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RENTRONS, IL SE FAIT TARD

De
444 pages
La passion du dessin, découvert à l'âge de dix ans à Bordeaux, sa ville natale, décide de la vocation du jeune Xavier Arsène-Henry : il sera architecte. Dès lors il poursuivra dans cette voie qu'il saura parcourir jusqu'au succès. Architecte en chef, il créera (A Reims, Nimes, Bordeaux…) de nombreux quartiers, sera enseignant, et sa société sera à l'origine de nombreuses innovations techniques.
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RENTRONS,

IL SE FAIT TARD...

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Xavier

ARSÈNE-HENRY

RENTRONS,

IL SE FAIT TARD...

le long chemin d'un architecte 1919
Préface

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1998

de JACQUES CHABAN-DELMAS

L 'HARMA TT AN

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Du même auteur :
Notre Ville Marne éditeur 1969

Tous droits de traduction, reproduction et adaptation même partielles,
réservés pour tous pays. Une copie ou reproduction par quelque procédé que

ce soit, photographique, microfilm, bande magnétique, disque ou autre constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du Il mars 1957 sur la protection des droits des auteurs. 1999 ISBN: 2-7384-7879-4 @ L'Harmattan,

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À Frédérique, inlassable compagne de mon cheminement

Préface

En entrant dans la salle des fêtes de Saint-Augustin, ce matin du mois d'Octobre 1966, pour présider le jury du concours international d'aménagement du quartier du Lac à Bordeaux, j'éprouvais trois impressions concordantes et complémentaires: la densité des projets exposés par les meilleurs urbanistes et architectes internationaux; l'importance de l'enjeu pour ma Ville (aménager deux mille hectares de marais, équipement du tiers de la superficie de Bordeaux, terrains en contrebas des plus hautes eaux de la Garonne proche, ainsi soumis à des inondations catastrophiques), et le risque d'un échec retentissant dans le contexte, bouleversant les traditions, les mentalités et les idées reçues telles que celles qu'aurait provoquées l'annonce de la construction du Jardin des Tuileries dans le Sahara. Ma conclusion spontanée fut qu'il fallait un sacré bonhomme pour relever ce défi. Cet homme, aujourd'hui, nous présente dans son cheminement, une conception, une morale urbaine et des valeurs qui lui ont permis d'emporter, haut la main, le concours de ce nouveau quartier, préfigurant le Bordeaux du XXI ème siècle. Il est rare d'être prophète en son pays, Xavier Arsène-Henry le fut il y a trente ans. Je pressens que des sentiments identiques aux miens en ce matin d'octobre, ont été les mêmes que ceux ressentis par les responsables des grandes opérations d'urbanisme dans d'autres grandes villes de France, à une époque où notre pays, vingt ans après la fin de la guerre, marqué par l'effondrement des structures archaïques se posait le problème de sa rénovation et de son avenir. L'intervention de concepteurs modernes, imaginatifs et conquérants, tel Xavier Arsène-Henry, donnait ses chances à la France

renaissanted'envisager son destin avec confianceet détermination.
Pour sa part, Bordeaux avait l'opportunité de réunir en cette période, époque des premiers plans quinquennaux d'aménagement, des idées novatrices, des hommes de qualité et des trames urbaines à rénover. La création doit répondre aux conditions du moment et ne pas simplement reproduire le passé, la création doit également répondre aux exigences de l'évolution afin d'éviter des structures figées, il faut admettre le caractère éphémère des œuvres qui ne témoignent pas du

génie humain. Tel était le nouveau langage. L'enthousiasme, la passion et l'espérance apparaissent en toile de fond dans l'ouvrage présenté par Xavier Arsène-Henry. La reconstruction, la rénovation, une nouvelle manière de vivre dans un cadre appelé à rassembler, à court terme, quatre-vingts pour cent de la population dans les villes, sont les objectifs offerts à ces hommes d'une ère nouvelle: aménageurs, urbanistes, architectes qui ont 'la responsabilité de modifier le comportement de ceux pour lesquels ils travaillent par l'environnement qu'ils créent'. L'action de cette sorte d'hommes va de l'idéologie abstraite exprimée en principes, à la réalisation concrète, dans tous les domaines de l'aménagement de l'espace, en appréhendant nature, rites et lieux où les hommes vivent, travaillent, prennent leurs loisirs, forgent leur savoir et leur culture. De tels hommes ne peuvent rester à l'écart des responsabilités et des instances dirigeantes. C'est donc logiquement que Xavier ArsèneHenry prend sa place dans les nouvelles instances pour y appliquer ses idées: intervention de l'architecte-urbaniste sur l'évolution du comportement du citoyen dans sa ville et intégration des lieux d'emploi dans la cité. Des personnalités aussi affirmées que Claudius-Petit, Pierre Sudreau, Edgard Pisani ou Émile Biasini mettent à profit ses nouvelles conceptions pour lancer de grandes opérations telles que les zones à urbaniser en priorité, la Défense et l'aménagement de la Côte Aquitaine. Cette évolution de plus de vingt ans va conduire à la conception et la réalisation de grands projets à l'échelle de villes métropoles, tels que le nouveau quartier de Nîmes-Ouest, Montereau-Surville et le quartier du Lac à Bordeaux auxquels Xavier Arsène-Henry participe. Faut-il encore citer son intervention dans des opérations comme la canalisation de la Moselle et ses barrages, les ouvrages d'art autoroutiers de l'A 10 et la zone portuaire du Verdon? 'La Ville dans la Nature' et 'La Nature dans la Ville' sont les deux lignes de force du projet de Bordeaux-Lac. Xavier Arsène-Henry, grand prix de Rome, devient ainsi le messager de ces théories en Europe, dans des conférences, des articles, des écrits et lance des idées nouvelles sur le logement "adaptable et évolutif", et sur la sauvegarde du patrimoine tels les entrepôts Lainé à Bordeaux, l'entourage de la Cathédrale d'Orléans, le quartier de l'Houmeau à Angoulême. Refusant la spécialisation, il a une activité diversifiée dans de nombreux projets: châteaux d'eau, églises, usines, centres commerciaux, bureaux, logements... II

Il présente le cheminement de son œuvre dans ce livre, sensible à la valeur et la qualité de l'espace. Lorsqu'il s'élève contre l'extension anarchique et non maîtrisée des agglomérations, on ne peut qu'approuver ses conceptions dans la recherche de la qualité de la vie. Xavier Arsène-Henry préconise 'la reconstruction de la ville sur la ville' afin de libérer des espaces déjà urbanisés et exploiter les équipements existants. Un seul terme résume la personnalité et les conceptions de Xavier Arsène-Henry, c'est celui d'universel. Homme de recherche, d'imagination, de talent, de création et de réalisation, tel nous apparaît l'auteur de ce livre, pour un Monde meilleur.
Le 30 septembre 1997 Jacques CHABAN-DELMAS

TII

Le dessin de ma maison

Rivière, septembre 1997 - Les matinées sont fraîches. Le premier vol en V de grues est passé. Les tilleuls de l'allée perdent leurs feuilles marron et jaune sur l'herbe. Cela sent l'hiver. Avant de rentrer à Paris, dans la dernière après-midi ensoleillée, je me suis installé avec mon tréteau et mon tabouret dans la prairie pour dessiner, pleine page cette vieille, grande maison dont les murs sont couverts de vigne vierge au feuillage rouge comme chaque automne. Les deux échauguettes du pignon nord, avec leurs mâchicoulis, côté de défense d'où attaquaient les bandes de pillards venant du vallon au temps du Prince Noir, émergent sous l'avancée du toit. Je dessinerai soigneusement, tous les détails des fenêtres, des appuis, des pierres d'angle, de la porte d'entrée dont le cintre sculpté par mon frère Luc représente un petit génie de la musique. Aucun détail ne m'échappera, mais mon esprit divague comme chaque fois que je suis devant un sujet, crayon en main et j'ai commencé à tracer de grands traits pour prendre possession de la feuille blanche. Tout au long de ces pages, je vous raconte, pendant que je dessine ma maison, le long chemin tracé toute ma vie avec passion, pour inviter ceux que j'ai rencontrés et aimés, à participer à la construction d'un Monde nouveau, toujours en évolution. C'est là, dans cette maison que j'ai rassemblé toute mon enfance et tout l'attachement que j'ai pour cette région de Dordogne, où mon grand-père, Saint Charles Arsène-Henry, avait une grande propriété: 'Le Chambon', au bord de la rivière l'Isle. Il succédait en maître, tel son beau-père, à Marc Montagut, ancien maître de forge qui fabriquait des clous à Exideuil et giflait le général Bugeaud juché sur une estrade lors d'une campagne électorale de sénatoriales, car il était contre l'intervention de l'armée en Algérie. On était radical-socialiste dans la famille.

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1919 -

1925

Six années d'enfance - On m'appelle Bob. Je suis né le 10 mai 1919 rue de l'Église Saint Seurin à Bordeaux, dans une petite échoppe bien bordelaise avec un grand jardin. Mon père, Marc Arsène-Henry, était encore mobilisé. Il est arrivé pour mon baptême. Mon grand-père maternel, Paul Lafargue de Grangeneuve, a mis une goutte de vin sur mes lèvres et son fusil en long dans mon berceau. C'était la tradition. Mon père, avant de s'engager, préparait Polytechnique. Marié avec enfants, il n'a pas repris les bancs de classe et s'est inscrit à l'École Supérieure de Mécanique et d'Aéronautique de Paris pour gagner plus vite sa vie. Mes parents habitaient rue de l'Université à l'entresol de l'appartement de mon grand-père paternel qui recevait beaucoup d'artistes et organisait des concerts dans ses salons. Ma grand-mère étant décédée lorsque mon père avait sept ans, c'est ma mère, jeune femme, qui recevait. Dès l'obtention de son Diplôme d'ingénieur, nous sommes partis pour Le Havre où mon père a été embauché aux chantiers AugustinNormand qui fabriquaient des sous-marins, premiers moteurs diesel récupérés comme modèles sur des sous-marins allemands coulés à l'armistice. J'étais un petit garçon costaud qui regardait les albums de Gédéon, illustrés par Benjamin Rabier. Meny, notre nurse anglaise, s'occupait des deux puis trois garçons, Xavier, Michel et Luc. J'ai un vague souvenir du Boulevard Maritime et des tempêtes. Ce que j'aimais était de descendre à fond la gomme en voiture à pédales sur les trottoirs du "Pain de Sucre" de Sainte Adresse et prendre les virages quitte à me retourner avec l'engin. On me mettait des pansements et je recommençais. J'étais coiffé à la 'Jeanne d'Arc' en costume marin. Ma mère, fière de son fils aîné, montrait mes yeux verts à ses amies. Suzanne Thiraut a fait de moi un portrait au pastel. Il est encore. J'ai l'air sérieux et, dit-on, volontaire. Mon frère Michel m'a appelé "Bob" parce que je faisais la bobine en descendant les talus du Jardin Public du "Pain du Sucre". Ce surnom m'est resté toute ma vie. 2

1926 statue de Nice-La Peyzie-Le

1927
bal du village.

