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REGARD ET CONNAISSANCE

De
304 pages
Désirer, voir et connaître ont en chacun de nous partie liée. De l'exercice du regard, chacun escompte des satisfactions de diverses natures qui semblent répondre à de profondes requêtes de l'inconscient. Quel avenir de connaissance s'offre à une société qui n'intégrerait pas l'expérience de l'oblitération du regard ? Quel avenir se réserve une société promouvant sans limite le regard,fruit du désir et agent de la connaissance, qui sacralise le visuel ?
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Jacques BRIL

REGARD ET CONNAISSANCE
A vatars de la pulsion scopique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Du même auteur:
L'Invention comme phénomène anthropologique, Paris, Klincksieck, 1973 Symbolisme et Civilisation,. essai sur l'efficacité anthropologique de l'Imaginaire, thèse pour le doctorat d'Etat, Paris, Honoré Champion, 1977 A Cordes et à Cris,. origine et symbolisme des Instruments de Musique, préface de Pierre SCHAEFFER, Paris, Clancier-Guenaud, 1980 Lilith ou la Mère obscure, Paris, Payot, 1981 ; rééd. 1991 ; 1994 Le Masque ou le Père ambigu, Paris, Payot, 1983 De la Toile et du Fil ,. origine et symbolisme des produits textiles, Paris, Clancier- Guenaud, 1984 L '''Affaire Hildebrand" ou le Meurtre du Fils, Paris, P.U.F., . 1989
La Traversée Mythique ou le Fils accompli, Paris, Payot, 1991 Un Crépuscule incertain,. réflexion prospective sur la culture occidentale, Paris, Payot, 1993 Petite fantasmagorie du Corps: Osiris revisité, Paris, Payot, 1994

Ouvrages c:ollectifs : "La Mère Mauvaise: origine et portraits", in E. Ravoux-Rallo (dir.) La Mère Mauvaise, Aix-en-Provence, CEFUP, 1982 "Le Rythme de/dans la cure Psychanalytique", in J.-J. WUNENBURGER (dir.) Le Rythme, Colloques de Cerisy, Paris, I'Hannattan, 1992 "Lire: réflexion 'grammaticale' sur l'interprétation", in A. de MIJOLLA (dir.) A la Musique, Rencontres psychanalytiques d'Aix-en-Provence, Paris, Belles Lettres, 1993.

A Béatrice

En souvenir d'un lointain ancêtre hollandais qui vers la fin du XVe siècle, échangea le nom de son Père contre celui d'un Instrument d'Optique...

Collection Psycho-Logiques dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.

Déjà parus Sylvie PORTNOY-LANZENBERG, Le pouvoir infantile en chacun, Source de l'intolérance au quotidien. André DURANDEAU, Charlyne VASSEUR-FAUCONNET (sous la dir. de), Sexualité, mythes et culture. Claire SALVY, Jumeaux de sexe différent. Maurice RINGLER, La création du monde par le tout-petit. Loick M. VILLERBU, Psychologues et thérapeutes, sciences et techniques cliniques en psychologie. Michel LARROQUE, Hypnose, suggestion et autosuggestion. Sylvie PORTNOY, L'abus de pouvoir rend malade. Rapports dominantdominé. Raymonde WEIL-NATHAN (sous la dir. de), La méthode éleuthérienne. Une thérapie de la liberté. Patricia MERCADER, L'illusion transsexuelle. Alain BRUN, De la créativité projective à la relation humaine. Pierre BENGHOZI, Cultures et systèmes humains. Dr POUQUET, Initiation à la psychopathologie. Dr POUQUET, Conduites pathologiques et société. Geneviève VINSONNEAU, L'identité des Françaisesface au sexe masculin. Paul BOUSQUIÉ, Le corps cet inconnu. Roseline DAVIDO, Le DAVIDO-CHaD, Le nouveau test pschologique : du dépistage à la thérapie. Sylvie PORTNOY, Création ou destruction, autodestruction.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5894-7

Que
Ana BARRERA Thomas CALDOR Philippe ETIEN le Professeur René KAËs

le Docteur Annie LAQUERRIERE le Docteur Pierre LUQUET le Professeur émérite Béatrice MARBEAU

ainsi que les Laboratoires H. FAURE d'Annonay trouvent ici l'expression de mes vifs remerciements pour l'aide et les encouragements qu'en diverses occasions ils ont bien voulu m'apporter lors de la rédaction de ce livre dont les droits d'auteur seront versés au Centre de Recherche sur les aspects culturels de la vision Ligue Braille rue d'Angleterre 57 - BRUXELLES

SOMMAIRE

Préface: Les effets pervers de la mondovision régnante 15 Argument ...... Chapitre Premier: Un Regard sur le Monde 35

49 1. Introduction 49 2.L'animal humain et la structuration du monde sensible 51 1) Modalités perceptives de l'accès de l'animal à l'univers sensible 51 2) Le "Pas de la Réflexion" et la gestion de la multimodalité perceptive 55 3) Précurseurs comportementaux de l'interdit... 59 4) Émergence et primat culturel de la pulsion scopique. 62 3. Vision, Fantasme et Connaissance 66 1) L'oeil, instrument d'optique et médiateur psychique 66 2) Du regard au fantasme 74 3) Recherche et Connaissance 80

4. Épanouissement psycho-culturel de la pulsion scopique 85 1) Introduction.Le Double et le Désir 85 2) L'Invisible en Jeu 88 3) Intentions équivoquesdu vêtement et du masque 92 4) Orthodoxiede l'Illusion 97 Conclusion. Sacrifice et Théophanie 103

Chapitre Deuxième: Regard et Malédiction
1. Introduction 2. Le Regard interdit

109

109 111

3.

4. 5.

6.

