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REGARDS DU SUD

288 pages
Parce que la coopération suppose " œuvre commune ", l'idée d'un regard du Sud sur ses priorités et ses modes d'actions constitue un préalable. C'est ce qu'a essayé de faire, modestement, l'IRAM pour ses " 40 ans ", à partir de 40 entretiens de cadres et de responsables paysans de dix pays d'Afrique, d'Amérique latine et des Caraïbes. Un vigoureux message face à une coopération trop figée, qui doit être repensée sur de nouvelles bases.
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REGARDS DU SUD
Des sociétés qui bougent, une coopération à refonder

Collection Alternatives rurales Dirigée par Babacar Sali

IRAM : 49, rue de la Glacière, 75013 Paris Tél (33.1) 44.08.67.67 - Fax (33.1) 43.31.66.31- @ : iram@globenet.org

dessins: Jacques Mercoiret
photo de couverture: (Ç)Gilles Coulon / Tendance Floue

<9 L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7376-8

IRAM

REGARDS DU SUD
Des sociétés qui bougent, une coopération à refonder

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK!)

« L'éclat des littératures orales est aussi venu, non pas certes remplacé l'écrit, mais en changer l'ordre. Ecrire, c'est vraiment dire: s'épandre au monde sans se disperser
ni s

y diluer,

et sans craindre

d

y exercer

ces pouvoirs

de

l'oralité qui conviennent tant à la diversité de toute chose, la répétition, le resassement, la parole incertaine, le cri en spirale, les cassures de la voix... »

citation de Edouard Glissant, écrivain martiniquais
dans« Le Monde des livres », 31/10/97.

AVANT -PROPOS

L'IRAM a quarante ans. Née au détour de l'indépendance marocaine et dans la vague des décolonisations, l'équipe s'est investie dans une pratique, l'animation rurale, son ambition étant de participer à la construction de nouveaux Etats-nations où les paysanneries seraient partie prenante. Quelques dizaines d'années et générations plus tard, ces utopies, au sens noble du terme, se sont confrontées aux évolutions des sociétés et des pays du Sud, aux contradictions du développement et à la structuration des systèmes de coopération soumis aux rapports de force internationaux, aux effets de mode et aux raideurs technocratiques. Reste une équipe rajeunie d'une quarantaine de professionnels, hommes et femmes aux parcours pluriels, un mode de fonctionnement collégial et quelques convictions partagées. Les acquis, le bilan de cette histoire, l'envie de ne pas « répéter les mêmes erreurs» mais de tirer profit de cette expérience collective ont animé textes et débats lors des «30 ans» (1987), lors des journées d'études de 1996, ainsi que de nombreuses discussions qui forgent la mémoire collective de l'équipe. Mais, au delà de ce désir de partager ces expériences, quels objectifs, quelles perspectives peut-on avoir en 1997 pour les années à venir? Pas les quarante prochaines années, mais pour aborder le proohain millénaire autour d'un projet... Eclatement des tiers-mondes au sein de leurs sociétés et par delà leurs frontières, mondialisation des échanges et des idées qui 7

emporte les réalités locales et leur diversité... Les repères s'estompent pour peu que l'on s'écarte du «mainstream ». La coopération et l'aide au développement voient émerger de nouveaux acteurs au Nord comme au Sud, alors que leur importance et leurs moyens ne font que diminuer. Comment refonder un projet dans ce contexte? C'est à partir de cette préoccupation que l'idée est venue, en 1996, d'interroger les principaux intéressés, ou du moins quelques uns d'entre eux. Parce que la coopération suppose «œuvre commune », l'idée d'un regard du Sud sur ses priorités, ses modes d'actions constitue un préalable à toute définition. A partir d'une quarantaine d'entretiens, nous avons voulu aborder ce que peut être l'avenir des sociétés et des pays où l'IRAM travaille, le rôle que la coopération joue, ou pourrait jouer, par rapport à cet avenir et comment des structures comme la nôtre peuvent s'y investir. 40 entretiens, l'échantillon est étroit mais, avec dix pays d'Afrique de l'Ouest, d'Amérique latine et des Caraïbes, il couvre des réalités très diverses. Les personnes qui parlent ne sont pas, non plus, « neutres ». Responsables paysans, cadres de l'Etat, d'organisations non gouvernementales ou de mouvements mutualistes, ils parlent depuis certaines positions, précisées dans la mesure du possible, en préservant l'anonymat. Femmes, mais encore le plus souvent, hommes, recouvrant les différentes « classes d'âge» du fonctionnaire retraité au jeune diplômé démarrant son activité dans le privé, ONG ou organisations paysannes, tous sont ou ont été interlocuteurs ou « partenaires» de la coopération et, souvent, de l'IRAM. Il ne s'agit pas d'un échantillon représentatif, choisi de façon aléatoire. Notre préoccupation a été de couvrir une diversité de points de vue en combinant les opportunités de rencontres à la marge des activités professionnelles, missions de terrain, séminaires ou voyages d'étudel.
I Une partie de ce travail a été financée par la Fondation Charles Léopold Meyer. 8