Le Louvre - Premiers dessins - Vacances au Chambon - La baraque dans l'île - Annabella - La
À l'époque des grandes vacances, nous prenions le train en gare du Havre pour Périgueux. Au préalable, toute la famille faisait les malles. Trois énormes malles en osier où ma mère empilait avec soin le linge d'été, des sandales, des chemises et les devoirs de vacances. J'avais droit à une petite valise où je rangeais mes crayons et mes premières affaires de pêche. Nous faisions halte à Paris et prenions un fiacre qui nous conduisait de la gare chez mon grand-père, rue de l'Université. Découverte de ce vieil homme, la main droite raide, blessé pendant la Commune, à Partenay avec l'armée de la Loire, lisant dans un grand fauteuil Louis XIII sous le moulage de la Niké grecque, encadré de livres. Il m'impressionnait. Lors de notre dernier passage à Paris, mon père m'a emmené à pied au Louvre depuis la rue de l'Université. J'étais médusé par la Victoire de Samothrace, en haut du grand escalier. Je la trouvais belle sans savoir comment le dire. C'étaient de rares moments où je pensais remercier mon père de me faire découvrir ces belles choses. Il s'arrêtait et me disait: Regarde comme c'est beau!". Sans nul doute, ces visites m'ont donné le goût d'aller à des expositions, de regarder des livres, de découvrir la mythologie et j'étais ravi de retrouver les Dieux égyptiens et Jupiter dans les statues ou les gravures. Mon père ne faisait pas de commentaires. TIétait timide. Il tournait les pages de quelques grands livres et je découvrais qu'il y avait des artistes qui bâtissaient des temples, d'autres peignaient, d'autres sculptaient et tout cela allait ensemble et meublait mon univers. C'était plus intéressant que de savoir par cœur les noms des rois de France. Je copiais dans un carnet certaines statues. J'essayais de reproduire certains détails des gravures de Vernet: un bateau toutes voiles dehors dans la tempête, ou le château dans le fond du paysage du Chevalier et la mort de Dürer. Ainsi mon père m'a appris à regarder depuis que j'étais tout enfant. Il était certainement intrigué par ce goût que j'avais de dessiner les

objets qui m'entouraient. Je trouvais beau mon bol de petit-déjeuner posé sur la nappe blanche avec son ombre. Je représentais le chandelier sur la table ou ma main gauche tenant une balle. C'est lors d'un retour du musée du Louvre que nous sommes passés rue Bonaparte, devant la grille de l'École des Beaux-Arts. Mon père m'a expliqué que c'était là qu'on apprenait l'Architecture et les autres arts. Bien des années après il m'a rapporté que je lui avais dit, d'un air sérieux: "Un jour, c'est là que j'aimerais aller." En effet, j'y suis resté dix ans! J'ai gardé un souvenir émerveillé de ces petits séjours à Paris, des promenades le long des quais, des gens nouveaux que je découvrais, oncles, tantes, grands cousins plus âgés, pleins de dédain pour le petit môme effronté que j'étais. Après quelques jours nous prenions le train gare d'Orsay. Je trouvais bien beau ce grand hangar de ferraille, avec la fumée des locomotives et les porteurs avec leur chariot qui nous passaient les valises par les fenêtres du wagon. Nous étions couchés sur les banquettes. Je rêvais d'aller dans le couloir. Pour la première fois, j'ai vu l'aube. Les arbres défilaient le long de la voie comme des ombres et se détachaient sur un ciel mauve. Le petit garçon qui ne voyait que Sainte Adresse sans arbres, la plage de galets et la rue Marie Talbot, découvrait la campagne au lever du jour. TIy avait déjà des gens dans les champs. Arrivés à Périgueux, nous changions de train pour prendre la ligne secondaire de Ribérac avec des wagons en bois sans compartiments. Nous descendions à "La Cave", premier arrêt où nous attendait la charrette à bœufs. Grosse excitation pour aller chercher les malles en queue du train dans le wagon de marchandises..Par les chemins entre les vignes, nous allions au "Chambon", où la famille nous attendait. Nous faisions un détour pour aborder le parc de la maison par la grande allée car il n'était pas question de passer par le raccourci de la ferme. La famille se devait de pénétrer par le portail dans l'axe de l'entrée. Notre arrivée était un événement. Au passage, on nous faisait saluer le vieux chêne multi-centenaire, symbole de nos ancêtres et, à la cadence processionnaire des deux grands bœufs, nous longions la rivière par l'allée de tilleuls. Nous n'avions pas le droit d'approcher de la berge car nous ne savions pas nager. Pas question d'apprendre à nager. La seule eau digne de notre corps était l'eau du 'tub', versée par la vieille Meny, une fois par semaine dans la baignoire en zinc de la salle de bain du premier étage. L'eau était chauffée au bois, petites bûches découpées par Cyprien le jardinier. La chaudière aux parements 4

de cuivre était un objet fascinant qui soufflait et crachait de la vapeur comme une locomotive. Nous anivions toujours les premiers au Chambon. Ma mère était maîtresse de maison. Les pièces sentaient le renfenné et l'humidité, closes dix mois de l'année, avec les crues de printemps qui montaient le long de la terrasse. Tout était poussiéreux, sombre. Je trouvais cet intérieur laid et mystérieux. Les volets étaient toujours fermés le soir car il y avait de grosses chauve-souris. Le bruit du barrage berçait nos nuits et la vieille dame anglaise "Meny", après avoir veillé sur l'enfance de mon père, s'occupait avec tendresse des trois enfants, prédisait le temps quand elle entendait le sifflement du train de "la Cave", par vent de Sud-Ouest. Nous étions logés au deuxième étage, l'étage des "bonnes". Ma chambre donnait sur le moulin et la rivière. Combien de fois ai-je rêvé devant ce plan d'eau entouré de roseaux et d'arbres penchés? À notre étage il y avait une petite bibliothèque dont les murs étaient couverts de livres de jeunesse. C'est là que je subissais le martyre des devoirs de vacances, bonne solution pour les parents pour nous cloîtrer après le déjeuner pour ne pas avoir à nous surveiller. Je découvrais Jules Vernes et le Robinson Crusoë. Notre emploi du temps était réglé, ce que je trouvais détestable et je n'avais qu'une envie, disparaître, me faufiler par la porte de service et monter des aventures avec le fils de la ferme que je retrouvais dans le bois de bambous. Nous avions découvert, contre un mur, une canalisation en ciment dont un des joints suintait. L'idée nous est alors venue de percer avec un tournevis et à coups de marteau ce tuyau pour avoir de l'eau sous pression et façonner un port artificiel au milieu des pousses de bambous, domaine de nos soldats de plomb et de navires creusés dans des écorces de pin maritime. Cachés des heures durant, nous avons inventé des débarquements ou des assauts de villes en terre glaise. Pour arrêter l'hémorragie nous rebouchions le trou du tuyau avec un coin de bois en attendant de nouvelles aventures. Plus tard j'ai toujours aimé la présence de l'eau dans mes constructions. L'eau venait du moulin dans lequel l'arrière grand-père, Marc Montagut, avait installé un bélier acheté à l'exposition de 1900 à Paris. La spirale de bois que j'allais admirer réglait la manoeuvre tournante en projetant des jets d'eau tout au long de sa rotation. Pour moi, c'était une machine infernale géniale dont le bruit cadencé au petit matin me tenait éveillé. 5

Avant le déjeuner, au premier coup de cloche nous devions descendre dans la Grande Bibliothèque où trônait mon grand-père au milieu de ses invités. On nous avait déguisés en costume marin blanc, collerette blanche et souliers vernis. Déjà nous devions baiser la main des dames et nous incliner devant de vieux messieurs qui se moquaient pas mal des garnements que nous étions et continuaient leur conversation. C'est ainsi qu'un jour je me suis trouvé entre mon grand-père et Camille Barrère, tous deux ambassadeurs. TIfaisait beau, assis sur un banc du jardin, mon grand-père, avec le bout de sa canne a dessiné dans le sable un cochon et Barrère a écrit dessous "Hitler". Je ne comprenais rien à leurs discours et ils me prenaient à témoin: "Tu verras, I'horreur viendra de lui". C'était en 1927. Un des grands événements du Chambon était la messe du Dimanche. Nous allions à Marsac à trois kilomètres, empilés dans la "Ford T". On nous "vestimentait-Dimanche", costume marin et gants blancs. Meny passait l'inspection. "God bless you !" Un dimanche, prêt avant l'heure, j'étais descendu au niveau du moulin près de la rivière pour regarder les poissons dans le déversoir. Je me suis stupidement aventuré trop au bord et me suis étalé dans la vase (costume marin, chaussettes et souliers vernis couverts de boue). C'est ainsi que je suis remonté pour obéir aux coups de klaxon de la Ford conduite par Étienne et, comble d'injustice, j'ai été condamné à aller boueux à la messe, en restant au dernier rang. Dans mon for intérieur cela m'était complètement indifférent parce que j'avais vu des poissons et je combinais déjà mes futures approches pour les pêcher. Mon grand-père avait une place réservée au premier rang de l'église. J'étais obligé de répondre à toutes les prières à haute voix. Ma mère, à ses côtés, se retournait pour voir si j'étais toujours là se méfiant de mes escapades. Après la messe, de tradition, nous allions au cimetière devant la chapelle de la famille, dans l'axe de l'allée des tombes et au-dessus de tous. La plus fervente de la famille caressait les murs du mausolée où reposait ma grand-mère dont on me disait qu'elle était morte de chagrin. Le nom de 'Arsène-Henry' était gravé sur le portique d'entrée. Le retour était régulièrement plein de déboires. La Ford tombait en panne; Étienne tripotait, le capot levé, les tuyaux mystérieux du moteur et nous rentrions à pied pour terminer l'équipée dans la salle à manger des enfants où Françoise, la cuisinière, me faisait passer des portions supplémentaires, parce que j'étais un petit mâle, l'aîné de ceux qui hériteraient du nom. 6

