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Relations professionnelles en Afrique de l'Ouest

De
290 pages
Voici une contribution à une meilleure connaissance des relations professionnelles en Afrique de l'Ouest et au Sénégal. Ce livre décrit et analyse les faits majeurs qui structurent le milieu et les relations de travail dans un contexte en mutation continue, dans sa complexité, ses conflictualités.
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Alfred Inis NDIAYELes relations professionnelles
en Afrique de l’Ouest
PALABRES AFRICAINES Acteurs, confl its, négociations et régulations au Sénégal
Cet ouvrage est une contribution à une meilleure
connaissance des relations professionnelles en Afrique de
l’Ouest et au Sénégal, de leurs repères historiques et de
leurs enjeux contemporains. Il s’agit d’analyser les acteurs,
leurs stratégies et relations dans le contexte des années
1980, 1990 et 2000, période marquée par l’élaboration et la
mise en œuvre de réformes économiques et politiques. En
prenant appui sur la méthode de l’analyse par théorisation
ancrée (Gounded Theory), un cadre théorique des relations
professionnelles a été élaboré, rendant intelligible la
dynamique de leur construction sociale au cours des trente Les relations
dernières années.
Ce livre présente, décrit et analyse les cinq faits majeurs qui
structurent le milieu et les relations du travail: la complexité professionnelles
du rapport existant entre ces relations et le contexte en
mutation continue ; l’actualité de la modernisation du
travail et des lieux de production en période de réformes ; en Afrique la politique de libéralisation et de contractualisation mise en
œuvre par le gouvernement comme étant l’ossature de ses
politiques de main-d’œuvre ; le renforcement de l’action de de l’Ouestnouveaux acteurs collectifs sur les lieux de travail, facilitant
ainsi l’uni cation du milieu social à celui du travail ; la
con ictualité des relations professionnelles.
Acteurs, confl its, négociations
Alfred Inis Ndiaye est Professeur de sociologie à et régulations au Sénégal
l’Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal
et membre du Centre de Recherche sur les Politiques
Sociales (Crepos) basé à Dakar. Ses principaux domaines Préface de Boubacar Ly
d’investigation sont les relations professionnelles, les
mouvements sociaux et les politiques sociales.
Illustration de couverture : © alistaircotton - Thinkstock
ISBN : 978-2-343-11160-5
PALABRES AFRICAINES29 €
Les relations professionnelles en Afrique de l’Ouest Alfred Inis NDIAYE



Les relations professionnelles
en Afrique de l’ouest
Acteurs, conflits, négociations et régulations au Sénégal


Préface de Boubacar Ly Alfred Inis Ndiaye



Les relations professionnelles
en Afrique de l’ouest
Acteurs, conflits, négociations et régulations au Sénégal


Préface de Boubacar Ly






























































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-11160-5
EAN : 9782343111605





À la mémoire de Abdoulaye Fall, inspecteur du travail et avocat, arraché
très tôt à notre affection. Il a consacré l’essentiel de ses efforts à la défense
des travailleurs contre les abus du travail salarié et à la protection des plus
pauvres contre les inégalités sociales.
7 REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier les professeurs Abdoulaye Bara Diop, Boubakar Ly,
Bassirou Tidjani et Issiakha Prosper Laléyê qui m’ont initié à la sociologie et
à l’anthropologie et m’ont accompagné durant tout mon parcours
universitaire.
Mes sincères remerciements à tous ceux qui ont participé à la réalisation
de cet ouvrage. D’abord à tous les informateurs, acteurs clés des relations
professionnelles, syndicalistes et délégués du personnel, membres
d’organisations patronales, administrateurs du travail et membres de la
société civile, pour avoir accepté de livrer leurs points de vue. Ensuite au
groupe d’étudiants qui a assuré, avec beaucoup de sérieux et
d’enthousiasme, la transcription de tous les entretiens. Enfin, à Arona Sylla,
Serigne Seck et Ibou Diallo qui ont bien voulu lire et tenter de « nettoyer »
les pages de ce livre.
Je tiens enfin à remercier Momar Coumba Diop, tous mes collègues du
Centre de Recherche sur les Politiques Sociales et ceux de l’UFR des Lettres
et Sciences Humaines l’Université Gaston Berger, notamment mes collègues
du département de sociologie.
9 ABRÉVIATIONS ET ACRONYMES
AOF : Afrique Occidentale Française
APIX : Agence de Promotion des Investissements et Grands Travaux
BICIS : Banque Internationale pour le Commerce et l’Industrie
du Sénégal.
CBAO : Compagnie Bancaire de l’Afrique de l’Ouest
CCNIS : Convention Collective Nationale Interprofessionnelle du Sénégal
CCNTSS : Conseil Consultatif National du travail et de la Sécurité Sociale
CDSA : Coordination démocratique des syndicats autonomes
CDSL : Confédération démocratique des syndicats libres
CDTS : Confédération démocratique des travailleurs du Sénégal
CES : Conseil Economique du Sénégal
CFD : Coordination des Forces Démocratiques
CFS : Chemins de Fer du Sénégal
CGCD : Comité général de concertation pour le développement
CGTDS : Confédération générale des travailleurs démocrates du Sénégal
CNCAS : Caisse Nationale du Crédit Agricole du Sénégal
CNDS : Comité National du Dialogue Social
CNES : Confédération Nationale des Employeurs du Sénégal
CNP : Conseil National du Patronat
CNTS : Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal
COGES : Confédération générale des syndicats de cadres et du personnel
d’encadrement
COSRISS : Commission de Supervision et de Régulation des Institutions de
Sécurité Sociale
CPDS : Coordination Patronale du Sénégal
CPSP : Caisse de Péréquation et de Stabilisation des Prix
CSA : Confédération des syndicats autonomes du Sénégal
CSS : Caisse de Sécurité Sociale
FGTS : Fédération générale des travailleurs du Sénégal
GES : Groupements Economiques du Sénégal
ICS : Industries Chimiques du Sénégal
IPRES : Institution de Prévoyance Retraite du Sénégal
MDES : Mouvement des Employeurs du Sénégal
MOPES : Mouvement des Opérateurs Economiques du Sénégal
NFT : Normes Fondamentales du Travail
OIT : Organisation Internationale du Travail
RASEF : Réseau africain de soutien à entrepreneuriat féminin
ROES : Regroupement des opérateurs économiques du Sénégal
11









