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Regard sociologique en archive

De
238 pages
Les écrits réunis ici portent sur la pluralité et la cohérence des états de culture, en leur conjugaison avec le donné social. Cette pluralité est illustrée par des analyses concrètes qui ont trait à des facettes de culture ici très différentes. Conjointement sont proposées des réflexions sur une approche sociologique de la culture : la culture rapportée à de grands partages sociaux, la rencontre entre sociologie, anthropologie et psychologie sociales, le jeu infini de la particularisation culturelle inhérente à la différenciation sociale.
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Regard sociologique en archive Guy Barbichon
Les écrits assemblés ici sollicitent l’attention sur la pluralité et
la cohérence des états de culture, en leur conjugaison avec le
donné social. Cette pluralité, appréhendée dans des sociétés
occidentales, est illustrée par des analyses concrètes qui ont
trait à des facettes de culture très di érentes : les inscriptions
funéraires dans des cimetières d’animaux, hier et aujourd’hui,
en France et en Californie, la place des liens d’a ection
entre sœur aînée et frère cadet dans les contes bretons, les
métaphores invoquant le textile, dans le langage populaire et
le langage relevé. Conjointement sont proposées des réfl exions
sur une approche sociologique, plurielle, de la culture :
la culture rapportée à de grands partages sociaux – culture Regard sociologique
populaire, culture ouvrière –, la rencontre entre sociologie,
anthropologie et psychologie sociales, – autour d’un objet où en archive se croisent le sujet, l’acteur, et l’ensemble social –, le jeu infi ni
de la particularisation culturelle inhérente à la di érenciation Culturessociale, les formes d’appréhension ethnosociologique, de
l’intérieur, et du dehors, de la société française.
Le regard ainsi porté sur les liens entre culture et société est
celui d’un moment de la sociologie, mais il n’est pas étranger
au permanent débat, de l’action, sur la di érence, hors du
relativisme, et de l’impérialisme, culturels.
Guy Barbichon, directeur de recherche honoraire au CNRS a publié
un ensemble de travaux sociologiques sur la modernisation
industrielle, le devenir des « émigrés de l’agriculture », l’insertion
des migrants et les formes de sociabilité en milieu urbain. Sur un
autre registre, d’inspiration socio-anthropologique, il a analysé
des formes discrètes de la di érenciation culturelle, dans des
comparaisons interclasses et internationales.
ISBN : 978-2-343-01029-8
24,50 € L O G I Q U ES S O C I A L ES
Guy Barbichon
Regard sociologique en archive



















Regard sociologique en archive
















Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante
reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend favoriser les liens entre
la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les
recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent
la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation
méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.


Dernières parutions

Alexandre DAFFLON, Il faut bien que jeunesse se fasse ! Ethnographie d’une société
de jeunesse campagnarde, 2014.
Jean PENEFF, Howard S. Becker. Sociologue et musicien dans l’école de Chicago,
2014.
Dominique MARTIN, Relations de travail et changement social, 2014.
Thomas PIERRE, L’action en force et les forces en action. Sociologie pragmatique
des forces, 2014.
Jean FERRETTE (dir.), Souffrances hiérarchiques au travail. L’exemple du secteur
public, 2014.
Sous la direction de Sandrine GAYMARD et Angel EGIDO, Mobilités et transports
durables : des enjeux sécuritaires et de santé, 2014.
Simon TABET, Le projet sociologique de Zygmunt Bauman. Vers une approche
critique de la postmodernité, 2014.
Pascale MARCOTTE et Olivier THEVENIN (dir.), Sociabilités et transmissions dans
les expériences de loisir, 2014.
Guillaume BRIE, Des pédophiles derrière les barreaux. Comment traiter un crime
absolu ?, 2014.
Maryvonne CHARMILLOT, Marie-Noëlle SCHURMANS, Caroline DAYER (dir.), La
restitution des savoirs, Un impensé des sciences sociales ?, 2014.
Delphine CEZARD, Les « Nouveaux » clowns, Approche sociologique de l’identité,
de la profession et de l’art du clown aujourd’hui, 2014.
Christian BERGERON, L’épreuve de la séparation et du divorce au Québec. Analyse
selon la perspective du parcours de vie, 2014.
Jérôme DUBOIS et Dalie GIROUX (dir.), Les arts performatifs et spectaculaires des
Premières Nations de l’est du Canada, 2014.
Frédéric COMPIN, Traité sociologique de criminalité financière, 2014.
Yolande RIOU, Etre un maire en milieu rural aujourd’hui : témoignages d’élus du
Berry, 2014.
Christian BERGERON, L’épreuve de la séparation et du divorce au Québec. Analyse
selon la perspective du parcours de vie, 2014.

