Repolitiser l'insécurité

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Le thème de l'insécurité intéresse l'ensemble de la population et au premier chef les responsables politiques. En effet, apporter une réponse concrète à la demande sociale de sécurité représente un enjeu électoral fort. Manuel Boucher décide de dépasser les querelles politiciennes en menant une enquête sociologique de terrain au sein d'une commune moyenne de tradition ouvrière afin d'étudier les questions d'insécurité dans un territoire en proie à la désindustrialisation: comment reconstituer un espace social en voie de dissociation sans pour autant sombrer dans "l'hystérie sécuritaire"?.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296379077
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Repolitiser l'insécurité

Manuel BOUCHER

Repolitiser l'insécurité
Sociographie d'une ville ouvrière en recomposition

Perspectives de réflexion pour combattre les conséquences du retour de l'incertitude de l'existence

Préface de Laurent Mucchielli

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du même auteur

Turbulences, contrôle et régulation sociale. Les logiques des acteurs sociaux dans les quartiers populaires, Paris, éd. L'Harmattan, 2003.

Emergences culturelles et jeunesse populaire. Turbulences ou médiation? (co-direction avec A. Vulbeau), Paris, éd. L'Harmattan/INJEP/coll. Débats jeunesses,2003. De l'égalité formelle à l'égalité réelle. La question de l'ethnicité dans les sociétés européennes (sous la dir.), Paris, éd. L'Harmattan, 2001.
Les théories de l'intégration. Entre universalisme et différencialisme. Des débats sociologiques et politiques en France: analyse de textes contemporains, Paris, éd. L'Harmattan, 2000. Rap: expression des lascars. Significations française, Paris, éd. L'Harmattan, 1999. et enjeux du rap dans la société

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7400-8 EAN : 9782747574006

Pour mes filles Louise et Hannah. N'oubliezjamais notre ascendance ouvrière.

Remerciements

Mes premiers remerciements s'adressent tout naturellement aux autorités municipales de la ville de Bolbec et tout particulièrement à Serge Chardon sans qui ce livre n'aurait pu voir le jour. Je remercie également chaleureusement les acteurs sociaux et les habitants décrits dans cet ouvrage, qui ont accepté de coopérer tout au long de cette aventure; ce sont en effet les principaux protagonistes de ce récit sociographique. En outre, je tiens à saluer tous ceux qui m'ont aidé d'une manière ou d'une autre à améliorer la qualité de ce travail, notamment Guido De Ridder, Sabine Barbarin Nicolier (annexes) ainsi que ceux qui m'ont fait l'amitié de me lire, voire de me corriger avant la publication, notamment Catherine Legrand (secrétariat), Jean Gondonneau, re-lecteur régulier exigeant de mes écrits, ainsi que Laurent Mucchielli, non seulement pour sa post-face stimulante mais également et surtout pour ses commentaires empathiques et néanmoins critiques qui m'ont obligé à approfondir ma démonstration (les propos tenus dans ce livre n'engagent cependant que l'auteur). Enfin, je tiens à assurer ma reconnaissance aux différentes personnes, que je ne peux toutes citer ici, qui forment les milieux intellectuels (Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologiques, CLARIS, Laboratoire d'Etudes et de Recherches Sociales, ...), d'action éducative (Peuple et Culture, Institut du Développement Social, ...) et affectifs (mes parents, mes enfants, ma compagne, ma famille, mes amis), que j'ai la satisfaction de côtoyer et auprès desquels je trouve la stimulation nécessaire pour penser la «réalité sociale », c'est-à-dire la critiquer en espérant ainsi modestement participer à sa transformation vers plus d'humanité.

Sommaire

Préface Introduction

. .

15 21

Première partie Un territoire fragile.

...... ...........................................................

39 41 41 43 45 49 51 51 57 60 63

1-

Des éléments de cadrage

1 - Des repères historiques ....................................................... 2 - Des éléments topographiques .............................................. 3 - Deux quartiers étiquetés ...................................................... 4 - Un projet global urbain .......................................................

ll-

Des indicateurs 1 - Une 2 - Des 3 - Une 4 - Des

de fragilité

.......................................................

histoire ouvrière spécifique ......................................... territoires et des populations pauvres .......................... offre de formation cloisonnée ..................................... populations discriminées .............................................

Deuxième partie Un territoire d'engagement

................................................................

73

1-

Des actions d'animation, d'accompagnement

social et de
.,. ......

prévention

75 75 81 86

1 - L'animation au sein des quartiers de relégation .................. 2 - Une intervention socio-éducative historique ...................... 3 - Une dynamique collective de prévention de la délinquance

REPOLITISER

L'INSÉCURITÉ

II - Des actions d'insertion, de régulation sociale et d'éducation ...
I - Une politique d'insertion socio-professionnelle ambitieuse 2 - Une intervention sociale diversifiée .................................... 3 - Une « communauté éducative» fortement investie ............

89 89 95 106 123 123 124 131

ill - Des actions de développement socio-culturel et associatif .......
1 - Une politique sportive volontariste ..................................... 2 - Une réalité socioculturelle protéiforme .............................. 3 - Une vitalité associative au cœur des quartiers ....................

Troisième partie Un territoire mobilisé face à l'insécurité I - La délinquance

........................................... .........................

155 157 157 162 163 168 168 179 181 185 190 190 193 197

et la politique locale de sécurité

1 - La description des phénomènes d'insécurité ...................... 2 - Une typologie des fauteurs de désordre .............................. 3 - Les quartiers de la «peur» .................................................

II - Des acteurs sociaux, leurs représentations et leurs priorités ....
1 - Les 2 - Des 3 - Des 4 - Les forces de l'ordre et les acteurs sociaux ......................... travailleurs sociaux insécurisés .................................... bailleurs sociaux en proie aux incivilités ..................... acteurs municipaux animateurs de la paix sociale ....... ..............

- III - Des actions conjointes et des demandes spécifiques

- 1 - Des actions de coordination transversales ........................ - 2 - Quels types de partenariat et de mobilisation citoyenne? - 3 - Quelle demande en matière de lutte contre l'insécurité? .

Quatrième partie Un territoire en recomposition

...........................................................

213 217 219 220

I - Une analyse diachronique .............................................................. 1 - Un schéma de compréhension longitudinal........................ 2 - Une ville ouvrière fragmentée ............................................ 10

Sommaire
3 - Des actions de réorganisation et de réenchantement II - De l'analyse aux perspectives d'action

..........

230 234 234 237 240

.......................................