Les quarante personnes interrogées se répartissent de la façon suivante. Sept sont des femmes et trente trois des hommes. Huit sont des responsables paysans et six également des cadres d'organisations paysannes, coopératives ou mutualistes. Douze sont des cadres d'ONG, de bureaux d'études ou des universitaires. Treize sont des cadres de l'Etat, à la retraite ou installés comme consultant indépendant. Une femme est responsable d'un organisme multilatéral. Enfin, dix personnes ont entre 30 et 40 ans et représentent «la nouvelle génération », alors que seulement quatre personnes ont plus de 60 ans et sont des personnes très proches de l'ancienne équipe. Menés de façon très libre grâce à une forte confiance réciproque, enregistrés et retranscrits tout au long de 500 pages dactylographiées, les entretiens ont fourni un ensemble d'une grande richesse, impossible à synthétiser, mais que l'équipe s'est efforcée d'ordonner et de classer en fonction des différents thèmes abordés. Les questions posées sont restées ouvertes et, suivant les interlocuteurs, certains points ont été abordés plus que d'autres. A ce propos, un biais a pu également être introduit par la personne en charge de l'entretien, en fonction de ses propres centres d'intérêt ou de ceux qu'il partage avec la personne interrogée. Outre les imprécisions des retranscriptions, cette reconstruction a sa part d'arbitraire, que nous aurions voulu la plus réduite possible en citant intégralement les contributions et les témoignages de chacun. Pour garder le maximum d'objectivité, chaque entretien a été relu par deux personnes pour sélectionner les découpages par thème. L'agencement des différentes parties du texte a été réalisé en croisant les regards de quatre personnes. Malgré les risques du passage à l'écrit, nous avons choisi de garder un style parlé aux propos énoncés. Après un aperçu historique de )'IRAM et de ses interventions en première partie, le texte reprend le fil délié lors des entretiens. La 9

deuxième partie, les grandes transformations, décline les différentes analyses et perceptions des évolutions actuelles au niveau de la société civile et de ses différentes composantes, organisations paysannes, femmes, jeunes et « intellectuels» ; des processus de démocratisation et de l'Etat, en particulier au niveau de la décentralisation; et de l'organisation de l'espace, à la fois localement dans les rapports villes-campagnes et dans les relations extérieures par l'intégration régionale, les rapports nord-sud et la mondialisation. Enfin, la troisième partie développe les analyses sur la coopération et les propositions pour l'améliorer. En conclusion, sont reprises les principales idées qui pourraient être discutées dans l'élaboration d'un projet pour l'équipe et pour les structures ayant les mêmes objectifs, ONG professionnelles ou bureaux d'études associatifs, comme celles du Groupe Initiatives2. Pour la lecture de la deuxième et troisième partie, le mode d'emploi est le suivant. Le texte principal est composé d'extraits des entretiens. Nous avons voulu en souligner certains passages qui illustrent, à notre sens, les idées exprimées par nos interlocuteurs. Nous avons également rédigé les parties introductives en italique et les transitions qui permettent d'articuler l'ensemble et d'orienter la réflexion, mais ne constituent pas, dans la mesure du possible, des prises de positions ou des analyses de l'IRAM. Par contre, les conclusions de chaque partie résument les idées fortes qui nous ont marqués et présentent quelques interrogations, induites par les propos de nos interlocuteurs. Ces dernières nous semblent importantes à prendre en compte dans la construction de notre projet. Que les personnes qui se sont prêtées au jeu en toute confiance nous excusent par avance de nos maladresses ou fausses interprétations. Les distances nous ont empêché de retravailler le texte final ensemble et nous assumons entièrement notre
2

Le Groupe initiatives regroupe huit associations de professionnels du développement autour d'une charte et d'actions communes: CICDA, CIEDEL, CIEPAC, GRDR, GRET, lRAM, SOLAGRAL et VSF. 10

responsabilité dans la retranscription de leur propos. Qu'elles trouvent ici l'expression de nos remerciements pour leur franchise, leurs témoignages et leurs contributions. Malgré les efforts pour restituer les expressions lors des entretiens et le style oral des contributions, font défaut dans le document rires, soupirs ou clins d'œil qui parfois signifient autant, voir plus, que les paroles énoncées. Les lecteurs voudront bien nous excuser de cette restitution partielle que nous aurions voulu fidèle aux personnes et aux messages qu'elles ont adressés.

