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Relations, réseaux , passages

168 pages
Un grand débat sur les relations et les réseaux débute ce numéro : les formes de la sociabilité, les amours, à quoi peuvent servir les relations des jeunes etc. Puis dans la rubrique Points de vue, trois articles se suivent : Aménager le temps de l'enfant, les valeurs des jeunes Finlandais et les mouvements politiques de jeunesse.
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3ème

trimf.'str~ 1999

, 4 Editorial
-

Je vous écris du plus lointain de mes rêves...
Olivier Douard

7 Dossifr "Les débats"
-

:

Se lier et s'orienter

Claire Bidart

Lire page 7

- Ages et Sociabilité Michel Forsé Les réseaux des jeunes sont marqués par la proximité avec la famille et l'école, dont provient une bonne part de leur capital social, notamment pour trouver un emploi. L'avancée en âge se traduit par le passage d'une sociabilité externe à une sociabilité interne, davantage centrée sur le foyer. Lire page 19 Formes de la sociabilité Daniel Lavenu La sociabilité d'un individu peut s'analyser comme un ensemble structuré de relations. Relations et réseau constituent deux niveaux d'approche de la sociabilité d'un individu susceptibles de donner des clés de compréhension des processus de son insertion sociale et professionnelle. Lire page 29 À quoi peuvent servir les relations des jeunes? Lise Mounier L'auteur analyse les ressources sociales dont disposent les jeunes ayant passé un baccalauréat professionnel en termes de relations familiales et de relations hors famille pour leur recherche d'emploi(s). Lire page 47
-

~

2

Quand la passion déborde le loisir... Didier Le Gall Les activités occupationnelles ou de loisir interfèrent directement sur le processus de socialisation des jeunes, mais contribuent aussi à orienter leur
-

devenir social, parfois même professionnel.

.. Lirepage

63

@

L'Harmattan, 1999

ISBN: 2-7384-8279-1 AGO RAD É BATS JEU NES SES NQl 7

sommaire

- Les amours? Toute une histoire! Nathalie Busiaux L'exemple d'une relation amoureuse d'une jeune fille maghrébine permet de présenter l'univers dans lequel les relations amoureuses des jeunes filles maghrébines vivant en France peuvent prendre corps, et par là de signifier les

interdépendances qui assignentune place spécifiqueà ce groupe.

Lire page 79

Dossier "Points de vue" :
- L'aménagement du temps de l'enfant, un "analyseur" de l'évolution de l'action publique Francine Labadie L'action publique se transforme. Une nouvelle figure de l'Etat se dessine. L'expérimentation des aménagements des rythmes scolaires analysée dans cet
article en est une illustration. Lire page 93

Qu'est-il arrivé aux jeunes "humanistes", "individualistes" et "traditionalistes" en Finlande? Helena Helve Au travers d'une analyse riche et fouillée des résultats d'une large enquête sur les différentes formes de l'engagement des jeunes, l'auteur nous livre des éléments d'appréciation et de réflexion pertinents concernant les "humanistes", "individualistes" et "traditionalistes" en Finlande. Lirepage 107
-

-

L'engagement

militant dans les mouvements

politiques de jeunesse. Le FNJ et le MJS Gérald Gallet L'engagement ne révèle pas une pratique assidue, totale et sur une longue durée. Le potentiel protestataire s'exprime spontanément, en référence à des événements précis qui sensibilisent le jeune. TIs'agit plus d'expérimenter et de profiter des avantages que de se mettre" au service de" . .. Lirepage 119

3

Lire, faire lire

Carnet

de champs

Veille

informative

AGO RAD ÉBATS JEU NES SES NQl 7

II y a peu, à la fin d'une
municipaux terrogeaient devisaient sur la "bonne" cier leurs administrés d'une politique

réunion,

quelques élus

en notre présence et s'inméthode pour asso-

blée. En effet, le risque encouru le plus évident est que le choix des modalités qui seront arrêtées pour consulter la population, même avec la meilleure volonté, n'aboutisse pas à autre chose qu'à la mise en scène des habituels acteurs du jeu politique local (au mieux), ou à celle du plus primaire des jeux politiciens (au pire). Et si, au prix d'une préparation sérieuse pour associer le maximum de personnes, les échanges s'instaurent
entre tous les participants, il y a fort à parier pour

au travail

de réélaboration de jeudu foncque sen-

municipale louable

en matière

nesse. Intention tionnement

d'élus soucieux local autant

démocratique

sibles à la situation commune.

particulière

des jeunes de leur

Cette question,

celle de l'organisation

du débat public,

nous la connaissons bien, elle se à nous, en de multiples cir-

rappelle régulièrement constances, revenant

que ces échanges se limitent à des" échanges standards" : "une idée contre la même formulée différemment", une affirmation gratuite contre une autre affirmation tout aussi gratuite, un fait objectif mal analysé contre une représentation
mal fondée, un lieu commun contre un autre lieu

par des chemins inattendus

alors que nous pensions même en avoir réglé les moindres aspects. Mais qu'il s'agisse de colloques,

de formations

professionnelles,

d'interventions de réunions institu-

sociales dans des collectivités, tionnelles associatives,

il se trouve régulièrement du débat apparaît à

~

un moment où le hiatus entre l'objet de la réunion et les modalités d'animation ceux qui, comlne nous, tentent de rester vigilants et de ne pas se laisser berner par la théâtralisation

commun... Je ne prends même aucun risque à affirmer que ces échanges peuvent permettre tous les cas de figures de la dramaturgie habituelle des réunions publiques, depuis l'adhésion la plus consensuelle jusqu'aux affrontements les plus vifs et les moins courtois. Le degré d'implication des discutants n'est malheureusement pas corélé à la seule qualité des débats. Nous avons tous eu à connaître ces duels verbaux qui opposent les intervenants sur des propos dont nous pouvons déceler, en nous tenant à distance des effets de manche, les failles fondamentales et les incohérences rhétoriques. Le ton monte au fil de la séance et chacun, sûr de son fait, ne reconnaît même plus à ses adversaires du moment, qu'ils puissent tenir eux aussi des propos intelligents. Déjà René Descartes pensait essentiel de faire