1) Introduction 2) Nudité, Regard et Pudeur 3) Sexe, Regard et Société Le "Mauvais Oeil" 1) Introduction 2) De l'étrange et de l'ordre 3) Les jeteurs de sorts et leurs victimes Mauvais Oeil et Mythologie Regards et Châtiments 1) Introduction 2) Nudités de déesses 3) Aveuglement, Crime et Destin. 4) Conclusion. La mansuétude des dieux Conclusion. Regard et Bénédiction Troisième: Anthropologie

111 117 122 126 126 128 132 140 145 145 146 159 162 164

Chapitre

de la Cécité171

1. Introduction

171

2. Sociologie de la Cécité 174 1) Introduction 174 2) La cécité et les sociétés "de Nature" 176 3) Les sociétés historiques: entre l'exclusion tempérée... . 178 4)... et la ségrégation courtoise 184 5) Les Quinze-Vingts de Paris. 186 6) Cécité Arts, Lettres et Philosophie 191 7) Conclusion 194 2. Figures mythiques de la cécité 196 1) Introduction 196 2) L'oblitération spirituelle de l'Illusion mondaine.199 3) Euphémisation et déplacements mythologique de la cécité 203 4) Aveugles et Bienheureux 211 5) Epilogue. Allégories et Paraboles 220 3. Le Sage, le Prophète et le Guide 223 1) Introduction 223 2) Les intuitions du vocabulaire 226 10

3) Clairvoyance et discernement 4) Divination et Prophétie 5) Conclusion. Le Temps qui voit touL

228 231 241

Epilogue : Voyeurisme et Perversion de la Culture Occidentale 245
Bibliographie 285
..:
"-

Articles de revues
Index.

293

297

11

PREFACE
Les Effets Pervers de la Mondovision Régnante

Préface: Les effets pervers de la mondovision régnante
par le docteur Gérard Bonnet, Psychanalyste

Les lecteurs qui connaissent Jacques Bril pour avoir lu l'un ou l'autre des travaux qu'il a publiés ces dernières années se demanderont sans doute si le titre qui ouvre ce nouvel ouvrage renvoie au contenu ou à l'auteur, s'il nous annonce le "regard et la prophétie" de J. Bril ou de ceux qui l'ont précédé! Qu'ils se rassurent, ils n'auront pas à choisir: conformément à la logique du voir inconscient qui est au coeur de cette nouvelle recherche, celui qui scrute comment on a cherché à voir "les choses cachées" se pose inévitablement à son tour en prophète, en voyant, et s'inscrit à son tour dans une longue lignée qui remonte aux origines des temps. Avec le risque inhérent à ce genre d'exercice: prophètes et voyants n'ont jamais eu bonne presse, ce livre en est un témoignage éloquent qui recense tant et tant de témoignages du passé. Bien plus, cette démarche porte d'autant plus à conséquence aujourd'hui qu'elle concerne le voir en ce qu'il a de plus intime et se déploie dans un univers où la vision, qui est devenue reine, tend à régenter tous les moyens de communication; or, par un autre paradoxe bien connu, plus le voir tient le devant de la scène, plus les prophètes en sont exclus, et moins aussi on les écoute. A fortiori quand ils cherchent à démontrer "les misères et les grandeurs" de la chose. C'est pourquoi il n'est pas superflu de leur prêter main forte, non pour pallier une quelconque insuffisance, le propos est ici d'une richesse et d'une surabondance suffisantes,

-

s'alimentant à une connaissance puisée avec sagacité à tous les champs du savoir -, mais pour faire contrepoidsautant que faire se peut aux forces de méconnaissance qui risquent d'étouffer son message et sa voix. Je le ferai pour ma part dans ce court liminaire en commentant l'aspect de ce message qui me paraît le plus urgent et qui m'est le plus familier, celui qui concerne le regard et le voir qui lui est associé. On peut se demander en effet, comme nous y invite ce livre, si le voir à tout va qui caractérise notre époque ne constitue pas une véritable menace pour l'humanité qui s'y livre aujourd'hui sans réserves, et si l'appareillage de plus en plus complexe qui se déploie sous tant de formes pour satisfaire à ce désir sans frein ne risque pas de se retourner contre elle et de la dévorer à son tour. C'est une question, nous dit J. Bril, que posaient déjà nombre de légendes et de mythes, alors que pourtant, le règne du visuel était loin d'avoir atteint les proportions que nous lui connaissons aujourd'hui. Mais n'étaient-ils pas tributaires d'une mentalité primitive, rétrogrades? Quel sont exactement les risques encourus et pourquoi auraient-il pris aujourd'hui de nouvelles proportions? Avant de nous engager dans la question, précisons un certain nombre de choses. D'abord, il ne s'agit pas ici de verser dans une nouvelle querelle des iconoclastes, de donner dans le catastrophisme millénariste qui nous guette inévitablement à la date où nous sommes. Aussi faut-il être précis. Ce n'est pas l'image en tant que telle qui est visée. Elle a acquis droit de cité dans notre monde où elle assure une communication tous azimuts qui n'a jamais eu son pareil, et d'autres en ont déjà montré les avantage irremplaçables l, S'en prendre à elle contribuerait à raviver des conflits du passé qui n'ont servi qu'à exacerber des différences de sensibilité dans l'approche du réel. Il n'est pas davantage question de jeter le discrédit sur la vision et le plaisir qui lui est associé; elle constitue pour l'être humain un vecteur relationnel déterminant, J. Bril le démontre en
1 Comme le montre en particulier S. Tisseron dans les nombreux travaux qu'il a consacrés à la question.

