//img.uscri.be/pth/5e5e9369cdbbe17673e56e327987742fc0f9074a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Réfutation de l'éclectisme

De
381 pages
Révolutionnaire et socialiste exalté, Leroux voit dans l'éclectisme rationaliste une doctrine à combattre. Il dénonce la philosophie pure de Victor Cousin et lui reproche de ne pas assez remuer les questions politiques et sociales. Il lui reproche également d'avoir admis la méthode d'observation et d'avoir rejeté la méthode de raisonnement. Il accuse les philosophes éclectiques d'avoir amoindri la psychologie en la coupant de la physiologie.
Voir plus Voir moins

RÉFUTATION DE L'ÉCLECTISME

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui.
Dernières parutions

Charles DARWIN, La descendance de l'homme (1871),2006. 1. G. SPURZHEIM, Observations sur la folie (1818), 2006. J. M. BALDWIN, Le développement mental chez l'enfant (1895),2006. Pierre JANET, L'évolution de la mémoire et la notion du temps, 2006. William JAMES, Les émotions (Œuvres choisies I) (1884-1894), 2006. William JAMES, Abrégé de psychologie (1892), 2006. F. J. GALL, Les fonctions du cerveau (vol. 2 & 3, 1822-1823),2006. John Stuart MILL, La psychologie et les sciences morales (1843), 2006. A. BINET, Introduction à la psychologie expérimentale (1894), 2006. Dugald STEWART, Esquisses de philosophie morale (1793), 2006. Joseph DELBOEUF, Etude critique de la psychophysique (1883),2006. Th. FLOURNOY, Etude sur un cas de somnambulisme (1900), 2006. A. GARNIER, Précis d'un cours de psychologie (1831), 2006. A. GARNIER, La psychologie et la phrénologie comparées (1839), 2006. A. JACQUES, Psychologie (1846), 2006. G. J. ROMANES, L'évolution mentale chez l'homme (1888), 2006. F. J. GALL, & G. SPURZHEIM, Des dispositions innées (1811), 2006. MAINE DE BIRAN, Influence de l'habitude (1801), 2006. J. M. BALDWIN, Développement mental: aspect social (1897), 2006. LÉLUT, L. F., Qu'est-ce que la phrénologie? (1836), 2006. BINET, A., & SIMON, Th., La mesure de développement (1917),2006. F. J. V. BROUSSAIS, De l'irritation et de la folie (1828), 2006. F. PAULHAN, Physiologie de l'esprit (1880),2006. Ph. DAMIRON, Psychologie (1831), 2006. N. E. GÉRUZEZ, Nouveau cours de philosophie (1833), 2006. H. R. LOTZE, Psychologie médicale (1852), 2006. A. BINET, La création littéraire (Œuvres choisies IV), 2006.

Pierre LEROUX

RÉFUTATION

DE L'ÉCLECTISME
(1839)

Introduction

de Serge NICOLAS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. des Sc. Sociales, Pol. et Adm ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa L'Harmattan UaUa L'Harmattan Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

IT ALlE

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
@ L'Harmattan,

2007 ISBN: 978-2-296-02355-0 EAN : 9782296023550

INTRODUCTIONl

Pierre Leroux (1797-1871) naquit à Paris de parents peu aisés. Il commença ses études au lycée Charlemagne et les termina au lycée de Rennes, où ses succès lui avaient valu une bourse du gouvernement. Il fut ensuite admis à l'École polytechnique; mais sa position ne lui permit pas d'y entrer. Son père venait de mourir, sa mère avait quatre enfants sur les bras, et Pierre, qui était l'aîné, devait subvenir immédiatement aux besoins de la famille. Après bien des mécomptes et des déboires, qui ne furent pas sans influence sur ses sentiments et ses opinions, il parvint à se placer comme correcteur dans une imprimerie, où il se distingua par son zèle et son intelligence. En 1824, cette imprimerie s'étant trouvé à vendre, Leroux la fit acheter par un de ses amis et s'en servit pour fonder, avec son ancien camarade Paul Dubois, un nouveau journal: C'etait le Globe, qui représenter si noblement la France moderne en face de la réaction triomphante. Leroux fut à la fois attaché à l'imprimerie comme prote et au journal comme écrivain, et eut à ce dernier titre pour collaborateurs tout ce que l'opposition libérale comptait alors d'hommes distingués: il suffit de nommer le duc de Broglie, Guizot, Rémusat, Jouffroy, Damiron et Duchâtel. Quand les fameuses ordonnances de Char les X parurent, certains rédacteurs prudents inclinaient à les laisser passer sans mot dire. Tel ne fut point l'avis de Pierre Leroux. Il inséra et signa la protestation rédigée dans les bureaux du National et attendit dans les siens que la police vint
1 Cette introduction est fortement inspirée de l'étude sur P. Leroux de M. Ferraz (1877). Socialisme, naturalisme et positivisme. Paris: Didier.

l'arrêter. Son courage profita à ses confrères: ils devinrent ministres, ambassadeurs, tout au moins pairs de France ou députés. Quant à lui, soit qu'il eût plus de savoir que de savoir-faire, soit qu'il eût plus de goût pour la popularité que pour le pouvoir, il resta simple rédacteur de sa feuille. Il semb le pourtant en avoir voulu dès lors à ceux de son parti qui se laissèrent porter aux affaires par le triomphe de leur politique et qui adoucirent les aspérités de leurs doctrines spéculatives pour les faire passer dans les faits. C'est ainsi peut-être qu'il faut expliquer l'évolution qui le jeta, à un certain moment, dans les bras des saint-simoniens, et les attaques qu'il dirigea plus tard soit contre le gouvernement de transaction de Louis-Philippe, soit contre la philosophie conciliante de Victor Cousin (1792-1867). Après avoir rompu avec les disciples de Saint-Simon, dont il ne put souffrir les doctrines impures, et avoir vu le nouveau Globe mourir entre ses mains, Pierre Leroux écrivit successivement dans plusieurs recueils considérables, dans un premier temps dans la Revue encyclopédique puis dans l'Encyclopédie nouvelle qu'il venait de fonder. Son premier grand ouvrage sur la Réfutation de l'Eclectisme (1839) n'est que la réimpression de l'article Éclectisme paru dans l'Encyclopédie nouvelle (tome IV, pp. 462-468, 1838) complété en appendice par des textes parus dans la Revue encyclopédique sur la psychologie de Jouffroy. Il va se faire le pourfendeur de la doctrine éclectique après le fameux ouvrage de Broussais sur l'Irritation et la folie2 (1828) dont la seconde édition parut la même année. Cette parution marque, pour ainsi dire, le premier choc des deux grandes philosophies qui se sont disputé les esprits au dix-neuvième siècle, de la philosophie rationaliste et de la philosophie saint-simonienne. Pierre Leroux, qui représente la dernière n'est pas un simple spéculatif faisant de la philosophie pour en faire: il est, avant tout, un homme de parti qui regarde les divers systèmes comme des moyens à utiliser ou comme des obstacles à vaincre, pour réaliser l'idéal politique et religieux qu'il a conçu. Révolutionnaire et même socialiste exalté, il voit dans l'éclectisme rationaliste une doctrine qui affiche la prétention de réconcilier l'esprit du moyen âge et celui du dix-huitième siècle, l'esprit de l'ancien régime et celui de la Révolution, en faisant à chacun d'eux sa part et en montrant que le devoir et le droit, le spiritualisme ancien et le libéralisme moderne ne sont pas faits pour se combattre, mais pour vivre en bonne intelligence

2

Ouvrage réédité en 2006 chez L'Harmattan.

