Regards sur la crise écologique

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Ce deuxième volume, en partant de l'étude de réponses locales et chaque fois singulières apportées aux problèmes environnementaux, propose une pluralité d'approches pour comprendre comment se nouent dans chaque cas des questions sociales, économiques, psychologiques ou technoscientifiques distribuées sur différentes échelles d'appréhension.
Publié le : vendredi 1 juin 2012
Lecture(s) : 62
EAN13 : 9782296498013
Nombre de pages : 228
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REGARDS SUR LA CRISE ÉCOLOGIQUE
Pour une socio-anthropologie
de l’environnement
Tome 2

Collection ‘Logiques sociales’
fondée par Dominique Desjeux
dirigée par Bruno Péquignot

Série ‘SocioAnthropo-Logiques’
dirigée par Florent Gaudez

Construire des objets nouveaux à l'intersection de plusieurs disciplines
des Sciences humaines et sociales, et de ce fait
développer de nouvelles méthodes d'investigation,
ré-inventer constamment une connaissance pragmatique, fondée sur
l'empathie avec le sujet, privilégiant la dimension intersubjective de
l'Anthropos,
penser relationnellement et privilégier le travail réflexif de la démarche
scientifique sur elle-même,
utiliser enfin la fonction de symbolisation du fait social total comme
éclairage du soi et de l'autre,
telle est la posture socio-anthropologique comme mode de connais-
sance du social dont cette série se propose de se faire la tribune.

Déjà parus dans cet esprit

Roger BASTIDE, Art et société (préface de Jean Duvignaud).
Jean-Michel BESSETTE (dir.), Crimes et cultures.
Michèle FELLOUS, A la recherche de nouveaux rites. Rites de
passage et modernité avancée.
Isabelle GARABUAU-MOUSSAOUI, Objet banal, objet social. Les
objets quotidiens comme révélateurs des relations sociales.
Isabelle GARABUAU-MOUSSAOUI, Cuisines et indépendances.
Jeunesse et alimentation.
Florent GAUDEZ, Pour une socio-anthropologie du texte littéraire.
Approche sociologique du Texte-acteur chez Julio Cortázar.
Alain GRAS et als, Sociologie des techniques de la vie quotidienne.
A. GRAS, S. POIROT-DELPECH, L'imaginaire des techniques de
pointe. Au doigt et à l’œil.
Yves GUILLARD, Danse et sociabilité. Les danses de caractères.
Pierre LANTZ, L'argent, la mort.
Patrick LEGROS, Introduction à une sociologie de la création
imaginaire.
Jean-Olivier MAJASTRE, L'art, le corps, le désir. Cheminements
anthropologiques (préface d'Henry Torgue).
Sous la direction de
Sophie Poirot-Delpech et Laurence Raineau









REGARDS SUR LA CRISE ÉCOLOGIQUE
Pour une socio-anthropologie
de l’environnement
Tome 2


















































































































Illustration de couverture : JUKA.

















































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96759-5
EAN : 9782296967595
PLAN GÉNÉRAL DE L’OUVRAGE


TOME 1
Par-delà le local et le global


INTRODUCTION

Sophie Poirot-Delpech, Laurence Raineau
Par-delà le local et le global

PREMIÈRE PARTIE : NOUVEAUX PROBLÈMES

Aurélien Cohen
Le macroscope et la pensée globale du local : le cas du conflit socio-
environnemental autour de la ligne très haute tension Baixas-Figueiras

Alexandre Duclos
Socio-anthropologie de l’environnement : triomphe de l’acosmisme ?

Alexandre Gaudin
Comment entendre l’appel du canal de Manosque ?

Maïa Martin
Entre résistances locales et régulations globales : la prédation lupine
en Cévennes ou le déconfinement d’un problème local

Mercedes Martínez-Iglesias
L’information scientifique et technique, les mobilisations citoyennes
et les effets de soutenabilité dans les conflits socio-écologiques

Marie Roué
Forêts boréales et gestion durable : Peuples autochtones,
environnementalistes et forestiers

Gláucia Silva
La participation citoyenne dans le domaine nucléaire :
les commissions locales d’information en France, et les forums
brésiliens pour la construction d’un « espace démocratique »

Mathilde Szuba
Les CRAGS, laboratoires du rationnement
7

DEUXIÈME PARTIE : NOUVEAUX OBJETS

Laure Dobigny
Absence de représentations ou représentation d’une absence ?
Pour une socio-anthropologie de l’énergie

Baptiste Monsaingeon
De la décharge à ciel ouvert aux agglomérations de débris plastique
dans le milieu océanique : les déchets ménagers sont-ils devenus un
problème environnemental ?