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faisant une relecture très stimulante du mythe de la caverne, et en expliquant ensuite comment le désir visuel contribue à la mise en place des rites collectifs, des costumes, des coutumes. Nous ne suivrons pas davantage ceux qui font de l'imagination "la folle du logis", ou qui encore, à la suite de Lacan, considèrent l'imaginaire comme le registre de l'illusion aliénante, bien au contraire. Ce qu'il s'agit de mettre en lumière, c'est le soubassement caché de la pulsion, sa partie inconsciente, c'est le démon du voir, celui qui mène le jeu, qui n'est pas maléfique par lui-même, et cependant qui peut le devenir, comme toute pulsion digne de ce nom, lorsqu'un certain nombre de conditions sont remplies.

La première chose à faire consiste donc à situer
.

clairement cet inconscient du voir, qui ne nous est pas directement accessible, pour repérer à quel niveau et sous quel mode se situe son action. A chaque fois que nous nous adonnons au plaisir de la vision, que ce soit au contact des choses de l'existence ou bien tout simplement au sein du rêve ou de la rêverie, nous mettons en jeu trois registres visuels, à la façon de musiciens qui usent de trois portées à la fois. Le premier de ces registres, le plus immédiatement observable, est constitué par la fonction proprement dite avec l'extraordinaire richesse que nous lui connaissons et qui se trouve évoquée au second chapitre du livre. Le second registre nous est également familier puisqu'il correspond à ce que l'on appelle couramment la vision imaginaire et fantasmatique où se déploient des images empruntées au registre précédent, qui sont cette fois remodelées, voire recréées, redistribuées selon les modalités les plus rocambolesques: les images sexuelles y ont un rôle directeur souvent dénié, mais qu'il n'est pas trop difficile de repérer dès lors qu'on laisse ce registre jouer dans la plus totale liberté. Il n'en reste pas moins que la recréation, le remodelage et la spécificité dont témoignent ces production de l'imaginaire visuel resteraient à jamais sibyllins, si l'on ne postulait l'existence d'un troisième registre, inaccessible à l'observation directe, où la pulsion prend sa source, ses ordres et ses orientations, et qui constitue précisément le fond de la vision 17

telle que nous l'entretenons et l'assouvissons au plus profond de nous-mêmes, sans avoir idée de ses véritables enjeux. Et c'est ainsi qu'apparaît au psychanalyste stupéfait "un voir qui ne se voit pas voir !" Nous sommes tellement accoutumés à considérer la vision comme une fonction évidente, transparente, qui contribue à notre protection et à notre sauvegarde, nourrit notre imaginaire ludique et engendre les plus belles créations de notre esprit, qu'il nous est difficile de concevoir qu'elle soit en majeure partie invisible et conduise à des effets d'aveuglement inattendus dès lors qu'on lui laisse complètement la bride sur le cou 2! C'est précisément cet inconscient du voir qui fait que notre vision la plus fonctionnelle est régulièrement traversée d'éclairs inattendus ou au contraire de bévues inquiétantes, et dont l'influence est telle que notre imaginaire s'enflamme, s'emballe ou se pervertit parfois de façon désarmante, que ce soit au niveau personnel ou au plan collectif. Peut-on aller plus loin et explorer plus avant son fonctionnement intrinsèque de façon à mieux cerner comment nous sommes conduits à de tels excès? C'est ce que tente de faire la psychanalyse, en se référant aux coordonnées majeures dégagées par Freud dans ses premières présentations des pulsions, qui nous fournissent une grille de repérage qui garde encore toute sa pertinence 3. Il estime en effet que pour analyser le fonctionnement d'une pulsion, il faut l'envisager successivement sous l'angle de la poussée, de sa source, de son objet et de son but. Alors, qu'en est-il ici? Pour la pulsion de voir, le repérage de ces coordonnées est d'autant plus aisé qu'elles ont un répondant vécu dans l'expérience de chacun. Examinons en quoi consiste la poussée d'abord, qui constitue ce qu'il y a de plus incoercible en ce désir,
2 Et pourtant l'analyse des actes manqués, des "bévues", aurait dü nous alerter depuis bien longtemps, qui ne sont pas seulement des effets de langage, mais qui résultent très souvent aussi de notre manière inconsciente de voir. 3 J'ai explicité ceci dans La violence du voir, PUF, 1996, en part. p. 40 sq. En ce qui concerne Freud, les textes de référence se trouvent dans Trois essais sur la théorie de la sexualité, et dans la Métapsychologie.

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l'inconscient de l'inconscient en quelque sorte. Qui n'a pas éprouvé un jour ou l'autre l'impression désagréable d'être pris sous le regard d'un autre, regard inquiétant, persécuteur ou dangereux selon sa structure propre, mais qui de toute façon le pousse à voir ou l'y provoque sans lui demander son avis. Freud a perçu très tôt l'origine de cette poussée à voir chez l'enfant en examinant "les théories sexuelles infantiles" et en affirmant que ce qui nous poursuit ainsi dès nos premières réflexions n'est rien moins que ce qui nous précède et en particulier le secret de notre origine. En un mot, et J. Bril le rappelle à diverses reprises, ce regard incarne essentiellement cet impossible à voir qui est figuré d'une manière générale par la scène primitive, et qui nous fascine d'autant plus que nous en sommes définitivement exclus. Dans cette mise en scène, tous les éléments déterminants de notre destinée s'agitent dangereusement à la façon des serpents autour de la tête de Méduse, mettant d'autant plus en péril l'image narcissique que nous nous faisons de nous-mêmes, que nous n'avons aucune prise sur eux. C'est pourquoi il nous est impossible de concevoir notre origine autrement que comme un cataclysme, sur le modèle du fameux big-bang que les savants ont si ingénieusement construit 4. Et le réalisme qui régit le règne inconscient est tel qu'il nous convainc qu'on ne peut pas vraiment s'alimenter à cette poussée sans la mettre en oeuvre, qu'elle ne rejaillit vraiment qu'au prix d'une catastrophe où on frôle la mort, conviction qui se retrouve dans la conduite étonnante de ces sujets suicidaires qui justifient leur acte par le désir de trouver un sens à leur existence. Et nous avons là une première raison de penser que l'inconscient du voir n'est pas pour rien dans certains débordement actuels. Car enfin, l'analogie entre ces comportements extrêmes et certains événements saute aux
4 À propos du couple de ses parents, Dali exprime sa "terreur de l'acte sexuel et la croyance qu'il entraînerait fatalement son annihilation totale", (Catalogue de l'exposition de Centre G. Pompidou, 1980, p. 14), rejoignant ainsi à son insu la représentation que s'en fait l'enfant selon les analyses de Mélanie Klein.