4

de discussions" politiquement correctes et trop bien réglées par la présence d'un public captif et bienveillant. Comment faire, en effet, pour que ces discussions - parfois inexplicablement interminables - restent centrées sur l'essentiel et servent vraiment l'objet de la réunion? Comment passer de la discussion triviale au "vrai" débat, vu comme une forme aboutie de la confrontation d'arguments sur la question qui fédère alors les intérêts des participants? Ces questions sont centrales dans les préoccupations des quelques élus que nous évoquions cidessus, même s'ils n'en ont pas conscience d'em-

II

observer aux lecteurs de son Discours de la

AGO RAD É BATS JEU NES SES NQl 7

éditoria

I

méthode que" la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses". Mais le feu de la discussion n'est pas alimenté par la raison. Le débat s'avère ambigu. Il accepte d'ailleurs deux définitions opposables: d'une part le débat est l'examen d'une question au sein d'une assemblée par plusieurs personnes qui exposent leurs arguments, mais c'est aussi, d'autre part, un dialogue où des personnages allégoriques cherchent à se mettre en valeur, comme dans ces joutes théâtrales du Moyen Âge. Que privilégie-t-on dans un débat? La construction du sens ou bien la mise en scène des orateurs? Laissons rapidement de côté cette seconde définition qui ne concerne pas les situations dont nous traitons ici (mais qui présente toutefois l'intérêt de nous alerter sur les dérives possibles du débat), et exami nons de près ce qu'implique le débat. Si la première définition s'applique bien aux situations sociales que nous considérons, elle reste insuffisante. Insuffisante au regard des ambitions de cette époque qui convoque sans cesse la "Citoyenneté". Mais, pour que la citoyenneté ne reste pas une abstraction et injonction vide de réalité, il faut faire en sorte, toutes les fois que c'est possible, d'instaurer des modalités concrètes d'expression des citoyens réels. Et c'est là que le débat me semble être un outil idéal-typique d'organisation des expressions et, pour peu qu'on s'y applique, elle doit pouvoir servir merveilleusement cette ambition démocratique.

Le débat nécessite alors des règles de fonctionnement connues de tous les protagonistes, une menée méthodiquel , et probablement du temps pour se déployer au mieux et faire valoir ses effets bénéfiques. Ces principes étant posés, ceux qui voudront s'y exercer découvriront qu'un débat
ainsi conçu nécessite de l'entraînement. TIn'est en

effet pas possible de demander de but en blanc à des personnes parfois très différentes culturellement, certaines très éloignées des us et coutumes des professionnels de la discussion, de débattre entre elles sur un pied d'égalité. TIse peut même qu'un détour s'avère nécessaire et qu'une préparation spécifique soit à envisager. Ceux qui, souvent discrètement, ont appris à tremper leur action aux principes de l'éducation populaire le savent mieux que quiconque2 . Mais ils savent aussi que les résultats sont à la hauteur des ambitions. Organiser ses idées, analyser des faits, mobiliser des savoirs théoriques pour argumenter, s'apprend. Respecter ses interlocuteurs s'apprend aussi et dans ce registre la lecture de Descartes n'est pas indispensable, elle arrivera éventuellement, à son heure. Mais, plus banalement le déclic se fera un jour, quand quelqu'un montrera que chaque chose peut être envisagée tout aussi valablement sous différents points de vue. Alors, le respect de la parole de l'Autre s'imposera de lui-même comme une attitude logique et ne sera plus vécu comme l'imposition d'une simple règle de civilité. Ce jour-là, celui qui a découvert que les points de vue ne sont pas systématiquement opposables et peuvent éventuellement se compléter, augmente considérablerflent sa capacité à se construire de la connaissance en même temps qu'il augmente ses possibilités d'agir sur le monde. Par d'autres voies sans doute que Bachelard et tant d'autres, mais tout aussi efficacement, il comprendra le doute et la nécessité du

'
')

1 Peu connue en France, la Société universitaire canadienne de débats intercollégiaux fait un travail remarquable dans ce domaine. Les personnes intéressées peuvent consulter son site sur internet. 2 Rappelons le travail de Peuple et Culture ainsi que celui des Universités Populaires.

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doute. Il acceptera que ses arguments puissent être mis au regard d'autres arguments, parce qu'il aura compris que ce qu'on lui oppose n'a pas obligatoirement comme corollaire une erreur de sa part, une "faute" de raisonnement. Il comprendra, et les autres avec lui, que la production d'idées implique d'accepter pour soi-même comme pour les autres la contradiction. Exposer c'est s'exposer. Les chercheurs le savent peut-être mieux que quiconque, mais ce qui est intéressant c'est que la recherche leur a fait comprendre que cette exposition les fait progresser et contribue à faire progresser la connaissance. Cette fragilisation n'est qu'apparente et les renforce réellement en leur permettant de faire un pas de plus dans la direction qu'ils se sont fixée. TIy a probablement là quelque chose d'essentiel qui est très difficile à faire comprendre et partager de ceux qui sont les plus éloignés de ces pratiques. Mais, là encore, le débat, bien conduit, bien construit, est une forme de travail qui doit permettre ce partage du sens qui fait que la science est vraiment une produc~ tion sociale qui appartient à tous les citoyens solidairement. Ainsi, vouloir associer ses administrés à la construction d'une nouvelle politique de jeunesse, suppose d'accepter le risque d'être interpeler sur la construction de ses positions; cela suppose d'accepter de comprendre les arguments qui nous sont opposés. Mais, dans un débat, tout, ou presque, doit pouvoir être dit, sans concession, à partir du moment où ceux qui prennent la parole argumentent leurs points de vue, dans un déroulé de séance rigoureux et respectueux des individus et du groupe. Exposer ses conceptions suppose d'accepter de dévoiler si ce n'est déjà fait sa propre construction. Pro-

