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REGARDS IMAGINAIRES

De
142 pages
Pourquoi les aveugles font-ils l'objet d'une compassion si profonde? Pourquoi le moi est-il conçucomme étant situé derrière les yeux. Pourquoi sommes-nous fascinés par le regard humain en situation de face à face? Pourquoi a travers l'omniprésence des publicités, l'économie moderne est-elle devenue une économie du regard? Une réflexion et une remise en cause du primat contemporain de la vision.
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REGARDS IMAGINAIRES

Essais préliminaires à une écologie visuelle

Du meme auteur:
L'ordre sacré. Les représentations hiérarchiques en philosophie. Desclée de Brouwer, Paris, 1999.

Collection Psycho-logiques

Alexis Rosenbaum

REGARDS IMAGINAIRES
Essais préliminaires à une écologie visuelle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç) L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3688-2

A Barbalef

Collection Psycho-Logiques dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques. Dernières parutions Nathalie TAUZIA, Rire contre la démence: essai d'une théorie par le rire dans un groupe de déments séniles de type Alzheimer, 2002 Magdolna MERAI, Grands-parents, charmeurs d'enfants: étude des mécanismes transgénérationnels de la maltraitance, 2002. Catherine ZITTOUN, Temps du sida, une approche phénoménologique, 2002 . Michel LANDRY, L'état dangereux, 2002. Denis TOUTENU et Daniel SETTELEN, L'affaire Romand: le narcissisme criminel, 2003. Véronique PlATON-HALLE, Figures et destins du Père Noël, 2003

SOMMAIRE

Préambule 0 1 Conscience aveugle L'Œil suprême le sommet panoptique un panorama pour chacun La symétrie originelle hwnanité et symétrie les yeux peuvent-ils ne pas regarder? Le troisième œil caméra invisible. passer dans le camp des images Les intralocuteurs colloque intime le lien hwnain Yeux sans paupières la tapisserie du monde harcèlement visuel le devoir de regard

11 21 41 41 49 59 59 66 75 75 85 93 97 103 109 110 117 121 127 135

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Les grands nombres

Conclusion Bibliographie

Préambule

Les progrès de la science moderne sont indissociables du perfectionnement de ses instruments d'observation. Avant toute réflexion théorique, et à sa source, le désir de savoir est un désir de wire Voir pour mesurer, voir pour vérifier, voir pour comprendre, l'acheminement vers le sens ne se conçoit pas sans un vœu de visualisation, sans l'espoir d'une relation optique directe avec les phénomènes plus ou moins cachés que l'enquête rationnelle poursuit. Plusieurs grands moments de l'histoire de la physique, en particulier, sont associés au renouvellement des techniques de la pénétration visuelle. Qu'il s'agisse de la lunette astronomique, du microscope ou de l'imagerie par diffraction, l'approfondissement de la connaissance objective repose alors directement sur la possibilité de faire apparaître à la lumière ce que la Nature dérobe aux yeux de l'homme. La première fierté scientifique concerne peut-être justement cette puissance des outils de vision, dont le développement permet de triompher de l'infiniment petit, de l'immensément lointain, de l'opacité des surfaces et des corps. Chacun trouve dans cet appareillage une amplification de son propre regard, capable de se hausser au-delà de lui-même, de s'étendre et s'enfoncer dans le monde aussi loin que la