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yeux: elle conduit tout naturellement l'analyste à se demander si ce n'est pas cette poussée que flattent les terrorismes aveugles, avec elle qu'ils jouent, elle qui conduit ses acteurs à sacrifier leurs semblables et à se sacrifier avec cette désinvolture qui nous atteint au plus profond de nous même? N'est-ce pas elle aussi qui conduit les navigateurs solitaires, les alpinistes de l'impossible, les explorateurs de l'extrême à risquer régulièrement. leur existence, avec pour bénéfice d'occuper à leur tour tous les écrans du monde? On ne peut pas ne pas songer à elle en tout cas, quand on voit l'humanité prendre parfois des risques excessifs dans la recherche d'énergies nouvelles au point de mettre en péril la planète qui a mis tant de siècles à la faire émerger. C'est pourquoi les textes anciens qui sont passés ici en revue répètent sur tous les tons qu"'on ne peut voir Dieu sans mourir", que regarder la lumière de face conduit à l'aveuglement, et qu'en définitive, ce regard qui nous précède devient regard de mort quand nous voulons le fixer. Pourquoi? Parce qu'il n'y a rien à voir à proprement parler de ce côté, et que celui qui s'entête comme Peeping Tom ou comme l'époux de Mélusine va vers sa propre destruction ou vers la destruction de ce qu'il cherche à voir. Ce voir là est comme un serpent qui se mord la queue et dont ne peut sortir que l'anéantissement propre 5. Ce n'est pas sans raison que la psychanalyse estime que les données originaires du psychisme sont frappes par un refoulement originaire qui nous les rend définitivement inaccessibles, et que le malheur de la psychose vient précisément de ce que ce refoulement n'a pu s'effectuer dans

5 Ce qui n'invalide pas, comme on l'a dit parfois, la recherche de nos origines au sens propre du terme, lorsqu'on travaille sur des données concrètes, précises et objectives, puisque cela concerne cette fois le registre conscient du voir et qu'on cherche à se garder précisément des mésaventures que les autres registres risquent de provoquer. C'est la raison d'être de la science qui tend à délimiter rigoureusement ses champs et ses moyens d'investigation et à les rendre les plus objectifs possibles. On comprend toutefois pourquoi ~ute recherche de ce type est a priori inquiétante, angoissante et s'accompagne de tant et tant d'avatars et de difficultés. 20

les conditions souhaitables 6. Tout se passe alors comme si on prenait un projecteur puissant comme objet de vision au lieu de se tourner vers les objets qu'il éclaire. Avec cette poussée à voir inconsciente, nous avons affaire à ce que Lacan appelle l"'objet cause du désir", du désir de voir en l'occurrence, à la lumière qui éclaire les objets dont on aperçoit l'ombre au fond de la caverne, et qui nous pousse à voir tout au long de notre
existence 7. Il ne faudrait pourtant pas en déduire que l'inconscient du voir est une force aveugle, anonyme, dont nous ne serions que les marionnettes: il a aussi une source, une source particulière en chacun, une source qui est incarnée dans la psyché par un point fictif à partir duquel il est censé s'exercer, et qui se confond souvent avec l'oeil fonctionnel lequel s'en trouve régulièrement affecté. "Les troubles psychogènes de la vision" dont on. commence seulement depuis peu à mesurer la variété et la fréquence témoignent en chacun d'entre nous de l'existence de cette source et des contradictions dont elle est traversée. En retour, son repérage et sa prise en compte nous rendent la pulsion accessible et nous offre un point solide sur lequel nous appuyer pour découvrir d'où viennent ces contradictions et comment l'inconscient du voir mène le jeu 8, En attendant, ce livre nous le rappelle fort justement, les légendes et la mentalité populaire parlent de cet oeil du visuel inconscient en termes de "mauvais oeil". Et cela se comprend. Car dans l'antique conquête de notre espace moiïque, il n'est autre que l'oeil de l'envie, de l'invidia augustinienne, dévoreuse de tout ce qui brille et l'attire, qui se précipite a
6 Cette poussée incoercible qui conduit constamment le psychotique à se tourner vers son passé, que ce soit pour le magnifier de façon excessive ou pour le dénigrer sans nuances constitue l'un des obstacles majeurs à son insertion dans l'existence commune et la raison majeure de son "aveuglement". 7 Toute ceci ressort avec clarté de la relecture du mythe de la caverne qui figure dès les premières pages de ce livre. 8 C'est un aspect de la question que j'ai développé dans : G. Bonnet, Avoir l'oeil, Revue Française de Psychanalyse, 1997, 1.