1 - Des logiques d'action pour combattre l'insécurité ............. 2 - Combattre la violence ......................................................... 3 - Définir des espaces de conflit ............................................. III - Combiner des logiques de conflictualisation et d'hybridation de la régulation sociale .............................................................. 1 - Faire participer la population .............................................. 2 - Favoriser l'intégration ......................................................... 3 - Développer le processus de subjectivation .........................

244 246 252 255 . . . 269 293 307 323

Conclusion Annexe Bibliographie
Table des principaux sigles .................................................................

11

«... L'enjeu intellectuel que désigne le mot d'insécurité est aujourd'hui de parcourir comme à rebours, le chemin qui permet de passer du problème social à l'action; il est de dégager la sociologie qui s'embourbe dans les débats contemporains sur l'insécurité (son expansion ou son déclin, sa réalité et ses représentations, son impact sur l'ordre et ses dimensions idéologiques) pour retrouver, derrière ces débats, ces peurs et ces interrogations des sujets, éventuellement privés ou interdits d'action, des acteurs et des rapports sociaux. Et ce que la sociologie pourra faire en ce sens, je pense, pourrait peut-être apporter une contribution au nécessaire réenchantement de la politique - mais c'est à l'évidence une autre histoire. »

M. Wieviorka., « Le sociologue et l'insécurité », in Sociologie du Travail, n044, 2002.

"Le sentiment d'insécurité n'est pas exactement proportionnel aux dangers réels qui menacent une population. Il est plutôt l'effet d'un décalage entre une attente socialement construite de protections et les capacités effectives d'une société donnée à les mettre en œuvre. » R. Castel, L'insécurité sociale. Qu'est-ce qu'être protégé ?, Paris, éd. du Seuil, 2003.

Préface
Laurent MUCCHIELLI

Dans un débat intellectuel, médiatique et politique saturé de généralisations imprécises (sur «la violence », «la délinquance », «les jeunes », afortiori« l'insécurité »), la démarche monographique de Manuel Boucher est heureuse. A côté de travaux qui se sont multipliés ces dernières années en se concentrant sur les «quartiers sensibles» des grandes agglomérations, elle a de surcroît le double avantage d'une part de nous emmener dans une petite ville normande, d'autre part de tenter de saisir du coup la dynamique d'ensemble de cette ville. Je ne proposerai naturellement pas ici un résumé du livre (il faut le lire !), ni même une analyse de l'ensemble de son contenu. Je voudrais plus simplement en souligner quelques points forts et en tirer quelques réflexions générales.

Du local au global

Malgré sa petite taille (quelque 12500 habitants), Bolbec n'est pas un village bordé de verts pâturages. Située à une vingtaine de kilomètres du port du Havre, cette petite ville est en réalité une ancienne capitale locale de l'industrie du textile. Et, tout au long du livre, on sent très bien le poids de ce passé qui détermine en bien des points la topographie et les relations sociales. Et surtout on comprend rapidement que ce passé laisse une plaie béante au cœur de la vie sociale: la plaie de la misère d'une partie des habitants. L'industrie du textile s'écroule définitivement au début des années 1970 et la situation ne cesse alors de se dégrader. Au cours des années 1990, la ville a encore connu une augmentation de plus de 30 % du nombre de demandeurs d'emploi. C'est désormais 20 % de la population active qui est au chômage, et en son sein un tiers de jeunes de moins de 25 ans. Près de 6 % de la population touche le RMI et 12 % ne survit que grâce aux allocations familiales. Un ménage sur trois est endetté. N'en jetons plus. Tous ces chiffres sont nettement supérieurs aux moyennes nationales et régionales. Ils donnent d'emblée la mesure des difficultés. Ils sont les traces

REPOLITISER L'INSÉCURITÉ

administratives d'une misère française que les gouvernements centraux ne veulent pas reconnaître comme telle et qui est pourtant loin d'être exceptionnelle (on pense notamment aux anciens bassins industriels de la région Nord-Pas-de-Calais). Localement, cette misère est par contre très bien identifiée. Comme partout, elle n'est pas distribuée de façon aléatoire sur le territoire communal. Elle est au contraire concentrée. A l'écart du vieux centre-ville, de ses façades classées aux monuments historiques et de ses maisons de retraite, juste après les quartiers habités par les classes moyennes, deux autres sont habités par les pauvres. Du premier (Fontaine-Martel), Manuel Boucher nous dit qu'il «donne vite l'impression d'être un quartier 'à part de la ville' » car il est excentré et mal desservi par les transports publics. Avec ses immeubles très abîmés par le temps et sa population qui concentre les fragilités économiques et sociales, c'est le quartier qui focalise la peur et le rejet de la part du reste de la ville. Il abrite pourtant le quart de la population totale de la commune. Mais il n'a, à l'évidence, pas le même poids politique... Le second quartier (Le Champ-des-Oiseaux) est plus récent; il est construit dans les années 1970 pour résorber les derniers baraquements, ce qui fut conçu comme un progrès social par la municipalité et sans doute par la plupart des familles concernées. Toutefois, ici comme presque partout ailleurs, nul ne semble avoir eu l'idée d'intégrer ces habitants au sein de la ville existante. Non, on leur a construit leur quartier bien à eux, autour d'une « cité de promotion familiale ». De ce quartier, Manuel Boucher nous dit que «même s'il a une moins mauvaise réputation que celui de Fontaine-Martel, [il] reste néanmoins fortement étiqueté comme abritant des 'familles à problèmes' ». Des « familles à problèmes» dans un quartier géré par des travailleurs sociaux, quelle surprise...

Le symptôme de « l'insécurité»

On n'est pas non plus surpris de constater que ces quartiers sont perçus comme des sources d'« insécurité ». Sur l'échiquier politique, à gauche comme à droite, certains refusent toujours de considérer que cette «insécurité» est un symptôme, un révélateur. On a tant parlé de ces «nouvelles mafias» qui structureraient à grand profit l'économie de quartiers entiers, et de ces « nouveaux jeunes» qui n'auraient « plus aucun repère» et seraient prêts à tout, « à tuer pour un regard» à en croire certains magazines en quête de grands frissons, histoire de progresser dans l' audimat. On a dit tant de sottises ces dernières années... L'analyse de Manuel Boucher livre un autre constat. 16