Alfred Inis Ndiaye
SAES : Syndicat Autonome de l’Enseignement Supérieur
SATJUS : Syndicat Autonome des Travailleurs de la Justice
SENELEC : Société Nationale d’Electricité du Sénégal
SICAP : Société Immobilière du Cap Vert
SNTPT : Société Nationale des Travailleurs des Postes et
Télécommunications
SOCOCIM : Société de Commercialisation du Ciment
SODEFITEX : Société de Développement des Fibres Textiles
SONACOS : Société Nationale de Commercialisation des Oléagineux du
Sénégal
SONATEL : Société Nationale des Télécommunications
SONEES : Société Nationale des Eaux et Electricités du Sénégal
SOTRAC : Société de Transport du Cap Vert
STDS : Syndicat des travailleurs démocratiques du Sénégal
SUDES : Syndicat Unitaire et Démocratique du Sénégal
SUTELEC : Syndicat Unique des Travailleurs de l’Electricité
SUTSAS : Syndicat Unique des Travailleurs de la Santé et de l’Action
Sociale
SYNPICS : Syndicat des Professionnels de l’Information et de la Santé
UDEN : Union Démocratique des Enseignants du Sénégal
UDTS : Union démocratique des travailleurs du Sénégal
UNACOIS : Union Nationale des Commerçants et Industriels du Sénégal
UNSAS : Union Nationale des Syndicats Autonomes du Sénégal
UNTD : Union National des Travailleurs du Sénégal
UPS : Union Progressiste du Sénégal
USDS : Union des syndicats démocratique du Sénégal
UTLS : Union des Travailleurs Libres du Sénégal
UTS : Union des Travailleurs du Sénégal
12 PRÉFACE
Alfred Inis Ndiaye m’a fait l’honneur de me demander de lui faire la
préface de son ouvrage. Outre le plaisir que cela m’a procuré, j’y ai été à
bonne école dans la prise de conscience et la connaissance des problèmes du
monde du travail au Sénégal.
En raison de son histoire, en particulier la colonisation, ce pays a connu
très tôt des formes de production et de relations de travail modernes. Ces
dernières se sont montrées très tôt conflictuelles entre les employeurs (État
colonial et Privé) et travailleurs (fonctionnaires, ouvriers) au point que ces
derniers ont dû s’organiser d’abord en associations de défense de leurs
intérêts, puis en syndicats. Le combat entre ces deux types d’acteurs a
dominé la vie sénégalaise et de la fédération (AOF) jusqu’après
l’indépendance, à l’obtention de laquelle les syndicats de travailleurs ont
beaucoup contribué. Durant cette dernière période, il a pris de nouvelles
formes, compte tenu des importants changements, politiques, économiques
sociaux et culturels intervenus. Les relations entre employeurs et employés,
tant dans le secteur public que privé, ont pris de nouveaux tours, et ont
continué d’occuper la scène dans un contexte et des conditions tout à fait
nouvelles.
Cette évolution objective dans la longue durée a été couverte par de
nombreux travaux d’intellectuels (articles, études et documents, essais,
thèses, réunions scientifiques diverses). C’est dans cette mouvance que
s’inscrit celui d’Alfred Ndiaye. Ici concerné.
L’auteur, qui se situe dans une perspective scientifique, après avoir
dégagé son champ et posé son objet de recherche, passe ensuite en revue les
différents travaux scientifiques consacrés au monde du travail. À cet effet, il
commence par constater que le domaine a surtout été dominé par les
historiens dont les travaux ont porté principalement sur le mouvement
ouvrier et syndical, en particulier dans ses relations avec l’État.
D’autres recherches, souligne-t-il, ont également été menées en sciences
de gestion, disciplines tout à fait nouvelles en Afrique francophone.
Toutefois, elles se sont, à ses yeux, davantage préoccupées de questions de
management que des relations patronat-syndicats et, disons, d’une façon
générale, des problèmes de gestion du personnel.
En bref, dans tous ces types recherches, dont il vient d’être question, il a
manqué une prise en compte des rôles de tous les acteurs qui interviennent
dans les relations professionnelles. En outre, au point de vue des
orientations de recherche, l’accent, lui semble-t-il, a surtout été mis, par les
chercheurs, sur les conflits, influencés sans doute qu’ils ont été en cela par
la tradition française.
13









Alfred Inis Ndiaye
Pour Alfred Ndiaye, le conflit est certes une dimension traditionnelle des
relations employeurs-travailleurs au Sénégal, toutefois, pense-t-il, la
recherche du compromis et de la collaboration étant devenue une dimension
incontournable des relations professionnelles, la recherche scientifique se
doit de s’en préoccuper.
Dans la même perspective, d’importants changements (économiques,
sociaux et culturels) du contexte social global et l’essentiel des règles du
travail et de l’emploi sont en train de faire l’objet de renégociations.
C’est compte tenu de tous ces « points faibles » de la recherche sur les
relations professionnelles, que l’auteur a voulu faire de ces dernières un
champ de recherche se suffisant à lui-même, un champ « bien délimité avec
ses objets d’études bien identifiés ». Ce faisant, c’est dans la voie d’une
fondation de champs qu’Alfred Inis Ndiaye s’est carrément engagé.
Pour notre part, un autre intérêt de cet ouvrage, c’est d’avoir introduit
une perspective nouvelle : la « perspective sociologique », dans l’étude et
l’analyse des problèmes professionnels et des acteurs qui s’y trouvent
engagés.
Alfred Ndiaye est sociologue. Il est de la « moyenne génération » (si l’on
peut s’exprimer ainsi) des sociologues du Sénégal. Ce qui l’a longtemps
caractérisé dans le concert de ses confrères, toutes générations confondues,
c’est qu’il s’est très tôt spécialisé dans un domaine (la sociologie du travail
et des organisations) alors que nombre d’entre eux étaient restés des
« généralistes » (socioanthropologues) pour la plupart. Il s’est d’emblée
orienté dans la voie où beaucoup de sociologues ne s’engageront que par la
suite : la spécialisation dans un domaine précis. Ce faisant, il est devenu
(permettez-nous l’expression) le « patron » sénégalais de cette discipline par
la maîtrise qu’il en a, ainsi qu’en témoigne l’abondance et la variété de ses
productions en la matière. Nous sommes tentés de dire, qu’il « ne connaît et
n’a fait que cela », ce qui reste une façon de parler car Alfred Ndiaye a fait
beaucoup d’autres choses. En tant que professeur à l’Université Gaston
Berger, il a tâté et enseigné beaucoup d’autres domaines de la sociologie.
Pour en revenir à son ouvrage, et par rapport à tout ce qui a été évoqué,
nul n’était donc mieux placé que lui pour traiter de cette question des
« relations professionnelles au Sénégal ».
Comme tout sociologue qui se respecte, Alfred Ndiaye s’est donné les
outils théoriques et méthodologiques de sa recherche. Ce qui l’a conduit,
pour commencer par poser de nombreuses, pertinentes et variées questions
de recherche. Puis, s’inscrivant dans un débat entre sociologues, il choisit
pour sa part un certain nombre d’idées qu’il juge essentielles, à savoir,
principalement que d’une part les relations de travail sont un construit
social et qu’elles sont le résultat de relations de pouvoir entre acteurs,
14