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priori sans précautions vers tout ce qui constitue l'attrait ou la parure de l'autre. Il se comporte comme une "pie voleuse", ou plus exactement "tueuse", Et s'il est présenté dans la mentalité populaire comme une puissance ennemie extérieure menaçante, c'est par un effet de projection, car il est insupportable à notre narcissisme secondaire d'assumer la présence de cette source empoisonnée et innommable au plus profond de notre esprit. Or que sommes-nous et qu'avons-nous que cet oeil avide et rapace n'ait en quelque sorte conquis de haute lutte à n'importe quel prix 9? Et c'est une nouvelle raison de penser que l'inconscient du voir n'est pas pour rien dans certains débordements actuels: car comment les terroristes actuels et les médias complices auraient-ils prise sur nous, s'ils n'étaient pas assurés d'avance de faire s'allumer et briller régulièrement en nous cet oeil d'envie pour le gaver d'objets partiels gagnés au prix de la ruine et du sang 10? On ne supprime pas ce mauvais oeil ou ce regard d'envie, c'est un donné de base sans lequel il n'y aurait pas de voir du tout 11.Ce livre nous le rappelle, il ne manque ni d'objets, ni de rituels, ni de coutumes élaborés au cours des siècles pour en déjouer les effets néfastes au niveau collectif. Au niveau personnel, le seul chemin pour en neutraliser la nocivité foncière est tout aussi connu: il consiste à le reconnaître comme sien, ce qui équivaut à s'avouer pécheur dans le vocabulaire des religions traditionnelles, pensons à Saint Augustin ., ou plus prosaïquement prédateur pour parler en termes plus naturalistes, ou écologistes, ou encore, pour la psychanalyse, à assumer la honte, la confusion ou le remords qui lui sont associés: à partir de quoi on est en position de

-

9 Il représente, avec l'oralité et le sadisme, l'un des instruments les plus actifs et les plus efficaces de tous les processus d'introjection et d'identification. 10 J'ai développé ceci dans: Le spectaculaire, l'amour du sujet pour les objets invisibles, Cahiers de l'École des Sciences Philosophiques et Religieuses, 19, 1996, p. 43 sq. 11 Et que nous projetions probablement sur l'''oeil blanc" de l'aveugle aux époques, pas si lointaines nous rappelle J. Bril, où nous l'accusions de tous les

maux. 22

concevoir qu'il existe d'autres sources analogues en positif, des yeux qui sont eux aussi bénéfiques. C'est dans ces conditions que s'instaure l'échange de regards à regards dont parle Winnicott, échange qui supplante la lutte à mort première et dont la mise en place sort l'enfant des pièges originaires du regard. On s'aperçoit alors que l'inconscient du voir possède un objet propre aussi, un objet spécifique, dont l'imaginaire visuel le plus répandu nous oblige à reconnaître la place et l'influence considérable: qui ne connaît pas à un moment ou l'autre cette étrange attirance qui nous incite à regarder le sexe alors qu'on se plaît par ailleurs à le déclarer inesthétique? Qui en tout cas n'est pas impressionné par l'effet imparable exercé sur les téléspectateurs par l'exhibition sexuelle quelle qu'elle soit. Cette fascination n'est jamais que la manifestation dans la vie quotidienne d'une orientation de notre libido inconsciente visuelle qui est polarisée par ce que G. Rosolato appelle l'''inconnu du sexe maternel", le premier objet sexuel excitant qu'il nous ait été donné de connaître. Si le phallus sous toutes ses formes joue si souvent dans la culture le rôle d'un objet apotropaïque, permettant de déjouer les pièges du regard, c'est d'abord parce qu'il offre au voir des profondeurs le seul dérivatif qui permette de contrebalancer la fascination pour l'origine, pour la scène primitive, et donc pour éviter de s'aveugler dans la vision de la Méduse. Si l'oeuvre d'art ou plus généralement la vision du sublime tiennent depuis les origines de l'Humanité un rôle à la fois cathartique et enivrant, c'est qu'on y retrouve le même objet transformé, métamorphosé et porté au meilleur des virtualités qui lui sont propres. Ceci dit, la vision de l'objet du voir inconscient n'est pas seulement d'apaisement: compte tenu qu'au delà du sexe réel, nous sommes en quête d'un sexe disparu, d'un impossible à
voir, d'une illusion de sexe,

- le

fameux sexe maternel qui est,

comme l'Atlantide, à jamais englouti -, cela glisse aussi aisément à la recherche de l'idéal ou même du négatif de l'idéal en question. Cela conduit l'inconscient du voir, lorsque rien ne vient plus répondre à son attente, à poursuivre sans que l'on 23

s'en rende compte des objets de plus en plus inaccessibles et mortifères, et nous retrouvons là encore une raison de penser qu'il nous joue plus que jamais de mauvais tours; voir l'injustice, la famine, voir la mutilation, la cruauté la plus abominable, comme cela se fait aujourd'hui avec une surabondance jamais égalée sur tous les écrans du monde, pourquoi pas, dès lors qu'il s'agit de la combattre ou de la dénoncer; mais qui nous dit que cette vision n'éveille pas à notre insu des jouissances cachées, au point qu'on la recherche pour elle-même et même à la limite, qu'on en arrive à provoquer ce type d'horreurs pour y trouver sa jouissance? N'y a-t-il pas une corrélation à établir entre la surenchère dans les atrocités commises ces dernières années, et la surenchère dans leur exhibition? D'autant que l'insatisfaction sera toujours au rendez-vous tant l'inconscient du voir est d'une avidité insatiable 12,et il s'ensuit une course à l'image choc que rien en soi ne peut tarir ou limiter. Ce qui signifie que Freud avait cent fois raison de dénoncer la pudibonderie envahissante de son époque, mais qu'il faut aller plus loin aujourd'hui; à quoi bon en effet s'évertuer à dévoiler l'objet immédiat de notre convoitise visuelle, si c'est pour mieux se dissimuler ce qu'il masque, ce qui nous offre des potentialités de jouissance infiniment plus satisfaisante et parfois sous couvert des meilleures intentions du monde? On comprend mieux la raison d'être de cette fascination quand on prend en compte le quatrième facteur dont nous disposons pour analyser la pulsion, à savoir le but que poursuit l'inconscient du voir. Contrairement au bon sens le mieux partagé et à tout ce que l'on imagine, ce but est nihiliste; il ne consiste pas d'abord à visualiser les choses, ou à la limite à les faire apparaître comme on pourrait s'y attendre, il vise en priorité à faire disparaître ['autre pour s'approprier sa présence, son âme ou sa vertu propre, ou bien à se faire

