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RELIGION ET PRATIQUES DE PUISSANCE

De
368 pages
Cet ouvrage est le fruit d'une réflexion collective de chercheurs africanistes, indianistes et islamologues sur les puissances immatérielles qui se trouvent sollicitées ça et là pour commander aux forces de la nature et aux esprits inférieurs. Il traite du statut accordé à de telles puissances, de leur genèse, de leur hiérarchie et de leurs propriétés. Il apporte ainsi une contribution anthropologique appréciable au débat concernant l'émergence ou la persistance, dans les sociétés modernes, d'une religiosité complaisante à l'égard des manipulations de forces occultes, mettant moins l'accent sur Dieu que sur l'épanouissement de l'homme et sur l'exercice, à cette fin, de pouvoirs spirituels.
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RELIGION ET PRATIQUES DE PUISSANCE

Collection Anthropologie - Connaissance des hommes Dirigée par Jean-Pierre Warnier

Dernières parutions:
Laurent Vidal, Rituels de possession dans le Sahel. Préface de Jean Rouch. 1991. Inès de La Torre, Le Vodu en Afrique de l'Ouest, rites et traditions. 1991. Suzanne Lallemand, L'apprentissage de la sexualité dans les Contes de l'Afrique de l'Ouest, 1992. Noël Ballif, Les Pygnlées de la Grande Forêt, 1992. Michèle Dacher, Prix des épouses, valeur des soeurs, suivi de Les représentations de la Maladie. Deux études sur la société Gain (Burkina Faso), 1992. Nambala Kante (avec la collaboration de Pierre Erny), Forgerons d'Afrique Noire. Transmission des savoirs traditionnels en pays malinké, 1993. V éronique Boyer-Araujo, Fenzl1zeset cultes de possession au Brésil, les conlpagnons invisibles, 1993. Nicole Revel et Diana Rey-Hulman, Pour line anthropologie des \'oix. 1993. Albert de Surgy, Nature etfonction desjëtiches en AfJ'ique noire, 1994. Marie-Christine Anest, Zoophilie. hOl1zosexualité. rites de passage et initiation nlasculine dans la Grèce contenzporaine. 1994. Philippe Geslin, Ethnologie des techniques. Architecture cérélJlollielle Papago au Mexique, 1994. Suzanne Lallemand, Adoption et I1zariage. Les Kotokoli du centre du Togo, 1994. Olivier Leservoisier, La question foncière en Mauritanie. Terres et pouvoirs dans la région du Gorgo!. 1994. Xavier Péron, L'occidentalisation des Massaï du Ken,ya. 1995. Albert de Surgy, La voie des fétiches, 1995. Paulette Roulon-Doko, Conception de l'espace et du tenlps che::. les Gbaya de Centrafrique, 1996. René Bureau, Bokaye .' Essai sur le Buriti fang du Gabon, 1996. @ L'Harnzattan.

1997 ISBN: 2-7384-5035-0

Sous la direction d'Albert de SURGY

RELIGION ET PRATIQUES DE PUISSANCE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Liste des auteurs
Françoise CHAMPION - Chargé de recherche au C.N.R.S., U.R.A. 221 : Systèmes de pensée en Afrique noire

Gérard COLAS

-

Chargé de recherche au C.N.R.S., U.R.A. 118 :

Centre d'étude de l'Inde et de l'Asie du Sud Constant HAMÈS - Chargé de recherche au C.N.R.S., U.R.A. 1733 : Centre d'études interdisciplinaires des faits religieux Danielle JONCKERS - Chargé de recherche au C.N.R.S., U.R.A. 2041, Dynamique religieuse et pratiques sociales anciennes et actuelles André JULLIARD - Chargé de recherche au C.N.R.S., U.R.A. 2041 : Dynamique religieuse et pratiques sociales anciennes et actuelles Marie LECOMTE-TILOUINE - Chargé de recherche au C.N.R.S., U.P.R. 299 : Milieux, sociétés et cultures en Himalaya Pierre LORY - Directeur d'études à l'Ecole Etudes, section des sciences religieuses Pratique des Hautes

Jacques MERCIER - Chargé de recherche au C.N.R.S., Laboratoire d'Ethnologie et de sociologie comparative, Université de Paris X André PADOUX
(a dirigé pratiques,
-

Directeur de recherche
de recherche

honoraire

au C.N.R.S.,
textes,

l'ancienne formation doctrines ")

"L'hindouisme,

Annick REGOURD - Docteur financées par le Centre Français

en philosohie, arabisante. d'Etudes Yéménites)

(Missions

Albert de SURGY Gilles TARABOUT
Centre d'étude

-

Directeur

de recherche
noire

au C.N.R.S.,

U.R.A.

221 : Systèn1es de pensée en Afrique
-

Chargé de recherche au C.N.R.S.. U.R.A. 118 :

de l'Inde et de l'Asie d Sud

Jeanne-Francoise VINCENT - Directeur de recherche au C.N.R.S., directeur de l'U.R.A. 2041 : Dynan1ique religieuse et pratiques sociales anciennes et actuelles.

Présentation

Albert de Surgy

En dépit du progrès scientifique et technique, et de l'enseignement obligatoire, des personnes de tous les milieux continuent d' espére r échapper à l'insatisfaction et au malheur en recourant à des forces ou entités mystérieuses. Ne voyons pas là de simples subsistances d'une époque révolue. Le phénomène prend de l'ampleur à proportion des incertitudes de l'avenir qui s'offre aux individus. En Afrique noire le recours à des pratiques de caractère magique, mettant en jeu toutes sortes de puissances invisibles, ne cesse d'être dénoncé par les chrétiens et les musulmans qui ne parviennent souvent à en détourner les gens qu'en mettant à leur disposition des pratiques équivalentes. Dans un pays aussi avancé que le Japon, la croyance aux esprits et l'adhésion à des groupes constitués autour d'homn1es ou de femmes proposant à autrui des secours spirituels tendent pl utôt à augn1enter. Gourous et petits magiciens opérant à l'aide de mantras fleurissent toujours en Inde et font nlême école hors de l'Inde. Des mouvenlents se proposant d'intensifier la force psychique de leurs adhérents, tant par entraînement personnel que par relation ritualisée avec le divin, reIn portent un grand succès aux EratsUnis. Voyants, astrologues, désenvoûteurs et sorciers continuent d'exercer. voire nlême se rnultiplient en France, non pas dans les
~ ~

7

Albert de SurgJ' campagnes arriérées. mais surtout dans les grandes agglomérations. Alors que les croyances chrétiennes déclinent chez les jeunes Européens, celles relati ves aux porte- bonheur, à la voyance, aux horoscopes, aux miracles, y sont au contraire plus élevées que chez leurs aînés 1. Cures de conception "holistique", traitant simultanément le corps, l'âme. le groupe social et la planète, sciences occultes et divinatoires, connaissance des forces immatérielles (psychiques, culturelles, transpersonnelles, pneumatiques, astrales) qui opèrent à l'intérieur de chacun, "libération" de ses énergies personnelles, éveil de facultés psychiques inexploitées, accès (par des drogues ou des exercices ascétiques) à des "états de conscience modifiés", etc., intéressent de plus en plus. Le marché ainsi ouvert donne lieu à un foisonnement de groupes plus ou moins stables qui ont été qualifiés dans leur ensemble, par la sociologue Françoise Champion 2, de "nébuleuse mystique-ésotérique" . Parallèlement, dans l'univers chrétien, une nouvelle attitude religieuse se dessine oÙ l'obéissance à Dieu et l'espérance d'être élevé en récompense auprès de lui cèdent le pas au désir d'en faire descendre l'Esprit sur terre pour y prendre la direction des affaires humaines ou à celui d'assimiler telle ou telle facette de sa puissance pour être en mesure de contribuer méritoirement à l'accomplissement d'une œuvre lui faisant honneur. Pour éprouver la réalité d'un tel Etre se trouvant expulsé par la science du champ d'action de l'homme, le besoin grandit d'en ressentir physiquement la présence comme réceptacle d'une effusion pouvant conduire à la transe. à l'extase ou à des visions prophétiques, et de constater qu'il intervient effectivement dans le monde, à la demande de ses adorateurs, en y déclenchant des guérisons et des événements miraculeux. Faut-il voir dans ces nouvelles orientations, qui nlettent moins l'accent sur Dieu lui-même que sur l'épanouissenlent des honlmes, Je signe d'un profond renouvellement de la religion ou, au contraire. de sa décadence? Dans la plupart des mouvements qui tentent de satisfaire la soif contemporaine de merveilleux, Françoise Champion
l Enquête Je l'lnten1atlonal Social Sun c: Progran1 ( 1991 L consacrée Ùla religiun. l. C.N.R.S.. Groupc Je Sociologie Jes Rcligions ct Jc la Lucité. 8