Jean-Philippe Pierron
Le « légume bio » et l’OGM : mythologies et imaginaires du végétal
en agriculture

Florence Rudolf, Didier Taverne
De la « ville nature » à l’urbanité

Aude Sturma, Sylvia Becerra
L’assainissement à Mayotte a quel prix ? Le coût social de la mise en
place de l’assainissement à Mayotte

Jacques Tassin
Entre natures et cultures : penser les invasions biologiques aux
échelles locales


TOME 2
Approche plurielle

TROISIÈME PARTIE : NOUVELLES APPROCHES

Laurent Bocéno
Tchernobyl ou l’expérience nouvelle d’un environnement radioactif :
au sujet de quelques causes de modification de pratiques, attitudes et
croyances

Claire Bouteloup
Dynamiques revendicatives et reconnaissance des dommages
écologiques des marées noires : Pluralité des liens à l’environnement
et évaluation économique

Marina Casula
L’île : laboratoire d’une approche socio-anthropologique de
l’environnement ? Un exemple méditerranéen : la Corse

8
François-Joseph Daniel
Changements environnementaux et processus de déprise-
dessaisissement : contribution à une socio-anthropologie de
l’environnement

Ariane Debourdeau
Le normal et l’écologique. Des agencements normatifs comme prises
pour une socio-anthropologie de l’environnement

Bérénice Dreux-Gerphagnon
Genèse, évaluation et perspectives d’évolution de l’éco-conception à
l’aune de l’approche par parties prenantes. Un regard philosophique
sur la prise en compte du développement durable en conception de
produit

Agathe Euzen
Construction d’une anthropologie de l’eau :
des perceptions aux pratiques

Marianna Fenzi, Christophe Bonneuil et Pierre-Henri Gouyon
Entre ressources et processus : la constitution de la biodiversité
agricole comme problème public mondial

Géraldine Guérillot et Jean-Luc Moriceau
Aux bords des avenues de la solidarité numérique…

Anne Mathieu, Brigitte Remy
La lutte contre l’érosion dans le pays de Caux. Une approche socio-
anthropologique pour mettre en évidence la diversité des conceptions
des acteurs et les difficultés qui s’ensuivent autour d'une question
environnementale

Béatrice Maurines
La construction d’une cause environnementale : enchevêtrement de
logiques d’acteurs et d’échelles socio-spaciale

Sophie Némoz & Grégoire Wallenborn
Comment comprendre les effets rebonds dans la consommation do-
mestique d’énergie ? Pour une socio-anthropologie des pratiques en
transition

Nadine Ribet
De démiurge, l’homme deviendra-t-il pilote ?

Luc Semal
Le militantisme écologiste face à l’imaginaire collectif : le cas des
villes en transition

Hélène Subrémon
Les citadins et leur intelligence du milieu urbain :
pistes pour une approche des savoirs locaux en ville
9
















Troisième partie :

Nouvelles approches

TCHERNOBYL OU L’EXPÉRIENCE NOUVELLE D’UN
ENVIRONNEMENT RADIOACTIF : AU SUJET DE
QUELQUES CAUSES DE MODIFICATION DE PRATIQUES,
ATTITUDES ET CROYANCES


Laurent Bocéno

L’explosion d’un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl le
26 avril 1986 a été et est abondamment étudiée par différents auteurs
de différentes disciplines, mais peu ont insisté vraiment sur la question
anthropologique des pratiques, attitudes et croyances au sens de
l’examen des bordures symboliques et normatives instituées face à
une pollution morbide et mortifère sans frontières. Le plus souvent, les
approches relèvent de la description instrumentale. Nous proposons de
faire usage d’un concept qui relève de l’institutionnalisation, celui de
la « sociopathologie ». Outil théorique pour appréhender les consé-
quences de l’irradiation ; la sociopathologie est plurifactorielle et
toujours évolutive. Elle relie, dans notre exemple, tant un processus
qu’un état, ce qui relève de la pathologie tant individuelle que collec-
tive, en considérant les acteurs dans leurs pratiques, attitudes et
croyances enserrées dans des systèmes sociaux qui peuvent être spéci-
fiques. Autant de dimensions incontournables donc pour comprendre
la socialisation, le mode de territorialisation du désastre comme son
inscription dans le champ de l’environnement.
La catastrophe de Tchernobyl, considérée avec près de vingt-cinq
ans de recul sous l’angle de la sociopathologie, est porteuse
d’enseignements qu’il s’agit de tirer afin de mieux appréhender
1l’incorporation comme institutionnalisation de normes, de labellisa-
tions, de stigmatisations, de limitations repérables, que ce soit dans les
rapports sociaux traditionnels ou dans l’action conjoncturelle des
autorités nationales et internationales.