12 "La pulsion scopique est insatiable et réclame de plus en plus de violence spectaculaire", M. Neyraut, Les raisons de l'irrationnel, PUF, 1997, p. 162. 24

disparaitre en retour avec un objectif analogue 13. Tous les autres buts ne sont jamais que ce que Freud appelle des buts auxiliaires par rapport à celui-là, et c'est la raison pour laquelle l'inconscient du voir laissé à lui-même est radicalement nihiliste pour le moi et pour les valeurs collectives qui lui sont associées. Et cette fois, l'analogie entre l'analyse personnelle et l'analyse collective est frappante: ne dit-on pas des kamikazes de toutes les causes impossibles au moment où ils perdent la vie qu'''ils ont atteint leur but" 14? Et la fascination qu'ils exercent après leur mort ne tient-elle pas à cette impression que "c'est le sort le plus beau" qui se puisse concevoir? Le "quitte ou double" qui se joue aujourd'hui sous nos yeux à tout moment en tant de lieux de la planète est une espèce de démonstration continue de cet objectif. Et ceux qui sont passés maîtres dans l'art d'en utiliser les effets constituent à n'en pas douter de sérieuses menaces pour la civilisation toute entière. C'est pourquoi il faut pousser un peu plus avant l'analyse. Ce but, je l'ai explicité dans un récent ouvrage en une formule très réaliste de façon à tenir compte du vécu inconscient qui lui est associé: "pour voir, il faut tuer, ou se tuer" 15. D'où vient cette conviction à proprement parler délirante, que l'on retrouve telle quelle dans certaines formes de pathologie? Freud l'a découvert à travers le premier épisode du fameux jeu du Fort-Da de son premier petit-fils 16: l'enfant cherche dans l'anéantissement de l'autre, ou de soi-même, une satisfaction d'une densité extrême, qui se heurtera certes par la suite aux premiers interdits, mais à laquelle il se livre d'abord sans aucune retenue dans la mesure où c'est la seule façon pour lui de se construire une image de lui-même et de ceux qui lui
13 M. Neyraut parle de "logique primitive", "d'identification fusionnelle qui dévore des yeux", op. cit. 14 Les "fins politiques" le savent bien qui font tout pour ne pas "fabriquer de martyrs", lesquels se transforment en effet en autant de forces d'attraction pour la cause. 15 Dans La violence de voir, op. cit., 1ère partie 16 S. Freud, Au-delà du principe de plaisir, Dans: Oeuvres Complètes, t. XV, PUF, p. 284 sq.

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sont associés. C'est le premier temps du jeu, celui qui se joue entre lui et sa mère. Il croit alors en la toute-puissance de la pensée, et il est convaincu que ce qu'il veut se réalise vraiment, fut-ce de façon réversible. Etant donné que la vision et la disparition visuelles lui servent à mettre en scène cette annihilation dans la réalité relationnelle, et même de la mimer, de s'en faire une idée dans les multiples jeux qu'il déploie par la suite, cette violence originaire et l'exercice du désir visuel s'en trouvent étroitement associés. En conséquence, la violence néantisante devient un plaisir pulsionnel, un plaisir interdit certes, et donc par la suite refoulé, mais extraordinairement investi sur le moment lui-même: désormais, en un certain lieu de notre fonctionnement mental, voir et anéantir s'équivalent 17. II Y est inscrit que non seulement pour voir, il faut tuer, mais la disparition constitue à elle seule une jouissance sans pareille. Il est d'ailleurs typique que, dans le second temps du jeu dans le texte de Freud, celui où le petit Ernst s'en prend cette fois à son père, il jouit de cette disparition pour elle-même, d'une disparition sans retour, car elle lui assure la possession sans limites de sa mère. N'est-ce pas le but par excellence de notre libido fondamentale, celui auquel on ne renoncera jamais 18? Or à quoi assistons-nous aujourd'hui dans notre monde saisi par une véritable frénésie du voir? Régulièrement, le voir fonctionnel et le voir imaginaire se trouvent dépassés et même supplantés par ce but d'origine qui affleure en surface au point de l'emporter. Bien plus, compte tenu de l'équivalence inscrite en nous depuis l'enfance, on glisse d'un "pour voir, il faut tuer" qui s'est souvent manifesté au cours des siècles et reste encore à peu près contrôlable 19 à un: "tuer pour voir... ou pour
17 Ce désir se trouve pris dans les méandres des "logiques primitives" (M. Neyraut), dont les exigences "ne s'etIacentjamais" op. cil. p. 83. 18 Et qui explique probablement pourquoi le petit Ernest a, au dire de Freud, si bien supporté finalement sur le moment même, la disparition de sa mère: en la faisant définitivement disparaître, il s'en assurait aussi la possession à jamais. 19 Sous la forme des exécutions publiques, des jeux sanguinaires du cirque ou de tant de représentations où la violence était donnée en pâture au peuple dans un contexte codifié et réglementé. 26