Préface

A Bolbec comme dans la plupart des villes françaises (mais on oublie toujours de le rappeler), la délinquance n'est pas fondamentalement constituée par les violences interpersonnelles. La moitié des faits constatés par la police sont en réalité des vols et des cambriolages, la plus grosse part tournant autour des voitures et des deux-roues, certains petits groupes délinquants s'étant spécialisés dans ces vols: ils auront tôt ou tard affaire à la justice, certains connaîtront la prison. Viennent ensuite les dégradations de biens privés ou publics (environ 30 % de la délinquance enregistrée). Puis les infractions économiques et financières (12 %). Enfin, très loin derrière les atteintes à la propriété (8 % des faits constatés à Bolbec par la police en 2001), arrivent les coups et blessures. Un mot d'abord sur ces derniers. Les violences les plus ordinaires ne sont pas celles commises par des «jeunes» mais par des adultes. Ce sont des conflits de voisinage, que l'on rencontre à la ville comme à la campagne. Et puis c'est cette violence dont on ne parle quasiment jamais, qui n'est certes pas médiatique et si peu politique, dont les victimes se cachent le plus souvent: c'est la violence conjugale, qui concerne tous les milieux sociaux. Mais non, décidément, on n'en parlera pas. On parlera par contre sans cesse des désordres juvéniles car ceux-là sont visibles, publics, bruyants, parfois même ostentatoires. Commençons par le plus spectaculaire aux yeux des autorités. La crémation d'une voiture de police est restée dans les mémoires, parce qu'elle est en réalité exceptionnelle. Quelques dégradations de voitures du service municipal ont bien été constatées, des cabines téléphoniques et des abris bus ont parfois été endommagés. Reste que le problème est limité. Ni les transporteurs, ni les travailleurs sociaux, ni la police elle-même ne signalent une fréquence élevée de difficultés. Les choses vont rarement bien loin, surtout si une « descente» rageuse de la BAC (brigade anti-criminalité, des policiers que leurs propres collègues appellent les « cow-boys») ne vient pas envenimer encore davantage les choses et enclencher le cycle de la vengeance. Aux dires des travailleurs sociaux, les habitants, jeunes y compris, semblent en réalité résignés. Les quelques délinquants endurcis mis à part, ici comme ailleurs, les actes des jeunes du quartier Fontaine-Martel sont probablement un mélange de jeux, de mode d'affirmation dans la sousculture virile des groupes d'adolescents et - ce que l'on veut moins

reconnaître - de mode d'expression d'un malaise sur lequel ces jeunes ont
du mal à mettre des mots. Ils tagguent beaucoup pourtant. Parfois même, «ils font des graffitis apostrophant les responsables municipaux pour protester contre la mairie qu'ils jugent responsable de beaucoup de leurs maux mais aussi de trahison et d'hypocrisie» signale Manuel Boucher. La chose est sans doute mal prise par la municipalité. Voilà pourtant bien une expression politique, peut-être même une tentative de dialogue. Mais de 17

REPOLITISER L'INSÉCURITÉ

l'autre côté, il faut aussi rassurer les habitants, qui vivent mal

- et on les comprend - les désordres juvéniles et les « incivilités» parfois quotidiens.

Derrière ce mot fourre-tout d'« incivilité », se cachent en effet une série de petites choses, en elles-mêmes peu graves, mais qui toutes ensemble créent un climat général qui peut devenir insupportable pour une partie des habitants. Ce sont ces tags, ces dégradations, ces vociférations, ces bruits de mobylettes et de voitures, ces odeurs de cannabis (qui peuvent inquiéter les personnes âgées), ces détritus jetés çà et là, ces regards provocants, ces chiens que leurs maîtres exhibent parfois agressivement. Même s'ils n'ont jamais reçu le moindre coup, et même si chacun sait que Bolbec est globalement beaucoup plus tranquille que les grandes villes normandes environnantes (telles Rouen, Le Havre, Évreux), une partie des habitants a un réel sentiment d'insécurité, qui réclame analyse.

Un peu de psychologie

collective

Quelle est cette « tristesse» dont Manuel Boucher signale à un moment qu'elle semble imprégner toute la ville dans les yeux de celui qui la découvre? Un mélange de fatalisme, d'anxiété et de colère. Fatalisme devant la décomposition du monde ouvrier, des repères et des rythmes sociaux dont il marquait toute l'existence. Ce sentiment est vécu par les habitants mais le livre montre qu'il est ressenti aussi par les élus, les personnels administratifs, les représentants locaux de l'État, les bailleurs sociaux. Tous signalent cette « déprime» ambiante (ainsi d'ailleurs que la fréquence de l'alcoolisme, autre symptôme). Anxiété devant la progression et l'enkystement de la misère au fil du temps. Voilà ce qui donne toute sa profondeur au sentiment d'insécurité. Car les habitants ne se sentiraient pas démunis et victimes face à des formes de contestation ou des formes d'anomie s'ils avaient l'horizon d'une mobilisation générant du progrès social, s'ils avaient tout simplement l'espoir d'un avenir meilleur. Lorsque, au contraire, ils vivent leur situation sociale globale comme une dégradation continue, lorsqu'ils redoutent que demain soit pire qu'aujourd'hui pour eux et pour leurs enfants, alors ces problèmes du quotidien deviennent les signes voire les symboles insupportables de leur condition. Colère enfin, devant cette situation, face à ces « incivilités» du quotidien et envers leurs auteurs qui parfois fanfaronnent. Alors l'accusation fuse, contre ces «jeunes» qui sont bien connus, qui sont là, tous les jours. Quand ils discutent à tête reposée, les habitants conviennent probablement rapidement que les responsables de cette misère partagée sont ailleurs, ce sont «ceux d'en haut », «les élites », «les gros patrons» et surtout «les politiques », qui « ne font rien ». Au passage, cette accusation comme la précédente nourrit ce 18

Préface

que l'on appelle le « vote protestataire ». En effet, dans cette ville communiste où les ouvriers demeurent donc représentés, le Front national est quand même arrivé en tête au premier tour de l'élection présidentielle d'avril 2002 avec 20 % des voix sur l'ensemble de la commune (progressant à 22 % au second tour) et jusqu'à 27 % dans le quartier de Fontaine-Martel. En attendant, dans la vie de tous les jours, ce sont bien ces jeunes qui exaspèrent. Et en plus ce sont souvent « des arabes ». Ben oui. Mais il faut aussi savoir que c'est normal. La population d'origine maghrébine est pauvre parmi les pauvres et c'est très logiquement qu'elle est concentrée dans ces quartiers. C'est donc là qu'habitent leurs enfants, et pas dans le vieux centre classé aux monuments historiques. Ben non. Et comme ils sont nombreux, on les voit beaucoup. C'est sûr. Et comme ils ont souvent davantage de difficultés scolaires que les enfants des familles qui sont françaises depuis des générations (en particulier lorsque leurs parents n'ont pas ou peu été scolarisés dans leur pays d'origine, voire même qu'ils ont des difficultés à maîtriser la langue française), on les retrouve souvent dans le groupe des perturbateurs. C'est logique. Et plus on les stigmatise et plus ils en rajoutent. En langage courant, cela s'appelle un cercle vicieux. N'y a-t-il donc rien à faire? Ça, c'est moins sûr.

