégration républicaine des Français de couleur.
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Réflexions sur la question noire

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen Déjà parus Jean-Pierre AKUMBU M'OLuNA, Libres propos sur les réformes juridiques au Gabon, 2008. Gaspard MUSABYIMANA, Rwanda: le mythe des mots. Recherche sur le concept « akazu » et ses corollaires, 2008. Pierre MANTOT, Le projet de société des Matsouanistes, 2008. Juste Joris TINDY-POATY, À propos de l'œuvre de Pierre Claver Akendengué, 2008. Jean-Alexis MFOUTOU, La langue française et le fait divers au Congo-Brazzaville, 2008. Edna DIOM, Côte d'Ivoire. Un héritage empoisonné, 2008. Askandari ALLAOUI, Mise en place de politiques éducatives locales dans la postcolonie de Mayotte, 2007. Pierre MANTOT, Les Matsouanistes et le développement, 2007. Jean-Loup VIVIER, L'Affaire Gasparin, 2007. Véronique Michèle METANGMO, Le Zimbabwe. Aux sources du Zambèze, 2007. Ghislaine Nelly Huguette SATHOUD, Le Combat des femmes au Congo-Brazzaville, 2007. Maxime Anicet DJEHOURY, La guerre en Côte d'Ivoire, 2007. Louis Naud PIERRE, Haiti, les recherches en sciences sociales et les mutations sociopolitiques et économiques, 2007. Mbog BASSONG, Esthétique de l'art africain, symbolique et complexité, 2007. Mosamete SEKOLA, L'Afrique et la perestroïka: l'évolution de la pensée soviétique sous Gorbatchev, 2007. Ali SALEH, Zanzibar 1870-1972 : le drame de l'indépendance, 2007. Christian G. MABIALA-GASCHY, La France et son immigration. Tabous, mensonges, amalgames et enjeux, 2007. Badara Alou TRAORE, Politiques et mouvements de jeunesse en Afrique noire francophone, le cas du Mali, 2007. Pierre MANTOT, Matsoua et le mouvement d'éveil de la conscience noire, 2007.

Jean-Roger ZIKA

Réflexions sur la question noire
Réponse à Gaston Kelman

L'Harmattan

DU MÊME AUTEUR

Démocratisme et misère politique en Afrique, L'Hannatlan, Paris, 2002.

À mon père qui aurait tant aimé que je lui apprenne à lire et à écrire.

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05303-8 EAN : 9782296053038

REMERCIEMENTS Je voudrais remercier tous les collègues et amis qui, sans nécessairement partager mes vues, m'ont fait part de leurs remarques et observations toujours stimulantes. Ils se reconnaîtront ici sans qu'il soit besoin de les citer. J'espère m'être montré digne de l'attention qu'ils m'ont accordée et du temps qu'ils m'ont consacré.

Avant-propos

Être noir et Français!

Une idéologie, qu'on pourrait qualifier de "nationalrépublicanisme" domine désormais l'espace politicomédiatique en France. Elle prône la méritocratie, mais s'inquiète en même temps que cette dernière favorise la promotion des minorités visibles. Arguant de l'égalité républicaine, elle conteste de manière systématique la légitimité de toute mesure ou action susceptible de s'attaquer aux discriminations que subissent les "Français de couleur". De ce fait, le national-républicanisme a entrepris, à travers la défense d'un universalisme abstrait, un travail de sape contre le processus d'intégration des minorités visibles de Francel. Pour les tenants de ce néo-républicanisme, la France ne saurait reconnaître dans son pacte social des groupes identitaires mais seulement des individus, c'est-à-dire des êtres humains déracialisés, asexués et dépouillés de toute appartenance religieuse ou culturelle. C'est pourquoi toute
1 - Sur les promoteurs de cette idéologie, on lira: "Les Néo réacs", Nouvel Observateur, Hebdo, n02143 du 1/12/2005.

