RENCONTRER LE RÉEL

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Les trois réels de la langue, de la jouissance et du sujet sont répartis par le fantasme alors qu'ils sont confondus dans la psychose où ils produisent ce que Lacan nomme " bruit ". Dans la rencontre avec la psychose, ce concept offre la cohérence d'une explication. Ailleurs, dans toute cure, la proximité du réel fait advenir la part d'intime où se loge la créativité, à la manière de la réserve que désigne Guillaume Apollinaire : " J'ai tout donné au soleil, tout sauf mon ombre ".
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296149830
Nombre de pages : 199
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le réel

Che vuoi?

Nouvelle série n° 14, 2000 Revue du Cercle Freudien

Comité de rédaction: Michèle Abbaye, Patrick Belamich, Alain Deniau, Olivier Douville, Jean-Pierre Lehmann, Carine Tiberghien Directeur de Publication: Alain Deniau Couverture: Charlotte Vimont Mise en page: Clara Kunde Editeur: L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique,

75005 Paris

Les textes proposés à la revue sont à envoyer à: Alain Deniau, 91, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris

L'abonnement: France Etranger, Dom Tom

pour 1 an (2 numéros) 230 FF 270 FF

2 ans (4 numéros) 450 FF 490 FF

A paraître: Che vuoi? n° 15 Printemps 2001: La formation des psychanalystes

Publié avec le concours du Centre National du Livre

~L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7475-0083-7 ISSN : 0994-2424

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 14, 2000

Rencontrer le réel

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

SOMMAIRE
Editorial 9

Du réel
Le réel: un mot dont Lacan force le destin Hervé Petit Le signal du Réel Monique Tricot Du Réel des Réels, théorie ou pratique dans l'œuvre de Jacques Lacan Chantal Maillet Espace potentiel, espace entre deux morts Françoise Davoine Rencontrer le réel, rencontrer l'autre, se sentir réel Jean-Pierre Lehmann Le réel et la vérité dans l'antre de la psychanalyse Jean-Pierre Winter 13 21

29 37 49 65

Cliniques

du réel

Une frérocité impossible ou rencontre avec une langue maternelle inhospitalière Hervé Bentata Une rencontre avec le réel. La maladie somatique du patient dans le contre-transfert de l'analyste Alain Ksensée Sur les bords du réel Sylvie Benzaquen L'effroi Alain Deniau La mer est calme
Frédéric Patrick de Rivoyre Belamich

77

87 97 107
117 125

Les éclats du réel

De quelques rencontres avec le réel
Exister
Lucien Mélèse

133 137 143 149

La vérité fantôme. Quelques lettres Jean-Luc Payen Eloge de la haine Lise Mingasson Border le réel Pascale Hassoun

Cabinet

de lecture
155 165 169
175

Les Voix, de Solal Rabinovitch Lecture par Olivier Douville Au-delà du Malaise, de Ghyslain Lévy Lecture par Alain Deniau L'idéal démocratique à l'épreuve de la Shoa, de Shmuel Trigano Lecture par Claude Sahel Michael Balint, de Michelle Moreau-Ricaud Lecture par Jean-Pierre Lehmann
Le divan dans la vitrine. La psychanalyse à tort et à travers,

de Sylvie Nerson Rousseau Lecture par Olivier Douville Frantz Fanon, Portrait, d'Alice Cherki Lecture par Claude Sahel Savoirs et pouvoirs thérapeutiques kanaks, de Christine Salomon Lecture par Marika Moisseeff

177 181 189

C'est pourquoi la question de l'Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d'un: Che vuoi? que veux-tu? est celle qui conduit le mieux au chemin de son propre dé-sir, - s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un: Que me veut-il? J. Lacan (Écrits)

