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Renoir contre son temps

De
165 pages
Renoir pensait que la vocation de l’art était de refléter, humblement, la belle irrégularité de la nature. L’art ne pouvait atteindre cet objectif qu’en restant fidèle à la tradition : avant de prétendre au génie, l’artiste doit apprendre son métier et devenir un bon artisan. Jusque dans les années 1880, ces positions ne l’empêchaient pas d’être classé parmi les progressistes, en art comme en politique. Mais, constatant l’essor de la grande industrie et la disparition des métiers traditionnels, l’individualisme assumé des jeunes artistes et leur renoncement à toute forme de transcendance, Renoir finit par tourner le dos à la modernité.
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Renoir contre son temps

Erreur ! Argument de commutateur inconnu.

Renoir contre son temps
Renoir contre son temps
Erreur ! Argument de commutateur inconnu.

Auguste Renoir
Auguste Renoir
Renoir contre son temps

Collection Le Manuscrit/Books





Éditions Le Manuscrit
Paris
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Renoir contre son temps
JADIS & NAGUÈRE

La collection Jadis & Naguère a pour objet de
faire revivre des textes oubliés ou méconnus qui
s’inscrivent dans une actualité forte traitée dans
les pages du magazine Books.


Déjà paru dans la même collection :

Études critiques sur le feuilleton roman, Alfred
Nettement, 2009
Napoléon Apocryphe, Louis Geoffroy, 2009
















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Auguste Renoir

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Auguste Renoir

























© Éditions Le Manuscrit/manuscrit.com, 2009
© Couverture : Renoir 1841-1919, Pierre-Auguste,
Limoges, libre de droits
© Books – Jadis & Naguère


ISBN : 978-2-304-03032-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304030327 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03033-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304030334 (livre numérique)
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Renoir contre son temps
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Auguste Renoir
PREFACE
Le plaisir au travail, la diversité de la nature,
la supériorité d’un savoir-faire accompli :
Renoir resta profondément attaché à ces valeurs
toute sa vie. Dans les années 1860 et 1870 ;
quand il était jeune homme (Renoir
naquit en 1841), ces engagements coexistaient
harmonieusement avec un engagement non
moins profond envers la vie moderne. Renoir
gagna d’abord sa réputation en tant que peintre,
représentant des scènes de loisirs, dans la ville et
ses faubourgs.
Le Paris transformé par Haussman lui
inspirait du dégoût à bien des égards, mais pas
les structures de fer et de verre des Halles
centrales, qu’il portait aux nues en ces termes :
« les seuls bâtiments ayant un caractère
vraiment original et une allure appropriée à leur
11
Renoir contre son temps
destination ». En politique également, Renoir
était un partisan du progrès. Venant lui-même
d’un milieu d’artisans, c’était un ami du peuple,
qui saluait les Communards comme de « braves
gens, pleins de bonnes intentions », et louait
Léon Gambetta, la figure emblématique du
républicanisme de la moitié du siècle, comme
« l’homme le plus simple et le plus courtois que
j’aie jamais rencontré ». L’artiste avait fait la
connaissance de Gambetta en fréquentant le
salon de la famille Charpentier, dont il était un
habitué. Georges Charpentier était lui-même un
républicain convaincu. Il était également
l’éditeur de Zola, et le directeur d’une revue au
titre éloquent, La Vie moderne.
Dans les années 1880, cependant, les
relations de Renoir avec la modernité
commencèrent à se dégrader. Le monde était
entré dans une période de dépression
économique. La chute des prix diminuait la
rentabilité de l’économie agricole et exerçait une
pression sur les affaires dans les villes (sur les
milieux d’affaires urbains) pour renforcer
l’économie. À Paris, les métiers artisanaux
avaient fleuri pendant l’explosion économique
de la fête impériale, mais l’artisanat se trouvait
maintenant menacé par les détaillants de biens
produits en série à bas prix, et les observateurs
commencèrent à parler d’une crise des métiers.
Dans les campagnes, la tendance des prix à la
baisse provoqua une première vague
12
Auguste Renoir
d’émigration rurale, qui serait connue plus tard
sous le nom d’exode rural.
Renoir, qui appréciait le travail bien fait, la
camaraderie des ateliers, et l’irrégularité toujours
réinventée de la nature, était consterné par le
nouvel âge du machinisme qu’il voyait poindre.
Il n’hésitait pas à exprimer sa répugnance
envers lui, envers sa façon de se tailler des
chemins à coups de dents, et envers les
nouveaux caractères qui le peuplaient. Il
exécrait les « professeurs », les inventeurs de « la
régularité au compas moderne », et n’avait pas
plus de goût pour les syndicalistes et les
anarchistes – « tous vos sacrés socialistes »,
comme il le dit au marchand de tableaux
Ambroise Vollard – qui semblaient plus
préoccupés par de mesquines augmentations de
salaire que par le bien-être spirituel du
travailleur. Quant aux femmes, Renoir avait une
idée bien arrêtée de la place qui leur convenait.
La nature les avait créées pour le rôle de mère
et d’épouse. Il reconnaissait avoir un amour
particulier pour les chanteuses et les danseuses.
La grâce, après tout, était l’apanage de la
féminité. C’est quand les femmes voulurent
sortir du moule qui leur avait été assigné que
Renoir se mit à s’irriter. Interrogé sur ce qu’il
pensait du féminisme en 1888, il répondit par
1une charge contre les femmes en bas-bleus .