Guy BARBICHON





























Regard sociologique en archive
Cultures


















































































































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01029-8
EAN : 9782343010298
à Michel Verret
Le projet de constituer ce dossier d’archive a été suscité par
Michel Verret dont l’ardeur à connaître et faire connaître est
infinie, comme l’est ma gratitude. Je remercie les éditeurs qui
ont encouragé l’entreprise, et spécialement le directeur de la
collection qui l’accueille. Ma reconnaissance s’adresse
également à tous ceux, Jean-Noël Retière singulièrement, qui
ont encouragé sa réalisation et à Alexandre Kich, Mathieu
Boutang, Walter Forssell, qui ont permis une délicate
élaboration numérique texte. Sommaire
- Préface 9
- Entrée en matière 11
1. Culture de l'immédiat et cultures populaires 13
2. Métaphores lingères et métaphores textiles
Langage populaire et langage noble 25
3. L'ethnologie et la problématique des cultures ouvrières 53
4. Regards sur l'univers de « l'entre-enfants » 61
5. L'aimante dyade de la sœur et du frère dans les contes
de Bretagne 67
6. Les chiens meurent aussi 81
7. Usage économique des images de culture
Images du travailleur breton et conjonctures d’emploi 9 5
8. Le Huron chez Narcisse. Un regard renouvelé de
l'anthropologie américaine sur la France 121
9. Sociologie de l’acteur et psychologie sociale 141
10. Ethnologie en France, ethnologie de la France. Champs
nouveaux, manières neuves 153
11. Culture et universalité du particulier 173
12. La plénitude du négatif. Remarque de méthode sur
le traitement du complément 193
7 Préface
Quand on lit ou relit les textes que Guy Barbichon a eu la bonne idée de
regrouper dans ce volume plusieurs traits sollicitent l’attention. Et, au
premier chef, que notre auteur est un homme de carrefour et de synthèse : de
carrefour entre les disciplines (ethnologie, sociologie, psychologie sociale,
philosophie…), de synthèse sur divers thèmes (les cultures populaires et
ouvrières, l’évolution de l’ethnologie de la France, etc.). Regardons-y d’un
peu plus près. Dans son article sur « la culture de l’immédiat » dans « les
cultures populaires » Guy Barbichon fonde sa synthèse sur de nombreux
travaux empiriques ; quand il aborde « la problématique des cultures
ouvrières », il opère un « va-et-vient constructif entre la démarche
ethnologique et l’investigation qui part des grandes masses » ou encore, il
prône « l’articulation entre l’approche ethnologique et ses égales
complémentaires », comme il dit joliment. Quand il traite de l’évolution (à
partir des années 1950) de l’ethnologie de la France, peu de travaux
échappent à sa vigilance et il pointe, avec sagacité, les principaux
changements qui ont affecté notre discipline : une attention plus grande
portée à la subjectivité, à l’émotionnel, au discours, « une prise en compte
plus variée d’étages, de segments de la société ».
D’un homme de synthèse, on peut redouter le pire : la superficialité. Tel
n’est pas le cas chez Guy Barbichon. Qu’il s’agisse d’un dossier thématique,
d’une réflexion sur un concept, d’une recherche empirique, notre auteur va
au fond des choses. On l’a dit pour ses travaux sur les cultures populaires et
ouvrières et pour son bilan de l’ethnologie en France. On s’en aperçoit
encore quand l’auteur s’en prend à une vision unilatérale, positive des
phénomènes sociaux qui serait aveugle sur leur « envers » : une étude de la
sociabilité qui négligerait l’évitement, une enquête sur la mobilité qui ne
prendrait pas en compte l’immobilité, une analyse de la mémoire collective
qui « oublierait l’oubli ». On vérifie encore cette constance à ne pas s’arrêter
en cours de route à la lecture des travaux empiriques de Guy Barbichon ; je
pense à cet extraordinaire article sur les « métaphores lingères et textiles »
où, au terme d’un recensement quasi exhaustif, l’auteur dégage deux types
de figures, relevant, pour les premières, du langage familier, pour les
secondes, du langage relevé. Dans le langage familier, on se réfère à la
matière première (« filer un mauvais coton »), dans le langage relevé à la
texture des tissus (« la trame du discours »). De l’examen fouillé des
expressions lingères et textiles, Guy Barbichon peut conclure : « La pensée
familière est plus praxique que spéculative et contemplative ». On vérifiera
encore cet acharnement à aller au fond des choses dans l’étude qu’a faite
l’auteur des épitaphes sur les tombes de chiens. L’examen attentif de ces
9 inscriptions fait apparaître une sensible évolution des attitudes à l’égard des
chiens. Aux épitaphes pascaliennes de naguère (« Plus je vois les hommes,
plus j’aime les chiens ») se sont substituées des inscriptions rapprochant le
statut de ces animaux et celui des hommes. Il n’est plus question de maître
ou de maîtresse, ni même de chien mais de « notre Bibiche ». Ne se
manifeste donc plus dans l’amour des animaux « cette vindicte corrélative
vis-à-vis de l’autrui humain ». Cette vigilance ethnographique est aussi
patente dans l’étude de l’évolution des images du travailleur breton, de la
rusticité exotique à la productivité moderniste : aux représentations du
pauvre paysan ou du marin se sont substituées celles du travailleur productif
de l’industrie nouvelle et de l’agriculteur entreprenant. Comme dans les
autres travaux de l’auteur, l’intérêt de l’étude n’est pas seulement
documentaire mais pose des questions plus générales : ici celle des relations
entre les images économique et culturelle d’une région.
Il y a encore un trait qui sollicite l’attention du lecteur : le style toujours
clair et le goût pour les formules bien frappées qui émaillent agréablement
les textes. Petit florilège : quand Guy Barbichon analyse l’évolution récente
de l’ethnologie en France, et la place qu’y tient désormais la réflexivité, il
note, non sans humour sans doute, le développement de la « scrutation du
moi ethnologisant » ; quand il évoque les « Hurons chez Narcisse »,
autrement dit les anthropologues américains travaillant sur la France, il
constate que « le handicap de la distance se confond avec le privilège du
recul » ; dans son article sur les cultures particulières, il manifeste une
prudente prévention contre les généralités, contre « ces choses qui se nouent
dans les hautes altitudes de l’anthropologie sociale » ; enfin, dans son long
article sur « la plénitude du négatif » (une belle formule), il met en garde
contre « l’étroitesse angulaire de vue », contre le refus d’envisager
« l’envers » des phénomènes, quand bien même cette posture amènerait le
chercheur à « contempler corrélativement le fond lisse, ‘atone’ des choses ».
Puis-je, pour finir, me permettre une critique ? Guy Barbichon a intitulé
ce volume Regard sociologique en archives. Ce titre, qui suggère le
rangement sur des rayons poussiéreux, me semble malvenu. Ce regard, ces
articles, ces réflexions demeurent d’une vive actualité.