Edi torial

Depuis que Lacan a désigné sous le mot réel ce à quoi les analystes se confrontaient déjà, et depuis l'origine, on peut suivre l'incidence de cette nomination dans la théorisation, dans ses effets sur la technique et dans ses enjeux dans la formation des analystes. Devenu point de butée, bord de la pratique, ce concept porte les analystes aux limites de l'intime. Les trois réels de la langue, de la jouissance et du sujet sont répartis par le fantasme alors qu'ils sont confondus dans la psychose où ils produisent ce que Lacan nomme «bruit». Dans la rencontre avec la psychose, ce concept offre la cohérence d'une explication. Ailleurs, dans toute cure, la proximité du réel fait advenir la part d'intime où se loge la créativité, à la manière de la réserve que désigne Guillaume Apollinaire: «J'ai tout donné au soleil, tout sauf mon ombre.» Qualifié d'emblée par Lacan d'impossible, le réel ne peut être saisi que par un «petit bout». Confronté à cette impossibilité, chacun des auteurs montre ici par la diversité de son approche combien le réel concerne chaque analyste, combien il troue la consistance de sa théorie et de sa pratique, combien il est ce qui heurte le corps. Au cœur de l'expérience analytique, le réel exige l'effort d'une levée de négation qui s'effectue par une coupure. Des rencontres avec des bouts de réel nous enseignent; c'est en ce sens qu'une place est réservée dans ce numéro à ceux qui l'ont approché à partir de leur expérience subjective personnelle. Freud, Winnicott, les psychosomaticiens ont mis leur pas à la limite du supportable pour leur expérience clinique et leur théorisation. C'est là aussi que nous sommes allés chercher la trace qui s'efface de ce qui «ne cesse pas de ne pas s'inscrire». Nous avons ainsi cherché à cerner ce qu'implique une rencontre, à revisiter les différentes formes de tuche, bonnes et mauvaises fortunes, pour nous demander ce qui permet et ce qui fait obstacle à la rencontre entre analysants et analystes, entre analystes. Le comité de rédaction

Du réel

Le réel: un mot dont Lacan force le destin
Hervé Petit

«Le réel, rien que d'introduire ce terme, on se demande ce qu'on dit.» Lacan, Scilicet 6/7

A partir du moment où Lacan introduit le réel dans son discours, son enseignement ne cessera plus de repasser par ce mot qui n'a pas tardé à s'imposer comme incontournable. Ce qui veut bien dire qu'il serai t très tentant de le contourner! A quel titre, en effet, recevoir et utiliser ce terme? S'agit-il d'un concept, comme on serait tenté de le croire un peu vite?.. Il est peut-être prudent çie ne pas oublier qu'il s'agit d'abord d'un mot dont l'usage familier et passe-partout rattrape sans cesse celui que les psychanalystes prétendent promouvoir. Lacan lui-même n'y échappe pas. A Rome, pendant un congrès, il dialogue avec des journalistes. Il cherche le bon adjectif pour définir le réel. Lequel va donc lui venir à l'esprit?... «et ce réel-là, le réel réel, si je puis dire, le vrai réel c'est celui qui vous manque complètement. ..», etc. L'exemple serait presque inquiétant s'il ne s'agissait pas en fait d'une difficulté qui reste la nôtre. Cette difficulté, Lacan nous l'indique abruptement: «Le vrai réel, c'est tout à fait autre chose...» C'est tout à fait autre chose que tout ce qu'on peut en dire. Pourtant il ne désespère pas d'y «accéder» à condition de ne pas biaiser avec la seule formulation à laquelle il n'a jamais renoncé, il l'a assez seriné: «Le réel, c'est l'impossible.» Et, pour commencer, l'impossible à définir. Il n'est donc pas sûr que <<l'impossible» puisse être considéré comme une définition du réel. N'est-ce pas plutôt une mise en garde charitable (pas la peine de vous énerver, vous ne l'attraperez pas!) ou plus généreusement, l'indication d'une balise qui signale sa présence? Quand c'est l'impossible, le réel n'est pas loin.