Présentation dénonce des "réemplois, voire de pures instrun1entalisations:' de pratiques religieuses "prioritairen1ent considérées comme des méthodologies de développelnent personnel", d'amélioration de la santé ou de domination plus judicieuse de la nature par l' homme, indépendamment de toute référence à un sacré hétérogène au monde humain. Constatant un "glissement du religieux... vers le 'simplement magique' de tendance parascientifique, vers le psychologique, vers un humanisme revisité", elle estime que la nébuleuse mystique-ésotérique "représente particulièrement bien la forme que tend de plus en plus à prendre le processus social de décomposition du religieux dans la société contemporaine" 3. Un glissement dans le même sens, mais de bien moindre extension, peut être observé en Afrique noire. Les anciens dieux qui soutenaient les composantes familiales, professionnelles ou associatives de la société traditionnelle y perdent de leur utilité à mesure que les références identitaires changent. De ce fait, la tradition religieuse tend à ne plus y être mise à profit que pour satisfaire un besoin croissant de protections et de meilleurs chances pour conquérir une place au soleil. La croyance au sacré et la crainte qu'il inspire demeurent toutefois extrêmement vives. En Europe où les religions dominantes, tant catholiques que protestantes, avaient pratiquement réussi à éradiquer de la bonne société les pratiques magiques, superstitions et autres égarements de la "religion populaire", le phénomène prend l'allure d'un effondrement complet. Là où l'édifice religieux s'écroule, aucun étage intermédiaire suffisamment résistant ne le retient plus de s'effondrer jusque sur sa base et c'est sur le champ de ruines résultant qu'émergent. à la façon d'une nouvelle végétation après un incendie de brousse, une n1ultitude de n1ouven1ents portant l'homme à s'intéresser à l'au-delà in1médiat de son domaine d'existence. Si certains voient dans les formes contemporaines de religiosité la conséquence d'une sorte de décrochage du véritable sacré, d'autres en attribuent plus prosaïquement le succès à la tentation de plus en plus vive de se dérober devant les graves problèmes de notre époque en cherchant refuge dans l'irrationnel.
:)

"Nouycau'\ n1011\enlents rcli~.!ieu~ et nOll\clles rcli~iosités 111~sti411es-ésotéri4ucs", dans LèS caltièr.1)Frallçai~, £1°273, ncL-déc. 1l)95~ p. 1R. 9

Albert de SurgJ' A tOllSceux qui s'en tiennent à des interprétations aussi pessimistes ou alarmistes, il est opportun de faire observer que des pratiques du même ordre que celles qui étonnent aujourd'hui sont couramment mises en œuvre, depuis très longtemps, dans d'autres régions du monde. Elles y sont légitimées par des systèmes de représentation parfaitement cohérents qui, non seulement ne les opposent en rien à la quête du divin, mais encore les font apparaître comme des moyens d'y intéresser le plus grand nombre d'individus. Contre le manque de considération pour des religions "paiennes" accusées d'adorer des forces de la nature et n'accordant de réalité à Dieu que dans la mesure où il se montre utile, j'avais déjà réagi en montrant qu'une prétendue infestation de la religion vodou par de la magie et de la sorcellerie dénotait avant tout un souci d'intégration, sous l'autorité de Dieu, de toutes les puissances à l' œuvre dans la personne humaine et dans l'univers. Mais des pratiques maraboutiques, remplissant auprès des populations des fonctions analogues à celles des "féticheurs" traditionnels avaient cours dans les régions islamisées de l'Afrique noire, tandis qu'à l'autre extrémité du champ d'extension de l'islam une semblable équivalence pouvait être observée entre manipulations musulmanes ou hindoues d'esprits et de forces cachées. D'où l'idée d'un groupe de travail que je fondai, en juin 1992, avec la collaboration d'André Padoux (indianiste) et de Pierre Lory (islamologue), pour mettre en commun l'expérience de chercheurs qui, en Afrique, au Moyen-Orient et dans le sous-continent indien, avaient été amenés à constater à quel point pratiques de soumission aux divinités ou d'accession à la sainteté et pratiques visant à l'obtention de bienfaits en ce monde même, fut-ce aux dépens d'autrui, se complétaient et s'entremêlaient inextricablement. "Dans la mesure, précisions-nous, où un rapprochement de Dieu a pour fruit une participation accrue à sa souveraineté, l'exercice d'une certaine domination des esprits et des forces de la nature est souvent considéré comme un témoignage de réalisation spirituelle et peut même tenir lieu de moyen d'accès aux sources de l'être par assimilation expérimentale des puissances qui en émanent. Jouissance effective de pouvoirs surhumains et désintéressement total des affaires du monde coïncident paradoxalenlent au sein de systèmes que nous S0I11mes mal préparés à comprendre, mais qu'en dépit de préjugés tenaces 10

Presel1ta tion

rien ne pernlet de lier à une nlentalité prérationnelle ou à un stade primitif de développement social.~' Nous souhaitions réfléchir sur une telle compatibilité de fait, ou du moins sur les conditions de compatibilité, entre des pratiques magiques ou occultes, touchant parfois à la sorcellerie, et d'une part la religion et la mystique, d'autre part le développement scientifique et technique des sociétés modernes. Nous nous fixâmes pour objectif d'examiner le statut accordé aux puissances imnlatérielles pouvant être sollicitées au manipulées à des fins intéressées, personnelles ou collectives, lllondaines ou surnaturelles, d'étudier leur genèse, leur hiérarchie leurs caractéristiques et leurs vertus, et de comparer les modalités des rapports pouvant être amorcés puis entretenus avec elles. On trouvera réunies ci-dessous quelques unes des communications présentées à ce groupe. Elles n'ont pas la prétention de traiter exhaustivement du problème, ni d'en proposer une théorie générale, mais plutôt de l'éclairer de divers points de vue qui dépendent du terrain fréquenté, du mode d'approche préféré (observation ethnographique, étude de textes liturgiques ou doctrinaux...), de la problénlatique et des centres d'intérêt de chacun. Il existe une interprétation sociologique des puissances et des rites considérés. Elle est le plus nettement évoquée ici par André Julliard qui nous montre combien la représentation que l'on s'en fait dépend du statut et du savoir acquis. Parallèlement aux discours savants orthodoxes (mais déjà di vers) des responsables de culte, la réalité des divinités (ukin) sollicitées par les Oiola Felup de Guinée Bissau est mise en question par d'assez nombreuses personnes sans pour autant que le groupe soit empêché de bien fonctionner en s'y référant. Les divinités en question se résu01ent alors à des lieux sacralisés d'élaboration de stratégies individuelles et de décisions politiques sous le double regard des puissants du village et d'une figure emblématique de l'intérêt commun. Ce seraient les hon1mes qui, sous couvert d'entités prétendument transcendantes, mettraient à profit dans le secret, à des fins nuisibles all bénéfiques, certaines connaissances (utilisation de poisons Oll de remèdes, etc.) et des capacités naturelles de clairvoyance (dévoration du principe vital d'autrui ou accession à la sagesse traditionnelle Il

.41bert de Surg}/

présentée comnle une montée vers Dieu). Une société peut ainsi fort bien subsister sans croire sérieusement au surnaturel et le sociologue considérer que les entités surnaturelles n'ont d'existence que dans le discours de ceux qui en parlent. Telle n'est pas, bien entendu, l'opÏnion de ceux qui ont foi en un Etre capable de les élever au dessus d'eux-mêmes et de la collectivité à laquelle ils sont intégrés. Comme le problème qui nous préoccupe ici n ~est pas tant celui des "pratiques de puissance", toujours susceptibles de recevoir une interprétation psychologique et sociologique, que celui de leur intégration éventuelle dans une perspective religieuse, nous avons tout intérêt à respecter la mentalité et le langage des responsables de cultes et, tout en nous gardant de prendre parti pour ou contre, faire comme si ce dont ils nous parlent existait vraiment. Cette insertion déli bérée dans le religieux nous a amenés à ne prendre guère en considération les formes de puissance vitale ou psychique par lesquelles un individu s'attaque parfois à un autre ou affronte les forces qui tourmentent l'un de ses clients. Nous ne nous sonlmes intéressés qu'aux puissances faisant l'objet d'un culte ou que l'on cherche à se concilier par des rites. Il s'agit là de puissances extérieures aux intéressés, ne les préoccupant que dans la mesure où elles viennent perturber, orienter, compléter ou guider l'exercice de leurs propres facultés. Traitant de conceptions minyanka (Mali), Danielle Jonckers met nettement à ce propos en évidence deux types de forces: d'une part celles dont l'usage implique connaissance, sagesse, fermeté, générosité, capacité d'arbitrage, d'autre part celles s'exerçant impulsiven1ent, avec violence, et parallèlement deux types de chefs: des chefs sacrés ou de terre, devant leur légitimité à des objets de culte (des variétés de fétiches) renvoyant à des entités -'supra-humaines", et des chefs de guerre, hommes politiques, riches commerçants ou entrepreneurs se rendant à l'occasion célèbres par des coups de main, des détournements de fonds et des opérations frauduleuses. Une distinction fondamentale s'impose de la sorte entre un monde de primitivité (celui régi par des passions attisées et orientées par toutes sortes d'esprits ou d~infIuences) et un nl0nde ordonnateur dominant, caractérisé par la clarté. la liberté et la justice. Ce qui me paraît capital en la matière, et très africain. est la valorisation de la nature et de la force violente dans la nlesure où elle 12

Pres en

ta don

invite du nlên1e coup la force de sagesse et de conciliation à venir dominer ses débordements. Chacune se révèle étroitement complémentaire de l'autre, et j'ai ailleurs soutenu lïdée que la force vitale était celle qui contraignai t l'une et l'autre à entrer dialectiq uement en rapport 4.

D'autres textes nous ouvrent l'esprit sur différents modes de
conception des puissances.

