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Regards cliniques sur la loi

285 pages
N'est-il pas nécessaire, aujourd'hui plus que jamais, de marquer l'écart entre les lois de la société et celles qui, transmises dans la langue, structurent l'inconscient ? L'Oedipe de Freud exprime sous une forme mythique la loi primordiale de l'interdit de l'inceste. Quelles sont les lois qui donnent à l'inconscient sa stabilité, qui construisent son universel ?
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Regards cliniques sur la loi

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 25, 2006

Regards cliniques sur la loi

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie

75005 Paris

Espace L'Harmattan

Kinshasa

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan

Burkina

Faso

1200 logements 12B2260

villa 96 12

1053 Budapest

- RDC

Ouagadougou FASO

BURKINA

Che vuoi?

Nouvelle série n° 25, 2006 Revue du Cercle Freudien

Comité de rédaction: Alain Deniau, Serge Reznik, Fabienne Biégelmann Thierry de Rochegonde, Josette Zoueïn, José Morel Cinq-Mars Correspondants étrangers: Argentine: Gilda Sabsay Foks Canada: Francine Belle-Isle - Anne-Elaine Cliche Danemark: Jean-Christian Delay États-Unis (New York) : Paola Mieli

Directeur de publication:

Alain Deniau

Couverture: Charlotte Vimont Mise en page: Clara Kunde Éditeur: L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 Paris

Les textes proposés à la revue sont à envoyer à : Alain Deniau, 91, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris alaindeniau @ wanadoo.fr

À paraître: Che vuoi ? n° 26 Automne 2006 : La langue intime

Publié avec le concours du Centre National du Livre www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr
2006 ISBN: 2-296-00802-X EAN : 9782296008021 @ L'Harmattan,

Che vuoi? est depuis 1994 la revue du Cercle freudien. Revue de psychanalyse, elle contribue au travail d'élaboration indispensable à la pratique en mettant en œuvre les deux principes fondateurs de l'association: l'accueil de l'hétérogène, le risque de l'énonciation. Chaque numéro est conçu comme un ensemble visant à dégager une problématique à partir d'un thèlne choisi par le Comité de rédaction. Un Cabinet de lecture présente des ouvrages récemment parus.

C'est pourquoi la question de l'Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le Ubellé d'un: che vuoi ? que veux-tu? est celle qui conduit le mielL't au chemin de son propre désir s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un: que me veut-il?

J. Lacan (Écrits)

SOMMAIRE

Éditorial

9

La loi de l'argent est-elle dépassable Entretien avec Jacques Attali Danièle Lévy, Serge Reznik

?
Il

Clinique
Une femme est battue Jacques Félician Ce que l'homosexualité
Serge Reznik

freudienne
21

féminine enseigne sur la loi
37 55 63 77 93

Donation maternelle et phallus, enjeux d'une construction Philippe Réfabert Du fantasme au pousse-à-Ia-femme, la psychose Alain Deniau Nouages phobiques Danielle Rivière Portrait de l'analyste en vieille dame Laurent Cornaz

La Loi, les lois
La loi, de quel droit?
Claude Sahel La tentation de l'expertise Thierry de Rochegonde Jouissance(s) et loi du surmoi Monique Tricot Clinique et judiciaire: quelle Loi? Danièle Epstein Coordonnées d'un acte. Pensées pour un repérage Danièle Lévy 109 129 143 157 173

Bonnes feuilles: D. W. Winnicott
Introduction au texte de D. W. Winnicott
Jean-Pierre Lehmann L'appétit et les troubles affectifs D. W. Winnicott

187 191

Conférence
Imapes de l'Être, Lieux de l'Imaginaire Edouard Glissant
215

Cabinet

de lecture

La Petite Jérusalem, long métrage de Karin Albou Entretien avec F. Biégelmann, José Morel Cinq-Mars et Thierry de Rochegonde La part du rêve dans les institutions: régulation, supervision, analyse de pratique, de Claude Allione Lecture par Frédéric Rousseau Deleuze et la psychanalyse, de Monique David-Ménard Lecture par Fabienne Biégelmann L'Anti-livre noir de la psychanalyse, sous la direction de Jacques-Alain Miller Lecture par Danièle Lévy Pithiviers-Auschwitz, 17 juillet 1942, 6h15 de Monique Novodorsqui-Deniau Lecture par Philippe Réfabert
TranSlnettre la clinique psychanalytique. Freud, Lacan,

225

231 235

239

247

aujourd'hui, d'Erik Porge Lecture par Pascale Hassoun Le pouvoir des commencements. Essai sur l'autorité de Myriam Revault d' Allonnes Lecture par Frédéric Rousseau Pourquoi tant de haine? Anatomie du Livre noir de la psychanalyse, d'Élisabeth Roudinesco Lecture par Josette Zoueïn Che vuoi ? a aussi reçu

251

255

261 267

Editorial

",

Quelles sont les lois qui donnent à l'inconscient sa stabilité, qui construisent son universel? En présence des remaniements en cours du cadre législatif où s'exerce leur pratique, les psychanalystes ne peuvent méconnaître l'incidence des lois. Mais n'est-il pas nécessaire, aujourd'hui plus que jamais, de marquer l'écart entre les lois de la société et celles qui, transmises dans la langue, structurent l'inconscient? L'Œdipe de Freud exprime sous une forme mythique la loi primordiale de l'interdit de l'inceste. Principe universel d'organisation de l'échange des femmes, du même ordre que les lois du langage, la loi primordiale se manifeste pour le sujet dans le procès de la métaphore paternelle. Les lois de la parole conditionnent l'accès au désir, mis en scène dans le fantasme. La clinique freudienne est une exigence pour la transmission de la psychanalyse, en rendre compte passe par l'élaboration théorique. Les psychanalystes peuvent témoigner des incidences croisées entre cette loi primordiale et les normes sociales. Certains milieux, éducatifs, judiciaires et maintenant parlementaires, influencés par la diffusion de la psychanalyse, transposent le savoir singulier venu de la pratique de la cure en une clé scientifique, pour entendre le malaise actuel dans la civilisation. Ce détournement produit des effets pervers qui prennent la forme d'injonctions normatives. Che vuoi ? poursuit ici un double questionnement dans la trace de la cure et à la rencontre, toujours périlleuse, de ce que Freud définit, en 1921, en introduisant sa Massenpsychologie: «La psychologie

individuelle est aussi, d'emblée, simultanément psychologie sociale. »
Le Comité de rédaction