VI

et se compléter mutuellement: aussi l'attaque-t-iI avec furie. Il croit, en effet, avec son école, que la religion du passé doit faire place à une nouvelle religion et que, sur les ruines du vieil édifice social, doit s'élever un édifice tout nouveau. Voilà ce qui est au fond de la polémique, purement personnelle en apparence, de Pierre Leroux contre Victor Cousin. Ajoutons que Leroux y déploie des qualités que nous n'avons point encore rencontrées chez les autres socialistes, nous voulons dire un talent philosophique sérieux et des connaissances philosophiques étendues. Il est fâcheux qu'il gâte tout cela par l'acrimonie vraiment excessive qu'il montre contre ses adversaires. Il se demande d'abord ce que c'est que l'éclectisme. Il répond que c'est un système qui consiste à choisir, entre les opinions d'autrui, celles qui paraissent les plus vraisemblables, et il n'a pas de peine à montrer que ceux qui professent ce système ainsi entendu, n'ayant que des idées qu'ils ont reçues de toutes mains et qui se combinent chez eux comme elles peuvent ou ne s'y combinent même pas du tout, sont des philosophes sans philosophie. La seule philosophie digne de ce nom consiste, suivant lui, dans la synthèse par laquelle un esprit vigoureux sans s'isoler de ses devanciers ni de ses contemporains, s'assimile leurs idées, au moyen de son énergie interne, de son activité innée, et les transmet épurées et agrandies aux penseurs de l'avenir. Prenez Potamon ou Juste-Lipse, qui cherchent dans les livres les membres épars de la philosophie et les ajustent entre eux mécaniquement, vous avez un éclectique; prenez Plotin ou Leibniz, qui vivent de la vie de leur temps, s'inspirent de ses besoins et en fondent ensemble les manifestations variées, par une élaboration en quelque sorte organique, vous avez un esprit synthétique, c'est-à-dire un vrai philosophe. La conclusion de tout cela serait que Victor Cousin n'est qu'un érudit sans portée, qu'un penseur de dixième ordre, comme Potamon ou Juste-Lipse, non un philosophe véritable. Mais ses idées ne sont pas aussi décousues que Leroux veut nous le faire croire. Non content de combattre l'éclectisme en lui-même, Leroux l'attaque dans ses origines. Il serait né, s'il fallait l'en croire, de l'esprit de réaction qui régnait sous l'Empire et dont l'École normale était un des principaux foyers. C'est se faire une singulière idée de Royer-Collard, qui fut, sous l'Empire, le vrai précurseur de l'éclectisme, que de se le figurer, avec le caractère altier qu'on lui connaît, allant prendre le mot d'ordre des chambellans de l'empereur; c'est aussi se faire une idée bien étrange de l'École normale que de se la représenter comme une pépinière de jeunes VII

gens inféodés au gouvernement impérial et se pliant sans hésiter à tous ses caprices. Loin d'être animée de pareils sentiments, elle vit tomber l'Empire sans regret et assista avec sympathie au réveil de nos libertés parlementaires. Bien plus, quand l'esprit de réaction souffla sur notre pays, ce fut à elle qu'il s'attaqua tout d'abord. Ses portes furent fermées, ses chaires renversées, ses professeurs dispersés, sans en excepter Cousin et Jouffroy, ces philosophes que Leroux nous donne comme des séides de l'ancien régime. Au fond, ce qui déplaît à Pierre Leroux, c'est qu'au lieu de se traîner servilement sur les traces de la génération précédente, nos rationalistes aient le courage d'être eux-mêmes et d'opposer, sur certains points, l'esprit du dix-neuvième siècle naissant à celui du dix-huitième. Mais, franchement, ont-ils tout à fait tort? Les vues de Voltaire sont-elles donc assez profondes et assez systématiques pour ne plus rien laisser à faire aux penseurs de notre temps? Les doctrines de Diderot sont-elles donc tellement morales qu'on doive désespérer d'arriver à un idéal de vertu plus élevé? Les idées de Rousseau sont-elles donc tellement sensées qu'il ne soit pas permis d'en contester, sur quelques points, la justesse et le caractère pratique? Ce qui déplaît encore à Pierre Leroux, c'est que Victor Cousin s'occupe trop de la philosophie pure et ne remue pas assez ces questions politiques et sociales pour lesquelles il manifeste, quant à lui, une vive prédilection. Mais Cousin n'est pas le seul penseur français qui se comporte ainsi: Descartes, Malebranche, Condillac, Maine de Biran, c'est-à-dire les plus grands philosophes de notre nation, font exactement de même. La nature de l'homme absorbe si complètement leur attention qu'il ne leur en reste plus pour étudier la société. Enfin, ce qui ne déplaît pas moins à Pierre Leroux que tout le reste, c'est que les éclectiques ne songent pas, comme les néoplatoniciens, pour ne pas dire comme les saint-simoniens, à constituer une religion nouvelle, en se servant pour cela des innombrable matériaux que leur offrent les philosophies et les religions du passé. Alors il les proclamerait sans difficulté des génies synthétiques et reconnaîtrait à leur tentative, comme à celle des alexandrins, un incontestable caractère de puissance et de grandeur. Mais les esprits sensés trouveront peut-être que ces philosophes, malgré les défauts qu'ils peuvent avoir, n'ont pas trop mal fait de s'en tenir, à l'exemple de Platon et d'Aristote, de Descartes et de Leibniz, aux recherches de la pensée réfléchie et de décliner les rôles d'hiérophantes et de révélateurs qu'on voulait leur imposer. VIII

Leroux n'est pas moins sévère à l'égard de la méthode de l'école éclectique qu'à l'égard de ses origines. Il reproche à son fondateur d'avoir admis la méthode d'observation, qui est celle de Bacon et des naturalistes, et d'avoir rejeté la méthode de raisonnement, qui est celle de Descartes et des géomètres. La vérité est que ce philosophe les a admises toutes deux, sans toutefois, en approfondir suffisamment la nature, et qu'il s'est montré éclectique sur ce point, comme sur tant d'autres. Pierre Leroux croit qu'il faudrait compléter cette méthode, qui paraît pourtant déjà passab lement complète, en y introduisant un élément nouveau auquel les saintsimoniens attachaient beaucoup d'importance, le sentiment. Pierre Leroux, qui écrivait sous l'influence encore toute récente des saintsimoniens et des romantiques, lui reproche de manquer de sentiment, d'inspiration, d'enthousiasme, et de ne savoir faire que de froids raisonnements et des analyses glaciales. Taine, qui est venu à l'époque des positivistes et des réalistes, lui reprochera, au contraire, de consulter le cœur de préférence à la raison, et d'étaler de beaux sentiments là où il faudrait se livrer à des analyses sévères. Le premier blâme Cousin de n'avoir pas vu que la philosophie est moins une science qu'un art et a moins pour objet de connaître l'homme que de l'améliorer. Le second le blâme de n'avoir pas compris qu'elle est moins un art qu'une science et a moins pour but de réaliser les vues des hommes d'État et des pères de famille que de rechercher la vérité, pour elle-même, abstraction faite de ses conséquences. L'un le condamne sans rémission, parce que, dans son amour pour la science pure, il a essayé de se soustraire à tout esprit de parti et de nationalité et déclaré qu'il n'y avait pas plus de philosophie française que de géométrie française. L'autre le regarde comme un homme jugé, parce que, dans sa préoccupation du bien public, il n'a pas toujours oublié qu'il était Français et fils de la Révolution: « Est-ce qu'il y a des Français? )} s'écrie-t-il en s'inspirant d'un mot de Descartes. Et il s'attache à prouver au chef de l'éclectisme qu'il ne devrait être l'homme d'aucune nation et d'aucun temps, mais être un simple « instrument doué de la faculté de voir, d'analyser et de raisonner..., notant, décomposant, comparant et tirant les conséquences pendues au bout de ses syllogismes ». - Cousin, comme on voit, ne pouvait satisfaire tout le monde. Après avoir traité de la méthode de Victor Cousin, Pierre Leroux traite de sa philosophie et principalement de sa psychologie. Il trouve que cette dernière étude, qui n'était qu'une simple introduction à la philosophie proprement dite, a reçu de l'éclectisme contemporain un IX