Christian Bromberger

10 Entrée en matière
Le choix de textes présenté ici est une invite au regard sur un regard ; un
regard socio-anthropologique qui a été porté, en un temps éloigné, sur le fait
de la culture abordé dans nos sociétés proches. Cette vision personnelle est,
au-delà de ses limites propres, représentative d’un moment dans le
mouvement continu de la recherche. En cela peut résider l’intérêt de la
soumettre à l’attention des lecteurs.
Les textes exposent des recherches et des réflexions dont les objets sont
multiples. Cette multiplicité est voulue : j’ai désiré évoquer un ensemble
large des directions d’appréhension des faits de la culture, dans la société.
Le fait de la culture est d’abord appréhendé sous l’angle de la différence,
rapportée à des divisions de la société : les classes populaires, la classe
ouvrière, le monde des enfants, la société régionale, la société nationale
(doc. 1 à 5). Elle est ensuite évoquée sous le rapport du changement : des
pratiques – la relation à l’animal – et des représentations – l’image de la
culture de l’autre (doc.6 - 7).
Dans une seconde partie, sont développées des réflexions sur certains
caractères des travaux et de l’orientation des disciplines qui en France
traitent sur la France des faits de culture.
Les analyses s’attachent à mettre en lumière les confrontations et les
croisements entre les disciplines dans l’approche de l’ethnologie de la
France (doc. 10), spécialement dans la rencontre entre la psychologie
sociale, la sociologie et l’anthropologie sociale (doc. 9. Est souligné l’intérêt
de la confrontation des regards proches et éloignés sur un même champ
culturel – les perspectives américaine et française sur la France (doc. 8).
Les textes proposés en conclusion appellent l’attention sur la donne
incontournable de la différence. D’une part sur l’universalité de la
différenciation des cultures, présentes dans les cantons les plus divers des
sociétés (doc.11). D’autre part sur la nécessité de ne pas négliger, attaché à
tout objet sociologique l’autre objet, différent, qui est son complément, et
qui renvoie à la totalité des choses (doc. 12).
L’ensemble des observations et des réflexions est marqué me semble-t-il
par quelques traits qu’il me paraît utile de signaler dans la mesure où ils
illustrent une approche qui doit être rapportée au temps de son exercice. Les
carences de l’auto-analyse sont d’évidence. Mais les traits évoqués
correspondent à des conceptions et intentions, conscientes, qui ont pour une
part déterminé le cheminement de l’auteur, participant de son époque. A ce
titre leur mention est matériau d’archive.
Indépendamment de l’accent sur la segmentation sociale, source de
cultures différentes, est présente la préoccupation de saisir, dans le
11 changement, au-delà des permanences, des moments de culture. L’analyse
des inscriptions funéraires dans les cimetières d’animaux exprime cette
orientation (doc. 6) ainsi que, sur le versant de la représentation de la culture,
l’observation des avatars de l’image des travailleurs bretons (doc.7).
L’attention portée au changement inspire également en perspective
historique, l’esquisse d’un tableau de l’ethnologie de la France (doc.10).
L’engagement comparatiste est perceptible. Il apparaît dans une
comparaison entre les métaphores textiles du langage populaire et du
langage relevé, dans celle des approches de l’ethnologie de la France chez
les Américains et chez les Français (doc. 8), et dans l’étude des inscriptions
funéraires animales à Los Angeles et à Paris (doc. 6).
La place réservée au croisement des disciplines dans l’examen des
productions socio-anthropologiques n’est pas étrangère, me semble-t-il, à la
présence de ce croisement dans les recherches mêmes de l’auteur, ici
exposées, à l’intersection entre la psychologie sociale, l’ethnologie, la
sociologie (jugement fragile de l’intéressé devant son miroir…).
La conscience du risque de l’oubli, d’objets et de champs d’investigation
est ici active. Elle n’est pas sans rapport avec l’hétérogénéité des sujets
traités (l’hétérogène n’est pas nécessairement l’hétéroclite…). Elle
s’exprime dans la place réservée à l’univers social de l’enfance, et à celui du
travailleur. Elle inspire les réflexions sur l’irréductible différenciation des
cultures et la traque sociologique du complément.
12 1
Culture de l’immédiat et cultures populaires
A la recherche de traits fondamentaux distinctifs des cultures dites
populaires, celles-ci étant comprises comme cultures des classes subalternes
dans la hiérarchie sociale des biens matériels possédés, des savoirs professés
et des pouvoirs exercés, peut-on proposer le caractère d'immédiateté ? Ce
caractère ne peut-il pas concourir à réunir et distinguer des formes
qu'intuitive ou discursive la pensée socio-anthropologique s'efforce de cerner
sous les rubriques de culture paysanne ou ouvrière, traditionnelle ou
nouvelle. Ma quête du trait unifiant serait à l'excès naïvement présomptueuse
et banale si elle ne s'appuyait sur des réflexions et travaux récents du
domaine français convergeant d'origines multiples. Parmi ceux-ci les
productions qui émanent de la libre et créative sociologie de la classe
ouvrière, de l'Université de Nantes - recherches et synthèses réalisées,
conduites, inspirées ou soutenues par Michel Verret - occupent une place
inestimée.
La question est celle-ci. L'immédiateté, mode d'appréhension du monde,
en action et représentation, n'est-elle pas un envers culturel d'une condition
sociale de confinement ? Le confinement, divers et relatif, ici considéré
concerne, je viens de l'annoncer, les sujets culturels des rangs
sociotechnico-économiques subalternes. Il est d'abord le confinement, au sens
propre, dans l'espace. Il est aussi, dans une acception élargie, celui de la
rareté et du manque de ressources matérielles, celui d'un horizon temporel
défini par la sécurité fragile, ou la précarité permanente, celui, encore, de la
dépendance ou de l'impuissance dans l'univers des pouvoirs sociaux.
Mon interrogation se confinera elle-même pour l'essentiel dans les limites
des formes individualisées de la culture, ne s'étendant pas aux manifestations
collectives et aux institutions et processus sociaux globaux. Bien qu'elle soit
mobilisée ici pour servir une interprétation d'une grande extension la
condition du confinement n'est pas offerte comme condition unique et
totale. D'autre part - faut-il le souligner ? - le trait culturel, corrélatif, de
l'immédiateté n'est pas conçu comme un trait exclusif des classes subalternes
qui ne se rencontrerait pas en d'autres classes ; la métaphysique quotidienne
de nombre de bien nantis - traduite en termes religieux par exemple - peut
ressortir à une appréhension du monde voisine de ce qu'on pense être une
vision paysanne "mythique" traditionnelle. Et au sein des classes populaires
 Philographies. Mélanges offerts à Michel Verret. Nantes, ACL Edition, 1987, 125-136.
13 elles-mêmes le caractère peut ne pas concerner uniformément tous les
domaines, pratique, cognitif, éthique, esthétique de la culture, ou tous les
individus, classes et segments de classe. Le temps vécu du paysan enraciné,
par exemple, n'est pas, on le sait, le temps du prolétaire urbain. Des
glissements de classe culturelle et de trait de classe culturelle peuvent
toucher certains des individus décrétés populaires par destination : des
« marginaux », des mobiles, des révoltés.