9

La loi de l'argent est-elle dépassable ?
Entretien avec Jacques Attali
Danièle Lévy - Serge Reznik!

l'argent? Freud dit que l'argent représente - entre autres - l'amour. Doit-on dire, comme Carmen de l'amour, que l'argent n'a pas de loi? Jacques Attali - Est-ce qu'il y a une loi de l'argent? Oui, bien sûr, il y a une loi de l'argent. La loi de l'argent, c'est essentiellement la même que la loi de l'histoire humaine. Toute l'économie est fondée sur la question de la rareté. La rareté se répartit soit par la force, soit par un pouvoir fondé sur le religieux qui alloue des ressources rares, soit par l'illusion de l'organisation de valeurs contradictoires, qui sont la liberté et la rareté. La rareté est contradictoire à la liberté. Et pour faire croire qu'on est libre dans un univers de rareté, la seule réponse, c'est l'argent. L'argent est la ruse de la rareté pour faire croire à la liberté, puisqu'elle permet à chacun, avec des quantités d'argent, de se confronter à d'autres, de fixer le prix des choses et de se croire ou d'être relativement libre de disposer des biens convoités. Donc la loi de l'argent, c'est la loi de l'organisation de la liberté dans le contexte de la rareté. Et, de ce point de vue, elle est aussi implacable que l'est la rareté, et aussi masquée que le permet la liberté. Quant à l'éthique de l'argent, c'est simple. Il y a immoralité de l'argent quand l'argent est une fin en soi, c'est-à-dire quand l'argent devient le moyen de l'accumulation abstraite de pouvoir, donc de la
rareté

Danièle Lévy - Jacques Attali, vous insistez dans plusieurs de vos livres2 sur une «éthique de l'argent ». Pouvez-vous nous dire comment vous la voyez et préciser aussi son articulation avec la loi de

-

en particulier

du temps,

puisque

la chose la plus rare c'est le

temps. Le temps est la seule chose que l'argent ne peut pas acheter. On peut acheter le temps de travail, mais on ne peut pas acheter le

11

Che vuoi ? n° 25 temps des autres. Je ne peux pas acheter une partie de votre temps de vie; c'est invendable. Mais l'argent donne, en s'accumulant, une illusion monétaire, celle d'une éternité. Tout ça est en rapport avec la mort, bien sûr. L'argent devient éthique quand il est un moyen, quand il est un moyen au service d'autre chose, de l'art par exemple, ou au service de la morale, avec des gradations successives. L'argent est un peu éthique quand on en garde une partie pour la charité; il est relativement éthique quand on le répartit de façon équitable. On passe alors de la charité à la social-démocratie. Et il serait totalement éthique s'il était mis au service d'une société qui permettrait d'échapper à l'argent... Une société dans laquelle l'argent permettrait d'échapper à la rareté. La vraie éthique de l'argent serait de faire que la ruse de la liberté permette d'échapper à la rareté. Ce n'est pas illusoire. D'abord parce qu'une grande partie des technologies d'aujourd'hui permet d'échapper à la rareté, par exemple d'échapper à la rareté de l'information par sa gratuité. Mais aussi parce qu'une partie de la rareté, grâce à l'argent, peut être combattue par une abondance matérielle ou morale. La seule chose qui reste évidemment dans la rareté, que l'argent ne permet pas de dépasser, sauf à confondre la vie et la mort, je viens de l'expliquer, c'est la rareté du temps. Sauf à confondre la vie et la mort, c'est-à-dire à créer un être humain éternel. Mais à ce moment-là, serait-il encore un être humain ou serait-il un objet? Et dans ce cas-là, il serait déjà mort. En tant qu'artefact; il deviendrait une marchandise. Donc, la mort est la forme suprême de la liberté. Serge Reznik - Nous avons lu avec beaucoup d'intérêt deux de vos derniers ouvrages, Les Juifs, le monde et l'argent, et Karl Marx, ou l'esprit du nlonde. Ils se complètent: on comprend mieux l'histoire de la famille Marx si on a lu le premier. Du point de vue de l'histoire économique du peuple juif, vous remarquez avec justesse, après avoir démonté le fantasme d'un peuple riche et puissant qui dominerait le monde, que certains de ses fils devinrent les premiers banquiers du capitalisme, alors que d'autres en furent les plus farouches ennemis. Vous citez en exergue du Karl Marx cette phrase de Pascal: «Pour entendre l'Écriture, il faut avoir un sens qui concilie les

passages même contraires. » Votre projet par ces deux livres n'a-t-il
pas été de concilier ces deux trajets? J. A. - Entre autres. Mon projet est de montrer que chacun est à la fois le plus pauvre des êtres et le plus puissant des vivants, et qu'un peuple c'est aussi ça. Marx a été lui-même dans sa vie le plus pauvre des êtres et le plus puissant des vivants. Et tout être humain est comme ça. De ce point de vue, le peuple juif a incontestablement une 12

La loi de l'argent est-elle dépassable

?