montrer", qui, dans son incongruité même, déroute toutes les possibilités de réglementation. Aujourd'hui, n'importe quel terroriste décidé à faire triompher sa cause sait parfaitement qu'il suffit de tuer de la façon la plus atroce possible pour faire crever littéralement tous les écrans du monde entier dans des proportions égales à l'horreur de son acte. N'importe quel cinéaste ou producteur de télévision quelque peu expérimenté sait que l'audimat grimpera à la mesure de la violence ou de la destructivité du spectacle qu'il aura concocté, et le grand talent du moment consiste à surabonder dans la terreur en utilisant des causes ou des histoires qui rendent leur étalage justifiable. On est entré dans une course à l'horreur, sur les écrans, dans nos cités, et on ne voit vraiment pas ce qui pourrait y mettre fin. La vision de la violence pure et dure a largement supplanté la vision du sexe ou du dictateur des périodes précédentes. Et on ne peut jamais savoir vraiment, comme nous l'avons découvert à propos de l'objet, si l'on ne finit pas indirectement par provoquer cette violence atroce dans la réalité pour fabriquer des images qui soient à la mesure de cette jouissance visuelle inconsciente. Certes, on aurait tort de ne voir les choses que sous cet aspect dramatique: de même que l'oeil du voir inconscient, fut-il le mauvais oeil, représente aussi le pivot sur lequel nous nous appuyons pour éclairer son fonctionnement et lui ouvrir des perspectives plus positives, de la même façon, ce but ultime offre aussi le levier grâce auquel il est possible d'agir en lui offrant d'autres objectifs à long terme. Les grandes religions l'ont compris les premières qui ont fondé leur prédication sur l'illusion d'une vie réelle après la mort, qui est en grande partie fondée sur l'un des tout premiers jeux de notre enfance où tout ce qui s'anéantit sous nos yeux réapparaît par la puissance même du désir. Il leur devient alors possible de renvoyer la véritable jouissance visuelle dans un au-delà où elle est censée devoir être comblée d'une façon infinie: tel est le sens du fameux pari dont Pascal par exemple a formulé les enjeux en des termes irremplaçables, et à laquelle on adhère d'autant plus facilement que le visuel inconscient ne connaît pas les limites 27

du réel. C'est le sens de l'appel à la conversion que les religions lancent dès l'instant de leur fondation, mais on perçoit de plus en plus les limites: les déchaînements de l'intégrisme nous démontrent aujourd'hui qu'elle deviennent parfois le jouet du désir sur lequel elles se fondent, précisément lorsqu'elles sentent ces fondements menacés. On s'est heureusement aperçu à leur suite qu'il existe d'autres moyens de répondre à cet appel à la conversion, dans la vie actuelle, où chacun est convié à trouver comment la vivre à son propre niveau. Et de même que plus un levier est long et bien placé, plus sa portée est grande, plus on parvient à mobiliser l'inconscient du voir sur des objectifs lointains et pourtant désirables, plus on se met en position d'utiliser son énergie de façon positive. Et heureusement, ces objectifs ne manquent pas dans l'immédiat qui ne sont pas seulement mystiques ou religieux, mais se situent aussi du côté du plaisir, de l'éducation, de l'entraide, de l'aventure productive et surtout de l'art, de la créativité. Si Lacan a pu dire que le but d'une analyse était d'ouvrir à la sublimation, cela vaut également pour ce genre de démarche. Car après tout, à qui s'adresse le présent ouvrage, sinon aux voyants que nous sommes appelés à être nous aussi, pour nous inviter à nous regarder voir à ce niveau de nous-mêmes, pour que nous opérions une boucle salutaire dans les jeux de retournements successifs qui le caractérise pour l'entraîner vers la sublimation? N'est-ce pas précisément à propos de la pulsion de voir que Freud évoque pour la première fois ce destin pulsionnel décisif? Si l'oeil ne peut se voir lui-même, comme il le note un peu plus tard dans la Métapsychologie, il est aussi à même de nous guider vers des buts à la hauteur de ses exigences et qui nous sont accessibles aujourd'hui. Ceci dit, cela ne se fera pas tout seul, comme l'estiment certains par exemple, qui estiment que le voir fonctionnel et le voir imaginaire ont précisément pour vocation d'écluser et de canaliser les effets pervers de l'inconscient du voir. Ils estiment qu'on aurait tort de s'inquiéter, que tous les spectacles actuels, fusent-ils faits des atrocités les plus extrêmes, ont d'abord et avant tout des vertus cathartiques et que loin de nous y 28

prédisposer, ils nous vaccinent en quelque sorte et vaccinent les enfants contre les excès en question. C'est vrai dans une certaine mesure, et c'est pourquoi il faut se garder de diaboliser notre époque 20.Il n'en reste pas moins que les signes évoqués précédemment nous conduisent à penser que le voir fonctionnel et le voir imaginaire se trouvent aujourd'hui régulièrement débordés, et qu'on ne peut plus se contenter de laisser faire les choses: il faut aussi chercher comment répondre à ce nouveau défi que l'inconscient nous lance. Chaque époque s'est trouvée confrontée à des défis de ce genre, et elle marque l'histoire par la façon dont elle y a répondu. C'est en ce sens que l'analyse freudienne ne peut se limiter à signaler que tout va aujourd'hui dans le sens d'une exacerbation du désir visuel, il faut qu'elle offre aussi et en même temps des voies nouvelles pour en tirer parti de façon constructive: la théorisation lucide et rigoureuse en est déjà une, mais il en est certainement d'autres que ce livre nous invite indirectement à rechercher. C'est d'ailleurs en définitive son principal intérêt, et c'est pourquoi je le considère comme une contribution à l'analyse collective au sens où Freud a voulu la promouvoir dans la dernière époque de sa recherche, lorsqu'il a écrit successivement Malaise dans la civilisation, L'avenir l'une illusion, Moïse et le monothéisme. Les problèmes soulevés à l'époque sont toujours d'actualité; la manière dont sont vécus la sexualité, la religion, le pouvoir, l'éducation nous poseront question tant qu'ils constitueront des obstacles à l'épanouissement de ce qu'il y a de plus créatif chez l'homme. Mais la mondialisation des échanges et le primat accordé à la vision tous azimuts sont venus surajouter une question nouvelle, inattendue, où le problème s'inverse: il ne s'agit plus seulement cette fois d'analyser ce qui fait obstacle au libre
20 Comme je l'ai explicité dans un article récent, c'était vrai pour le spectacle au sens traditionnel du tenne, dont la valeur cathartique n'est plus à démontrer; mais il n'en est pas de même du "spectaculaire" qui survient inopinément dans l'existence et qui a prise directe sur le fonctionnement inconscient, compte tenu précisément de cette transitionnalité essentielle: G. Bonnet, le spectaculaire, l'amour du sujet pour les objets invisibles, op. cit. 29