rences théoriques, les cadres idéologiques ou, pour dire les choses autrement, les différentes conceptions du monde des uns et des autres. Le débat comporte souvent une part de déconstruction qui permet de nouvelles élaborations, "en connaissance de cause". C'est sans doute ce qui le rend si précieux, mais également si difficile à mettre en place et à conduire. Y compris dans cette revue qui est sous-titrée" Débats jeunesses" nous pouvons mesurer combien le débat est difficile à installer. Mais nous avons choisi de l'afficher comme un objectif: c'est notre manière d'inscrire cette revue dans les rares espaces citoyens d'aujourd'hui. Notre manière de refuser les idées toutes faites en réfutant les représentations fausses. Sans doute la multiplication des espaces de débat, à tous les niveaux, nourrira salutairement les grands débats de société qui ne peuvent, ni ne doivent, concerner que les spécialistes des questions de société. C'est en ce sens que les politiques publiques de jeunesse, à tous les niveaux, ne peuvent que s'enrichir du débat public. Nous ne pouvons dès lors qu'encourager et aider à sa construction, avec lucidité. La tâche, nous l'avons vu, est difficile, c'est pourquoi nous devons tout faire pour qu'elle soit considérée comme il se doit, au bon niveau, en y consacrant les moyens nécessaires. Le débat public souffre du déficit de conscience politique. Mais comme il est un bon moyen d'agir sur la conscience politique, il peut devenir prioritaire de convaincre de son importance... Et si le monde des débats n'est pas tout à fait pour demain, laissez-moi penser, avec juste la dose d'utopie nécessaire, que, comme dans le plus lointain de mes rêves, nous pouvons agir pour qu'après-demain il soit au rendez-vous d'une société qui aura encore progressé vers plus de démocratie. Olivier DOUARD

6

gressivementdevrait apparaître l'irréductible

-

du moins momentanément -, c'est-à-dire les réfé-

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Se lier et s'orienter
par Claire

BIDART

Claire Bidart, sociologue CNRS-IdI Lasmas-

articulation. Une histoire d'amour, un conflit familial, une préférence résidentielle sont susceptibles d'intervenir de façon décisive dans un choix professionneL.. et inversement. De façon plus générale, l'ensemble de

Iresco 59/61, rue Pouchet
75017 Paris Fax: 014025 Tél.: 014025 1247 E-mail: 1251 bidart@iresco.fr

l'environnement social de l'individu peut contribuer à orienter sa trajectoire. En effet, les personnes qui l'entourent et la configuration relationnelle qu'elles dessinent forment un système de référence, un " univers des possibles " au regard duquel le jeune va se situer. Les parents, amis, cousins, camarades, sont autant d'exemples d'itinéraires incarnés, plus ou moins tentants. Mais plus encore, chaque personne rencontrée ouvre à l'individu un " petit monde" fait de ses propres connaissances, expériences, idées et fréquentations. La carte du réseau personnel dessine donc en quelque sorte l'étendue des cercles sociaux auxquels a accès notre jeune au moment où se construit son insertion sociale. Dans l'interface entre l'individu et la société, interface qui prend une acuité particulière au moment de l'entrée dans la vie adulte, ce " niveau intermédiaire " des réseaux sociaux2 nous donne une clé de lecture originale des processus de négociation et d'identification qui sont à l'œuvre. Les images de la sociabilité des jeunes glissent souvent d'une vision totalisante de leur inscription dans des bandes, comme si cellesci constituaient le seul univers possible, à une 7 ".

La jeunesse est un moment de la vie souvent comparé à un carrefour. C'est un " nœud" dans la trajectoire où sont mis en œuvre (mais aussi infléchis, recomposés) des atouts relevant de l'héritage familial, de l'histoire de l'enfance, des connaissances acquises, du capital scolaire accumulé, pour ouvrir des voies d'orientation et réaliser des choix personnels. Dans les diverses sphères de sa vie, le jeune est amené à opérer, dans un temps plus ou moins ramassé, des bifurcations relatives à sa formation, à son engagement dans la vie active, à sa résidence, à son installation éventuelle en couple. .. Si l'accent est mis sur la désynchronisation de ces étapes depuis la fin des Trente Glorieusesl, il n'en reste pas moins que les processus d'orientation ne peuvent se comprendre que dans la prise en compte de leur

~

1 GALLAND, O., "Un nouvel âge de la vie", Revue Française de Sociologie, 31, 1990, p. 529-551 ; GALLAND, O., Sociologie de n° la jeunesse, l'entrée dans la vie, A. Colin, Paris, 1991 ; NICOLEDRANCOURT, C., ROULLEAU-BERGER, L., L'insertion des jeunes en France, PUF, colI. Que sais-je? ", Paris, 1995. " 2 DEGENNE, A., FORSÉ, M., Les réseaux sociaux, A. Colin, Paris, 1994.