technologie le porte. D'où cette confiance commune et profonde dans les instruments d'observation, auxquels est confié le soin de prolonger la vision humaine, de la mener jusqu'aux secrets des choses. Le pouvoir du regard et de ses prothèses apparait parfois comme potentiellement absolu, parce que ces instruments semblent capables de venir à bout de tout obstacle, et parce qu'il est difficile de songer à l'existence d'objets naturels qui seraient définitivement invisibles. Dans la Nature, toute invisibilité n'est-elle pas provisoire, tout n'est-il pas au fond théoriquunentvisible ? Nous savons aujourd'hui que ce n'est pas le cas: les possibilités de la vision sont limitées et les choses du monde n'attendent pas toutes d'être passivement contemplées. Il faut rappeler que, dès le dix-neuvième siècle, l'enthousiasme visuel des physiciens fut ébranlé par le succès de théories impliquant l'existence d'objets connus de façon très indirecte, comme les théories ondulatoires de la lumière, de l'électricité ou du magnétisme, porteuses d'entités « immatérielles» et pourtant bien réelles. La science découvrait alors progressivement la fausse simplicité de la vision et de ses objets, à mesure que ceux-ci exigeaient davantage d'engagement théorique et se refusaient de plus en plus obstinément à l'observation directe. Appuyée par l'analyse des mécanismes physiologiques de la vue, grâce à laquelle apparaissaient les étroites limites de la sensibilité humaine, et par la critique philosophique, qui interrogeait la relation entre les idées et les choses, les prétentions de la vision subirent alors une réduction de plus en plus sévère. Mais, à vrai dire, ce déclin dût attendre l'émergence inattendue de la mécanique quantique, durant le premier tiers du vingtième siècle, pour être définitivement entériné. Nulle transfonnation théorique, antérieure ou postérieure, ne porta aussi radicalement atteinte à cette confiance dans les possibilités de la vision. Au cœur de la physique, en effet, là 12

même où la lumière aurait dû toujours rayonner davantage par la rationalisation continue des observations visuelles, surgit un nouvel ensemble de lois qui devait susciter une
crise profonde de l'imageriE scientifique.

En deçà d'un certain seuil, découvrirent puis établirent les théoriciens des quanta, les composants de la matière ne se voient pas directement comme se contemplent les objets de notre environnement. Voir de très petits objets suffit à les petturber, car la vision exige toujours un certain appareillage expérimental, dont l'influence est rédhibitoire. Aussi suprenant que cela puisse sembler, toute «visibilité» suppose un cettain éclairage et tout éclairage transforme ce qui est éclairé. Il ne s'agit pas d'un obstacle technique temporaire, lié à tel ou tel instrument d'observation, puisque le formalisme de la physique quantique prévoit qu'aucun instrument imagjnable saurait ne permettre de contempler cettains objets sans bouleverser irrémédiablement leur état. Aucun microscope ne saurait ainsi offrir le spectacle de la trajectoire d'un électron ou d'une particule subatomique. Il est cettes possible de prélever de nombreuses informations importantes s~r les électrons (par où ils passent, ou bien à quelle vitesse...) mais il est impossible qu'un quelconque appareil les filme passivement, comme on filmerait une bille ou une planète. Pour contempler de tels objets, il faut nécessairement « allumer» une forme ou une autre de lumière (faire agir un certain champ) et ce faisant interagir avec eux. Or, les lois de la mécanique quantique établissent justement que 1'«action» exercée lors d'une interaction quelconque ne peut absolument pas être réduite en deçà d'une certaine quantité. Quoi qu'il arrive, cette action induit un effet sur le système et le perturbe de façon irréversible. A notre échelle, où ces effets sont négligeables, cette influence n'a presque aucune importance. En pratique, nos perceptions peuvent donc se 13

donner l'illusion d'être pures. Mais à mesure qu'ils pénètrent dans le domaine quantique, le sujet et son instrument ont les mains de moins en moins propres: l'opération accomplie se fait proportionnellement de plus en plus intense et l'objet « lui-même» (au sens courant que nous donnons à cette expression) ne peut jamais plus être vu. La perception objective, qui laisse intacte l'objet perçu, n'existe tout simplement plus. La théorie quantique formalisa ainsi de façon singulière ce que les théoriciens de l'optique et les physiologistes de la vision avaient déjà compris ou au moins entrevu: les propriétés visuelles des objets dépendent des effets que provoque sur eux le rayonnement lumineux, de telle sorte que nous recueillons finalement par nos regards le résultat d'une certaine violence de la lumière sur les choses; ce que nous croyons être un regard neutre, objectif, immatériel, est en réalité l'aboutissement d'interactions complexes; et à mesure que l'on s'enfonce vers l'infiniment petit, les images que nos instruments produisent sont des constructions de plus en plus artificielles de ce que nous supposons être la réalité. Ainsi sombra l'espoir placé dans l'amplification indéfinie d'un regard libre et conforme au monde, promu par le développement des instruments classiques de l'optique. Le microscope et le télescope avaient sans doute donné l'illusion qu'augmenter ou diminuer l'amplitude de la perception permettrait d'accéder indéfiniment à des formes similaires à celles qui nous entourent, car ces instruments ne faisaient que prolonger l'œil et ne se heurtaient à aucune transformation théorique fondamentale. La connaissance semblait s'étendre plus ou moins sereinement au gré de l'expansion de son outillage. Mais avec la reconnaissance de la validité des lois de la physique quantique, ce processus trouva officiellement son terme: rien ne pouvait plus désormais sauver l'objectivité du regard. 14