Pour l'équipe IRAM, Annette Corrèze, François Doligez, Dominique Gentil, Agnès Lambert.

LISTE DES PERSONNES INTERROGEES3 Florentin Agoua, John Igué, Charles Koukponou, Sikirou Oloulotan, Bio Goura Soulé, Narcisse Tomety. Bélize: Julian Avila. Brésil: Marcos Lins. Burkina Faso: Joséphine Ouédraogo, Alpha Ouédraogo. Chili: Jacques Chonchol, Daniel Rey. Guinée: Aguibou Diallo, Mamadou Il Diallo, Sékou Sangaré. Haïti: Alex Bellande, Paul Duret, Responsables paysans de Grison Garde, Jacques Mazemweck. Mali: Maïmouna Ba, Assitan Coulibaly, Baréma Coulibaly, Cheibane Coulibaly, Cheix Pleah Coulibaly, Massa Coulibaly, Koni Diarra, Moussa Léo Sidibé, Zakiatou Halatine, Hamidou Magassa, Adama Sanogo. Nicaragua: Sinforiano Caceres, Marcial Lopez. Niger: Hamid Ahmed, Issoufou Bachard, Issouf & Mariama Bayard, Amadou Dan Tata, Abdou & Ouma Galadima, Amsatou Kansaye, Oumarou Touré. Bénin:

Cfp.281. Il

Il ne peut y avoir de développement rural sans un rôle actif des paysans

I - L'IRAM A 40 ANS

1
UNE LONGUE HISTOIRE ET DES CONVICTIONS

L'objectif de cette première partie, est de présenter l'IRAM et ses expériences, afin de situer l'origine de ces regards du Sud. Ce travail passe par une revue historique positionnant chaque intervention dans un contexte plus général: situation des pays concernés, politiques de coopération et idées dominantes dans le domaine du développement. Plus précisément, c'est en essayant d'analyser l'implication de l'IRAM dans le rapport entre Etat et paysanneries qu'il est possible d'esquisser cinq grandes périodes tout au long des 40 ans de vie de l'institut. Ce rapport, complexe et changeant, est au cœur de l'évolution des pays du Sud et l'insertion des actions de l'IRAM dans ce cadre permet de rendre compte des pratiques et de leur impact.

HISTORIQUE

1957-1965 : l'animation généraliste dans le cadre de la construction des nouveaux Etats indépendants L'IRAM est né de la première expérience de décolonisation de l'empire français, le Maroc en 1956. Il corresponde donc à un moment très spécifique, la volonté de créer un Etat, de réaliser l'unité nationale, de trouver de nouveaux types de relations entre les cadres politiques et techniques et la majorité de la population, les paysans. C'est une situation nouvelle, exaltante, où le champ des 15

possibles paraît très ouvert. Ces caractéristiques se retrouvent quelques années plus tard avec les indépendances de l'Afrique noire, en 1960, qui verront se créer des structures nationales d'animation au Sénégal (1960), Niger et Madagascar (1962). L'IRAM s'inscrit dans un mouvement d'idées et de réflexion. On commence à parler du Tiers monde (A. Sauvy) et de développement. L'IRAM se situe globalement dans une mouvance anticolonialiste, avec des échanges entrecroisés d'idées et d'amitiés avec des cercles de relations plus ou moins séquents ou concentriques. Parmi les personnalités ou les organismes avec lesquels l'IRAM est en relation assez rapidement, on retrouve un certain nombre de cadres marocains, dont Medhi Ben Barka, le Brésilien Josué de Castro, à l'époque Secrétaire général de la FAa, le père Lebret, qui avait fondé en France Economie et Humanisme et sillonnait à l'époque l'Amérique Latine et le Proche Orient, l'équipe d'Esprit qui donnera le premier président de l'IRAM (Casamayor), Vie Nouvelle, Peuples et Culture... René Dumont fait paraître son livre sur la Chine et vient donner des conférences au Maroc. Il parrainera, avec Claude Julien, le premier voyage d'un membre de l'IRAM à Cuba (été 1961). Des contacts se nouent également avec le chilien J. Chonchol, à cette époque responsable d'une équipe FAa à Cuba et avec le Brésilien M. Arraes, alors gouverneur du Pernambouc à Récife. Dans les milieux intellectuels, des liens sont établit avec F. Perroux, un des premiers économistes du développement &ançais, H. Bartoli, Destanne de Bernis et le sociologue H. Desroches dans le domaine coopératif. Il faut noter enfin que le Maroc est, à cette époque là (1956-1960), une plaque tournante pour les leaders tiers-mondistes et nationalistes (algériens, bien sûr, mais aussi latino-américains et a&icains lusophones).