Les relations professionnelles en Afrique de l’Ouest
d’autre part, que les conflits sociaux peuvent exprimer la position
relationnelle des acteurs dans le système social.
Cette orientation théorique ayant été choisie, il s’est alors donné une
méthodologie à plusieurs étages. Le premier fait encore appel à des
présupposés théoriques qui lui ont servi de modèle d’analyse. En effet, il a
axé sa réflexion sur l’analyse de « l’action collective » qui met l’accent sur
le conflit et la négociation, vu qu’il considère comme la clé principale
d’entrée dans le champ de la réflexion portant sur les relations sociales. Ne
voulant pas se contenter de décrire les relations, mais aussi de les ’expliquer,
il s’est donné – et c’est ce qui constitue le second étage de sa construction
méthodologique - une théorie explicative en portant son choix sur la
« grounded theory » (de Glaser et Strauss). Cela lui a permis de « rendre
intelligible la dynamique des constructions sociales ».
Le troisième étage de sa construction méthodologique a consisté, de la
part de Monsieur Ndiaye, à se donner des outils techniques pratiques
(questionnaires, entretiens, discussions de groupe, etc.) et à mener des
enquêtes de longue durée dans les milieux professionnels les plus divers au
Sénégal.
Toute cette stratégie et cet appareillage théorique et méthodologique ont
permis à l’auteur d’atteindre les résultats qu’il expose dans l’ouvrage, dans
les grandes lignes qui suivent :
Construction historique des relations professionnelles en Afrique de
l’Ouest et au Sénégal ;
Acteurs des relations professionnelles et politiques publiques ; gestion
des réformes, relations partenariales et système de coopération
Ces parties liées les unes aux autres constituent la matière de l’ouvrage
d’Alfred Ndiaye. Elles donnent déjà au lecteur une idée de la pertinence des
thèmes de cet impressionnant travail. Fruit d’une expertise avérée, il
clarifie, enrichit et renouvelle les connaissances relatives au monde
professionnel et du travail. En cela l’auteur a atteint les objectifs qu’il
s’était fixés.

Boubacar Ly
Sociologue

15

SOMMAIRE
INTRODUCTION ....................................................................................................... 19

LA CONSTRUCTION HISTORIQUE DES RELATIONS PROFESSIONNELLES
EN AFRIQUE DE L’OUEST ET AU SÉNÉGAL
1. Un autre regard sur les travailleurs salariés ....................................................... 33
2. Historique des relations professionnelles .......................................................... 41
3. La construction sociale de la Législation du Travail ......................................... 49

ACTEURS DES RELATIONS PROFESSIONNELLES ET POLITIQUES PUBLIQUES
4. Cadre théorique des Relations Professionnelles ............................................... 73
5. Formulations des Politiques Publiques .............................................................. 83
6. Structuration et modes de fonctionnement des organisations Professionnelles 105
7. État, Réformes et Contrôle des Organisations Professionnelles ...................... 123

GESTION DES RÉFORMES, RELATIONS PARTENARIALES ET SYSTÈME
DE COOPÉRATION
8. Stratégies syndicales de résistance aux Réformes ........................................... 145
9. Dynamisme associatif en période de Crise et de Réformes Économiques ...... 177
10. La participation syndicale en période de Réformes ....................................... 185
11. Les difficultés de la Négociation Collective .................................................. 213
12. L’apprentissage de la Coopération et le Dialogue Social .............................. 229

CONCLUSION ........................................................................................................ 249
BIBLIOGRAPHIE .................................................................................................... 259
INDEX DES NOMS ET NOTIONS ............................................................................... 277
TABLE DES MATIÈRES ........................................................................................... 283
17 INTRODUCTION
Ce livre a deux origines. La première relève d’une préoccupation d’ordre
scientifique, celle de combler une lacune. Il existe en effet peu d’ouvrages
sur les relations professionnelles au Sénégal et en Afrique de l’Ouest. En
plus, le champ de la recherche sur ce thème est nettement dominé par les
1historiens du mouvement ouvrier et syndical et la littérature porte sur les
relations État-syndicats. Par ailleurs, la recherche en sciences de gestion en
général se développe lentement en Afrique francophone. Dans ce domaine,
l’orientation des chercheurs est dominée par des préoccupations
2managériales. Très peu d’études existent sur les relations
patronalessyndicales, encore moins sur les relations État-patronat. Donc, si on se fie à
la littérature existante, on constate que les rôles de tous les acteurs des
relations professionnelles n’ont pas été suffisamment pris en compte par la
recherche qui, par ailleurs, a mis l’accent sur le conflit dans l’analyse du
3monde du travail, étant en cela proche ou héritière de la tradition française.
Il est certes vrai que les relations entre l’État-employeur et les travailleurs
du service public sont traditionnellement conflictuelles au Sénégal, mais
différents éléments montrent que la recherche de compromis et de
4collaboration est une pratique de plus en plus valorisée et qui, par
conséquent, mérite une plus grande attention des chercheurs (Tidjani et
Ndiaye 1999). En plus, dans un contexte marqué par les changements induits
par les mutations économiques, politiques, sociales et culturelles, une
renégociation de l’essentiel des règles du jeu relatives au travail et à l’emploi
5est partout en cours . Dans et hors des lieux de travail, les relations sociales