Cette découvene, contraire à l'un des préjugés les plus profonds de l'esprit, a suscité jusqu'à aujourd'hui de tenaces résistances. Il subsiste en effet l'indéracinable impression que l'œil devrait quand mfme être capable de voir et de filmer toute chose, d'une manière ou d'une autre, si on lui adjoignait des auxiliaires adaptés. Nous avons tout simplement l'habitude de considérer que ce qui est trop petit pour être aperçu peut toujours être grossi jusqu'à l'échelle supérieure, à la façon dont ce qui est trop grand peut toujours être représenté à l'échelle inférieure. Chacun sait bien qu'en deçà d'une certaine taille, un objet n'est plus visible à l'œil nu, mais comment accepter que certaines choses ne soient même plus «théoriquement» visibles, qu'une particule existe sans qu'il soit possible de contempler sa trajectoire? Aussi cette impossibilité se solde-t-elle souvent par un refus: les objets microscopiques persistent à être envisagés comme les corrélats possibles d'un regard imaginaire, d'un petit œil, celui d'un animal minuscule peutêtre, ou bien d'un instrument encore à construire, en tout cas d'un regard possible. Se persuader du contraire est chose difficile, bien sûr, mais la théorie des quanta est catégorique: nul œil n'y changerait quoi que ce soit... aussi minuscule soit-il et quel que soit son mode de fonctionnement. Nous ne verrions toujours pas objectivement la trajectoire d'une particule, car aucun récepteur d'aucune sane ne saurait prélever d'information nouvelle sur un tel objet sans perturber irréversiblement son comportement. Pour des raisons plus théoriques, il ne saurait même pas être question, en temps normal, de soustraire l'action exercée du résultat obtenu. C'est donc la panée de la vision en son sens le plus général qui s'en trouve relativisée. «Voir» se révèle être un type d'él:énonmttout à fait particulier, n'appartenant qu'à une petite portion du 15

monde, le résultat d'un processus complexe, jamais neutre, l'effet de l'interaction entre un assez gros animal et son environnement. Le prédicat de visibilité lui-même, la possibilité pour les choses d'être vues, l'interaction visuelle entre un sujet et un objet, sont en réalité des propriétés qui n'apparaissent qu'à une certaine échelle. En deçà, tout cela , . .
n eXIste pas, ne peut pas eXIster.

Avec la minoration de la puissance du regard s'opère évidemment une relativisation de la validité de l'imagination
« visuelle», au

moins aussi difficileà accepter pour le sens

commun. Car que se passe-t-il lorsque j'imagine ce que devient une particule élémentaire à un moment donné? Il
faut reconnaître que je risque de songer à une image qui

n'existe pas (c'est-à-dire qu'aucun récepteur ne peut fournir). Je ne peux pas, à strictement parler, imaginer quand même

ces objets comme s'ils étaient visibles « en eux-mêmes» car
une telle représentation ne serait que la version mentale d'une image possible. J'ai bien entendu le droit de me demander, en général, si les objets de mon environnement existent quand je ne les regarde pas. Je suis d'ailleurs habitué à imaginer un objet que je ne peux voir, lorsqu'il e~t par exemple situé trop loin de moi ou caché par un obstacle, car je sais alors que je pourrais le voir si les conditions le pennettaient, c'est-à-dire si je m'en rapprochais ou si l'obstacle était écarté. Mais aucune distance ni aucun obstacle ne me séparent de cette particule élémentaire: il n'existe tout simplement pas de possibilité de se saisir de son image sans la transfonner. Imaginer un atome comme un ensemble de petites planètes gravitant autour d'un noyau central, à la manière des manuels de lycée, n'a au mieux qu'une valeur pédagogique. Une telle représentation est désavouée par la théorie quantique elle-même, au même titre que toute fonne d'imagerie classique. Il faut donc réserver à cette « invisibilité» des objets quantiques un statut profond:
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