Confinement spatial, confinement social et culture de l’immédiat

A une condition de moindre emprise sur l'espace et sur les masses de choses
et de personnes correspond un mode d'établissement dans le monde où me
paraissent se discerner trois formes culturelles de l'immédiateté : le
localisme, le familialisme, la sociabilité directe.

Localisme, mode culturel de l'immédiateté

L'étendue restreinte des espaces de relations des classes populaires reflète
bien la conjonction d'une condition sociale (l'accès limité à l'espace physique
et à l'espace des gens) et d'un mode culturel. Ce qui a pu s'observer dans le
cadre d'une moindre mobilité géographique et professionnelle trouve une
réplique dans l'ordre de la sociabilité auquel je m'attacherai exclusivement.
Le cantonnement des relations à l'intérieur d'un espace limité est mis en
lumière par les observateurs du fait rural tels Marcel Maget et Henri
Mendras et plus généralement par les auteurs d'études de communautés
rurales. La même caractéristique se retrouve en milieu urbain. Les territoires
de relations des ouvriers dont la carte est dressée à Lorient par exemple sont
à la fois plus étroits et plus continus que les espaces des habitants
appartenant « aux franges inférieures des classes moyennes (Barbichon,
Prado, 1982,1985). Les études nantaises (pour ne citer qu'une seule
compagnie sociologique) qui portent sur les communes ouvrières, et les
populations ouvrières des communes urbaines, démontrent bien l'ancrage des
ouvriers dans des espaces proches (Lamoureux, Pinçon Retière, Suaud) où
s'intègrent en s'entrecroisant les rôles, institutions et activités de la vie
sociale du travail, de la politique, des loisirs, du religieux. Homogénéité
sociale dans l'espace, et continuité historique locale contribuent à exalter
l'intégration (Pinçon, Retière) d'une entité communale. L'agencement des
nouveaux ensembles urbains populaires, malgré leur homogénéité, ne la
suscite que rarement.
L'intégration dans un espace proche va de pair avec une identification
forte au territoire local (Bozon, Cornu, Prado, Retière), identification
spontanée, première, qui exclut l'artificialité de certaines identités
14 proclamées remarquées dans les catégories sociales de rang élevé (Prado).
Trait majeur de l'immédiateté populaire, le localisme n'est pas absent des
classes sociales moyennes ou hautes : le confinement du nobliau rural ou du
bourgeois citadin dans un étroit canton n'est pas inexistant, mais il n'est pas
la forme prédominante de la classe.
Le mode de l'immédiateté localiste se manifeste dans les relations de
voisinage. Les relations de voisinage qui prenaient place dans les
environnements populaires - ruraux ou citadins - de naguère sont en général
décrites comme très intenses, qu'elles fussent positives ou conflictuelles. Une
récente enquête quantificatrice de l’INED -INSEE montre qu'elles ne sont pas
aussi fréquentes parmi les ouvriers que parmi les « cadres » (Héran, p. 47).
En revanche, même si les relations des ouvriers sont moins nombreuses, les
observations convergent pour montrer, outre la continuité entre l'espace
domestique et le voisinage résidentiel, la prédominance sinon l'exclusivité de
ces relations dans l'ensemble du réseau de sociabilité (Barbichon et Prado,
Lalive d'Epinay).
Ici également doit être mise en relief la variété des compositions de traits
à l'intérieur des classes et leurs correspondances ou différences entre classes.
L'enquête déjà citée (Héran, p. 50) par exemple montre que s'apparentent les
cadres urbains et les petits exploitants agricoles. Ces derniers, que la
classification culturelle associe volontiers aux catégories populaires,
connaissent une intense sociabilité de voisinage liée à des rapports de
coopération et à des rythmes de vie flexibles. Au contraire, et le fait est très
révélateur, les ouvriers les moins élevés dans la hiérarchie socio-économique
tendent à se comporter comme les prolétaires souvent oubliés que sont les
ouvriers agricoles : confinement d'emploi du temps et de mouvement
apparaissent bien ici comme condition de « culture immédiate ». A l'inverse
la littérature et un regard quotidien sur nos semblables et dissemblables ne
laissent pas ignorer l'existence d'une bourgeoisie traditionnelle casanière. Un
plus important écart par rapport au tableau reçu du voisinage ouvrier est
celui que révèlent certaines analyses de la vie quotidienne des ménages de la
nouvelle masse moyenne des grands ensembles (Kaufmann, Messu). Sans
consentir à la déploration coutumière sur l'anonymat des grands ensembles
Michel Messu remarque qu'en milieu volontiers qualifié de populaire
« cohabitation et conviviabilité ne peuvent plus être synonymes » et que le
repli sur l'univers domestique, l'électivité des relations, tendent à s'imposer
comme nouveau mode culturel, la classe ouvrière se fondant dans les
nouvelles classes moyennes.
Il reste toutefois que le rapport de proximité demeure majeur dans
l'univers du travail des ouvriers : ceux-ci entretiennent plus de relations à
l'occasion du travail (Vincent, 53) et l'on sait la place que tient le café dans
les classes populaires (Paradeise), comme prolongement des univers familial
et professionnel.
15 Familialisme