1 En parlant des historiens du mouvement syndical, voir notamment : I. D. Thiam (1983);
D. A. Sarr (1986); B. B. Diop (1992); A. Bathily (1992); K. Diallo (1996); B. Fall (2006 ;
2011); O. Guèye (2011) ; D. C. Bâ, (2011). Il faut aussi noter la production scientifique
importante des africanistes historiens du mouvement ouvrier et syndical, production que
nous traitons dans cet ouvrage.
2 Voir par exemple l’ouvrage de B. Tidjani et E. Kandem (2010).
3 Cette tendance est peut être due à l’influence de l’approche française des relations
professionnelles, le Sénégal étant un pays francophone dont le système d’enseignement
est, pour l’essentiel, un produit du système français. Voir notamment : G. Martens (1983);
A.I. Ndiaye et B. Tidjani (1995).
4 Les acteurs discutent depuis la fin des années 1980 de l’élaboration de nouvelles règles de
la concertation tripartite. En novembre 2002, ils ont accepté d’institutionnaliser les
mécanismes du dialogue social par la signature d’une Charte Nationale sur le Dialogue
social.
5 Comme le précisent deux chercheurs canadiens : « dans tous les pays, (sont apparus) de
nouveaux enjeux sur l’organisation de la production, sur l’emploi et les relations salariales
ou sur les rapports sociaux dans l’entreprise et dans la société. Le rôle des acteurs sociaux
et des institutions dans la régulation du travail et de l’emploi a été profondément
modifié ». Voir M.-L. Morin et G. Murray (1996 : 1).
19









Alfred Inis Ndiaye
se transforment sous la détermination des changements environnementaux,
et les acteurs sociaux sont contraints de prendre en charge ces nouvelles
configurations sociales. Si pour les pays occidentaux industrialisés, il existe
une abondante publication qui s’attache à rendre compte de ces régulations
sociales et économiques, il n’en est pas de même pour les pays africains,
6notamment pour le Sénégal.
Cette évocation des principaux points faibles de la recherche sur les
relations professionnelles au Sénégal nous permet d’avancer l’idée selon
laquelle, pour s’inscrire dans l’actualité du thème, et pour pouvoir contribuer
à la réflexion globale sur ses enjeux contemporains, la recherche pourrait,
d’une part, faire des relations professionnelles un champ de réflexion
nettement délimité avec ses objets d’études bien identifiés, ce qui faciliterait
son approfondissement et son renforcement, et par conséquent, son
développement. D’autre part, elle pourrait recentrer et rééquilibrer ses
thématiques en incitant les chercheurs à prendre en compte les rôles de tous
les acteurs et ceux des institutions dans le processus de régulation du travail.
Enfin, étudier aussi bien les relations de conflit que les relations de
collaboration dans l’activité de connaissance de la dynamique des relations
de travail apparaît comme étant le dernier axe de réorientation de la
recherche sur les relations professionnelles au Sénégal.
Prendre en charge les grandes questions liées à l’importance politique et
sociale des relations professionnelles est la seconde préoccupation à l’origine
de ce livre. En effet, une série de publications en sciences sociales a décrit et
analysé les changements sociaux et leurs processus depuis l’indépendance
7politique du Sénégal. Les travaux dirigés par Momar-Coumba Diop ,
travaux qui font référence aujourd’hui dans ce domaine, ont montré que ces
transformations se sont accélérées sous l’effet d’un double processus de mise
8en œuvre de réformes économiques et de démocratisation politique , et ont
été des facteurs contributifs à la reconfiguration et à la recomposition de tous
les rapports sociaux. Qu’en est-il des relations professionnelles en tant que
relations collectives et individuelles ? Quel est l’impact de la modernisation
des entreprises privées, de la privatisation des grandes entreprises publiques

6 Sauf peut-être pour l’Égypte et l’Afrique du Sud qui ont une solide tradition d’analyse du
travail. Nous devons avouer notre ignorance des résultats de la recherche dans ces deux
pays.
7 Pour plus de détails, lire : M.-C. Diop (1992, 2002a, 2002b, 2004, 2013a, 2013b) ; A. A.
Dieng (2000) ; D. Cruise O’Brien, M.-C. Diop, M. Diouf (2002); M.-C. Diop et M. Diouf
(1990); A. Diagne et G. Daffé (2002) ; G. Daffé et A. Diagne (2008); I. M. Fall (2009); S.
M. Sy (2009); A. B. Diop (2009); A. A. Sy (2011) ; A. M. Mbow (2011). Lire aussi la
production scientifique relative à des domaines spécifiques comme l’éducation : A.
Diagne (2012) ; S. Gomis (2013) ; J. A. L. Goudiaby (2014) ; M. Tamba (2014).
8 L’essentiel des réformes économiques et politiques a commencé à la fin des années 1970
et elles se sont traduites par une « désétatisation » progressive de l’économie et par
l’instauration et le renforcement du pluralisme politique et syndical.
20









Les relations professionnelles en Afrique de l’Ouest
et de la progression de l’emploi temporaire dans les secteurs de l’éducation
et la santé, sur l’organisation de la production, sur l’emploi et sur les
relations salariales ? Les travaux dirigés par Diop ont apporté des éléments
de réponse à ces questions. Cependant, il nous semble utile d’aller plus loin
par un approfondissement de la réflexion. Pour ce faire, il est nécessaire
d’observer et d’examiner les grandes tendances et la dynamique des relations
professionnelles.
En définitive, l’ambition de ce livre est d’apporter un nouvel éclairage sur
les relations professionnelles au Sénégal, éclairage qui s’inscrit dans
l’actualisation et l’animation du débat sur le travail. Dans cette perspective,
il fournit des données générales et utiles à tous les acteurs, en partant d’un
cadre théorique explicatif du fonctionnement des relations professionnelles.
Certes, le livre traite du cas du Sénégal. Mais, à plusieurs égards, l’analyse
permet de comprendre le cas de la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest.
La démarche adoptée ici relève de la sociologie. Notre souci est, avant
tout, d’analyser le processus de transformation des relations du travail. Sous
ce rapport, notre démarche est portée par deux idées essentielles. La
première met l’accent sur le fait que les relations du travail sont un construit
9 10social. Elles sont le résultat de relations de pouvoir entre acteurs. À cela,
il faut ajouter le fait que les conflits sociaux peuvent exprimer la position
11relationnelle des acteurs dans le système social. Dans le monde du travail,
ces conflits constituent des éléments contributifs à la construction de règles

