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Représentations et pratiques de a langue chez les jeunes malgaches de France

De
169 pages
La non-transmission du malgache à la jeune génération née en France est une donnée réelle que démontre cette enquête sociolinguistique. L'auteur ne restitue pas seulement les divers éléments de cette recherche, elle essaie surtout de décrire et d'analyser les représentations linguistiques et les pratiques du malgache des jeunes de la "deuxième génération". Elle présente par ailleurs les spécificités de la langue malgache et brosse quelques portraits des Malgaches en France.
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Représentations et pratiques de la langue chez les jeunes Malgaches de France

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7844-5 E~:9782747578448

Brigitte RASOLONIAINA

Représentations et pratiques de la langue chez les jeunes Malgaches de France

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Deg1iArtisti 15 10214 Torino ITALIE

A mes amies tourangelles Madeleine, Michèle, Nicole, M élissa.

A tous mes neveux et nièces d'ici et de là-bas: Franco, Elysé, Fabienne Sandrine, Sandie M eva, Liantsoa Gaël, Nathanaëlle Dina, Hoby, Tsiry Malala Bakoly, Mamisoa Liana,Sanda Mirana Andy Mandimby, Faniry Liza, Laura, Linda Agnès, Carolle Johary, Antsa Luc, Irina Tony, Sue, Ando Koto, Soa

Remerciements

Cet écrit n'aurait pas vu le jour sans la participation de tous les jeunes protestants STK (Sampana Tanora K ritianina) de la FPMA (Fiangonana Protestanta M alagasy ety An-da/y) venus à la Rencontre Nationale qui s'est tenue à Strasbourg en juillet 2003. Je tiens à les remercier pour leur volonté et leur sérieux. Mes reconnaissances reviennent aussi à l'équipe organisatrice qui m'a accueillie avec sympathie. A tous les responsables (pasteurs, encadreurs...) j'adresse ici mes sincères remerciements. Enfin, je remercie chaleureusement M. Verdier, N.-J. Gueunier et M. Ahmed-Chamanga qui, par leur lecture attentive, ont contribué à la mise en forme de ce livre.

Introd uction
Cette étude fait suite à celle que j'ai menée auprès de quelques malgachophones de la communauté de Paris entre 1988 et 19911. A cette époque, mon objectif était de cerner leurs pratiques linguistiques (comment, quand, avec qui... se servent-ils du français, du malgache et de leurs variétés respectives) et en conséquence, le public choisi a été essentiellement composé d'adultes installés en France, les uns pour les études, les autres, de nationalité française, pour le travail. Il est apparu de cette première recherche, entre autres conclusions, que d'une part, ce public tout à fait bilingue s'est créé

une variété métissée malgache/français - connue sous le
nom de variaminanana - pour échanger entre malgachophones; d'autre part, qu'il n'y a pas eu transmission de la langue malgache à la jeune génération. Dans le présent écrit, il s'agit d'enquête auprès de jeunes qu'on appelle à tort ou à raison « deuxième génération »2 afin de mener quelques réflexions sur les représentations et les pratiques de la langue malgache d'une part, et d'obserlRasoloniaina B., 1992. 2S'agit-il d'ailleurs de la deuxième génération quand on sait que l'immigration malgache en France a commencé très tôt dans le XXe siècle?

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ver la place que prend le variaminanana chez ce public d'autre part. Comment doit-on comprendre cette notion de « deuxième génération» dans le cadre de cette recherche? Elle peut être, en effet, interprétée de deux manières : c'est d'abord une catégorie qui regroupe les enfants des premiers résidants malgaches en France. Dans ce cas, la notion est vague car, comme nous le verrons
dans la partie 1 (1

- Bref

rappel historique

de l'immi-

gration en France) il y a plus de quatre générations de Malgaches en France. C'est ensuite l'idée de niveau dans une généalogie: les jeunes sont ainsi considérés dans leur propre famille. Dans ce second cas, l'expérience d'être en « deuxième génération» se reproduit continuellement au fur et à mesure que de nouveaux immigrés élèvent leurs enfants en France. C'est cette deuxième conception qui correspond au choix de mon public d'enquête. En outre, cette recherche qui se concentre sur le malgache des jeunes en France contribue à la réflexion sur l'étude du plurilinguisme. En effet, lors d'une récente enquête menée dans le cadre du programme européen Multilingual Cities project, visant à « évaluer la vivacité et le statut des langues minoritaires en Europe »3, Lyon a fait partie des « villes européennes choisies pour la forte représentation de familles d'origine immigrée dans leur population ». L'enquête sociolinguistique conduite auprès de Il 647 élèves des écoles élémentaires de Lyon a montré, entre autres résultats, que 6 236 utilisent « une ou plusieurs autres langues que le français ». Les élèves ont mentionné 66 langues en réponse à la question des

langues parlées à la maison: 1 - arabe; 2 - turc; 3 anglais; 4 - espagnol; 5 - portugais;
3Akinci M.-A. et al, 2004, pp. 59-60.