Quelques rappels socio-historiques de l’environnement menaçant
De mensonges en dénégations, après de trop longs atermoiements,
les autorités soviétiques admettent la réalité de l’explosion du
réacteur 4 de la centrale Lénine de Tchernobyl. Elles décident
d’évacuer les abords de la centrale. La mise en œuvre de l’évacuation

1 Les polémiques relatives à la grippe H1N1 ou celle naissante autour des usages du
Mediator peuvent être appréhendées de la même manière.
13
commence à 14 heures, le 27 avril (Medvedev, 1990), soit trente-six
heures après l’explosion.
La veille, les habitants ont été consignés dans leur appartement.
Devant chaque immeuble s’arrête un autocar. Les habitants de
l’immeuble doivent monter dans le bus sans emporter de bagages.
L’information donnée annonce une durée d’évacuation de quelques
jours, deux ou trois. Si la déclaration d’urgence semble faciliter
l’évacuation, la méthode utilisée est aussi à inscrire dans l’histoire
locale d’une république d’Ukraine marquée par des déplacements de
population, et qui a payé un lourd tribut au système soviétique sous
Staline.
À ce moment, la ville voisine de la centrale, Pripyat, compte
environ 50 000 habitants. Elle a été construite pour accueillir les
employés de la centrale et leur famille ; elle doit être abandonnée,
totalement vidée. Une autre mesure d’évacuation concernant une zone
de 30 kilomètres de rayon est prise.
Aux alentours, le 27 avril, les kolkhoziens poursuivent leurs
activités, loin de se douter des conséquences de l’explosion. Ce sont
près de 110 000 habitants qui vaquent à leurs occupations et tâches
quotidiennes. Mais avant même la mise en œuvre de mesures
d’évacuation, des comportements inhabituels vont attirer l’attention.
Ce sont par exemple ceux les premiers recruteurs d’une main-d’œuvre
destinée à la confection de sacs de sable devant être déversés au cœur
du réacteur en flamme qui rencontrent des travailleurs incrédules
(Medvedev, 1990), ou encore le départ de leur école d’enfants de
2responsables politiques locaux . Par ailleurs, les arrivées remarquées
de scientifiques et de militaires laissent entrevoir aux habitants qu’une
situation particulière se développe. Ces divers éléments, ajoutés au
manque d’information, sont certainement, pour une large part, à
l’origine de troubles à Kiev, où des trains au départ sont pris d’assaut
par une population montrant des signes d’affolement et de panique
(Medvedev, 1990).
Les transports en commun et les camions réquisitionnés permettent
l’organisation de l’exode nucléaire. Près de Tchernobyl, une longue
file de 20 kilomètres de bus est constituée, rassemblant près de 1 100
autocars (Medvedev, 1990). L’évacuation se déroule relativement

