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Réinventer le marché ?

De
204 pages
Réseaux d'échange et d'entraide pour les populations les plus démunies, les clubs de troc constituent une pratique innovante en même temps qu'ils condensent les principaux enjeux d'une société en crise : le rapport des acteurs au travail, à la consommation, à la monnaie, aux institutions. Comment échange-t-on dans ces clubs ? Quelles sont les spécificités de ce marché réinventé ? Quels liens se tissent entre les membres de ces groupes ? Enfin, quelles sont les possibilités et les limites de ce type d'expérience ?
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Réinventer le marché?
Les clubs de troc face à la crise en Argentine

Logiques Sociales Série Déviance dirigée par Philippe Robert et Renée Zauberman
La série Déviance a pour vocation de regrouper des publications sur les normes, les déviances et les délinquances. Elle réunit trois ensembles: Déviance & Société qui poursuit une collection d'ouvrages sous l'égide du comité éditorial de la revue du même nom; Déviance-CESDIP qui publie les travaux du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales; Déviance-GERN, enfin, qui est destinée à accueillir des publications du Groupe européen de recherches sur les normativités. DÉVIANCE-GERN Groupement de recherche du Centre national de la recherche scientifique, le GERN réunit une quarantaine de centres ou de départements universitaires travaillant sur les normes et les déviances dans huit pays européens.

Dernières parutions

Roland GUILLON, Sociologie de l'activité, 2005 Maria JAROSZ, Suicides, 2005. Patrick PERETTI-WATEL, Cannabis, ecstasy: du stigmate au déni, 2005. Bernard DIMET, Enseignants et ordinateurs à l'aube de la révolution Internet, 2004. Amedeo COTTINO, Vie de clan. Un repenti se raconte, 2004 P. PONSAERS, V. RUGGIERO, La criminalité économique et financière en Europe,. Economic and Financial Crime in Europe, 2002. S. GAYMARD, La négociation interculturelle chez les filles franco-maghrébines, 2002 Cécile CARRA, Délinquance juvénile et quartiers « sensibles », 2001. Philippe ROBERT et Amedeo COTTINO (dir.), Les mutations de la justice: comparaisons européennes, 2001. X. ROUSSEAU, S. DUPONT-BOUCHAT, C. VAEL (ed.), Révolution etjustice pénale en Europe, 1999.

Mariana Luzzi

Réinventer le marché?
Les clubs de troc face à la crise en Argentine

Préface de Smaïn Laacher

L'Harmattan 5-7 "rue de rÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8550-6

EAN : 9782747585507

Pour

SebastÜin

Remerciements

Je tiens tout d'abord à exprimer toute ma gratitude envers Monique de Saint-Martin, ma directrice de thèse à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, qui pendant deux ans a orienté mon travail sur les clubs de troc. Sans ses encouragements, ce livre n'aurait pas existé. Je suis aussi particulièrement reconnaissante à Luc Boltanski et Silvia Sigal, avec qui j'ai discuté des versions préliminaires de ce travail et dont les suggestions m'ont aidée à lui donner sa forme définitive. Gabriel Kessler, Maristella Svampa, Miguel Murmis et SmaÏn Laacher ont été des lecteurs rigoureux, aux observations toujours précieuses. Cette recherche a commencé en Argentine et s'est achevée en France. Je veux témoigner ici ma reconnaissance aux institutions qui m'ont accueillie pendant sa réalisation, l'Institut de Sciences de l'Université Nationale General Sarmiento à Buenos Aires et le Centre d'Étude des Mouvements Sociaux à Paris. Je remercie particulièrement les membres du département de Sociologie de l'UNGS ; c'est au cours des trois années de travail avec eux qu'est né mon intérêt pour l'objet de ma recherche. Par ailleurs, ce travail n'aurait pas été possible sans l'aide fmancière du Conseil National pour la Science et la Technologie d'Argentine (CONICET), qui m'a accordé une bourse doctorale, et du Center for Latin American Social Policy (CLASPO) de l'Université de Texas à Austin. Enfin, je tiens aussi à remercier Hélène Geniez, dont le travail de correctrice et de conseillère a permis que ce texte perde les traces de ma langue maternelle et voie enfin le jour.