revendication émanant des Français de couleur relève à leurs yeux du "Communautarisme". Que les Noirs réclament la reconnaissance de l'esclavage comme crime contre l'humanité, qu'ils protestent contre la loi sur des soi-disant bienfaits de la colonisation, ou qu'ils dénoncent les discriminations raciales qu'ils subissent? Le verdict reste invariable: "communautarisme". Les mesures institutionnelles assimilées à la "discrimination positive" sont ainsi constamment décriées. Elles inciteraient, nous dit-on, les groupes ethniques à la "tentation du repli sur leur identité" parce que de telles mesures en viennent à "inverser l'ordre des privilèges" en leur faveur2. D'ailleurs, s'il existe des injustices à corriger, elles ne sont pas, semble-t-il, imputabfes à la République. De sorte qu'''il est abusif de dénoncer un racisme institutionnel" parce que "la loi est indifférente à la couleur de la peau" et que "l'État recrute équitablement dans la fonction publique"3. D'aucuns soutiennent même, s'agissant de la discrimination à l'embauche, que la relégation des Noirs dans des métiers subalternes tient à leur fatalisme atavique et à leur manque d'esprit d'initiative. Ainsi, d'après G. Kelman, les Noirs de France se seraient faits à l'idée qu' "un Noir en France, ça travaille pour vivre; ça fait ce que ça trouve, ça ne choisit pas". Si donc les Noirs en France se retrouvent souvent dans
2 - Alain Gérard Slama, "Contre la discrimination Pouvoirs, n° 111, novo 2004, p. 134 sS. positive" in

3 - Géraldine Faes et Stephen Smith, Noir et Français, Editions du Panama, 2006, p. 409. 10

Paris,

des "boulots alimentaires", des "boulots à nègre", la faute en incombe non pas à la République c'est-à-dire à un racisme institué, mais à l'état d'esprit caractéristique des Noirs eux-mêmes, à leur tendance au repli identitaire4. Largement médiatisés, les promoteurs du nationalrépublicanisme sont désormais les voix autorisées pour dire en France la vérité sur le sort des minorités issues de la colonisation. Ils propagent partout l'idée que la nation s'est de nos jours totalement dégagée de l'idéologie coloniale, une idéologie qui avait conduit à inscrire juridiquement l'infériorité de l'homme de couleur dans ce qu'on a appelé le Code noir ou plus tard le Code de l'indigénat, de sorte que le procès de la colonisation qui se poursuit aujourd'hui, par exemple à travers l'exigence d'un devoir de mémoire par les Français de couleur, ne viserait plus qu'à maintenir les Français dans la contrition et la repentance. Il n'aurait, nous dit-on, qu'un seul but: "exiger de la France, de la République et des Français qu'ils expient ce huitième péché capital traqué avec obstination dans les moindres replis de la conscience nationale: notre passé colonial et son héritage"5. Le triomphe des droits de 1'homme aurait donc, semble-t-il, entièrement liquidé la mentalité coloniale au point que les Français issus de la colonisation jouiraient aujourd'hui de l'égalité des chances au même titre que les autres citoyens. C'est donc à tort que les Noirs de France
4 - Gaston Kelman, Je suis noir et je n'aime pas le manioc, Paris, Max Milo Éditions, 2003, p. 85. 5 - Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, Flammarion, 2006, p. 7. Il

continueraient à se sentir discriminés. Leurs revendications, au titre de minorité exclue et marginalisée, ne seraient plus fondées. Pourtant, paradoxalement, la diaspora noire française est aujourd'hui plus vindicative que jamais. Une conscience noire vient de s'éveiller qui dénonce publiquement les discriminations raciales et revendique une participation pleine et entière à la vie de la nation. Qu'il s'agisse de Christiane Taubira, en lutte contre le déni de mémoire, de I'humoriste Dieudonné, qui fustige le traitement inégal des minorités, ou des soulèvements des jeunes des banlieues contre leur marginalisation ou encore de l'émergence du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires), décidé à défendre les droits bafoués des Noirs de France, tout atteste la persistance du sentiment de discrimination chez les Français de couleur. A leurs yeux, l'égalité citoyenne dont se réclame la République reste illusoire. La preuve en est que les Noirs continuent à symboliser au sein de la nation la figure de l'étranger, celle de l'immigré venu d'ailleurs qui doit encore conquérir la reconnaissance de son droit de cité en France, une France qui s'inquiète par exemple d'être représentée par des sportifs de couleur. À quoi tient donc ce malentendu sur l'intégration républicaine des minorités noires de France? Pourquoi des mesures sociales ou des dispositifs législatifs qui leur paraissent relever de l'idéal de justice sont-ils dénoncés, au nom du même idéal, comme un régime de faveurs indues et une incitation au communautarisme ? -Autrement dit: comment comprendre que la question de la reconnaissance 12

des citoyens de couleur en France soit devenue aussi polémique?