Des politiques

municipales

qui peuvent beaucoup, mais pas tout

A Bolbec, il semble que la municipalité et les services de l'État ont pris conscience tardivement de l'ampleur des problèmes et ont longtemps manqué de certains outils de prévention et de médiation que Manuel Boucher juge à juste titre « importants pour favoriser la cohésion sociale» et « [reJconstruire du tissu social» : « un club de prévention spécialisée, un centre social, un service de médiation sociale et culturelle ». Ajoutons des structures de médiation familles-écoles et des structures ouvertes aussi en soirée (et non des activités calquées sur les « heures de bureau »). Mais la prise de conscience de la municipalité semble en bonne voie, l'engagement de la Caisse d'Allocations Familiales compensant par ailleurs les carences de la politique de la ville (dont les aides semblent avoir quelques difficultés à couvrir la distance séparant Paris de Bolbec). De cette prise de conscience témoignent le Projet urbain global, le Contrat éducatif local et les diverses actions d'insertion économique, d'accompagnement social, d'animation sportive et culturelle et d'éducation analysées dans la deuxième partie du livre, sans oublier naturellement le Contrat local de sécurité à l'origine de la commande de diagnostic passée à l'auteur et dont est issu ce livre. Reste que, pour que tous ces partenariats portent des fruits, il faut que chacun apprenne à sortir de la logique de sa culture professionnelle pour comprendre aussi 19

REPOLITISER L'INSÉCURITÉ

celle des autres, à admettre que des regards extérieurs pénètrent le huis clos de ses relations avec son public et à accepter que des médiations puissent permettre de sortir de blocages que peuvent entretenir les attitudes de la population mais tout autant celles des institutions face à leurs « clientèles ». C'est valable pour les policiers et « leurs» jeunes rebelles comme pour les travailleurs sociaux et « leurs» familles à problème, ou encore les bailleurs et «leurs» mauvais payeurs. Et Manuel Boucher ne manque pas de souligner que la chose est valable aussi pour le secteur privé caritatif. Tout ceci est donc loin d'être acquis. Dans sa troisième partie, l'auteur souligne à maintes reprises la longueur du chemin qu'il reste à faire pour sortir des réflexes par lesquels chaque institution renvoie tous les problèmes sur les populations et/ou sur ses partenaires. Dans l'accompagnement intelligent de cette mise en cohérence globale de l'action institutionnelle réside sans doute une des tâches les plus importantes d'une municipalité aujourd'hui. Manuel Boucher souligne par ailleurs à raison combien, à Bolbec comme dans d'autres villes de tradition ouvrière, la municipalité pourrait redynamiser beaucoup plus fortement le vieux fond des valeurs de convivialité, de solidarité et de conflictualité pour tenter de «réenchanter» un peu la vie collective. Mais quels que soient son habileté relationnelle, son intelligence du social, son engagement et son dévouement, une équipe municipale et ses partenaires locaux ne peuvent évidemment pas tout faire. La politique économique, la politique d'éducation, la politique du logement, la politique de santé, la politique pénale, la formation des travailleurs sociaux, des enseignants et des policiers ne dépendent pas d'une municipalité. Or tout cela trahit aujourd'hui des carences et des blocages au plan national, ainsi qu'une dramatique absence de vision globale chez nos gouvernants, de gauche comme de droite. C'est donc bien, plus que jamais, le rôle des sociologues que de mettre leurs capacités d'analyse et leur esprit critique au service de la réflexion collective sur l'avenir de nos sociétés.

20

Introduction

Dans une société du risquel, face aux incertitudes d'un monde hypermoderne2, face à la globalisation, à l'accroissement du processus d'individuation et à l'affirmation des valeurs individualistes3, le thème de l'insécurité intéresse au premier chef les français et les responsables politiques chargés de coordonner les actions sociales, politiques et économiques favorisant la cohésion et l'ordre des territoires dont ils ont la charge4. Pour les acteurs politiques, apporter une réponse concrète à la demande sociale de sécurité représente alors un enjeu électoral fort. Ainsi, depuis de nombreuses années un débat politico-médiatique fait rage particulièrement exacerbé depuis les échéances électorales nationales ou locales de 20025 - entre une multitude de protagonistes institutionnels, politiques, associatifs et intellectuels qui s'affrontent sur l'idée que pour combattre la délinquance et l'insécurité, il est plus opportun soit d'opérer une politique plus répressive, soit de développer une politique plus préventive. Il est néanmoins vrai que depuis quelque temps, les partisans de « l'école sécuritaire» 6 se font nettement plus entendre que les défenseurs d'une action de prévention qui, au-delà d'un discours hypercritique?, revendiquent une politique préventive rénovée, plus affirmée et mieux financée par l'Etat et les collectivités locales.

Au-delà des querelles idéologiques:

un dispositif opérationnel

Dans ce contexte sulfureux, la circulaire du 28 octobre 1997 relative à la mise en œuvre des Contrats locaux de sécurité (CLS), bien qu'initialement développés par le ministère de l'Intérieur pour rationaliser et optimiser l'action sécuritaire des différents services de l'Etat et des collectivités locales, dans la pratique, paraît pourtant moins idéologique et plus pragmatique. En matière de sécurité et de criminalité, il est en effet important de différencier ce qui relève des invectives politiciennes et intellectuelles largement médiatisées et la réalité des actions entreprises sur le terrain par les différents protagonistes concernés par ces questions. D'ailleurs, les Contrats locaux de sécurité initiés par l'équipe gouvernementale de la «gauche plurielle8» dirigée par L. Jospin (19972001) n'ont finalement pas été fondamentalement transformés par le 21

REPOLITISER L'INSÉCURITÉ

gouvernement libéral de droite qui lui a succédé et qui pourtant donne au thème de la lutte contre l'insécurité une place prépondérante9. En effet, ce gouvernement promoteur d'une décentralisation politique plus importante, notamment en matière de sécurité, a réaffirmé l'intérêt des CLS placés sous l'autorité conjointe des maires et de l'Etat pour combattre l'insécurité et la délinquance à l'échelle d'un territoire restreint (ville/agglomération). En fait, dans le but d'associer l'ensemble des forces institutionnelles et sociales dans l'action de lutte contre l'insécurité, ce dispositif ne prend pas directement position pour des actions uniquement orientées vers la répression mais pour des modes de réflexion et d'intervention incluant une diversité d'acteurs sociaux associés pour faire baisser la délinquancelO, les incivilités]] et le sentiment d'insécurité12 qui pourrissent les relations humaines et le tissu urbain.
« Le CLS n'est pas une nouvelle forme administrative, il a été conçu comme outil de mobilisation de l'ensemble des acteurs locaux concernés par la délinquance et l'insécurité: il s'agissait de tirer les leçons du dispositif des conseils communaux de prévention de la délinquance en développant les ressources du partenariat sur un champ plus large et plus opérationnel que la seule « prévention », et en explicitant les priorités locales assignées aux détachements locaux des services de l'Etat. »13