9 Se référer à la controverse qui a opposé les structuralistes et les interactionnistes relative
au rapport entre organisation et situation. Face aux théoriciens de la contingence
structurelle qui pensent le rapport organisation-situation comme un simple rapport de
dépendance unilatérale, Crozier et Friedberg soutiennent que le rapport est beaucoup plus
complexe. À ce propos, ils écrivent : « En fait, on est en présence de tout autre chose que
d’une adaptation unilatérale de l’organisation aux contraintes de sa situation. Comme dans
tout processus concret d’interaction, on se trouve devant des mécanismes d’échange et
d’influence réciproques à travers lesquels l’organisation structure sa situation (au sens
large) tout autant qu’elle est structurée par elle, ou, mieux, à travers lesquels une
organisation – en s’adaptant à sa situation- la constitue et l’institue à son tour ». Voir M.
Crozier et E. Friedberg (1977 : 160-161). Ils insistent sur la nécessité d’écarter les
déterminismes de toute sorte qui guettent en permanence l’explication. Voir aussi Ph.
Bernoux (1995 : 103-216) ; Ph. Bernoux (1998 : 393-405) ; M. Lallemand (2007 : 401-
425).
10 Par exemple, Gilles Duruflé soutient l’idée selon laquelle la mauvaise qualité des relations
entre les entreprises sénégalaises et les administrations d’une part, les syndicats de l’autre
ont fortement gêné l’introduction des réformes structurelles nécessaires à la sortie de
l’industrie sénégalaise de l’impasse dans laquelle elle se trouvait durant les décennies
1970 et 1980. Lire G. Duruflé (1994).
11 Christian Thuderoz défend le point de vue selon lequel le conflit est une relation sociale.
Il est l’expression d’une divergence quant à l’évolution possible de la situation commune
d’appartenance des parties en conflit. Dans ce sens, la négociation est une activité sociale
permettant d’orienter et de transformer conjointement cette situation commune. Lire Ch.
Thuderoz (2000 : 50 –51).
21









Alfred Inis Ndiaye
ou de modes de régulation des relations du travail. En ce sens, l’action
collective des travailleurs, les luttes syndicales en particulier, n’exprime pas
uniquement la volonté et la tentative des travailleurs de désorganiser et de
paralyser les activités économiques ou le fonctionnement de l’entreprise.
Toute réflexion sur les relations professionnelles en Afrique et au Sénégal
devra tenir compte des changements environnementaux et expliquer l’enjeu
des conflits du travail. Sommes-nous en présence d’une demande de
12 redéfinition ou de renégociation des règles du jeu ? En d’autres termes, ces
conflits constituent-ils l’épine dorsale d’un processus de construction de
nouvelles relations du travail entamé au début des années 1980 ?
En partant des grands repères significatifs, historiques ou contemporains,
de l’évolution des relations professionnelles au Sénégal et en Afrique de
l’Ouest, nous analysons les acteurs, leurs stratégies et relations, depuis la
période coloniale avec l’apparition du travail salarié. Toutefois, pour des
questions liées à la méthodologie de collecte des données utilisée, nous
avons mis l’accent sur les années 1980 à 2000 marquées au Sénégal et dans
certains pays d’Afrique par l’élaboration et la mise en œuvre de grandes
réformes économiques et politiques par les gouvernements successifs, avec
13l’appui des bailleurs de fonds et partenaires au développement. À cette
occasion, les acteurs des relations professionnelles (l’État et le
gouvernement, les employeurs et leurs associations, les salariés et les
organisations syndicales), ont engagé d’intenses relations de pouvoir autour
de la signification et de la justification des réformes, de leur exécution dans
les lieux et relations du travail. Salariés et employeurs ont tenté d’influencer
la conception et la conduite des réformes. Sur cet aspect, la mobilisation et
l’engagement des salariés et de leurs organisations ont été bruyants et
remarquables. Les syndicats ont été les principaux contestataires des
réformes et par cette attitude, ils ont aussi constitué l’avant-garde du
mouvement protestataire durant les années de réforme.
L’analyse des rapports de force dans le processus des réformes a pris en
compte la diversité et la spécificité des acteurs, ce qui permet d’avoir une
meilleure compréhension de leurs attitudes, comportements et
représentations sociales. Sur ce plan, le camp des « réformateurs » est
constitué par plusieurs acteurs qui peuvent, sur des aspects particuliers des
réformes, avoir des divergences parfois profondes. Par exemple, dans les

12 Dans un ouvrage qui s’est imposé comme une référence en matière d’analyse de l’action
collective, Reynaud a bien montré que l’action collective n’existe que par une régulation,
que la règle est bien le fait social par excellence. Concernant plus précisément les
relations du travail, il précise : « une autre caractéristique tout à fait singulière
juridiquement des relations de travail est que le recours à la force y est possible. L’issue
de la négociation est liée à des ‘‘rapports de force’’ et c’est de cet affrontement que peut
sortir une régulation commune ». Voir J.-D. Reynaud (1989 : 123).
13 Dans tout le livre, nous utiliserons l’expression « les années de réformes » pour désigner
notre période de référence qui couvre les années 1980, 1990 et 2000.
22