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description individualisée des comportements, comme si les actions et les représentations ne trouvaient leurs fondements que dans des logiques strictement personnelles. Nous voudrions ici retrouver le chaînon des articulations réelles et tangibles avec les autres, avec des autres plutôt, qui nous disent envers qui et envers quoi l'individu s'affilie et s'engage, mais aussi plus largement quelles portes lui sont ouvertes sur le monde par l'intermédiaire de ces liens. L'axe central de la réflexion proposée ici tourne donc autour de la question: que nous disent les réseaux et les modes de sociabilité des jeunes sur leurs rapports au (x) monde(s), sur leurs inscriptions sociales? L'hypothèse étant que les processus d'élaboration de liens avec des autrui, la structure d'ensemble de ce système, et les investissements relationnels ainsi opérés, nous donnent une image des modes de circulation et d'ancrage dans l'univers social qui se construisent par ce biais. Les modes de sociabilité sont très précisément au cœur de ces processus d'entrée en contact, d'interface entre une personne et d'autres, entre l'individu et la société. Là, dans la réalité des interactions avec les partenaires, les copains, les amis, avec les adultes, avec la famille... se construisent des affiliations, des identifications, des altérités aussi. G. Simmel considérait la sociabilité comme " l'abstraction la plus parfaite de la socialisadon "3. Par ce terme d'" abstraction", il entendait distinguer la sociabilité comme une " pure forme" de socialisation, un " royaume autonome" détaché des réalités sociales. Il mettait ainsi d'emblée le doigt sur un aspect paradoxal de la sociabilité: celle-ci implique une certaine liberté dans l'établissement de la

relation4, et dans le même temps elle contribue à la socialisation, à la " mise en société" des individus5. Les enquêtes statistiques nous montrent par ailleurs que l'on n'entre pas en relation avec n'importe qui: en particulier, les réseaux sont relativement homogènes en termes d'âge, d'origine sociale, etc6. Autrement dit, dans le libre choix de leurs partenaires, les individus se tournent principalement vers des personnes qui leur ressemblent sur ces critères. Même les relations d'amitié, considérées par tout un chacun comme foncièrement interpersonnelles, relevant de préférences basées sur des qualités individuelles de caractère et de personnalité, se trouvent de fait soumises à des divisions répondant aux structures de la société globale. Si elle se construit au moment de sa fondation dans des" failles" des rôles sociaux, l'amitié transgresse pourtant rarement certaines frontières. On voit peu d'amitiés entre un directeur de banque et un balayeur, et si cela arrive, il s'agit alors d'amitiés d'enfance établies avant que les orientations sociales n'apposent leur marque. La valeur qui est alors attribuée à ces amitiés (elles nous rappellent " exceptionnelles" l'amour réunissant le prince et la bergère des
3 SIMMEL, ., Sociologie et épistémologie, PUF, Paris, 1981 G (1e édition 1917) 4 Les rapports strictement fonctionnels, professionnels ou marchands par exemple, tant qu'ils restent limités à la réalisation de la tâche ou de la transaction, sortent du champ de la sociabilité. 5 DUBAR, ., La socialisation: construction des identités sociales C et professionnelles, A. Colin, Paris, 1991. 6 Cf. FORsÉ, M., La sociabilité ", Économie et statistique, n° 132, " 1981, p. 39-48 ; FORsÉ, M., Les réseaux de sociabilité: un état " des lieux ", L'année sociologique, n° 41, 1991, p. 247-262 ; HÉRANF., La sociabilité, une pratique culturelle ", Économie et " statistique, 216, 1988, p. 3-22 ; HÉRAN, n° F., Trouver à qui parler: le sexe et l'âge de nos interlocuteurs ", " Données sociales, Insee, 1990.

8

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contes de... notre enfance) désigne bien la transgression à l' œuvre7. Les frontières d'âge sont également très marquées, celles des sexes beaucoup plus souples aujourd'hui. Amis, copains, collègues, voisins, parents... entrent donc dans la composition des réseaux personnels, et contribuent à leur façon au processus de socialisation. Un des objectifs des études sur la sociabilité réside d'ailleurs dans l'identification des relations et des rôles respectifs qu'elles jouent dans ce processus. Les relations les plus anciennes ou les plus récentes, les plus quotidiennes ou les plus épisodiques, les plus ressemblantes ou les plus diversifiées... pèsent-elles autant dans les orientations prises dans la trajectoire de l'indi-

situations

diversifiées,

voire jouer sur des

" facettes" identitaires variées. Ce n'est qu'un exemple des enjeux qui résident dans la structuration des réseaux sociaux, et plus largement dans les rapports entre sociabilité et insertion sociale. Ces modes de sociabilité sont ici envisagés de deux façons complémentaires. D'une part, ils s'appuient sur l'inventaire

des liens effectifsélaborés avec des autrui précis, ce qui revient à mobiliser la méthodologie particulière de l'analyse des réseaux sociaux, dont l'article de Michel Forsé nous donne un aperçu global. Cette perspective permet d'aborder l'étude des sociabilités non pas d'une manière générale et allusive qui se fonde sur des évaluations assez floues (" j'ai beaucoup d'amis... "), mais qui, d'une façon plus objectivante, ancre l'analyse sur des liens interpersonnels réels et distincts, dont la structure d'ensemble est reconstruite ensuite. D'autre part, une place importante est réservée, dans la plupart des articles proposés ici, aux entretiens approfondis qui ont accompagné ces reconstitutions de réseaux personnels. Nous voyons alors les jeunes expliquer, justifier, évaluer les liens qu'ils établissent avec d'autres, raconter comment ces liens sont susceptibles de leur ouvrir des portes, d'en fermer aussi parfois, et interpréter également les effets que certains engagements relationnels ont pu avoir sur le cours de leur vie. Les sociabilités, ainsi que les ressources et les infléchissements qu'elles induisent, sont ainsi reliées aux représentations des acteurs qui les mettent en œuvre.

vidu ? TIest difficileen effet de savoir a priori
si ce n'est pas un lointain parent, ou la mère d'un vague copain rencontré en vacances, qui jouera un rôle de modèle à suivre, ou simplement donnera un coup de téléphone décisif dans la recherche d'un emploi. Par ailleurs, la structure d'ensemble du réseau intervient comme un facteur à part entière. Le fait que les amis se connaissent tous entre eux, ou bien qu'à l'inverse ils soient séparés en petits groupes ou en unités dissociés les uns des autres, construit des modes contrastés de circulation dans l'espace social. Dans le premier cas, où le réseau est à la fois homogène et dense, l'individu sera très fortement ancré dans un milieu social, solidement inséré, mais relativement limité à ce milieu-là; s'il en sort, il risque de manquer de ressources. Si, inversement, le réseau est hétérogène et dispersé, que ses membres ne se connaissent pas entre eux, l'individu sera moins intégré dans un milieu, mais moins dépendant aussi, il pourra plus facilement se déplacer, s'adapter à des