Au centre de cet espace social populaire, continu et ramassé, s'inscrit le
« foyer » domestique qui tend lui-même à se concentrer, ou à être comprimé
dans une salle commune. L'importance ancienne, aujourd'hui renforcée, de la
famille dans la sociabilité populaire ne peut-elle pas être regardée comme
une manifestation d'un rapport à l'immédiat - social et biologique - ? Ce
familialisme (Barbichon et Prado, Bozon, Vincent, 53. p. 14) ne se manifeste
pas nécessairement par un plus grand volume de relations familiales mais,
bien plus, par la fraction de celles-ci dans l'ensemble des relations. La même
chose est remarquée en matière de relations de voisinage. La commensalité
ouvrière notamment est pour l'essentiel une convivialité de parenté (Vincent,
p. 10, Bourdieu, p. 10) ; condamnée et adonnée à la communauté proximale
la classe populaire passe, comme le souligne Michel Verret dans son Espace
ouvrier (p. 154), plus que toute autre, des vacances en famille.

Sociabilité directe

Les façons les plus directes dominent la sociabilité populaire. L'informalité
est l'absence, voire le rejet délibéré, des manières qu'édictent et pratiquent
les classes « distinguées ». A cette sociabilité aux formes informelles il serait
léger de dénier une logique autre que celle du simple refus des manières
nobles. Mais il est difficile de la discerner tant elle contraste avec
l'ordonnance (qui donne impression de lisibilité claire) des actes de ceux qui
ont ou font des manières. Pierre Bourdieu (p.218 sq.) a, on le sait, mis
lumière cet informalisme populaire, gourmandement décrit, à propos des
manières de table. Pour mieux deviner la nature de ces façons directes, leurs
« régularités » et leurs règles, on peut rapprocher l'enquête sur les manières
de recevoir que ce dernier commente démonstrativement (p. 220) et
l'heureuse description comparative que Michel Bozon fait des réunions
populaires et des réunions distinguées à Villefranche-sur-Saône (Bozon). Les
deux enquêtes montrent bien la nature de l'informalité populaire : elle
s'épanouit dans le cercle étroit des relations entre proches : de la réunion
familiale, de l'amicale. Le brassage demeure confiné : lorsque, par exemple,
s'ouvre le cercle de la famille les couples ne sont pas séparés (Bourdieu, p.
220). On entretient les relations données ; la sociabilité exploratoire
systématiquement arrangée est absente (on n'y consent qu'au bénéfice des
jeunes gens, au bal et lors des noces pour préparer les unions. On ne
capitalise pas les relations. Sous l'informalité, l'immédiateté de l'entre-soi
(qui n'exclut pas l'agressivité, de jeu et d'honneur individuel ou de groupe)
on peut soupçonner avec Michel Bozon une dimension d'égalitarisme, de
rapports idéaux horizontaux, opposable à la perspective hiérarchique,
verticale donc, qui occuperait davantage l'univers des classes « hautes ». Le
16 style direct de la sociabilité populaire se manifeste également par la moindre
participation des représentants des classes subalternes aux groupes structurés
(les « associations »), s'ajoutant à la non structuration déjà évoquée des
rapports à l'intérieur des groupes (Bozon, Paradeise, Vincent, p. 14).
Mais l'aspect non structuré - caractère d'immédiateté - des rapports entre
personnes s'unit à la propension populaire à la « groupalité ». La
combinaison est discriminante pour qui s'attache à distinguer les
arrangements culturels populaire et non populaire. D'un côté se rangent les
agrégations d'une « culture prime », sans structures formelles, qui
encouragent des rapports directs. De l'autre les associations d'une « culture
seconde », formellement réglées qui sont compatibles avec l'égotisme