1. Surnom méprisant donné aux femmes éduquées et
intellectuelles. Flaubert (Dictionnaire des idées reçues) : « Bas-
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Renoir contre son temps
« Je considère comme monstres les femmes
littéraires, avocates et politiques, Georges Sand,
2Madame Adam et autres raseuses, qui ne sont
que des veaux à cinq pattes ». Comme il le dit à
son fils Jean : « C’est quand elles ne savent pas
lire que je préfère les femmes ». Les Juifs
également finirent par poser problème à Renoir.
Dans sa jeunesse, il avait à plusieurs occasions
peint des modèles juifs, notamment un trio de
portraits des riches Cahen d’Anvers. Mais en
1882, Renoir cessa toutes relations avec la
famille, se plaignant de leur avarice. Comme il
l’expliqua à un ami : « Décidément, je lâche les
juifs ». Peu de temps après, il écrivit une lettre
au marchand de tableaux Paul Durand-Ruel,
pour justifier son refus de prendre part à
l’exposition collective des impressionnistes
cette année-là :
« Exposer avec Pissarro, Gauguin et Guillaumin,
c’est un peu comme si j’exposais avec une sociale
quelconque… Le public n’aime pas ce qui sent la
politique, et je ne veux pas, moi, à mon âge, être

bleu » : terme de mépris pour désigner toute femme qui
s’intéresse aux choses intellectuelles.
2. Madame Juliette Adam, 1836-1936, écrivaine, polémiste et
femme d’influence dont le salon est à cette époque un des
cercles républicains les plus en vue, et réunit Léon Gambetta,
Louis Blanc, Georges Clemenceau, Gustave Flaubert, Victor
Hugo, Guy de Maupassant…
14
Auguste Renoir
révolutionnaire. Rester avec l’Israélite Pissarro, c’est la
3Révolution. »
C’est dans ce contexte que Renoir rejoignit
les débats qui avaient alors cours sur le statut
des arts décoratifs. L’effondrement dans le
secteur de l’artisanat rallumait la crainte que la
France ne perde sa position mondialement
dominante dans le domaine de la production de
biens de qualité. Renoir parla en faveur de
l’artisan aux abois, assiégé par un machinisme
au cœur froid. Et à mesure que l’engagement de
Renoir envers l’esthétique de l’artisan se
renforçait, sa propre pratique de la peinture
commença d’évoluer de concert. Les scènes
urbaines de la vie de loisirs qui avaient été le
point fort de Renoir figuraient de moins en
moins souvent dans son répertoire de sujets,
dans lequel on trouvait un nombre grandissant
de nus massifs, de facture classiciste.
Le sentiment de Renoir d’avoir de plus en
plus à se plaindre, dans les domaines
esthétiques et culturels, trouva en temps voulu
une expression en politique. Au moment de
l’Affaire Dreyfus, le peintre se rangea dans le
camp des Anti-Dreyfusards. Il cessa de recevoir
Camille Pissarro, qui avait été un ami et un
collaborateur aux temps dans les années de
jeunesse impressionnistes. Ils n’étaient plus ni

3. Lettre de Renoir à Charles Deudon, 19 février 1882, cité
dans Les Impressionnistes et la Politiques, Philip Nord, pp.137-
138.

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Renoir contre son temps
amis ni collaborateurs, maintenant que Pissarro,
le Juif, avait pris parti pour Dreyfus. Et de fait,
Renoir avait des choses blessantes à dire sur la
famille Pissarro toute entière. Ils appartenaient
à « cette race juive », une tribu « tenace » de
cosmopolites et de réfractaires. Mais
qu’attendre d’autre de la part des Juifs, dit
Renoir à un jeune ami :
« Ils viennent en France gagner de l’argent et puis si
on se bat, ils vont se cacher derrière un arbre… Il y en a
beaucoup dans l’armée parce que le juif aime à se
promener avec des brandebourgs. Du moment qu’on les
chasse de tous les pays il y a une raison pour cela et on
ne devrait pas les laisser prendre une telle place en
4France. »

Dans les années 1860 et 1870, Renoir avait
été fidèle à un double engagement : au travail
bien fait, au savoir-faire artisanal et à la nature
d’une part, à la vie moderne d’autre part. Mais à
mesure que la fin de siècle s’approchait, il finit
par sentir que ces deux engagements ne
s’accordaient plus. Confronté à ce qui
apparaissait maintenant comme un choix sans
alternative, il décida de se ranger aux côtés de
l’idéal artisanal, se détournant ainsi de la
modernité, se détournant ainsi d’un

4. Lettre à Julie Manet, 15 janvier 1898, citée dans Les
Impressionnistes et la politique, Philip Nord, Taillandier, p.154.

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