2 On peut à cet égard parler de stratification sociale de la « sociopathologie ». Certains
seraient plus ou moins exposés, touchés en fonction de leur place dans les rapports
sociaux.
14
3dans un bon ordre . Un des critères retenus pour évacuer est la dis-
4tance. À l’exemple de la zone de 30 kilomètres , qui va devenir un
territoire d’exclusion, dans laquelle l’explosion est alors située et
officialisée ; mais c’est là, dans un premier temps, plus une interpréta-
tion éthologique, par la détermination de zones de protection et de
5sécurité (Hall, 1971), qu’une prise en compte de la réalité radiolo-
gique de l’événement qui ne viendra que plus tard, par sa publication
dans la Pravda, qui n’intervient que le 10 mai 1989. Et même, un
deuxième temps nuit finalement à la santé des populations, car la
problématique mise en œuvre par les autorités nationales ou interna-
tionales privilégie les niveaux de contamination des sols aux effets et
évolutions pathogènes qui restent à ce moment des hypothèses
écartées derrière le principe d’évacuation. Car, dans la réalité, la
contamination et l’irradiation sont des phénomènes hétérogènes : sur
le site de la centrale, selon l’endroit mesuré, les niveaux de radioacti-
vité peuvent être forts différents. Ainsi, certains points chauds sont
considérés comme immédiatement pathogènes ; ils sont irrégulière-
ment répartis, mais la radioactivité provoque rapidement des
symptômes physiques, alors que d’autres espaces peuvent être parcou-
rus sans risques importants. Le risque sanitaire est complexe, car
corrélé à de nombreux facteurs comme la distance, mais aussi
l’orientation, la structure physiologique, l’hygrométrie, la température
des émanations du réacteur, les courants atmosphériques porteurs…
Les diversités de nature et de compositions complexes des sols
(sables, limons…), des végétaux (arbres, herbes, céréales…), des
superstructures (asphalte, béton, bois, verres…), du lavage, lessivage
ou drainage, de l’exposition aux vents sont donc autant de paramètres
influant sur le niveau de radioactivité des milieux et complexifiant son
caractère pathogène.


3
Quelques commentateurs occidentaux ont vu dans l’absence de véhicules individuels
et dans la rigueur de l’administration soviétique les conditions de la réussite de
l’exercice.
4 En France, la distribution de pastilles d’iode autour des centrales nucléaires se fait en
fonction d’une distance de 10 kilomètres, l’Organisation mondiale de la Santé préconise
500 kilomètres.
5 L’usage de la distance de protection ou de sécurité est caractéristique de l’éthologie.
Pourtant, les analyses antérieures à Tchernobyl montrent que les nuages pollués ne
tombent pas nécessairement autour du leur lieu de naissance. Les ingénieurs français
d’EDF le savent bien. Lorsqu’ils ont construit des centrales au charbon ou au fuel, ils
ont toujours pris la précaution de faire en sorte que la pollution s’échappant des
cheminées ne tombe non pas sur la commune accueillant l’implantation industrielle,
mais sur les communes voisines, où les élus et particulièrement le maire ne peuvent
exercer d’autorité rapide et contraignante envers l’industriel.
15
Quelques exemples de rapports au milieu
En effet, si l’évaluation de l’état radiologique de l’environnement
est une mesure que l’urgence paraît imposer, son maintien comme
seul critère d’appréciation du risque sanitaire est contesté. Ainsi, le
professeur Tamara Bielokaïa, qui se consacre aux liquidateurs et aux
enfants atteints de pathologies liées à la contamination radioactive à
6l’hôpital d’Askakovchina , explique que les situations peuvent être
fort diverses :
« Tout dépend de la qualité de la terre. Par exemple, dans les
régions du sud, comme autour d’Olmany […] la contamination au
césium est de 2 à 4 curies par km². Les produits qui y sont cultivés
devraient donc y être relativement propres, mais comme la terre est,
dans l’ensemble, de la tourbe, les produits justement y sont au
contraire très contaminés. […] Dans d’autres régions en revanche, où
la terre est plus argileuse, les nucléides radioactifs sont libérés
beaucoup plus lentement et le taux de radioactivité y est, par consé-
quent, bien plus faible. Si on nous avait déplacés en fonction non du
taux de radiations en curie ou de contamination de la terre, mais en
fonction du degré de contamination des produits cultivés, alors, c’est
sûr, il aurait fallu déplacer des populations. »
Si le temps peut être le meilleur des alliés pour se protéger, la
qualité du milieu, de l’environnement, est très importante dans
l’évolution du potentiel d’incorporation des radionucléides. Ainsi, tant
qualitativement que quantitativement, des zones peuvent appartenir à
la même catégorie du point de vue de l’évaluation du niveau de
radioactivité, mais présenter des « qualités » différentes. La principale
conséquence directe du dispositif qui privilégie l’évaluation environ-
nementale à celle de l’incorporation par l’alimentation est l’entrée
massive des radioéléments dans la chaîne alimentaire. Les radionu-
cléides seront incorporés via l’alimentation par des populations rurales
cultivant, conformément à la réglementation, soit les lopins de terre,
soit les terres du kolkhoze, comme par les populations urbaines éloi-
gnées qui, bien que résidant loin des terres productrices, s’y
pourvoient par l’intermédiaire de réseaux de solidarité ou de marchés
parallèles qui dépassent très largement les frontières de la république
7de Belarus .