9

7 BIDART, ., L'amitié, un lien social, Éd. La Découverte, C 1997.

Paris,

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Chaque personne rencontrée ouvre à l'individu

un "petit monde" fait de ses propres connaissances, expériences, idées et fréquentations.
En ouverture de cette réflexion, Michel Forsé nous offre quelques clés permettant de se repérer dans les orientations actuelles de l'analyse des réseaux sociaux, et dans leurs principes méthodologiques. À partir des résultats de quelques grandes enquêtes statistiques sur les pratiques de sociabilité et les mesures des réseaux relationnels, il relève la pertinence dominante de deux grands facteurs sociographiques sur les variations du volume de la sociabilité: le statut social d'une part, et l'âge combiné avec l'étape dans le cycle de vie d'autre part. La spécificité des jeunes en ce domaine réside dans le volume plus important des liens qu'ils entretiennent avec autrui, mais aussi. dans leur plus grande ouverture à des collectives,

dan tes de leur contexte d'origine, dans lesquels elles se

maintiennent insérées. Les activités les groupes et cercles sociaux

informels tiennent un rôle central. Les cercles sociaux sont nombreux et divers, y sont distingués des groupes de copains, parmi lesquels sont élus quelques amis, dans une sorte d'organisation gigogne. Ces différents types de liens sont volontiers mêlés au cours de leurs activités, souvent agrégés par petits groupes. L'ami dans la jeunesse reste intégré au monde. Même s'il existe une distinction entre les amis et les autres, ils sont mêlés dans le partage commun d'activités, qui reste souvent primordial. Pour des adultes plus âgés, les amis sont davantage dissociés des univers quotidiens, séparés les uns des autres, et désignés par des procédures plus" électives" que contextuelles. Au -delà de la description des réseaux et des modes de sociabilité, une question posée ici est celle de la valorisation des univers relationnels en termes de " capital social". À quoi peuvent servir les réseaux, comment peuventils être mobilisés, directement ou indirectement, pour servir des objectifs précis ou bien plus largement pour infléchir des choix et orienter le devenir des jeunes? Michel Forsé nous donne un premier exemple du recours à des personnes connues (par rapport aux autres moyens utilisés) pour trouver un emploi. Les jeunes (mais aussi les plus de 50 ans) utilisent davantage leur réseau que les personnes d'âge moyen. Surtout, on s'aperçoit que ce sont les jeunes qui mobilisent le plus la famille ou les relations issues de

~

-+-J

activités externes au foyer: ils s'investissent davantage dans des sorties entre amis, dans la participation à des activités culturelles... ce qui n'implique pas qu'ils s'inscrivent formellement dans des associations, ce mode de participation se développant à des âges plus avancés. Les jeunes diffèrent des plus âgés dans le volume et l'externalité de leur sociabilité, mais aussi dans leur" façon de faire" des liens8. En effet, les jeunes pratiquent une sociabilité relativement extensive, plus riche en relations " contextuelles" qu'en amis fermement distingués, par comparaison avec les plus âgés. Leurs relations restent relativement dépen-

10

8 SIDART, C., Les âges de l'amitié. Cours de la vie et formes de " la socialisation ", in Amitiés: anthropologie et histoire, G. Ravis-Giordani (ed.), Publications de l'Université de Provence, Aix-Marseille, 1999 (à paraître).

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l'école. Les liens pour eux les plus" rentables" sont encore issus d'une sociabilité d'inscription dans des instances de socialisation primaire9. Plus tard, la fréquentation des milieux professionnels ainsi qu'une plus grande efficacité de leurs relations personnelles (auparavant aussi novices qu'euxmêmes), diversifiera leurs atouts. Lise Mounier se penche de façon très précise sur ce que veut dire, justement, le fait de mobiliser une relation pour trouver un emploi. Son travail s'appuie en particulier sur une enquête longitudinale, qui suit dans le temps un panel de 90 jeunes en les réinterrogeant à intervalles réguliers, au cours d'entretiens approfondis1o. Deux vagues d'enquête sont actuellement disponiblesll, et permettent d'avoir déjà une vision dynamique tant de l'évolution des réseaux des jeunes que des processus de socialisation et d'insertion que ceux-ci mettent en œuvre au seuil de leur vie d'adulte. Lise Mounier nous montre comment se construit dans le temps un apprentissage de la confrontation avec le monde du travail, un
9 BERGER,P., LUCKMANN, La construction sociale de la réalité, T., Éd. Méridiens Klincksieck, Paris, 1996 (1 e édition 1966). 10 L'équipe de recherche se compose de Claire Bidart, Alain Degenne, Daniel Lavenu, Lise Mounier (Lasmas-ldL), de Didier Le Gall et Clotilde Lemarchant (Université de Caen). Cette recherche a bénéficié de financements de la DRASS de BasseNormandie, de la DDASS du Calvados, de la DRTEFP de la Basse-Normandie, de la mairie de Caen, de la MRSH de Caen, de la Délégation interministérielle à l'insertion des jeunes, de la Délégation interministérielle à la ville, du Ministère de la jeunesse et des sports, du Ministère de la culture, du Fonds d'action sociale, du Plan urbain. Les textes de Daniel Lavenu et de Didier Le Gall se réfèrent également à cette recherche. Précisons que son traitement est en cours, et que son avancement progressif permettra de proposer par la suite des résultats plus complets et systématiques. 12 ... Si tant est que l'on puisse les qualifier ainsi. L'auteur ellemême doute de la pertinence de ces jeunes. de ce terme à propos des projets
11

apprentissage

aussi de la mobilisation

du

réseau personnel dans la perspective d'une recherche d'emploi. On voit se dessiner ainsi une évolution entre la première vague de l'enquête lorsque ces jeunes étaient en classe de terminale, et la seconde vague trois ans après. Sont également ici mises en rapport les représentations qu'ont les jeunes des démarches à effectuer en situation hypothétique de recherche d'emploi, et les façons dont ils ont effectivement procédé pour trouver un emploi dans cet intervalle de trois ans. Il s'agit tout d'abord de comprendre ce que représente un projet professionnel pour un jeune en terminale de baccalauréat professionnel, juste avant l'orientation qui le conduira, soit à poursuivre des études, soit à mener ses premières confrontations avec le
ii?"