Il est donc de la responsabilité des dirigeants politiques qui mettent en place ces contrats de privilégier prioritairement des aspects sécuritaires ou bien de les articuler intelligemment avec une dimension de prévention.
"En effet, la sécurité ne peut être l'affaire des seuls services de police et de la gendarmerie nationale, d'autant que le sentiment d'insécurité ne résulte pas seulement du bon exercice de ces missions. Il dépend de nombreux autres facteurs: cohésion sociale, conscience civique, qualité de la vie urbaine, etc. Ces facteurs relèvent pour une part des compétences des collectivités territoriales et des initiatives émanant de la société elle-même. C'est pourquoi il convient d'organiser un partenariat actif et permanent avec tous ceux qui, au plan local, sont en mesure d'apporter une contribution à la sécurité, notamment les maires et les acteurs de la vie sociale. (...) Les contrats locaux de sécurité constituent l'outil principal d'une politique de sécurité privilégiant l'éducation à la citoyenneté comme axe de la prévention, la proximité comme objectif de redéploiement de la police et de la gendarmerie et l'efficacité par un renforcement de l'action conjointe de l'ensemble des services de l'Etat." 14

Concrètement, la combinaison de l'activité des Conseils Locaux de Sécurité et de Prévention de la Délinquance (CLSPDI5) avec la signature d'un Contrat Local de Sécurité (CLS) doit ainsi pouvoir aboutir à un travail de collaboration entre les élus, l'Etat et leurs partenaires sociaux (secteur associatif et privé) pour agir sur la sécurité et la citoyenneté. En effet, depuis 22

Introduction

sa création récente (2002), le CLSPD «constitue l'enceinte normale d'élaboration, de mise en œuvre et d'évaluation des contrats locaux de sécurité (CLS) ».

L'élaboration

d'un «diagnostic

local de sécurité»

En Haute-Normandie, la ville ouvrière de Bolbec s'est ainsi saisie de cette dynamique institutionnelle partenariale incluse dans les contrats locaux de sécurité afin de mieux agir sur le front de l'insécurité. En effet, dans cette commune comme ailleurs, le thème de l'insécurité cristallise beaucoup de débats sur l'état de déliquescence dans lequel se trouve la ville depuis la décomposition du « modèle industriel républicain d'intégration ». Néanmoins, pour s'inscrire dans ce dispositif, la loi oblige les collectivités locales, en concertation avec les services de l'Etat (Préfecture), à réaliser un diagnostic local de sécurité afin de mieux comprendre la « morphologie urbaine» du territoire concerné. Ce diagnostic doit notamment tenir compte de la situation en matière de délinquance, d'une évaluation du sentiment d'insécurité et d'une analyse permettant d'apprécier l'adéquation des réponses apportées par le futur contrat. Cependant, la réalisation d'un tel diagnostic, lorsqu'il est authentique, est une réelle prise de risque politique. Dans ce cadre, pour les élus promoteurs de discours simplistes et populistes privilégiant spontanément une manière musclée de combattre l'insécurité, cette phase de diagnostic, qui constitue pourtant la première étape dans l'élaboration du CLS, est considérée comme superflue et dangereuse pour l'ordre établi, surtout si elle permet de développer une analyse poussée de la situation sociale, politique et économique de la ville et de mettre en évidence la co-responsabilité d'une multiplicité d'acteurs dans la production de l'insécurité, pas uniquement déviants, délinquants et incivils mais aussi associatifs et politicoinstitutionnels. Pour ces responsables politiques réticents à montrer la complexité de phénomènes qu'ils voudraient résoudre prioritairement en augmentant les moyens sécuritaires, il paraît dès lors plus rentable, pour « respecter» la loi tout en la contournant, de confier l'exécution de ce diagnostic à un cabinet d'étude privé spécialisé dans la lutte contre l'insécurité. Ces cabinets sont d'ailleurs de plus en plus nombreux à s'engouffrer dans le marché de la sécurité généré par la multiplication des peurs au sein de notre société frileusel6, Ces entreprises souvent dirigées par des «experts» autoproclamés sont effectivement plus enclines à l'instrumentalisation de leurs consultations puisqu'elles répondent 23

REPOLITISER L'INSÉCURITÉ

stratégiquement et prosaïquement aux demandes souvent superficielles et quelquefois démagogiques d'hommes politiques pressés par la prochaine échéance électorale et donc prêts à s'approprier des analyses et des projets d'action uniformisés contre l'insécurité, livrés clés en main. D. Monjardet indique ainsi que certains « cabinets-conseil» sollicités par des directeurs de services préfectoraux, des directeurs départementaux de la sécurité publique et des conseillers techniques des maires « ont vendu dans toute la France des diagnostics locaux étrangement similaires et concluant invariablement par les mêmes préconisations techniques. »17 De plus, les solutions proposées par ces « cabinets pompiers pyromanes» choisissent la plupart du temps la facilité: privilégier la désignation d'une partie de la population jugée coupable de l'ensemble des désordres; proposer son contrôle panoptique18 (qui permet de voir sans être vu) par un ensemble d'acteurs publics et privés de la sécurité aidés des dernières techniques - très onéreuses - de surveillance. Or, l'insécurité est une question de société suffisamment importante pour qu'elle ne soit pas simplement livrée aux marchés économique et politique19,

Le choix politique

d'une modeste mais réelle dynamique de recherche

Quoi qu'il en soit, même si l'élaboration d'un véritable diagnostic réalisé par une équipe de recherche agissant à partir d'un cadre déontologique est réellement politiquement risquée et contient d'indéniables contraintes en matière d'investissement financier et de temps notamment, elle a également de nombreux atouts: elle peut par exemple permettre la mise en place d'une vision éclairée de la situation d'insécurité et favoriser l'émergence de modes d'intervention protéiforme adaptés à la dynamique sociale locale, Cependant, une telle démarche est avant tout liée à un choix politique: opérer des modes d'action concertée en s'appuyant sur les résultats d'une authentique étude de terrain - pouvant effectivement révéler des points forts mais aussi des dysfonctionnements sociaux depuis longtemps dissimulés ou non dits - au lieu de privilégier des réponses simplistes enfonçant des portes ouvertes: renforcer systématiquement des logiques sécuritaires et répressives pour combattre l'insécurité. Au regard de ces éléments, faire appel à un laboratoire de sociologie pour réaliser un diagnostic de sécurité n'est donc pas anodin pour la ville de Bolbec20, Le recours à un centre de recherche reconnu correspond en effet à la volonté politique de ce commanditaire de se saisir d'une opportunité: la 24