Préface

Le livre de Mariana Luzzi est une contribution importante à la compréhension de la crise profonde qui a secouée l'Argentine ces quinze dernières années. Il mérite absolument d'être lu pour au moins trois raisons. Tout d'abord Mariana Luzzi en tant que sociologue appréhende sociologiquement des transformations sociales, économiques, politiques, culturelles et historiques très importantes, et leurs effets sur la vie quotidienne des personnes et des groupes sociaux. Il vaut la peine de rappeler quelques éléments de cette crise. En cinq ans, l'Argentine a connu pas moins de huit grèves générales. Depuis 1997, les « piqueteros », un mouvement bien connu des chômeurs argentins, bloquent régulièrement les routes. En décembre 2001, alors que les pauvres pillaient les magasins, les classes moyennes manifestaient massivement devant les parlements, à Buenos Aires et dans les provinces. Les affrontements avec la police ont fait environ une cinquantaine de morts. Les manifestations et les violences policières étaient quasiment suivies en direct à la télévision. D'après des chiffres officiels publiés en août 2002, 53,8 % de la population argentine - plus de 19 des 36 millions d'habitants vit sous le seuil de pauvreté, avec moins de 170 dollars par mois; 8,4 millions d'Argentins sont confrontés quotidiennement à la faim. Le taux d'analphabétisme varie, selon les sources, entre 2 % et 10 0/0.Le taux de « chômage officiel» est de 20 %. Arm de faire face au manque de liquidités les retraités et de nombreux fonctionnaires ne sont plus payés en monnaie, mais en «bons» émis par l'État. Cette dégradation se caractérise pour des millions de personnes par une absence de RMI, d'assurance chômage, d'allocations familiales, un système de

Préface santé « tiers-mondisé » et un enseignement public sous-équipé et inégalitaire. La tentation est grande de succomber, pour expliquer les raisons de la « faillite» du modèle argentin, à la construction d'un récit exclusivement économique. Comme si la crise de la société argentine pouvait se ramener fmalement à quelques dimensions fondamentales: l'instabilité monétaire, les multiples dévaluations, les chutes de régimes à répétition, l'accroissement du chômage, les nombreuses manifestations populaires contre la faim, souvent violements réprimées. Mariana Luzzi s'écarte résolument de ces interprétations automatiques et dominantes. Elle nous propose d'examiner les profondes mutations de la société argentine au travers des mécanismes et des processus qui affectent les expériences des acteurs sociaux (individus et institutions) dans l'espace des interactions et les formes de sociabilités. Elle ne renonce pas à une théorisation des pratiques; tout simplement elle n'oublie jamais de mettre à l'épreuve la théorie en ne s'écartant jamais des pratiques. La seconde raison qu'il y a lire cet ouvrage tient à l'originalité du terrain de recherche et de l'objet étudié. Mariana Luzzi explore des territoires, des pratiques et des expérimentations tout à fait inédites. Ce n'est pas l'univers du travail ou le monde de l'économie, au sens des économistes, qui constituent sa préoccupation sociologique. Les études sont très nombreuses sur ces thèmes. Ce qui occupent ses investigations se sont les usages sociaux et politiques des «monnaies alternatives» qui ont cours au sein des «réseaux de troc ». Les réseaux de troc sont une production originale de la crise. Ils ont vu le jour dans les années 90 et rassemblent de larges fractions de la population argentine, allant des classes populaires aux groupes les plus fragilisés des classes moyennes. Enfin, la troisième raison pour laquelle ce livre mérite d'être lu réside dans la problématisation de ce fait social si important que sont les échanges marchands et non marchands. Nous sommes là au cœur de l'ouvrage et de la démonstration de Mariana Luzzi. Les crises sont par définition des moments de 12