Il semble que l'on puisse opposer un monde de puissancesterrestres, aériennes ou inférieures (celles rapportés dans notre symbolisme ancien au monde sublunaire) à un monde de puissances célestes, éthérées ou supérieures (celles rapportées dans notre symbolisme ancien au ciel planétaire). Cette opposition est la plus clairement reflétée dans la distinction islamique entre les djinns et les anges (texte de P. Lory). Elle l'est également en Ethiopie (texte de J. Mercier) dans la distinction établie entre les :ar et les génies de lieu, les démons et autres esprits maléfiques. Toutefois des entités inférieures peuvent se laisser convertir à la cause d'entités supérieures qui exercent dès lors sur elles leur seigneurie. Elevées en quelque sorte au rang des supérieures, elles aident en échange celles-ci à se manifester sur le plan terrestre. Il appartient au thérapeute, en s'appuyant pour cela sur une di vination, de juger si une entité inférieure ne mérite que d'être expulsée du sujet qu'elle dérange ou s~il y a moyen de la faire passer, pour le plus grand profit de tous, sous le contrôle d'une entité supérieure bienveillante. . On est donc amené à envisager: - tantôt des associations d'entités des deux ordres conservant dans le monde musulnlan leurs positions hiérarchiques (les djinns s~y présentant en magie comme les exécuteurs des ordres des anges) mais pouvant déboucher ailleurs, comme en Ethiopie, sur des sortes d'hybrides, - tantôt des entités ambivalentes, encore indétermi nées, pouvant demeurer fantasques, et donc importunes, ou se placer sous l'autorité d'entités surnaturelles plus ou
moins

nettement engagées au service de Dieu (ou prendre au conrnalé-

traire le parti d'entités déchues, diaboliques, fondamentalement fiques ).
-+l-il voie des fitiches, Paris, L 'Halll1attan, p. 9h-97.

13

"~Vbert de SurgJ' Bref la distinction en question n'implique nullement disjonction. Les opposés se rencontrent et peuvent aussi bien, le cas échéant sous la pression des hommes, préférer s'associer ou se livrer combat que de continuer à tenir leurs distances. Du point de vue de la dynamique thérapeutique, ce sont les entités complexes ou bâtardes, donnant accès aux forces de toutes catégories, et non pas les entités les plus pures, qui se révèlent les plus intéressantes. Dans les cultures africaines et moyen-orientales, les deux ordres de puissance précédents (sublunaire et céleste) apparaissent euxnlêmes dominés par un monde divin, source de l'incitation des âmes à se réaliser dans l'action et terme de leur épanouissement, que notre symbolisme ancien situe cette fois au niveau de la sphère étoilée. Les divinations les plus respectées de l'ancienne Côte des Esclaves d'Afrique occidentale, celles qui orientent toutes les activités religieuses et magiques, vont chercher leur inspiration à ce niveau. Annick Regourd nous montre que la tradition de géomancie arabe qui perdure au Yémen prétend pareillement remonter, par le Prophète, jusqu'à Dieu. Selon ses meilleurs représentants il n'y a pas d'incompatibilité entre divination et appartenance à l'islam. La pratique de la divination, loin d'éloigner de Dieu, suppose que l'on soit en rapport intime avec lui et implique des qualités qui appartiennent aux mystiques. Ils estiment que, pour arriver à percer les secrets du monde, il est nécessaire d'être pieux, et c'est bien auprès de Dieu qu'ils sollicitent la connaissance des réalités cachées. Lorsque les pratiques magiques musulmanes ne sont pas éclairées par une telle divination, elles n'en demeurent pas moins rapportées à Dieu, détenteur de l'autorité suprême, qui leur confère ou en autorise l'efficacité. C'est en effet la science des Noms divins qui permet de maîtriser à sa source l'énergie spirituelle. .'Le Nom divin, écrit Lory. donne pouvoir sur les planètes qui elles-mêmes gouvernent le monde subI unaire". L'utilisation nlagiq ue du texte coranique, dont traite Constant Halnès. fait également apparaître Dieu comme la source de tout pouvoir. Elle postule que chaque verset, chaque nl0t, chaque lettre rnêrne, conservant un rapport nlystérieux avec sa source. possède une vertu incantatoire pernlettant d'activer dans le sens souhaité telle ou telle facette de la puissance divine. Morceaux de Coran proférés. 1-+

Presen ta tion

entendus~ recopiés, avalés, portés sur soi~ enfouis quelque part ou manipulés rituellement attestent d'une exploitation du Livre sacré qui tranche fortement avec son usage liturgique. Elle rappelle néanmoins, à bien des égard, la façon dont les mystiques morcellent et triturent eux aussi le texte pour en extraire des interprétations plus profondes. Elle s'apparente également à l'usage qui en est fait par certains adeptes de confréries lorsqu'ils en récitent de très nombreuses fois de suite certains passages pour s'imprégner l'esprit de forces divines correspondantes. Il reste que l'exploitation d'un tel filon de puissance peut être poursuivie en se dispensant du contrôle divin. Rien n'empêche dès lors qu'elle conduise aux mêmes excès qu'un commerce, condamné, avec des puissances autonomes ne se trouvant pas entièrement converties à Dieu, utilisables par conséquent à des fins qui le contrarient. Des inversions artificielles dans le texte peuvent provoquer par exemple des accidents ou des événements nuisibles. De savants mélanges de noms dangereux et de morceaux de phrases arrachées à leur contexte, renforcés le cas échéant par des substances naturelles, sont employés pour neutraliser éliminer ou faire souffrir quelqu'un. De telles déviances posent le problème d'une inspiration éventuelle des actes magiques par une puissance opposée à l'accomplissement de l' œuvre créatrice, habituellement jugée exclue des cieux en compagnie d'une cohorte de partisans ralliant à leur cause toutes sortes d'esprits inférieurs. Ainsi s'irnpose à notre attention tout un peuple de diables ou de shaytan (petits satans) prenant plaisir à tourmenter les hommes, à les induire en erreur ou à les pousser au crime. Ces redoutables créatures font l'objet de pratiques destinées à préserver de leurs assauts ceux qui refusent de se ranger dans leur camp, mais il est remarquable qu'on ne les sollicite jamais pour des actes de magie, y compris de magie noire. Personne en effet ne peut leur faire confiance, ni les asservir à sa volonté. Il est seulement possible, moyennant certains avantages immédiats, d'accepter de se consacrer avec eux à la propagation du mal. Toute puissance exceptionnelle d'action sur le monde apparaît finalement devoi r être cherchée dans r au-delà céleste de cel ui-ci: au flux d'énergie sortant de la bouche de Dieu ou auprès d'anges, d'esprits supérieurs (planétaires) all de divinités particulières dont beaucoup restent neutres ou an10rales. Seule l'intention qui préside à 15

/:\1bert de Surg)'

l'actionnement de telles puissances fait éventuellement basculer l'acte magique du côté de la magie noire dès lors qu'il devient moralement injustifié. Bien que les conceptions théologiques et cosmogoniques soient assez différentes en Inde, on n'y rencontre pas moins des divinités subordonnées aux plus grandes, pouvant introduire à celles-ci, présentées parfois comme des formes particulières de celles-ci, et des divinités plus sauvages ou terrestres, vénérées surtout dans les basses castes, utilisées comme gardiennes des lieux sacrés et des personnes, présentant une nature très voisine de celle des esprits perturbateurs ou maléfiques qu'on leur demande d'éloigner. Un niveau de plénitude ontologique d'où il devient impensable de descendre s'incarner une nouvelle fois sur terre y surmonte aussi des niveaux intermédiaires d'assimilation partielle du divin. On n'y voit cependant guère apparaître d'équivalent de Satan. La Divinité elle-même s'y pose en principe du mal comme du bien et des entités surnaturelles en proviennent, maléfiques ou bénéfiques (ou se révélant tantôt maléfiques, tantôt bénéfiques), pouvant aussi bien causer la chute des âmes que les aider à trouver le salut. L'ascèse et les rites permettent d'agir sur elles. En tant qu'aspects ou formes diversifiées de la Déesse, rayonnant en cercle à partir de celle-ci pour en diffuser la puissance fondamentale (shakli) à tous les niveaux de l'univers, les Yoginï dont nous parle André Padoux nous renvoient à leur façon à cet Absolu qui dépasse l'entendement où se trouvent résolues, dans l'unité d'une source universelle, les oppositions entre transcendance et immanence, vérité et illusion, sagesse et violence, matière et esprit, etc. Très liées au territoire (champs, montagnes, forêts), qu'elles peuplent souvent à la nlanière de fées, elles nous sont pourtant présentées dans les textes comme des images ou des hypostases de la Déesse, appelée suprême Yoginï, dont elles partagent le caractère ambivalent, celui-là même de la femme en Inde. Tout aussi redoutables qu'à l'occasion bienveillantes, elles se trouvent associées à l'aspect terrible de Shiva (Bhairava) et leurs adeptes - comnle pour se situer résolument par delà toute lirnitation? - rnanifestent un goût prononcé pour les rites transgressifs.