Introduction

mise en œuvre d'un dispositif national (Contrat Local de Sécurité) permet de dépasser un « effet d'annonce» sur la nécessité de lutter contre l'insécurité pour réellement se donner les moyens pertinents d'y parvenir. En s'appuyant sur un travail de sociologie empirique, au-delà des antagonismes politiciens, il s'agit de penser une stratégie ouverte et démocratique pour combattre rationnellement l'insécurité en privilégiant une démarche engagée de « recherche-action» inscrite dans un processus global d'hybridation de la régulation sociale. Dans un tel contexte, prenant acte de cette volonté politique courageuse (des aspects mis en évidence par l'enquête de terrain peuvent être directement ou indirectement instrumentalisés par l'opposition politique à l'affût d'arguments pouvant déstabiliser l'adversaire) de mieux comprendre pour mieux agir, nous acceptons donc la sollicitation de la ville de réaliser le « diagnostic local de sécurité» de Bolbec et proposons un cadre de recherche étalé sur près d'une année entre 2002 et 2003 en tentant de prendre en considération la conception initiale des inventeurs des CLS21.
« Le diagnostic local de sécurité devait être le prétexte de la mise en commun, en débat, et le cas échéant en conflit, des perceptions, analyses, de chacun des acteurs concernés, avec l'objectif d'en extraire les aspects consensuels, comme de mettre au clair les divergences. Il s'agissait en quelque sorte de produire une scène politique locale, contenue dans une obligation de production. Et le moment est décisif: il n'est pas possible d'échafauder un plan d'action cohérent entre une large gamme de partenaires locaux s'il n'y a pas cette étape d'éclaircissement, mise en débat, des analyses de chacun. »22

Ainsi, en tenant compte des contraintes institutionnelles et financières, des règles d' objectivation scientifiques, mais aussi de la commande établie par le pouvoir municipal désireux de combattre les phénomènes d'insécurité qu'il sent liés aux effets de la décomposition sociale à laquelle il doit faire face depuis plusieurs décennies, après avoir fait un travail exploratoire, nous posons trois questions relativement simples, classiques et articulées entre elles: le processus de désindustrialisation opéré dans les années soixantedix a-t-il engendré la décomposition sociale totale de l'ancienne société ouvrière bolbécaise intégrée? ce processus de décomposition est-il complètement achevé aujourd'hui et engendre-t-il une augmentation de l'insécurité et la production de violences? d'un point de vue structurel, ces questions d'insécurité peuvent-elles néanmoins être combattues autrement qu'en mobilisant uniquement davantage de moyens répressifs? 25

REPOLITISER L'INSÉCURITÉ

En s'appuyant sur ce questionnement et une interrogation centrale: « comment préserver le sens de soi et du groupe (la communauté bolbécaise) dans le processus de changement? »23,nous esquissons alors une hypothèse principale: la maîtrise, voire la baisse des phénomènes d'insécurité ne peuvent se réaliser que par la recomposition de la société bolbécaise, autrement dit, par la restauration des rapports sociaux, par la rationalisation et la mobilisation d'une intervention sociale et culturelle protéiforme (professionnels et habitants) et, enfin, par l'entrée pleine et entière de la ville dans la modernité. Pour vérifier cette hypothèse, en conjuguant des dimensions réflexives et participatives, nous choisissons, dès lors, de clarifier la réalité locale en matière de sûreté et de tranquillité publique à travers plusieurs objectifs: contextualiser, problématiser, tenter d'expliquer mais également de soumettre des pistes d'action pour combattre l'insécurité. Pour accomplir ces objectifs, nous montons donc un programme de recherche.

Un programme

de « recherche-action» se compose de plusieurs dimensions:

Ce programme

décrire à l'aide d'indicateurs quantitatifs et qualitatifs la réalité de la délinquance, des incivilités et du sentiment d'insécurité; faire la description des principaux acteurs locaux qui concourent, d'une manière ou d'une autre, à la lutte contre la délinquance, les incivilités et le sentiment d'insécurité; étudier leurs représentations, leurs modalités d'actions et leurs partenariats (points forts/point faibles) ; révéler les principaux problèmes et les atouts décrits par ces acteurs locaux; à partir des éléments de contextualisation et de problématisation, donner des facteurs d'explications sociologiques; enfin, en énumérant, distinguant, classant et synthétisant les points de vue, les aspects et les contradictions des acteurs rencontrés et interviewés durant l'enquête, participer à l'élaboration de réponses concrètes. Néanmoins, très tôt dans notre processus de recherche, nous prenons conscience qu'il faut savoir éviter quelques pièges. En effet, un diagnostic local de sécurité ne peut pas se contenter de décrire stricto sensu les questions de sécurité s'il veut répondre à deux principaux impératifs: 26

Introduction

comprendre localement les rapports sociaux producteurs d'insécurité et proposer des pistes d'action pour lutter contre la délinquance et les incivilités. P. Robert souligne ainsi qu'« appréhender et traiter l'insécurité comme un problème isolé constituerait une illusion coûteuse et une source assurée d'échecs à répétition et de montée des exaspérations. »24En ce sens, mettre en place une cartographie de la délinquance et des incivilités représente un coût médiatique qui n'augure pas automatiquement de bons résultats en matière de lutte contre l'insécurité; de plus, il n'est pas sans danger pour les libertés publiques et individuelles25. Par conséquent, s'intéresser localement aux questions qui angoissent notre «société désincarnée» : le chômage, la précarité, la pauvreté, la mondialisation, la décomposition de l'Etat-providence, la racisation des rapports sociaux, les catastrophes naturelles, alimentaires ou sanitaires, le terrorisme mais aussi et surtout la délinquance abordée sous l'angle de l'insécurité (sentiment d'insécurité et faits de délinquance), impose donc des règles de méthode26 : « d'abord, savoir s'éloigner de l'actualité immédiate pour raisonner sur la durée. Comme tous les problèmes sociaux, la délinquance et l'insécurité ne peuvent se comprendre que mises en perspective sur un laps de temps suffisamment long, en faisant attention à bien dater, les uns par rapport aux autres, les différents phénomènes analysés. Dans l'étude des questions de société, c'est souvent la durée qui tient lieu de laboratoire; le moment, son contexte, constituent des facteurs décisifs de compréhension et d'analyse. Mais cette reconstitution s'avère, en l'espèce, compliquée. Enfermés dans le court terme des échéances politiques, tétanisés par le risque de délégitimation que recèle l'interrogation sur l'insécurité, mais tentés aussi par une utilisation de ce thème dans la compétition politique, les décideurs - qui sont souvent les commanditaires de recherche et parfois les fournisseurs de données - tentent toujours de rabattre le débat sur le présent immédiat, celui de mesures qu'ils présentent, chaque fois, comme susceptibles de résoudre définitivement le problème. On dépense ainsi beaucoup d'énergie à scruter l'écume de la mer et l'on risque de perdre de vue les tendances à plus long terme qui, seules, permettent à l'analyse de ?7 progresser. »- ; ensuite, se dégager des logiques médiatiques qui, bien souvent, mettent instantanément en exergue des faits divers rendus vendables ; enfin, après avoir étudié l'état du problème, tenté de le comprendre et de l'expliquer en croisant plusieurs sources d'information (statistiques officielles de la criminalité28, questionnaire de victimation29, enquêtes sociales...) et en menant de nombreux entretiens avec les acteurs locaux, il 27