Le point de départ de ce travail est la lecture d'un livre, précisément celui de G. Kelman, Je suis noir et je n'aime pas le manioc (JSN)6. Ce livre traite de l'intégration républicaine des Noirs en France et il est supposé dénoncer les discriminations raciales qu'ils subissent. Au nom du républicanisme, l'auteur y fustige non seulement ce racisme ordinaire que chacun côtoie sans jamais en mesurer les dégâts réels, mais également l'exclusion sociale, scolaire et professionnelle qui touche toujours la même catégorie de personnes. Il faut savoir gré à l'auteur d'avoir apporté son témoignage de victime dans ce procès public contre une drôle de justice sociale, qui s'accommode de la discrimination raciale et préserve 1'hégémonie de la même classe de citoyens. Les positions publiques de l'auteur ont permis de lever certains tabous qui condamnaient parfois le Noir à souffrir en silence. En tout cas, elles ont mis en évidence qu'un racisme peut en cacher un autre, et que le racisme au quotidien ne doit pas faire oublier les injustices subies aussi par 1'homme de couleur dans le système de répartition des biens sociaux. Toutefois, emporté par son idéalisme républicain,

- Dans le prolongement de ce livre, l'auteur a publié chez le même éditeur, Au-delà du Noir et du Blanc. (ANB), Paris, 2005 et Parlons enfants de la patrie (PEP), Paris, 2006 où l'auteur s'en prend à son tour à l'idéologie libertaire que symbolise Mai 68.
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6

l'auteur a, nous semble-t-il, échoué dans sa tentative de rendre raison des discriminations qu'il dénonce, et nous nous sentons en profond désaccord avec lui quand nous lisons par exemple qu' "en l'état actuel des choses, si les Blancs abandonnaient l'Europe aux Africains et s'installaient en Afrique, quelques années plus tard, l'immigration se ferait dans l'autre sens", ou qu'''en Afrique, la jeunesse désoeuvrée ne rêve que d'Europe", ou encore que là-bas, "la jeunesse active s'active dans la corruption" (JSN, p. 143). De sorte que, malgré l'intérêt réel de ce livre, nous le jugeons ambigu et dangereux. Ambigu par son procédé, l'auto-dérision et l'anecdote qui [missent par gommer la gravité des choses, mais aussi dangereux par son orientation, la culpabilisation du Noir, qui apparaît ici comme une victime consentante. Il subirait la discrimination et l'injustice de plein fouet sans coup férir, en se réfugiant dans de "sempiternelles jérémiades sur l'esclavage et la colonisation", ou en se résignant à accepter les métiers subalternes que la société française lui réserve, ou encore en se laissant aller à la fascination de la société occidentale qui attire tant d'immigrés africains. À cela l'auteur ajoute que l'incapacité des nations africaines à relever le défi du développement et de la démocratie serait largement responsable de l'image publique catastrophique que les Noirs donneraient d'euxmêmes. Nous avons le droit de ne pas partager les analyses de l'auteur et de nous en offusquer, mais nous avons le devoir de dire pourquoi nous nous écartons de lui et en quoi nous nous désolidarisons de ses positions. 14

Notre méthode a consisté à dégager les grandes questions qu'aborde G. Kelman pour les soumettre à une autre grille d'interprétation. Nous commençons par en formuler l'enjeu avant de discuter de la thèse défendue par l'auteur. L'ensemble de ce travail comprend huit chapitres qui peuvent être regroupés en quatre thèmes principaux. D'abord, le thème de l'image de l'homme de couleur occupe les deux premiers chapitres. Il est ici question de la représentation du Noir dans le miroir de la société française et des réactions qu'elle entraîne chez les Français de couleur. À l'instar de Sartre qui explorait l'imaginaire antisémite pour rendre compte de l'image commune du "Juif', nous procédons également à une exploration de l'imaginaire négrophobe qui sous-tend lui aussi la représentation publique de l'homme de couleur. Le poids de l'histoire dans le sort des Français issus de la colonisation constitue l'objet des deux chapitres suivants. Ils visent à montrer que l'idéologie coloniale n'est pas morte mais que, contrairement à ce qu' affmne le discours national-républicaniste dominant, elle opère encore de nos jours, de façon certes sournoise, mais efficace, engendrant ainsi de fausses questions et pratiquant de façon tendancieuse une mémoire sélective. Quant aux chapitres cinq et six, ils portent sur le déni de droit qui explique l'indigénisation dans laquelle la nation tente encore de maintenir les minorités visibles du pays. Nous y plaidons la cause des droits fondamentaux de la personne humaine, tels le droit à la libre circulation des hommes ou le droit de chacun à l'équité. 15

Enfm, les deux derniers chapitres envisagent les solutions susceptibles de promouvoir une intégration autrement plus "républicaine" des Afro-français, une intégration sur le double plan institutionnel et symbolique, fondée sur l'idée qu'il est profondément injuste de traiter de façon égale des choses inégales.

I

DE L'IMAGE DE L'HOMME

DE COULEUR