Préface profondes remises en cause de la doxa ; mais elles ont leurs vertus qui sont celles de fermer des perspectives et, dans le même mouvement, d'en ouvrir d'autres. Les réseaux de troc argentin s'inscrivent parfaitement dans cette proposition. C'est, sans aucun doute, en Argentine que l'expérience de monnaie locale est à la fois la plus politique et la plus massive économiquement. S'il est très difficile de quantifier statistiquement et financièrement le phénomène, il n'en reste pas moins que celui-ci a acquis une importance dans la vie sociale argentine sans commune mesure avec les expériences nord-américaine et européenne; en particulier en France, en Angleterre et en Allemagne. A propos du nombre de nodos (clubs de troc) et de leurs adhérents, les estimations peuvent aller, pour l'année 2001, de 500 nodos impliquant 30 000 personnes à 800 nodos pour 400 000 personnes. Heloisa Primavera, lors d'un séminaire international à Santiago-du-Chili en avril 2001 auquel j'assistais, avançait le nombre de 600 000 membres actifs, qualifiés de «prosommateurs », totalisant un volume d'échange estimé à environ 2 000 millions de dollars annuels. Une des caractéristiques du modèle argentin est d'être passé en l'espace de quelques mois d'une logique d'échanges sous la fonne de troc à des échanges effectués à l'aide d'une monnaie sociale. C'est pour dépasser les limites de l'échange direct et afin de faciliter le commerce des échanges sur une grande échelle que des « devises locales» ont été crées. C'est ce dernier procédé qui s'est très vite généralisé dans un pays plongé dans une très grave crise politique, sociale et économique. Mariana Luzzi nous montre de façon très convaincante que les groupes sociaux ne sont pas restés sans voix ni sans ressources politiques et symboliques pour réagir aux démantèlements des principaux dispositifs d'intégration sociale. Quand les cadres institutionnels qui sont au principe de l'individualisme positif (le travail, la protection sociale, le logement, etc.) s'effondrent ou ne sont plus opérant, alors la question de 13

Préface l'intégration se déplace et se complique: l'État et ses principales institutions ne pouvant plus assumer cette tâche décisive pour la cohésion sociale et nationale ce sont alors les individus, seuls et pour leur propre compte, qui se retrouvent, nous dit Mariana Luzzi, dans l'obligation de «prendre en charge la solution de leurs problèmes quotidiens ». La création de « monnaies locales» fut une des réponses historiques et politiquement la plus spectaculaire des groupes sociaux les plus exclus de la protection étatique et institutionnelle. Bien entendu, et c'est là un apport essentiel de l'auteur, analyser cette expérience permettait aussi d'interroger le rapport à la monnaie, quelle soit légitime ou « alternative », les pratiques de sociabilité engendrée par la communautarisation des systèmes d'échanges, et plus largement le rapport à des institutions fondamentales comme l'État, le marché et le droit. Mariana Luzzi part de la société, transite, scientifiquement, par des objets et des pratiques à multiples dimensions anthropologiques, et en tire des conclusions générales; non pas abstraites mais théoriques valant pour une pluralité de champs sociaux. Ces devises locales, là où elles sont apparues, en Argentine et ailleurs, ont d'abord mis en relations, dans un cadre relativement contraignant, des personnes et des groupes socialement et professionnellement plus ou moins disqualifiés. Ces communautés d'adhérents relativement ouvertes ont réuni une pluralité de capitaux sociaux dans le but principal d'opérer à la fois une réconciliation politique entre différentes formes de compétences et de savoirs-faire séparés et hiérarchisés dans le champ social; et de permettre la reconstruction de liens sociaux défaits à la suite d'un accident ou d'une succession d'accidents biographiques. Il me semble que nous sommes bien loin, dans cette configuration, de la simple entraide entre voisins ou entre amis. Nous sommes plutôt en présence d'une infrastructure institutionnelle qui permet de se saisir des réseaux de troc (mais cela vaut aussi pour les SEL français et les LETS anglo-saxons), pour produire des effets de levier ou des cadres d'appui, grâce auxquels l'aide et l'entraide, et la fabrication de nouvelles sociabilités sont 14