Je vivais en marge de toute cette fièvre. Mes parents n'existaient pas. Ma mère me disait "bonsoir" en appuyant son doigt baisé sur mon front. Mon père était le "Petit" qui servait le cognac après le repas. Un vieil ami, Élie Coly, ancien secrétaire de mon grand-père était en retraite à vingt kilomètres à Saint Astier où il exerçait les fonctions de collecteur d'impôts. Il venait déjeuner et arrivait toujours avec un petit paquet conique, tendu à bout de bras et nous disait dans sa moustache. "C'est un paquet de serpents !" ; c'était une tarte locale. Il avait été amoureux de ma tante Denyse quand Arsène-Henry était en poste à Bucarest. Mystère familial dont on ne parlait qu'à mots couverts. J'ai aimé aller à la pêche dès que j'ai pu m'échapper. Étienne, le mari moustachu de Françoise cuisinière, dont la main traînait à hauteur de fesses de toutes les caméristes de service, me montrait comment pêcher à la 'sautiquette' avec des mouches de cuisine que j'attrapais d'un revers de main. Mais bien vite, je me libérai de ce médiocre professeur et je découvrai la pêche aux vers de telTe. Demère la ferme il y avait une curieuse fosse à purin qui faisait mon bonheur. Outre le prunier de 'prunes à cochons', délicieuses mais ravageuses, j'y trouvais des petits vers rouges, appât idéal pour les goujons après les boulettes de farine de maïs. Je trouvais l'odeur de purin étonnante, odeur de liberté que personne ne venait partager et consciencieusement je remettais en place le terreau dans la tranchée car je savais que d'autres pêcheurs convoitaient ces mêmes petits vers et ne savaient où en trouver. C'est au retour de l'une de ces expéditions que je découvris, à l'entrée de la prairie, Joseph le vacher, affairé devant l'arrière-train d'une vache couchée et j'assistai avec émotion à la sortie d'un petit veau. Joseph lui dégageait la bouche avec l'index, la vache-mère le léchait. Le veau dans les bras a pris le chemin de l'étable. Je le caressais dans la paille sous l'œil glauque de la vache. J'arrivai à table en retard en annonçant à tue-tête: "J'ai vu naître un veau" ! Stupéfaction des adultes prêts plus à me plaindre qu'à me faire comprendre la beauté de la vie et, comme je commençais à raconter à mes cousines, avides de détails, les mystères de la naissance, une tante, pudibonde, m'a envoyé dans ma chambre copier une page de Robinson Crusoë. Ce monde d'adultes était bien révoltant. TIne s'intéressait qu'à Mozart ou Claudel et moi j'aimais les arbres, l'eau du barrage, les nénuphars, les martins-pêcheurs, mes petits vers et ce couple de loutres à qui je laissais chaque soir sur un tronc des poissons qui disparaissaient mystérieusement. 7

La musique! J'étais condamné à m'asseoir derrière le cercle de famille en fin d'après-midi, dans le plus grand silence, immobile, avec l'air inspiré pour écouter Madeleine Picard qui chantait les 'lieder' de Schumann en souriant à mon grand-père. Une autre année, c'était Clara Askill dont on avait livré le piano. Un matin, sans qu'elle s'en aperçoive je m'étais glissé dans le salon où elle étudiait en reprenant des phrases. Je trouvais cela émouvant car je pensais qu'elle jouait pour moi tout seul et à la fin j'ai applaudi tout naturellement. Alors elle m'a fait asseoir à côté d'elle et s'est remise à jouer en m'oubliant, toute à la musique. J'ai un souvenir émouvant de cette frêle petite dame qui fermait les yeux en jouant, penchée sur le clavier. Le vieil ambassadeur Camille Barrère s'était vu remettre en 1913 à Rome la "Joconde" récupérée. TIavait un Stradivarius que lui tendait sa femme laide et maigrelette. "Monsieur Barrère joue du violon, cela ne fait plaisir qu'à lui seul". Par politesse les adultes souriaient avec condescendance et moi je me demandais quand je pourrais m'enfuir pour donner à manger à ma paire de poulets attrapée avec mon épuisette et cachés dans une barrique dans le fond du hangar à tabac. Quelle merveilleuse odeur ces feuilles de tabac pendues à des fils! Cela me prenait à la gorge et j'aimais m'y cacher car il était bien entendu défendu d'y entrer de peur d'écorcher les feuilles qui devaient servir à entourer les cigares que fumaient les grandes personnes. Je passais pour un enfant terrible, indiscipliné, mal élevé. Mes parents faisaient semblant de s'intéresser à mon sort mais ce qu'ils préféraient c'était bavarder, "causer" dans la bibliothèque et ne pas entendre parler des enfants. Et pourtant, j'ai compris bien des choses des adultes de cette époque. Ces bras dessus bras dessous des invités qui se promenaient en va-et-vient dans la grande allée; ces interminables histoires d'ambassades, de réceptions, de défilés et de remises de décorations par les Princes; ces nuits où j'entendais des cavalcades dans les couloirs suivies de cris étouffés; ces chuchotements le lendemain à la cuisine entre les femmes de chambre qui se rapportaient les aventures de la nuit. De tout cela, je ne parlais pas, mais je me sentais de plus en plus loin de ce monde d'adultes dont les préoccupations m'étaient étrangères. J'étais l'aîné des petits enfants qui passaient des mois de vacances au Chambon. Pour les trois ou quatre filles du village embauchées COffilne femmes de chambre j'étais le petit mâle à qui on faisait des clins d'œil en nous servant dans la salle à manger des enfants. La grosse Françoise cuisinière, femme d'Étienne condamnait les égarement de son mari avec des injures qui augmentaient mon vocabulaire ordurier. 8

L'une des filles, Helena, plus délurée que les autres servait les plats à poser au centre de la table dans la salle à manger des enfants en s'écrasant sur mon épaule sous le regard sournois de mes cousines qui avaient pisté le manège. Un jour où je m'étais attardé devant mon assiette à dessert en lisant, elle s'est plantée devant moi, a entrouvert son corsage et m'a claironné: "Regarde comme j'ai de beaux seins !" Stupéfait je m'échappai car je ne connaissais le corps de la femme que d'après les nus que mes parents me faisaient admirer dans les livres d'art ou les expositions. Mon modèle de rêve a été pendant longtemps La Vénus de Boticelli debout dans sa coquille. Pour des raisons que j'imagine, Helena a disparu de la maison. Mes aventures ancillaires se sont limitées à cette découverte. Il y avait la femme de chambre attitrée de mon grand-père, grande personne un peu revêche avec un col à l'anglaise qui lui serrait le cou, une blouse blanche ceinturée à la taille, une jupe longue qui laissait apparaître des bottines à boutons. Avec son chignon sur le haut de la tête elle ressemblait aux belles de Manet. Elle s'appelait Marie Veyrie. Elle gardait ses distances avec les autres caméristes car elle était tout au service du Maître. Les chuchotements allaient bon train. Elle était dévouée et noyait son chagrin d'avoir perdu son mari dans un accident de chemin de fer. Je l'appelais "Marie verrue" car elle en avait une audessus de la lèvre. Cela la faisait rire et elle me donnait une tape sur la tête. "Ton grand-père t'aime bien, tu sais. Il faudra plus tard que tu sois soldat comme lui." Il lui faisait des confidences lorsque chaque matin elle l'aidait à s'habiller dans un costume d'alpaga blanc. Il partait seul à grandes enjambées se promener dans la grande allée. Un transporteur, un matin, est venu déposer un grand colis soigneusement emballé. C'était un poste de T.S.F. que mon grandpère, ne pouvant se passer de musique, avait commandé. J'étais émerveillé par ce nouvel engin en marqueterie. Séance épique de raccordement d'une pelote de fils électriques. Placement de l'antenne, une toile d'araignée pivotante. Mon grand-père passait son temps à tripoter tous les boutons de bakélite, irrité de ne rien entendre de cette boîte dont il ne sortait que des sons modulés qu'il taxait "d'aboiements de chiens mexicains". Personne, pas même mon père, l'ingénieur! n'a pu obtenir une émission audible. Le poste, avec dédain, a été rangé dans un placard au dessus des balais dont il n'est jamais ressorti. Les vacances terminées, jusqu'en 1927 nous remontions au Havre. J'allais à l'école maternelle de mademoiselle Tronchet, en face de notre logement, petite maison sur deux niveaux, rue Marie Talbot. 9

Je faisais collection de timbres avec mon camarade Trousseau, ceux de Saint-Pierre et Miquelon, ces îles lointaines où on pêchait la morue, comme les figurines l'illustraient. Nous allions nous promener avec Meny. Elle était restée très attachée à la famille. Elle poussait la voiture de mon frère Michel (Tits) allongé dans sa gouttière de plâtre, le long du boulevard au bord de la mer. TIavait mal au dos. Un jour j'ai vu un cheval emballé au triple galop tirant une carriole dans laquelle il y avait une grande femme qui tenait les rennes en s'arcboutant. Des hommes on jeté des cercles de tonneaux dans les jambes du cheval qui, entravé, est tombé et s'est arrêté. J'étais terrorisé. J'ai souvent revu en cauchemar cette cavalcade. Mes parents sont allés à Lourdes pour prier pour la guérison de Tits et m'ont rapporté un chapelet de nacre enfermé dans un petit œuf qui se dévissait. J'étais très fier de ce cadeau et le conservais dans ma poche, même à la plage. À Sainte Adresse, la plage, à marée haute, était couverte de galets ronds que la mer roulait avec fracas quand il y avait de grosses vagues. J'avais l'habitude de courir au milieu des galets et je choisissais des cailloux que j'emmagasinais dans ma poche de droite avant de les lancer en salve quand ils étaient ronds et en ricochet quand ils étaient plats. J'ai lancé œuf et chapelet aussi loin que possible. J'ai aussitôt compris mon erreur et l'ai vu tomber dans la vague. J'étais désespéré mais je n'ai pas eu de remplaçant pour autant. A la marée basse, j'ai cherché en vain pendant des heures mon œuf-chapelet parmi les galets. Cela a été une de mes premières grandes tristesses d'enfant, car j'étais seul responsable. Depuis, j'ai toujours un chapelet sur moi, mais dans ma poche gauche! Un jour de grande excitation, un camion s'est arrêté devant la maison. Des déménageurs ont sorti un piano à queue, un crapeau. On avait dévissé les trois pieds et le pédalier. Ils l'ont introduit dans le salon par la fenêtre. Je les vois avec des sangles autour de l'épaule soulever le plateau pendant qu'un autre revissait les pieds. Les trois camionneurs et mon père étaient ensuite debout dans la cuisine à boire une bouteille de vin blanc de la propriété familiale de Nodeau, sur la Gironde. Et mes parents jouaient à quatre mains des heures entières. Mon père tapait du pied pour marquer la mesure et ma mère, qui connaissait le solfège discutait des dièses ou des bémols. Souvent le soir en m'endormant j'entendais leur musique. C'est ainsi que j'ai gardé en mémoire le Concerto pour piano de Schumann 10

dont je sifflote encore les mélodies avec nostalgie. Il symbolise ma petite enfance. Il m'a été raconté quelques années après une bien jolie histoire. Mes parents revenaient rue Marie Talbot par le tramway après un concert dans le centre du Havre. En face d'eux un jeune homme aux yeux clairs. Mes parents étaient jeunes et encore émus par la musique qu'ils venaient d'entendre. Le jeune homme n'a pas hésité. Il s'est adressé à eux: "C'est trop bête de ne pas se parler; vous avez l'air