6
Cet hôpital est dédié aux malades des conséquences des radiations. Cet ancien
sanatorium accueillait la classe dirigeante soviétique qui appréciait les séjours dans les
forêts de Biélorussie.
7 Le transport par le train de quelques sacs de choux, de navets et de pommes de terre,
sur des centaines de kilomètres, est une pratique courante. De nombreux kolkhoziens
16
Les radionucléides se déplacent. Leur vitesse est principalement
liée à la structure du milieu comme vecteur de transfert. Mêlés au
8sable d’une berge, ils seront, par lavement , précipités dans la rivière
et pénètreront la chaîne alimentaire par un brochet, qui avalera un
poisson herbivore, qui aura mangé l’algue ayant incorporé des radio-
9nucléides déposés dans le sable . Cette influence du lavage ou du
drainage sur la répartition géographique des radioéléments rend
seulement probable à long terme une cartographie définitive des zones
contaminées, car, en application de la mécanique hydrogéologique,
c’est la mer Noire qui va devenir, comme bac de décantation, un des
derniers sites de déchets radioactifs de Tchernobyl. Car c’est dans la
mer Noire que se jette le Dniepr, fleuve drainant la région de la
centrale de Tchernobyl avant de traverser la capitale de l’Ukraine,
Kiev. Cette mer Noire va donc logiquement voir son taux de radioac-
tivité naturelle augmenté par cet apport exogène de radionucléides
artificiels.
Dans ce cadre, l’environnement prend toute sa place dans le
processus sociopathologique. Il est vecteur pathogène. Et là, l’analyse
socio-anthropologique permet de montrer, par exemple, comment et
en quoi des consignes technocratiques ne prenant en compte qu’un
volet de la pollution environnementale mettent en péril les populations
pour lesquelles les directives et les orientations ont été promulguées.

Quelques exemples de normes arbitraires
Des procédures paradoxales de relogement ont aussi été établies,
malgré le classement des territoires, des immeubles et des maisons en
fonction de leur degré de contamination. Les critères de choix ne
correspondaient, parfois, que fort peu à une évaluation précise de
l’état radiologique de l’environnement. Ainsi, certains des habitants
parmi les plus exposés à la contamination n’ont pas été informés de
ses dangers, d’autres ne l’ont été que plusieurs années après. Cela
concerne également, par exemple, des habitants délogés d’une zone

effectuent régulièrement ce type de trajet pour alimenter une partie de leur famille qui
habite dans une autre république de l’ex-URSS, ou pour y vendre des produits sur de
petits marchés de quartier.
8 La technique du lavage est celle utilisée pour nettoyer les toits des maisons, les
surfaces bétonnées ou bitumées, après le passage du nuage radioactif.
9
Cette problématique de la chaîne alimentaire est particulièrement étudiée par les
épidémiologistes. Un exemple d’études récentes concerne le suivi sanitaire des enfants
de la forêt guyanaise, lesquels présentent des taux de mercure élevés. La discrimination
se fait en fonction des sexes. Les garçons mangent des poissons carnivores et les filles
des poissons herbivores.
17
contaminée pour être relogés dans une autre zone, elle aussi contami-
née (Bocéno, 2000). C’est bien une action sélective, car certains
habitants, tout aussi exposés mais un peu plus éloignés, ont été
maintenus dans leur logement ; l’évacuation a été politique avant
d’être sanitaire. Il fallait moins protéger les populations des retombées
radioactives que masquer l’intervention sur la centrale en évacuant les
témoins.
Si des habitants ont été concernés par de nouvelles évacuations
plusieurs années après l’explosion, des territoires retrouvent une
forme de virginité agricole, ils sont réhabilités. Ce sont des territoires
un temps interdits à la culture au regard de leur qualité radiologique,
qui redeviennent « propres » et retrouvent leur vocation agricole par la
mise en œuvre de nouveaux objectifs de planification économique. Le
caractère immatériel de la contamination contribue à la prééminence
de la gestion économique sur la gestion radiologique ; la contamina-
tion est imperceptible. C’est ce dont témoigne un couple, vivant dans
une ville en bordure de zone contaminée, qui se réfugie dans la
confiance envers des autorités politiques qui préviendraient les habi-
tants en cas de danger : « Nous ne ressentons pas les effets de la
radioactivité ; peut-être qu’il y en a, mais on ne le sent pas, […] s’il y
en avait beaucoup, on le sentirait, et l’État prendrait des mesures pour
nous protéger et diminuer les effets. On déménagerait ». Dans ces cas,
la confiance dans un État protecteur et la foi en sa responsabilité, tant
qu’elles existent, sont-elles aussi des sources de contamination, donc
des facteurs de sociopathologies, tant elles maintiennent les individus
en situation d’exposition aux radiations artificielles.
La situation sanitaire et environnementale est donc complexe. En
effet, les mesures édictées dans le cadre de l’urgence immédiate ne
sont pas, toujours et partout, suivies dans les faits. Ainsi, l’évacuation
souvent annoncée ne vient pas. Les partants sont remplacés ; les me-
sures de destruction et d’enfouissement des maisons contaminées sont
contournées avec l’aval des services de milice ; des matériaux de
construction contaminés entrent dans le réseau commercial ou
d’échange alors que la législation les classe comme déchets radioac-
tifs. Le bois de chauffage est ramassé dans des forêts contaminées
10alors qu’il devrait aussi être considéré comme déchet radioactif .
Ainsi, l’âtre typique des régions enquêtées – à la fois le four de cuisine
et le chauffage direct du lit traditionnel sous lequel il est enchâssé –