1 ()

Présentation

N'est-ce pas à un mênle niveau suprême - celui où le principe du
maL pleinenlent maîtrisé et devenu dès lors inoffensif, ne se trouve

pas exclu mais installé à sa juste place

-

que les chrétiens cherchent à

remonter lorsqu'ils réclament à leur Dieu des messages prophétiques, la délivrance des mauvais esprits, la guérison des maladies et toutes sortes de miracles? Car les pratiques de puissance ne concernent pas uniqBement les religions archaïques. Sous la poussée des mouvements pentecôtistes et néo- pentecôtistes, elles sont en plein essor dans les Eglises chrétiennes. De même que la Déesse hindoue s'irradie en plusieurs figures, un seul et même Esprit-Saint, triomphant perpétuellement de Satan, y est censé distri buer comn1e il l'entend, aux membres de la communauté, des dons de plusieurs sortes, assimilables à une pluralité d'aspects de sa puissance. Je montre ici que les attitudes, les conceptions, les espérances, les procédés de provocation du merveilleux, sont semblables chez les chrétiens du Sud du Bénin et chez les adeptes des cultes vodou. JésusChrist se présente à eux comme un super-vodou, un vodou intégral ou uni versel. Il est certain que le Dieu très-haut africain, deus otiosus se contentant de présider aux activités d'une multitude de dieux particuliers, n'intervient jamais lui-même au profit de ses créatures et ne reçoit jamais en conséquence de sacrifice. Mais est-il bien le seul grand Dieu dont les Africain ont connaissance? Le vaillant Dieu-Soleil mwaba-gurma, bâtard d'une grande Déesse céleste et d'un inquiétant maître du monde d'en-bas qu'elle dévora aussitôt fécondée, ne correspond nullement à ce modèle. En obligeant les êtres d'en-haut à venir collaborer à une réalisation sensée des "paroles" dégluties dans le désordre par sa Mère, il se pose en représentant de l'Un assurant dynamiquement, par des allées et venues quotidiennes entre le Ciel et les entrailles de la Terre, l'unification au service d'une même œuvre des opposés primordiaux s, De mên1e, en complément du Dieu suprême Mawu qui se contente d Ïnspi rer aux hommes le désir de ren1anier significativenlent le cours naturel de leur existence en faisant appel à des vodous, les géomanciens de l'ancienne Côte des Esclaves vénèrent une divinité
:; Surgy, A. Jc : ra di~'illalioll par les hili! cordelelles elle: It!s l'v!wo!Jo-(;"nllo (:Vord-Togo), tonlC 1, "Es4uisse Je leurs croyances rcligicuses", Paris, L'Harnlaltan, 1983: surtout les pages 27-68 ct 84-90. 17

Albert

de Surg}'

terrible appelée Gbadu, dérivée de la grande déesse yorouba Odudua, qui intègre à ses pouvoirs celui de la sorcellerie, à laquelle les grands maîtres doivent l'excellence de leur divination, mais qui ne se prive pas pour autant d'agir en leur faveur. Les Africains concernés auraient-ils aussi aisément adoptés le christianisme sans avoir été déjà familiarisés avec une divinité active de ce genre? Jeanne-Françoise Vincent apporte à ce sujet sa contribution dans une étude sur le Dieu suprême africain, principalement fondée sur les enquêtes qu'elle a menées chez les Mofu et les Hadjeray du NordCameroun. Elle nous montre que le Dieu communément situé au plus haut du Ciel n'est pas aussi impassible et aussi éloigné des hommes que certains ont été induits à le croire. Créateur et souverain du monde, source de tout bienfait, il n'apparaît pas totalement effacé derrière un aréopage de divinités secondaires et d'ancêtres auxquels il aurait entièrement délégué son autorité: quelle que soit l'importance de ses di vers représentants, envoyés ou messagers, il reste possi ble en certaines circonstances de s'adresser directement à lui. Des autels lui sont consacrés. Des offrandes sacrificielles lui sont notamment présentées lors d'une grande fête annuelle célébrée en son seul honneur. Un tel Dieu-du-ciel, entièrement libre de ses décisions, ne peut faire l'objet d'aucune contrainte. Injonctions et menaces ne sauraient parfois porter fruit qu'auprès de puissances secondaires, créées ou enrôlées par lui au service des hommes: au nom de la mission qui leur incombe, ou au nom d'un pacte conclu avec elles, ces puissances se laissent en effet mettre en demeure (comme des agents de services administratifs par des citoyens en difficulté) de bien accomplir leur travail. Mais aucun appui ne s'offre pour exercer la moindre pression sur le maître absolu du monde. Il n'en reste pas moins possible de jouer sur la relation établie avec ce maître pour ramener à répondre irrésistiblement aux sollicitations q ll' on lui adresse. La louange, la sounlission, non pas la résignation ou une forme de fatalisme, mais un abandon confiant entre ses mains, l'obligent bien davantage envers ses sujets que de maladroites tentatives pour lui extorquer des faveurs. Comment ne souhaiterait-il pas le bien de créatures auxquelles il a accordé et dispense continuellernent la vie? Dès lors que celles-ci ne I"indisposent pas par des conlportements immoraux, mais se présentent à lui 18

Presentation cornme des petits enfants ou des serviteurs de bonne volonté, il ne peut pas s'empêcher de leur nlontrer comment faire et, au besoin, les prend merveilleusement en charge. C'est une telle possibilité d'action sur le Seigneur Dieu que les Eglises mettent systématiquement à profit au détriment de démarches, jugées moins efficaces, auprès de puissances non souveraines, susceptibles d'être toujours contrecarrées par d'autres, auxquelles elles reprochent de ne pas orienter nécessairement vers Dieu et, le plus souvent, d'encombrer ou même obturer la voie qui mène à lui. L'efficacité d'un recours à des puissances surnaturelles reste dans tous les cas largement tributaire de moyens et procédés utilisés pour se mettre en état d'entrer en rapport avec elles. Rites, formules, lieux et objets sacrés se trouvent ainsi crédités d'une puissance propre qui dépend non seulement de leurs propriétés naturelles et symboliques, mais aussi du consentement de la divinité concernée à y répondre ou à s'y rendre présente. Gérard Colas aborde cet aspect du problème en nous parlant de la puissance du temple hindou. Il nous montre qu'un rapport existe entre la forme, la couleur et les matériaux de l'image de culte et le type de service attendu du dieu (délivrance spirituelle, bien-être, victoire. magie noire...) Complexe, ou plutôt '"monde" d'objets sacrés, ayant une fonction de régulation cosmique et sociale, le temple vishnouite est crédité d'une influence d'autant plus étendue (1) que la puissance divine y a été installée rituellenlent à une date récente, (2) que sa fondation est ancienne, (3) qu'elle est attri buée à un --voyant" ou ~'parfait" entré dans l'intimité du dieu, (4) qu'elle est attribuée à l'intervention (rune divinité de l'entourage du dieu, (5) enfin qu'elle résulte de l'automanifestation du dieu lui-même dans une image. Ces considérations nous amènent à attri buer à un dieu deux sortes de puissance: celle qu' il exerce couramment pour intervenir dans le Inonde conformément aux demandes qui lui sont transmises et celle qui lui perolet de se rendre mystérieuseolent présent dans une iOlage d"où rayonnera plus ou o10ins loin son influence. Elles nous amènent à distinguer parallèlenlent deux sortes de fonctions olagico-religieuses : celle qui persuade une divinité d'investir un objet ou une statue et celle qui l'induit ensuite à agir. 19

.41bert de SurgJ' Alors que les deux fonctions se trollvent remplies en Afrique noire par le même personnage, Gilles Tarabout nous montre qu'il n'en va souvent pas de même en Inde. C'est ainsi qu'au Kérala des spécialistes appelés tantri assurent l'installation des divinités dans les sanctuaires puis la restauration éventuelle de la sacralité de ceux-ci. Il leur faut pour cela être capables de s'identifier à la di vini té ellemême en transformant symboliquement leur propre corps en un habitacle où elle pénètre. Il revient par contre à des mantravadi, experts en récitation de mantra, d'obtenir des divinités qu'elles répondent favorablement aux demandes d'assistance qui leur sont adressées. Ces magiciens ne disposent pas comme les tantri de la divinité. Ils ne l'ont pas "réalisée" en eux au même degré. Ils demeurent écartés d'elle et n'en sont parfois que momentanément "possédés". Ils la respectent et la servent comme un maître, mais avec tant de zèle qu'elle ne peut plus rien leur refuser, à tel point qu'en un certain sens ce sont eux qui la dominent. On doit toutefois distinguer parmi eux des fondateurs de sanctuaires et des héritiers de tels fondateurs ne faisant que bénéficier, par transmission initiatique, de l'alliance initialement conclue avec la divinité. Certains mantravadi ont pu être directement investis de pouvoirs par une divinité les ayant spontanément saisis. D'autres ont obtenu que la divinité se mette (mette ses pouvoirs) à leur disposition par une ascèse prolongée à laquelle elle n'a pu résister. La plupart ne sont que dépositaires des pouvoirs qu'une divinité a mis à la disposition d'un de leurs ascendants. On voit ainsi apparaître pl usieurs sortes de personnages puissants : ceux qui ont réussi à élever leur conscience au même niveau que les divinités et, parmi les autres, ceux auxquels la divinité a spontanément fait don de sa présence et de ses pouvoirs, ceux qui ont réussi à 1ui arracher ce don et ceux auxquels ce don a seulement été transmis. A nouveau les pouvoirs détenus apparaissent d'autant plus grands qu'ils ont été reçus directement et gracieusement d'une entité surnaturelle. Les textes précédents peuvent laisser croire que les hon1mes cherchent toujours à exercer par en dessous une sorte de contrai nte sur les puissances par lesquelles ils imaginent que leur sort est décidé. II n'en est rien, car un idéal d'abandon à la miséricorde de Dieu l'em20