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Comme le souligne Henryane de Chaponay, une des fondatrices de l'IRAM, c'est dans le contexte spécifique du Maroc que l'IRAM a été créé, suite à une conjonction de différents éléments.
L'IRAM est né d'une combinaison une conjoncture spécifique: de facteurs et s'inscrit également dans

* * * *

Epoque de la décolonisation et recherche de nouvelles formes de coopération sans disposer de cadre théorique préalable, Contexte particulier de l'indépendance du Maroc et de ses perspectives, Rencontre entre plusieurs personnes travaillant dans le pays, Déclic de la rencontre de Josué de Castro, suivi dans sa tournée au Maroc par Henryane De Chaponay et Yves Goussault,

Dans cette combinaison d'éléments, l'IRAM a aussi été amené à faire certains choix. La réalité de l'IRAM est partie du travail de terrain, basé sur une intuition de base: la rencontre entre les techniciens chargés de l'application d'une politique et des paysans lors des premiers stages organisés sur l'animation. Le rapport avec les autorités était bon, mais aucun moyen humain et financier n'existait. Le défi a été relevé avec le recrutement d'une équipe et la recherche active de financement. Un appui a été trouvé auprès de l'Ambassade de France. Lors d'un voyage du père Lebret au Sénégal auprès du cabinet de Mamadou Dia, la mise en œuvre de l'animation rurale a été jugée indispensable pour réaliser le Plan. Des stagiaires ont été envoyés au Maroc et une mission IRAM au Sénégal a été organisée. Témoignage d'Henryane de Chaponay en 1996

L'approche développée à cette époque s'inscrit dans « les conditions dans lesquelles un jeune Etat "en voie de se faire" (F Perroux) peut utiliser d'une manière scientifiquement et économiquement valable le capital que représente la nombreuse main d'oeuvre de ses masses rurales. (.oo) Manquant de moyens techniques et financiers pour appliquer à la lettre les schémas classiques du développement, il leur faut chercher les modes possibl(!s d'investissement du travail humain, au moins en tant que travail complémentaire ».1 Pour
Goussault Y. : Au Maroc. au Togo. au Sénégal. la commune est la cellule de base, in Développement et Civilisations, IRFED, n02, juin 1960, 17

l'équipe, il s'agit de travailler au sein de l'Etat, à la demande de ses responsables et souvent sur ses propres financements, pour faire participer les paysans à la construction d'une nouvelle Nation. La méthode utilisée est celle de l'animation rurale sur des thèmes généraux et aussi variés que la construction d'infrastructures, comme les écoles et les routes, la fiscalité locale ou l'organisation d'élections communales, mais aborde également certains contenus techniques. Sa mise en oeuvre repose sur une certaine confiance avec des hauts cadres de l'Etat et va produire des résultats encourageants. « Le résultat immédiat jut un réel changement de climat et l'amorce d'un véritable mouvement de coopération entre la masse rurale jusque là repliée sur elle-même et l'encadrement autrefois résigné à un contact insuffisant et anonyme avec les populations» (Y. Goussault, op cit). L'idée d'animation va se diffuser à partir du Maroc, d'abord au Sénégal (1959), puis au Niger et à Madagascar (1962), ainsi qu'en Algérie, à des niveaux nationaux puis sous des formes plus limitées ou régionales, au Rwanda (1964) et au Tchad (1968).
1965-1974: ['animation spécialisée au service de la modernisation de [a paysannerie

La dynamique déclenchée dans la phase précédente va rapidement tourner à vide dès qu'une certaine bureaucratie de l'appareil d'Etat se constitue et que les rapports Etat-paysannerie vont évoluer. En outre, l'intervention massive de différents bailleurs de fonds, assurant dans certains cas une véritable partition des territoires nationaux, rend de plus en plus difficile l'élaboration de politiques nationales cohérentes. Face à ce « raidissement» des appareils d'Etat et à l'influence grandissante et destructurante des bailleurs par le biais des « projets », l'animation généraliste va avoir une certaine tendance à s'épuiser et se recentre progressivement sur des terrains plus spécifiques et des thèmes plus techniques. Alors que les grandes opérations de mise en valeur se mettent en place et reflètent un projet global de « modernisation» des paysanneries du tiers-monde, certaines complicités. à la base avec des cadres des services 18

techniques (comme celles développées avec le directeur de l'Office national d'irrigation au Maroc), vont permettre d'adapter la démarche sur différents terrains, où «les contraintes de l'infrastructure technique et des normes de l'exploitation exi~eaient une définition rigoureuse et renouvelée de la participation» , mais tout en restant « avec l'Etat». L'approche issue de l'animation va également inspirer d'autres actions, comme celles cherchant à renforcer des organisations paysannes, notamment dans des domaines sectoriels, comme la commercialisation et le crédit (Niger). Des programmes d'animation féminine notamment au Niger, cherchent dès cette époque à privilégier les activités économiques des femmes et l'évolution des rapports hommes-femmes. Durant la même période, et grâce aux contacts avec M. Arraes et J. Chonchol, l'IRAM développe une collaboration dans le domaine des réformes agraires en Amérique latine. D'abord au Chili, avant le coup d'Etat, puis au Vénézuela et au Pérou, l'IRAM va être impliqué sur le terrain et dans les débats sur la question agraire.
1974-1984: projets Introduire des pratiques novatrices au sein des grands