10 Les incendies en Russie de l’été 2010 ont été particulièrement dangereux parce qu’ils
remettaient en suspension dans les airs les radionucléides de Tchernobyl que les arbres
avaient assimilés.
18
11devient un petit réacteur atomique , car s’y concentrent les cendres du
bois contaminé collecté dans les forêts locales. Cendres radioactives
qui serviront d’engrais pour le potager… dans lequel la radioactivité
va pénétrer les végétaux, et ainsi entrer dans le circuit alimentaire de
la maisonnée, de la famille élargie, du réseau de solidarité locale, dans
le marché économique. Ainsi, par l’absence de normes, de contrôles
sanitaires efficaces, d’éducation à ce nouvel environnement contami-
né, la contamination environnementale est incorporée par
l’alimentation.
On le sent bien, ce qui pourrait à première vue relever d’une situa-
tion ordinaire peut engendrer, dans le cadre social que présente la vie
en zone très contaminée, des facteurs d’amplification du développe-
ment de pathologies instituées, des sociopathologies. Ainsi, la forme
de rationalité consistant à considérer la propriété d’un lopin comme
une garantie contre la pénurie alimentaire, ou l’attachement au sol
mais aussi à l’environnement social qui l’accompagne, résiste à
l’attrait du départ de la zone contaminée pour une région où « l’air
pur » est un gage d’éloignement du danger. Mais, la confrontation
entre l’imaginaire d’une réalité pathogène paraissant maîtrisée et celui
d’une vie sociale assujettie aux tourments et à l’instabilité loin du
village d’origine aboutit au choix fataliste de la stabilité. Pour autant,
derrière ce qui peut passer pour un fatalisme assumé, des habitants
mettent en perspective les incohérences des autorités. C’est le cas d’un
couple de kolkhoziens proches de la retraite qui vit en zone contami-
née et qui souligne la perplexité des villageois par rapport aux
mesures prises dans l’urgence :
« L’homme : Il y a quelque chose que je ne comprends pas, si on
vit dans une région contaminée, si nos maisons et nos villages sont
contaminés, pourquoi on transporte alors nos maisons ailleurs en ville
ou en Russie, on ne devrait pas le faire puisqu’elles sont censées être
contaminées, non ? Si les gens ne doivent pas vivre ici, alors je ne vois
pas pourquoi on emporterait leur maison… Je ne comprends vraiment
pas ce qui est fait… Ça m’échappe vraiment… On a créé un état de
panique chez les gens et tout le monde s’est enfui… » […]
La femme : « C’était bien la peine de créer un village dans ces
zones contaminées, de construire un magasin près des radiations, de
construire une école. Les enfants y sont restés deux ans et après on a
tout cassé et on a envoyé les enfants à la ville, le magasin c’est pareil,
on l’a fermé, démonté et on l’a transféré à Kostioukovitchi, et les