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Che vuoi? n° 14 Mais comment manier un concept (si c'est un concept) qui ne pourrait pas avoir de définition? Le problème n'a pas dû échapper à Lacan, qui a proposé, in fine, d'en parler plutôt comme une dit-mension de l'expérience analytique - une dit-mens ion dont il ira jusqu'à évoquer l'aspect quasi mythique (ce qui ne va pas sans l'inquiéter). Le réel partagerait cet honneur avec le mythe fondateur de la Psychanalyse, l'inconscient freudien... sauf que le réel n'aurait à voir qu'avec cette part de l'inconscient à laquelle le sujet n'a jamais accès, d'en être pourtant lui-même constitué. S'il se trouvait un seul lecteur qui ne soit pas au parfum, c'est fait! Le statut du réel est si instable qu'à prétendre en saisir le sens on peut friser l'angoisse ou le désespoir. Est-ce donc à la rencontre de telles épreuves que Lacan nous aurait convié? Je ne les évoque que pour aussitôt ajouter qu'il n'a pas négligé de nous proposer la voie de nous les économiser, en acceptant de renoncer à comprendre, au profit de l'écoute (là, c'est sûr, l'expérience du travail sur la théorie rejoint l'expérience clinique). Ce déplacement de la compréhension vers l'écoute offre peut-être la clef d'une lecture possible de la phrase de Lacan mise en exergue à notre parcours: «Le réel, rien que d'introduire ce terme, on se demande ce qu'on dit.» La tentation est forte de s'en tenir à n'interroger que Lacan luimême; que dit-il quand il introduit ce terme? Impossible de ne pas le faire, mais pas sans remarquer d'abord ce «on» que souligne Lacan, en le répétant (on se demande, on dit). Ne renvoie-t-il pas aussi à l'usage du mot, avant, pendant et tout aussi bien après qu'il l'ait introduit dans le champ du discours analytique? Parce que, n'en doutons pas, le substantif «le réel» et l'adjectif «réel» continueront à s'employer encore longtemps, si ce n'est toujours, au sens usuel des dictionnaires qu'il m'a donc semblé tout particulièrement justifié d'aller questionner. Mais qu'attendre des dictionnaires? Ils récoltent la rumeur et prétendent contribuer à la valider. Seulement, parfois le mot résiste, ou plutôt échappe à la définition et les dictionnaires ne nous renvoient qu'à nos approximations. Pourquoi l'usage qu'a fait Lacan du mot réel a-t-il rencontré un tel succès? Sur ce point, ma lecture des dictionnaires a définitivement répondu à la question, non pas que des «dires» de Lacan lèvent les approximations (ils sont même capables d'en susciter bien d'autres) mais ils contribuent à en donner la raison. Tant que le réel n'est pas articulé aux deux autres dit-mension que sont l'imaginaire et le symbolique, le repérage de ce que l'on dit, quand on prononce le mot «réel», restera approximatif. C'est déjà ce que Lacan entrevoit à l'occasion d'une des premières occurrences où le terme de réel apparaît dans son discours.

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Le réel: un mot dont Lacan force le destin

Il me paraît de bonne méthode de nous arrêter à ce moment de son parcours et donc à sa lecture du rêve de Freud, L'injectionfaite à Irma. C'est, en effet, seulement à partir de ce moment où Lacan force le destin du mot réel, que la lecture après-coup des dictionnaires peut éventuellement devenir fructueuse.
Les réactions de Lacan au rêve de Freud s'inscrivent (et peuvent donc se lire) dans son séminaire sur le moi de 1954-55. Il en est à vouloir construire la démonstration du décentrement du sujet par rapport au moi. Il cherche à prendre appui sur Freud pour ramener le moi à sa dimension imaginaire. Il commente ainsi le début du rêve, que chacun a en mémoire: «Nous sommes là à un premier niveau où le dialogue [le dialogue en rêve de Freud avec sa patiente] reste asservi aux conditions de la relation réelle [ici Lacan emploie encore le mot dans son sens le plus banal], en tant qu'elle est elle-même entièrement engluée dans les conditions imaginaires qui la limitent.» Lacan nous donne bien à entendre que Freud se débat, comme quiconque, avec ce qu'il imagine être ses relations avec son entourage, sans en apprendre plus qu'il ne savait déjà: il aimerait bien «être déchargé de sa responsabilité dans l'échec du traitement d'Irma». Il s'ensuit la question que tant de lecteurs de Freud se sont déjà posés et que Lacan lui-même va affronter mais pour en faire quelque chose qui n'avait pas été fait avant lui: «Pourquoi Freud donne-t-il une telle importance à ce rêve?»... «Comment se fait-il que Freud, qui développera plus loin la fonction du désir inconscient, se contente ici, pour le premier pas de sa démonstration de présenter un rêve entièrement expliqué par la satisfaction d'un désir qu'on ne peut pas appeler autrement que préconscient», et même, ajoute Lacan, «tout à fait conscient»? Mais ce constat en forme de question se heurte à un autre: Freud éprouve une grande fierté «à analyser ce rêve et à lui donner pour toujours le statut de rêve inaugural». Lacan, prenant le contre-pied de ceux qui voudraient analyser la bévue de Freud en terme moïque, soutient qu'il faut tenir compte de l'importance que Freud accorde à son rêve - importance «d'autant plus significative», dit-il, «qu'elle nous paraît paradoxale». «Au premier abord, on pourrait dire que le pas décisif n'est pas fait», mais, insiste-t-il, «s'il a le sentiment de l'avoir fait, c'est qu'il l'a fait.» Question pour question, pourquoi accorder tant d'importance à celle que Lacan affronte après d'autres et redéploie avec tant de vigueur? N'est-ce pas parce que, prenant Freud au mot, il va permettre à son déchiffrage du rêve d'aboutir à une découverte dans le champ de la théorie? Quel est donc le désir, au-delà de ce qu'en dit Freud, qu'exprime son rêve? Lacan explore le texte en s'accrochant au mot à mot du rêve 15