développement beaucoup trop considérable. Il reproche aussi aux éclectiques et à leurs maîtres de l'Écosse d'avoir un peu amoindri et stérilisé la psychologie en la séparant de la physiologie dont elle est inséparable et qui peut lui fournir tant de lumières. Il a également raison de distinguer plusieurs espèces d'observation intérieure et de dire que Victor Cousin n'en a peut-être jamais fait nettement la différence: celle de Locke et de ses prédécesseurs qui porte sur nos souvenirs; celle des Ecossais qui porte sur les phénomènes qui se produisent actuellement dans le moi, et celle de Maine de Biran qui pénètre jusqu'au moi luimême. Il a même un sentiment assez profond de l'excellence de cette dernière et fait très bien remarquer que c'est en la pratiquant « que nous nous sentons vivre dans chaque phénomène ». Ce n'est pas seulement le moi, ajoute-t-il, mais encore le non-moi que nous saisissons, dans tout phénomène, par une intuition rapide et sûre, de sorte que le sujet de la pensée et son objet, l'esprit et le corps, avec le rapport qui les unit, nous sont toujours donnés ensemble. Pierre Leroux convient que Cousin a admis cette dernière méthode et l'a même pratiquée quelquefois d'une manière remarquable, niais il lui reproche de n'en avoir pas tiré tout le parti possible. Ce reproche n'est pas sans fondement; mais on peut demander à Leroux quel parti il en a tiré lui-même. Mais de toutes les objections que Pierre Leroux élève contre Victor Cousin, celle qui concerne la question religieuse est encore la plus grave. Il lui reproche de considérer la philosophie et la religion comme deux choses différentes, alors qu'elles sont une seule et même chose, puisqu'elles ont un seul et même objet, qui est la vie. « Toute philosophie, en effet, dit-il dans un assez mauvais style, a pour but de faire une religion ou d'en défaire une précédemment établie, dans le but d'une à venir (p. 249). » Comme, la vie, qui est l'objet et de la religion et de la philosophie, varie sans cesse, et qu'en vertu des lois du progrès le moi, c'est-à-dire le sujet qui la sent et la connaît, varie également, on peut dire que l'esprit humain passe sans cesse d'une religion à une philosophie et d'une philosophie à une religion. C'est à peu près la doctrine saintsimonienne des époques organiques et des époques critiques et de notre passage alternatif des unes aux autres. C'est du haut de cette théorie que Pierre Leroux attaque Victor Cousin, qui prétendait que la philosophie et la religion sont deux institutions sui generis, qui peuvent se développer parallèlement et ne sont pas condamnées à s'entre-détruire.

x

Dans l'appendice qu'il donne au livre, il critique la philosophie éclectique enseignée par Théodore Jouffroy3 (1796-1842). Il trouve que l'auteur abuse de l'analyse, surtout en psychologie. C'est la réédition de ce livre majeur de Leroux que nous proposons ici.

Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale Université de Paris V René Descartes Institut de psychologie. Directeur de L'Année psychologique Laboratoire Psychologie et Neurosciences cognitives. CNRS - FRE 2987. 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.

-

-

3

Cf. Nicolas, S. (2003). La psychologie

de Th. Jouffroy. Paris: L'Harmattan.

XI

REFUTATION
DR

,

L'ÉfJLEfJ
Où SE TROUVE
ET OU L'ON EXPLTQtJ E

I
EXPOSÉE
J

LA .VItAIE DÉFINITION DE LA !)IIILOSOPIIIE

LE SENS,

LA SUITE,

ET L'ENCII AlNEMENT

J)ES DIVERS PIIILOSOPHES
PAR

DEPUIS DESCARTES

f

PIE:RB.EI

LB:ROUX.
Ternarius assignat anÎlnanl tribus suis partibus absolutam: quafum prhnll es t ratio, quanl ~o~'at'o'b~ appellant; secunda animositas, quam 0vp.txQY vC\cant; tertia cupiditas , quœ t7tt0VP:/2TLXOV nun-

cupatur.
MACROBB, 80rnn. Scipion. lib. l, cap. VI.

~..

iiiiiiiiV

PARIS,
LIBRAIRIE DE CI-IARLES GOSSELIN, 9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
}I DCCC XXXIX.

PHÉFACEe

Ce volume est la réinlpressÎon pure et sin1plc de l'articlc Éclectisffl,e qui a paru l'année dernière dans l'Encyclopédie Nouvelle. Seulement ici nOllS avons joint à cet écrit, en forme (l'appendice, detlX articles sur le même sujet publiés en ,1855dans la Revue Encyclopédique. Ces morceaux nous ont paru se compléter, et former, réunis, un examell critique très suffisant de ce que l'on a nommé l'éclectisme. Peut-être nlême trollvera-t-oll que cet exanlen est plus que suffisant, c'est-à-dire que nous avons attaché trop d'importance à l'éclectisme, et employé trop de temps à le réfuter. VIl volume, dira-t-on, pour répondre à des erreurs! Mais qu'on veuille bien considérer que ces erretlrS S011ttoute la phiJosophie que ]'on enseigne depllis quinze ans à nos enfallts, et que non seulement nos enfants, mais le public lui-nlême, sont depuis quinze ans victÎlnes de cette fausse plli1osopl1ic. Sj peu (l'homlncs ont le ioisir ou prenncnt la peine (reXaulÎncr les (/J

VI

PRÉFACE.

prohlèJnes philosophiques, qu'on s'en remet facilement sur cc sujct, le plus ilnporLant néannloins pour J'Etat et ponr les particuliers, à ceux qui sont officiellement chargés de professer sur ces matières. Or si ces pl1ilosophes accrédités et investis d'une certaine autorité dans l'Etat n'ont pour toute pl1ilosophie, sous les grands mots dont ils s'abritent, qu'un (léplol'able pyrrhonisme, voyez quel domrnage en résulte! Bacon disait du scepticislne: Le sceptique ôte à notre âme tOtl/tes ses forces, et le vrai phflosophe ltti et~ rend l'usage. Voilà le tort que, suivant nous, l'éclectisme fait à la France: il encl1aine les esprits, il ôte à l'intelligence ses forces, COl11me Bacon; il dit en1pêche tout sentiment religieux, social, patriotique, de gel"" nler el de croîlre; il jette dans la société et dans le gOtlVernetuent (le la société non pas seulement de la léthargie et une lâche torpeur, mais le principe de la démoralisation et de la corruption. En sorte que nous dirions vololltiers de réclectisme ce qne Bacol1 disait encore du scepticisme: La patrie et rhttmanité réclame1tt CO'l~trecetle philosophie oiseuse. Au surplus nous nous SOITIlneS déjà expliqué sur les raisons qui DOllSont fait entreprCIldre cette réfutation de l'éclec.tisme. Qll'on nous permette de répéter ici le préambule clont nOllS avions fait précéder l'article de l'Encyclopédie: Du mOInent où nOtlSabordions ce sujet, nous (levions » nous C.xpliql1erfrancl1ement et complétement. Nous l'avons
«
))

fait, mais nous avons hésité long-temps. Il nons a fallu considérer comnle lIn devoir rigollrcllx l'obligation de combat-

n

» tre, aussi énergiquen1ent qu'il était en 110US, t l'éclectislne e » et l'inven teur cIer éclectislne.
)

Notre Encytlopédie n'est pas, de sa nature, consacrée à la polémique. Nous chercl10ns à établir plutôt qu'à rellver) sel', perslladés qu'ulle vérité solidement établie suffit pour )) faire crouler à la longue une Inultitude d'erreurs. A plus
)

PllÉFACE.

VII

» forte raison évitons-nous en gélléral ]a polénlique contre les » hOJTIlnes.Occupés de la rechercl1e de la vérité, les qu{~stions

» (le personnes ne nous intéresse.nt guère. Nous nous disjons
»

(lone: A quoi bon, dans un livre de la nature de celui-ci,

;) introdldre

une telle discussion, qui semblera à bien des gens » dirigée principalement contre un .honllTIe et contre l'opinion n (l'un 11onlffic? :i\fais IlOUSnous somnles dit ar~ssi : 1~ est trop )) vrai que, par un certain concours de circonstances, l'ab)

sence et la négation de toute philosophie a pris aujoursous le nom d'éclectisme,

» d'}1ni la place de la pllilosopllie
»
)

et que l'affaiblissement ou plutôt la destruction de toute ») conviction sincère et généreuse est la suite de cette usur... palion. Et nous avons écrit. » Comme ces plantes parasites qui ne jettent pas dans la » terre (le racines, nlais qui s'élèvent en grimpant après » J'arbre dont elles vivent, et en s'y cramponnant depuis le » tl.onc jusqu'aux derniers branchages, le sophisme que 110US
») combattons
» n

s'est cramponné

à l'arbre

entier

de ]a philoso..l

pllie depuis la base j l1squ'au SOlnmet. De là l'étendue obJi.. gée de notre réfutation. » Après tout, nous croyons que cette polémique ne sera

))

pas sans fruit. Renverser l'errètlr, c'est, jusqu'à un certain

» point, établir la vérité. Car CIlvertu de quoi l'en verse-t -on » l'erreur, sinon en vertu cl'une jntuition plus ou moins claire
» de la vérité? NOllSn'aurons pas combattu l'éclectislne sans

poser en n1êlTIC ten1pS plusieurs vérités lItHes. » QU'Oll veuille bien considérer d'ailleurs que l'histoire » en tière de la philosop11ie est pleine de polémiques. Il est.
»

» in1possible de travailler à J'édification des doctrines clue » l'on croit vraies sans sentir le besoin d'anéantir celles que

» l'on croit fausses. Il y a des opinions qui ont accompli leur » œuvre, et avec lesquelles il est telnps (l'en finir. J..leser»

l'cnrs gênent les '1érités, et les empêchent de se rapprocher,

vnI

PRÉF ACE'.