Au cours de la période suivante, l'approche issue de l'animation rurale se reproduit dans le cadre des grands projets de développement, menés au sein d'appareils para-étatiques mais autonomes, au côté d'un Etat soupçonné pour ses penchants prédateurs au détriment de la paysannerie. Face aux méthodes descendantes, «en cascade », les interventions de l'IRAM, parmi d'autres, s'efforcent de défendre des approches plus participatives et d'en élaborer les outils méthodologiques: suivi-évaluation, expérimentation en milieu paysan. L'JRAM va alors être impliqué sur plusieurs terrains en Algérie, au Burundi et au Mali.

Goussault Y. : Animation et encadrement dans les périmètres irrigués du Maroc, mars 1967. 19

De ces innovations et de celles d'autres organismes, naîtront les approches de recherche-développement, qui se heurteront à l'effet de « séduction» de la vulgarisation classique auprès des responsables administratifs et des agences d'aide et, finalement, au cadre institutionnel dans lequel les interventions sont menées. Une note de travail résume alors ce constat: «L'écart entre les propositions de projets novateurs et les réalisations ne doit pas être recherché simplement dans la mauvaise application de bonnes méthodologies. Les raisons sont beaucoup plus profondes et se situent essentiellement dans les intérêts économiques et politiques des bureaucraties, dans leurs modes de représentations et de pratiques» C'est aussi l'époque où l'IRAM fait le choix de la « professionnalisation » et se structure comme un bureau d'études en s'éloignant, formellement, des approches et des mouvements politiques. Parallèlement, l'IRAM va également perdre une partie de son autonomie, les activités financées s'inscrivant dans les programmes de coopération et les priorités des bailleurs de fonds.
1984-1992: Renforcer la « révolution silencieuse»

La crise de la dette et le contexte des plans d'ajustement structurel qui en découle est favorable au développement des interventions hors l'Etat, dans un contexte où les idées libérales prédominent. Après avoir travaillé sur la recherche et l'innovation technique dans le cadre des projets de recherche-développement, les interventions de l'IRAM s'intéressent beaucoup plus à la création d'un environnement favorable à la dynamisation des innovations paysannes (accès au crédit, structures de commercialisation, d'approvisionnement.. .). En profitant du contexte favorable à la privatisation, les interventions visent alors à créer des structures de services privés sous le contrôle plus ou moins étroit des paysans (systèmes d'épargne-crédit, centres de service...). Constatant l'émergence d'initiatives paysannes «endogènes» ou liées au mouvement associatif appuyé par les ONG, l'approche s'efforce alors de 20

renforcer l'émergence « d'un véritable mouvement paysan », où les paysans essayent « des relations contractuelles avec l'extérieur >}. Si cette option fonde les interventions qui sont mises en oeuvre durant cette période et dans le contexte particulier de certains pays, au sein de l'IRAM se poursuit également le débat concernant le positionnement par rapport à l'Etat. «Se mettre en dehors des appareils d'Etat ou casser la pratique bureaucratique à l'intérieur de ceux-ci », résume la complémentarité possible entre deux voies à adapter suivant les contextes et les situations. Dans un certain nombre de cas, du fait de l'évolution des modalités de coopération et faute de partenaires locaux reconnus, L'IRAM accepte d'être opérateur de projets et se retrouve à diriger des équipes salariées en appui aux organisations paysannes. Durant cette période, l'IRAM travaillera sur la recherche-développement en Haïti et aux Comores, sur l'épargne-crédit au Bénin et en Guinée, sur la gestion de terroirs et le développement local au Niger, Sénégal et Rwanda et, enfin, sur les politiques agricoles en Amérique centrale, Afrique de l'Ouest et Haïti.
Depuis 1991-1992...