présent dans les classes savantes ou puissantes. L'opposition d'une culture de
l'entre-soi et d'une culture élaboratrice du soi est argumentée par des
analyses convergentes : antithèse de l'affiliation et de l'accomplissement
(Callède), de la performance collective et de la performance individuelle
(Lamoureux), de l'expressivité et de l'instrumentalisme (Lalive d'Epinay).
L'immédiateté des manières populaires se conjugue avec l'intégration
locale des rôles et des fonctions. La condition du confinement, spatial et
social, induit cette intégration alors que, en sens inverse, une division sans
recoupement des fonctions et des relations se réalise plus facilement dans
une aire étendue. Les fonctions certes restent distinctes mais dans l'enclos
populaire les individus sont appelés à en assumer concurremment plusieurs
vis-à-vis de leurs partenaires: dans la commune ouvrière (Lamoureux), dans
la commune paysanne, le travail, le syndicat, le loisir s'entrecroisent chez des
personnes, aussi longtemps que l'urbanisation n'a pas atteint une puissance
de dispersion qui neutralise la rencontre des rôles. Ce caractère
d'entrecroisement individuel des fonctions, s'il est dominant dans les classes
matériellement soumises au confinement, n'est pas toujours absent chez les
classes aisées : la bourgeoisie connaît elle aussi des communautés
partielles, locales ou diffuses, où s'enchevêtrent les rôles.
Une sociabilité collective immédiate
L'absence de détours marque la sociabilité quotidienne, de personne à
personne. On peut se demander si ne sont pas symétriques de la sociabilité
quotidienne et de ses manières directes les réactions collectives, variables,
que déterminent les conditions, elles-mêmes variables, du confinement
matériel (faiblesse des ressources, étroitesse des moyens de communication)
et de la dépendance sociale.
On ne peut bien entendu ignorer des situations d'autosuffisance et
d'autonomie, partielle mais étendue, se traduisant par une organisation
d'existence collective paisible qui s'épanouit dans l'immédiat d'un espace
restreint et d'un temps répétitif. Tel serait ou aurait été le cas de maintes
17 sociétés locales paysannes dites traditionnelles d'où est exclu l'affrontement
avec les puissances dominantes dont l'emprise est lointaine.
On ne peut non plus éviter de s'interroger sur le caractère immédiat d'une
autre modalité culturelle : celle des formes du retrait dans l'impuissance que
décrivent par exemple les tableaux de l'aliénation du sous-prolétariat. Des
comportements de soumission sont susceptibles de répondre à l'écrasement
par une concentration sur l'instant, sans horizon. Sous des formes atténuées,
le repli sur l'immédiat se rencontrerait aussi dans le confinement alvéolaire,
mentionné plus haut, d'une classe moyenne de masse dans les habitudes de
laquelle s'insinueraient les classes populaires, urbaines de naguère.
Enfin, à l'opposé, en dépit de trop rares analyses sociologiques
approfondies des tumultes populaires, il faudrait cerner le caractère
« immédiat » des réactions - combien caricaturées parfois - de multitudes
mues par le sentiment d'oppression. Souterraine comme celle des paysans de
Balzac, éclatante comme celle des grandes émeutes ouvrières ou paysannes,
la révolte populaire ne participe-t-elle pas dans ses formes initiales de la
protestation immédiate, locale, spontanée ou inorganisée ? Il appartient à des
acteurs « qui dominent les situations étroites », dont la perception enveloppe
les réalités directement vécues de « diriger » l'énergie de colère et dela
convertir en énergie et stratégie de combats : quels que soient leurs attaches
et leur attachement à l'endroit des groupes révoltés, ne participent-ils pas
alors de la « culture seconde » ?