histoire d'avant-garde, même si ce temps est peut-être terminé. Cette situation d'avant-garde le met dans une sorte de paroxysme de cette dualité microscopique et macroscopique, dont Pascal est (dans un autre passage des Pensées, par sa théorie des deux infinis) le plus beau commentateur. Les deux infinis, c'est la meilleure définition du peuple juif et de Marx. S. R. - Je voudrais aborder avec vous la relation complexe de Marx à l'argent et au judaïsme. Vous dites dans votre livre que son «rapport à l'argent est à la base d'une théorie universelle ». Vous décrivez un Marx hanté par la question de l'argent, il le hait, passe une grande partie de sa vie en exil à Londres dans la misère, poursuivi par ses créanciers. Par ailleurs, il a tendance à confondre le judaïsme et l'argent et déclare qu'en en finissant avec l'un, on en finira avec l'autre. L'argent est identifié au manque, il le dit avec humour: «Je ne pense pas qu'on n'ait jamais écrit sur l'argent tout en en manquant à ce point. » La position de Marx par rapport à la judéité est ambiguë. D'un côté, il a la passion de l'étude, défend l'émancipation des Juifs, subit lui-même des attaques antisémites, notamment de la part de Bakounine; de l'autre, il fait une critique à relents antisémites du Juif commerçant. Que pensez-vous de cette ambiguïté? J. A. - Marx est d'abord un admirateur du peuple juif et de l'argent, parce que, pour lui, l'argent est formidablement libérateur, libérateur des aliénations antérieures; mais il considère que l'argent devient corrupteur quand il devient instrument de pouvoir et qu'il faudra s'en libérer plus tard. Donc l'argent est meilleur que les systèmes antérieurs. Pour Marx, l'argent vient essentiellement de l'unification des instruments d'équivalence. Et il trouve un parallèlequ'il n'est pas le premier à remarquer

-

entre

l'unification

des

instruments d'équivalence, d'échange, et l'unification des dieux. Donc il voit dans le monothéisme la pensée de l'unité qui, peu après, se traduit dans l'unité des instruments d'équivalence, c'est-à-dire, la transformation du troc en économie d'argent. Et donc il n'est pas du tout hostile au judaïsme, une des dimensions du monothéisme qui, comme l'argent, crée un équivalent universel, un Dieu unique; il voit ce parallèle entre deux formes d'équivalent universel. Le Juif luimême étant le porteur de cet équivalent universel parce que, comme l'argent, il circule; comme l'argent, il crée la vie; comme l'argent, il porte les idées plus loin. Marx voit en lui le moteur du capitalisme. Il pense qu'on ne se débarrassera du capitalisme que si on se débarrasse aussi, non pas du peuple juif, mais du monothéisme, non pas pour aller vers le polythéisme, mais pour aller vers une société sans rareté. Pour Marx, le socialisme, c'est la fin de la rareté, ce n'est pas la 13

Che vuoi ? n° 25

répartition
considérer

équitable de la rareté. Donc pour lui, le judaïsme pourra se
comme une phase nécessaire et passagère

-

ce qui d'un

certain point de vue d'ailleurs juive, puisque l'ère messianique nécessité du peuple élu.

est assez compatible avec la pensée fait disparaître à la fois la rareté et la

S. R. - Le marxisme a eu cette capacité extraordinaire de faire bouger les hommes et a façonné l'histoire du XXe siècle. Pourtant, Marx était un savant, inventeur d'une méthode, avant d'être un militant. Il voulait donner une théorie au mouvement ouvrier, le socialisme scientifique. D'un autre côté, le marxisme est devenu une religion: le socialisme est annoncé comme une parousie qui viendra après l'avènement du capitalisme mondial, appuyé sur la science, répandre la lumière sur le monde. Que pensez-vous de ce retournement qui a fait passer l'idéologie avant la méthode d'analyse? J. A. - Marx est aussi un militant. Il pense en permanence que le capitalisme ne peut pas être combattu autrement que par la mise en place de structures représentatives de la classe ouvrière. Comme il pense que le capitalisme va devenir mondial, il faut une structure représentative de la classe ouvrière mondiale, l'internationale socialiste. Mais à la fin de sa vie, déçu par les tentatives de l'internationale socialiste, il va y renoncer et même dire à ses successeurs que de toute façon, ça ne sert à rien et qu'il n'y a que la théorie qui compte. Donc, Marx n'est pas marxiste. Et les marxistes apparaissent après lui comme des récupérateurs d'une théorie au nom d'un pouvoir, construisant, comme toujours, une Église. Il y a un parallèle très fort à faire entre Marx et Jésus, toutes proportions gardées, et entre le marxisme et l'Église. Jésus n'a pas voulu d'une Église; il n'a jamais parlé d'une Église. Ce sont ses successeurs qui ont voulu d'une Église et qui ont ainsi donné à l'Église le rôle d'avantgarde qui était celui du peuple juif. L'antisémitisme n'est pas chez
Jésus, bien sûr

-

puisque

Jésus est juif, il n'est pas antisémite

- mais

il

est dans ceux qui voient l'Église comme un substitut au judaïsme et qui donc ont besoin de se débarrasser de celui qu'ils veulent remplacer. Le parallèle se poursuit: la structure, le parti, c'est l'Église; le maître à penser: c'est Jésus ou c'est Marx; la période de transition: c'est le millénaire, transition entre l'ère humaine et le paradis et la vie éternelle. Le parallèle est très clair entre les structures de la pensée messianique chrétienne et les structures de la pensée marxiste, avec toujours cette même obsession d'une société qui atteindrait à son universalité et à son éternité, et avec la même idée centraliste, qui est la grande différence entre la pensée juive et la pensée chrétienne. Car 14

La loi de l'argent est-elle dépassable la pensée chrétienne, enfin, pouvoir sur une pyramide. catholique, a fondé sa structure