» de se condenser, de triompl1cr. Voilà pourquoi ceux qui

sont le plus occupés d'élaborer leurs propres jdées et de » rassembler toutes leurs forces pour- arriver à l'établisse» ment systématique des vérités qu'ils possèdent déjà on » qu'ils entrevoient, sont cependant forcés quelquefois de » se détourner (le ce travail intérieur, pour critiquer les au) tres. Il en a toujours été ainsi dans la religion et dans la » philosophie; et c'est bien à tort qU'OI1a quelquefois at) tribtlé à de misérables passions, 011regardé COlnmevaines,
)

» tontes les tItHes et nobles })olémiques dont tous les siècles
»

nous ont légué des exemples. Il serait bien plus vrai de » reconnaître que si Dien a livré le monde atlX controverses » (les 110mmes, COlTlme dit l'Écriture juive, c'est qu'il a » voulu faire avancer l"hurnanit~ par le moyen même de ces » controverses.
)

Ce serait peut-être ici le Heu de montrer qu'en efret nous avons établi dans ce livre un certaÏn nombre de vérités neuves et utiles. Mais si nous avons clairement exposé nos pensées, Je lecteur saura bien de lui-même remarquer ce que n.ous pouvons avoir dit (le bon, et recueillir ce qui Inéritera la peine d'être recueilli. Toutefois, si l'on désirait avoir, dal1s un résumé concis et sans explication, le nœud des idées au moyen dcsq.ucllcs nous avons comb"attu l'éclectisme et l'avons poursuivi jusque dans ses derniers retrancllelnents', nous commencerions par dire que c'est la DOCTIlINEDUPROGRÈSETDE LA PEHFECTIHILITÉ, ]a DOCTRINEDE L'IDÉAL, qui llQUSa constamment inspiré, et que si , dans cette espèc.e de cOlnbat, nous avons l'avc;\fitag.e sur nos adversaires, c'est à cette Doctrine" qui n'est pas de
nous, Jnais (lui nous a été enseignée et transmise (I)

, et

qtti

(I) Nous rroyons avoir démontré so)iùen1ent ailleurs QtlCle di..rIlllitiènle siè{'le ll\..~t l>as "cuu aLOl!tir à un put' criticbnle, il uue

PRÉFACE,

IX

nous apparaît aujourd'hui comme sortant de l'htlmanité tout cIltière, que nous rapportons 1'11onnetlr e cette victoire. Nous d (lirions ensuite que l'ensen1ble d'idées dogmatiques, forlnant une sorte d'anti-éclectisn~e ou d'antidote à l'éclectisme, répandues dans le cours de cette réfutation, peut se réStlnlcr sous trois CllCfs principaux, savoir: ~0 La notion que nous donnons de la pllilo,ophie ; 2° Le sens et le but final que nous attribtlOns aux diverses philosopllies qui se sont succédé depuis Descartes; 5° La formule psyc.llologique où nous paraissent avoir abouti ces diverses pllilosopllies. C'est sur ces trois pOillts qlle le lecteur aura à se décider entre nous et les éclectiques. Pretnièrement, sonlmes-nous dans le vrai ou somlnes-nons dans l'erreur en prétendant, comme DOllSl'avons Soutenu dans cet écrit, que la philosophie et la religion sont au fOl1(l UIleseule et même cll0se? Sonlmes-nous dans le vrai ou somInes-nons dans l'erreur, en prétendant, comme nous l'avons également soutenu, que tout l'atelier de la science 11umaine, divisé en apparence en une multittlde de s~ctes hostiles les unes aux autres, n'a travailJé avec cette désunion que pour préparer providentiellement la communion de l'avenir; que tous ces grands esprits du passé, si nous savons les comprendre, au liet1(le se nier et de se détruire, se prêtent tIn mutuel appure négation, mais qu'il s'est résumé dans une doctrine positive et virtuellement organjque, la Doctrine de la perjectihilité. Les bases de cette doctrine avaient été lal~gement jetées en France dès le (.ommencement du dix-huitième siècle. A la fill de ce siècle, Turgot et Condorcet en fure~t les principaux formulateurs. Dans ces derniers temps, Saint-Simon fit, au nom de cette doctrine, appel à l'avenÎr. En tant que nous appartenons à une école, nous sommes de cette école; car c'es( par elle que nous avons été éclairé, et que nous sommes venu à la philosophie.

x

P!lÉF1\CE.

pui, et qu'une génération prochaine saura voir la lumière, l'harmonie et l'unité dans le chaos qui compose aujourd'hui la tradition phiJosophique du genre humain? (V oy. De
~ I à VIII.) Nous croyons ferJnement que nous ne sommes pas dans une fausse voie, lorsque nous essayons ainsi de sceller l'alliance de la reHgionet de la phiJosophie. Quelle absurdité, en effet, d'estimer la philosophie comme la science par excellence, la règle de nos pensées et par conséquent (le notre moralité et de nos actions, et néanlnoins d'exclure çle la philosop11ietOllSles grands hommes re1igieux, de te11ir, par ex.en1ple, Jésus, S. Paul, et tous les Pères du Cl1ristianislne, ces grands lé-

l'Eclectisme,

1re part.,

gislateurs, pour indignes de figurer au rang des philosoph~s ! U ne plus étrange absurdité encore, s'il est possible, c'est de vénérer, et même, comme fOIlt les .CatI101iques, (l'adorer ces
mêlnes hommes à titre de messies ou de saints, et pourtaIlt

,

en n'osant pas discuter avec eux, (le les exclure par là même du rang de penseurs, et d'avoir à part de leur Révélation, et con1ffiC en cachette, un ordre de l)ensée tout-à-fait distinct aujourd'hui sous le nOIn de philosopl1ie. L'avenir, selon nous, aura peine à croire à ce Jnélange d'idolâtrie et d'injustice à la f ois envers les anciens maîtres de la religion, qui n'atteste que l'aveuglement dans tous les sens. Combien prouve, au reste, en faveur de Ilotre opiniol1, cette discordance si prononcée au sujet des Inêmes h0111meS, que les uns font trop gran(ls pOtl.r être des philosophes, et les autres trop petits 1 QueUe étrange fortune que celle de ces messies et de ces saints! Leurs dévots les adorent, mais ne dirait-on pas qu'en n1ême temps ils les méprise11t, puisqu'ils vont cl1ercher leur science aiJleurs? Les philosophes ont pris le parti de. mépriser tout-à-fait ce qu'ils ne savaient comment adorer et mépriser tOtlt enselnble. Ainsi les uns ont fait des anciens maîtres de la religion rIes espèces de momies cl1velop-

PRÉFACE.

XI

pées de bandelettes, devant lesqueJles ils se prosternent sans beaucoup de profit. J~esautres ne voient là que des cadavres, et en ont une sorte de dégoût et d'horl.eur, comme 011a de cadavres. Idolâtrie (l'un côté, irréligion de l'autre, voilà la conséquence. La négation du progrès religieux par les uns a amellé l'irréligion c11ezles autres. Elever la religion dans lIne sphère fabuletlSeau-dessus de }'hol11me de la terre, revient et \ à enlever la religion de la terre. En séparant, comme n'ayant dans leur essence' aucun rapport, la religion et ]a philosophie, en ne voulant reconnaître par conséquent qu'une philosophie corollaire pour ainsi dire de la religion une fois faîte, c'est-àdire en défendant à la raison hUlnaine et au sentiment 11umain
d.e dépasser les bornes atteintes à un certain nloment , le Ca-

tl10licismea forcé l'esprit humain de proclamer provisoirement le divorce absolu de la religion et de la philosopllie. Ainsi les tInS, en niant le progrès religieux, ont précipité fatalement les autres dans la même erreur, en leur faisant rejeter indistinctement tout le passé religieux comme au-dessous de la raison humaine. Voilà en effetoÙnous en sommes aujourd'hui; les philosophes depuis deux siècles ont tendu, les uns ouvertement, les autres secrètement, à ce divorce dont nous parlons entre la philosophie et ]a religion, à cette séparation en fleux domaines essentiellement divers. C'est qu'ils voulaient être libres, sentant que Diellltli-même demanclait et attendait d'eux un progrès nouVeatl, et qu'ils ne l'etlSsent pas été, s'Hs n'eussent pas d'abord répudié l'héritage de l'humanité antérieure. Mais le moment est venu, nous le croyons, d'adopter tItle autre Inarche, et de continuer le mouvement de nos pré(lécesseurs sans le copier servilement. La philosopl1ieaujour(l'llui est assez forte pour ne pas redouter d'être écrasée dans son berceau. L'avellfr, donc, nous l'affirmons, reviendra sur cette séparation qui mettait Dieu d'un côté, l'homrne de l'autre, comme si la- vie n'était pas une llDioncontinuelle de

XII

PRÉFACE.