Présentation porte souvent sur le désir d'assumer personnellement la direction de son existence. Toute magie tend alors à être exclue de la religion. Tel a longtemps été le cas dans le christianisme et tel est aujourd'hui le cas dans l'islam réformiste. Nous n'insisterons pas sur de tels courants de pensée qui ont fortement influencé l'attitude des intellectuels face aux manifestations jugées irrationnelles de la "religion populaire" ou des religions exotiques. Pour être complet il eut toutefois été dommage de ne pas montrer qu'une grande réserve à l'égard de la magie se rencontre aussi bien dans des religions locales fort peu impliquées dans l' évol ution actuelle des sociétés. S'appuyant sur une analyse détaillée de chroniques népalaises, Marie Lecomte-Tilouine nous montre que les dieux dont il y est question forment une société parallèle à celle des hommes. Ce sont eux qui décident de l'avenir de ces derniers et qui font l' histoire. Leurs manœuvres s'imposent aux acteurs politiques et non l'inverse. En définitive, nous apprend-elle, ce ne sont pas les rois, mais bien les dieux qui règnent sur un territoire, accordant leur puissance à une dynastie qui leur est subordonnée. Acquérir, conserver ou accumuler le pouvoir consiste d'abord à se les concilier et toute stratégie passe d'abord par eux. Seul con1pte de leur plaire ou de leur déplaire, que ce soit par sa propre personnalité, par des pratiques d'ascèse, des donations ou des rites. Le nécessité d'expliquer d'imprévisibles bouleversements politiques n'est sans doute pas étrangère à pareille désaffection pour les pratiques d'ordre magique. Devant l'impossibilité de maîtriser correctement l' histoire, les dieux dont dépendait l'avenir du royaume furent sans doute jugés totalement libres de leurs décisions, ce qui induisit le souverain à ne tenter qu'humblement d'entrer et de demeurer dans leurs bonnes grâces. Une attitude de soumission totale aux puissances de l'au-delà apparaît dans un tout autre contexte, chez les Réunionnais d'origine mal gache où elle paraît pl utôt attri buable à l' habi tude de tout dev ai r à un prince, à une autorité étrangère ou à des colons qu'il restait impossible d'approcher pour s'en faire vraiment comprendre. Françoise Champion 6 nous montre que de tels Réunionnais, dési()

Ethnologue, mernbre de I'L'.R.A. Systèmes de Pensée en Afrique Noire, Ù ne pas confondre a\'ec la sociologuc du 111ênlcnOln mcntionnée plus haut. 21

Albert de SurgJ" reux de profiter de soutiens invisibles, ne s'adressent jamais qu"à des ancêtres all à des esprits de la nature, autrement dit à des entités autonomes, familières ou étrangères, avec lesquelles il est certes possible de négocier mais auxquelles il est impossible d'imposer sa volonté. Les vivants n'ont donc pas d'autre solution que d'essayer, par des dons et des hommages rituels, de se les rendre favorables. Ils attendent tout du bon vouloir d'ancêtres auxquels ils restent filialement dévoués. Même les" garanties" dont ils s'entourent pour se préserver des mauvais sorts ne sont pas fabriquées, comme ailleurs certaines amulettes, en mettant en application des recettes de science occulte. Elles sont chargées de puissance par les ancêtres eux-mêmes à l'occasion du rite sacrificiel d'entretien de bonnes relations avec eux dont la description nous est fournie. Les populations considérées ne se permettent d'établir aucun rapport avec des puissances surnaturelles qui (même avec la permission de leurs ancêtres) se prêteraient à être manipulées selon leurs désirs, de façon parfois préjudiciable à autrui. Les agressions occultes, partout redoutées, sont attri buées à des esprits maléfiques étrangers ou asociaux, tellement enclins à s' affirmer en faisant du mal qu'il suffit de leur signaler quelque mauvais coup à perpétrer pour qu'ils s'empressent d'y participer. Aucune contrainte magique n'a besoin d'être exercée sur eux à cette fin. Une dernière question subsistera car elle est scientifiquement insoluble: les puissances en question appartiennent-elles à une face invisible de la réalité ou ne sont-elles qu'illusoires ? Elles ne sont à coup sûr que le reflet dans des esprits humains de quelque chose d'autre, mais ce quelque chose appartient-il à l'ordre naturel ou à un ordre surnaturel, supra-humain? Le fait que leurs figures dépendent étroitement du contexte culturel et social nous indique qu'elles sont engendrées par les olêmes forces que celles qui orientent le cours de l' histoire. Mais ces forceslà sont-elles exclusivement matérielles? Ne faut-il pas les chercher aussi dans les domaines spirituel et intellectuel? Chacun tranchera selon ses propres convictions, mais il est clair que ceux qui se privent pour rendre un culte à certaines 'puissances' entendent les utiliser pour élever leur conscience au dessus de toutes les déterrninations qui les enserrent et considèrent qu'elles subsistent 77

Présentatjon bel et bien en dehors de l'ensemble: société et écosystème, dont ils ne sont qu'un élément. Selon un premier point de vue la Divinité les émettrait le moment venu, puis éventuellement les résorberait en elle, conformément à ses souveraines intentions, le cas échéant en réponse aux besoins d'une certaine époque. Il s'agirait donc de pures créatures spirituelles. Selon un autre point de vue l'Agent divin universel se bornerait à présider à leur constitution et à leurs remaniements constants par des esprits ancestraux qui y distribueraient et y arrangeraient à leur façon les forces spirituelles qu'ils avaient réussi à s' attri buer et à développer de leur vivant. Elles seraient de la sorte élaborées par des hommes ou coproduites par Dieu et des hommes, mais par des hommes du passé: par tous les devanciers qui définissent l'insertion singulière de chacun dans un espace, un milieu social et une certaine époque. Elles suivraient bien en conséquence une évolution parallèle à celle des hommes tout en demeurant indépendantes d'eux comme le sont les origines familiales et biologiques, non modifiables, avec lesquelles ils sont invités à composer. Quel que soit le cas, ce serait semble-t-il offenser Dieu que de négliger de recourir aux moyens qu'il a placés ou laisse ainsi à notre disposition pour nous aider à exploiter au mieux nos possibilités. La plupart des croyants de toute obédience estiment par ailleurs que les pouvoirs acquis par application laborieuse d'une méthode d'entraînement spirituel n'acheminent personne au delà de lui-même et, à la différence de ceux reçus en don qui ne confèrent pas seulement un avantage mais mettent en rapport avec un donateur, n'ont aucune valeur religieuse. Le propre de la religion est, à leurs yeux, de libérer chacun, par assimilation de vertus divines ou épanouissement en Dieu, des limitations qui lui sont imposées par son propre corps, son histoire, son milieu social et un héritage culturel. Or nul ne parviendrait à se hausser vers Dieu par ses propres forces. C'est Dieu, souverainement. en personne ou par l'intermédiaire de subordonnés spirituels, qui déciderait de se livrer plus ou moins complètement au sujet qui le mérite ou entreprendrait de le rapprocher de lui. Doit-on en conclure que le mOllven1ent d'intérêt actuel pour les phénomènes psychiques, occultes. paranormaux, etc., ne traduit qu'un formidable détournement de la perspective religieuse? Je ne le pense 23

lUbert de SurgyT pas car il ne dépend que de la curiosité de chacun, de son ambition ou de son courage, de poursuivre jusqu'à terme l'exploration dè ce qui déborde une expérience du monde le laissant profondément insatisfait. De même que chacun peut se complaire et s'isoler dans telle ou telle activité sans se soucier de l'existence d'autrui, et en oublier que les relations avec des êtres procurent de plus vives satisfactions qu'un asservissement à la réalisation de certaines idées, le sujet attiré par tel ou tel aspect de la nébuleuse mystique-ésotérique pourra fort bien rester prisonnier de nouvelles limi tes: celles d'une idéologie, d'une nouvelle idolâtrie, de l'occultisme, du spiritisme, de la communauté qu'il aura rejointe, etc., mais il pourra aussi, emporté par son élan, décider de s'en émanciper également. Il me semble évident qu'une recomposition moderne du religieux passera par un respect et une restructuration de l'expérience préreligieuse de l'invisi ble : non par une exclusion de cette expérience au nom d'une rationalité scientiste dépassée, mais par sa prise en charge à la lumière d'une raison libératrice non sectaire.

ATTITUDES ET CROYANCES RELATIVES AU ROEKIN (PUISSANCE SPIRITUELLE) chez les Diola-Felup de Guinée Bissau

André Julliard

L'ethnographie française des cultes dits "traditionnels" en Afrique noire, a toujours été pl us intéressée par les fonctions et sens des rites (le sacrifice, la possession, la guérison) qu'attentive aux représentations de l'être et de la personne des dieux. Dans ce domaine, elle se contente de définitions issues, pour la plupart, des anciens débats entre les thèses évolutionnistes et fonctionnalistes. L'énumération des attributs, qualités et pouvoirs suffit généralement à décrire la personnalité divine. Aujourd'hui encore, une description de cette sorte apparaît satisfaisante: d'une part, les croyances sont implicitement tenues pour être unanimement partagées par l'ensemble de la société, d'autre part. ce sujet est quelque peu passé de mode en anthropologie. Ainsi, en ce qui concerne le dieu unique de certaines religions africaines. il est toujours posé comme une réalité qui Jlotte au-delà du Inonde selon la formule de Edward Burnett Tylor 1. Informel et indétermi né. créateur du nl0nde. iI est trop transcendant pour im poser un culte particulier et trop distant pour se soucier de "la n1Îsère hurnaine".
1 Tylor E. B. - Prin1i ti
Rcligion,
\'c Cul

Art and Cust0l11, London,

turc. Rcscarchcs into thc Dc\"clopnlcnt t.2, IR72 : 303

nr Nt)tholog),
_J 7-

André Julliard Ce portrait retouché par les nuances culturelles locales, sert toujours de référence même si très tôt, de nombreux auteurs parmi lesquels des partisans de cette théorie, ont remarqué la schématisation rapide de certains traits. Par exemple, son éloignement n'est pas souvent aussi irréversible qu'on a bien voulu l'écrire puisque "certaines circonstances imposent à l'être suprême de prendre parti" 2. En effet, il est connu pour envoyer épidémies, sécheresse ou pluies. Dieu dit ainsi "quelque chose" aux hommes! Mais quel que soit le message, il s'agit presque toujours d'une sanction car il juge en permanence la morali té des conduites sociales. Il exerce cette fonction de justice moins parce qu'il est le créateur de tout ce qui est animé et inanimé que parce qu'il est essentiellement bon. Ontologiquement constitutive du dessein divin, sa bonté est une réalité tangible, jamais défaillante et vérifiable à chaque nouvelle génération. Elle se perçoit et se formule clairement: Dieu a mis au monde les hommes en leur réservant une place privilégiée puisque seuls détenteurs de la parole, ils se situent au dessus du végétal et de l'animal. Par définition, ce "père" possède des caractères moraux, gère l'espace et le temps, et reste étranger à toute théologie de la Rédemption. Les théories anthropologiques le rangent dans l'ordre soit philosophique 3, soit religieux (avec tout l'éventail des nuances entre les deux), selon qu'elles en font le principe de la loi (le dieu sanction) ou le créateur du monde (monothéisme, polythéisme). C'est pourquoi, il est bien difficile de le poser dans un système autrement plus précis que cel ui de "reIigion du terroir".