? de

S. R. - Marx avait une relation privilégiée avec Engels. Les deux hommes ont tenu une correspondance tous les jours pendant vingt ans. L'œuvre de Marx s'est construite à travers cette correspondance, un peu de la façon dont l'œuvre de Freud s'est construite aussi à travers sa correspondance. Vous posez la question de la paternité de l'enfant d'Hélène Demuth, gouvernante de la famille Marx, conçu pendant une absence de Jenny, son épouse, enfant qui fut reconnu par Engels. Les secrets d'alcôve de Marx ne nous concernent pas, mais

l'on pourrait peut-être soulever une hypothèse: le fantasme « avoir un
enfant à deux» n'est-il pas sous-jacent à faire une œuvre commune? Marx a été aidé matériellement par Engels, qui lui envoyait de l'argent en coupant en deux les billets, dans deux enveloppes différentes. L'argent était au centre de sa relation à Engels, il y eut entre eux un double échange, d'idées et d'argent. C'est un exemple unique, qui pose la question: qu'est-ce qu'une œuvre à deux? J. A. - D'abord, je n'aime pas trop Engels. Je trouve que c'est un personnage déplaisant, très intelligent, plein de vitalité, mais un type qui a une passion pour la guerre. Quand il a de l'argent (il en a beaucoup), il en donne très peu à Marx, contrairement à ce qu'on a raconté. Pourquoi? Parce qu'il était frénétiquement jaloux de Marx. Il voulait être associé à son œuvre et il le tenait par l'argent. Pour Marx, c'est un ami, mais en même temps il le supplie pour lui soutirer de l'argent, donc un ami intéressé. Engels pouvait être un interlocuteur de Marx, mais il jouait trois divisions en-dessous d'un point de vue intellectuel. Donc, ce n'est pas une œuvre à deux; c'est une œuvre de l'un où l'autre sert de miroir. Il y a des domaines où Engels connaît beaucoup plus de choses que Marx: le domaine militaire, la stratégie. Les rares fois où Marx a parlé de stratégie militaire, il s'est appuyé sur Engels. Pour le reste, votre remarque sur l'enfant est très intéressante parce qu'en fait, c'est vrai qu'Engels aurait rêvé d'être le compagnon dans la vie de Marx, même s'il n'y a jamais à aucun moment, une dimension d'homosexualité dans leur relation. Il y a sans doute la volonté pour
Engels, en acceptant cette comédie

-

reconnaître

un enfant

de Marx-

d'entrer dans la famille et d'avoir quelque chose qui soit vraiment en commun. Mais là encore, la métaphore est cruelle parce que c'est faux. Engels n'est pour rien dans l'enfant d'Hélène Demuth, comme il n'est pour rien dans l' œuvre de Marx.

15

Che vuoi ? n° 25 S. R. - Une question sur la postérité de Marx. Votre livre a le mérite de redonner une actualité à la pensée de Marx, tout en nous montrant la complexité du personnage. C'est une pensée qu'on a vite enterrée, comme certains essaient de le faire aujourd'hui avec celle de Freud, en faisant un grossier amalgame entre la psychanalyse et les dictatures communistes. Ces savants qui ont cherché à découvrir la réalité profonde des faits qu'ils observaient dérangent. Marx a sacrifié sa vie à la cause, vous décrivez un père aimant tendrement ses six enfants tout en les faisant vivre pendant de longues années dans la misère, trois d'entre eux mourront dans leur jeune âge. Après sa mort, sa pensée fut détournée par Engels, puis Kautsky et Lénine, qui substitua à la dictature d'un parti et d'un homme sur ce parti la dictature du prolétariat. Rosa Luxemburg serait la plus fidèle à l'esprit de Marx quand elle dit: « La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement. »Qu'en pensez-vous?

J. A. - Il Y a chez Marx une formidable liberté. Marx peut écrire:
« Le capitalisme, c'est magnifique. Je suis pour le libre échange. » Il
peut écrire: « La révolution de 1848 est beaucoup moins importante que la découverte de l'électricité. » C'est un penseur totalement libre. Il est fasciné par le nouveau, il considère qu'il n'a pas fait de système, que la seule chose qui compte ce sont ceux qui viendront plus tard le contredire et que la science avance par remises en cause et non par le commen taire. S. R. - Quelle est l'actualité de Marx? Vous avancez qu'il fut un théoricien de la mondialisation. Il est plus connu comme théoricien de la plus-value. La distinction de la valeur et du prix (de la marchandise pour Marx) est fondamentale. Comment calculer la valeur? Vous avez consacré un livre à cette question. Pourriez-vous nous dire ce qui reste aujourd'hui de cette théorie de la plus-value. Et une question annexe: vous avez fondé un organisme, PlaNet Finance, qui a pour objectif de lutter contre la pauvreté dans le monde, en finançant des micro-entreprises. La lutte contre la pauvreté a-t-elle, d'après vous, remplacé la lutte des classes?

J. A. - Il faudrait des heures pour répondre à votre question. La lutte contre la pauvreté est la même chose que la lutte des classes, parce que la lutte des classes, c'est faire en sorte que le pouvoir ne soit pas approprié par un petit nombre. Et la lutte contre la pauvreté consiste à donner à chaque homme les moyens de sa dignité. Hic et nunc, au moment où nous vivons, la lutte contre la pauvreté passe par le fait qu'un maximum d'hommes aient les moyens d'utiliser leurs talents dans le marché, par le travail. Et le travail, c'est le
16

La loi de l'argent est-elle dépassable

?