REPOLITISER L'INSÉCURITÉ

s'agit de vérifier la véracité des analyses portées en les proposant, pour validation, aux différents acteurs sociaux engagés sur le territoire étudié. Il est en effet préférable que ces acteurs deviennent les analystes de leur propre action30afin qu'ils développent ensemble leurs capacités d'intervention.

Une démarche méthodologique

plurielle

Dans la pratique, sensible à l'importance de ces quelques précautions d'usage, notre démarche méthodologique s'est donc beaucoup appuyée sur la participation des acteurs. En effet, la réalisation de la dimension qualitative (la plus conséquente) du diagnostic s'est inscrite au sein d'une «enquête participative ». Après avoir récolté les données de cadrage (aspects topographiques, historiques, économiques, sociaux, et démographiques) et réalisé une enquête de «victimation» par questionnaire auprès d'un échantillon raisonné de la population (environ cent personnes) afin de recueillir des informations sur son sentiment d'insécurité, nous avons choisi de rencontrer une diversité d'acteurs locaux du côté de l'Etat (police, éducation nationale, justice, santé.. .), des systèmes politico-institutionnels représentant des acteurs communaux (élus, techniciens) et du département (assistantes sociales, coordinatrices des actions sociales sur un axe ou un territoire) mais également du côté des organisations sociales constituées d'associations laïques et confessionnelles, d'acteurs para-publics et privés ainsi que de jeunes des quartiers populaires. L'ensemble des personnes ainsi contactées ont été interviewées individuellement ou collectivement durant une à deux heures à l'aide d'un guide d'entretien. En outre, au milieu de notre enquête, nous avons remis un rapport intermédiaire à la municipalité qui l'a largement distribué aux acteurs partenaires de la ville (Etat, associations, collectivités locales). Par la suite, ce rapport a servi de base de discussion à l'organisation de plusieurs séances« d'intervention sociologique »31sur deux thématiques différentes (éducation - insertion - citoyenneté / sécurité prévention - médiation). Ces groupes étaient composés des principaux acteurs sociaux impliqués dans la ville; la plupart d'entre eux avaient déjà été interviewés lors de la campagne d'entretiens. Ces interventions sociologiques ont, en fait, servi à valider mais aussi à moduler 1'hypothèse de recherche. De plus, nous espérons que ces séquences de travail collectif ont également concouru à ce que les acteurs s'approprient collectivement les résultats du diagnostic afin qu'ils puissent esquisser des pistes d'action concrètes partagées en vue de consolider la régulation sociale du territoire dans lequel ils sont engagés.

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Introduction

Des « interventions

sociologiques»

conflictuelles

Cependant, c'est durant ces interventions sociologiques que s'est concrètement révélée l'extrême difficulté qu'il y a à réaliser un diagnostic qui ne soit pas un alibi ou un produit de communication politique. En effet, confrontés à l'interprétation du chercheur sur leurs propres pratiques, certains acteurs sociaux ont dans un premier temps eu de la peine à dépasser des analyses qui ont été avant tout perçues comme des attaques personnelles au lieu d'être appréhendées comme la mise en perspective de dysfonctionnements devant être collectivement dépassés. En fait, malgré des avertissements pourtant indiqués dans le rapport intermédiaire32, des expressions, des idées et des impressions temporairement exprimées ont choqué, voire ont été jugées injustes ou fausses par des acteurs engagés dans les situations décrites. Ainsi, quelques acteurs blessés ont, pendant un certain temps, perdu leur sang-froid et revendiqué que l'affront subi soit publiquement lavé. D'autres ont tenté de délégitimer le travail de recherche en exprimant qu'il ne correspondait pas aux attentes d'un diagnostic de sécurité tel qu'ils se l'imaginaient et ont affirmé qu'ils avaient été trompés, voire manipulés. Pourtant, malgré cette phase douloureuse, d'abord pour les acteurs se pensant calomniés ou incompris, mais aussi pour le chercheur un temps remis en cause, nous considérons que cette étape était nécessaire. En effet, lorsque cette période de révélation, de vexation, d'amour-propre blessé et de rejet pour certains, souvent liée à des incompréhensions, a été dépassée grâce à un travail d'explication directe et de médiation, celle-ci, en définitive, a permis d'aller au-delà de la production d'un diagnostic « fairevaloir» ou «prétexte» obligatoire pour percevoir des aides publiques. En réalité, il s'agit bien de savoir regarder les "fonctions latentes" derrière les "fonctions visibles,,33 et, surtout, d'aborder des dimensions cachées, enfouies et refoulées. Faire un pénible effort est quelquefois indispensable pour prendre conscience de phénomènes sociaux qui font mal. D'ailleurs, au terme de ces séances animées, après l'intégration de réflexions et de critiques - exprimées parfois de manière offensive et agressive mais le plus souvent de façon constructive - dans la dynamique de recherche portée par les analystes et à l'issue de ces interventions sociologiques, les groupes d'acteurs sociaux ont finalement effectué un travail de « conversion» 34ou, plus exactement, de transformation de leurs perceptions.