~

marché du travail (et parfois les deux combinés). L'évolution dans le temps de ces projets n'exprime pas forcément une précision ni une réassurance. TIsemble plutôt que les stratégies12 se diversifient, s'enrichissent certes, mais que le monde du travailleur apparaît plus complexe au fur et à mesure qu'ils s'en rapprochent. Les diverses façons dont les jeunes envisagent ce monde-là, dont ils construisent leur paysage social de la recherche d'emploi avec les institutions, les médias, les voisinages immédiats, et les rehitions interpersonnelles, ainsi que les lTIoyens d'accès qu'ils reconnaissent, sont ici envisagées sur deux modes différents. D'une part sont proposés des scénarios imaginaires sur la recherche potentielle d'un véritable emploi et d'un" petit boulot", d'autre part sont explorées les voies effectivement empruntées pour trouver un travail ou un stage.

~

~

11

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Dans les scénarios comme dans les moyens réellement utilisés, on retrouve le recours aux liens familiaux évoqué par Michel Forsé. Sont également présents des anciens professeurs, ainsi que des relations indirectes comme les parents d'un copain par exemple. Le problème, c'est que ces liens sont trop souvent inscrits dans leur propre univers pour proposer des idées vraiment neuves. Par ailleurs, l'écart entre les scénarios que les jeunes imaginent et l'utilisation effective de leurs relations entre les deux moments de l'enquête signale peut -être un décalage encore trop grand entre leurs représentations et la réalité, entre le projet et les opportunités non anticipées, entre leur réseau relationnel et les accès au monde du travail. Pourtant, une évolution s'est fait sentir: dans la seconde vague de l'enquête la combinaison de diverses démarches envisagées dans les scénarios, déjà nette à la première vague (on ne va pas" mettre tous ses œufs dans le même panier") s'est encore affirmée comme une nécessité de multiplier les voies d'accès. Dans le même temps, le recours à des relations personnelles, en particulier familiales, s'est renforcé et précisé, comme si les jeunes apprenaient à discerner autour

citées comme recours potentiel dans les scénarios de la deuxième vague d'enquête. Cela fait conclure à Lise Mounier que, si s'élabore là un apprentissage du monde du travail, l'utilisation stratégique des liens tissés n'est pas encore apparente. Leurs parents et amis peuvent bien leur apporter un soutien moral ou affectif, mais sans que soient établies des connexions avec le monde professionnel. Com.me le suggère Michel Forsé, l'évolution de la nature des relations mobilisées au fur et à mesure de l'avancée en âge correspond bien à un effet de l'insertion dans un milieu, dans une culture professionnelle. Dans le cas de cette recherche longitudinale, les jeunes semblent encore se situer à l'orée de l'intégration de cette sphère, et l'apprentissage reste à poursuivre.. . Avant de continuer, il convient de préciser quelque peu les procédures à l' œuvre dans l'étude des réseaux sociaux. Les analyses de réseaux ne sont pas forcément très connues en France, ou souvent mal connues. En effet, on les invoque parfois comme une" solution " à l'ensemble des problèmes sociaux... incantation qui confond d'ailleurs souvent l'étude d'une réalité sociale précise avec l'injonction à " faire du réseau", en application volontariste d'une recette miracle. Or, l'analyse des réseaux repose sur une observation très fine et mobilise une méthodologie spécifique. Daniel Lavenu propose une mise en lumière très détaillée et concrète des outils et des données propres à ce type de recherche. il décrit une enquête qui est particulière à plusieurs titres, au regard des analyses des réseaux les plus" standard" ; cependant les questions, outils et indicateurs fondamentaux sont les

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d'eux certaines ressources plus" réalistes", et plus adaptées à leur itinéraire comme au monde du travail. Parmi les personnes ayant effectivement contribué à leur trouver un emploi, finalement plus mobilisées que ne le laissaient supposer les scénarios initiaux, la famille est très importante, ainsi que d'anciens employeurs ou des contacts nés de passages par l'intérim, témoignant ainsi des débuts de leur insertion dans la sphère professionnelle. Pourtant, ces personnes ayant effectivement été utilisées ne sont pas systématiquement

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mêmes. La procédure de base est très simple, elle consiste à faire produire par l'interviewé des listes de prénoms des personnes avec qui il est en relation. Selon le type de relation auquel s'intéresse le chercheur, il posera telle ou telle question adéquate (ou" générateur de noms"). il peut les multiplier en fonction de son objectif, soit très spécifique, soit visant à construire le réseau le plus" complet" possible. Il relève ensuite quelques caractéristiques de ces personnes, afin par exemple de mesurer le degré d'homogénéité de ce réseau (ses melnbres sont-ils de même âge, de même origine sociale, etc.). On dispose là du socle de la plupart des études de réseaux. Parfois s'y ajoutent des mesures des connexions entre les relations, ou des analyses plus pointues de la structure globale du système. Dans l'enquête sur laquelle travaille Daniel Lavenu, ces éléments de base sont complétés par quelques dimensions supplémentaires. Les données qualitatives, recueillies par des entretiens approfondis, permettent de porter une attention particulière par exemple à la qualité des liens, à ce qui fait le rapprochement entre les personnes. La dimension collective a été également traitée, avec l'étude des cercles sociaux ouverts par les liens et par les activités, et l'examen de leurs modalités de fonctionnement. Enfin, cette recherche s'inscrit dans la temporalité, puisque les mêmes individus ont été interrogés deux fois, à trois ans d'intervalle, permettant ainsi de mesurer les évolutions des réseaux et des trajectoires des jeunes. On voit ainsi se développer et s'articuler un éventail de questions qui permettent de mettre en place des éléments de typologie des sociabilités.