6 - créole; 7 -

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italien; 8 - berbère; 9 - cambodgien. . . Comme le malgache n'apparaît qu'en 21e position et comme le profil des langues parlées à la maison ne porte que sur les 19 premières langues citées4, le malgache n'a pas fait l'objet d'une étude détaillée. Néanmoins, même s'il s'agit de deux enquêtes sociolinguistiques complémentaires, soulignons la modestie de celle-ci et la spécificité du public consulté. Pourquoi l'étude des représentations du malgache chez les jeunes en France, est-elle intéressante? Les différents avantages de l'étude de la représentation, qui peut être rapidement définie comme étant la manière dont chaque locuteur d'une langue donnée « pense les pratiques », ont été minutieusement présentés par L.-J. Calvet (1999 : 158) : « Les représentations déterminent: - des jugements sur les langues et les façons de les parler, jugements qui souvent se répandent sous forme de stéréotypes; - des attitudes face aux langues, aux accents, c'està-dire en fait face aux locuteurs que les stéréotypes discriminent;
-

des conduites linguistiques tendant à mettre la
langue du locuteur en accord avec ses jugements et ses attitudes. C'est ainsi que les représentations agissent sur les pratiques, changent la " langue" ».

Il est donc entendu que l'étude des pratiques est inséparable de celle des représentations. Les jugements que les locuteurs portent sur leur langue et leurs attitudes engendrent des conduites linguistiques qui participent à l'évolution de cette langue. Pour notre observation,
4Akinci M.-A. et al, op. cit. chapitre 4, « Profils des langues parlées à la maison» à Lyon, pp. 83-149.

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l'étude des différentes appréciations apportées par les jeunes locuteurs sur le malgache ainsi que celle de leurs attitudes vis-à-vis du malgache permettraient d'apporter quelques hypothèses sur leurs façons de vivre cette langue et contribueraient à l'étude du malgache en milieu de migration. Pour parvenir à ces différents objectifs, il s'agira dans cet écrit de voir en premier lieu les caractéristiques de cette population jeune par rapport à celle des aînés, dans le milieu de la migration en France. Pour ce faire, un bref rappel de l'histoire de cette migration s'impose pour mieux situer le groupe d'enquête. En second lieu, l'étude des différents apports du questionnaire écrit qui a été soumis à une centaine de jeunes sera longuement développée pour proposer en synthèse quelques traits de la représentation qu'ils ont de la langue malgache. En troisième lieu, l'analyse des différentes pratiques du malgache à travers, d'une part, des écrits recueillis lors du questionnaire et d'un forum sur le net, d'autre part par le biais d'un journal bimensuel du FPMA Paris, Ny gazety. Avant d'entamer ces différentes étapes, je vais me permettre de rappeler quelques caractéristiques de la langue malgache, l'objet principal de cette réflexion.
Rappel des caractéristiques de la langue malgache.

Comme l'ont démontré les philologues du XIxe siècle et comme l'avaient soupçonné déjà les voyageurs qui, dès le XVIIe siècle, avaient été frappés par la ressemblance entre le malais et le malgache, du point de vue de la classification génétique des langues, le malgache appartient à la famille austronésienne. Dans le domaine de la phonologie, comme le montre le tableau qui suit, le malgache a plus de phonèmes consonantiques que le français.

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Ainsi, en plus des occlusives et des fricatives, on y trouve les mi-occlusives et les prénasalisées. Pour les sons vocaliques, le malgache utilise les diphtongues [~], [âù], [éù], [~]... en plus de ri], [e], [e], ru], [0], [a] Illustrons les articulations mots du malgache: complexes par quelques