Elllitay couvre les hommes Chez les joola ajanzat
-

nommés jellipes' par le colonisateur portuBissau. la description de Enzitay ("à la

gais -+- de l'Ouest de la Guinée

l. Schmidt P.W. - ()rigine er évo/urion de la n:/igion. Lt!s rhéorit!s t!r It!s .fairs, Paris, Grasset, t 93 1 : 122 3 Radin P. - La rt!/igion prilnirivt!. Sa Ilarurt! t!r SOil origint!, Paris, Gallinlard, ItJ41 : 202-2U3 -+Cunha Taborda A. - "ApontaIllcntos ctnogràtïcos sobre os rclupes de Su/ana". 13olt!liln Cil/rural da Glliné Porlllgllesa, IX et 20, abri! et octobre 1950, Les /elllpes acceptent aussi le nonl de jon/a ("ceu.\ qui rendent") qui leur auraient été donnés par les iv1andingues. Eu'\ Inêllles sc reconnaissent conlme le 26

Attitudes

et crovances

relatives

au boekin

manière d'un chef que l'on ne peut pas connaître") n'échappe pas à ces représentations. Pour ces rizÎcul teurs encore peu islamisés ou christianisés, Il est l'unique créateur du monde, perçu comme "un grand tout qui change toujours mais demeure égal à lui même", selon la définition formulée par leurs voisins joola de la Casamance sénégalaise 5. Emitay réunit les deux fonctions de créateur et de justicier qui selon Georges Dumézil ü, caractérisent un dieu cosmique. Elles Le placent au sommet de la hiérarchie qui transcende l'organisation sociale ajamat. Le savoir commun confirme cette hauteur qui lui confère un caractère à la fois impersonnel et inaccessible, puisqu'il a retenu que Emitay se dissimule derrière la lune où autrefois, Il a emprisonné une femme portant un fagot de bois (reliefs des continents lunaires), pour la punir d'être sortie alors que chacun devait attendre les premières pluies à l'intérieur de sa maison ï. Mais en même temps le monde divin demeure immanent au monde humain puisque le pouvoir de Emitay se diversifie en forces de fertilité qui se distribuent partout. Immergés dans un tel milieu, les hommes doivent croître en force jusqu'à leur mort. En force physique tout d'abord, car il faut devenir tout à la fois "un grand lutteur" (adolescent
peuple ajallull ou jalna! ceu:x qui pensent ou parlent"). Largement autonomes, les villages joola felupes se répartissent de part et d'autre de la frontière sénégalo-bissauguinéenne : le quartier et la famille restreinte sont les uni tés sociologiques pertinentes. Dans ces sociétés de type segmentaire, patrilinéaire et patrÎyirilocale, l'organisation sociale repose sur la division se:xuelle des tâches, les classes d'âge et le culte aux ukin. Sans caste et sans chef proprement poli tiq ue, chaque \'i llage est coiffé par un roi de type sacré. Ses actes sont tributaires des décisions de ['assemblée villageoise, relayée par une sorte de conseil informel des "yieu:x". Le village d'l::sano (Suzana en portugais), qui compte 1800 habitants, est a\'ec Elia: 1820 hb et Ara/né: 1111 hb, l'un des trois gros \'illage joo/a (source: recensement UNICEF, Centre de Santé de Su~ana, 1994). Depuis 1984, il est le lieu de nos missions annuellcs. ::;Thomas L- V, /.es J)iola. [~'ssai d'analyse fonctionnelle sur U/le populatio/l de Basse-Cllsanl1111ce, Dakar. N1émoire de l'Institut Français d'Afriqlle Noire, 55, 1959 : 588 () Dumézil G. - /.t!s dit!/{x d<:sJndo-r'/{ropéens, Paris, PUF, t952 7 Village d'F~sana (Su/ana) : int"ornlation Je 4 honlmes et 2 feenenc, âgés, t9~7, 1992 et 1995.
(fi

)-. / -

André Julliard célibataire) au COLIrs es luttes annuelles organisées après la récolte ou d avant la saison des pluies (dans certains villages, les adolescentes non mariées peuvent lutter entre elles) ~"un grand cultivateur", infatigable aux labours des rizières (homme) ou à la récolte du riz (femme) ~"un grand reproducteur" pour transmettre les rizières et palmeraies ~ et autrefois, "un grand guerrier" lors des conflits villageois. Une force morale ensuite, car il faut chercher à développer sa sagesse afin d'agir toujours judicieusement en faveur de la vie: le devoir de l'ajamal est en particulier de prévenir le crime de sang et de surveiller la sorcelIerie. Retrancher une vie du monde de "ceux qui parlent" Cajamar), serait dégrader volontairement la quantité de "force-énergie" (L.- V .Thomas) créée à l'origine par Emitay. Mais les ajamat ne tiennent pas vraiment ce discours "énergétique" et se montrent plus explicites: le sang versé "augmente la méchanceté" dans le village. Autrement dit, toute agression publique (le meurtre, rare) ou secrète (la sorcellerie, fréquente), creuse les écarts séparant le bon du mauvais, le moral de l'immoral et en définitive, Dieu de l'homme. Un acte individuel de violence 8 provoque en quelque sorte, un recul collectif sur le chemin du rapprochement avec le monde divin. Cette proximité, qui prévaut dans le monde originel et final des ancêtres, se caractérise par l'abondance vivrière et l'harmonie des rapports sociaux: l'atteindre à nouveau constitue la tâche collective de la société par rapport à laquelle chacun définit sa propre identité. Une telle idéologie induit une question que notre travail laissera pour le moment sans réponse: est ce que Dieu a laissé aux hommes le soin d'achever le monde fini qu'il a créé l) ou, au contraire, ces derniers tentent-ils inlassablement de restaurer ce monde perdu? Mais de quelques manières qu'elle se pose, ce n'est pas exactement celle de l'ajafnat qui préfère le concret: comment, de nos jours,
8 Dans ce contexte, acquérir personncllemcnt dcs richesses est également perçu comlne un acte de yiolence contre la société. C'est une insoumission au dessein diyin car l'inégalité entra\ c lcs tentatiycs de rapprochement collectif a\'ec El!litav qui est l'une des condi tions premières pour retrOll\'cr le temps bénéfique dés ancêtres. () Dans "L'anin1ismc, religion caduque. Étude qualitati\"c ct quantitati\'e sur Ics opinions et la pratiquc rclIgicusc en Basse Casamance: pays diola", Bulletill dt! 1'/FAlV, l.XXVII, 1-2. 19()5: 1-39, Louis-Vincent Thon1as répond par l'affirmati\c et en acccpte toute les conséquenccs dont la prcmière : lcs joo/a collaborcnt ~l
!'CCU\TC de création di \ i nc.

28

.~ttitudes

et crO\'~Ulces relatives

au boekin

dirninuer la méchanceté et enrayer la multiplication des sorciers? Bref, comn1ent faire son chemin autrement que dans la nuit 10 ?

Le boekill est lourd Que ce soit de jour ou de nuit, les hommes ne marchent pas en solitaires sur ce chemin. Ils y côtoient, fréquentent et rencontrent les ukin (sg. boekin), puissances intermédiaires que Enzitay a fait naître en même temps qu'eux. Selon Louis-Vincent Thomas, le rôle fondamental de ces puissances, est de "s'occuper du gouvernement du monde, de veiller au respect des lois divines, d'intercéder auprès de Dieu chaque fois que l'homme en a besoin" Il. Le culte qui leur est rendu, particularise la religion ajalnat. Boekin est un terme polysémique qui désigne à la fois la puissance surhumaine, le sanctuaire (sin1ple aire balayée ou petite case en terre), l'autel (une faible excavation surmontée d'un pieu fourchu) et les instruments du culte (coquillage marin à libation). En l'absence de toute statuaire, ni le sanctuaire ni l'autel ne sont des matérialisations de la présence de la puissance: ce sont des lieux où le boekin s'assoit pour entendre la demande des sacrifiants. Chaque village en compte plusieurs centaines. Pour un seul des cinq sous quartiers d'Esana, le gardien du boekin bulanpan abu nomme 71 ukin. tout en avouant qu'il "en voit" d'autres dont il a complètement oublié le nom. Et pourtant, il installe tous les sanctuaires réservés aux hommes ou aux femmes! En ill ustration, on peut citer: - balin abu pour la guerre: le village sacrifie pour se préparer au conflit armé et chaque guerrier doit une réparation 12 lorsqu'il a tué un
10 Pour une approche un peu plus large de cette pensée proprement (~ialllal, je me permets Je ren\"oyer à : "Droit du sol en Guinée Bissau. Dieu, la terre et les honlnles chef. les Diola-(~jalllal'l, dans Barbier-Wiesser F.G. (sous la coordination Je) COlllprt!ndre la CaSallUlIlce. Chronique d'une inlégralio/l CO/llrasl£!t!, Paris. L'Hannattan. 1994: 129- 152 Il Tholnas L- V. op. cil., 1959 : 590 12 Le sens donné à cette con1pensation est encore obscur pour moi. Il semblerait que quelqu'en soient les conditions et les raisons, faire couler du sang hUIl1ain sur la terre rclè\"C Je l'acte sacrificiel. l'dais c'est un sacrifice hors nonne, hors lieu et teI11ps. Il fait irruption Jans la relation hommes/Dieu en Jétruisant son équilibre: J'oÙ la réparation den1andée '? 29