marché. Donc, ce que nous faisons avec le micro-crédit à l'échelle mondiale, c'est donner à chacun les moyens d'exercer ses talents grâce à l'argent. Ça revient à ce que nous disions tout à l'heure sur l'éthique de l'argent: faire de l'argent un moyen et non une fin en soi, un moyen d'aider chacun à réaliser ce principe. Tout homme a une ambition, un rêve, un projet. Une majorité des hommes meurt avant de l'avoir su, de l'avoir mis en œuvre et de l'avoir réalisé. Quant à la théorie de la plus-value, elle reste d'une actualité extrême puisque aujourd'hui, la théorie de Marx qui s'est révélée fausse à l'échelle d'une nation est vraie à l'échelle mondiale. Il y a paupérisation absolue de la planète, il y a concentration des richesses, il y a concentration du capital. Cela prendra sans doute un siècle ou deux avant que cette concentration soit telle qu'elle conduise à la mise en place d'une structure planétaire de gouvernement, mais elle viendra. Et ensuite nous passerons à la phase suivante qui est le basculement d'une société de la rareté à une société de la gratuité. C'est pourquoi quand Marx dit «la révolution de 1848 est moins importante que la révolution de l'électricité », il veut dire qu'il y a dans le progrès technique un facteur de sortie de la contrainte de l'argent. L'évolution passe aussi et avant tout par la conscience individuelle de la nécessité de se libérer, en se réalisant soi-même, en luttant contre le système tel qu'il est, et en créant les conditions de vouloir autre chose que les produits qu'on peut obtenir avec de l'argent, c'est-à-dire en libérant sa conscience de l'illusion de la richesse matérielle, pour désirer celle de l'esprit du monde.

ITranscription revue par l'auteur d'un entretien avec Danièle Lévy et Serge Reznik, le vendredi 20 janvier 2006. 2Notamment Les Juifs, le monde et l'argent, Paris, Éd. Livre de Poche, 2003.

17

Clinique freudienne

Une femme est battue
Jacques Félician

Le masochisme est énigmatique (riitselhaft), écrit Freud en 19241. Il n'est pas sûr que cette énigme puisse être résolue même lorsque nous arrivons à conduire l'analyse au-delà du seuil où l'analysante s'en dégage. On peut au moins faire une hypothèse: c'est que le masochisme où Freud voyait le premier lien entre pulsion de vie et pulsion de mort, est le mode le plus originaire pour méconnaître ou désavouer ce que le désir emporte de lien à la mort. Méconnaissance ou désaveu n'étant pas équivalents et renvoyant chacun à deux registres bien différents, celui de la névrose et celui de la perversion. Quant à la «guérison », Freud y voyait une tâche difficile en reconnaissant dans le sentiment de culpabilité inconscient, cette troisième forme du masochisme, l'essentiel du ressort de la « réaction thérapeutique négative ». Il sera question ici d'analysantes. Ce qui ajoute à l'énigme, c'est d'abord le tableau clinique qui nous est offert, bien distinct de celui que nous proposent les écrits d'un Sacher-Masoch. Nous ne sommes plus dans une comédie mais dans le vif d'un drame. Il ne s'agit pas d'un contrat secret, limité dans le temps, entre un homme et une femme à qui il feint d'abandonner tout pouvoir, mais d'un contrat de mariage en bonne et due forme, illimité dans le temps, à la vie, à la mort! Ce qui doit être tenu secret est ce qui advient de violence entre les partenaires et qu'aucun pour des raisons différentes ne veut trahir. D'autre part, la fréquence de telles situations dont nous parlent à l'envi livres, colloques, revues féministes, télévisions, associations de défense des femmes, etc. est un fait remarquable. Sans doute n'en était-il pas ainsi dans la Vienne de François-Joseph où on aurait eu peine à concevoir que ce que nous nommons «violence conjugale» puisse comme aujourd'hui, constituer un véritable phénomène de société. Dans la société des trois K2, la violence avait un autre visage. Que cela soit devenu un des symptômes du malaise dans notre culture pose une question à laquelle la psychanalyse ne peut 21

Che vuoi ? n° 25 directement répondre, obligée qu'elle est à parcourir d'abord chaque chemin singulier pour apercevoir parfois quelque raison qui rende compte d'une généralité. Quoi qu'il en soit, deux faits sont à souligner:

1) une mise en scène univoque: « une femme est battue» et dont
on nous fait témoin, 2) son extension à la scène sociale. Il faut y ajouter deux autres traits: 3) La stabilité «symptômale ». On connaît la relativité du trait pervers et ses métamorphoses. Tel analysant fétichiste surprendra par son investissement voyeuriste, puis alternera un passage par l'échangisme avant qu'il ne découvre les jouissances de l'exhibitionnisme. La structure reste identique mais tous ces déplacements indiquent que le véritable enjeu est transférentiel. C'est bien d'un défi qu'il s'agit. Un exemple connu est celui de Florrie, la patiente d'Havelock Ellis3, masochiste certainement mais aussi fétichiste, exhibitionniste. Exemple particulièrement intéressant démontrant, s'il en est besoin, ce que la suffisance universitaire peut comporter de jouissance aveuglante4. Or, cette note de défi, tout autant que les déplacements du symptôme sont absents chez les analysantes dont je parle. Masochistes elles sont, masochistes elles restent, tout au moins jusqu'à ce qu'elles s'en délivrent. C'est sous un mode différent qu'il faut concevoir le défi qu'elles nous adressent. Une référence aux idéaux les plus convenus est affichée et ce qu'elles nous avouent de la violence subie - bien contre leur gré disent-elles est là pour nous persuader qu'elles sont des victimes innocentes. Elles ne cherchent pas à démontrer comme le fétichiste ou l'exhibitionniste que la loi que nous sommes censés représenter peut être allègrement ridiculisée mais à nous convaincre de l'horreur de ce qu'on leur inflige au regard d'idéaux dont nous ne pourrions être que garants: idéaux de la famille, de la maternité, de l'amour mais aussi idéaux féministes. Alors que l'exhibitionniste recherche notre indignation ou notre complicité, elles ne visent que notre accord quant à ce que ces idéaux lui permettent de méconnaître. 4) L'absence de jeu. J'ai mentionné le caractère dramatique de ce qui nous est confié, caractère qui contraste fortement avec le scénario pervers où la dimension ludique est si souvent présente. Le cas de Florrie, là encore en est le paradigme. À l'encontre, pour ces analysantes, la comédie s'est transformée en tragédie et au drame qu'elles vivent, elles n'entrevoient parfois d'autre issue que la mort. Cependant si Freud tenait le masochisme pour énigmatique, il n'a pas été sans lever quelques voiles et indiquer une orientation de déchiffrage. À la source du masochisme, c'est la pulsion de mort qui œuvre dans une pure activité de déliaison5. La pulsion de mort est-elle 22