L'appui aux structures de services privés se poursuit dans le domaine du renforcement des organisations paysannes et de l'épargne-crédit. Dans de nombreux cas (Guinée, Mali, Nicaragua, Cambodge ou Comores), après une phase réussie d'expérimentation, se pose le problème de l'extension et de l'institutionnalisation des dispositifs créés. Les approches « gestion de terroir », qui s'efforcent d'appuyer les populations locales dans la maîtrise d'un espace aux ressources limitées, évoluent vers des approches de développement local. Ces dernières visent à favoriser l'émergence d'instances locales d'orientation et de financement du développement. Au delà des producteurs, elles appuient l'ensemble des «paysans» (au sens «habitants d'un pays rural») et interpellent directement les politiques de décentralisation de l'Etat mises en oeuvre avec l'appui des agences de coopération internationale. Dans le domaine des
3

Gentil D., Mercoiret M. R. : Y a-t-il un mouvement paysan en Afrique noire?, Revue Tiers-monde, nOl2S, PUF, Paris 1991. 21

«politiques agricoles »4, alors que la phase précédente avait principalement consisté en des programmes d'études ou de réflexion (en Haïti, en Amérique centrale, en Afrique de l'ouest), les années récentes ont été marquées par une implication dans des activités plus opérationnelles: élaboration d'outils permettant aux cadres de mieux appréhender les interactions entre le secteur agricole et l'économie nationale et internationale, formation de responsables d'organisations paysannes à l'analyse des marchés et des filières, système d'information sur les marchés agricoles, ...

SVNTHESE DE L'EVOLUTION DES PRATIQUES DE L'IRAM Les « idées force»

A partir d'orientations très générales concernant « la participation des hommes, des femmes et des jeunes au développement» et la «promotion humaine »5 et dans le champ particulier de la coopération pour le développement, certains grands principes ou idées force peuvent être dégagés de la pratique de l'IRAM. L'objectif général est de renforcer le rôle des paysanneries dans la mise en oeuvre du développement rural. La réalisation de cet objectif passe à la fois par une grille spécifique d'analyse des réalités socio-économiques (analyse des systèmes de production, approche socio-économique,...) et une pratique différente de conduite des projets et interventions de développement basée sur un processus de recherche-action, des méthodes participatives et une conception flexible où le suivi-évaluation joue un rôle important dans le pilotage des actions. Enfin, une analyse socio-politique englobante, visant à intégrer à la fois des alliances nécessaires avec d'autres catégories sociales, en particulier, avec des cadres de l'Etat, et la
4

Pour l'IRAM, ce terme correspond davantage à un niveau d'analyse et d'action (national et supranational) qu'à un domaine précis. Les thèmes du financement de l'agriculture et du développement local correspondent également à des volets essentiels des politiques agricoles, notamment en période de libéralisation. Extraits des statuts de l'Institut datant de 1968. 22

définition d'une politique nationale, articulée avec ces pratiques et ces interventions. Souvent soumises à débat, ces idées ne sont pas sans ambiguïté. L'objectif est-il d'intégrer les paysanneries à la Nation -et donc de leur faire accepter des politiques décidées en dehors d'elles et souvent contraires à leurs intérêts- ou de leur permettre d'être associées à l'élaboration des projets, voir des politiques nationales? L'expérience montre néanmoins comment leur mise en pratique est liée à la fois à un contexte et à une « position» politique particulière.
La « voie paysanne»

Même si les mots et les modes ont évolué, cette idée force a certainement rassemblé, dans leurs discours et leurs pratiques, tous ceux qui ont partagé les espoirs, illusions, convictions de I'IRAM . C'est l'idée qu'il ne peut y avoir de développement rural sans un rôle actif des paysans. Sous-jacente à l'animation, à la participation populaire ou au vocabulaire plus sophistiqué de la recherchedéveloppement, il y a cette volonté de voir reconnu le savoir paysan, pris en compte les intérêts des couches majoritaires de la paysannerie, accru leur rôle dans la conception, l'exécution et l'évaluation des programmes de développement. Ceci peut paraître une banalité. Il n'en est malheureusement rien, ni au niveau des discours, ni au niveau des pratiques et ni dans le passé ni maintenant, cela n'est passé dans les faits. Au niveau des discours et de la théorie, les degrés d'élaboration sont très variés, mais l'idéologie dominante a rarement été en faveur de la paysannerie. Les paysans apparaissent comme réfractaires au progrès et soumis à des coutumes qui font obstacles au « développement». Certains les voient comme des abstractions qui doivent réagir positivement aux incitations de l'économie classique. A un degré plus élaboré, la tradition marxiste, souvent transmise sous la forme d'un stalinisme simplifié et tropicalisé, a été généralement fort réticente vis à vis de la paysannerie: classe suspecte, individualiste, isolée sur ses parcelles et incapable de s'élever à un niveau technique supérieur. 23