.4ndre Julliard ennemi dont il déposera la tête dans le sanctuaire (preuve d'un grand guerrier '?). Si le sacrifice ne se fait pas, le boekin sanctionne soit en paralysant les jambes. soit plus sériellsenlent, en provoquant une exsudation de sang ~ - kananjen aku pour l'arc de chasse et par extension, de guerre: les arnles doivent être sanctifiées en étant déposées sur l'autel, la nuit précédant toute action collecti ve. Le boekin attaque l'homme en paralysant les bras selon les uns, en "bouffant le ventre" selon les autres ~ - Kata! aku pour la chasse et la guerre. Au retour d'une chasse collective, chaque quartier doit faire un sacrifice ou une libation avant de partager et de manger le gibier ~ - erunguney pour la maternité: toute transgression (franchir les murs de la maternité, entendre les paroles qui s'y prononcent, voir un accouchement) est châtiée par des maux de ventre qui entraînent une mort rapide; - mais il y en a bien d'autres: katol aku pour les décès et le cimetière; sanbonasu pour la lèpre et le feu; kadong aku pour la forge; eumey pour le double animal de la personne; ou encore, ankuren au pour la di vination et la guérison. On peut classer les ukin selon deux variables, l'une sexuelle, l'autre sociale 13 : 1) la première oppose les ukin liés à la maternité et à l'accouchement (fertilité féminine), aux ukin liés à l'initiation ou à la royauté (fertilité masculine) ; 2) la seconde différencie les ukin selon qu'ils servent des intérêts publics. à l'aide par exëmple de leur fonction thérapeutique, divinatoire, guerrière, ou privés comme ceux qui président au culte lignager des ancêtres. Au total. trois spécificités caractérisent l'espace socio-religieux (ljamat : 1) la stricte séparation des savoirs sur la fécondité hUI11ainequi interdit toute parole et regard des hommes sur le déroulement d'un accoucheIllent. et des femmes sur l'initiation masculine:
13 Entre autres: Girard J. - Genèse dll pouvoir charislflalique ell n{!\..\t! CasaIIlance, Dakar, IF.-\N, 19ô9 : 17-28 ; Journet O. et Julliard A. - Seils el (ollcliolls de la If/(z!adÙ! ell Inilit!u Felup (nord (;uinie fli.\Soll), Paris-Lyon, i\lInlqère Je l'Industrie et de la Recherche, septcrnbre 1987 : 2~-31 : ThoIna~ L- \. - op. cit., 1959 : 5~ I-fH4 30

.4ttitudes

et crovances

relatives au boekin

2) l'originalité de la position des fen1mes qui, non seulement. sont détentrices de leur propre culte, mais exercent également la fonction de sacrificateur: 3) le rôle des ukin qui servent de référent à ce qui doit ou non se savoir et se faire selon le statut de chacun. Garant de l'ordre, ils représentent les éléments fondamentaux d'une institution complexe de régulation sociale. En général, chaque boekin à vocation villageoise requiert au moins "un gardien" et un adjoint qui portent tous deux le même nom: "ceux qui versent le vin de palme" ou "ceux qui devinent avec le boekin", selon les deux acceptations complémentaires du terme auasen au (pl. kauasen aku ) usuellement traduit par féticheur 14. Mais, il peut rassembler une dizaine et plus d'affiliés. Le rêve, la maladie de type élective, la divination et le rapt cérémoniel sont les voies ordinaires conduisant de gré ou de force à la fonction cultuelle. Les kauasen aku subissent une initiation plus complète que les simples affiliés. Elle combine la révélation de la vraie nature de la puissance, l'apprentissage des techniques sacrificielles, et surtout des dons alimentaires aux villageois (chèvres, boeufs, porcs, riz, légumes, fruits). Sans entrer dans le détail ethnographique, on peut affirmer que le hoekin dépend étroitement de l'homme. Il tire sa force de la capacité du responsable à épargner un capital économique suffisant pour installer son culte dans le village. Si donc l'ajamat éprouve toujours quelques difficultés à reconnaître une hiérarchie religieuse des ukin lS, il admet par contre de les éval uer selon pl usieurs gradations sociologiques possibles. Sont ainsi classés parmi les plus forts et les plus dangereux, les ukin dont le responsable: - soit a accompli le dernier stade de l'initiation et donc, a nourri pratiquement tout le village pendant au moins six jours (la semaine joo/a) en sacrifiant des porcs, des vaches, des chèvres et des poules ~

1..+Cette fonction de féticheur

en pays (~ja"ull a été anal;.-sée par Odi le Journet
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"Le harpon et le bâton (juola-felup, Guinée Bissau)", Jans S.vslèllles de Pellst!e ell ,~/ri(jlle iVoirt:, 12. Fétiches II. Puissance des objets. charnle Jes nl0ts. 1993 : 173~ 1:) Certains Kallast!!1 akll é\'oquent parfois une possible filiation parentale cntrellkill sans pour autant la théoriser en ternle Je religIon ou Je POU\oir. 31

Andre Julliard
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soit exerce une activité stratégique

au sein de la société comIne

le roL le forgeron, le guérisseur ou la responsable des femmes en état de procréer. Le boekin est une puissance dont personne ne conteste, du moins publiquement, la présence effective sur terre, notamment dans l'excavation-autel du sanctuaire au moment du sacrifice (rappelons qu'elle n'y réside pas). Présence invisible qui ne l'empêche pas d'être concrète comme le souligne l'étymologie la plus approchée que nous possédions actuellement: site approprié <kin> où "l'action de" <bâ ou boe> se comp/alt et se répète <boekin> 16. Autrement dit, un lieu véritablement épanouissant parce qu'il permet à "ce qui s'y fait" de toujours s'accomplir en harmonie avec la nature et dans la plénitude des gestes, des pensées, des sens, des désirs et des objectifs de sa réalisation. Par exemple hu link ahu chiino chiino ha (le radical kin devient chiin dans le joola d'Oussouye, rive gauche du fleuve Casamance au Sénégal), se traduit littéralement par "la palmeraie est en un lieu confortable". Habituellement, cette expression se commente en citant les endroits où de tout temps, les palmiers sont fertiles, le vin de paln1e coule en abondance et qualité, les hommes aiment à revenir et se retrouver pour récolter. Boekin exprime l'organicité du lien entre sanctuaire et puissance qui en fait le fondement ontologique de l'action d'entrer en relation avec le monde divin. Parce que la puissance "aime fréquenter" le sanctuaire, sa présence ouvre, épanouit et rend efficace la parole des homn1es qui pour chaque problème, "affectionnent" de se retrouver dans ce lieu pour en débattre avec elle. Adultes et adolescents, hommes ou femmes, perçoivent parfaitement que la puissance surhumaine se manifeste d'abord par une "dynamique de groupe". En effet, c'est parce que le sacrifice à un boekin renvoie à un autre (et ainsi de suite), qu'ils parviennent à retrouver le

1() Étude étymologique réalisée en collaboration a\'ec le père Jean-Pierre Assine (sén1inaire de Brin, Ziguinchor) ct André Julliard en septembre 1994. Pour le joo/a parlé à Oussouye (Sénégal), proche du j()()/a-(~ia/l/{l!, ht!kin \'iendrait de la racine \ erbale kin: habiter, résidcr. demeurer, séjourner, peupler. ne est une préposition de lieu pou\'ant se traduire par "pour", "ici", Oll "jusqu'à". [R.P. Hyacinthe Le 00\ aran - J.e.rÙ/ut! di()/a)ra/lçais : I11anuscrÎt, OUSSOU) e \ crs 19()() : 19 et \)9. Je reI11ercÎe le pèrc Henry GO\ ers ('ssp pour I11'a\oir C0I11nlunlqué cc
JOCUIllC nt.J ~ J_ )

.4.ttitudes et croyances

relatives au boekin

fil de tout événement malheureux qui les frappe. Les llkin n'existent que par le réseau de relations qui: - d'une part, les lie entre eux. D'abord, être auasen au de l'un n'est nullement excl usif de fonctions plus subalternes (celles de simples affiliés) auprès de certains autres. Ensuite, les ukin se complètent aussi bien dans la résolution du malheur que dans l'organisation du contrôle social. Qu'ils se rapportent aux ancêtres ou à la divination, la guérison, la circoncision, la maternité, le vol, la guerre, la chasse, les épidémies (etc.), ils constituent autant de bornes, matérialisées au sol, qui repèrent moins des frontières que des seuils entre ce qui est bien pour l'individu et ce qui est bien pour le groupe; - d'autre part, les relie à Emitay dans la mesure où ils participent à l'oeuvre d'éradication du mal (le sorcellerie, le crime, l'adultère, etc.) et veillent à ce que le groupe se rapproche collectivement, de manière quasiment égalitaire, du monde di vin.