Che vuoi? n° 14

et des associations du rêveur. Il va finir, au terme de deux séances de son séminaire, par en «décoller» avec cette même exaltation dans la découverte qu'on devine chez Freud mais que lui, Lacan, va entreprendre de libérer. Lacan prête sa voix à Freud; il le fait parler ainsi: «Je suis celui qui veut être pardonné d'avoir osé commencer à guérir ces malades... je suis celui qui veut être pardonné de cela. Je suis celui qui veut n'en être pas coupable, car c'est toujours être coupable que de transgresser une limite jusque-là imposée à l'activité humaine... Je ne suis là que le représentant de ce vaste mouvement qui est à la recherche de la vérité où, moi, je m'efface... J'ai voulu être, moi, le créateur, je ne suis pas le créateur. Le créateur est plus grand que moi. C'est mon inconscient, c'est cette parole qui parle en moi, au-delà de moi»... Difficile de ne pas être saisi par cette prosopopée où Lacan s'identifie à Freud - à Freud se défaisant de son identification moïque au créateur pour laisser la place à la parole qui parle en lui, comme en chacun, qui vient de nommer (à travers Freud) le symbolique, et qui est en train de nommer (à travers Lacan) le réel. Autrement dit, Lacan s'attribue indirectement un rôle de porte-voix dans la paternité du réel, car c'est sur ce mode qu'il accorde à Freud la paternité du symbolique. Quant à l'imaginaire, il est à tout le monde... «Dans le rêve de l'injection faite à Irma», nous dit Lacan, «c'est au moment où le monde du rêveur est plongé dans le chaos imaginaire le plus grand que le discours entre en jeu, le discours indépendamment de son sens... une voix qui n'est plus la voix de personne fait surgir la formule de la triméthylamine, comme le dernier mot de ce dont il s'agit, le mot de tout. Et ce mot ne veut rien dire si ce n'est qu'il est un mot.» Le surgissement du mot, porteur de la dimension du symbolique, n'est possible, nous explique-t-il, que parce que le sujet s'est trouvé désenglué de l'imaginaire qui le limite... Et cela ne s'est pas fait par l'opération du Saint Esprit! C'est là, si j'ose dire, que le réel entre en scène, dans un passage du texte de Lacan où d'ailleurs il n'est même pas encore nommé, juste localisé: «Ayant obtenu que la patiente ouvre la bouche, ce que Freud voit au fond, ces cornets du nez recouverts d'une membrane blanchâtre, c'est un spectacle affreux... tout se mêle et s'associe dans cette image, de la bouche à l'organe sexuel féminin, en passant par le nez... Il y a là une horrible découverte, celle de la chair qu'on ne voit jamais, le fond des choses... La chair dont tout sort, la chair en tant qu'elle est souffrante... informe... quelque chose qui provoque l'angoisse. Vision d'angoisse.» Tout au long de son commentaire du rêve de Freud, Lacan ne va pas cesser de revenir à cette vision d'angoisse qu'il qualifie successivement de «révélation d'apocalypse», d' «image horrifique», de «tête
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Le réel: un mot dont Lacan force le destin de Méduse» et pour finir, bien sûr, d'«innommable». Comment ne pas penser que Lacan a fait l'acquisition du tableau de Courbet, L'origine du monde? Il faut un acte créateur pour protéger de la vision d'angoisse. Celui de Lacan sera de nommer le réel. L'image, dit-il, «résume ce que nous pouvons appeler la révélation du réel dans ce qu'il a de moins pénétrable [il restera toujours fidèle à cette métaphore de l'impénétrable], du réel sans aucune médiation possible, du réel dernier, l'objet essentiel qui n'est plus objet, mais ce quelque chose devant quoi tous les mots s'arrêtent et toutes les catégories échouent, l'objet d'angoisse par excellence». Emporté par son élan, Lacan parle de l'échec des mots; c'est pourtant bien dans ces pages mémorables que s'esquisse le nouage du réel à l'imaginaire et au symbolique dont on peut espérer qu'il tienne en respect la «vision d 'angoisse» . Avant d'explorer le destin de ce mot, il n'est peut-être pas inutile de revenir au texte même du récit du rêve retranscrit par Freud: «Elle ouvre bien la bouche et je constate une grande tache blanche, et, d'autre part, j'aperçois d'extraordinaires formations contournées qui ont l'apparence des cornets du nez, et, sur elles, de larges escarres blanc grisâtre.» Bon! ce n'est pas appétissant! mais de là à parler de vision d'apocalypse, il y a un pas dont il est difficile de ne pas penser que c'est celui de Lacan. La question pourrait paraître se poser de savoir si, en la circonstance, il invente le réel (au sens étymologique de la découverte d'un trésor déjà là, mais caché) ou s'il «l'injecte», l'introduit dans le texte de Freud, en transgressant la limite que Freud note comme étant la sienne: «J'ai», dit-il, «le sentiment que l'analyse de ce fragment n'est pas poussée assez loin pour qu'on en comprenne toute la signification secrète.» Cette réflexion de Freud se situe dans une note en bas de page. Elle est suivie d'une autre qui ne va pas dans le même sens, puisqu'après avoir parlé d'analyse incomplète, il va maintenant parler d'analyse impossible. «Il y a», dit-il, «dans tout rêve, de l'inexpliqué; il participe de l'inconnaissable.» Il s'agit là de la traduction française; elle édulcore sérieusement le texte allemand, retraduit ainsi par Marcel Ritter: «Tout rêve a au moins un endroit où il est insondable, analogue à un ombilic où il est relié avec le non-reconnu.» Lacan a approuvé la traduction proposée d'Unerkannte par non-reconnu (au lieu d'inconnu). Il rapproche ce non-reconnu de l'Urverdriingt, le refoulé primordial auquel le sujet ne peut avoir accès. Il remarque que le préfixe allemand un (de Unerkannte) désigne la limite, l'impossibilité. Le non-reconnu devient donc, selon lui, l'impossible à reconnaître. Alors, si l'impossible est bien ce qui caractérise le réel, peut-on aller jusqu'à faire du réel (mot lacanien) un équivalent du refoulé primordial (concept freudien)? Dans sa réponse à Marcel Ritter, 17