De quoi sont composés les réseaux? Leur description est ici construite sur la combinaison de plusieurs axes: liens forts/liens faibles, liens familiaux/liens amicaux, relations anciennes ou récentes, nées dans tel ou tel contexte (lycée, quartier, enfance...). Qui construit quel type de réseau? On

recherche des régularités dans la distribution de ces réseaux, en fonction de critères comme le sexe, la filière scolaire, etc. Quelles sont les connexions entre les relations ? Dans certains réseaux, les relations sont fortement reliées entre elles (les amis d'une personne se fréquentent aussi entre eux), alors que dans d'autres elles fonctionnent davantage en dyades exclusives (on ne mélange pas). Comment se forment les cercles sociaux? Telle est, au-delà d'une première ébauche de construction empirique d'une typologie des modes de sociabilité, la principale question posée par Daniel Lavenu. Un cercle n'est pas une simple somme de relations articulées. il naît autour d'un ressort commun partagé par ceux qui s'y inscrivent, et qui dépasse les motifs individuels comme les liens établis. Les cercles sociaux sont ainsi abordés en tant qu'entités avec leur fonctionnement propre, la liaison avec les relations qui s'y reconnaissent étant posée comme une question. Une attention particulière est portée à l'étude des ressorts communs qui sous-tendent ces cercles. Qu'est -ce qui rapproche ces jeunes, qu'est-ce qui fait le contenu de leurs affinités? Daniel Lavenu repère ainsi des motifs divers, allant du simple partage d'une activité à la construction d'identités personnelles en passant par la solidarité ou la fondation historique des liens...

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Il aura effectué à l'interface le développement

un parcours

d'apprentissage du réseau et

liaison, tout d'abord, n'est pas si simple. L'hypothèse selon laquelle les per-

entre la mobilisation de compétences.

L'enquête longitudinale permet de mesurer les changements dans le temps, et d'évaluer par conséquent ce qui favorise ou limite la pérennité moment des relations et des cercles, au où les jeunes entrent dans la vie

sonnes disposant des plus vastes réseaux réaliseraient leur insertion professionnelle mieux que les autres est d'emblée écornée par le fait que dans les milieux défavorisés, les filles, qui disposent de plus vastes réseaux de discussion que les garçons, préfèrent en majorité s'assurer une " intégration conjugale" plutôt que professionnelle. Le rapport même à la sphère du travail, qui correspond sans doute à l'existence de modèles culturels contrastés, intervient donc fortement dans la mise en œuvre des priorités au regard de l'insertion13. Si les filles ne tiennent pas vraiment à travailler, et que leur entourage ne les y encourage pas, leur réseau ne peut constituer une ressource dans cette perspective... même s'il peut leur servir à bien d'autres choses. La relation entre composition du réseau et insertion est compliquée encore par le fait que, si des corrélations sont dégagées, par exemple entre le volume de liens faibles et la facilité à trouver un emploi, ces corrélations restent relatives, ne valent pas pour tous les groupes sociaux. La " rentabilité" des liens faibles s'avère ainsi moindre dans les classes populaires que pour les cadres14. Enfin, la composition du réseau doit encore être rapportée à la " norme" ambiante: certains jeunes dont les relations sont en majorité des liens familiaux,

adulte. On peut ainsi constater que les cercles les plus stables sont les plus anciens, ceux qui remontent aux amitiés d'enfance, alors que les cercles fondés sur des contextes plus immédiats, plus institutionnels aussi, sont davantage abandonnés avec le temps. TIest important de rapporter ce résultat aux modes d'investissements relationnels et aux types de sociabilité repérés plus haut: des liens forts autonomisés
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de leur contexte d'origine, dont la dimension affinitaire est devenue première, sont plus solides (et plus durables) que des liens étroitement dépendants d'un contexte ou d'une activité précise. On peut alors se demander comment évoluera encore dans le temps cette articulation entre les cercles et les relations, entre les formes englobantes et les formes électives de la sociabilité. Didier Le Gall revient sur la question de l'insertion sociale, en nous rappelant qu'elle ne débute pas au seuil de la vie professionnelle... ni ne s'y réduit. À partir de deux recherches distinctes, menées toutes deux dans une perspective dynamique, Didier Le Gall explore les contours de l'articulation entre la composition du réseau des jeunes et leur devenir en termes d'insertion sociale et professionnelle. Cette

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13 NICOLE-DRANCOURT, Revue française
A., 14 DEGENNE,

C., Mesurer l'insertion " 35, 1994, de sociologie, n°
I., MARRY, C.,

professionnelle p. 37-68.
L.,

",

FOURNIER,

MOUNIER,

Les relations sociales au cœur du marché du travail ", " 5, 1991, p. 75-98. Sociétés contemporaines, n°