Au niveau des pratiques, derrière les discours occasionnels, tout confirme l'idée de l'infériorité des paysans qui ne participent en aucune manière à l'élaboration des politiques nationales et des projets de développement. La plupart des systèmes de vulgarisation et de formation restent descendants, les paysans sont considérés comme incapables d'organiser seuls ou de gérer des coopératives... A ceci, s'ajoute, chez beaucoup, la croyance en la supériorité, par rapport à l'exploitation familiale, de la grande exploitation moderne, mécanisée, sous forme de plantations agro-industrielles, fermes d'Etat ou coopératives de production. A l'inverse, les convictions intimes de l'IRAM, et partagées par bien d'autres, reposent sur quelques idées fortes: - Les choix des paysans sont rationnels. La plupart de leurs comportements peuvent s'expliquer par des critères économiques clairs: assurer l'auto suffisance alimentaire de la famille, maximiser le revenu monétaire par quantité de travail, minimiser les risques. Quand les critères purement économiques restent insuffisamment explicatifs, il faut prendre en compte la rationalité sociale (qui est souvent aussi une conduite économique tout à fait performante) : élargir un réseau de clientèle, participer à un système de dons - contre-dons, assurer la reproduction familiale. Du point de vue pratique, la recherche systématique de l'explication des comportements des paysans doit être à la base de toute forme d'intervention adaptée.

- Il y a chez les paysans une accumulation d'observations et de
connaissances empiriques (sur les sols, les variétés...) ; il n'y a pas de fermeture à l'innovation mais diffusion spontanée. Compte-tenu des modifications importantes des conditions de production, notamment de l'espace fini, les solutions anciennes (par exemple jachère longue) ne sont plus adaptées. Ainsi, beaucoup de paysans restent demandeurs de solutions techniquement et socialement adaptées, surtout s'ils peuvent participer à leur mise au point. - Les paysans isolés n'arrivent pas à résoudre un certain nombre de problèmes qui dépassent le niveau de leur exploitation (gestion du 24

terroir, commercialisation, crédit...) et ne peuvent pas représenter un poids suffisant s'ils ne se regroupent pas. Il est donc nécessaire d'avoir des organisations paysannes fortes, gérées par les paysans. - La petite exploitation familiale est la plupart du temps la solution la plus appropriée: elle permet une plus grande adaptation aux particularités de l'écosystème, une meilleure utilisation de la force de travail, une incitation forte à la qualité du travail. Le problème devient plus complexe quand il faut associer exploitation familiale et organisations collectives sur les aménagements hydro-agricoles mais, là encore, les exemples historiques montrent que la transformation des paysans en quasi salariés n'est pas très efficace. - Les problèmes de l'agriculture, et du rural au sens large, ne peuvent trouver une solution isolée. Il faut au contraire rechercher les meilleures articulations possibles avec les autres secteurs, artisanat, industries, emplois urbains... On peut s'étonner de la persistance de l'engagement de l'IRAM aux cotés du monde rural alors que de nombreuses voix s'élèvent pour souligner l'importance du phénomène d'urbanisation accélérée et des enjeux sociaux et économiques qui s'y manifestent. Mais, outre le fait que le poids démographique du monde rural est toujours significatif (il constitue encore le cadre de vie de 60 à 90 % de la population dans de nombreux pays), les nombreuses relations urbain-rural qui existaient et se redéfinissent aujo~rd'hui (cf chapitre 5) ont toujours justifié cet intérêt et les actions menées semblent être porteuses d'expérience pour des acteurs appelés eux aussi à construire l'urbain.
L'alliance cadres-paysannerie

Contrairement à certaines ONG ou à des courants anti-étatiques, l'IRAM estime que, dans l'immense majorité des situations, aucune intervention durable ne peut se dérouler en ignorant l'Etat. Comme la coopération ou les financements extérieurs devraient rester toujours seconds, des interventions innovantes n'ont des 25

chances de réussir que si des cadres nationaux en sont les moteurs, ou au minimum des partenaires avec lesquels s'établit un rapport de confiance. Vouloir imposer ses solutions ne représente que des solutions à court terme. L'IRAM essaye donc de pratiquer une déontologie de la coopération, où les expatriés sont associés à des équipes de cadres nationaux qui gardent la responsabilité principale mais qui sont réellement intéressés par un apport extérieur.
Nécessité d'une politique nationale