Confinement matériel et praxis de l’immédiat

Le travail sur les données immédiates de l'environnement n'est certes pas le
monopole des classes populaires mais celles-ci en font un usage primordial
et, serais-je enclin à penser, éminent.
L'horizon de la technicité de l'immédiat est le corrélat d'une condition du
travail où la réalisation effective, concrète, l'emporte sur la conception et
l'ordonnancement, par nature anticipateurs. En maints domaines et sous
maints aspects ont été analysés le privilège, ou l'enfermement des savoirs
pratiques, de l'intuition, dans la maîtrise des techniques de la matière et du
vivant (Salmona), de la compétence du tour de main (Cornu), de la virtuosité
du bricolage, de la transmission des savoirs empiriques par la pratique
(Delbos et Jorion). Cette forme d'appréhension immédiate du monde
concorde avec l'impossibilité de conquête au-delà des cercles de la nécessité
quotidienne. Les classes qui sont moins soumises au confinement des
ressources, et les fractions de classes populaires qui échappent et s'efforcent
d'échapper à un sort ordinaire, connaissent la coexistence du savoir-faire
intuitif et du regard théorique qui abstrait, généralise et spécule sur l'univers
des objets techniques. Le flair diagnostique du médecin, l'intuition du
chercheur, du financier, illustrent l'intersection des deux modes culturels.
18 L'immédiateté du mode culturel populaire, manière de dominer le
confinement, s'exprime dans un rapport original à la temporalité.
L'organisation du gain, de la consommation et de l'épargne confinés
connaît deux orientations. Selon la première, répondant à une rareté relative,
on sacrifie le consomptible au durable, on se limite au disponible en
réduisant les risques au prix d'une restriction des ressources (« on ne sait pas
de quoi demain sera fait ») ; on s'interdit de spéculer (« un tiens vaut mieux
que deux tu l'auras ») et l'on se contente de ce qu'on possède (« mon verre est
petit mais je bois dans mon verre »). Telle semble être la philosophie de
l'horizon pavillonnaire aux antipodes de l'esprit de spéculation immobilière.
On appréhende un temps certes éloigné pour mieux l'enfermer dans le
présent répété qu'est l'avenir assuré. Sous le rapport de la temporalité
économique le mode culturel populaire le plus commun semble bien se
distinguer de celui des mieux pourvus qui, non confinés dans de simples
moyens de survie, sont à même d'adopter des attitudes prospectives, à
finalité d'accumulation où le jeu peut avoir sa part et où la projection dans le
temps qui utilise à son profit la variation est essentielle. Telle est la nature de
la spéculation (Lautman). La culture populaire, quant à elle, doit intégrer
d'abord la crainte du futur et l'assurance contre l'aléa.
Il ne faudrait toutefois pas faire de l'immédiateté un principe monopoleur
d'explication de toutes les variétés de la temporalité économique propres à
l'orientation mentionnée ici. Peut-être dans les formes les plus prudentes de
cette orientation le recours à la figure notionnelle de l'attachement à « la
substance » que Pierre Bourdieu a proposée dans la qualification du goût
populaire serait-il d'une plus grande efficacité. Dans la modalité populaire de
la protection contre l'incertain la satisfaction de l'instant demeure souvent
subordonnée à l'assurance de l'avenir. S'il n'y a pas anticipation spéculative -
quête de gains risqués, pari sur une variation bénéfique - il y a projection
dans l'avenir même si l'avenir en cause est voulu comme durée sans
variation. Dans la même ligne le constat, souvent complainte, d'un esprit
« petit bourgeois » associé à certaines formes de « l'installation »ouvrière
semble voir en celui-ci une dérive par rapport à ce que serait la normalité
populaire ouvrière. La variation par rapport au modèle d'immédiateté
esquissé est plus radicale encore lorsqu'elle concerne le paysan accumulateur
de biens capable de longues manœuvres d'accaparement. La stricte culture de
l'immédiat, sous le rapport de la temporalité se restreindrait alors aux
cultures de la répétition du passé, propres à des groupes sociaux qui
réussissent à faire perdurer l'environnement qui les soutient, les sujets d'une
telle culture pouvant vivre dans un immédiat qui intègre le temps sans qu'il
soit besoin d'interroger sans cesse le passé ou l'avenir. Tel serait le cas des
ensembles en apparence immobiles et fermés sur eux-mêmes, sans
dépossessions ni conquêtes, où se perpétuent les biens et les manières :
sociétés paysannes étrangères aux stratégies d'accaparement patrimoniaux,
isolats artisanaux de tradition familiale... Selon la seconde orientation
19 temporelle associable à une condition, ou une conviction, de haute précarité,
on ignore ce que réserve l'avenir mais on sait que de toute manière « on ne
s'en sortira pas ». Le stoïcisme de mesure ou de restriction cède la place à un
épicurisme de misère où l'on profite de ce qui est donné, quand il est donné.
Ce « carpe diem » prolétarien, où les bons jours à saisir sont rares se
retrouve assurément dans les fractions les plus dépourvues des classes
subalternes mais il touche aussi des catégories moins éprouvées. Dans le
sillage de Hoggart, Jean-Claude Kaufmann évoque le « faire avec » et le
« pas de problème » de l'éthos de nouvelles couches populaires urbaines qu'il
observe en Bretagne. Cette stratégie existentielle de l'immédiat est celle,
parmi tant d'autres répondant à une situation de risque ou de pénurie, de la
prodigalité festive remarquée dans des sociétés qui connaissent la disette, ou
celle que le psychiatre Baruch a quelque part relevée en décrivant une
attitude efficace, aidant à survivre, chez les prisonniers des camps de
concentration de la Seconde Guerre mondiale qui focalisaient leur attention
sur le jour présent, sans regard sur un avenir sinistre.