11
Des mesures ont été effectuées lors d’enquêtes.
19
radiations alors ? On nous dit que les locaux sont contaminés et on les
transfère… On a démonté tout le village et on l’a emporté, les briques,
les structures, tout, mais si c’était radioactif, pourquoi on a transporté
tout ça ? Tout a été emporté, il n’est rien resté… Comment on a pu
faire cela ? »
L’incrimination des autorités est générale dans les zones contami-
nées. Si elles concentrent globalement la vindicte, c’est le ministère
des Situations d’Urgence qui est indirectement la cible de la critique.
Ce ministère s’inscrit dans une organisation politique locale, et pour le
cas qui nous occupe, une organisation héritée et moulée sur le modèle
soviétique. Les différents entretiens menés auprès de responsables de
ce ministère tendent à montrer que l’urgence devient un état perma-
nent nécessaire sur le long terme. De ce point de vue, l’urgence n’est
pas à rapprocher de la rapidité relative de l’évacuation. L’immédiateté
n’est plus de mise, mais les moyens et dispositifs d’organisation mobi-
lisés sont, théoriquement, restés opérationnels. Ainsi, les autorités
exercent-elles des contrôles de taux de radiations au titre des mesures
déployées dans la période immédiatement postérieure à l’explosion ;
des mesures conservatoires frappent-elles d’interdiction certains terri-
toires agricoles ; la circulation des biens, mais aussi des individus, est-
elle strictement contrôlée. Il s’agit moins de mesures d’urgence courte
12que d’un état d’urgence long .
Cette situation contradictoire d’urgence permanente est prise en
charge par un ministère spécifique qui a vocation à réguler les consé-
quences sociales de Tchernobyl ; la première urgence est censée ne
concerner que les conséquences sanitaires. Près de vingt-cinq ans
après l’explosion, la situation peut paraître paradoxale. Au regard des
prises de position de scientifiques, de médecins, de responsables
13administratifs , il est possible de considérer que les autorités ont une

12 Ce principe de loi d’exception, qui s’installe dans la durée, n’est pas caractéristique
des anciennes républiques soviétiques qui conservent des pratiques coercitives ; en
France, par exemple, la loi instaurant la réglementation dite « Vigipirate » garde son
statut de loi d’exception malgré son ancienneté.
13 Lors de nos différentes missions sur le terrain du s, nous avons été amené à contacter
les autorités, les médecins et les scientifiques, et cela tant à l’échelle nationale,
régionale que locale. Ces rencontres étaient souvent obligatoires pour obtenir les
autorisations sans lesquelles il aurait été difficile de poursuivre le travail sans entrer
dans la clandestinité. Pour autant, nous avons eu la possibilité de rencontrer, hors visites
protocolaires et administratives, des acteurs de ces mêmes catégories
socioprofessionnelles. Parfois, nous avons assisté à des pratiques de dissimulation, de
détournement ou de contournement de l’information officiellement disponible. Ainsi, un
directeur d’hôpital a commenté à voix haute un tableau statistique devant des
représentants du KGB en annonçant des chiffres qui diminuaient les valeurs inscrites
sur son document.
20
conscience aiguë de la réalité sanitaire du pays, et il est possible de
constater, comme les témoignages de la population le montrent, la
perte d’efficacité des mesures de radioprotection. Les règles de
contrôle radiologique s’assouplissent ou sont moins respectées, la
productivité du secteur agricole est soutenue au nom de la planifica-
tion aux dépens de la qualité sanitaire des productions. La
conséquence immédiate est une forte incidence sur l’étendue des
sociopathologies, tant sur le plan des réparations et des traitements des
maladies que de la prévention de celles-ci. L’exemple des enfants
14revenus de voyages « sanitaires » à l’étranger qui sont, dès leur
retour, rechargés en radionucléides, est de ce point de vue illustratif du
poids du facteur économique et des appareils institutionnels.