channants ! Paul Voisin Ils ne se sont plus jamais quittés et ma vie a
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été jalonnée de rapports avec lui. Les années ont vite passé. De cette époque il ne me reste que quelques bribes de souvenirs distendus. J'avais huit ans. J'avais le goût du dessin. Dès que j'avais un moment de libre, c'était ma manière de traduire le monde qui m'entourait et de conserver la forme de certains objets que je retrouvais dans les livres de peinture. Mais je rêvais de vacances et surtout de vacances au Chambon. Elles étaient abîmées par les devoirs de vacances. Les parents n'avaient rien trouvé de mieux que de nous enfermer chacun dans une chambre avec le cahier de notre école à remplir d'exercices et à renvoyer chaque semaine. Comment voulez-vous rester dans une pièce, au deuxième étage alors que dehors il y a tant de choses plus passionnantes? Je bâclais mon travail et m'échappais en douce par la porte de service, quitte à remonter dans la chambre avant cinq heures. J'avais trouvé une idée géniale. Mes parents recevaient chaque semaine le corrigé de la semaine précédente et j'avais repéré qu'en retardant d'une semaine le devoir à remplir, je recevais le corrigé de la semaine en cours. Je n'avais plus qu'à le recopier (en partie avec quand même des fautes) et j'assemblais le tout. Jamais personne ne m'a fait de commentaires parce que en réalité mes résultats scolaires n'ont jamais intéressé mes parents. La seule personne qui avait soupçonné mon manège était une pauvre vieille dame embauchée pour nous surveiller, Madame Forcatère, complètement débordée par une joyeuse et brillante bande irrespectueuse mais jamais méchante. J'ai grandi. Comme scout, j'ai appris à nager (la brasse!). Avec mes économies sur mon allocation de semaine j'ai loué le bateau de l'un des fermiers. Jamais je n'ai été aussi heureux que dans cette petite barque. Tante Jeanne de Marcilly me voyant un jour au milieu de la rivière m'avait crié: «Comme tu as l'air heureux !» Je passais mon temps à construire une baraque en planches dans l'île, face au moulin. C'était mon palais. J'avais dans une nasse une réserve de poissons. Je faisais cuire des goujons avec des tartines de Il

pain beurré et une bouteille de jus de fruit. Je connaissais par cœur les "renards" du barrage où j'attrapais des barbeaux que je rejetais, du reste. Le moulin où je posais des cordes était une merveilleuse annexe de ma chambre. La plus belle prise a été une énorme anguille, plus grosse que mon bras que je n'arrivais pas à déposer dans le bateau. Aussi en faisant un tourniquet je l'ai lancée à toute volée dans la prairie où je n'ai plus eu qu'à l'assommer. Françoise cuisinière a accepté de la faire cuire pour les enfants. Pas mauvais. Je descendais quelquefois avec le courant à deux kilomètres plus bas :là il y avait des nappes de roseaux au centre desquelles des espaces permettaient de pêcher dissimulé. J'y attrapais des tanches qui faisaient les délices des fermiers à qui je les apportais. Un jour, en fin de matinée, j'entendis des coups de rame le long des roseaux. Le seul autre navigateur que je connaissais était le vieux Robert, mari de Rose, la nourrice de mon père qui habitait le "Pas de l'anglais" où il tenait une petite auberge. Bruit de rame et non de 'palou', cette petite pagaie latérale. Comme une apparition dans le couloir d'accès à mon coin de pêche j'ai vu glisser un petit youyou d'acajou et une ravissante dame en robe blanche avec un grand chapeau à larges bords et quelle n'a pas été ma stupéfaction quand j'ai reconnu Annabella, aussi étonnée de me découvrir que moi d'être à quelques mètres de cette idole de collégiens dont nous découpions les photos pour les épingler sur le mur de notre chambre. Elle habitait avec Jean Murat, famille de Périgueux, dans la grande maison qui surplombait l'eau à hauteur de la courbe de la rivière. Nous avons échangé quelques paroles et un sourire. Elle avait une voix douce. Elle est repartie fièrement. Je rapportai~vec de nombreux détails inventés ma rencontre aux camarades de college médusé. .. Annabella! Ma plus grande joie était de dessiner. J'avais un carnet où je dessinais tout ce qui était autour de moi et faisais des croquis de mes frères et sœurs. Un jour j'ai représenté par la porte grande ouverte de la grange, la perspective des queues de vaches. Ce petit dessin a frappé les grandes personnes car j'ai dû le montrer avant le déjeuner à tout le monde. On disait: «Mais il est doué !». Un jour, je dessinais ce que je voyais et le lendemain, ce que j'imaginais; des paysages étranges avec des arbres pleins d'oiseaux multicolores. Dans mon bateau, je dessinais le barrage et le vieux moulin avec ses deux arcades dont les ombres courbes me fascinaient. J'y ajoutais souvent une fée blanche debout dans les eaux, sur les pierres. Elle me faisait signe de la rejoindre. Comme elle était belle, la 12

fille de l'éclusier! Pour la remercier d'un sourire, je lui donnais quelques goujons. Il y avait dans la bibliothèque du Chambon une grande sculpture. C'était une réplique en plâtre du Monument du Centenaire du rattachement à la France du Comté de Nice. Ce monument avait été inauguré du temps où mon grand-père était préfet de Nice. "La France" accueille à deux mains une jeune femme couronnée de fleurs. Un style pompier bien de l'époque. Le monument vrai est au milieu d'un jardin devant la Préfecture de Nice et m'a valu une bonne histoire. En 1963, j'étais Architecte-conseil du Ministère de la Construction pour la ville de Marseille et, à ce titre, je proposais un avis au Directeur Départemental, ce qui me mettait en relation avec tous les promoteurs de la région. Je n'avais pas le droit d'accepter des contrats d'architecte constructeur dans la ville de Marseille mais seulement avec autorisation particulière dans le Département des Bouches-du-Rhône. Un promoteur important, "Les frères Cravero", a remarqué, m'a dit plus tard Georges Cravero, ma compétence d'architecte constructeur en matière de logements dans des immeubles de grande hauteur. Il m'a proposé d'être conseil de ses promotions à Monaco. Chaque mois, depuis Orly, il me défrayait de tous déplacements Orly-Nice-Monaco et retour. Je ne m'occupais de rien. À l'arrivée à Nice il me prenait en charge dans son bureau d'étude monégasque. Tout cela était sérieux mais détendu. Nous plaisantions avec ses adjoints et ses ingénieurs. Je dessinais de grandes tours. Lors d'un voyage, nous voilà tous les quatre dans une grosse Mercedes quittant l'aéroport de Nice. Nous prenons la promenade des Anglais. «C'est un peu gênant pour moi, dis-je, mon nom est inscrit sur des monuments dans chaque ville!» Les autres de rire bruyamment en se moquant. Nous nous approchions du square de la Préfecture. «Écoutez, voulez-vous que nous fassions un pari ? Un déjeuner au Negresco. Vous prenez un monument le long de la voie que nous descendons et vous verrez». Immédiatement quand nous avons débouché sur la place le seul monument à l'horizon se dressait au milieu de la palmeraie. Le promoteur Georges Cravero, ironique, n'a pas manqué de me dire: «Eh bien! celui-là, je passe devant chaque semaine! » Et chacun de descendre. Moi, je reste dans la voiture. Je les vois sidérés devant la stèle, faisant des moulinets avec les bras. Ils reviennent écœurés. L'inscription portait: "Le Président Félix Faure a inauguré ce monument du rattachement de la ville de Nice à la France en 1896. Arsène-Henry, préfet, etc.», et nous sommes allés en riant au 13

Negresco dans un salon particulier manger d'excellentes huîtres plates et du caviar. C'est bien plus tard que j'ai appris que la statue du Chambon présentée au concours de Nice n'était pas celle qui avait été retenue. C'était un deuxième prix. Mais qu'importe! Elle fait partie des merveilles du décor de mon enfance. La statue est toujours là dans la bibliothèque. Timidement, j'ai dit aux Marcilly que cela me ferait plaisir de la posséder pour la placer dans l'escalier de Rivière. Avec le fils du fermier nous avions décidé de chassero De nombreux oiseaux que nous connaissions volaient dans les arbres, et quelquefois nous les surprenions à terre au détour de l'un des bâtiments de la fenne, mais nous n'avions ni carabine, ni fusil. Nous nous sommes exercés avec une fronde dont l'élastique était une lamelle de chambre à air de bicyclette, sans grand résultat. Quand, ayant appris dans un livre sur l'Afrique que les chasseurs tiraient à l'arc, avec un bon bambou et un fil tressé de coton perlé escamoté dans la salle de repassage, nous avons confectionné un petit arc. Les flèches étaient aussi en bambou dont l'extrémité était une plume "Sergent Major". En chasse! Nous nous cachions dans un des buissons de l'allée de la garenne et j'imitais le jacassement des pies en contractant ma langue et en sifflant. C'était efficace, car curieuses, les pies venaient se percher sur l'arbre où nous étions dissimulés. Nombreux essais, tirs ratés, déception mais pas de découragement. Et un jour, à force de jacasseries, une pie est venue se poser à cinquante centimètres de nous. Mon arc était tendu. Je l'ai traversée de part en part. Cri de triomphe. Nous avons cloué notre trophée dans la cabane sur une planche. L'arc en bambou a rejoint les cannes à pêche rangées sur deux consoles et nous sommes repartis pour de nouvelles aventures. Nous avons posé des collets à lapin sans succès, si ce n'est un chat de la ferme copieusement nourri de souris. Nous l'avons enterré pour éviter que l'odeur ne dévoile la cause de sa disparition. Mon grand-père est mort à Paris en revenant d'un Conseil d'Administration de la Banque Ottomane, m'a-t-on dit. C'est ma tante, Jeanne de Marcilly, qui lui a succédé au Chambon et nous n'y sommes plus allés que comme invités. Mais j'y garais mon petit bateau que chaque année je rangeais dans la cave. C'est avec l'héritage que mes parents se sont installés à Rivière. L'année de recherche d'un nouveau bastion familial, pendant les vacances, nous sommes accueillis à La Peyzie chez mon oncle Jean Du 14