La recherche et la politique

En fait, malgré les convictions de transparence affichées au départ par les commanditaires, nous savons qu'au terme des investigations et des 29

REPOLITISER L'INSÉCURITÉ

premiers résultats médiatisés, il n'est pas rare que la complexité des analyses sociologiques apportées puisse être en décalage avec les effets attendus et, par conséquent, soit décrédibilisée. Le vieil adage qui dit que «lorsque qu'on veut se débarrasser de son chien, on l'accuse d'avoir la rage» est une métaphore qui correspond bien souvent au travail des sociologues confrontés aux logiques politiques35 et qui rendent des rapports contestés par des acteurs qui refusent catégoriquement l'interprétation critique qui est faite de leur action. Dans ce cas, le travail sociologique peut être vilipendé et accusé d'être trop intellectuel, partial, idéologique, «politiquement correct », mortifère ou pas assez « positif» et surtout trop utopique car loin des réalités des acteurs et, notamment, des personnes les plus en difficulté sociale et économique.
« Emanant d'un chercheur, des suggestions, même adossées sur une argumentation substantielle, sont nécessairement décalées par rapport aux impératifs qui régissent l'action politique. Les acteurs politiques, même les mieux disposés à l'égard des sciences sociales, prennent leurs décisions et construisent leurs orientations en fonction d'éléments qui ne sont pas ceux que le sociologue privilégie dans son analyse, même si elle s'efforce d'être très politique. »36 Nous avions donc connaissance des limites politiques que pose l'analyse de l'insécurité par des chercheurs en sciences sociales; néanmoins, l'existence même de ce livre montre que l'exercice n'est pas impossible lorsque l'ensemble des personnes engagées dans un processus de recherche (politiques, acteurs sociaux, habitants, chercheurs) sont motivées, au-delà de la dénonciation des dysfonctionnements, par l'envie de participer à la construction de la cohésion sociale, cette volonté collective étant finalement la meilleure garantie contre les phénomènes d'insécurité.

Ce livre, dans le droit fil de la tradition sociologique de l'Ecole de Chicag037, à travers une démarche idiographique (partir de cas particuliers pour en déduire des propositions générales) est, par conséquent, le résultat d'un travail de maturation partagé accompli grâce à l'utilisation de plusieurs outils méthodologiques d'investigation et de confrontation/vérification avec les acteurs étudiés. En assumant un type de méthode sociologique pluriel et un mode d'écriture apparenté à une forme de «journalisme supérieur »38(RE Park), cette recherche tente ainsi de mettre en exergue les logiques d'action et les « raisons d'agir» des acteurs enquêtés mais aussi met en perspective leurs propositions d'action concrètes pour améliorer les rapports sociaux et, à terme, faire baisser le sentiment d'insécurité sociale et civile39 dans un

contexte de désindustrialisationet de mondialisation40. Dès lors, bien que cet
ouvrage s'appuie sur une étude de localité, comme d'autres travaux l'ont déjà démontré auparavant41, nous pensons que les caractéristiques sociales et 30

Introduction

les processus révélés dans cette monographie valent à un niveau plus généra142. En ce sens, nous espérons que la démarche sociographique privilégiée ici peut effectivement aider à comprendre ce que produit, notamment au niveau social, la sortie de la société industrielle toujours amèrement ressentie dans des villes de tradition ouvrière. En effet, alors que la fin de ce modèle de société a été annoncée voici maintenant plusieurs décennies par d'illustres sociologues 43,de nos jours, nous constatons que des personnes vivant au cœur des sites imbibés par les anciennes activités manufacturières ressentent encore durement les dommages collatéraux de cette métamorphose. Cette décomposition est d'ailleurs probablement la principale source de retombées majeures sur la dynamique sociétale et notamment sur l'expansion du sentiment d'insécurité ainsi que le délitement des relations humaines. Dans ce contexte, tout comme P. Bourgois qui pense que « l'écriture anthropologique peut être un lieu de résistance» et traduit sa conviction que les chercheurs en sciences sociales doivent et peuvent «tenir tête au pouvoir »44, au-delà d'esquisser quelques éléments de réflexion, nous escomptons que notre analyse sociologique et nos quelques pistes d'actions pourront être réappropriées et utiles à un certain nombre d'acteurs en charge de la lutte contre l'insécurité et en même temps soucieux de préserver un projet démocratique et égalitariste. Nous avons, en effet, la modeste ambition de fournir des arguments à ceux qui désirent éviter des solutions de facilité pour pallier les conséquences néfastes de la désindustrialisation, notamment en privilégiant des actions sécuritaires. Notre entreprise aspire fortement à ce que les territoires de vie industriels, aujourd'hui sacrifiés mais toujours habités, ne deviennent pas des lieux dévastés, marginalisés, ségrégués, en proie à l'autodestruction, aux violences racistes, aux logiques sécuritaires et de contrôle social. Dans cette optique, à l'instar des recherches récentes portant sur les milieux ouvriers45, notre travail montre qu'il existe des liens fondamentaux entre la précarisation sociale des classes populaires, l'expression des violences urbaines et les phénomènes d'insécurité. En revanche, contrairement à d'autres, nous ne pouvons nous satisfaire de proposer une vision déterministe, mythique, voire nostalgique de la « classe ouvrière» en état de déliquescence. Ce que nous avons découvert est plus complexe: certes, dans certains endroits, la déstructuration du monde ouvrier est la toile de fond du développement de l'insécurité et de comportements agressifs de jeunes dont le produit de l'histoire les exclut de «diverses sphères de l'existence sociale », notamment des marchés du travail et de l'école. Mais il existe aussi des acteurs qui n'acceptent pas de s'enfermer dans un processus de désubjectivation et mobilisent des pistes d'action pour « s'en sortir par le haut». Par conséquent, sans nier 31

REPOLITISER L'INSÉCURITÉ

l'importance d'une « démarche socio-historique », ce que nous étudions ici, ce ne sont pas « les mécanismes structurels qui ont, au cours du temps, contribué à fabriquer les dispositions sociales et les systèmes d'attitudes »46 d'agents dominés et incapables de rebondir face aux processus de désindustrialisation, de paupérisation et de précarisation des classes populaires. Ce qui nous intéresse, c'est l'interaction d'expériences sociales particulières et collectives, productrices, du côté du système et du côté des acteurs, d'une part, de comportements pusillanimes, sécuritaires, violents et anti-sociaux et d'autre part, de multiples logiques d'action favorisant, elles, le réenchantement du monde, des processus de subjectivation et d'individuation, et la construction du sujet et de la régulation sociale.

Cet ouvrage est donc constitué de quatre parties: des éléments de cadrage pour saisir la situation contemporaine et les enjeux socio-politiques du territoire étudié dans différents domaines (délinquance, insécurité, incivilité, emploi, habitat, scolarité, animation de quartier, prévention, développement culturel. ..) ; une description des politiques et des acteurs qui concourent à la régulation et/ou au contrôle social; des constats et des priorités en matière de lutte contre l'insécurité provenant du discours et des observations des acteurs rencontrés ou interviewés; une analyse longitudinale de la dynamique sociale révélée incluant des préconisations générales et pratiques pour lutter contre l'insécurité dans des villes historiquement industrielles et aujourd'hui reléguées.

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