Dieu et de l'homme, comme si nous pensions sans l'aide de l'Etre universel, et con1mesi , d'un at1tre côté, Dieu, à certains mon1ents, intervenait dans l'humallité sans l'hoIIlme.. L'avenir unira d~ nouVeatlce qui a été absurdement séparé, .lareligion et la philosophie. Au non1même de la philosopllie, il acceptera l'héritage de l'humanité antérieure; et, scrutant et s'assimilant, pour les transformer, ces hommes et ces doctrines si servilement idolâtrés (les uns, si dédajgnés des autres, il prononcera en dernier ressort qu'}lomn1es et doctrines ne méritaient
Ni cet excès d\honneur ni cette indignité..

Suivant nous, donc, la religion et la philosophie, loin d'être essentiellement diverses et de sortir de facultés différentes de notre' nature, comme l'a ilnaginé dans ces derniers temps IIegel, à qui nos éclectiques ont emprllnté celte distinction, la religion et la philosopl1ie, dis-je, sont identiques. Seulement, en vertll de causes que j'ai expliquées, les pllilosophes, suivant les époqlles , font Olt défont les religions; mais ils ne les (léfont, quand cela arrive, que dans la vue, pressentie Oll non par eux, mais toujours providentielle, d'une synthèse on religion nouvelle qui se fera plus tard. Secondement, une autre idée qui, an surplus, se rapporte à la première, au point de 11'en être pOlIr ainsi dire qu'une lnoindre suite et un développen1ent, c'est que tout le travûil philosophique (lepuis Descartes a également son ttnité, son ordre, son 11armonie, sous le voile apparent (lu (lésordre, de la (lésharmollie, et de la confusion. Suiva11t nons, en elfet, tout le travail philosopl1ique depuis Descartes avait pour but final et prov:(lentiel d'établir solidement ]a grande vérité psycl10logique qlli, en nOllS faisan t connaître et tOllCllCl'pour ainsi dire du doigt la Trinité (le l'â,l'nehtlrnai1~e, nous rend sOrs

PRÉF ACE.

XIII

de la réalité subjective de notre être, et nous assure par conséquent (le notre immortalité, en même temps qll'elle n011S initie par là à la forlnule mêlne (le la vie, et 110US ramène à Dieu. (V oy. De l'Eclectisme, 2e part., ~ XIII. )
Voilà donc trois points qui s'enchaînent et qui forment Ull cercle dont on ne petIt sorUr. Premier point: la philosophie et la religion sont identiques dans lellf essence. Donc la phi\!.

losophie, quand elle s'appelle philosophie illdépendante, et qu'elle se sépare de la re]igion, aspire à devenir religion. Donc (deuœiéme point) la philosophie moderne doit devenir religion. Elle le doit, ou l'humanité serait destinée à périr;
car l'humanité sans la religion,

c'est.la dissolu lion , c'est le

néant, c'est la D1ort.Ene le peut (troisième point); car s'étant séparée de la vieille religion, et ayant délaissé d'abord toute atltre recl1erche pour se concentrer uniquement dans le problème psycl1ologique, )a voilà pourtant arrivée à une solution psychologique qui la ramène à la religion, et la rend l'arbitre de la religion. Voilà, je le répète, trois propositions liées indisso]ublement, et si indissolublement en effet qu'une seule suffit à démontrer les deux autres. De l'une on arrive aux deux autres par un lien nécessaire; elles sont si directemelltjuxta-posées, pour ainsi dire, qu'elles sont inséparables. La première, {l'abord, implique les deux atttres; en effet ~ 10 Si la philosopl1ieet la religion sont identiques dans leur essence, la philosophie moderne, qui a proclamé son indépendance de la Révélation, doit de toute nécessité devenir religion. 2° Si la religion dans son essence est identique à la philosophie, le fond métaplTysiquedes anciennes religions, et du Christianisme en particulier, était donc philosopl1iqueet vrai. Donc la Trinité, qui était cc fond, la l'rÎnité considérée con11ne formule de la vie est philosophiquement vraie. b

XIV

PllÉFACE.

Nous démontrerions de Inême la première et la seconde de ces prop.ositions par la troisième; en effet: 1° Si la philosophie moderne arrive, atl bout de cent cin.. quante ans' de recherclles indépendantes, à retrouver psychologiquement la Trinité du Christianisme, donc le C11ristianisme, dans son essence philosopl1ique, est vrai. Donc la religion est une philosop11ie. 2° Si la pl1ilosopl1iearrive à prouver la vérité du grand principe de la t11éologie,et se pénètre ainsi de .J'essence même cIela religion, donc la philosophie moderne arrive à se faire religion. Enfin nOllSdémontrerioI!s encore de même la première et la troisième de ces propositions par la seconde; en effet: ~° Si la philosophie moderne, qui a proclamé son indépendance, .prételld suffire à l'hunianité et remplacer la religion, c'est donc qu'elle a le sentiment que la p11ilosophie'suffit aux 110mmes, et que par conséquent la' pl1ilosophie dans son essence est une religiol1. 2° Si la philosopl1iemoderne, ayant proclamé son indépendance, préten(l suffire à l'hllmanité et remplacer la religion, il fallt de tOlItenécessité qu'elle arrive à donner une formule de la vie; car la religion étant la sciellce de la vie, la philosopl1ie, qui aspire à la remplacer et qui prélend pouvoir le faire, doit réel1ement tenir sa place sur ce point le plus important, et sans lequel la philosophie doit rendre les armes à la Révéla lion et se déclarer sujette. Donc, otIla prétention (le la pl1ilosopl1iemoclerne est absurde et doit être radicalelnent abandonnée, on la pl1ilosopl1iemoderne doit s'expliquer sur le fond nlêlne de la théologie, ou du moins commel1cer à s'expliqller sur ce fond; sans quoi il ne faudrait regarder tous ses tra,'au.x cleplliscent cinquante ans que comIne une sorte d'élTICute et d'insurrection vaille de l'esprit humain contre le joug de la Révélatio11. Or, ell fait, c'est cc (lue nOltSpré..

PUÉFACE.

xv

tendons que la philosophie a fait ou commencé de faire. Ainsi de quelque point, pour ainsi dire, qu'on aborde ce cercle de raisonnement, on est obligé d'en parcotlrir toute la circonférence, et on arrive logiquement au dernier point, qui ramène au prelnier. Une de ces trois propositions est non seulement conséquentielle aux deux a.utres, mai~ identique au fond avec les deux autres; et, réunies, elles fondent nn principe. Ce principe représente à la fois, à un certain point de vue, l'essence de la philosop11ie et l'histoire mên1e de la philosop11ie. l.'histoire de la philosopl1ie et la proposition finale de la phHosopl1ie s'y trouvent identifiées. Je dis la proposition finale de la pl1ilosophie, et pourtant je prie bien de renlarquer que je n'eIltends pas que la seule formule de la Trinité psyc'hologique constitue toute la philosophie, ni qu'elle délermine n1ême d'une façon absolue le poin t oÙ.en est aujourd'hui la philosopllie. La pl1ilosopllie n'est pas seulelnent une psycllo10g:e Otl une métaphysique", e]le est aussi tIne morale, et tIne po]itique. Elle a trois aspects simultanés, en vertu même de la formule dont nous parlons; et véritablement l'on ne se fera uIle. idée certaine de la valeur actuelle de la pllilosophie et du point oÙ elle est arrivée dès à présent, que lorsqu'on ne Ja comprendra pas seulement sous le rapport de la n1étapllysique, rnais enc.ore sons le rapport de la morale et de la politique. Ainsi, pour nous, bien que la formule dont 110US venons de parler soit en quelque sorte le faîte actuel de la philosophie sous le rapport psycllologique, si nous avions à traiter complétement (le la philosophie, nous ne cOIDlI1encerions peutêtre pas par en traiter sous ce rapport, et surtout nous 1IC considérerions pas la psychologie, ou même la métaphysique dans toute son étendue, comine étant toute la philosophie. Mais, définissant la p11ilosopl1ie ]a religion ou la science de la vie, nous chercl1erions ses bases et nOllSles découvri-