Buit. Ma Tante Élise était rigide et me trouvait terrible. J'étais interdit de salon. Seul mon frère Michel, couché dans son carcan de plâtre avait droit à quelques égards affectueux. Je m'ennuyais de cette vie réglée: petit-déjeuner à l'heure. Interdiction de descendre avant. ; déjeuner au deuxième coup de cloche et sieste obligatoire; devoirs de vacances chacun à une table et promenade sur la route à vingt mètres devant les parents. Tout cela était conventionnel, sans fantaisie. Chaque chose devait être la reproduction de ce qui était avant. Aussi je ne pensais qu'à m'évader. La nuit lorsque je sentais que les grandes personnes s'étaient répandues dans leurs chambres je descendais par le tuyau de la gouttière et atterrissais dans un massif de rosiers dans le jardin. Je prenais ma bicyclette et gagnais le village. Comme j'aimais ces courses folles la nuit sur la route déserte! Et j'allais au bal! Étonnement de certains qui me reconnaissaient. Le fils du 'Château' qui ose venir au bal populaire! Je mettais mon index sur la bouche pour leur indiquer que j'étais clandestin. Je retrouvais là la fille de I'huissier, petite boulotte intimidée mais ravie. Je l'invitais à danser tout ému de la tenir dans mes bras. La mère était dans un coin à nous surveiller. Mais qu'importe! Devant les gens du village, j'avais dans mes bras une petite blonde convoitée. Nous dansions encore après une orangeade et je la raccompagnais. Je regagnais La Peyzie par le même chemin. L'ascension était plus pénible et j'ai réveillé, en passant devant la fenêtre de leur chambre, mes deux cousines qui se sont précipitées pour me découvrir en train de me hisser. Elles m'ont dénoncé. Convocation des parents Du Buit. J'ai nié avec force et comme rien n'a pu être prouvé, chacun s'est écrasé sauf la gardienne, Marie Naboulet, parfaitement au courant car sa fille Lili m'avait vu au bal. Mais elle s'est gardée de dire quoi que ce soit car cela l'amusait que je sois ainsi un enfant révolté. Quand je la revois cinquante ans après elle pouffe encore de rire en pensant à mes escapades. «Vous étiez bien malin, me dit-elle. Vous souvenez-vous quand vous avez mis des petites anguilles dans le bassin d'alimentation de la maison, dans les combles de la maison et qu'elles sortaient par les robinets? Qui donc avait pu les introduire? Et les polytechniciens de la famille élaboraient des solutions de pompage d'eau dans la nappe phréatique depuis la mer des Sargasses!! ! Vous souvenez-vous que Madame Du Buit disait à votre mère: «Tonia, ce n'est pas de chance, chaque fois que vous venez les poules ne pondent plus! ». Et pour cause, je raflais tous les œufs pour me faire des omelettes dans la grotte 15

du jardin potager au pied de la prairie et je vendais des parts à mes cousines tremblantes. Après soixante-dix ans, je suis allé voir Marie Naboulet dans la maison de retraite de Bourdeilles et je l'ai bien fait rire en lui rappelant ces bonnes histoires.

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1928 1935

Bordeaux - Le Caoulet - Collège Saint Genès Bagarres- Collège de~Tivoli- Les Scouts - Lycée de Longchamp - Les Equipes Sociales- Le premier amour. Mais les vacances ont une fin et nous regagnions Bordeaux dans la 'Chenard et Walker' de mon père. Sur le trajet il écrasait quelques poules à qui une fermière inconsciente donnait du grain sur la route blanche. À quatre-vingt kilomètres à l'heure mon père ne freinait pas, il serrait le volant. Cela nous ravissait, nous les enfants. Ma mère trouvait cela ridicule et mon père se vengeait sur nous en nous intimant l'ordre de nous taire. Et nous attendions, attentifs, la prochaine hécatombe. Je descendais ouvrir le portail du jardin du 'Caoulet', notre maison bordelaise. La vie de classe allait reprendre. Comment voulez-vous suivre après deux mois de rêve des classes ennuyeuses, avec des professeurs pontifiants qui me chassaient à tour de rôle dans les rangées du fond? J'ai été à Saint-Genès où les Frères des Écoles Chrétiennes enseignaient. Il y avait de grands platanes dans la cour. J'avais souvent comme punition à faire des tours entre deux arbres sous l'œil d'un surveillant. C'est cela qui faisait de moi un révolté. Il fallait toujours obéir pour des choses sans intérêt à mon avis: se mettre en rang en silence, entrer après le professeur et se répandre dans la classe devant les bureaux, rester debout pour ânonner une prière, s'asseoir sur ordre et écouter un cours sans pouvoir intervenir. Le moment des leçons était terrifiant. Inévitablement j'étais interrogé sur des questions que j'ignorais ou dont je ne me souvenais plus malgré la demoiselle répétitrice qui venait chaque fin d'après-midi à la maison. Mes parents avaient ainsi quartier libre. J'avais de bonnes notes en maths et en dissertation. Comme je lisais beaucoup, je pouvais replacer des phrases que j'avais notées et les maths m'amusaient car il fallait résoudre des problèmes et la découverte de la solution était toujours une délivrance. J'ai aussi aimé la géométrie car cela représentait pour moi des formes que je pouvais reproduire en dessinant. Quant au reste, je ne m'en occupais pas, au désespoir de mes

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professeurs, tout de même un peu intrigués, mais ne pouvant supporter mon indiscipline. Je n'ai pas gardé un souvenir exaltant des cérémonies religieuses de Saint-Genès. J'y retrouvais des conventions familiales de prières à haute voix et de questions indiscrètes pour me faire avouer que je ne voulais pas être prêtre. J'ai fini par me poser la question. Pas pour longtemps du reste. J'étais chef de bande parce que j'avais regroupé des camarades à qui je proposais des coups. Nous revenions à pied par la rue de Ségur et passions devant une école communale. Bêtement, on m'avait dit que c'était une école 'contre les curés' et qu'il ne fallait pas s'arrêter devant ce temple de l'enfer. Cela suffisait pour monter une expédition avec la bande. J'avais un second, le fils du boucher du Cours Gallieni, Bramard, grand et costaud. Je l'ai revu quinze ans après. Il avait succédé à son père et se souvenait de la bataille. On restaurait la voie comme par hasard devant l'école communale. J'ai appris à mes gars à lancer des pavés. Chacun, devant une réserve de projectiles, nous avons attendu la sortie. Ce fut une grande bataille. Les pavés volaient de part et d'autre faisant un bruit de canon quand ils atteignaient la grille et le portail en tôle. Nous avons mené l'assaut jusqu'à la porte devant la reculade générale des assiégés. Puis ce fut la débandade au moment où les professeurs sont sortis en gesticulant. Nous savions courir. Personne n'a été rattrapé et le lendemain, pendant la récréation, nous avons fêté, assemblés en cercle, cette victoire en poussant notre cri de guerre. Mais nous ne passions plus par la rue de Ségur. Ce qui, au moment de l'enquête inévitable, nous a sauvés des suspicions puisque nous ne passions pas par cette rue, nos parents nous ayant interdit de 'frôler l'école laïque!' J'ai été volontaire pour m'occuper des poubelles À chaque étage, sur le palier, il y avait des grosses caisses en fer où nous regroupions les panières des classes, deux ou trois fois par semaine. TIfallait ensuite regrouper les caisses au rez-de-chaussée en les descendant à deux. C'était encombrant mais pas très lourd. La tentation était trop forte de descendre les caisses en les faisant glisser sur le nez des marches de l'escalier en pierre. Je suis monté dans la première caisse. Dans un grand tintamarre j'ai descendu à grande vitesse la première volée, les chocs étant amortis par la masse de papiers comprimés. Ce jour-là personne ne s'est manifesté. Les surveillants ne nous ont pas repérés ce qui nous a enhardis pour de nouvelles descentes. Quelques jours après, redescente, mais j'avais convaincu un 18

camarade de descendre avec moi dans la même caisse. Départ, descente rapide dans le bruit cadencé de la tôle sur les marches. Arrivés au palier le choc sur le nez de marche a été trop fort; la marche se casse. Un important bloc bascule et se met à glisser en ressauts dans la volée suivante. La pietTe s'arrête devant un surveillant pétrifié qui se précipite dans la montée et nous découvre. Mon père a été convoqué et a refusé de payer la marche. J'ai été l'objet d'un blâme avec mise à la porte immédiate. Le temps de Saint-Genès était fini sauf que plus de trente ans après, alors que je venais d'être nommé Architecte en Chef du quartier du Lac à Bordeaux, les Bons Frères m'ont demandé de présider la distribution des Prix. Je me suis volontiers exécuté, mais dans mon discours je me suis bien gardé de parler et de mon renvoi et de sa cause! Mais j'ai fait rire les élèves en leur disant que quoique indiscipliné et mauvais élève j'avais réussi, aussi je prédisais un bel avenir à ceux qui n'avaient pas de succès scolaires. Avec l'appui d'un vieil oncle Jésuite, Tristan Lafargue de Grangeneuve j'ai été admis à redoubler ma troisième au collège de Tivoli. C'était l'enfer. De grands couloirs où nous étions surveillés depuis une guérite vitrée en milieu de circulation. Des heures d'études supplémentaires où le surveillant venait dans mon dos vérifier ce que je faisais. Le Père recteur me convoquait pour me demander si je n'avais pas de mauvaises pensées (je ne savais pas de quoi il voulait parler). J'illustrais mes versions latines du de bello gallieo plutôt que de les traduire. Je n'avais qu'une pensée: encore deux heures à rester là, encore une heure, encore cinq minutes et la cloche sonnait. J'empilais en vrac mes affaires, cahiers et livres dans mon cartable, me glissais dans les rangs pour sortir le premier et franchissais la grille où un surveillant, salué d'un coup de casquette du collège à ruban bleu, notait avec qui nous partions. Je prenais le tramway des Boulevards et descendais Barrière de Pessac. De là je rentrais à pied le plus vite possible pour retrouver ma chambre au 'Caoulet' sans aucune intention de faire mes devoirs. Meny me donnait un thé léger avec des tartines de confiture de melon d'Espagne. Puis venait l'heure du dîner pour les enfants dans la cuisine, sauf le Dimanche où nous avions droit à la salle à manger. On entrevoyaient les parents qui recevaient beaucoup d'amis. C'était ainsi au début des années trente. Mon indépendance se limitait à la grande maison du Caoulet, magnifique petite 'folie' Louis XVI au milieu du jardin, dessinée par Louit quand il était architecte de Bordeaux sous l'intendant Toumy et probablement conçue à son retour 19

de Toscane en Italie où il avait été envoyé par son patron Gabriel alors en pleine gloire à Paris. Le plan de la maison était celui d'un 'Casin' de Palladio comme celui de constructions de cette époque dans la région bordelaise. J'aimais beaucoup cette maison et son grand jardin. J'avais retrouvé un bouquet de roseaux où je cachais mes trésors de guerre: des queues de chat que j'embrochais avec une canne épée. J'invitais mes frères à manger des frites. Pour me remercier, ils posaient pour moi et je faisais des croquis. Je regardais la ville avec un certain émerveillement. Ma mère, qui était très attachée à Bordeaux où elle avait vécu jusqu'à son mariage, m'emmenait voir des expositions et les façades des quais. Elle m'a avoué, bien longtemps après, qu'elle était fière d'avoir un grand fils à son bras car elle était très belle et bien habillée comme toutes les bordelaises. Le long de mon trajet de classe j'étais tout émoustillé par les grandes affiches de Joséphine Baker qui animaient les murs de Bordeaux. Avec ses bananes à la ceinture et ses yeux enjôleurs elle faisait la joie des collégiens égrillards devant une paire de nichons mis en évidence. Les Bons Pères nous avaient prévenus que c'était un péché de passer dans la rue où il y avait ces affiches et des 'mouchards', planqués à l'entrée des voies, décourageaient les contrevenants dont on prévenait les parents. Les miens étaient indifférents à ce genre de réprobation car le nu féminin dans l'art meublait quelques toiles des murs, quelques statuettes et s'étalait dans les livres d'art qu'ils me conseillaient de bien regarder. Mon père disait que le plus beau tableau du monde était la Bethsabée de Rembrandt. Deux anecdotes à ce sujet: mon père était ingénieur chez Bardinet, la distillerie de rhum de la Martinique. Le chef de clan, Patrick, voulant moderniser l'image du logo de la Société avait fait appel à un artiste pour composer une nouvelle affiche avec une Martiniquaise, torse nu avec un madras à raies, en remplacement du buste chastement enveloppé de la 'négresse' traditionnelle profilée dans l'ovale des étiquettes des bouteilles. Mon père revient un jour hilare à la maison avec la maquette de la nouvelle affiche. Patrick Bardinet PDG de l'usine, pudibond et se méfiant des réactions des gens 'biens élevés' de Bordeaux, avait fait gommer les tétons de la Martiniquaise ce qui mettait en valeur deux outres informes, détruisant le caractère exotique du personnage. L'affiche n'est jamais sortie. 20