Dans ce contexte et contrairement à Ernitay, le boekin n'a pas de moralité 17 : il est fondamentalement ambigu. Tantôt, il est bienveillant car il fournit une aide pour obtenir la pluie et arrêter les épidémies (rôle d'intermédiaire), établir un traitement thérapeutique, ou encore prévoir une attaque de sorcellerie (rôle de conseiller). Mais jamais il ne servira à construire une réussite personnelle (acquisition de richesse, accession à une place honorifique) ou réaliser des aspirations spirituelles (de l'ordre de la mystique par exemple). Tantôt, il est hostile car non seulement il châtie le fautif (rôle d'exécutant de la volonté divine) mais encore il peut attaquer un innocent. Les qjaJnat fournissent sur ce point une explication hésitante. Selon les uns. un sorcier aurait su se concilier voire maîtriser cette puissance en vue de ses propres fins: selon les autres, elle se serait laissée abuser par des requérants qui lui auraient menti. Dans les deux cas, la conclusion est la même: le boekin est dangereux et. de surcroît, sujet à erreur de discernement. Le hoekin est lourd! Si son identité se dessine de manière plus soutenue que celle de Etniray. l'une et l'autre n'en demeurent donc pas rTIoins obscures.
17 Cc trait de caractère n'est pas propre uu'\ puissances du systèn1c religieu.'\ du terroir. A \ ec celles d'ètrc cn relation binairc et d'être in1personnel, Jean-Picrre Vernant en rait l'unc des troIs principales caractéristiques des JICU'\ grecs: i\;f\'1lœ
f!f {Jf!l1séf! chf!:' If!s (;rf!('.), Paris, rYlaspéro, 1965.

33

.4ndré

Julliéu~d

conjoncturelles et largement équivoques. Ce sont des entités incertaines qui renvoient à celle de l'homme car aucune des trois ne peut se penser sans les deux autres. Faut-il voir là la source du pessimisme de l'(~janza[sur lui-même? "Le Oiola est mauvais", ne cesse-t-on d'entendre de la bouche des jeunes comme des vieux! Et le mal vient toujours de l'homme.

Le boekill : objet d'interrogations Malgré sa brièveté, cette présentation du système religieux ajamat, reflète assez bien le discours public fourni aux étrangers comme aux non initiés en réponse à leurs questions. Ce discours constitue indéniablement les assises de la croyance du plus grand nombre - qu'on pourrait qualifier de "populaire" - à Emitay et aux ukin.. Pourtant, il ne fait guère de doute que l'adhésion n'est ni unanime, ni uniforme. Contrairement à ce que pourrait laisser croire la cohérence de ma reconstruction, elle n'est qu'apparente. Bien qu'elle définisse le mode d'action du contrôle social et témoigne de la vitalité de la société ajamat, elle demeure conventionnelle et contrainte car entretenue par "ceux qui savent" : les responsables d'ukin., les vieux, les hommes et les fernmes mariés. Produit généralement avec violence, les actes du boekin forcent les interrogations personnelles. Un riziculteur marié décrit parfaitement ce surgissement de questions en m'expliquant sa récente conversion au catholicisme 18:
Manlan a enlerré dix enjanls : elle a jail des sacrifices. !vlais rien n'a Illarc/u!. Les gells du kayakll <les responsables du boekin de la royauté> SO/1! venlls prendre 1111alle dans la Illaison de 111011 b père. Ils avaielI!!lIé le bOllc de U.vahol !nais celui-{'i avail arraché son hOllc <il a repris son aniIl1al pour le n1anger a\ cc sa fan1illc>. ("'es! à ce nlonlell[ là qu'ils sonT allés chercher le houc de IIIOIl père el ils l'Oll[ sacrifié dans le ka.vaku pOllr que !nOIl papa relrouve sa salllé. C'est du IlIOillS ce qu'ils lui onl dil. C'est alors que 111011 papa e.\lnl0r[ .' ()1I érai[ le boekill en ce [ellips là ? Si "ioi je ne paie pas Ines ÎlflptJlS. esr ce que les /Jlollcs <Ic gOU\ crnetncnt guinéen> vonr nie Iller? Ajanull réfléchil : il ,\oil ce qui e,\1 /Jon el ce qlli n'esl fJll.\ hOIl .' 1~ Village de I~\'{/!/(I, n1ars 1<392. Pour cc tc,tc et les sui \ ants, je consen e les traductions de A nsoun1ana San1 bou (jno/a de Kartiak au Séné gal) LIU dc pui s di, i ans, accoIl1pagne n10n tra\ ail. 3-+

i~ttitudes

et crovances

relatives au boekin

L'homme ne subit pas passivement les sanctions du nl0nde divin. Elles le poussent à questionner d'autant plus radicalement les motivations des puissances qu'il les différencie nettement de celles des responsables de leurs sanctuaires. Cette séparation n'est pas le propre des catholiques qui nient maintenant la réalité des ukin et ne voient dans les kauasen aku que des charlatans et des profiteurs. Un bon nombre de villageois qui continuent à croire en leur existence, les suivent dans cette réflexion. Plusieurs adolescents m'ont raconté comment à propos des" ukin qui parlent" 19, ils ont découverts la supercherie des "vieux". Il Y a une quinzaine d'années, kasent aku le boekin des grands initiés qui préside à toutes les installations des ukin et enregistre toutes les naissances dans la communauté, ne cessait de "grogner" à la tombée du jour. Deux garçons dont l'un est aujourd'hui riziculteur, guérisseur et détenteur du boekin ankuren au (divination), se sont cachés à côté du sanctuaire dans cette portion de forêt à l'ouest d'Esana où il est interdit de pénétrer pour le non initié. Ils ont surpris l'un de ses responsables alors qu'il proférait ces grognements. Après l'avoir menacé de bastonnade s'il recommençait, ils sont rentrés chez eux sans le dénoncer au village. Plus récemment, le fils cadet (marié, riziculteur et fonctionnaire) du responsable de amum au (boekin redoutable mais difficile à définir: il permet aux femmes affiliées d'accéder "aux secrets" de la mort) a accompli une démarche à peu près similaire. Il y a quatre ou cinq ans, après un sacrifice où il a aidé son père, il revient à la n1aison paternelle. Il entend des chuchotements à l'intérieur du sanctuaire situé devant le perron d'entrée. Il décide de se cacher derrière le muret qui entoure la maison: les villageois partent aux champs et les rues sont livrées aux enfants. Après trois ou quatre heures d'attente (milieu de l'après-midi), il a vu sortir deux hommes. Pour lui, il ne fait aucun doute que se sont les auteurs des "meuglements" caractéristiques de ce boekill .
19 Lors dcs sacrificcs. certains ukin con1n1eceu~ de la di\Oinationou ceL1~ réser\és au:\ grands ini tiés. s tc'\ pri n1en t par un langage sonore qui est trad Ult par le rcsponsablc. Lcur sanctuai re cst construi t en tcrrc soi t à Ifintéricur soi t à l'e~téricur dc la maison. Il sc con1posc dc dcu'\ pièccs en cnfiladc : la prcmière accueille les sacrifiants autour de l'autel: la sccondc cOlnplètclnent ayeugle. est la chan1bre de la puissance: le lieu J'oÙ elle parle. Cctte dernière est strictcment interJite à toute personne autre que le responsable. 35

Andre Julliard Si aucun d'entre eux n'a divulgué ses découvertes, par contre aucun ne les a gardées rigoureusen1ent secrètes. D'une part, elles sont arrivées à l'ethnographe! D'autre part, elles se racontent à l'intérieur de groupes restreints: par exemple, loin des oreilles des vieux, des femmes et des enfants, entre frères ou amis de même âge, lors des poses aux heures les plus chaudes qui coupent la récolte de vin dans la forêt. Les femmes de leur côté ont, j'en ai le sentiment profond, fait des expériences identiques. Bref! Peu ou prou, par bribes et allusions, métaphores et sous entendus, ces connaissances empiriques circulent parallèlement au discours public que nous avons défini plus haut. Au niveau individuel, ces savoirs ne font qu'explorer les contours de l'autorité des kauasen. aku, supposée redoutable de par sa proximité avec le boekin. Cette entreprise intellectuelle tend à conférer une plus large autonomie sociale à la fonction de responsable comme à relativiser la fréquentation des sanctuaires et le recours au rituel sacrificiel. Ils deviennent des lieux et des temps de décision politique ou de stratégie individuelle. Dans le secret partagé, ces recherches individuelles confrontent des secteurs de la réalité sociale avec ceux du savoir collectif sur l'environnement invisible. Chacun est amené à dire quelque chose sur la connaissance des puissances, ce qui confère à leur définition une multitude d'éclairages et d'implications différentes. L'ensemble des discours tenus déborde largement ceux des kauasen aku qui sont contraints de rappeler, parfois violemment, au respect de ce qu'ils disent. Simultanément, la nature des ukin. s'épaissit en débordant les frontières entre le pensable et l'impensable: ce qui n'existe pas en cet endroit (le sanctuaire), existe forcément ailleurs 20. L'ajalllal tente ainsi de desserrer l'emprise religieuse en allégeant la présence des puissances et en ramenant constamn1ent le sacrifice à une affaire d'homme. Cet écart de liberté personnelle nécessaire pour prendre la parole. donne une certaine latitude de contestation et de

20 C'est déjà le cas pour Plus il apprend de "trucs" patients, plus se renforce c\ister des praticIcns au\ {J()I()~ieslrllcllirale, Paris. 36

le guérisseur Quésalid étudié par Claude Léyj-Strauss. (e'\pectoration de matière sanguinolente) pour traiter ses sa conyiction qu'au delà des "truqueurs", il doit bien pou\'oirs réels. : "Le sorcier et sa 111agie", dans AlllhroPIon, 195H ( 1949) : 1~3-203