Che vuoi? n° 14 pendant le congrès de Strasbourg, en 1975, Lacan, semble-t-il, ne va pas jusque-là. Le pourrait-il d'ailleurs? Son propre discours théorique croise celui de Freud mais ne le recouvre pas (au sens où Lacan ne redit pas d'une autre manière ce que Freud a déjà dit). Paradoxalement, là où Freud s'oriente vers les spéculations métapsychologiques, Lacan (qui passe pourtant pour être si ésotérique et philosophique) veut ne jamais sortir du champ de l'expérience dont le réel est une des dit-mension. Le réel, en tant que dit-mension de l'expérience, est donc forcément dans le texte de Freud, comme dans tout texte; mais il n'y est que sous une forme que Lacan a magistralement repérée en énonçant que «ça ne cesse pas de ne pas s'écrire», sauf peut-être en de rares endroits où la trame du texte se défait, comme dans cette infime petite note de Freud à laquelle il faut prêter beaucoup d'attention pour repérer le hiatus entre les deux phrases qui s'y suivent. Freud avait dû en avoir l'intuition puisqu'il avait mis entre elles un tiret, supprimé dans l'édition française... Même pas un mot, un tiret, l'équivalent d'un silence où la trame du texte se défait d'une manière presque inaudible. Freud dira - au point où il en est quand il rédige le petit paragraphe du chapitre VII de la Traumdeutung où il revient à la question de l'ombilic du rêve - que le rêveur s'approche de cet ombilic, seulement quand ses associations ne le mènent plus à rien. Tout travail d'interprétation supplémentaire devient impossible. C'est un point limite où l'inconscient se ferme; mais Freud souligne que c'est aussi le point d'où le désir du rêveur prend son élan. Il en surgit, dit-il, comme un champignon de son mycélium et Freud redit que c'est l'endroit où le rêve est le plus près du non-reconnu. L'expression allemande, utilisée par Freud, dit textuellement que le rêve est «assis dessus». Le rêve permet donc de localiser ce que Lacan appellera le réel, en même temps que, «assis dessus», il en ferme l'accès. Après cela, la question de savoir, à propos de la vision d'angoisse, si Lacan trouve le réel chez Freud ou s'il l'introduit en force, est assez vaine puisque c'est, sans doute, plutôt les deux ou trois lignes que Freud consacre à l'ombilic du rêve qui localise le vrai mycélium d'où s'est élancé le désir de Lacan de nommer le réel... et du coup de forcer le destin d'un mot que, comme Freud l'a fait avant lui, il va prendre dans la langue la plus commune - un mot de tous les jours qu'on utilise sans trop savoir ce qu'on dit. Le dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg nous apprend que réel vient du latin res qui veut dire chose. Du bas latin realis, on est passé à l'ancien français avec un adjectif qui pouvait aussi bien s'écrire réel ou real. «Réalité» était donc le substantif correspondant à 18