Un garçon de ma classe, Desclaud, raclait toutes les premières places dans toutes les matières. Il était au p~emier rang, choyé par les professeurs, cité en exemple, décoré chaque semaine. Comme j'étais l'élément insupportable et que je passais à travers bien des interdits par de réelles échappées, Desclaud enviait ma liberté et ne manquait pas d'engager le dialogue avec l'enfant terrible que j'étais. Un jour je décidai de l'inviter à la maison pour un goûter. Stupéfait il tombe en arrêt devant une peinture du XVlllo siècle accrochée au salon représentant Diane au bain entourée de servantes aussi dénudées qu'elle. «C'est honteux, dit-il à ma mère, des femmes nues dans une maison catholique!» et il se sauve en courant. Le lendemain ses parents téléphonent aux miens en leur annonçant que leur fils ne viendrait jamais plus chez nous pour voir de telles vilaines images. Je n'ai jamais plus parlé à Desclaud. J'ai appris plusieurs années après qu'il n'avait pas réussi dans le commerce et qu'il était employé dans une compagnie d'Assurances. La religion ne me posait pas de problème et du reste je ne me posais pas de question. La messe hebdomadaire faisait partie du paysage de ma vie. Je m'endormais après une prière en commun quand ma mère était là : «Mettons-nous en présence de Dieu. Qu'avons nous fait de bien dans la journée?» C'était mieux que de débiter des fautes vénielles. Je n'avais pas d'inquiétudes. Je pensais que les rites faisaient partie de la vie quotidienne tout en me doutant qu'il devait bien y avoir quelque chose de plus à découvrir plus tard. À la sortie du collège en fin d'après-midi nous nous dépêchions, mon camarade Bizet et moi, pour voir les filles sortir de l'Institution 'l'Assomption'. Elles avaient un uniforme violet foncé et de grands chapeaux en feutre avec un ruban de la couleur de leur robe. Bizet avait une sœur dans cette école qui servait d'intermédiaire pour passer des petits mots à celles que nous voulions rencontrer. Mais les consignes étaient très strictes et les maîtresses, comme des corneilles, ne lâchaient ces demoiselles que lorsque elles étaient montées dans le tramway. Nous avions trouvé une astuce pour être à côté d'elles. Nous prenions le tramway à l'arrêt précédent le nez dans un cahier; comme cela nous n'étions pas repérés par les maîtresses. Mais je dois reconnaître que nous n'avons jamais eu beaucoup de succès car nous avions des rivaux à 'Grand Lebrun' qui était le collège des hobereaux bordelais, abonnés à 'Primerose', le club chic des snobs et nombre d'élèves étaient récupérées par le chauffeur de maître de leur famille. Nous regardions déçus les filles profiter du véhicule, elles souriaient en 21

se moquant de nous qui restions debout sur le trottoir. Nous nous sommes calmés. Mes parents m'ont inscrit à la troupe scoute de Notre-Dame qui n'était ni notre paroisse, ni la troupe du collège. Mais l'aumônier était le Père Mauriac, frère de François. Mes parents étaient amis de l'écrivain. Ils m'ont confié à ce prêtre qui était assez proche des jeunes que nous étions. Très original il déclarait que pour se promener avec la troupe dans la campagne, il fallait qu'on lui offre une soutane verte. J'ai gardé un bon souvenir des réunions dans le local situé au dernier étage des 'Entrepôts Lainé'. L'esprit scout ne m'était pas étranger car la sœur de ma mère, Lolly avait fondé les Louveteaux à l'échelle Nationale. Elle en parlait avec enthousiasme. J'aimais surtout la fraîcheur avec laquelle les questions étaient abordées par les chefs et l'aumônier. On parlait de tout et ils répondaient avec disponibilité, ce que je ne retrouvais pas dans le cadre du collège. Et puis il y avait l'uniforme. Ces grands chapeaux, les bâtons avec les fanions, une compétition pennanente, dans les jeux de foulard, dans les plats de cuisine au feu de bois. Chaque sortie était une découverte. On progressait en choisissant les 'badges' qui nous intéressaient et cela me plaisait. On choisissait. Des tâches extérieures nous étaient confiées. Aller chanter pour des enfants dans un hôpital, prendre en charge des vieilles personnes qui voulaient aller à la messe, dessiner des fanions et des emblèmes, décorer le local de la patrouille, faire des relevés des routes, des grands jeux. Tout cela me convenait. Je me donnais du mal, heureux et je gagnais la confiance des chefs qui reconnaissaient mon allant. Me voilà chef de patrouille (sept ou huit garçons). J'ai connu pour la première fois la joie d'entraîner les autres. Je peux dire sans réserve que l'esprit scout m'a marqué pour la vie. J'ai fait ma promesse avec un bras dans le plâtre. Je m'étais cassé le poignet en tombant sur un tronc d'arbre caché dans l'herbe. C'était dans le parc d'un château de Castillon. Le chef régional était Bernard de Grangeneuve. Inspection, le matin, de la tente de la patrouille. Malheureusement la mienne était en désordre. J'opposai mon bras en écharpe. Bernard de Grangeneuve n'en tint pas compte. J'étais ulcéré et c'est là que j'ai recommencé à douter du principe de la hiérarchie car la patrouille a été sanctionnée, toute la patrouille. J'en veux encore à quelqu'un qui avait le pouvoir. L'assistant de la troupe de Notre Dame était Jacques de Saint Rapt. Il venait au Caoulet nous montrer les travaux qu'il faisait en classe 22

préparatoire au concours d'entrée à l'École des Beaux-Arts, Architecture. J'avais les yeux écarquillés devant les épures de géométrie descriptive et les lavis de chapiteaux corinthiens. Comment ne pas croire en un chef qui allait être architecte! Par contre je n'aimais pas le chef de troupe. TIétait prétentieux, rondouillard et mielleux. Le camp annuel a eu lieu à La Peyzie, chez les Du Buit. Chaque patrouille s'est vue attribuer une anse du ruisseau, 'La Donzelle'. Nous avions du bois à volonté et c'est à qui organiserait au mieux la cuisine, le séchoir à linge, la penderie en exploitant toutes les astuces du 'froissartage', cette technique d'assemblage de pièces de bois. J'avais repéré le manège du chef qui attirait à lui les plus jeunes. L'un de mes garçons vint se plaindre à moi que le chef l'avait entraîné dans la tente pour des attouchements enflammés. Je voulais vérifier la vérité de cette grave affirmation. Je me cachai le soir derrière la tente. J'ai été obligé de reconnaître la triste vérité. J'étais révolté. Aussi j'ai mis le feu aux deux tentes des chefs pendant le grand jeu du lendemain dont je m'étais échappé. Je me suis dénoncé mais je n'ai pas, malgré la semonce, avoué ma raison d'incendiaire. Je suis passé en Cour de Discipline, chassé du camp et ramené à Rivière par Saint-Rapt qui ne comprenait pas mon geste de révolte. J'ai toujours gardé secrète cette pénible aventure mais je suis resté très fidèle au scoutisme. Après avoir demandé à être réintégré en avouant que je ne savais pas pourquoi j'avais attaqué le camp, j'ai rapidement retrouvé ma fonction de chef de patrouille. Je lisais des livres d'aventure. C'est en pensant à Robinson Crusoë que nous avons depuis des années un perroquet. Pierre Benoît; Mauriac, Remarque... Les livres en vogue à l'époque. Je découvrais Le Grand Meaulnes. J'étais plus attiré par la correspondance de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier. J'entrevoyais à peine le poids de la littérature dans la réflexion quotidienne mais j'aimais lire et puis les parents lisaient beaucoup et en parlaient entre eux devant moi. En classe de français, un jour le père professeur m'a demandé de lire un texte. C'était la première phrase de Batailles dans la montagne' de Jean Giono: «Le fleuve roulait à coups d'épaules». J'ai trouvé très belle cette épopée. Cela aussi m'avait marqué. On le verra plus tard. La classe a été invitée à visiter en car les travaux du port du Verdon par Pierre Peltier, Ingénieur Directeur du Port Autonome. Il était impressionnant de voir les grues transporter d'énonnes tubes qui, une fois fichés en profondeur, recevaient les piliers de support du quai en pleine eau où devait amerrir le paquebot "France" en provenance de New York. Un train spécial emmenait les passagers à Paris via 23

Bordeaux. Une découverte de plus de ces lieux de travail où l'on coulait du béton, où les camions se succédaient, où des hommes casqués assemblaient des poutres et créaient des volumes. Je dévorais des yeux un tel chantier. Mes jours à Tivoli étaient comptés. J'avais beau marquer des buts dans l'équipe de foot, être indiscipliné et frondeur, je ressentais l'hostilité des Pères à mon égard. Je n'allais pas à la messe du collège; je ne me confessais pas au Père Spirituel que je trouvais ondulant; je ne me confiais à aucun professeur; je refusais de rapporter quoi que ce soit concernant mes camarades; j'étais scout dans une autre troupe que celle du collège et de plus je travaillais mal. En réalité ce qui agaçait les Pères, c'est qu'ils n'avaient aucune prise sur moi. Cela devait transparaître dans ma façon de les regarder car je ne baissais pas les yeux. Dans chaque classe il y avait un élève rapporteur chargé sournoisement de surveiller ses camarades et de tout raconter à l'un des Pères. Un matin je suis convoqué par le Père Recteur. Cela n'était pas bon siglle car ce n'était certainement pas pour me féliciter. Le Père derrière son bureau me laisse debout devant lui. «Où étiez-vous Samedi aprèsmidi? - En ville. - Avec qui? - Je ne sais plus - On vous a vu avec une femme Cours de l'Intendance!» Subitement je réalise que j'avais fait des courses avec ma mère et que nous avions remonté ce Cours en riant. Ulcéré une fois de plus car j'avais été 'cafté' par un mouchard heureux de me coincer, j'ai pris cette remarque comme une insulte et à voix forte, toujours debout: «Vous pensez à quoi devant une statue de Jeanne d'Arc?» Il est devenu blême, s'est levé comme un automate, m'a montré la porte de l'index: «Dehors, vous êtes chassé du collège! Dehors !» Il a appelé un sUIVeillantqui m'a cueilli dans le couloir. Je n'ai pas eu le droit de retourner à l'étude prendre mes affaires et on m'a ramené chez moi pour expliquer mon renvoi: Indiscipline, insulte à l'égard d'un Père, etc. J'ai raconté l'affaire aux parents qui m'ont trouvé insolent mais je n'ai pas été puni. Mon carnet de notes et de compositions est arrivé par courrier. Les notes en général n'étaient pas mauvaises aussi j'ai pu être inscrit au Lycée de Longchamp, au Centre ville de Bordeaux. C'était la première fois que je me trouvais dans un établissement laïque et cela m'a surpris. Plus de prières, plus de crucifix, plus de prêtres en soutane. Le Proviseur était en costume gris avec un melon. Il avait des yeux de fouine au-dessus d'une abondante moustache. Il nous 24