Les relations professionnelles en Afrique de l’Ouest
années 1980, les bailleurs de fonds avaient reproché au gouvernement du
14Sénégal d’avoir ajourné les réformes. En effet, la protestation sociale
s’était accrue eu égard aux coûts sociaux des réformes. Les syndicats de
travailleurs pensaient, à tort ou à raison, que les réformes remettaient en
cause leurs acquis sociaux et ceux des populations. Il est vrai que la conduite
des réformes libérales était marquée par l’adoption de mesures d’austérité,
vécues comme des agressions par les populations. Ces dernières ne
partageaient pas la nouvelle orientation économique qui faisait la promotion
du libéralisme. Alors, cette attitude des travailleurs et des populations contre
les réformes affaiblissait le gouvernement qui, pour se défendre, manifestait
parfois ses désaccords avec ses partenaires.
Le camp des employeurs est aussi marqué par la diversité des acteurs. En
effet, tout au début de la période des réformes, la création de la
Confédération Nationale des Employeurs du Sénégal (CNES) pour exprimer
la sensibilité « nationaliste » au sein du groupe des employeurs en est un
indicateur fiable. Mieux, la poursuite des réformes a favorisé la constitution
de l’Union Nationale des Commerçants et Industriels du Sénégal
(UNACOIS) qui regroupe la plupart des employeurs et indépendants dont le
commerce est la principale activité. Faudrait-il rappeler que l’essentiel des
activités de production était géré par les grandes entreprises contrôlées par le
capital étranger et qui étaient, dans leur grande majorité, membres du
Conseil National des Employeurs (CNP). Le positionnement du patronat
face à la poursuite des réformes est donc largement déterminé par les
orientations des différents groupes d’employeurs. Ces différentes
orientations sont à la base des relations de conflits et de collaboration entre
le gouvernement et le patronat. Elles sont aussi à l’origine des conflits entre
employeurs, comme en attestent les oppositions fréquentes, et parfois
violentes, observées entre le CNP et l’UNACOIS.
Du côté des organisations de travailleurs, la mise en œuvre des réformes a
eu, de façon générale, deux incidences majeures. Elle a, en premier lieu,
favorisé le pluralisme syndical et les relations d’alliances entre les
différentes centrales syndicales dans des cadres d’unité d’action. Ensuite,
elle a contribué à la prolifération syndicale, du fait de la promotion du travail
flexible et de la raréfaction des ressources. Sous ce rapport, on peut observer,
de la part des syndicats de travailleurs, une diversité de perceptions et
d’attitudes face aux réformes, et qui peuvent être soit contradictoires, soit
complémentaires. Ainsi, malgré le recours aux coordinations intersyndicales,
les salariés n’ont pas réussi à définir une stratégie gagnante pour influencer
le cours des réformes, en vue de les réorienter et d’en amoindrir les coûts
sociaux.

14 Voir E. Berg, Ajustment Postponed : Economy Policy Reform in Sénégal in the 1980s,
Report prepared for USAID/Dakar, 253 p.
23









Alfred Inis Ndiaye
Le contexte des années de réformes dans lequel on a pu observer la
diversification des acteurs et leur collaboration conflictuelle est à l’origine
de représentations sociales étatiques, syndicales et patronales sur les
15relations professionnelles. Les logiques d’action, portées par les
partenaires sociaux, relèvent, en grande partie, de ces représentations. Quand
les syndicats de salariés recourent, de façon abusive comme le pensent
certains observateurs, à la grève pour apporter une solution à leurs
doléances, c’est leur perception des relations du travail et l’évaluation qu’ils
font de leurs capacités qui en sont les éléments explicatifs. En fait, les
salariés ne recourent pas à la grève de façon mécanique. C’est en se référant
à un consensus sur ce qui, en milieu du travail, est légitime ou non légitime
que les travailleurs donnent sens à la grève qui est perçue comme un simple
moyen d’action. Cette légitimité découle d’un ensemble de normes sociales
partagées par les salariés. Pour cette raison, l’étude des représentations
sociales permet d’accéder à une meilleure compréhension de la dynamique
des attitudes des acteurs confrontés à la conduite des réformes.
Eu égard à ses considérations, on saisit mieux la portée d’une réflexion
sur la construction historique et sociale des relations professionnelles au
Sénégal. S’il est vrai que la recherche sociale a renouvelé les interrogations
relatives aux effets sociaux des réformes par l’analyse des changements
politiques et sociaux, il est aussi vrai que peu d’attention a été portée aux
transformations du mouvement ouvrier, du syndicalisme et des relations
professionnelles. Or, du processus global de changement, sont apparus de
nouveaux enjeux sur l’emploi, les relations salariales et les rapports sociaux
16dans le milieu du travail. Il existe donc un nouveau champ de réflexion sur
les relations professionnelles au Sénégal. En effet, quand on observe
attentivement les milieux du travail et les relations sociales, on constate
l’apparition ou le renforcement de phénomènes marquants au début des
années 1980. On peut citer des phénomènes comme le renforcement du
syndicalisme autonome de salariés et la consolidation du pluralisme
syndical, l’élargissement du mouvement associatif d’entreprise, et enfin,
notamment à partir des années 1990, la multiplication et l’intensification des

15 Voir le chapitre 4 où nous expliquons largement cette notion.
16 Pour les pays occidentaux industrialisés, il existe une abondante littérature qui s’attache à
rendre compte de la modification du rôle des acteurs sociaux et des institutions, et des
transformations des relations professionnelles dans un contexte de changements
environnementaux. On peut lire, à titre d’exemples : J.-D. Reynaud (1990 : 279-290) ; G.
Murray (dir.) (1994) ; G. Murray, M.-L. Morin et I. Da Costa (dir.) 1996 ; H. Slomp
(2000) ; A. Fouquet, U. Rehfeldt et S. Le Roux (2000). En ce qui concerne plus
précisément la France, voir R. Castel (1995) ; M. Borrel (1996) ; J.-M. Denis (1996) ; R.
Guillon (1997) ; G. Groux (1998) ; G. Adam (2000) ; M. Parodi, Ph. Langevin, J.-P.
Oppenheim, N. Richez-Battesti (2000).
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Les relations professionnelles en Afrique de l’Ouest
conflits sociaux accompagnées d’un renforcement des procédures de
17concertation.
Quelle signification faudrait-il donner à ces signes d’une évolution des
relations professionnelles dans un contexte marqué par des changements
économiques et sociaux ? Pourquoi y a-t-il eu un renforcement du
syndicalisme autonome de travailleurs et celui des luttes à travers les
coordinations intersyndicales ? Pourquoi les procédures de concertation se
sont-elles renforcées tout en étant très peu efficaces? Pourquoi y a-t-il eu
aussi un développement du fait associatif culturel et économique sur les
lieux de travail ? Quels sont les éléments déterminants de ces
renforcements ? Quels sont le rôle et l’impact des changements
environnementaux dans l’apparition et la consolidation de ces phénomènes ?
Répondre à ces questions serait une contribution à l’amélioration de la
connaissance sur les relations professionnelles au Sénégal. De manière
générale, on donnerait un nouvel éclairage sur le fonctionnement des milieux
du travail en analysant les transformations des relations du travail au Sénégal
affrontées aux mutations économiques et sociales en cours et les
conséquences de ces transformations pour l’ensemble du système de
production.
La réflexion présentée dans ce livre découle d’enquêtes de terrain menées
dans les milieux du travail au Sénégal durant les années 1990 et 2000. Du
point de vue méthodologique, l’analyse de l’action collective qui met en
évidence le conflit et la négociation s’est imposée comme une clé d’entrée
18dans le champ de la réflexion sur les relations du travail . En portant un
regard privilégié sur les logiques d’action, nous pensons avoir saisi les
acteurs sociaux et leurs rôles, leurs pratiques et stratégies, de même que leurs
relations. Dans la mesure où elles constituent des faits majeurs dans les
19années de réforme, les grèves générales organisées par des coordinations