Le réel: un mot dont Lacan force le destin l'adjectif réel ou real. Il n'est pas possible de repérer à quel moment le substantif «le réel» est apparu; il semble, en tout cas, n'avoir pas été différencié par l'usage. Réel n'a produit qu'un rejeton: l'adverbe réellement. Réalité a engendré beaucoup d'autres mots - à commencer par le verbe réaliser qui a une naissance datée, quasi au mois près, juste avant ou au moment de la banqueroute de Law, au XVIIIe siècle. Des centaines de personnes s'étaient mises à spéculer sur le papier monnaie dont la valeur augmentait chaque jour. Certains se sont arrêtés à temps, juste à temps, en changeant leur papier contre des pièces sonnantes et trébuchantes. On a dit d'eux qu'ils «réalisaient» leur avoir qui, de fictif devenait réel. Les autres n'ont plus eu que du vent et leurs yeux pour pleurer. A partir de là, l'ensemble de la nébuleuse «réalité» (qui comprend: se réaliser, réalisable, réalisme, etc. ) s'est trouvée doublement marquée par l'idéologie capitaliste et par la philosophie positiviste. C'est peut-être ce marquage de la «réalité» qui a libéré par avance la voie possible d'un autre destin au mot réel. Avait-il été entrevu par un Bossuet par exemple? Extrait de Sermon: «Reconnaissez ici le monde; reconnaissez ses maux toujours plus réels que ses biens.» Pour lui, c'est sûr, les avoirs terrestres n'étaient pas plus réels que la douleur de leur perte! La Bruyere était de la même trempe: «Il y a un pays où les joies sont visibles mais fausses et les chagrins cachés, mais réels.» Dans l'usage qui se fixe pour longtemps, au XVIIe siècle, le mot réel se définit ainsi: ce qui existe effectivement, véritablement; mais reste la question non résolue: à quoi attribuer ces qualités d'existence «véritables» et «effectives»? Est effectif ce qui produit des effets; Lacan pourra s'accrocher à ce sens du mot réel. Nous venons de voir, via l'ombilic du rêve, que le réel n'est pas sans rapport avec ce qui peut déclencher le désir au-delà de l'angoisse. En attendant, comme le dit Massillon, autre grand sermonneur du XVIIe siècle: «De tous les rôles pompeux que les hommes ont joué devant nous, il ne leur reste, à la fin, que le regret de ne se trouver réellement que ce qu'ils sont.» Le réel: des maux, des mots et, à la fin, un petit tas d'os! Heureusement, ont semblé penser les humains, si, comme le soutient Rousseau, le monde réel a des bornes, le monde imaginaire, lui, est infini. Et Lamartine le redit: «Le réel est étroit, le possible est immense.» A partir de là, ne restait plus qu'à qualifier de réelles toutes les formes d'imaginaire possibles! Voilà la saga que m'ont racontée messieurs Littré, Larousse, Lalande et Robert: le réel se débat avec l'imaginaire, le fictif, le possible, l'idéal; il se veut actuel, concret, authentique, indubitable, palpable, positif, tangible et, pour faire bon poids, visible. L'ineffable 19

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