regardait sortir de toute sa hauteur, imperturbable devant la bousculade. Nous l'appelions 'Monsieur Fusée!' Ce fut la cause, quelques mois après, de ma perte. Mon père ayant rendez-vous pour annoncer notre départ de Bordeaux l'a appelé 'Monsieur Fusée' lequel a clos l'entretien en mettant mon père dehors qui, vexé ne m'a pas pardonné cette plaisanterie. Au cours de I'hiver, mon père, avec Claude de Marcilly nous a emmenés, Michel et moi à Pralognan dans l'un des rares chalets enfouis sous la neige. Le vieux guide, Schitz, ami des scouts, était charmant et nous avons passé un séjour d'initiation au ski avec des promenades dans un univers blanc. À cette époque il n'y avait personne. À vrai dire, je préfère la campagne de Dordogne. Je n'ai plus chaussé de ski pendant plusieurs années. Les parents recevaient beaucoup. Nous avions le droit de paraître avant le dîner et d'écouter les conversations. Un personnage bien curieux, la tête ramassée dans les épaules, le nez pointu, les oreilles plantées sur les côtés comme des biscuits en éventail dans une coupe glacée. Il parlait d'un ton saccadé avec beaucoup de chaleur des 'Équipes Sociales' qu'il avait fondées. J'étais intrigué par ce professeur de faculté qui préconisait à mon père de rencontrer des ouvriers sur les chantiers du Port de Bordeaux pour leur parler de ce qui les intéressait et qu'ils avaient préalablement demandé. C'est ainsi que j'ai découvert, alors que mon père préparait son intervention, les mystères du moteur à explosion. Pierre Peltier venait à des réunions et faisait partie des 'Équipes'. Louis Charvet, qui deviendra plus tard un cousin germain en épousant une des cousines, Lydie, animait un autre groupe. Ils étaient tous passionnés et entraînés par Robert Garric, ami fidèle qui symbolisait sa recommandation: «Il faut croire à ce que l'on fait et le faire dans l'enthousiasme!» Je m'en suis souvent souvenu au cours de mon existence. Paul Voisin, l'ami du Havre, débarquait je ne me souviens plus pourquoi, mais toujours aussi gai avec des tas d'histoires qui m'intriguaient. Un jour il a déployé sur la table les grands plans d'une cité-jardin dont il s'occupait à Reims, 'La Cité du Chemin Vert', réalisée par le Foyer Rémois : ensemble de maisons sur une place composée autour du bâtiment d'accueil et de l'église Saint-Nicaise décorée par Maurice Denis. Il nous montrait des plans de maisons grandes et petites - plantées chacune dans un jardinet. Ces pavillons avaient des toits alors que mon père m'avait emmené voir en construction les maisons de la cité 'Frugès' dont l'architecte était le Corbusier. Je me sentais attiré par ces maisons cubiques. Je ne dis pas 25

cela pour faire bien après plusieurs années mais les maisons de Le Corbusier me plaisaient. Je trouvais cela moderne et je faisais le rapprochement avec les maisons grecques que je découvrais dans un grand livre de la bibliothèque des parents. C'est peut-être là que j'ai aimé les angles droits et rejeté les courbes ou peut-être était-ce dans ma nature? Les Équipes Sociales ont amené à la maison un homme charmant, plein d'allant qui a séduit mon père, Georges Lamirand, ami de Lyautey, Maréchal respecté par la haute société. Lamirand avait écrit: Le rôle social de l'ingénieur et venait à Bordeaux donner des conférences dans les cercles de patrons. Nous le retrouverons plus loin mais sans aucun doute il m'a fait réfléchir à ce moment-là au rôle que chacun peut avoir sur les autres et en particulier sur ceux que les circonstances de la vie a mis sous nos ordres. Et puis c'était le premier que j'entendais parler de la condition ouvrière, du rapprochement des patrons avec le personnel, du climat de confiance à créer dans les rapports avec les privilégiés qui étaient ceux qui avaient la responsabilité d'un outil de travail. Cela ressemblait peu à la distance que je ressentais dans la famille avec les gens de maison et les fermiers de Dordogne. Un de mes cousins très snob disait 'Ces gens-là sont fiers de travailler pour nous'. Je n'aimais pas ce dédain. Je ne sais si on pouvait parler de paternalisme mais une chose est certaine, j'ai été frappé par ce discours à l'encontre de tout ce que j'entendais par ailleurs chez moi sur le monde ouvrier. Si je raconte tout cela ce n'est que pour découvrir les raisons profondes, les influences, les rencontres qui ont façonné mon désir de devenir architecte et de consacrer plus de cinquante années de ma vie à exercer ce métier avec une passion dévorante. Rien ne m'a détourné de cette décision. Je me suis toujours raccroché à cette perspective. Mais cela ne m'a pas davantage poussé à travailler au collège car les matières enseignées, tout au moins je le croyais, n'avaient rien à voir avec ce que je voulais faire, sauf les maths et la géographie. En rentrant à pied par le Cours Gallieni je passais rue Caulet (probablement une déformation de Caoulet, 'le chou' en patois de l'époque, qui ornait un œil-de-bœuf de notre maison) après avoir salué

Bramard, le fils du boucher. - TIYavait un dépôt de cirage 'Le Lion
Noir' - Je voyais des camions livrer des caisses qui encombraient le trottoir. Deux jeunes filles, une petite blonde rondelette et une brune plus svelte, stationnaient en bavardant devant le dépôt. La petite blonde en arrivant chez elle embrassait son père qui dirigeait les manœuvres de 26

déchargement des caisses et brandissait des papiers. Toujours en éveil- j'avais quinze ans - je remarquais qu'elles attendaient mon passage pour chuchoter entre elles. Une fin d'après-midi où je rentrais plus tôt que d'habitude je les vois devant moi sur le Cours Gallieni qui rentraient en discutant entrecoupé de rires. Arrivé à leur hauteur je m'impose entre elles gentiment. «Bonjour Demoiselles!» et nous voilà en grande conversation bien banale sur le collège, leur école et la décision de se revoir le lendemain à la Barrière de Pessac. Rendez-vous à I'heure du retour. J'avais remarqué que la petite blonde, Jacky, avait retenu ma main plus longtemps lors des adieux à l'angle de la rue Caulet. Je racontai mon histoire à Daniel, l'un de mes copains de Longchamp et lui proposai de venir le lendemain au rendez vous, ce qu'il fit et tous les quatre nous avons passé de bons moments ensenlble. Jacky m'écrivait tous les jours des lettres enflammées dans lesquelles elle recopiait des poésies sentimentales. Je lui répondais avec des pages de dessins de châteaux, de paysages, de voiliers dans la tempête. Plusieurs fois elle venait nous attendre à la grille du Parc Bordelais devant la sortie du collège de Longchamp. Nous n'étions pas peu fiers devant les camarades de montrer nos conquêtes et de partir bras dessus bras dessous dans le Jardin Public. Deux fois nous avons poussé l'audace jusqu'à sécher les cours pour aller au cinéma Gambetta. Jacky me prenait la main et en sortant nous allions boire une orangeade en riant pour un rien, insouciants et ravis. J'étais quand même intrigué par ce petit bout de femme qui bombait le torse, se mettait du fond de teint et m'écrivait d'une écriture penchée, régulière, sans ratures des grandes tirades d'éternel amour. Pendant les courtes vacances de Pâques, nous nous écrivions 'poste restante', moi à Saint-Palais, elle à la 'Villa Algérienne' sur le Bassin d'Arcachon, chez l'oncle Georges Lesca ou au camp scout. Daniel est parti de son côté; moi j'ai été plus fidèle. Nos rapports avec Jacky se limitaient à nous promener sous les arbres du Boulevard en riant de tOllt. «J'ai quelque chose de sérieux à te dire, me dit-elle un jour. J'ai parlé à mes parents, ils voudraient beaucoup te connaître et t'inviter à la maison.» Pourquoi ce souvenir est-il aussi vivant? J'ai ressenti une légère mainmise alors qu'aucune question d'avenir ne se posait pour moi. Libre je voulais rester. «Je n'irai pas chez tes parents parce que nous sommes libres tous les deux et que les grandes personnes n'ont rien à 27

voir avec nous.» J'ai vu son regard furieux, subitement plein de larmes, elle m'a giflé. Elle est partie en courant. J'étais triste. J'avais détruit quelque chose. Je sentais bien que pour Jacky j'avais été un amour d'adolescence profond, généreux, très pur. Je ne l'ai jamais revue. Mais je suis passé trente ans après plusieurs fois Rue Caulet devant sa maison en me souvenant de cette jeune fille qui me faisait rire par sa gentillesse. Ce petit épisode amoureux m'a fait réfléchir et m'a calmé pendant de deux années où je me suis consacré aux scouts-routiers, à mon violoncelle et à mes dessins. J'ai participé à la marche entre Auch et Lourdes avec les Routiers au foulard rouge. J'aimais beaucoup ces longues marches en gros souliers cloutés, sac au dos et ces bivouacs où nous chantions notre jeunesse devant un feu de bois. À Lourdes notre petite équipe a été désignée comme garde du corps du nonce apostolique, Monseigneur Paccelli, le futur Pape Pie XI. J'ai trinqué à la fin du pèlerinage avec le futur Saint-Père. Cela marque aussi au milieu de tous les problèmes du monde que je pressentais. La vie est multiple. Je découvrais, mais je gardais bien vivante dès que je réfléchissais cette envie tiraillante de rentrer à l'École des BeauxArts pour être architecte. J'avais fait cette confidence à ma mère. Elle n'en était pas très émue ne connaissant aucun architecte si ce n'est Louis Garros de Bordeaux qui gérait la maison, faisait réparer les toitures et les gouttières et peindre les volets. «Passe ton bac et nous verrons après. L'aîné de la famille a toujours été dans la 'carrière'. Pourquoi rompre cette tradition? Architecte est un métier de crève-la-faim. Nous verrons plus tard. Tu pourras toujours continuer à dessiner comme ton père. Il continue à faire du modèle vivant dans une académie de Bordeaux.» Ce que je souhaitais était plus profond. Je voulais me consacrer entièrement à l'activité d'architecte. Je réfléchissais: mon père, le dernier de six enfants, était ingénieur. TIfaisait honnêtement son métier là où il était, chez Bardinet, les fabricants de rhum, aux chantiers Dyle et Bacalan, constructeur de wagons frigorifiques ou Harribey, le premier fabricant de contreplaqué. Mais c'est à côté qu'il jouait du piano pendant de longs moments et souvent à quatre mains avec ma mère. Il dessinait aussi, allait à des expositions où je l'accompagnais. C'était ce qui coloriait sa vie mais ce n'était pas son métier. Le Père Sertilanges a écrit: "Dans un ménage, le métier est le centre de tout". Je l'avais entendu me dire une fois en revenant en voiture un Dimanche: «je fais un détour pour ne pas passer devant l'usine où je 28