XVI

PIlÉFACE..

rions aussi bien dans certains sentiments ou principes moraux et politiques acquis aujourd'hui à l'humanité que dans la vérité psycllologique en qllestion. :En un mot, la philosophie, au prenlier chef, serait pOlIr nous la Doctrine du progrès et de la perfectibilité, à laquelle et à l'histoire de laquelle nous rattacherions tout le progrès purement métaphysique ou psychologique fait depuis dellx siècles et entendlI con11DC nous l'entendons. l\'Iais néanmoins, la Doctrine même de la perfectibilité ayant besoin d'uIle vérité religieuse supérieure, et cette doctrine impliquant le progrès religieux comme tout autre progrès, ou plutôt encore cette doctrine devant être dalls son essence même une vérité religieuse, par conséquent une vérité métapllysique au premier cllef, une vérité forn1ule de l'être et (le la vie, il s'ensuit que l'on peut considérer le résultat des travaux psychologiques des derniers siècJes, ou en (l'autres. tel~mes la formule psycll0logiqne dont 'nous par, Ions, comme caractéristiqu~ de l'état actuel de la philosophie et COITIlnea proposition finale quant à pr{~sent. s Véritablement la pl1ilosophie a (lès à présent tl~ois noms correspondants alIX trois tern1es de la foru1l1le psychologique de l'homme. La Trinité de l'esprit humain étant sensationsentiment-connaissance indivjsibleITlent unis, il en résulte que la pl1ilosophie ou la religion est indivisiblemel1t poliliquemorale-métaphysi que. Or, c.omme politiqlle, la philosophie moderne .cst la DOCTnJNE DE L'ÉGALITÉ; comme morale, élIe est la DO.CTRINEDE L'IDÉAL, la doctrine du progrès et de la perfectibilité; comnle science enfin, Oll COlTIme Inétaphysique, elle est la DOCTHINEDE LA TR1NITÉ, puisque le résultat de tous les travaux plli1osophiqlles depuis deux siècles est, en psychologie, cette formule de l'être et de la vie. Quant à un nom collectif pour eXl)rimer l'unité (le la pllilosopllie, s'il en fallait un autre que celui de RELIGIONou de PHILOSOPHJE, nous appeUerions volontiers l'ensemble que DOllSvenons de

PI\ÉFACE.

XVII

définir DOCTRINEDELA PERFECTIBILITÉ.Car il nous semble que l'école française, qui a réSt1médans cette formule le granel mouvement de destruction du Christianisme, en tant que forme, et de l'ordre nloral et politique qui correspondait à celte forme fausse, ayant pris la plus large part à cette éversion (lu passé el à la rénovation de J'esprit 11umain qui en sera et qui en est déjà la suite, et ayant (railleurs 'saisi sentinlentalen1ent le point capital de la question sous toutes ses faces, à savoir l'idéal en toute chose, dont elle a fait le progrès, en le mettant dans l'avenir au lieu de l'enchaîner au passé, a mérité par là de servir de tige à cet arbre de l'avenir qll'elle a pour ainsi dire planté de ses mains, et par conséql1ent doit obtenir de nos respects que nouS conservions sa formule, et que de plus en plus 110t1Sortions haut sa bannière: ln hoc signo vinees. p Mais, quelque 110m que l'avenir donne à cette-unité de la science, du sentiment, et de l'activité humaine, ce q11i est certain, c'est que cette unité est constituée par ces trois termes: Trinité, Idéal, et Égalité. Egalilé SOlISle nom de fraternité, Idéal sous le 110mde Verbe, Trinité avec l'antllropomorphisme d'une (les personnes divines, constituaient également le Christia11isme. La pl1ilosophie n'est qll'un progrès sur le Cllristianislne. Mais c'est un progrès. Les grandes choses ont toujol1.rs fait suite aux grandes choses qui avaient précédé. JéStlS dit lui-même (lans l'Evangile qu'il ne vient pas renverser Moïse 'et les Prophètes, Inais les confirmer, les expliquer, et les (lévelopper. Ainsi, au bout de tout ce désordre apparent de }'}1Îstoiredes religions et (les philosophies, une grande syntl1èse serait pos... sibJe, et non seulement possible, mais (léjà fort manifeste. l'ous ces éléments divers, que l'on divise d'abord absurdement sous les titres de religion d'un côté et de philosophie de l'autre, comme deux camps séparés, et qu'ensuite, dans chaque camp, on divise en sectes irréductibles, ou existantes

X VIII

PRÉFACE.

par eJles-111êmes sans autre fin, tous ces élémel1ts, dis-je, et auraient été les membres d'un même corps pour ainsi dire; et le résultat de toute la pl1ilosophie moderne, en particulier, serait de nous faire mieux comprendre la formule de la vie, voilée sous des symboles par le Cl1ristianisme, bien que toujours vivante au fond de la théologie cl1rétienne, même alors que le sYlnboleprenait un développement anormal et fallx au sein de cette t11éologie. C'est Sllr cet ensemb]e d'idées, que nous-ne pouvons mieux formuler ici (renvoyant d'ailleurs au livre lui-même et à l'Encyclopédie d'où ce livre est tiré) que nous. appelons principalement l'attention dll lecteur. Nous convenons franchement que le présent écrit, consacré à la polémique, ne présente qu'llne ébauclle fort imparfaite du système général qui l'a inspiré. l\iais nous espérons un jour mieux établir ces vérités, en les traitant directement, si Diell nous en donne la force. Toutefois nous 110US sommes cru le droit de marquer dans le titre même de cette ébauche le sens dogmatique qu'elle a à nos yellX. Nous 110USommes plu aussi à inscrire pour épigraplle all s titre de cet ouvrage la formule des Pythagori~iens sur la Trinitê de l'âlne htlmaine, telle que Macrobe nous l'a conservée; heurellx, après avoir été conduit péniblement à cette Inêlne formule par nos propres méditations, de la retrouver aujourd'11tl~ dans toutes les antiques philosopllies.

DE

L'

ÉC LE C TIS J.\1I E.

..

PREMIERE
L'ÉCLECTISIUE

PARTIE.
A L'IDÉg

SYSTÉ1\IATIQUE EST CONTRAIRE IIÊl\IE DE LA PHILOSOPHIE.

S

1er,

Tout philosophe part toujours du point où en est Ia science, et ne laisse jamais la science au point où elle était avant qu'il parût.

On appelle éclecliq'ttes, dit le Dictioll11airede l'Académie,
les pllilosoplles qlli , sans adopter de système, choisissellt es l

opinions les plus vraisemblables. Cette définition est exacte: les éclectiques, ell effet, ceux qui à diverses époques ont nlérité véritablenlent te nom, et qui, sentant qu'ils le méritaient, l'ont quelqllefois pris et s'ell sont targués, étaient des pllilosoplles qui n'avaient pas de système, (les pl1ilosopl1esdénués de ce qui constitue toute vraie philosophie, savoir un certain nonlbre de dogmes liés, encllaînés, et forlnant une théorie religieuse, morale, Olt politique, plus ou 1110inscomplète, c'est-à-dire, en (l'autres termes, un système; des pllilosoplles, en un mot, fort peu philosophes. Otez de la définition cette condition rigoureus'ë de Il'avoir pas de système, pOlIrnlériter, obtenir Oll se donner à soi-même le titre (l'éclectique, et l'éclectisme devient, comme dit Diderot (Encyclopédie, tome V), la philosophie de tou-sles bons esprits depu£s le I

2

DE l,'ÉCLECTISl\IE.
de el1e! de secte

C011~11~encernent du 11101'tde : cc Il 11'y a point

» qui n'ait été plus ou lTIoins éclectique.
)

Pour former son

système, Pytllagore mit à COlltribution les tl1éologiensde

» l'Égypte, les gYlnnosopl1istes de l'Inde, les artistes de la ) Phénicie, et les 1)11ilosop11es e la Grèce. Platon s'enrichit d » 9-es dépouilles de Socrate, (l'Héraclite et d'Anaxagore. » Zénol1 pilla le pytllagorisme, le platonisme, l'héraclitislIlC, » le cynislne. 1"ous entreprirent de longs voyages: or quel » était le but (le ces voyages, sil1Qnd'inte.rroger les différen is » peuples, de ramasser les vérités 'épars'es'sur la surface de la » terre, et de revenir dans leur patrie remplis de la sagesse de » tOlItes les nat~9ns. (Ibid.) » Il est si évident, en effet, q.ue de siècle en siècle la vie,
con1lne 110USl'avons exposé ailleul.s (I)