Une femme est battue liée ou non liée par la libido? Freud est imprécis là-dessus et en convient. S'il avance que le masochisme érogène originaire est un reste [de la pulsion de mort] non lié par la libido et ayant pour objet l'être propre, pourquoi le nommer érogène? On verra que ces questions peuvent être autrement posées. Mais pour conclure ce bref survol du masochisme de la femme battue, on aurait avec cette forme dramatisée, un des signes d'alerte les plus irrécusables du travail de la pulsion de mort tel qu'il cherche à se faire entendre dans le transfert tout autant que sur la scène sociale.

Il nous faut ici dire quelques mots de cette « scène sociale» et du
discours conjugale une fois consulter culturels qui y fait autorité, le discours sociologique. La violence est un phénomène de grande extension, nous dit-il. Mais ce constat fait, les travaux sociologiques que l'on peut n'en disent guère plus, sauf à faire référence à des modèles qui en eux-mêmes ne font que redoubler ce constat, et à

l'activisme des « acteurs sociaux ». C'est que le discours sociologique
est un discours de maîtrise et ne peut tenir compte de l'économie de la jouissan ce6. Certes il y a des statistiques: une femme sur six ou sur dix selon les enquêteurs, serait victime de violences conjugales allant de l'insulte aux mutilations et parfois au meurtre en passant par les coups. Il y a aussi des enquêtes mises en œuvre par le ministère de la Santé, des travaux sociologiques nombreux, en particulier au Québec et un essor de mesures: d'aide sociale: centres d'hébergements plus ou moins subventionnés, pénales: les sanctions prévues par la loi (de 3 à 5 ans de prison suivant que l'ITT est inférieure ou supérieure à 8 jours). Tout cet ensemble d'ingénierie sociale dans lequel s'inscrit le discours sociologique est de peu d'effet: c'est là le fait le plus remarquable. C'est d'abord la police qui souvent refuse d'enregistrer la plainte ou n'intervient que difficilement, Ce sont ensuite et surtout les femmes elles-mêmes qui ne veulent pas rompre le cycle de la violence. Tous les témoignages concordent: «Les femmes racontent des horreurs sur leur vie de couple mais repartent avec l'homme en question », dit une assistante sociale7. Ou encore: « [...] elles préfèrent être malmenées plutôt que de mettre fin à leur liaison. En ce sens, une relation perverse vaudrait mieux qu'un vide affectif.» Ces situations vont d'ailleurs à l'encontre d'une quatrième de couverture beaucoup plus optimiste. On sait par ailleurs ce que les actions sociales d'aide aux femmes doivent au mouvement féministe. Mais ne peut que constater leur

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23

Che vuoi ? n° 25 échec devant des faits qui, pour certains, proviendraient de temps immémoriaux et dont les travaux sociologiques soulignent l'ampleur.

On retiendra de ce rapide parcours de la « scène sociale », deux
autres traits cliniques: 5) La difficulté et souvent la quasi-impossibilité des femmes violentées à mettre fin à ce qu'elles subissent. Il ne s'agit pas bien sûr d'exclure toutes les femmes battues du registre de la perversion. Certaines s'y situent d'emblée, d'autres s'y retrouvent. Mais il y en a encore d'autres à s'y laisser entraîner sans pouvoir rompre. 6) Les violences surviennent souvent lors de la venue d'un enfant. On sait qu'un tel événement qui assigne un homme à répondre du nom de père peut déclencher une éclosion psychotique. On a moins souligné, semble-t-il, le dévoilement ou la bascule vers une structuration perverse. Probablement, restons-nous encore serfs d'une conception nosologique de la structure et avons-nous peine à l'entendre comme «la syntaxe des transformations qui font passer d'une variante à l'autre »8. C'est l'apport essentiel et déjà oublié du structuralisme. Le fantasme est pervers dans son essence. Lacan l'a montré dans son commentaire du texte freudien «Un enfant est battu »9. La désubjectivation à quoi aboutit sa construction est ce qui lui est commun avec l'acte pervers. Cela n'efface pas la différence entre structure névrotique et structure perverse. Mais probablement est-ce parce que le fantasme du névrosé est pervers que l'acte pervers exerce sur lui une si indiscutable fascination. Or il n'est pas de fascination sans que ce terme ne nous livre son objet avec le nom latin - Fascinus - dont les Romains désignaient le phallus imaginaire. Ainsi à suivre les aventures d'un exhibitionniste, on constate qu'au-delà de certains avatars qui peuvent, il est vrai, frôler le tribunal correctionnel, souvent c'est un accord tacite, complice qu'il rencontre de la part de ses victimes. C'est tout au moins ce qu'il nous dit et nous y entendons à la fois une réassurance sur la place prévalente de sa jouissance et un défi envers celle où il nous met. On conçoit qu'au témoignage d'une indulgence féminine assez répandue, une femme puisse s'accommoder de quelques déviations de son partenaire. Freud remarquait en 1905 (in Trois essais...) qu'un certain degré de fétichisme est «régulièrement propre à la vie amoureuse normale ». On comprend beaucoup moins bien qu'une femme insultée, battue puisse se résigner à subir pendant de longues années une violence qui l'annihile, littéralement qui la réduit à rien. Quel est ce néant dans lequel elle accepte d'être rejetée et par qui? Quel est cet Autre qui la 24