travaille!» Comment peut-on passer une vie à faire par devoir des choses qui vous ennuient? Une fois seulement à la fin de sa vie où nous avons découvert que nous pouvions échanger des idées plus profondes que de simples conversations familiales il m'a dit: «J'aurais aimé être chef d'orchestre. » Merci, Mon Dieu, de m'avoir donné la force de résister à toutes les sollicitations et de conserver intact mon impérieux désir d'être Architecte. Mon père avait envie de bouger. Harribey battait de l'aile et G. Lamirand était PDG. des papiers peints Leroy à Ponthierry, près de Melun. TIproposait à mon père d'être Directeur Technique et Artistique de l'usine de fabrication. La tentation était trop forte; Pour travailler sous les ordres de Lamirand mon père aurait lâché beaucoup de choses. Il a accepté et c'est avec beaucoup de regrets que ma mère a abandonné Bordeaux, les amis et la maison du Caoulet. C'était avant les Grandes vacances de 1935. Pour fêter leur départ mes parents ont donné un grand dîner. Les grands salons étaient magnifiques: grande table avec des flambeaux aux multiples chandelles, grand service, grands vins, tous en tenue de soirée, de belles robes parce que les bordelaises sont élégantes. J'ai dessiné les menus, la maison, le cèdre et le jardin. Il y avait là les Fonsale. Henri, le notaire, avait été le grand flirt de ma mère avant 1914. Les Lesca, mes oncle et tante. Le Docteur de Miollis et sa femme. Jacques Lesca, le poète, l'abbé Mauriac, Patrick Bardinet et sa femme, les Peltier, Directeur du Port Autonome, Louis Charvet, vice-président de la Chambre de la Sidérurgie, l'avocat Duthil dont on disait que sa femme avait inspiré le personnage de Thérèse Desqueyroux à François Mauriac, François Pesle, ingénieur à la raffinerie d'Ambès qui venait jouer du violoncelle et moi, l'aîné qui représentait la nouvelle génération, au bout de la table, pas peu fier du reste d'être de la fête. Très ému, les parents ont joué à quatre mains du Schumann sur leur grand piano. La maison était en beauté et chacun d'évoquer les réceptions que Thérésa Cabarrus avait données dans cette maison en l'honneur de Chateaubriand de passage et de Madame Récamier. La famille a éclaté pour trois mois, le temps pour les parents de trouver une maison et de déménager à Melun.

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1936 1939

Melun- Collège Jacques Amyot - Grèves de 1936Isqbelle - Décès de Meny - Geneviève - Atelier à l'Ecole des Beaux-Arts - Concours d'entrée Mobilisation - Lettre à ma mère - Les 'fillettes' de Vouvray.
La trame de mon dessin de la façade de Rivière est finie. J'ai tracé les axes des ouvertures, vérifié les proportions des étages et des toits, déterminé le volume des arbres de la colline derrière la maison. C'est l'esquisse de mise en page, ce moment déterminant où le sujet choisi pèse dans le rectangle du papier support. Je me lève, prends un peu de recul, regarde où en est le soleil dans sa course derrière moi et, concentré à nouveau, je reprends mon dessin et me retrouve après tant d'années devant notre nouvelle maison de Melun en bordure du pré Chamblain. Bien modeste petite maison entre murs mitoyens, laide et grise avec ses trois niveaux. Mais j'avais ma chambre qui donnait en façade et je ne tardais pas à en prendre possession en couvrant les murs de dessins, de photos et d'affiches, comme Pearl Buck qui se sentait chez elle partout, dans la tente, l'igloo ou la grotte où elle commençait par installer deux petits rideaux roses pour marquer son territoire. La vieille Meny avait ma petite sœur Thérèse dans sa chambre. Quant à Betty, ma sœur, rien n'était plus important que de refaire ses boucles anglaises et chaque jour de lui mettre un suppositoire d'une languette de savon de Marseille. C'était un rituel auquel nous avions tous été condamnés pendant notre petite enfance. L'autre obligation était l'absorption d'un grand bol de porridge 'Quaker Oats' avec obligatoirement cinq sucres. Cela nous a réussi si j'en juge par notre condition physique tout au long de nos vies. Mes deux frères, Michel et Luc, ont été inscrits au collège SaintAspais et moi au collège Jacques Amyot, un des premiers collèges mixtes sur la butte en haut de Melun. Il fallait traverser toute la ville, deux ponts sur la Seine et grimper une côte pour arriver sur la gauche à un vieux collège en brique et pierre. Le collège était dirigé par le Proviseur Piot, personnage haut en couleur, chapeau melon et redingote. Il avait deux filles parmi les

élèves, plus tard héroïnes de la Résistance. J'étais en première avec une bande de filles dans les premiers rangs. Deux classes étaient intéressantes: le français avec un vieux diable d'homme barbu, Zacharie Tourneur qui nous a fait découvrir Les Pensées de Pascal sur lesquelles il avait écrit un livre et la Mémée professeur de géographie que je trouvais intelligente. Elle s'inspirait du livre de Defontaines sur la géographie humaine qui était dans la bibliothèque familiale. Je n'ai pas tardé à m'inscrire à la troupe scoute de Notre-Dame où j'ai vite retrouvé des volontaires pour partir chaque Samedi camper dans la forêt de Fontainebleau pendant le week-end. Je posais des collets pour attraper des faisans près de Bois-le-Roi où il devait y avoir des chasses. Cela améliorait l'ordinaire. Avec du plâtre nous prenions des empreintes de cerfs et de sangliers après les avoir pistés pendant des heures. Le local scout était beau. Nous allions quelquefois à I'hôpital chanter pour les enfants malades. Les Lamirand habitaient en face de chez nous. Ils recevaient quelquefois les parents et nous étions invités à des réunions où Georges Lamirand, Directeur Général, nous apportait avec enthousiasme des papiers peints 'Leroy'. C'était la première fois qu'on exploitait les possibilités de l'Offset pour imprimer des photographies. Mon père ramenait des rouleaux de papier avec des feuilles ou des fleurs. Je trouvais cela honible mais je me gardais de le dire. J'ai toujours trouvé le principe du papier peint sans intérêt. Cette démultiplication d'un motif était un moyen facile et laiteux. Il me semblait que les murs devaient être de couleur unie pour pouvoir les colorer par des dessins et des tableaux. J'ai toujours couvert les murs de ma chambre de papiers: phrases de poètes, photos, tickets de foot, cartes périmées, plumes d'oiseaux, belles cartes postales, reproductions de tableaux. Tout cela faisait un patchwork coloré. Je pouvais rêver en promenant mon regard de l'un à l'autre. La tête du Christ du Greco voisinait avec la Vénus de Lespugne, et la tête moyenâgeuse d'une petite Sainte-Vierge avec une photo de perdreaux. Un baromètre, cadeau de mon père, y trouvait une bonne place parce que j'aimais connaître le temps qui réglait une partie de mes activités, la pêche au lancer le long des berges de la Seine, les aquarelles de la ville et de ses abords et d'inteffi1inables promenades avec des camarades. Dès le début de 1936 je réunissais un groupe de camarades, garçons et filles, pour parler ensemble et animer nos réunions. TIy avait René Tomasini, le fils du Préfet qui a fait une brillante carrière politique, Francis Petel charmant., très anglais qui nous lisait des 31

poèmes, Renée Paty, fille du Directeur de la station d'émission SainteAssise qui jouait du piano (elle accompagnait mes essais au violoncelle mais ce n'était pas très beau), Bel-Gazou, rêveuse et très disponible. Germaine Passerard qui riait de tout, Andrée Fossat, très sérieuse, studieuse et prête à faire des commentaires sur tout ce que nous disions et puis, Geneviève, vive et intelligente qui allait compter dans ma vie. J'avais lu Que ma joie demeure de Giono et nous nous réunissions pour lire ce livre à haute voix. Nous étions passionnés, enchantés par les paysans, héros de chaque livre, bien loin des auteurs classiques du programme scolaire. Nous avions trouvé médiocre Le Bouquet de roses rouges d'Isabelle Rivière, la sœur d'Alain Fournier. Bien sûr nous avons lu aussi Le Grand Meaulnes. Qui n'a pas senti son cœur battre à 18 ans pour ces pages romantiques qui parlaient d'amour fou? Mais c'est Giono qui nous unissait par son panthéisme moderne. Cet amour pour un pays transformé par l'imagination, c'est ce que je ressentais en pensant à la Dordogne, au Chambon, au barrage de la rivière, au Moulin. . . Je ne sais plus par quel hasard, si ce n'est à cause de mon nom et de l'amitié de Tante Yolande Arsène-Henry, née d'Ormesson, grande amie de Madame Sommier propriétaire de Vaux-le-Vicomte et d'une importante sucrerie (nous sommes en Seine-et-Marne), j'ai été invité par les M. à une soirée dans leur château près de Fontainebleau. J'ai passé la réception à accaparer la fille Isabelle dans des danses folles et des farandoles. Elle semblait ravie. Nous sommes allés nous promener dans le parc où se trouvaient dispersés des buffets magnifiques. Le champagne aidant, la gentillesse de la maîtresse de maison, nos relations familiales, Isabelle me plaisait et c'était la première jeune fille que je rencontrais depuis Bordeaux. Nous avons convenu de nous revoir et cette charmante s'est précipitée sur son père, grand magnat du sucre, pour lui demander de m'inviter à une chasse à courre, car ils avaient un équipage, piqueurs, chevaux et chiens. Reçu carton. J'ai emprunté à un camarade de classe une culotte, des bottes, une tunique et une bombe et me voilà fidèle au rendez-vous. Quoi de plus extraordinaire que de chevaucher de concert avec de belles dames et de beaux cavaliers, au milieu de chiens, de piqueux, de trompes et de partir en forêt à côté d'une 'belle' qui me manifestait quelque intérêt! Je montais correctement et un temps de galop derrière la meute ne me faisait pas peur. Elle était bonne cavalière, ma compagne! Le retour était magnifique à travers les grandes allées de la forêt de 32