, se nourrit des produits

antérieurs de la vie, que jamais philosoplle n'a songé sérieusement à s'interdire la connaissance des découvertes ni même (les erretlrS de ses devanciers., .Oescartes est peut-être de tous celui qui, de propos (lélibéré, a le plus voulu tir,er de son propre fo~ds et payer de sa personne; mais, quelque Sé~llit qu'il fût par la Inét110de (les géon1ètres, qnelqlle confiance qu'il eût (lans la toute-puissance du syllogislne et dans la vertu miraculeuse des longues cl1aÎnes de raisonnements, il n'osa pOlIrtant POil1t , du moins tl1éoriquement, s'int.erdire la connaissance des philosophies alltérieures. Loin de là; dans SOIlDisCOtt1"Sde la Méthode, il préconise la lecture des bons livres, comme ccune conversation choisie avec les plus 110nllêtes

» gens des siècles passés; » et nous avons de lui une lettre à V oët où il professe une assez grande estime pour l'érudition bien.elnployée. Ainsi, Descartes lui-n1ên1e,l'hon1me de la logiqlle solitaire, le géomètre du 1noi (Îui pense, n'a pu se dissimuler entièrement la nécessité de la comlTIunionavec les générations'tlntérieures. Ct J'admets volontiers, dit-il dans la
,>lettre qtle lI0US venons de citer, qu'il faut embrasser avec » plénitude tout ce qui' doit concourir à la (lécouverte des ) vérités que 110UScllercholls; et voilà en <!l10iconsiste toute
(t) V oy les artic\es COll$clence et COllselltclnent d,e rEflc)'clopéJie
\

Nouvelle.

5 » ltérudition., toute l,av.él'itablesciepce humaine, laquelle se i>tl~O\lVe insi. adéquate au vérita]jle usage de notre raison. a s)(Epist. ad Voetium.) » Descartes admet don.c qlle ce qui doit COllcourirà bi découverte des vérités que nous cl1crchons
DE L'ÉCLECTISMB.

se <;ompose

, du .~oins

ell partie,

de la science antérieurement

acquise par 1'11umanité~ science que 110USdevons à la fois nous assimiler et tra~sformer , ou perfectionner. ,Certes, pour que Descartes reconnût ainsi .ilnplicitement que les e~rits ont entre e~x un rapport nécessaire, d'où il résulte que les décOllverte'sfaites par les uns peuvent et doivent profiter allXal.ltres, combien ne faut-il pas que cette vérité soit évidente! car Descartes, c'est J'homme qui est le plus sorti 111étllodiquement de la véritablevie (lu rnoi et du nous ,.c'est 1'110111me" par conséquel1t., qui a dû le moins connaître le lien qui unit les esprits ~ et le rapport nécessaire des philosophies sllccessives el1tre elles. Grâce à Dieu, nous ne sommes plus aujourd'hui dans cette \entative audaciellse , erronée, mais utile et nécessaire alors, dl1 rationalism.e pur, qui séduisit Descartes, et où il entraîna après lui plusieurs générations. Le rapport éternel de 1'11Um~nité.à l'110mmea reparu à nos yeux, et avec ce rapport est revenue aussi pour nous l'intuition du rapport (les esprits les uns avec les autres da11s.Ie développement successif de l'humanité. Nous ne co~cevonsdonc plus un penSelll'isolé de tous lès autres penseurs qui l'ont précédé dalls le monde, ou qui vivent sur ]a terre en même tenlps que lui; et nous comprenons, au contraire., admirablement l'éclectis.me sagement entèndu, c'est-à-dire ce que Diderot appelle si spirituellement la philosophie des bOl1S esprits depuis la naissance du monde. 1'outefois, il faut bien convenir que ce lien nécessaire et cette sorte de communion lTIutuelle des esprits dans l'engendrement des idées est encore, aujourd'11ui même, plutôt entrevu que connu. Nous ell' avons plutôt Je presse~timent qu'une conscience .bien nette. I/llistoire de la pllilosopllie, j'entends 1'11Îstoire' véritable, 1'11isloire philosopl1iqlle de la pl1ilosophie, n'est pas encore faite. Certes, elle Ü'est ni dans Brucker: ni dans 1'ennemann, ni dans Tieden)a1111,ni dans tant d'aÜtres essais, riches sans doute (l'érudition, et précieux

-4

DB L'ÉCLECTISME.

à ce titre, mais qui renferment plutôt la matière de cette bistoire que cette histoire même. La véritable histoire de la

philosophie aurê suivant nous, pour btlt et pour résultat de
f

délDontrer que les esprits forment une chaîne indéfinie dont chaque gé1~ératio1~ et cltaque hom1ne e1~particulier fl/est qu'un anneau. Combien nous sommes loin enco're d)une pareille connaissance! Jusqu'ici, nous ne SOlnmes habitués, en général, à considérer, dans les monuments philosophiques et dans ceux qui les ont produits, que la variété, la multiplicité, mais sans jamais faire attention à l'unité qui les eml)rasse, les relie, les rattache les uns aux autres, et les explique. Dans cette manière fragmentaire de considérer la philosophie, chaque pl1ilosophe 110US apparaît, pour ]a plupart du temps, détaché, isolé, non seulement de ceux qui l'ont précédé et suivi, et même de ses contemporains, Inais. e~core des faits et des événements que sa pensée a contribtlé à produire; en sorte que rien de provide~ltiel.ne nous touche et ne nous éclaire', puisq.ue le but de tous ces efforts individuels nous échappe, tandis qlte nous devrions posséder letlf cause initiale et leur cause finale. Chaque grand monument philosopllique, en effet, est un résultat du passé, une pierre d'attente pOUf l'avenir. Tout philosopl1e pal"t toujours du point Oll en est la science, qu'il le sache ou qu'il l'ignore , et ne laisse jamais la science au point où elle était avant qu'il parût. La preuve de cette vérité est aisée; j'entends la preuve à priori, car la démonstration à posteriori, la (lémo11stration complète par 1'11istoi.reserait infinim.ent difficile à fournir, et aurait précisément pour résuJ ta t cetle 11istoire philosoplliqne de la philosophie, qui, comme je viens de le dire, n'est pas faite. l\1ais rien ne 110US empêche cependant d'apercevoir la vérité du principe, quoique les conséquences et les applications notts ell échappent. En effet, tout homme est, à des degrés divers, l'expressioll (le l'humanité de son temps et de la nature de son temps, en ce sens que l'innéité qu'il apporte avec lui dans le monde est obligée de se mêler à }'}1umanilé de son temps et à la nature extérieure telle qll'elle se trollve (le son temps, à la vie objec-

DE LtÉCLECTISME.

5

tive en un mot, pour prendre racine, se nourrir, et se développer. Donc, par l'humanité de son temps et la nature telle (IU'elleexiste de son temps, tQut homme se rattache nécessairement aux progrès (le l'humanité antérieure. ~'out philosophe a ainsisa causedans lestravaux de sesdevancie.rs qu'il , les connaisse ou lIon. N'eût-il Inême jamais lu un livre, dès

lors qu'il pense, _il. ne pense p~s pi'imol'd~~alement luipar
même; il pense parce que d'autres ont pensé avant lui, parce que cette pensée de ceux qui l'ont précédé dans ]a vie s'est incarnée dans le monde, et que ce monde lui reproduit objectivement cette pensée. Ce qui nous trompe à cet égard, ce qui nous empêche de voir aussi distinctement que nous le pourrions faire le rapport et ]a communication des intelligences entre elles, c'est que cette communication ne se fait pas toujours directement, Oll plutôt qu'elle ne se fuit jamais directement d'une manière absolue. Un pl1ilosop11e ense, et voilà, à sa suite, sa pensée p qui modifie le monde; un autre philosophe survient, il voit le monde ainsi modifié, s'en1pare des nouvelles tendances que ce monde l'enferme, et le pOlIsseà son tour en avant. Cc" philosoplle pelIt très bien ignorer le rapport l1écessairequ'iJ y a entre lui et SOIlprédécesseur; car le monde, qui a reçll de l'un pOlIrtransmettre à l'a tItre, est là entre eux detlXqui empêche le second de voir le premier. Il y a plus: ce monde, qui est là entre les penSetlrS, n'est-il qu'un simple milieu, un conducteur, ell sorte qu'il n'y aurait réellement dans la vie que transnlission des illtelligences? Je suis loin de le croire. Ce monde existe aussi, il existe par lui-même, il est actif, vivant, animé COlnmela pensée humaine; lui aussi se IDodifieet se développe. Et je dis cela non seulement de la nature propremellt dite, mais du genre I1tImain en tant qu'il se rapporte à la nature. La nature n'est pas une matière morte, stérile, dépouillée de vie; elle est douée d'animation, de vitalité; elle a, suivant certaines lois, non setllement tl11e 'spontalléité, mais une intelligence, quoique d'un autre ordre que la nôtre, qui la relldent éternellement créatrice, et par conséquent l'ebelle à la fois et obéissante à la pensée l1unlaine. Ce q\le nous appelons l'llnivers, dit nn pI1ix.