épanouissement du désir sous telle de ses formes, mais tout au contraire de repérer comment il se prête à être utilisé par certains pour le porter à l'extrême et favoriser à notre insu son débordement désordonné, en pratiquant ce que G. Rosolato appelle "le culte du négatif' 21. On peut s'étonner de ce que le fondateur de la psychanalyse n'ait perçu les signes avant-coureurs de ce débordement en assistant aux prémisses de la logique d'extermination qui s'est mise en place sournoisement à l'époque où il écrivait Malaise dans la civilisation, alors qu'elle était infiniment plus dangereuse pour l'homme que toutes les résistances qu'il analyse dans son livre. Car il ne faut pas s'y méprendre, cette logique d'extermination est une première manifestation du but de l'inconscient du voir porté à son incandescence, elle est en germe dans le plus intime de l'esprit infantile dès qu'il s'efforce d'accéder à l'humain. Freud a osé soutenir l'existence d'une sexualité infantile qui n'est plus guère mise en cause aujourd'hui; il a été jusqu'à parler d'un sadisme originaire, relayé en cela par M. Klein qui a donné à ses affIrmations des prolongements considérables. Et pourtant, ni lui ni ses successeurs n'ont été jusqu'à imaginer que la logique d'extermination que l'on a vu de déchaîner en Europe était inscrite au coeur de l'homme dès ses premiers instants de lucidité. Auquel cas il ne suffit pas d'en dénoncer les signes avant-coureurs, ou d'en entretenir la mémoire; il faut aider chacun à plonger en lui-même pour aller jusqu'en ce point inconnu pour opérer la conversion qui s'impose. En sachant bien que celle-ci ne consiste pas seulement à changer de maître ou de gourou, mais à élaborer des buts constructifs aux dimensions de l'énorme charge d'annihilation qui est toujours en nous prête à se déchaîner, d'autant plus forte que nous consacrons plus d'énergie à la connaissance et à la découverte. Certes, on peut objecter à ce que je viens de d'avancer que le présent ouvrage n'est pas à proprement parler un livre de psychanalyse. Il se fonde à la fois sur la philologie, l'ethnologie, les légendes et les mythes, la biologie, l'histoire,
21 G. Rosolato, La portée du désir, PUF, 1996.

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les traditions, passant au crible les coutumes des tribus les plus anciennes, la philosophie antique, autant que la façon dont les aveugles ont été reçus et intégrés à la communauté depuis la plus haute antiquité. Mais justement: les disciplines ici mises à contribution ne sont-elles pas en grande partie au nombre de celles que Freud voulait mettre au programme de la formation des analystes 22 ? C'est pourquoi à mon sens ce livre devance et anticipe la recherche analytique actuelle, la presse de préciser de d'affiner les instruments d'analyse déjà forgés, pour qu'elle coopère plus activement à l'éclairage dont le monde actuel a besoin. Et j'ajouterai qu'à cet égard, les philosophes, les sociologues ou les littéraires ont d'avantage oeuvré dans cette direction ces dernières années que les analystes de l'inconscient freudien 23. Cela tient à des précédents historiques: Freud lui-même, je l'ai montré, n'a accordé à l'inconscient du voir qu'un intérêt épisodique et circonstanciel, et il s'est montré beaucoup plus préoccupé par les risques inhérents au sadisme et à tous les courants adjacents. Le courant anglo-saxon qui a pris le relais et a largement dominé une partie du monde analytique français a conduit les analystes à s'intéresser davantage aux pulsions destructrices directes ainsi qu'à la cohérence, ou à l'espace transitionnel qui permettent de les contenir. Quant au mouvement lacanien, après avoir accordé au visuel une place privilégiée, il s'est davantage évertué à en dénoncer les pièges qu'à rechercher les véritables raisons des dérapages auxquels il nous expose. Il a fallu attendre les travaux récents des psychosomaticiens, ceux de Sami Ali en particulier, pour mettre en lumière le rôle nécessaire et décisif joué par la vision dans la première structuration psychique, et pour situer les dommages qui surviennent dans le fonctionnement somatique lorsqu'elle est perturbée. Et cependant il faut pousser plus loin encore et inverser notre façon d'envisager les choses: lorsque le visuel
22 S. Freud, La question de l'analyse profane, Gallimard 1985, p. 133. 23 Il Y aurait beaucoup de noms à citer, et je me limiterai évoquer: du côté des philosophes, Sartre et Merleau-Ponty et plus récemment l-L. Nancy; du côté de la sociologie, G. Dubord, avec sa Société du spectacle; et du côté des théoriciens de la littérature, M. Milner et J. BeIlemin-Noêl.

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inconscient devient totalitaire et ne trouve pas à s'intégrer, ce n'est pas uniquement le corps individuel qui se trouve menacé, c'est aussi le corps social qui lui donne son espace naturel, c'est tout le réseau de nos échanges. Nul doute qu'en nous invitant à élargir nos analyses au fonctionnement mondial actuel, ce livre ne concoure à ouvrir la psychanalyse elle-même à de nouveaux développements. Pour l'heure, il faut prendre le temps de le lire et de méditer à loisir les innombrables récits et témoignages qu'il nous propose et qui sont autant de paraboles sur les grandeurs et les misères de l'incroyable aspiration à tout voir et à tout connaître qui est au coeur de l'homme: remercions Jacques Bril d'avoir effectué cette moisson de textes ou de témoignages issus de tous les horizons et d'avoir su les mettre à notre disposition pour que nous puissions clarifier de l'intérieur et nous rendre plus transparente une des potentialités humaines qui se trouve aujourd'hui parmi les plus sollicitées.

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