Préface une invitation à réfléchir et à faire de la politique autrement; c'est-à-dire à être socialement utile et à s'engager au service du bien commun, en dehors des syndicats et des partis. Les avantages que peuvent procurer des Clubs de troc argentins, des LETS australiens ou des SEL français sont inséparablement économiques et non économiques. Ces systèmes d'échanges peuvent d'ailleurs continuer à exister dans des circonstances où la situation des personnes qu'ils rassemblent s'améliore et où, plus généralement, le chômage recule. Telle est la constatation qui a été faite par exemple en Australie: « On convient que les LETS continueraient même à la lumière d'un climat économique amélioré et que les gens poursuivraient leurs échanges en dépit de cette amélioration. Les personnes qui ont répondu à nos enquêtes rapportent que leurs échanges dans leur LETS avaient été une réussite parce qu'ils avaient pu établir et maintenir de bons échanges et de bonnes relations avec les autres membres, plutôt que de vouloir obtenir simplement le prix le plus intéressant »1. Mais il est un autre aspect fondamental de cette expérience que Mariana Luzzi met parfaitement en exergue, c'est celui de sa profonde ambivalence. En effet, les «réseaux de troC» ne se proposent pas d'abord et avant tout comme une politique de substitution aux structures capitaliste dans les domaines essentiels de la production et de la redistribution des richesses, des places et des charges. En témoigne, avec éclat, l'appel à l'État de responsables importants des réseaux de troc pour qu'il contribue (de manière décisive) à défmir le statut des échanges et du même coup à les doter d'une reconnaissance juridique et d'une légitimité politique. Les enjeux, nous dit Mariana Luzzi, peuvent se ramener à quelques questions fondamentales conditionnant la survie même de l'expérience: «Comment définir le statut de leur pratique? Constituait-elle un projet opposé aux
1 Liesch, Peter; Birch, Dawn (1998) « Community-based LET Systems in Australia. Localised Barter in a Sophisticated Western Economy», International journal of community currencies research, n07.

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Préface logiques et aux mécanismes du marché? Etait-elle, au contraire, une continuation de celui-ci? Représentait-elle un défi à l'État ou, à l'inverse, se plaçait-elle à l'abri des pouvoirs publics? Carlos de Sanzo, fondateur du RGT, à exprimé assez clairement cette volonté de sortir de l'ambiguïté lors de sa visite à Paris (le 8 juillet 2002) : «Nous réclamons une loi pour légaliser le troc. Car nous ne voulons pas rester dans l'entre-deux, ni légaux ni illégaux ». C'est le même Carlos de Sanzo qui dans un entretien donné à Libération le jeudi 22 août 2002 déclarait encore plus explicitement: «Quant au manque à gagner des fmances publiques, je prérere renverser l'argument: une partie de ce qui est assumé ou construit dans notre réseau équivaut à autant d'économies pour le budget de la nation (...) Dans la banlieue de Buenos Aires, on pratique des exemptions de taxes locales contre le nettoyage des rues par des membres du réseau. De plus en plus de municipalités nous ont concédés également le ramassage et le recyclage des ordures, parfois aussi l'entretien de la voirie. Mais légalement, les municipalités n'ont pas le droit de recevoir d'autre monnaie que le peso. Elles acceptent malgré tout des créditos mais uniquement pour régler des dettes qu'elles n'auraient jamais récupérées. Pas question de payer une facture de gaz ou d'électricité (...) Certains secteurs de l'économie formelle, publics ou privés, ont donc tissé des liens avec l'économie du troc. Nous leur offrons un second marché. Car dans notre économie (informelle), tout ce que nous produisons se vend. Notre marché est toujours en demande ». Il importe de préciser que cette reconnaissance par l'État est non seulement unique - ailleurs il n'existe pas de relations contractuelles de cette nature, mais sa caractéristique principale est d'effacer l'opposition entre l'officiel et l'officieux dans les domaines de la production des biens et des relations de travail. Elle cherche à légaliser partiellement la possibilité de recourir simultanément ou successivement au marché informel et au marché officiel. À coté de multiples petits marchés que sont les clubs de troc, il y aurait le grand marché, auquel les premiers seraient liés et dont ils dépendraient sous une forme ou 16