6

DE L' ÉCLECTISl\IB.

losophe dont le nom m'ééhappe en ce mom'ent, n'est. pàs quelque chose d'encI1aîné, de muet, de senlblable à lIne écriture exposée devant nos yellx, à une énjgme sans vie, à un talisman qlli serait là seulement pOUfêtre déchiffré par nous. Le nloteur 1111iversel, l'Etre existant par lui-même et éternel... Jement créateur, Dieu se fait sentir partout dans la nature. Et par conséquent le genre humain aussi, en tallt qu'il se rapporte à )a nature, est doué lui-même de vitalité. J a pensée des philosopl1es sort de ce double milieu, et y rentre; mais elle ne pellt en sortir et y rentrer qu'en se tejgnant de la vie propre à la nature et all genre 11umain, en tant que le genre 111lmainappartient eIlcore à la natllre et en découle. Mais cela ne détruit pas le fait réel de la communication déSintelli... gencesà travers le monde, à travers l'espace et le temps. Il y a l111utre Inystère de la vie qui complique enCOl'e a cette con1munication et l'obscurcit à nos yeux, mais ne la détrùit pas davantage. L'llomme n'est pas se,ulen1entune pensée purè et lIn corps, un moi qui penserait uniquement et serait logé

dans UIIcorps~Par cela seul qu'il est une penséeet un corps t
il est autre cl1ose; car il est nécessairement aussi le rappot't de cette pensée et de ce corps. Entre ce moi qui pense et ce corps, il Ya un lien qui les comprend virtuellemellt tOUB les deux, qlli les réstlme tous les deux, qui les reproduit tous les deux, et qui sert de pont de l'un à l'autre: c'est le sentiment. Or le se11timent,jeté comme un pOilt entre l'idée pure on le m,oi qui pense, et le corps, et ayant vue par lè corps sur la nature extérieure, donne naissance. à des mani.. festations diverses, où tantÔtl'idée pure, tantôt lé sentiment ~ tantôt le corps, ont la prédominance, mais se retrouvent toujOllrs unis à {lesdegrés différents. Entée sur la .vie puremént naturelle dont n0115 parlions tout-à-l'heure, c'est-à-dire sur la vie manifestée par le corps, par le sang, les organes, la génératiol1, tOllt ce QllCnous avons de commun avec les animaux et les plantes, la vie idéale où illtellectuelle de l'lltlmanité se décompose donc encore en plusieurs vies. Comme le rayon de lumière est conlposé {leplusieurs rayons, ainsi la vieJdéale de 1'11umanitéest cOlnposée tIe plusieurs vies unies mystérieusement entre elles, et véritablement inclissolubles : t'est

DE L' ÉCLECTISl\IE.

r

l'a}"t la politique" la science, Ja philosopl1ie, etc. Il y a (lone ~ l'éa.ctionconstante de ces facultés les tInes sur ]es alItres; il Ya, )lOnpas seulement .correspon~ance, mais pénétration mutuelle entre ces di,versespuissances; ce qui n'elnpêche pas qu'il n'y ait s\lite et succession ininterrompue dans cl1acunde ces rayons qui réunis. fOl.mentle l'ayon total. Souvent ,do'ne il arrivera qué ce. sera le po~te qui inspirera le Philosopl1e; mais le philosophe; ainsi inspiré, 11'en sera pas moÏas sorti des philosophies antérieures:. pourquoi? parce que le poëte qui l'a: ,inspiré a été inspiré lui-même par la pensée pl1ilosopllique, et n'a fait que refléter, dans sa plainte ou dans son hYl11ne,le résultat définitif des pl1ilosopl1iesantérieures combinées avec la virtllalité propre à la nature et au genre humain. Ainsi donc il est une loi divine d'ordre et de succession à laquelle les pIus grands individus, les plus libres penseurs sont soumis, et qui est telle Qll'à un point dervue ils ne sont qu'effet, tanclis qtl'à un autre pOillt de vue ïls sont caus£'. Aussi, nous l'avons déjà dit ailletlrS, qtland on vellt juger

tInhbmme, un philosophe, il faut prendre du cllamp- et de
l'espace ~ .et non seulement le placer da11s l'époque où il a paru, mais le mettre. en rapport avec les intelligences qui l'avaient précéd'é et celles qui .l'ont suivi, afin de le voir, pour . . ainsi dire, en place et en situation. Une note dans un concert, une pl1rase dans UIldiscours, un mot (lans lIne pl1rase, ne pelivent être isolés sans perdre ell même temps toute letlr valeur. J.Ja vie de 1'11umanitéest tIn discours et tIn concert poUrsuivi de siècle en siècle. Ne voir dans la succession des grands esprits que l'œuvre du hasard, et nier, par conséquent, un plan suivi et providentiel dalls ]e développement de l'esprit I1tImaiIl;est à nos yeux la plus ridictIle des inepties et la plus grande des impiétés. Quel exemple plus frappant de cette vérité pourrions-nous c110isi.r ue De~cartes, qui, au premier COtlp q d'œil superficiel, semble fait exprès pour prO\lVere contraire? ,r oilà uIlll0mn1e l qui se retire de toutes les écoles, qui repousse toute tradition, qui fait plus, qui fuit loin de toute société, qui ne vellt être d'auèun sièClè, d'aucun pays, qui se ferme les yeux et se

8

DE L'ÉCLECTiSME.

bouche les orej]]es, qui, sans avoir la religion du moine, se monachise pour ainsi dire autant que possible, et qui se met à penser. C'est qll'iJ a pris en llaine et en pitié les tyrannies de toute sorte qui règnent all sein de la pl1ilosophie. Il veut s'affrancI1ir, et pour cela il prétend se priver de toute. communication spirituelle. Vjt-on jamais penseur plus indépendant en apparence (le 1'}lumanité de son temps, 'et en général de l'humanité? Eh bien! qu'il pense seul, il ne pensera jamais (lue par et pour l'11ulnanité, de par le passé et pour l'avenir. J.Âe passé, l'avenir, l'enserrent et le limitent, quoi qu'il dise. Qu'est-ce, en effet, en définitive q'ue Descartes', sinon le protestantisl11e à sa dernière conséquence, en bien et en fi1al : en biell, ear c'est le droit religieux de l'individu que Descartes VieIl! introniser dans le monde après J."utI1er; en mal, car c'est la négation du droit religieux de la société collective qu'il viellt SOlltenir aussi et vulgariser à sa manière après Lutl1er? Lutl1er est donc SOIlmaître, S011précurseur, son initiateur, qlloiqtl'ilne le voie pas; et Voltaire sera son dJsc.ipJe, qui reproduira le bien et ]e mal de Lllther et de Descartes, en les allgmentant encore. Je Je répète, d'oÙ. Descartes a-t-il pris cette inspiration de penser uniqtlement par lui-même, et d'essayer la pltissance du rationalisme solitaire; et quel résultat final a etl la pllilosopl1ie de Descartes, sinon d'établir la légitin1ité de la raison individllel1e, Inais de donner el1 Inême telnps les limites de cette raison, dans Je but llltérieur, et ]10n el1core atteil1t, que le dom aille légitime de la raison individuelle et le domaine légitime de la raison collective seront Ull jour l1ettement séparés? Le résultat de cette pllilosop11ie a donc été adéquat au lien qlle Descartes avait avec l'}lUlllanité. Descartes a donc été un chaînon, mais 11'a été qtl'lll1 chaînon (lans la cllaÎne du progrès (le l'esprit 11l1main. Prenez Descartes en IUÎ-n1ême, isolez-le de Luther, de V01taire, et de I(ant ('), l?un qui l'inspire, l'autre qllÎ le pratique,
(I) ~ e dis Kant, et je pourrais aussi bien dire Lamenuais; car j'ai délnontré aiHeups (lue, par un remarquable synchronisme, notr'e Lamennais a accompli en France, et avec le génie propre à la France, la mème œuvre providentielle que Kant. Mais le nom de Kant est