Activité symbolique et immédiateté

Dans l'activité cognitive la culture des classes confinées (faut-il le répéter,
confinées ne signifiant pas ici infécondes) réserve le primat à la présence à
l'immédiat, au perceptible, de préférence aux objets conceptuels abstraits.
Cette donnée est liée à la dominance du mode d'appréhension praxique,
immédiat, du monde notée plus haut. L'indifférence à la théorie au bénéfice
de l'opératoire n'implique pas, bien entendu, un refus du pur idéel opposé au
dur réel. Les modes culturels populaires ne sont pas étrangers à l'explication
métaphysique (peut-être le sont-ils plutôt au questionnement explicité).
D'une part, pour ce qui a trait à la saisie et à la maîtrise du domaine
empirique de l’existence quotidienne, l'originalité des dispositifs cognitifs
populaires dominants pourrait résider dans une moindre appétence de
l'explication, une grande tolérance à l'inconnu dans l'aire, toujours à
explorer, de ce que Lévy-Bruhl a évoqué, à propos des mentalités dites
primitives, comme « indifférence aux causes secondes ». L'urgence et la
division du travail commandent de « passer à la pratique » et de laisser à
d'autres le calcul, la formalisation, la généralisation. D'autre part, pour ce qui
a trait à l'explication du monde qui déborde le champ que la culture savante
soumet à l'autorité des sciences, l'esprit populaire témoigne d'une moindre
attention aux constructions générales et hypothético-déductives, strictement
développée, des théories métaphysiques et des théologies totalisantes. Le
propos n'est pas ici de réduire les styles cognitifs populaires à une mentalité
« mythique » au sens de Cassirer, « primitive » ou « sauvage » mais
d'insister sur une possible appréhension du fondamental par le local, en
quelque sorte d'une pratique du métaphysique qui ne s'embarrasse pas de
20 théories impériales. Cette préférence pour une métaphysique localisée et
opérationnelle pourrait par exemple être devinée dans la faveur accordée en
milieu catholique populaire au culte et à l'imploration des saints plutôt qu'à
la Providence suprême.
Les chevauchements des modes culturels populaires et des modes
culturels des groupes éminents sont très visibles, pour tempérer les
dichotomies forcées de la classification. Les sujets des classes instruites sont
nombreux à adhérer aux dévotions ritualistes et aux savoirs et pratiques
divinatoires étrangers aux grands systèmes philosophico-religieux institués
(Michelat) alors que le mouvement ouvrier a été alimenté par des militants
adeptes du rationalisme positiviste, qui a l'ambition de s'élever au-dessus des
illusions et tentations de l'immédiat.
Sur un autre registre, les modes propres de l'expression populaire
paraissent satisfaire au critère de l'immédiateté, sans qu'une rhétorique
démonstrative sollicite artificiellement leur annexion.
L'usage populaire de la métaphore devrait être parmi d'autres un bon
révélateur des différences. J'ai pu, par exemple, dans une analyse limitée à la
comparaison des métaphores populaires et des métaphores du haut langage
qui font référence au domaine du tissu et du textile remarquer l'opposition
des deux styles (Barbichon 1988). La métaphore populaire utilise l'image de
matières textiles et du travail de ces matières pour évoquer des réalités
concrètes, quotidiennes du travail et des relations directes entre personnes.
La métaphore du langage noble utilise à l'envie l'image de la texture et des
qualités des tissus riches pour évoquer des structures de discours, d'une part,
et de relations complexes entre les personnes d'autre part.
Un autre trait pourrait être proposé à l'attention : la propension à la
description intégrale dans la narration populaire. La conversation populaire
est alimentée de récits qui restituent le déroulement concret et sans ellipse ou
raccourci abstrait des conversions, actions, émotions. « Alors il m'a dit... et
moi je lui ai répondu... ». Présentation et représentation syntagmatiques du
monde en quelque sorte, qui contrastent avec un mode d'expression « lettré »
où le paradigme s'efforce de se livrer à l'état pur...
Ce trait pourrait être rapproché de l'usage populaire de la répétition. Le
commerce populaire accorde une place importante à la répétition des mêmes
anecdotes, récits, facéties... Cette répétition n'est pas le radotage,
inconscient, qui touche toutes les classes culturelles. Elle est comme
l'approfondissement et le renouvellement, en commun, d'une représentation
ou d'une émotion. La culture noble bannit la répétition dans l'exercice de la
communication ordinaire ; elle l'admet et la recommande dans la
consommation des œuvres éminentes de l'art et de la réflexion : relire
Montaigne, réentendre ou rejouer la sonate de Vinteuil. On peut s'interroger
sur le fonctionnement et l'effet de ce mode de la répétition populaire, forme
d'un art et d'un jeu, œuvrant sur des matériaux de l'immédiat. La différence
constatée ici entre les deux modes culturels – « prime et second » - est celle
21 qui distingue les deux esthétiques. L'une trouve ses matériaux et ses œuvres
dans le champ immédiat et à partir de lui. L'autre se délecte dans des œuvres
détachées, abstraites des réalités premières. Jean Cuisenier (1975) propose
« l'ustensilité » comme critère discriminant de l'art populaire, Michel Verret
rappelle son instrumentalité pratique (1979, p. 139).
On le sait, il est généralement vain de chercher le critère unique et
tranchant dans l'univers des espèces sociales et culturelles. Il n'est peut-être
pas inutile en revanche de soumettre à une même interrogation simple des
choses diverses pour mieux apprécier la complexité de leurs différences
complexes. Telle est la modeste et lointaine finalité de cette interrogation sur
le caractère d'immédiateté des relations. Soulignons une fois encore que
l'interrogation vise des modes culturels, des formes, prime et seconde,
individualisées, d'appréhension et de maîtrise du monde, qui peuvent à des
degrés et sur des points variés être présentes dans des groupes
d'altitudes sociales diverses, et qu'elle exclut une conception
monolithique, disjonctive des cultures, attribuées de manière univoque
à des ensembles de classes.


Références bibliographiques
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et langage noble, Ethnologie française, 1989, n°1, 12-28.
Barbichon G., Prado P., avec le concours d'Annie Maguer. Territoires de
relations, territoires d'identité. Sociabilité et identités locales dans un
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Boy D., Michelat G.. Croyances aux parasciences : dimensions sociales et
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Bozon M.. Vie quotidienne et rapports sociaux dans une petite ville de
province. La mise en scène des différences. Lyon, Presses Universitaires de
Lyon, 1984, 300 p., 106, 113, 141, 267.
Callède J.-P.. La sociologie du phénomène culturel en Aquitaine : quelques
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culture. Textes réunis par F. Chazel, Bordeaux, M.S.H. de l'Aquitaine,
1987, 199 p., 169-194.
Cornu R.. Le corps et la mémoire du travail, Actes du Colloque Les cultures
populaires (Nantes 1983), Paris, Institut d'Ethnologie, Musée de
l'Homme, Archives et documents micro-éditions, 1984.
- L'espace du syndicalisme à Port-de-Bouc. Vivre la ville.
Approche régionale du champ urbain. Le monde alpin et rhodanien, 1984,
n° 3-4, 77-92.
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