Une femme est battue fascine et dont elle ne peut se séparer? Car cet Autre pose aussi question et le visage de l'inconnu terrorisant qu'il prend soudain reste énigmatique. Ce n'est pas celui du compagnon dont elle pensait être familière, voire aimer mais l'irruption d'une puissance anonyme, dévastatrice, incompréhensible, à laquelle au moins un temps - celui de l'effroi - elle se soumet. Dans un texte de 1967 sur le couple pervers, Jean ClavreuPo remarquait que tous ceux qui prétendent ne rien faire d'autre que subir les pratiques perverses, le font en raison d'un sentiment qu'ils appellent devoir ou pitié mais bien plus souvent « amour ». Que ce sentiment si divers dans son expression soit présent, on ne peut en être que d'accord et sans doute vaut-il mieux parler comme il le propose, d'allégation amoureuse que d'amour. Il semble en effet que soit insatiable après l'humiliation la recherche d'un signe affectueux, d'une prévenance qui efface ce qui vient d'être subi et fasse que rien ne soit advenu. C'est probablement ce qu'il y a de plus surprenant que ces deux avers de la même médaille puissent continuer à coexister, l'un écarté et voué à l'oubli - on referme sous ses pas un enfer dont on ne veut rien savoir - et l'autre, l'illusion amoureuse maintenue envers et contre tout ce qui la dément. Il faut peut-être souligner aussi ce qu'on appelle «pitié ». Car si le partenaire pervers sait quels ressorts il peut toucher pour faire de la femme une pièce de son jeu, celle-ci a aussi perçu que, sous le masque « apathique» de son persécuteur, se cache une détresse inaccessible dont elle pressent qu'elle peut l'amener à un désastre. Sauver l'autre est le ressort de la pitié pour le maintenir à la place où le met l'illusion amoureuse et l'une des raisons de son silence. Jean Améryll a décrit de façon remarquable l'anéantissement des assises de l'être, la catastrophe existentielle que provoque le premier coup. On pourra objecter que cette référence n'est pas pertinente car les situations sont radicalement différentes. Jean Améry, résistant juif, allemand, était prisonnier de la Gestapo, dans une cellule dont il ne pouvait s'échapper; une femme battue pourrait toujours se soustraire à son persécuteur. Ainsi en jugera l'observateur de bon sens (amie, voisine ou même avocat) à qui elle se confiera. Lequel à son étonnement verra ses efforts de persuasion voués à l'échec. Il conclura un peu vite, ce qui n'est pas faux mais n'est pas toute la vérité, que c'est parce qu'elle en jouit. Il arrivera que l'on nous avoue que la sensation éprouvée sous les coups était parfois semblable à la jouissance orgastique et qu'il lui est arrivé de signifier «encore! ». Mais la jouissance éventuelle qui peut accompagner de tels faits, son repérage n'est qu'une façon de poser l'énigme de l'opacité du désir de l'Autre. Pas de la résoudre. Qu'on jouisse ne dit rien sur ce mode 25

Che vuoi ? n° 2S prévalent ou accidentel d'accès à la jouissance sexuelle. On ira un peu plus loin dans son éclaircissement si on réinsère ces faits dans cet enchaînement signifiant que l'on nomme destin. Mais revenons à cette expérience du premier coup décrite par Jean Améry. La confiance dans l'Autre, l'espoir de recevoir de l'aide, écritil, qui font partie des expériences fondamentales de l'homme s'effondrent et le sujet fait face à une absolue solitude. On comprend que lorsque la mise sur cet Autre est totale, à quel point une victime peut être asservie à son bourreau - jusqu'à vouloir que rien ne soit arrivé pour en conserver l'image idéalisée. En indiquant que c'est tout le champ sémantique que regroupent les mots tels que foi, fidélité, se fier, confiance, confier, confidentiel qui bascule, Jean Améry désigne le véritable ressort de l'effroi traumatique. Freud lui avait déjà donné un nom: Hiljlosigkeit, état de détresse où aucune aide n'est à espérer. Fides est la foi en la parole donnée, fondement de l'échange symbolique. Ce sont les assises d'un discours dont l'Autre était garant qui s'écroulent avec le premier coup. Surgit alors un Autre tout puissant, non barré, tel celui de l'enfance et qui s'érige en énonciateur de la Vérité, balayant les règles que le sujet avait construites et tout particulièrement les idéaux qui soutenaient son existence. C'est le Maître des mots et du sens. Certes, l'Autre peut mentir mais non pas comme il arrive là, retourner le sens de l'expérience en son contraire: ce n'est pas une agression mais une correction, voire même une mesure éducative infligée pour son bien, le bien de toute la famille. Que dire lorsque plus aucun mot n'est à disposition pour cerner ce qui vient d'être vécu? Pour s'y retrouver, difficilement, elle a besoin de temps pour y mettre ses propres mots. D'autant que la part qu'elle peut y prendre ne peut être soulignée sans susciter une culpabilité ravageante. À ce point extrême de désubjectivation qu'elle atteint, Freud a donné le nom d'effroi. Dans
«

Au-delà du principe de plaisir, Freud

distingue

dans

la

névrose traumatique », mais aussi dans les rêves traumatiques, un

affect d'effroi12 qu'il différencie de l'angoisse. À l'inverse de l'angoisse qui, écrit-il, est « attente du danger et préparation à celui-ci », l'effroi met «l'accent sur le facteur surprise» et la désorganisation de la pensée qui en est la conséquence. Il y revient en 1933 dans sa

« Révision de la doctrine du rêve

»13

d'ailleurs non sans perplexité. Il

se borne à un constat: la fonction du rêve est ici défaillante. Or si l'angoisse n'est pas sans objet comme a pu le dire Lacan, y pointant la présence du réel de l'objet a, l'effroi lui n'en a pas. C'est ce qui en rend difficile l'élaboration. Une de ces analysantes faisait depuis le début de son analyse des rêves de catastrophe dont elle n'avait jamais rien pu dire de plus. La 26