[if] : [£fanu] trano (maison) [~] : [mi~ailiailiailia] midradradradra (pousser des cris de douleur) [iS] : [£Sena] tsena (marché) [ch] : [chechu] jejo (qui a la tête légère, libre dans ses allures. . .) tffp] et [~] : [mpa~buli] mpamboly (cultivateur) nt] : [sentu] sento (soupir, sanglot) [rÎd] : [sanda] sanda (surplus, ce qui est ajouté dans un échange) ijk] : aIJ-kiZi]ankizy (enfant) @]: larJganu] angano (conte) ntr] : [antra] antra (compassion, pitié) ndr] : landru] andro (jour) nts] : [antsa] antsa (chant) I [ndz] : [andzeli] anjely (ange)
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En morpho-syntaxe, c'est une langue agglutinante à préfixes, infixes et suffixes. Ces affixations engendrent des transformations phonétiques et différentes règles d'alternances consonantiques. Ainsi, si on prend l'exemple de lova ou « héritage », l'idée de « hériter» est exprimée par mandova où man- est un préfixe; celle de « l'héritier », mpandova et celle de « dont on hérite» par lovàna où le suffixe est -na. Pour le premier mot cité, mandova, la consonne l alterne ici avec d. Le mot mandena « mouiller », dont le radical est lena suit la même règle d'alternance. C'est une langue dont la variété merina, devenue le malgache officiel, a été codifiée dès le début du XIXe

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siècle. Il faut aussi rappeler que dès 1658 parut le premier dictionnaire qui est celui de E. de Flacourt, Dictionnaire de la langue de Madagascar. Avec un petit recueil des noms et dictons propres aux choses qui sont d'une mesme espèce. .., (Paris, Georges Josse), suivi ensuite de plusieurs autres5. L'orthographe qui fit l'objet du décret promulgué le 26 mars 1823 (du Roi Radama I) a été retenue sur les propositions du missionnaire Jones6 de la London Missionary Society qui voulait parvenir à réaliser la traduction de la Bible en malgache. Ainsi, le livre de référence de l'orthographe du malgache est la traduction protestante de la Bible7 dont la première édition date de 18358. C'est en 1964 que la proposition d'orthographe officielle présentée par l'Education Nationale a été adoptée et ensuite acceptée par l'Académie malgache. Il est important aussi de rappeler que la fixation de l'orthographe du malgache a résulté d'une véritable analyse phonologique réalisée par ses inventeurs du début du XIXe siècle car on constate son excellente adéquation à la structure de la langue. La qualité de cette équivalence a un double intérêt: d'une part, elle a facilité la diffusion rapide de l'écriture et d'autre part, elle a permis le maintien de ce système graphique jusqu'à aujourd'hui, c'està-dire presque deux siècles après son invention. Quelques petits problèmes sont toutefois à relever:
5Pour les différents dictionnaires, voir Beaujard P., Dictionnaire malgache-français. Dialecte Tanala, Sud-Est de Madagascar. Avec recherches étymologiques, L'Harmattan, 1998, pp.65-68. 6Lire Raison-Jourde F. , «L'échange inégal de la langue. La pénétration des techniques linguistiques dans une civilisation de l'oral (Imerina, début du XIXe siècle) », in Annales, ESC, 32-4, pp. 639-669. 7Le premier journal en malgache « Ny Gazety Malagasy» est paru en 1883. 8Cette traduction a été revue plusieurs fois et les changements portent sur de petits détails.

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1/ L'instabilité dans la langue moderne du h, qui continue a être écrit en orthographe là où il existait au début du XIXe siècle (exemple dans hianao ou « vous») d'où les difficultés pour l'apprentissage des règles. Le même problème se pose pour les prénasalisées mp, nt, ntr... 2/ Les évolutions variées des diphtongues ou groupes de voyelles comme [aù], [fa], [Uà]... souvent ramenées dans la prononciation de Tananarive à des voyelles simples (cas de laoka écrit aussi loka ou « mets» ou celui de vakiana simplifié en vakina ou « lu »), d'où l'incertitude du scripteur. Mais on peut conclure que ces différentes difficultés ont quelque avantage fonctionnel, puisque ces archaïsmes de l'orthographe permettent de faire apparaître des correspondances entre la langue moderne dans la prononciation de Tananarive et plusieurs dialectes. Comme toutes les langues, le malgache présente des variantes dialectales, leur nombre varie selon les auteurs. J. Dez (1963) et Rabenilaina distinguent par exemple deux groupes de dialectes: l'antanôsy, l'antaisaka, l'antaifasy, le tanala, l'antaimoro, l'antambahoaka, le betsileo, le merina, le betsimisaraka, le bezanozano, le sihanaka, le tsimihety et l'antakarana composent le groupe « oriental ». Tous les parlers de la partie Ouest et Sud: antandroy, mahafaly, vezo, sakalava, appartiennent au groupe « occidental ». De son côté S. Rajaona (19821983) dénombre une vingtaine de dialectes et les regroupe en quatre qui sont: Groupe 1 : le tsimihety, l'antakarana le betsimisaraka du Nord,

Groupe 2 : le merina, le bezanozano, le sihanaka et le betsileo du Nord