17 Durant la décennie 1990, les acteurs ont mis en place des mécanismes et procédures de
concertation. Par exemple, à partir de 1997, il était organisé une rencontre annuelle entre
le Chef de l’État et les organisations professionnelles et une rencontre semestrielle entre le
Premier ministre et ces mêmes organisations. Organisations d’employeurs et organisations
de travailleurs étaient reçues séparément. Il est vrai que les acteurs n’ont pas consolidé
l’organisation de ces rencontres. En 2002, la quasi-totalité des organisations
professionnelles a adopté la Charte nationale sur le dialogue social.
18 Morin et Murray insistent sur l’importance de l’étude de l’action collective dans la
recherche sur les relations professionnelles. Il s’agit, selon eux « d’étudier ces actions,
leur procédure et leur règlement pour en comprendre les règles du jeu et les institutions et
par là même éclairer les modes de régulations qu’elles contribuent à forger et leur
évolution ». Voir M.-L Morin et G. Murray (1996 :16).
19 Borrel a défini trois catégories de conflits : les conflits localisés qui sont des luttes de
nature économique, limitées dans le temps et dans l’espace et ayant pour objectif une
amélioration ponctuelle de la situation matérielle des grévistes ; les journées nationales
d’action qui sont des luttes de nature politique et dont l’objectif est d’aider les partis
politiques dans leur combat ; les conflits généralisés et les vagues de grèves, luttes de
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Alfred Inis Ndiaye
intersyndicales de salariés durant la décennie 1990 ont servi, à titre principal,
20de cadre d’analyse . Le choix des événements survenus dans la décennie
1990 répond aussi au principe de la distanciation temporelle du chercheur
érigée en attitude épistémologique par Bourdieu dans l’une de ses leçons
magistrales de méthodologie sociologique. Dans son livre Homos
academicus, Bourdieu recommande au chercheur d’arriver « après la fête,
quand les lampions sont éteints et les tréteaux retirés, et avec un produit qui
n’a plus aucun des charmes de l’impromptu » (Bourdieu 1984 : 210).
Toujours, en ce qui concerne la méthodologie, nous avons proposé un
cadre théorique des relations professionnelles et qui rend intelligible la
dynamique de leur construction sociale, en recourant à l’approche
méthodologique qu’offre la « Gounded Theory » proposée en 1967 par
21Glaser et Strauss. En proposant ce cadre, nous nous inscrivons dans la
sociologie de Robert K. Merton. Selon ce dernier, les sociologues ne doivent
pas se préoccuper des théories globales, mais ils doivent plutôt produire des
théories de « moyenne portée », c'est-à-dire des théories soutenues par des
observations limitées à un domaine restreint de la vie sociale. Cette théorie
est construite à partir de la codification des résultats d’une observation de
faits empiriques et sa vocation n’est pas de fournir des explications
universelles, mais de répondre à des problèmes circonscrits (Merton 1965 et
1967 ; Storer 1973 ; Coser 1975 ; Gieryn 1980). Dans cette perspective,
notre ambition est de présenter dans ce livre des travaux qui visent