Question de temps et de mémoire
L’appropriation socio-anthropologique de Tchernobyl n’est pas re-
lative au phénomène physique, à l’événement, mais bien plus à la
rupture d’un continuum prévu. Le sens premier du terme catastrophe
renvoie précisément à cette notion de rupture et de césure. Les acteurs
faisant face à l’explosion du réacteur doivent, durant un certain temps,
consommer cette rupture qui ébranle la cohérence sociale. C’est seu-
lement par la conscience, par la perception et la construction de la
rupture que la catastrophe peut être appréhendée par les acteurs.
En l’espèce, un des premiers éléments socialement construits qui
subit l’influence symbolique de la diffusion radioactive est le temps.
La temporalité, comme construit appréhendé et pleinement intériorisé
par les acteurs, change de forme et de dimension. Les rythmes sociaux
imposés aux acteurs deviennent soudainement autres. La perception
des durées et des temporalités change. Si, comme le souligne Gurvitch
(1962), les temps sociaux sont ordinairement aussi nombreux qu’il est
possible de dénombrer de catégories, d’activités ou de structures
sociales, face à Tchernobyl, les positions et les rôles sociaux, les
comptages et repérages temporels que l’on pourrait classer dans les
registres du quotidien ou de l’ordinaire – puisque prévisibles, même
dans leur exception – semblent avoir été rapidement distendus.
Un temps nouveau apparaît. Il s’égrène à partir du moment zéro de
l’explosion, ses unités de mesure et de comptage sont valorisées à
l’aune du paramétrage physique des radionucléides en présence. Le

14 Le 23 décembre 2010, par l’intermédiaire de responsables, la Biélorussie, l’Italie et le
Vatican soutiennent l’adoption par des ressortissants italiens d’enfants venant de
Biélorussie à des fins thérapeutiques.
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temps n’existe plus en valeur absolue. Une nouvelle ère temporelle
s’ouvre pour chacun : celle du temps d’exposition. La vie n’est plus
seulement une vague notion de durée, elle est précisée par la relation à
la dose reçue. L’humain n’est plus seulement adulte ou enfant, vieux
ou jeune, mais toujours pondéré, au risque de s’y réduire, aux seules
catégories qui fassent dorénavant références : non exposé et exposé,
factorisé par un temps plus ou moins long.
Ce changement social radical imposé aux acteurs va les précipiter
peu ou prou dans de nouveaux modes d’organisation de leur vivre
ensemble. Ce vivre ensemble est désormais largement dédié à la mise
en œuvre d’actions de secours, de protection et de prévention ou de
refus de ces orientations sociales nouvelles. Mais le changement n’est
ni partagé, ni connu de l’ensemble des acteurs. Ceux qui ne sont
informés et évacués de leur logement que six années plus tard
(Bocéno, 1998) ne sont pas pris dans les changements évoqués, ils ne
sont pas acteurs conscients mais seulement pris dans des ajustements
sociaux initialisés par l’explosion ; toujours qualifiés comme acteurs
sociaux, ils sont référés à une autre temporalité. Ils sont, en quelque
sorte, ceux d’avant. Ils seraient des anté-tchernobyls.
Leurs difficultés tiennent à cet état. Sans sombrer plus que de me-
sure dans l’allégorie politique, ils sont d’un autre temps, d’une autre
époque sociale et politique. C’est d’ailleurs parmi eux que nous
retrouvons les comportements les plus réactionnaires, au sens de la
valorisation des périodes antérieures. Ils refusent les mesures
d’interdiction ou de limitation de pratiques traditionnelles
d’alimentation, de comportements. Ils forment le groupe des nostal-
giques regrettant l’avant, cette période où il était possible d’aller à la
pêche dans les rivières qui sont devenues pourvoyeuses en poissons,
dépassant les normes sanitaires autorisées. Ils sont ceux qui conteste-
ront le plus ouvertement le relogement dans d’autres villages, et
refuseront radicalement de quitter le domicile familial ou le réintégre-
ront le plus rapidement possible, au mépris des mesures
administratives. Ce sont ces « samossiols » (Bocéno, 1998) – littéra-
lement, ceux qui rentrent à la maison – qui considèrent que leur place
est où ils ont toujours vécu. Ils sont ceux qui présentent les formes les
plus affirmées de dénis, en refusant non pas l’explosion du réacteur,
mais l’influence de la dissémination des radionucléides dans un envi-
ronnement qui n’est pas seulement la nature environnante, mais bien
le cadre social. Ils seront ceux également qui fourniront au président
Loukachenko le soutien sans faille qu’il recherche, lors des divers
référendums organisés pour maintenir sa légitimité populaire en
s’appuyant sur la nostalgie d’une URSS dirigée par Staline.
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