Préface sous une autre (les soins, l'électricité, les transports, etc.): l'exclusion du marché n'aurait plus un caractère défmiti f puisque les clubs de troc permettraient, au-delà des avantages symboliques, la production de consommateurs actifs et solvables. Ces pratiques, qui il faut le rappeler, sont tout à fait uniques dans l'espace mondial des monnaies sociales, étaient impensables au début de l'expérience. Cette nouvelle configuration est l'effet, parallèlement aux conséquences dramatiques de la crise en Argentine, d'un double travail de justification: l'un politique, l'autre pragmatique et économique. La justification politique a consisté à présenter les clubs de troc comme des dispositifs dont les activités sont publiques, officiellement enregistrées et accessibles à toutes les administrations. Ainsi perçues, les monnaies sociales ne sauraient apparaître comme des pratiques subversives, mais bien plutôt comme un instrument économique (parmi d'autres) concourant à l'intérêt général en agissant pour les plus démunis comme des mécanismes de réparations matérielles et psychologiques. Ainsi, l'État considérerait-il publiquement cette expérience de « troc multiréciproque » comme un modèle de construction de confiance réciproque, entre l'État et la société civile. La justification économique, infiniment moins compliquée à élaborer parce qu'elle s'appuie sur des attentes plus ou moins explicites des pouvoirs publics et sur des pratiques déjà existantes au sein des réseaux de troc, a consisté à mettre en œuvre des programmes de formation à la gestion, à la comptabilité, à l'économie, à la résolution des conflits, etc., spécialement en direction des « micro-entrepreneurs». Cette catégorie d'adhérents est considérée à la fois comme un intermédiaire entre les marchés locaux et le grand marché et le symbole de la lutte contre le chômage et la pauvreté. Ce type d'inscription dans la société et dans l'économie (au sens large) dessine en filigrane la fonction principale des expériences de monnaies sociales: déployer dans les interstices de la société des ressources collectives et des principes 17

Préface d'identité que l'État ne dispense pas, ne dispense plus ou ne dispense qu'en quantité et en qualité insuffisante. Aussi, ces espaces ne viennent-ils pas concurrencer l'emploi des autres ou plus radicalement se substituer à des cadres sociaux déjà existants, mais construisent des potentialités politiques (par exemple une critique pédagogique et pratique du capitalisme) et des systèmes de solidarité locale là où les univers sociaux sont sans densité structurale (structural holes) ou structurés par des liens faibles (weak ties). En aucun cas il est réaliste de penser ces systèmes d'échanges, en Argentine ou ailleurs, comme des systèmes concurrents pouvant à terme se substituer au marché, à l'État et à sa monnaie. Ils sont et resteront des dispositifs complémentaires, c'est-à-dire autant d'appuis pragmatiques pour des personnes et des groupes en situation de décrochage sociale et pour lesquels le marché, l'État et sa monnaie n'offriront aucune prise ou si peu. Le livre de Mariana Luzzi n'est pas un livre supplémentaire sur des thèmes déjà connus. C'est exactement le contraire. Cette invitation au voyage dans les réseaux de troc argentins nous fait découvrir des univers sociaux, des pratiques contrastés et des attentes contradictoires. Mais bien plus, et c'est là probablement son apport majeur à la connaissance sociologique, le livre de Mariana Luzzi est un livre sur le statut du politique et les conditions de la politique dans une société au sein de laquelle les grands intégrateurs ont perdu tous pouvoirs, toute efficace symbolique et en dernier lieu toute légitimité. L'expérience qu'elle analyse, est, au-delà de ses formes sociales concrètes, d'abord une activité politique dont l'ambition est de redéfmir des identités assignées et de changer la destination d'une condition sociale. Faire l'expérience d'un autre usage social de la monnaie qui ne soit plus au service de la domination et de l'exclusion, tenter d'inventer d'autres manières d'être et d'autres manières de faire, et construire les postures et les places équivalentes: voilà bien, dans la recherche de cette adéquation, la manifesta18

Préface tion de l'essence même du politique. L'essence du politique c'est le refus Uamais défmitif mais toujours réédité) des arrangements qui arrangent toujours ceux qui oublient que le monde et les mondes se partagent. Ce sont ces questions fondamentales et peu souvent évoquées que nous découvrons au travers de l'analyse des réseaux de troc argentins. C'est dire à quel point le livre de Mariana Luzzi est un livre à lire.

Smaïn Laacher

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