nature sociétale, de grande ampleur et dont l’objectif est de modifier radicalement la
nature même du salariat. Les grèves générales de septembre 1993 et juin 1999 que nous
analysons ici sont plus proches de la dernière catégorie de Borrel. Elles affectent
simultanément un grand nombre d’entreprises sur des revendications communes et leur
finalité est d’obtenir une réforme des relations entre les partenaires sociaux. Voir M.
Borrel (1996 : 3-5).
20 Pour reprendre l’expression de Pierre Ansard (1990 : 129) « le conflit est bien un
‘‘analyseur’’ privilégié des rapports sociaux ». Pour suivre cette démarche, nous
analysons les deux grandes grèves syndicales qui ont eu un impact sur l’ensemble des
activités économiques. La première s’est déroulée le 2 septembre 1993 en réaction à
l’application des mesures du Plan d'Urgence et d'assainissement Économique et Financier
à Court Terme (1993-1995). Annoncé en août 1993, ce quatrième plan d’ajustement
adopté par le Gouvernement du Sénégal a été à l’origine d’une grande mobilisation
syndicale du fait principalement de la baisse des salaires qu’il préconisa. Par ailleurs, ni
les syndicats, ni les organisations d’employeurs n’ont été associés à l’élaboration de ce
Plan d’Urgence. La deuxième a été organisée les 28 et 29 juin 1999. Les syndicats
voulaient bénéficier d’une part plus importante dans la répartition des fruits de la
croissance par une augmentation généralisée des salaires. Ils entendaient aussi protester
contre leur marginalisation du processus décisionnel.
21 Voir B. G. Glaser et A. L. Strauss, Discovery of Grounded Theory, 1967. Voir aussi la
traduction française: La découverte de la théorie ancrée. Stratégies pour la recherche
qualitative, Paris, Armand Colin, 2010. Lire pour compléter Pierre Paillé et Alex
Mucchielli, L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales, Paris, Armand Colin,
ème3 édition, 2012.
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Les relations professionnelles en Afrique de l’Ouest
explicitement la vérification de certains aspects de la théorie que nous avons
proposée ou qui les illustrent tout au moins.
Enfin, le lecteur remarquera la place importante occupée dans le livre par
22les discours des acteurs sociaux interrogés lors des enquêtes de terrain. Par
ce choix, nous suivons la démarche anthropologique dont la portée est
résumée par Laburthe-Tolra et Warnier de la manière suivante :
« On peut (…) retenir la nécessité, lorsqu’on présente les résultats, de ne pas tomber
dans les excès du fonctionnalisme qui avait tendance à gommer les contradictions
pour unifier le donné en un tout cohérent construit par (le chercheur). Les acteurs ont
chacun leur discours et leur point de vue propres, qui sont susceptibles de coïncider ou
de s’opposer. Il convient, dans la présentation des résultats, de leur donner la parole,
de les citer, mot à mot, parfois longuement. On est amené aussi à procéder à des
analyses et à des arbitrages qui hiérarchisent ces discours pour rendre raison de leurs
incohérences et de leurs contradictions » (Laburthe-Tolra et Warnier 1993 : 395-396).
En fait, nous avons eu recours à une sociologie à la fois comparative et
réflexive. D’une part, l’analyse est centrée sur l’observation d’une pluralité
de points de vue de syndicalistes, administrateurs du travail, membres
23d’organisations patronales et militants de la société civile . D’autre part,
nous avons refusé de nous abriter sur l’anonymat du « nous » de l’analyste.
Bien au contraire, nous nous sommes servis du cadre théorique pour éclairer
les points de vue d’acteurs et exprimer une connaissance nouvelle.
Nous avons regroupé les douze chapitres que comprend l’ouvrage dans
trois parties, par souci de méthode et de cohésion : (1) La construction
historique des relations professionnelles en Afrique de l’Ouest et au
Sénégal ; (2) Acteurs des relations professionnelles et politiques publiques;
(3) Gestion des réformes, relations partenariales et système de coopération.
En réalité, la réflexion sur les relations professionnelles est globale, et
chacune des parties ne peut prendre sens que si elle est référée aux autres.
Notre principal souci est d’avoir une cohérence dans l’articulation des
différentes parties et des différents chapitres. Ainsi, après la présentation des
aspects contextuels et historiques, nous proposons un cadre théorique des
relations professionnelles, et c’est à partir de ce cadre que nous décrivons et
analysons le système de régulation des relations du travail et les logiques

22 Pour obtenir le consentement éclairé de tous les informateurs, il leur a été indiqué, sans
ambiguïté, que les informations seraient recueillies en respect à la confidentialité et à
l’anonymat. Pour cette raison, la publication des extraits d’entretiens a tenu compte de
l’exigence de préservation de la confidentialité des données et de la non identification des
participants. Pour plus d’informations sur les règles éthiques, voir notamment : Mattew B.
Miles et A. Michael Huberman (2003 : 519-536) ; M. Jaccoud et R. Mayer (1997 :
235239) ; J. Crête (1998 : 217-238); A. Caron (1993 : 68-75) ; N. K. Denzin (1968 :
502504) ; C. Montandon (1985 : 215-234).
23 Pensée pieuse pour le doyen Amady Aly Dieng. Il a tenu, à travers deux longues séances
d’entretiens et avec la passion qui le caractérise, à m’expliquer toute la dynamique
syndicale et sociopolitique du Sénégal contemporain.
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Alfred Inis Ndiaye
d’action portées par les partenaires sociaux (l’État et les organisations
professionnelles). Enfin, le décryptage du système de coopération permet de
faire la lumière sur la relation complexe entre conflit et collaboration qui se
noue autour des relations professionnelles au Sénégal.
La première partie est composée de trois chapitres qui traitent de
l’histoire sociale des travailleurs salariés africains (chapitre 1), de
l’historique des relations professionnelles en Afrique de l’Ouest (chapitre 2),
de celle du système des relations professionnelles au Sénégal (chapitre 3).
Ce dernier chapitre est au cœur de l’ouvrage. Nous y présentons, de manière
exhaustive, tout le processus de construction sociale de la législation du
travail au Sénégal. De ce point de vue, il constitue un élément essentiel dans
notre démonstration.
La deuxième partie comprend quatre chapitres. Elle s’ouvre par la
définition du cadre théorique (chapitre 4) qui relève en même temps de la
méthodologie et des résultats de notre étude. Il est vrai que codifier,
catégoriser, mettre en relation, intégrer et modéliser renvoie à la
méthodologie de la recherche. Cependant, présenter une théorie est le
résultat d’une démarche. Ce chapitre 4 représente une excellente
introduction à la deuxième et à la troisième partie de l’ouvrage. Le chapitre 5
aborde la description du système de régulation des relations du travail. Nous
y évaluons les capacités de l’administration dans la régulation des politiques
publiques d’une part, et dans la régulation des relations professionnelles
d’autre part. Y sont aussi abordés les facteurs à l’origine de la défaillance
observée dans la régulation et le contrôle du travail. Le chapitre 6 traite plus
spécifiquement de la structuration et des modes de fonctionnement des
organisations professionnelles. Il s’interroge aussi sur la question de la
légitimité de ces organisations. Sur ce plan, nous revenons sur la question de
la représentativité des syndicats et sur celle de la corruption dans le
mouvement syndical. En réalité l’usage abusif du recours au conflit pour la
résolution des revendications et les pratiques sociales répréhensibles de
beaucoup de leaders syndicaux ont facilité la remise en cause de l’utilité
sociale des syndicats par l’opinion publique et par une partie des travailleurs
salariés.
Le dernier chapitre de la deuxième partie s’intéresse aux logiques
d’action portées par l’État. Comment les réformes sont-elles élaborées et
mises en œuvre par l’État et le gouvernement ? Le chapitre 7 qui présente les
principaux instruments de la libéralisation du marché du travail (la
privatisation et la promotion de la flexibilité du travail) tente d’apporter des
réponses à cette question. Il met aussi en exergue les stratégies de contrôle
des organisations sociales, étant entendu que pour l’État, le parachèvement
des réformes nécessite la domestication des partenaires sociaux, syndicats de
travailleurs et associations d’employeurs. Le chapitre montre aussi que les
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