Les interventions de terrain n'ont de sens que si elles sont liées à une politique nationale. L'IRAM est de ce fait opposé à des microréalisations isolées et n'est pas du tout persuadé que le « small is beautiful». Par ailleurs, au vu des situations observées sur le terrain, l'IRAM souscrit aux nombreuses critiques formulées à l'encontre de la vague ultra-libérale que les pays en développement ont subi, via les programmes d'ajustement structurel, depuis 15 ans. S'il est certain que le rôle prépondérant joué par les Etats durant les années 60 et 70 a été source de déséquilibres macro-économiques et d'accumulation de rentes, il est tout aussi manifeste que la libéralisation ne suffit à elle seule à relancer la croissance et le développement. Le partage des tâches entre l'Etat, le marché, les organisations privées et les dispositifs collectifs (oragnisations interprofessionnelles, par exemple) doit être réfléchi en fonction de la situation économique, sociale et institutionnelle de chaque pays. Les pays du Nord qui pratiquent massivement les subventions agricoles chez eux, sont mal placés pour exercer des pressions pour les supprimer dans les pays du Sud. Tout en reconnaissant tout l'intérêt et l'efficacité du secteur privé (dont font partie les organisations paysannes) par rapport aux grands offices bureaucratiques ou aux protections abusives, l'IRAM s'efforce donc d'appuyer les dynamiques nationales en vue d'une meilleure maîtrise du développement économique et social.

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Un axe essentiel est bien sûr la limitation des dépendances. Ce qui passe par une meilleure insertion dans le système mondial, la réduction de l'endettement, le protectionnisme sélectif, la définition de stratégies à moyen et long terme, l'intégration régionale dans l'agriculture, la recherche, l'industrie, les infrastructures. Mais, ce qui est sans doute plus novateur, ce sont les essais d'articulation entre l'international, le national, le régional, le local. Très souvent les politiques nationales ont un aspect un peu surréaliste: on définit des modèles et établit des projections alors qu'on ne maîtrise rien des facteurs internationaux ni des facteurs locaux. Les stratégies alimentaires constituent un très bon exemple où les aides alimentaires sont souvent du même ordre de grandeur que les incertitudes statistiques. Les études sont très peu développées sur les réactions des différentes catégories de paysans aux diverses incitations de l'Etat (notamment sur les prix des produits commercialisés et des intrants, les réformes de la commercialisation et du crédit) et les décisions sont prises pour la plupart à partir d'informations sporadiques ou d'idées préconçues. Il n'y a, encore trop souvent, ni cadres ni procédures permettant la réflexion, les échanges d'expériences, la concertation entre les divers groupes sociaux concernés (cadres politiques, techniques, commerçants, agriculteurs, éleveurs). L'IRAM essaye donc de promouvoir les liaisons entre ces différents niveaux, à la fois par des études et des appuis à des développements communaux, régionaux et nationaux, qui tiennent compte des interactions entre ces nIveaux. Il s'agit là, sans doute, d'un des défis majeurs qui reste d'actualité. En définitive, aucune des différentes idées forces n'est en soi très originale et beaucoup sont partagées par d'autres intervenants. Peut-être ce qui est original, c'est la liaison entre ces différentes idées et surtout la volonté constante de la mettre en pratique. En effet, le problème est peut-être que tout a déjà été dit depuis longtemps, mais que certains mots, comme la participation paysanne, sont déjà usés et dévalorisés avant d'avoir été réellement mis en application. 27

STRATEGIES,

DEMARCHE ET ORGANISA nON

Les stratégies

Par rapport à ces grands principes, l'analyse rétrospective montre comment les stratégies ont pu évoluer en fonction des différents contextes. De l'alliance avec les élites politiques pour renforcer l'intégration des paysanneries aux nations nouvellement indépendantes, les interventions se sont recentrées par la suite sur des champs plus techniques à travers des complicités à la base avec certaines fractions de l'Etat et des paysanneries. Par la suite, en s'inscrivant dans le champ de la coopération internationale et des grands projets, les interventions viseront à construire « des bulles» (dispositifs ou programmes autonomes, à petite échelle) afin d'expérimenter des alternatives plus participatives dans différents domaines. Avec la « neutralisation de l'Etat» voulue par les politiques de libéralisation, les interventions vont appuyer l'émergence d'organisations paysannes autonomes et s'inscrire dans le renforcement d'un «mouvement paysan», en expérimentant la mise en place de structures de services privés, sous le contrôle plus ou moins étroit des paysans. L'IRAM est donc passé d'une stratégie où le changement était recherché à travers l'action de l'Etat (les deux premières périodes) à une stratégie d'expérimentation d'alternatives à une échelle souvent plus réduite et dont l'objectif était de démontrer que d'autres voies sont possibles en s'appuyant sur différents acteurs de la « société civile» (organisations paysannes, ONG ou bureaux d'études, intellectuels ou plus récemment, institutions de financement local). Aujourd'hui certains projets, conçus initialement comme des expérimentations, sont conduits à prendre une ampleur nationale (crédit rural en Guinée) ou régionale (gestion rurale dans le sud Mali). L'incontournable question de la viabilité (sociale et économique) de ces opérations de grande envergure place à nouveau la réflexion sur le rôle de l'Etat, notamment vis à vis de leur institutionnalisation. Derrière ce rôle, sont en question le cadre juridique de ces dispositifs, leur gestion (répartition des 28