Une femme est battue stupeur où ils la laissaient était la même que celle que provoquaient les situations de «violence conjugale» qu'elle me décrivait. La rencontre d'un Autre qui la réduisait physiquement à néant, mais aussi lui déniait toute parole, reproduisait les conditions du même effroi. Car l'effroi est intrusion, effraction de l'intime. Plus précisément viol de l'Autre Scène, de la scène de l'Autre dont l'organisation signifiante vole en éclats. Il faut ajouter que dès les premiers jours de cette rencontre, elle avait fait l'expérience du style prévisible de sa suite mais n'en avait rien voulu savoir. Étrange cristallisation pour reprendre le mot de Stendhal que celle qui idéalise l'objet d'amour sans vouloir savoir ce que recouvre ce dont on le pare. Méconnaissance qui conduit inéluctablement le sujet vers son destin, telle la seconde rencontre de Clorinde avec le héros du Tasse dans la forêt enchantée. Quant à la première rencontre, seul le rêve en était la trace. Le rêve traumatique se répétait à l'identique, et sans associations, restait inanalysable tant que la solution élaborée pour parer à la désagrégation de la pensée n'avait pas été déchiffrée. Cette solution était, telle qu'on peut la reconstruire, l'exact envers des idéaux qui la soutenaient et précisément dans le registre anal, le recours à l'objet, sa construction et la transformation de l'effroi en angoisse de perte. Nul besoin de s'appesantir ici sur les équivalences - analogie organique, écrit-il- que Freud a établies dans l'érotisme anap4 chez la femme entre l'excrément (argent, cadeau), l'enfant et le pénis. L'excrément est une partie du corps et ce caractère est à étendre aux autres objets. Ainsi l'enfant, partie du corps de la mère jusqu'à l'expulsion, peut le rester imaginairement après. D'où parfois le désir compulsionnel de garder l'enfant «petit», terme dont Freud avait repéré le sens équivoque bien avant Bataille. Il est assez remarquable que le texte freudien mette ces différents objets sous l'égide de l'érotisme anal, moment inaugural de la maîtrise du sujet sur la perte d'une partie de son corps mais refus tout aussi inaugural d'accéder à la demande de l'Autre dont ainsi il se sépare. Ne rien céder est la raison qui rend compte de la ténacité de cette position et de sa fonction de défense contre le désir de l'Autre et ce d'autant plus qu'il est mortifère. Certes, l'argent, le pénis, l'enfant sont au fil du discours, parfaitement échangeables mais sans que ce jeu métonymique ait quelque incidence sur la constance de cet ancrage. Il faut que l'impasse qu'il constitue apparaisse comme telle dans le discours pour qu'il soit consenti à une perte qui vient ponctuer une fin. C'est que l'analyse mène à la perte, aphorisme qui suffit à expliquer nombre d'arrêts prématurés. Et cette perte signe la fin d'une certaine vie, qui ne peut être vécue douloureusement que comme la fin de la vie. Toutefois, en contrepoint de cet arrachement, deux effets 27

Che vuoi ? n° 25 sont apparus comme marques d'un seuil décisif, outre la décision de séparation: . L'un que l'on peut appeler faute de mieux, l'effet didactique de l'analyse. C'est l'éclosion d'un autre désir et dans un champ où on ne l'y attendait guère: un autre engagement dans l'écoute de l'Autre que l'analysante découvre avec quelque insatisfaction car la jouissance en est exclue. Un autre effet fut l'apparition de la jalousie envers une autre femme. Cette dimension jusqu'alors écartée étant la promesse d'un abord différent de la question du féminin, ce qui bien sûr ne va pas de soi car la jalousie peut être vécue comme un ravage et dans un registre passionnel. Mais je reviens à cette fin de vie, d'une vie. C'est le cap où la vie ne débouche plus sur rien sinon sur le vide. Une vie non pas désespérée - le désespoir s'afflige encore de ce qui est perdu - mais sans plus d'espoir que de s'en remettre à ce qui arrive... et d'y faire face avec une énergie nouvelle. Probablement est-ce parce que les idéaux qui la structuraient s'étaient avec la perte de l'objet dissipés comme brume au vent, que l'analysante, mise face à son destin, pût aborder alors l'analyse des rêves de catastrophe. Son père, un père rigide, tyrannique, voire intégriste vouait sa fille à l'enfer pour le moindre écart de conduite. Malgré ce, elle en avait conservé une image que son indulgence aurait voulue inaltérable. D'autant que son ex-mari n'avait pas été sans la malmener avec cette lucidité propre au pervers. Elle se souvint que son oncle, frère aîné de son père, méprisait ce dernier qui, par contre, lui vouait un véritable culte. Au retour de ses nombreuses visites où il entraînait répétitivement sa famille et d'où il revenait humilié, parfois en pleurs, il lui arrivait d'avoir une expression aussi bizarre que sibylline, dont elle ne comprenait pas la signification: «C'est une catastrophe internationale.» C'était là la source des rêves de catastrophe qui émaillaient ses nuits depuis l'adolescence. Un père aimé, trop aimé, dont elle n'avait pu se séparer qu'en faisant sien son masochisme. Un père-catastrophe qui n'avait su être le garant de la loi permettant à sa fille un autre accès au désir que le sien. Mais pour autant, la chaîne signifiante de la transmission destinale s'était-elle interrompue?

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Il Y a des moments dans une analyse où tout semble se mettre en place. Nous acquérons une vue rétrospective de l'histoire du sujet et ses signifiants majeurs s'articulent comme dans une suite bien ordonnée. Penser que nous pourrions écrire le mot fin est une erreur, penser que nous aurions saisi dans l'enchaînement des séquences la raison de ce qui déterminait son histoire reste toujours à démontrer. 28