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décalés par rapport à leurs camarades dont, globalement, la sociabilité est surtout amicale, peuvent se sentir seuls ou moins à même de valoriser leurs liens dans la poursuite de leurs projets. Le constat de la complexité de cette liaison entre réseau personnel et orientation de la trajectoire conduit Didier Le Gall à opérer un double mouvement d'ouverture. TIs'agit de ne pas limiter les ressources acquises à leur stricte dimension professionnelle, et de ne pas non plus limiter les" petits mondes" accessibles au repérage des relations interpersonnelles. TI prend donc en considération également les activités partagées avec ces relations au sein de cercles sociaux. L'idée est que l'investissement dans des activités de loisir peut produire des ressources susceptibles d'être réinvesties dans la sphère professionnelle. Plus largement même, si ces investissements, ces" passions", ne débouchent pas directement sur un emploi, on peut considérer peut-être que les qualités qu'ils développent sont assimilables à des compétences éventuellement transférables, utiles dans la sphère professionnelle. Ne serait-ce que par la façon dont ces engagements conduisent le jeune à se poser comme " acteur" de son devenir social, leur efficacité, même à long terme et indirectement, mérite d'être considérée. À titre d'illustration, Didier Le Gall retrace l'histoire de Patrick, qui nous montre bien cette progression depuis l'activité de loisir partagée avec des copains, jusqu'aux étapes d'une certaine professionnalisation et, peut -être, une installation à venir dans le métier. La succession des épisodes de cette histoire met clairement l'accent sur le processus de construction

évolutive des rapports entre les intérêts personnels pour une activité, les divers partenaires mobilisés, et l'inscription dans un paysage professionnel. On est, là encore, dans un apprentissage. Dès les premiers extraits de l'entretien avec Patrick, on comprend qu'à travers le rap, c'est toute une culture, un système de valeurs15 qui l'attire, et qui fait le " ressort" du lien avec ses partenaires, mais aussi de leur passage à l'action (" on voulait faire quelque chose pour contribuer à ça... "). Leur motivation cumule d'ailleurs plusieurs des ressorts de cercles identifiés par Daniel Lavenu : identités communes, partage d'activités, solidarité... Cette volonté d'engagement trouve un relais autour d'une personne-clé, déjà inscrite dans le réseau de plusieurs d'entre eux. On voit s'installer alors un mouvement de synergie entre un développement des compétences de ces jeunes et une extension de leur réseau vers des relations de plus en plus" adéquates" à leurs projets. Lorsque ce groupe se dissout et que Patrick, aussitôt, s'engage avec de nouveaux partenaires, c'est d'emblée sur des bases nettement plus" professionnelles"... comme si sa trajectoire se poursuivait quoi qu'il en soit, les nouveaux compagnons reprenant le flambeau là où les anciens l'avaient abandonné. Patrick prend ainsi appui sur des liens adaptés à un certain épisode, puis, celui -ci dépassé, poursuit son orbite en renouvelant ses attaches relationnelles, en réactualisant les ouvertures qu'elles lui offrent. Peu à peu, au fur et à mesure que se " travaille" l'image de soi (et du groupe) dans son rapport au monde professionnel de la
15 MAYOl, P., Les enfants de la liberté, L'Harmattan, Paris, 1997.

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musique rap, s'élabore de plus en plus clairement ce que Patrick lui-même appelle" une tactique". Là où les jeunes sortis de bac professionnel dont nous parle Lise Mounier peinent apparemment à décrire des stratégies professionnelles, ici dans le domaine d'une " passion" se mettent en place des tactiques de plus en plus performantes permettant de se situer et de s'intégrer dans un milieu professionnel. On retrouve même, avec une incursion de Patrick vers le théâtre, une stratégie de diversification des atouts, des Inondes ouverts, des relations mobilisables. Même si ce jeune n'est pas sûr aujourd'hui de réaliser, par ce qui était à l'origine un loisir, son insertion dans l'emploi et son autonomisation financière, il aura effectué un parcours d'apprentissage dont nous voyons ici se dérouler les épisodes, à l'interface entre la mobilisation du réseau, le développement de compétences et la création de nouvelles ressources. De cette expérience de socialisation sans doute restera-t-il toujours quelque chose.. . Le réseau de relations personnelles peut donc être vu comme un vivier de ressources, directes ou indirectes. Les personnes que l'on connaît aident parfois à trouver un travail, à valoriser une activité, ou à effectuer un choix. Elles peuvent en outre simplement suggérer, par leur présence ou par leur exemple, une ouverture de l'univers des possibles. Le réseau forme un système dynamique qui est par moments réactualisé, renouvelé en fonction du passage des étapes de la vie et de l'avancée des projets. Cependant, ce réseau qui aide, accompagne et oriente l'individu, peut aussi le contraindre, le contrôler, limiter ses alternatives, gêner ses évolutions.

Nathalie Busiaux nous montre ainsi, en complétant la perspective, la façon dont l'apparition de dissonances dans l'environnement relationnel agit comme une contrainte tout autant que comme une ouverture. Il arrive en effet que les" petits mondes" auxquels donne accès le réseau ne se juxtaposent pas simplement dans leur diversité, mais entrent en contradiction. L'individu doit alors composer avec des univers dont il occupe l'intersection. Le cas que nous présente Nathalie Busiaux est assez typique de ces procédures de gestion des contradictions: une jeune fille maghrébine vivant en France avec sa famille, fréquentant le lycée et initiant sa vie amoureuse, se trouve bien évidemment au cœur de contrastes culturels et de situations ambivalentes. L'image qu'elle donne d'elle-même, le rôle qu'elle joue, est à chaque fois adapté à une" scène" précise16. Pour sa famille elle est la " fille sérieuse" qui privilégie les études, pour ses amies arabes elle est une compagne de transgression des règles communautaires, pour les filles du lycée, elle est une rivale au sein du groupe des" belles meufs ", pour son amoureux français, Raphaël, elle est" vraiment son genre "... Bien entendu, personne n'est vraiment dupe, et YaÏssa n'est pas non plus véritablement une personne différente dans chaque contexte. Simplement, elle présente une dominante à chaque fois. Ainsi, ses amies savent également qu'elle est capable d'être sérieuse, son père peut imaginer qu'elle plaise aux garçons, et Raphaël n'ignore pas tout de son univers communautaire. Tout irait pourtant mieux peut -être, pour un temps du moins, si

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16 HANNERZ, U., Explorer urbaine, Éd. de Minuit,

la ville, éléments Paris, 1983.

d'anthropologie

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